Palestine, d une rive à l autre
237 pages
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Palestine, d'une rive à l'autre

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Description

Dans un bus de Tel Aviv, un jeune homme se fait exploser au milieu d'une place très fréquentée. Au coeur de cette guerre qui n'en porte pas le nom, germe avec elle son lot d'injustices, de brutalités et d'incompréhensions. malgré ce conflit, une amitié va réunir deux enfants au coeur de la vieille ville de Jérusalem-Est, l'un juif et l'autre musulman. Ils vont apprendre à leurs dépens que dans ce monde déchiré les martyrs d'hier peuvent parfois devenir à leur tour les bourreaux de demain.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 213
EAN13 9782296800076
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0124€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Palestine,
 d'une rive à l'autre
 
Ouvrages du même auteur :
 
Fragments de vie
(Roman)
 
Rimes en voyage
dans les entrailles de la Cordillère
(Recueil bilingue de poésie publié aux éditions Société des écrivains Publibook)
 
Paroles d'ombre et de lumière
(Recueil de poésie
publié aux éditions Société des écrivains Publibook)
 
Souffle du monde
(Recueil de poésie publié aux éditions Amalthée)
 
Les morsures de la terre
(Recueil de poésie publié aux éditions l'Harmattan)
 
Cœurs d'Afrique
(Recueil de poésie publié aux éditions l'Harmattan)
 
Peuls « l'empreinte des rêves »
(Roman publié aux éditions l'Harmattan)
 
 
Jean-François Sabourin
 
 
Palestine,
d'une rive à l'autre
 
 
Roman
 
 
L'H ARMATTAN
 
 
 
© L'H ARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
 
Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattanl@wanadoo.fr
 
ISBN : 978-2-296-54089-7
EAN : 9782296540897
 
Préambule
 
 
Ce livre n'a pas vocation à être un récit historique, même si les faits qui le nourrissent sont bien réels. Il n'a d'autre prétention que d'être une précieuse souveraineté de l'esprit à travers les inconstances du passé qui doivent se retracer lentement, mais avec précision, au travers du prisme des différentes étapes d'une guerre presque centenaire. Au-delà des livres didactiques ou historiques qui demeurent incontournables parce qu'ils permettent d'en comprendre les ressorts, il est important de savoir délaisser un temps les afflictions et les subjectivités au profit de tous récits qui s'attachent à livrer l'essentiel sans travestir la réalité.
Face à ce conflit, le regard de l'écrivain est indispensable parce qu'il est unique. Il permet de photographier sur l'encre du papier ces longues années durant lesquelles le rapport du colonisé et du décolonisé a été et restera, une source intarissable de réflexions à travers le prisme plus profond des rapports de domination et de sujétion. Ce recueil emprunte à l'obscurité de la misère, de la famine et des luttes fratricides, le ton d'une confidence en tentant d'esquisser un tableau aux multiples visages à la manière d'un peintre hanté par les couleurs de ce conflit. Ce roman se veut un témoignage, une reconnaissance et une quête pour cette Palestine belle et riche de son unité et de sa diversité.
Rien, ni personne ne peut éviter de sombrer dans une interprétation du conflit israélo-palestinien à travers l'exclusive problématique de l'identité juive. Lorsque celle-ci se double de communautarisme dans lequel sont savamment entretenus des relents islamistes, ces attitudes n'ont d'autre issue que de faire perdurer des réquisitions partisanes de l'Histoire dans lesquelles une démythologisation de la genèse d'Israël côtoie une certaine complicité d'une partie du monde arabe.
Les attentes et les fantasmes des uns et des autres se sont vus projetés et plaqués sur la scène de la réalité internationale depuis plus d'une soixantaine d'années. La conscience qui en est née est devenue à ce point une seconde nature que tout ce qui la contredit devient invisible, inaudible et indicible, à moins d'être reçu comme une violence.
Ainsi dans ce conflit, l'homme a préféré se trahir lui-même, s'abandonner à la gloire des déchus sans jamais en extraire les prémices d'une forme d'organisation sociale au sein de laquelle les deux parties auraient pu trouver leur place sans y perdre leur identité. En cela, l'homme reste cet animal dominé par ses instincts de souveraineté et de dominance cultuelle, sociologique et culturelle. Dans cette guerre qui n'en porte pas le nom, plusieurs générations de femmes et d'hommes, en exhortant à laisser briller la lumière de la conscience des peuples opprimés, ont dit alors adieu à cette terre en écrivant leur plus bel hommage aux serviteurs de la liberté.
La voix palestinienne est plurielle. Elle éveille des sentiments diffus de fierté, d'amour et de révolte. Elle fait émerger les enracinements culturels des peuples dans un univers où jaillissent les étincelles au milieu de l'obscurité des nuits désertiques. Dans ce monde en larmes, les martyrs d'hier peuvent parfois devenir à leur tour les bourreaux de demain, en puisant leur force chaque fois dans le sang d'un combattant. Être citoyen de la vie, d'événements passés ou présents, cela n'impose pas forcément de les avoir vécus. Mais cela exige de participer à la construction de la « mémoire collective ». Cet élément est précieux pour les israéliens comme pour les arabes. Cette obligation leur est faite car elle seule permettra à toute société née ou à naître dans cette partie du monde de se reconnaître au travers de son passé et de son histoire !
Sur cette terre poussiéreuse, c'est un peu le « sel » de la sagesse humaine qui doit envelopper chacun au moindre souffle de vent. Inspirante, apaisante, voire stimulante dans la diversité de ses couleurs, elle a vocation chaque fois à mener les belligérants dans un voyage initiatique qui peut conduire à une paix durable. Dans ce monde en larmes, les écrits témoignent des souffrances endurées qu'épousent les traditions de ces peuples. Ce roman s'en inspire au tréfonds du cœur de ces êtres, pour mieux restituer la moindre parcelle de vie qu'illumine encore l'espoir d'une Palestine nouvelle.
 
