Passeport pour l évasion
86 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Passeport pour l'évasion , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
86 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Marie-Louise avait « perdu ses eaux » durant la messe de minuit, pendant qu'on entonnait le Minuit chrétien. L'accouchement s'était fait à la maison, comme c'était la coutume à l'époque à St-Firmin, vers cinq heures du matin. Le docteur Gendron, accompagné d'une infirmière, s'était rendu à domicile à la dernière minute. Il avait déjà commencé à passablement fêter et c'est son assistante qui avait fait les manœuvres de sortie. Peut-être que le joyeux docteur aurait dû assister aux trois messes-basses après la messe de minuit au lieu d'aller visiter ses voisins en plein réveillon.
(Extrait de la nouvelle « Les sœurs Laurier »)
« On pourrait qualifier certaines nouvelles comme formes hybrides de polars et de contes médicaux. Des "médipolars"? Même "Une autre histoire d'amour" avec son héroïne sympathique et constante associe la médecine et l'enquête, tout en demeurant une magnifique histoire passionnelle. C'est aussi un dévouement et une passion d'un autre genre qui marquent le dernier conte mémorable du Docteur Double J. »
- Roch C. Smith
Professor Emeritus of French
University of North Carolina at Greensboro

Marie-Louise avait « perdu ses eaux » durant la messe de minuit, pendant qu'on entonnait le Minuit chrétien. L'accouchement s'était fait à la maison, comme c'était la coutume à l'époque à St-Firmin, vers cinq heures du matin. Le docteur Gendron, accompagné d'une infirmière, s'était rendu à domicile à la dernière minute. Il avait déjà commencé à passablement fêter et c'est son assistante qui avait fait les manœuvres de sortie. Peut-être que le joyeux docteur aurait dû assister aux trois messes-basses après la messe de minuit au lieu d'aller visiter ses voisins en plein réveillon.
(Extrait de la nouvelle « Les sœurs Laurier »)

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 août 2021
Nombre de lectures 2
EAN13 9782897755140
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0350€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Passeport pour l’Évasion
 
 
 
 
 
Jean-Jacques Légaré
 
 
Conception de la page couverture : © Les Éditions de l’Apothéose
Images originales de la couverture : Photo prise par l’auteur. Érythréenne, 1985
 
 
Sauf à des fins de citation, toute reproduction, par quelque procédé que ce soit, est interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur ou de l’éditeur .
 
 
 
Distributeur : Distribulivre   www.distribulivre.com   Tél. : 1-450-887-2182 Télécopieur : 1-450-887-0130
 
© Les Éditions de l’Apothése Lanoraie (Québec), Canada J 0K 1E0 apotheose@bell.net www.leseditionsdelapotheose.com
 
Dépôt légal — Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2021 Dépôt légal — Bibliothèque et Archives Canada, 2021
 
ISBN papier  : 978-2-89775-490-7
ISBN epub : 978-2-89775-514-0
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
À mes petits-enfants
 
 
 
 
Table des matières
On l’a échappé belle
Une autre histoire d’amour
Les sœurs Laurier
Meurtre à Saint-Côme
Docteur Double J
 
 
 
 
 
 
On l’a échappé belle
 
 
 