 
« Un autre monde
est non seulement possible, il est en route.
Les jours calmes, je peux l'entendre respirer. »
 
Arundhati Roy
 
1ère partie
 
 
La Palestine
 
1
 
 
Les branches des buissons s'agitent sous l'effet du vent. La chaleur étouffante de cet été réveille les bruits stridents des insectes au pied du mont Sion. Les reliefs abrasés de soleil achèvent une trouée pentue sur les flancs qui descendent rapidement jusqu'à la mer Morte. Cette colline est l'une de celles sur laquelle Jérusalem fut bâtie. Pour tous les habitants de cette ville sainte, elle en est le noyau originel. David y fit établir son palais avant de décider de transporter l'arche de l'alliance plus au nord, sur l'Ophel.
Les deux collines pierreuses sur lesquelles a été construite Jérusalem se perdent en ondoiements. Elles se font face, l'une à l'est et l'autre plus au sud. Le silence y est roi à cette heure de la journée. Seuls, quelques vautours quittent leur perchoir et vont s'abattre sur les ruines d'une ancienne bergerie. Entre les collines, des lits de torrents ont creusé trois vallées. Le Cédron, la vallée de Hinnon et le Tyropéon. De ce dernier, il ne reste rien après qu'il fut comblé pour unir les deux parties de la ville.
Cette plaie sinueuse juchée à flanc de colline s'est cicatrisée avec le temps. Elle est aujourd'hui chargée de rocailles au milieu desquelles poussent des herbes sauvages dont se nourrissent chèvres et brebis. Là, dans ce wadis ( {1} ) , une fine silhouette immobile tente de se dissimuler. Elle avance dans ce paysage aride parmi les arbousiers et les chênes verts. En contrebas. À quelques dizaines de mètres, des pas se font entendre sur le sentier rocailleux qui monte au travers des arbustes odorants et piquants. Parfois, les pas s'immobilisent pour faire place au silence des lieux. D'autres fois encore, des branches s'agitent. Et le bruit des pas reprend. Au début, le rythme est lent. Puis la cadence s'accélère. Les pas se font alors plus pressants, jusqu'à se rapprocher dangereusement. Parfois les pas glissent sur les cailloux ou heurtent des blocs de pierre plus massifs. La progression se fait alors plus lente. Mais l'inconnu des arbousiers sent le danger. Sans hésiter, il se dresse et ordonne à l'autre combattant de baisser son arme. Démasqué, celui-ci n'a d'autre solution que de jeter à terre son morceau de bois de vigne qui lui tient lieu de fusil. Tout se passe dans un éclair de temps qu'aucun des deux ne contrôle. Le plus grand se met à rire avec la voix d'un autre. Un rire de victoire. Il appelle sa mère en arabe. Le prisonnier lui fait face. L'inconnu lui dicte alors ses ordres d'un ton assuré.
Tu es mon prisonnier, je t'ai vu le premier, maintenant tu vas devoir me suivre. Mais avant, je dois te mettre un bandeau sur les yeux.
L'un derrière l'autre. Ils remontent par les chemins rocailleux. Autour d'eux, les feuilles argentées des oliviers tremblent dans la lumière du soleil. Un oiseau vient rompre le silence de la colline en traversant un coin d'azur. Le prisonnier ouvre la marche, les bras relevés sur la tête. Les pas sont hésitants, il cherche des appuis parmi les cailloux. Après une marche qui semble sans fin, le prisonnier se redresse au sortir du wadis, la nuque raidie. La montée les amène jusqu'aux premières maisons d'un ancien village abandonné. De l'une d'entre elles, une fumée s'élève en colonnes inégales que seules froissent les respirations de quelques bergers venus là se reposer. À l'extérieur, d'un coup de torchon, le plus jeune d'entre eux chasse le bouc surpris à mastiquer la pointe d'un tapis de cordes. Un peu à l'écart de cette bâtisse de pierre, une petite bergerie. Aujourd'hui désertée, elle tient lieu de refuge et de prison pour nos deux soldats de fortune. L'inconnu, l'arme à la main, crie un ordre à son prisonnier.
Entre là-dedans et ne tente pas de t'enfuir. Ne m'oblige pas à devoir me servir de mon arme.
Les deux soldats s'installent dans la petite maison de pierres. Le prisonnier s'accroupit sur un lit de paille. Les deux soldats se font face. L'inconnu effleure d'une main la crosse de son fusil. Un fusil taillé dans un bois de cèdre.
Je vais te retirer le foulard, mais n'en profite pas pour te sauver. Retourne toi pour que tu ne puisses pas me voir.
Le prisonnier tente à la voix d'identifier son ravisseur. Il ne semble pas appartenir au Djihad islamique, ni au Hamas, peut-être est-il des brigades des Martyrs-al-Aqsa. Profitant d'un moment d'inattention de son geôlier, il s'empare de son arme. Une bagarre s'en suit. Comme à l'habitude, celle-ci se termine dans des rires complices.
Eh ! J'en ai marre, la prochaine fois, c'est moi qui irai me cacher, sinon c'est toujours toi qui gagne !
D'accord, Mahmoud, mais là je crois bien que ce ne sera pas aujourd'hui. Il se fait tard et ma mère va sûrement s'inquiéter.
Et la mienne, alors, elle va me mettre une raclée si je ne suis pas rentré comme d'habitude avant le couvre-feu. Mais, tu sais, je m'en fiche un peu parce que cette nuit il n'y aura pas de couvre-feu.
Pourquoi tu dis ça ?
Parce que cette nuit ce sera la fête !
Ah bon ?
Oui, la fête !
Dans un même élan, les deux combattants s'en retournent vers la ville en grimpant par des sentiers de muletiers. Ils courent en direction du centre ville puis rejoignent leur quartier respectif après s'être promis de se revoir le lendemain. Derrière eux, le mont Scopus commence à s'habiller des belles couleurs chatoyantes du coucher de soleil. L'esplanade du Temple et le Dôme du Rocher se parent de couleurs oranger. La journée s'achève doucement. Enveloppée de rayons d'ocre et d'ambre, elle offre à la ville, comme chaque soir, un joyau éternel.
Le plus grand des deux se met à courir dans les ruelles du quartier musulman. Il s'arrête au pied d'un immeuble puis il reprend son souffle avant d'enjamber les marches des trois étages pour retrouver l'appartement familial.
Où étais-tu encore passé Mahmoud ? s'écrit sa mère. Combien de fois t'ai-je dis que je ne voulais pas te voir traîner si tard le soir.
Ta mère a raison Mahmoud, ce n'est pas sage de ta part, tu traînes trop tard dans les rues, je t'ai déjà appris qu'après le couvre-feu tu risques d'être emmené par les soldats ou la police israélienne.
Oui, papa, mais je ne me suis pas rendu compte du temps qui passait et puis cette nuit c'est Leilat al Qadr ( {2} ).
Tu as raison, mon fils, mais n'oublie jamais que si le temps peut être une arme, ces temps ci, c'est plutôt un ennemi dont il faut savoir se méfier. Alors, sois prudent, je ne veux pas te voir quitter la maison cette nuit.
Au-dehors, des bruits de fête et des cris se font entendre. Le couvre-feu habituel est momentanément suspendu en raison de la fête de la « nuit du destin » célébrée par les musulmans. Cette nuit là, la vieille ville ouvre exceptionnellement ses portes à tous les Arabes israéliens. Ce spectacle détonne dans un décor plongé tous les jours au cœur d'un conflit qui semble sans fin.
 
2
 
 
La nuit vient de tomber sur la ville de Jérusalem. La lune s'est levée. La vie reprend ses droits. Des enfants courent pour attraper un bus. Les voitures filent sur le périphérique. La nuit flamboie des phares des voitures, de l'éclairage urbain et des enseignes des grands hôtels. La ville rit de ces bruits et respire de ce tintamarre. Ce soir, il y a foule à la vieille ville. C'est déjà la bousculade à la porte de Damas. Des dizaines de cars arrivent de Beer Sheva, de Nazareth ou d'Haïfa pour amener tous les Arabes israéliens dans la sainte Jérusalem.
Cette nuit est particulière pour les musulmans, Leilat al Qadr, est la vingt-septième nuit du mois de Ramadan. C'est aussi traditionnellement les derniers jours qui préparent l'Aïd el-Kebir ( {3} ). Au cours de ces festivités on achète déjà les beaux vêtements, les jouets pour les enfants, les ballons et les cadeaux à s'offrir. On fait la fête. Au cours de la nuit de Leilat al Qadr, la vieille ville de Jérusalem appartient aux musulmans. Elle se fait belle pour l'occasion. Elle se remplit de monde et d'illuminations. Elle a l'esprit joyeux. Autour de la porte de Damas, l'air chaud de la journée est empli de milliers de sons de musique qui s'entremêlent. Les jeunes fument le narguilé dans les rues et sur les places. Pour une fois, la présence policière et militaire se fait discrète !
Oui, pour une fois dans l'année, la nuit est aux Palestiniens. Tout du moins pour ceux qui ont pu se rendre à Jérusalem.
Cette nuit là, Mahmoud n'est ni dans sa chambre, ni dans la foule. Après avoir escaladé une vieille échelle de bois, il s'est réfugié sur la terrasse de l'immeuble. Une lampe à huile éclaire faiblement l'endroit. De ce lieu d'observation, il peut contempler les festivités et savourer pleinement ce que les yeux et les oreilles lui en rapportent. Mahmoud regarde la vieille ville, émerveillé. Il n'y voit nulle part la splendeur et la gloire des « guerriers de la Terre », ni les traces du sang, du combat et des pillages. Ce qu'il y voit est paisible. La force et la violence humaine son absentes. Seule, la suprématie divine de la ville illumine son regard.
Mahmoud s'allonge pour s'imprégner de la magie stellaire du ciel drapé de milliers d'étoiles. Cette nuit est magique. Une fois encore, il se remémore un récit que lui a souvent raconté son père. Ce récit a filtré dans les couches profondes de sa conscience. Il a résonné année après année dans son esprit pour finalement graver en lui une morale qui a fondé son identité d'habitant musulman de Jérusalem.
Avant que la nuit s'achève, Mahmoud s'allonge sur le dos. Il savoure avec délice ce que ses yeux perçoivent. Pour une nuit, le temps semble être suspendu. Son corps habité de cette quiétude s'endort.
Dans le poudroiement ocre du petit matin, les pierres des murs de Jérusalem-Est sont tapissées de cette poussière que le vent soulève comme une robe nuptiale en offrande à ce soleil omniprésent. Depuis l'aube, les clameurs emplissent les rues. La ville se laisse doucement envahir par ces vagues successives de citoyens musulmans, juifs ou chrétiens qui forment rapidement une foule compacte en direction des souks. Parmi eux, des silhouettes de soldats se glissent dans la foule. Leur présence renforcée inspire à la fois crainte et sécurité. Les premiers touristes arpentent les rues escarpées et pentues qui mènent aux plus vieux monuments de la vieille ville. Dans cette foule bigarrée, se côtoient des pèlerins venus du monde entier. Une journée presque ordinaire dans Jérusalem-Est, l'une des villes saintes la plus visitée au monde.