Chapitre 1
 
 
Mardi 16 mai 2017, 23 h 50
Josianne venait de stationner son autobus articulé dans l’entrepôt de Québec. Elle était épuisée. Après un trajet Toronto-Montréal, elle avait accepté de faire un Montréal-Québec pour remplacer un confrère malade. Elle avait appelé Émile, son copain, pour l’avertir de ce changement à l’horaire.
Comme il pleuvait à l’arrivée à Québec, elle avait effectué sa manœuvre favorite : appliquer les freins ABS dans la courbe pour faire déraper la deuxième portion du mastodonte pour qu’elle s’accole à la bande de trottoirs… Elle était la seule femme à pouvoir réussir cet exploit et avait d’emblée été acceptée parmi le groupe des chauffeurs masculins. Elle se souvenait encore de sa première arrivée à Québec alors qu’une dizaine de « vétérans » l’attendaient sous la pluie pour la voir stationner tout de travers. Ils étaient à quelques pas de la bordure (mais pas trop près, on ne sait jamais), et n’étaient pas au courant que, la fin de semaine auparavant, elle avait répété cette manœuvre dans le stationnement du garage de Montréal.
Elle était épuisée, mais heureuse, et une bonne nuit de sommeil lui ferait un grand bien. Ça avait été un trajet particulier. Il y avait d’abord eu, avant le départ, ce jeune à capuchon qui avait embarqué, s’était assis à l’arrière, puis avait décidé de débarquer en s’excusant. Il y avait une trentaine de passagers et tout s’annonçait plutôt calme. En moins de quinze minutes, une odeur légère s’était répandue dans l’habitacle. Un peu comme si quelqu’un avait décidé d’utiliser un parfum acheté chez Dollarama. Jamais il ne lui vint à l’idée d’aller vérifier d’où venaient ces effluves. Les gens de tous les âges se mirent à rire, à chanter et à parler entre eux, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Certains même tentaient de danser dans l’allée. « Drôle de party », se dit-elle… Le ton monta, comme dans les soirées chez mon oncle Eugène. Elle-même se surprit à chanter avec le groupe. Avaient-ils pris un coup à son insu ? Chose certaine, elle, n’avait pris aucune substance, et n’avait rien vu de spécial survenir dans l’habitacle.
Josianne avait déjà essayé la cocaïne à deux reprises, mais ce soir, son bien-être avait été différent, beaucoup plus doux. Tout le monde, d’ailleurs, débarqua en se disant qu’ils avaient fait le plus beau des voyages…
Josianne ne savait quoi penser. Elle resta assise pendant que tout le monde descendait. Puis elle alla ranger l’autocar. Il restait quelques employés à l’entrepôt, prêts pour le nettoyage du véhicule. C’est là qu’ils trouvèrent, à l’arrière, un sac dans lequel il y avait un contenant taché par des résidus blanchâtres qui dégageaient un peu de vapeur. Elle comprit qu’il pouvait y avoir un lien entre ce sac et l’attitude du groupe. Il fallait alerter la police, malgré son désir d’aller dormir. L’euphorie avait maintenant fait place à une grande tristesse.
Une équipe fut sur place en quelques minutes. Ils saisirent le contenant. Puis il y eut le questionnaire d’usage, assez rapide. Ils ne semblèrent pas surpris d’entendre cette histoire.
Les antécédents psychiatriques de Josianne n’avaient pas été mentionnés à son employeur lors de son embauche. Il y a quelques années, elle avait été traitée pour dépression sévère, et elle avait même eu un épisode psychotique qui avait nécessité une hospitalisation.
On la libéra pour qu’elle aille dormir. L’hôtel était tout près. Elle se coucha immédiatement, mais ne ferma pas l’œil de la nuit. Elle ressentait les mêmes symptômes que lors de sa « grosse dépression ».
 
 
 
Chapitre 2
 
 
L’avant-midi fut difficile. Elle ne comprenait pas pourquoi on ne devait parler à personne de cet épisode. Même les deux grands patrons de la compagnie ne furent mis au courant que de quelques vagues détails sur l’épisode de la veille, entre Montréal et Québec. À partir de la liste des passagers, deux détectives débutèrent leur enquête. Ils tenteraient de rencontrer le plus grand nombre possible de voyageurs.
La pauvre Josianne se sentait si mal qu’elle eut de la difficulté à répondre à leurs nouvelles questions. Elle leur parla du jeune assis à l’arrière qui avait décidé, juste avant le départ, de quitter l’autocar en s’excusant. Elle ne pouvait le décrire de façon précise, il avait un capuchon qui lui couvrait la tête. Ils avaient trois photos correspondant à des jeunes dans la vingtaine : elle crut reconnaitre le suspect. On lui donna congé en lui disant qu’il serait préférable qu’elle demande un arrêt de travail pour se remettre en forme. Elle devrait rester disponible pour d’autres interrogatoires possibles.
Quelques heures plus tard, le chef de la Sureté du Québec s’entretenait avec le ministre de la Sécurité publique :
— Avez-vous du nouveau concernant « l’opération Aérosol » ?
— Oui, Monsieur le Ministre, nous approchons de la solution. Je rencontre le directeur national de la Santé publique du Québec. Il devrait être l’homme de la situation. Il semble y avoir un lien entre les deux premiers épisodes et le trajet en autocar d’hier soir, et nous pourrions avoir un suspect. 
Depuis un mois, la police faisait face à deux évènements inhabituels survenus dans la région du campus de l’Université de Montréal. Ça touchait des groupes de jeunes réunis lors d’activités festives où l’alcool et peut-être d’autres produits illicites étaient présents. La police avait été appelée parce qu’on avait trouvé, dans les deux cas, un sac contenant de la matière blanchâtre qui dégageait une vapeur bizarre. L’analyse de ces fonds de sac avait permis d’identifier différents produits : cocaïne, mescaline, propofol, versed et un autre produit non identifiable. Le tout avait été arrosé d’un alcool presque pur, du genre que l’on retrouve dans les laboratoires.
Les chimistes à la Santé publique avaient demandé un peu de temps pour tenter d’identifier le produit mystère. Ils se demandaient aussi si les participants avaient été intoxiqués involontairement et s’il y avait eu des effets secondaires. Tous les fêtards à ces soirées avaient noté d’abord une odeur agréable, puis une relaxation et un bien-être propices à des écarts de conduite et une euphorie anormale. Puis, dans les jours suivants, une tristesse et une anxiété s’installaient. Et c’était pire chez les gens ayant déjà connu des épisodes dépressifs ou anxieux antérieurement.
Les autorités s’étaient montrées très avares de réponses aux questions des participants à ces soirées, se contentant de dire qu’ils seraient éventuellement contactés et qu’ils auraient peut-être des réponses à leurs questions.
 
 
 
Chapitre 3
 
 
L’aspect le plus préoccupant de cette histoire était le non-consentement des participants à cette intoxication chimique.
Cette exposition involontaire pouvait amener à des abus infinis, concernant des prises de décisions lors de réunions, des gestes inappropriés. On pourrait contrôler des gouvernements, changer l’histoire du monde à la limite…
Il fallait agir vite. En deux mois, deux fêtes avaient subi une « vaporisation ». Et maintenant, c’était un groupe de bonnes gens qui avait été choisi. Pourquoi ? Le ministre de la Sécurité publique du Québec n’avait pas de réponse et il comprenait bien l’urgence de la situation.
Une réunion se tint le même jour entre le chef de la S.Q. et le directeur national de la Santé publique du Québec, le Dr Emilio Batista. Celui-ci avait fait les constatations suivantes : La situation était urgente et on devait tenter d’identifier la nature du produit X. Rien ne pouvait faire penser que le crime organisé faisait partie de l’équation pour le moment : le « modus operandi » n’allait tout simplement pas dans ce sens. Les photos présentées à Josianne venaient du Dr Batista. Il ne voulut pas en dire plus au directeur des policiers et le persuada de lui laisser deux à trois jours pour résoudre ce mystère. La Sûreté du Québec se trouvait dans un cul-de-sac, et l’identification du produit revenait à la Santé publique et ses chimistes. Au Dr Batista de revenir avec des résultats. Il avait toute la latitude morale et légale pour agir.
 
 
 