Dans la rue principale du quartier musulman, un petit appartement s'éveille tranquillement. La cuisine regorge de senteurs et de parfums exotiques où les épices se mêlent aux plats multicolores qui fleurissent bon le prochain repas familial. Cette pièce est le poumon de ce petit appartement perché au troisième étage d'un immeuble. Celui-ci est vétuste et borde la place du mont du Temple. Malgré la hauteur des remparts, il offre une vue magnifique sur l'esplanade des mosquées et la coupole du Rocher. À côté de la cuisine, une chambre. Derrière les voiles qui dansent sous les joutes du vent d'orient, les rayons du soleil s'invitent lentement pour venir épouser les motifs d'un kilim posé sur le sol. La chambre est petite. Elle est étouffante malgré ses couleurs claires. L'unique fenêtre de la pièce laisse filtrer la lumière au travers de deux rideaux. Pour toute décoration sur les murs parés d'une sobre nudité, seul un cadre contenant un verset du Coran tient lieu d'ornement. Sous ce cadre, un jeune homme n'en finit pas d'émerger de son sommeil. Son visage est anguleux et fin. Ses bras se débattent comme pour repousser ce temps jusqu'à l'extrême limite où l'appel maternel en provenance de la pièce d'à côté signifiera une certaine impatience. Cet enfant qui se réveille c'est Mahmoud. Avant de quitter la chambre, il contemple, depuis la fenêtre, ce dôme doré sur lequel le soleil joue de mille feux. Il lui arrive régulièrement de passer de longues heures à rêver, la tête posée sur ses bras croisés, les yeux captifs, l'esprit vagabond. Il se laisse ainsi immerger dans des récits solitaires. Ces moments là lui appartiennent comme un trésor surgi de terre.
Mahmoud, lève-toi, le soleil est déjà haut, ton père est parti à la mosquée. Ton ami est déjà passé deux fois, il t'a appelé de la rue, mais tu n'entendais rien, comme tous les matins.
Je suis prêt maman, un brin de toilette et je n'aurai plus qu'à avaler mon petit déjeuner.
Au nom d'Allah, mais qu'ai-je fait pour avoir un fils aussi paresseux !
L'appartement dans lequel vit Mahmoud et ses parents est modeste. Quatre pièces suffisent à faire leur bonheur : deux chambres, une cuisine et une petite salle d'eau. Mais, cet appartement représente plus qu'un simple lieu d'habitation. Il est le lien indissociable avec l'appartenance au monde musulman dans cette partie de Jérusalem-Est Mahmoud se dépêche d'avaler son petit déjeuner car, aujourd'hui comme hier, il a rendez-vous avec son ami. De nouveau, une voix fluette se hisse depuis la rue. Elle pénètre par les fenêtres ouvertes. Cette voix, c'est celle d'Ichaï. Chaque fois que l'occasion s'y prête, ils se retrouvent tous les deux pour flâner dans les ruelles du vieux Jérusalem. Ce jour là, c'est décidé, ils vont rejoindre les souks et partir à l'assaut des étals des marchés.
Maman, je pars rejoindre Ichaï.
Fais bien attention à toi !
Dis maman, cette année on ira bien encore chez l'oncle Kamil pour tuer le mouton à la fête de l'Aïd el-Kebir ?
Bien sûr. Et il y aura tout le monde, tes cousins, tes oncles, tes tantes. Il y aura Youssef, et puis Ghali et Nouhayla. Je crois qu'Ibrahim sera là aussi. Enfin tout le monde je te dis !
Je pars, Ichaï m'attend déjà.
Ils tentent tous les deux de se frayer un chemin dans une foule compacte qui tourbillonne comme une nuée de feuilles mortes. Le spectacle fait penser à une ruche dans laquelle chacun essaie de se frayer un passage. Les cris succèdent aux cris. Les rues étroites sont envahies de marchands et de charretiers qui essayent de se frayer un chemin parmi les badauds. De temps à autre, quelques mendiants surgissent des quatre coins de la ville pour s'accrocher aux passants. La main tendue, ils psalmodient d'insoutenables suppliques. D'autres s'agglutinent désespérément autour des étals de fruits et légumes pour quémander une tomate ou un fruit pourri qu'un client aurait délaissés au fond d'un panier. Parfois, quelques sanglots d'enfants égarés dans le flot humain se mêlent aux cris d'angoisse de mères apeurées, cachées derrière leur voile poussiéreux.
Cette cohue indescriptible amuse les deux amis. Ils se faufilent au plus fort de la journée dans cette foule grouillante. Ils aiment partager leurs rires. C'est pour eux une façon de prolonger leur enfance et leur innocence dans une ville où l'espoir de grandir est aussi incertain que la pluie sur les toits de chaux et les collines arides. Ils ont appris à marcher ensemble, à parler ensemble. Et cela, l'histoire, la religion et la société n'y pourront rien changer. Du moins, le pensent-ils tous les deux.
 