 
Chapitre 4
 
 
Josianne revint à Montréal avec Émile, son copain. Elle était dans un état de « mal-être », mais elle s’en remettrait. On revint la questionner, mais elle avait déjà tout dit ce qu’elle savait. L’insomnie reviendrait-elle ? Une boule s’était installée dans son estomac. Les symptômes vécus pendant des années revenaient tranquillement.
On questionna la plupart des passagers. Certains avaient peu à dire. D’autres avaient trouvé le trajet amusant. Mais personne n’avait d’explication à ce qui s’était passé. Point intéressant : certains avaient eu une recrudescence d’anxiété dans les heures ou les jours qui avaient suivi. Il y avait donc un nouveau produit illicite sur le territoire, avec de nouveaux effets secondaires. Et il semblait que ce soit des jeunes à la tête de ces complots.
Suite à la réunion avec le Dr Batista, le chef de la Sureté avait demandé à son équipe de prendre une pause de quelques jours, le temps de laisser travailler le bon Dr Batista. Il ordonna aussi à son équipe de ne rien divulguer à personne.
Le médecin de la Santé publique n’avait pas toutes les qualités d’un détective, mais il était perspicace. C’est lui qui avait pensé appeler le doyen de la faculté des arts et des sciences de l’UdeM pour lui demander des détails concernant les étudiants à la maîtrise, au doctorat et au postdoctorat dans les départements de chimie, de biochimie et de médecine moléculaire. Celui-ci avait voulu avoir quelques détails concernant cette demande, mais sans succès. La liste était bien courte : cinq étudiants à la maîtrise, leurs sujets de thèse touchaient l’industrie minière et le monde du recyclage et en particulier celui du plastique. Au doctorat, les recherches faites par les quatre candidats touchaient pour deux d’entre eux sur les nouveaux métaux légers et résistants tandis que les deux autres étaient en collaboration avec des étudiants de Strasbourg pour la conception et la production de nouvelles molécules ayant des capacités à diminuer les gaz à effet de serre.
Les trois diplômés au postdoctorat avaient décidé de travailler en collaboration sur les produits médicaux et substances chimiques psychotropes utilisées dans le monde, leurs antagonistes, et de trouver des tests rapides de dépistage. Il n’en fallait pas plus pour que le Dr Batista demande des photos de ces trois jeunes, à la surprise du doyen. Ce sont ces trois photos qui avaient été montrées à Josianne pour fin d’identification et pour lesquelles elle avait cru reconnaitre le jeune présent dans son autobus le soir du trajet Montréal-Québec.
Dr Batista avait failli tomber de sa chaise en apprenant sur quoi travaillaient nos trois étudiants au postdoctorat, et maintenant que la chauffeuse avait cru reconnaitre un des trois universitaires, il pouvait passer à l’étape suivante : les rencontrer.
Devait-il déclencher une intervention policière maintenant ? Bien sûr, il n’était certain de rien et n’avait pas tous les détails, mais il préféra organiser une rencontre à son bureau en présence de leur directeur d’étude postdoctorale, qu’il connaissait bien, d’ailleurs. La réunion eut lieu le lendemain matin. On avait signifié aux trois jeunes chercheurs que cette rencontre en serait une pour leur présenter des possibilités d’embauche au gouvernement.
Même leur directeur de thèse n’avait pas été mis au courant des suspicions du docteur. Il se devait d’être très discret. Valait mieux faire son enquête lui-même. Il décida, de plus, d’enregistrer toute l’entrevue en secret.
 
 
 