3
 
 
La ville est envahie de touristes qui se pressent devant les monuments. Le vent porte l'appel d'un muezzin ( {4} ). Mahmoud et Ichaï sont tous les deux assis sur une bordure de pierre, adossés à un mur qui les protège des premiers rayons de soleil de la journée. Ils semblent indifférents à cette effervescence. Aujourd'hui, cette journée leur appartient ! Le soleil est déjà haut et baigne d'une lumière aveuglante les collines qui s'éveillent à leur tour. L'atmosphère est étouffante sous le peu d'endroits baignés d'ombre généreusement offerte par les oliviers plantés sur les pentes rocailleuses et les coteaux escarpés de ces terrains sauvages que seuls viennent piétiner les troupeaux de chèvres et de moutons.
Ichaï et Mahmoud sont installés là, isolés de tout, sur ce petit promontoire qui leur offre une vue magnifique sur les vallées qui enserrent Jérusalem. À certaines heures de la journée, les bergers les saluent depuis les hauteurs des collines dispersées alentour. Parfois, leurs regards sont attirés par le bêlement plaintif de troupeaux de moutons et le tintement des cloches qui pendent au cou des chameaux. Ceux-ci avertissent de l'approche d'une caravane. Ils observent alors la lente procession de ces nomades venus de terres lointaines et parfois oubliées. Les hommes affichent des visages aux traits burinés et les femmes, parées de colliers et de bracelets autour des poignets et des chevilles, arborent de long châles colorés.
Comme un besoin de gourmandise de ces étendues souvent désertiques, Mahmoud et Ichaï vont au-devant de sentiers sinueux et escarpés qui leur offrent tout ce que la nature peut avoir de ressources et de beauté. Les rares ruisseaux qui serpentent depuis les hauteurs du mont Sion, offrent, à l'abri des arbousiers, ces quelques lieux de fraîcheur si précieux lorsque la chaude lumière d'un soleil omni présent rend chaque pas difficile et l'effort de marche parfois épuisant.
Nichés sur un surplomb, des murets de pierre blanche se sont désagrégés sous l'action du temps. Ils entourent les pierres tombales d'un vieux cimetière qui forment des rangées irrégulières entre lesquelles pousse un enchevêtrement de broussailles. Au centre, l'ombre de stèles éparses s'étend sur la terre sèche.
Mahmoud et Ichaï marchent parmi les tombes. Le ciel s'incline contre les pans de rocaille. À l'entrée du cimetière, un portail de fer rouillé est à demi englouti par un vieux figuier. Un couple de pies s'y chamaille comme deux épouvantails qui auraient jailli de ce lieu abandonné.
Plus en aval, dans le fond de la vallée, un village baigné de fraîcheur sous ses platanes centenaires. La rue embaume de ces odeurs redoutablement belles du pain chaud et croustillant sortant à peine du four de l'unique boulangerie. Les volets des hautes bâtisses de pierre, à peine ouvertes, sont déjà refermées pour préserver de la fraîcheur.
Les bancs de la place centrale du village sont pris d'assaut par les anciens qui aiment nourrir le temps présent des souvenirs du temps jadis dans un lieu où la vie semble s'être figée depuis tant d'armées.
Ce tableau vivant dégage une impression de quiétude dans un lieu où tout le monde semble connaître tout le monde. Quelques vieilles mobylettes pétaradent sur la longue ligne droite qui mène au village, croisant les charrettes des paysans qui se préparent à la fenaison dans les étendues escarpées de la vallée. Ces terres, Mahmoud et Ichaï les connaissent par cœur, pour les avoir si souvent arpentées. Ils en connaissent chaque centimètre, chaque chemin sauvage parfumé aux senteurs des oliviers à l'ombre des noisetiers sauvages.
Tu sais Ichaï, j'ai un secret ! Tu veux que je te le dises ?
Mais un secret, si on le dit, c'est plus un secret !
C'est vrai, mais moi je peux décider de le partager avec toi. Si tu es d'accord bien sûr.
Moi je veux bien, je suis ton ami.
Alors dans ce cas, tu me promets que tu n'en parleras à personne.
Je te le jure.
Ce que je vais te raconter, c'est une histoire dont j'ai rêvée cette nuit quand j'étais allongé sur la terrasse de notre immeuble. Tu es prêt ?
Vas y, je t'écoute.
Cette histoire raconte qu'un jour, le tout-puissant calife de l'islam devait entrer dans la ville sainte parce qu'il venait de remporter une bataille. Mais, il avait peur d'y entrer. Et surtout, il n'osait pas se présenter en armes devant les portes de la ville sainte
Alors, qu'est-ce qu'il a fait ?
Il a posé ses armes et il a laissé derrière lui tous ses guerriers. Et puis, il s'est rendu à pied jusqu'à la ville avec son serviteur et un chameau. Pendant qu'ils marchaient vers la ville, le calife changea de place avec son serviteur. C'est comme ça qu'ils sont montés chacun leur tour sur le chameau.
C'est ça ton fameux secret !
Ben oui, pourquoi ?
Bah, c'est qu'elle n'est pas longue ton histoire !
Alors tu te dis que ça peut pas être un secret ?
Ben, un peu oui.