Chapitre 5
 
 
La réunion débuta à l’heure prévue. Le docteur fut surpris de voir trois jeunes scientifiques bien mis, n’ayant pas du tout l’air de bandits. Se serait-il trompé ? Calmes, sérieux, ils conversaient entre eux, ne sachant pas trop à quoi s’attendre. Ils furent surpris de la première question :
— Messieurs, pouvez-vous me dire en quoi consiste votre travail postdoctoral ? On m’a dit que vous travailliez sur le même projet.
Adrien prit la parole pour expliquer que leur travail et leurs recherches étaient plus du domaine de la biochimie et s’apparentaient à l’étude des réactions de différentes substances sur le cerveau humain à partir de modèles animaux.
— Et de quelles substances s’agit-il ?
Jean-Michel voulut répondre, mais eut une brève hésitation. Il regarda ses deux confrères :
— Est-ce si important de connaitre de façon précise les produits que nous utilisons ?
— Je me fous de vos recherches, sauf si ça touche à ma population.
La réponse était claire. Ils comprirent sur quelle pente ils se dirigeaient. Sébastien prit la parole et, sans même attendre l’avis des deux autres, fut plutôt loquace :
— Nous travaillons sur la mescaline, le propofol, le versed, le fentanyl et sur un nouveau produit que nous ont envoyé des étudiants de l’Université de Oulan Bator, en Mongolie. Celui-ci n’a pas encore de nom, et est appelé APX-22.
Le directeur de thèse ne savait trop quoi penser. Il avait laissé beaucoup de libertés à ses chercheurs et avait été très peu présent pour les conseiller durant les deux derniers mois.
Dr Batista reprit :
— Comprenez-moi bien. Je suis un scientifique comme vous. La police ne m’a pas envoyé vous interroger. Je veux juste comprendre. Je veux savoir s’il y a un lien entre vos recherches et les intoxications récentes au Centre Social de l’Université, dans une mini-salle de spectacle et dans l’autocar qui a transporté des gens à Québec il y a quelques jours ?
Adrien voulut se lever, mais ses deux comparses lui firent signe de se rassoir. Jean-Michel prit la parole et expliqua tout le stratagème. C’est par hasard qu’ils avaient remarqué un effet bizarre, plutôt agréable, en manipulant ces poudres. Surtout, c’était ce dernier produit, inconnu, qui pouvait être inhalé à distance. Une substance très puissante, à tel point que quelques milligrammes seulement, mêlés avec de l’alcool presque pur, amenaient une réaction de combustion qui se répandait dans de grands espaces clos. Comment avaient-ils fait cette découverte ? C’était vraiment sans le vouloir, alors que Adrien manipulait cette nouvelle poudre, qu’il accrocha le flacon d’alcool, qui se renversa et se mêla accidentellement au APX22. S’ensuivit un pétillement et une vapeur se retrouva dans tout le laboratoire. Les trois chercheurs comprirent rapidement qu’il y avait une sensation de bien-être qui s’installait dans toute la pièce. Ils répétèrent l’expérience à quelques reprises, pour toujours obtenir le même résultat.
Plutôt que de passer à l’étape des souris pour « tester » ce produit, ils se dirent : « Pourquoi pas sur un groupe ? » C’est là qu’ils transgressèrent les règles élémentaires de la recherche. Les deux premiers essais avaient été tentés sur des jeunes qui prenaient de l’alcool et peut-être d’autres substances. Les résultats avaient été peu concluants, la plupart des participants avaient noté une euphorie hors de l’ordinaire lors de ces soirées. Il fallait étendre la recherche sur une population plus variée, qui ne serait pas sous l’influence d’autres produits. De là l’expérience dans l’autocar : un cercle de gens de différents âges, un reflet du monde normal. Ils ne pourraient recueillir beaucoup de commentaires, mais ils n’avaient pas d’autre alternative. Et jamais ils n’avaient parlé à personne de leur expérience. À PERSONNE.
— Vous reste-t-il beaucoup de ce produit ?
— Il nous en reste une infime dose, quelques milligrammes seulement.
Le chef du département était à la fois surpris et mal à l’aise de ne pas avoir été informé, et de ne pas avoir surveillé son petit groupe de chercheurs de façon adéquate. Il se voyait obligé de démissionner pendant que ses trois étudiants prenaient le chemin de la prison.
Le Dr Batista, devant ces aveux qui ressemblaient à ceux d’adolescents pris en flagrant délit, se voyait face à un dilemme. Il se posait une question éthique : valait-il mieux amener ces jeunes à la justice pour les punir, et, en même temps, annoncer au monde interlope qu’il y avait un nouveau produit pouvant être absorbé de façon inconsciente et non voulue ? Ces trois jeunes universitaires s’en allaient tout droit vers une mort certaine, en prison ou à leur sortie, après avoir dévoilé tous les renseignements sous la torture. Le docteur avait pris sa décision : il valait mieux enterrer cette affaire ici même.
— Si nous ébruitons cette situation, et que le monde interlope apprend cette découverte, dès votre sortie de prison, vous n’aurez d’autre choix que de tout avouer et de collaborer avec eux. Puis ils vous tueront. Différents mélanges et concentrations seront analysés dans de petits laboratoires de fortune. Des milliers de personnes pourraient se retrouver droguées sans le vouloir et pourraient réagir sous l’influence de ces produits, ouvrant la porte à des situations inacceptables, viols, etc. Imaginez si ce produit se retrouvait un bon matin à l’Assemblée nationale et que les députés prenaient des décisions sous l’influence de produits illicites.
Ce que je vous suggère, puisque vous n’êtes pas des criminels, c’est de faire disparaitre les derniers grammes de cette poudre volatile, de ne jamais ébruiter cet épisode loufoque de votre recherche et de démissionner de vos postes d’étude postdoctorale. Je reconnais vos qualités de chercheur et je vous offre trois postes à la Santé publique, pour faire obstacle à tout ce qui s’appelle drogue ou produit illicite sur le territoire québécois. Je vous donne dix minutes pour réfléchir à mon offre et on ferme le dossier. Quant à vous, M. le chef du département, je vous demande d’être plus clairvoyant et plus près de vos étudiants pour les superviser et les soutenir dans leurs démarches. Comme cet épisode restera ultrasecret, rien ne sortira de cette salle. Même cette poudre qui aurait pu changer le monde sera détruite devant moi avant que nous nous quittions.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, les trois jeunes et leur patron comprirent que cet arrangement était acceptable pour tous.
Donc, pas d’arrestation, pas de condamnation, pas de groupes du crime organisé à leur trousse. Et le gouvernement retenait les services de trois des meilleurs chercheurs du Québec. Le chef du département avait bien compris la leçon.
Le directeur de la Santé publique expliqua au ministre de la Sécurité civile et au chef de la S.Q. qu’il n’y avait rien d’illégal dans ces trois épisodes et qu’il suggérait qu’on ferme ces dossiers, ce que fit la justice, non sans se demander comment le directeur de la Santé publique avait pu tergiverser pour arriver à ce résultat. Mais celui-ci s’était montré persuasif. Sa grande loyauté légendaire et son approche très pragmatique des différents problèmes dans le passé avaient persuadé tout le monde que cet épisode était bel et bien terminé.
Quant à Josianne, ses angoisses disparurent quelques semaines plus tard. Elle ne sait toujours pas ce qui s’est réellement passé dans son autocar et elle ne le saura jamais. Mais elle continue de faire sa manœuvre favorite à son arrivée à Québec.
 