Attends, je vais faire un dessin par terre pour te montrer ce que veut dire mon secret. Tu vois, je trace un trait et là, à un bout, je dessine quelqu'un. C'est un conquérant, le premier chef des hommes. Mais il est minuscule et il est totalement soumis. Et à l'autre bout de mon trait, il y a la ville d'or.
Ouah, elle doit être drôlement belle !
Bien sûr, puisqu'elle est en or. Et cette ville, elle est imprenable. Ça veut dire que personne peut y entrer, sauf les gens pieux qui s'y présentent. Mais ils doivent être humbles et surtout accepter d'être soumis.
Comme ton conquérant ?
Oui. Et cette ville d'or, c'était pas une de ces cités de pierre qu'on peut prendre par la force.
Et pourquoi ?
Parce qu'elle était faite avec des pierres qui menaient au voyage des croyants vers le Créateur.
Mais qu'est-ce que ça veut dire ton histoire ? Je n'y comprends rien. Tu parles d'un secret !
Tu veux savoir ce que ça veut dire ? Alors écoute. Tu te souviens qu'il y avait un calife et son serviteur dans mon histoire.
Oui, bien sûr.
Eh bien, dans mon histoire, le calife et le serviteur échangent leur place, ça fait qu'ils sont égaux. Et, comme ils sont égaux, alors ils partagent tout ce qu'ils ont. Tu comprends ?
Oui, enfin, je crois.
Dans mon histoire, le calife c'est pas comme un empereur romain monté sur son char d'or et qui était protégé par ses soldats et des esclaves. Le calife ce n'est pas non plus un pharaon qui était porté sur les épaules de beaux nubiens d'une race inférieure. Tu comprends ça ?
Oui, je comprends mieux. Mais alors, attends, moi aussi j'ai un secret.
Alors ça en fait deux aujourd'hui, un pour moi et un pour toi.
Tu veux que je te le dise ?
Bien sûr puisque je t'ai déjà donné le mien.
Mon père m'a raconté un jour qu'il était impossible de ne pas entendre battre son cœur.
C'est pas un secret ça ! Moi aussi j'entends battre mon cœur quand je rentre à la maison le soir en courant pour ne pas me faire rouspéter par ma mère.
C'est pas la même chose. Ce que m'a dit mon père c'est que l'Histoire elle a des rues pavées et que si on marche dessus on entend battre son propre cœur.
Elle est pas possible ton histoire, tu as déjà entendu des pierres parler, toi ?
Mais écoute. Il m'a même dit que c'était impossible d'entendre les bruits et de sentir les odeurs pendant qu'on parle, sans entendre les bruits et sentir les odeurs qu'il y avait ici autrefois.
C'est ça ton secret ?
Oui, et c'est mon père qui me l'a confié. Même qu'il m'a dit que je ne devais pas le répéter. Qu'il fallait que je le garde pour moi. Mais avec toi, c'est pas pareil, t'es un vrai ami !
Ben, tu sais, hier, des odeurs et des bruits, il y en avait plein. En haut de mon immeuble, j'entendais tout et je sentais tout.
Tu comprends rien ! Mon secret à moi, c'est que quand on marche dans les rues, sur les pavés, c'est comme si on était en ce moment, tu vois là sur cette pierre. Et quand on marche, les pierres elles nous disent tout ce qui s'est passé avant. Et avant c'était il y a très longtemps. C'est comme si en se penchant pour coller notre oreille contre les pierres, on entendait tout ce qu'elles ont à nous raconter !
Et si on marche, c'est quelle pierre qui va nous raconter ce qu'il y avait ici, il y a très longtemps ?
Décidément, tu comprends rien Mahmoud ! Les pierres, elles parlent pas. C'est comme les odeurs, si ta maman elle fait pas de cuisine quand tu es chez toi, alors tu sens rien. Là, mets-toi sur cette pierre. Tu entends des bruits et tu sens des odeurs ?
Ah oui alors !
Maintenant mets-toi sur cette pierre derrière toi et ferme les yeux. Qu'est-ce que tu entends ?
Ben, des bruits.
Et tu sens des odeurs ?
Ah, oui, et même que ça sent drôlement bon !
Eh bien ce que tu sens et ce que tu entends, c'était il y a très longtemps.
Ah ? J'aurais cru que c'était maintenant !
Oui, mais c'est dans ta tête.
Il est compliqué ton secret, Ichaï !
Un peu oui, mais souviens-toi que tout ce qu'on fait aujourd'hui, ça dépend de ce qui s'est passé ici depuis très longtemps !
Sans le savoir, l'un et l'autre viennent de s'échanger une mosaïque qui entrecroise le temps et l'espace, la pierre et l'âme, le réel et les rêves. Peut-être verront-ils un jour l'angoisse, la douleur ou la souffrance disparaître de l'ordinaire des habitants. Peut-être ressentiront-ils le fanatisme étroit, le parti pris, la mauvaise conscience se déplacer jusqu'à s'effacer. Jusqu'à leur permettre de découvrir leur propre identité, dans l'identité réelle et céleste de Jérusalem à travers toutes les images des convulsions humaines. Que celles-ci viennent du présent ou d'autres heures sombres de l'histoire de la ville. Et quand Mahmoud et Ichaï contemplent l'un comme l'autre cette Jérusalem éternelle avec les yeux de leur foi, ils en viennent inconsciemment à distiller dans leur propre identité les souffrances, les récits, l'histoire de leur propre peuple. Pour un musulman comme pour un juif, un habitant de Jérusalem ne saurait être débarrassé des préjugés terrestres sans être lui-même débarrassé du racisme et de toute forme de fanatisme. Suffisamment purifié pour être reçu par Dieu.
 
4
 
 
Du haut des collines qui entourent Jérusalem, le soleil fait briller les cimes en cordons célestes comme autant de voiles de dentelles. Depuis le fond des vallées, la montagne distille les chants majestueux de milliers d'habitants étriqués dans les pentes rocailleuses. À la nuit tombée, lorsque la voûte céleste s'embellit d'un frais peuplement d'étoiles, le vol d'un souffle d'air s'élève dans un murmure léger. Les lucioles hantent alors le sillon des pentes dans une brillante luminescence.
Dans ce profond silence de solitude, quelques milans noirs planent encore dans les corridors du vent en se déployant au-dessus de ce désert de minéraux dans un azur inhabité et rude. De cette mer de roches, surgissent ici et là des ombres inégales dans un galop de clarté nocturne. Chaque jour, comme une révérence faite à un Dieu, la vie germe dans cet utérus de plateaux sacrés parmi les vagues profondes de cette poitrine aux seins féconds. Elle restitue la flore et la vie qu'allaitent dans un nouveau parfum les héritiers de cette montagne divine. Dans ce lit de rocailles, moutons et cabris effeuillent les arbustes odorants imbibés d'une rosée phosphorescente. Au loin, une silhouette prolonge sa marche pour atteindre le bord gravillonné d'une ancienne plage de galets. L'eau n'y vagabonde plus, elle appelle à l'espérance de jours meilleurs.
Ichaï et Mahmoud sont tapis dans les broussailles. Ils observent cet inconnu avec crainte et curiosité en prenant soin de garder une certaine distance entre ce qu'ils voient et ce qu'ils pourraient fuir.
Ce n'est pas un berger, dit Ichaï. Il n'y a pas de troupeau par ici.
Cet homme est vraiment bizarre. Tu as vu, il est habillé avec une tunique blanche et il marche pieds nus !
Et ses cheveux et sa longue barbe. Je crois qu'il porte une croix ou une étoile de David. Mais d'ici, je ne suis pas bien sûr.
Comme ça, il ressemble au Messie. Tu ne trouves pas ?
Ecoute, je crois bien qu'il parle tout seul.
À cet instant, l'inconnu disparaît aussi vite qu'il est apparu.
Ça alors, où est-il passé ?
Je n'en sais rien, il était devant nous il y a encore un instant.
Subitement, l'homme réapparaît derrière les deux enfants.
Alors, vous ne vous doutiez pas que je vous avais aperçus. Je suis vieux, mais mes yeux ont gardé toute leur jeunesse. Cela fait maintenant des jours que je vous observe dans les collines. Je n'ignore rien de vos simples gestes, fussent-ils maladroits ou fugaces. Mais peu importe, par la vertu de votre existence, vous réchauffez le cœur et l'âme de mon être engourdi.
Ichaï et Mahmoud écoutent le vieil homme sans oser l'interrompre.
Nous sommes tous des oiseaux sautillants dans notre propre corps, poursuit le vieil homme Le moindre écart et l'on s'envole jusqu'à devenir inaccessible. Vous qui n'avez pas encore connu l'absence, ne savez rien de l'amitié. Vous n'avez toujours pas pris conscience de votre néant aux frontières de l'impossible, à l'approche de cette ligne rouge de non retour !
Ecoute-le Ichaï, il est devenu fou !
Fou, dis-tu ?
À ces mots, les deux amis reculent.
Ne craignez rien. Ne me craignez pas. Vous n'êtes pas la cause de ma solitude. Elle s'est fondue en moi et dormait au creux de moi bien avant que vous apparaissiez. Fou, disais-tu ? Sache que le temps porte sur moi les cicatrices d'une guerre qui n'en finit pas d'en finir Je suis couvert de lambeaux de vie qui se sont éparpillés aux quatre coins de cette terre sauvage et aride sur laquelle vous vous promenez. Mes paupières se sont blanchies par le temps, car je suis le messie !
Il ne faut pas l'écouter Ichaï. C'est un charlatan.
Un messie, vous dis-je ! Vous apprendrez à votre tour que les dernières images s'enfouissent dans le sol de cette terre, périssables comme des couteaux que la vie aurait polis. Sachez écouter le silence mes amis. Il vous dira que la fin des temps est proche !
L'inconnu reprend sa marche lente sur les pentes du mont Sion. Il se retourne et hurle de nouveau quelques paroles.
Sachez écouter le silence mes amis... Sachez écouter le silence !
Le vieil homme disparaît.
Au-dessus de leur tête, Mahmoud et Ichaï observent les nuages qui voyagent comme d'innombrables cœurs du vent. Ils agitent en silence des mains voyageuses jusqu'au couchant Le vent se lève sur les collines il les appelle en galopant pour les emmener au loin vers Jérusalem.
Tu as raison Mahmoud. Il se prend pour le Messie.
Tu sais ce qu'on dit, nous en arabe ?
Non.
On dit «  Medjnoun ! Medjnoun ! »
Qu'est-ce que ça veut dire ?
Ça veut dire Messie.
Medjnoun ( {5} ) ! Hurle Mahmoud en riant et en entraînant son ami Ichaï dans une course folle vers les ruelles de la vieille ville.
 
5
 
 
Lorsque Ichaï sent le sommeil le gagner, il s'allonge sur son lit. Ainsi, il peut observer le miroitement du soleil contre la fenêtre de sa chambre. Les yeux à demi fermés, la lumière lui rappelle le chaud soleil sur ses paupières face au soleil d'été. Rien ne l'habite plus que de profiter pleinement de ces heures sans autre image que l'accomplissement d'un rêve qui se déroule à l'infini. Ichaï est juif. Mais, cela importe peu pour lui que Mahmoud ne fut pas de la même religion. Le hasard des rencontres leur a permis d'atteindre rapidement une amitié qui les lie dans l'insouciance de leur enfance. Et rien importe plus que cette complicité.
Ichaï prend plaisir à emplir son esprit des voix anciennes qui résonnent et se percutent entre les hauts murs de la vieille ville. Les images alors s'enchainent, des racines tentaculaires des figuiers à celles du solide tronc de l'olivier. Suspendu, un pied posé chacun sur les murs qui encadrent la porte de sa chambre, il s'imagine hissé au sommet d'un péristyle qui coiffe les cris de la rue. Mahmoud et Ichaï ont rendez-vous près de la place du Temple dans la foule compacte des touristes et des pèlerins. Dans un même élan, ils partent escalader la petite colline pour s'installer dans leur figuier. Ils en ont fait un lieu unique pour observer la vie haletante de Jérusalem-Est. Ce lieu est aussi pour eux une fenêtre. Une fenêtre ouverte sur les collines et les plateaux qui entourent cet éperon rocheux sur lequel fut bâtie Jérusalem.
Leur curiosité est alertée par des cris lointains en provenance de Abou Dis. Un village palestinien situé en contre bas de la vieille ville. À cet endroit, le paysage n'offre qu'une image de désolation d'une terre aride et abandonnée. Une terre parsemée de cailloux et de pierres tombées des remparts ou encore des anciens murets qui servaient à parquer les animaux, brebis et chèvres. À quelques centaines de mètres d'eux, se tient une femme Elle est immobilisée dans le sol. Elle ne semble avoir pour elle qu'une inclinaison sensuelle face à la lumière. Autour d'elle, des hommes forment une foule compacte. Face à cette femme se tient debout un mollah ( {6} ) . Il est habillé d'une cape et coiffé d'un turban noir. Signe de son appartenance à la descendance de la famille du prophète Mahomet. Le mollah se met à réciter quelques versets du Coran, puis toise une dernière fois la femme impure. Il la considère avec pénétration.
Eh, Mahmoud, le monsieur là-bas qui est déguisé tout en noir, qu'est-ce qu'il raconte ?
Chut, ne parle pas si fort. On va se faire repérer ! Et puis d'abord c'est pas un monsieur, c'est quelqu'un de la religion.
Tu crois qu'ils peuvent nous entendre de si loin ?
Je ne sais pas, mais vaut mieux parler tout bas si tu veux que je puisse comprendre ce qu'il dit.
Alors, qu'est-ce qu'il dit ?
Laisse moi le temps. Je crois que ce sont des versets du Coran, mais tu sais, il est loin, alors je n'en suis pas certain.
Et la femme, pourquoi elle est comme ça ?
Je ne sais pas, Ichaï. On dirait qu'elle prie.
La foule est galvanisée. Quelques soldats armés sont présents mais se tiennent à l'écart. Soudain, un cri se fait entendre. «  Allahou aqbar ! ». Ce cri semble libérer les hommes de l'attente. Le mollah lève la main pour apaiser les hurleurs. Puis, il fait signe à la foule de s'armer de pierres.
Regarde Ichaï. Ça doit être un signal !
Oui, tu as vu, ils ont tous pris une pierre.
La femme tend son visage face à l'opacité de ces dizaines de miroirs. Elle cherche la caresse du matin et cache mal une plainte. Dans une ruée indescriptible, les hommes se mettent à jeter des pierres sur la suppliciée. La femme s'écroule rapidement. Elle roule sur elle-même et se brise au sol. Inerte, ensanglantée.
Mahmoud, je crois que je ne me sens pas bien.
Moi, c'est pareil. J'ai envie de vomir.
Partons vite.
Ils se mettent à courir pour gagner l'un des murs d'enceinte de la vieille ville. Là, ils s'adossent à un muret face au soleil. Chacun essaie de retrouver son souffle. Et puis, le silence. Un profond silence. Comme s'ils avaient besoin de se purger d'une vision apocalyptique. Chacun ferme les yeux. Le silence est pesant. Entre eux, la parole est devenue difficile, presque impossible. Chacun préfère prolonger ce silence en espérant que leur amitié survivra malgré ce qu'ils viennent de voir.
 
6
 
 
De retour à la maison, Mahmoud s'isole dans sa chambre. Il n'a rien mangé depuis le matin et ces événements l'ont traumatisé. Son visage est blême. Son corps tremble encore des cris et des jets de pierres, comme si les blessures de la suppliciée avaient déchiré sa propre chair. Allongé sur une grande natte tressée, il essaie d'imaginer ce que son ami a bien pu ressentir face à cet assassinat collectif. Il ne peut pas croire que tout ça ait pu être commis au nom du Coran. Pourquoi cet islam, que son père lui a toujours décrit comme tolérant et respectueux des autres, pouvait-il permettre ça. Il aurait voulu dire à Ichaï que ces pratiques n'avaient rien à voir avec l'islam. Mais les mots lui manquaient lorsqu'ils étaient assis le long du mur et ils lui manquent encore maintenant
À table Mahmoud, le diner est prêt. Passe te laver les mains. Mais qu'est-ce que tu as, on dirait que tu trembles. Tu ne vas pas bien ?
Mais non, ça va je te jure.
Je vois bien que ça ne va pas. Tu nous caches quelque chose ! Tu t'es fâché avec ton ami Ichaï ?
Non, pas du tout.
Mahmoud, mon fils, il ne sert à rien de garder pour toi quelque chose d'important. Je vois bien, et ta mère aussi, que tu es tracassé et soucieux. Alors dis-nous.
Ben, aujourd'hui on a vu quelque chose.
Et qu'avez-vous donc vu qui puisse te mettre dans des états pareils ?
Attends, Farhim, laisse le se reprendre, tu vois bien qu'il est choqué.
Des hommes
Oui, des hommes, mais qu'ont-ils fait ?
Ils ont jeté des pierres sur une femme jusqu'à ce qu'elle meure.
Je comprends ce que tu ressens mon fils, ce que tu as vu est atroce et inhumain. J'aurais souhaité que tu n'y assistes jamais. Rien ne peut justifier de tels actes, ni des préceptes moraux, ni des références à des écrits religieux.
Peut-être, papa, mais c'est arrivé !
Tu as raison, c'est arrivé et je partage ta colère. Mais ce qui s'est passé n'a pu se produire que parce que des musulmans qui se croient purs, interprètent le Coran.

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