 
 
 
Une autre histoire d’amour
 
 
« Les réincarnations, c’est comme le bac au lycée. Quand on échoue, on redouble. »
— Philip Mahleu
 
 
 
 
Première partie
 
 
 
« Les yeux sont les fenêtres de l’âme. »
— Georges Rodenbach
 
 
 
Chapitre 1
 
 
Laval, 1972
Layla Jolicoeur avait vingt ans. C’est l’âge des folies, des superlatifs, du butinage amoureux, du je-m’en-foutisme.
Elle était heureuse, contente de vivre au Québec (à Laval en fait). Dans les années cinquante, son prénom était peu utilisé. Il avait été choisi à cause de ses deux grands-pères : ceux-ci avaient convenu que si c’était un garçon, on tirerait au sort pour l’appeler soit Léonard, soit Lazare, leurs propres prénoms. Rien n’avait été prévu au cas où ce serait une fille. Après l’arrivée du bébé féminin, c’est tante Ursule qui trancha : « Elle s’appellera Layla », pour satisfaire les deux grands-pères. Elle avait vu ce nom dans une revue américaine.
Layla terminait son cours au collège Montmorency et prévoyait entrer aux H.E.C. l’année suivante. C’était une très jolie fille avec de longs cheveux châtains frisés qui lui cachaient le front, des yeux verts, ou plutôt turquoise, une bouche en cœur et un corps à faire rêver tous les garçons.
Son grand-père, Léonard Jolicoeur, était propriétaire d’une entreprise de nettoyage à sec à Montréal et lui avait donné pour ses vingt ans, une magnifique Coccinelle décapotable bleu océan, et elle avait refilé sa vieille Pinto à son frère cadet Julien.
Elle avait connu plusieurs garçons dans les quatre dernières années, et sortait présentement avec Daniel depuis plus d’un an. Aux yeux de sa famille, les dés étaient jetés, et Layla se marierait probablement avec son copain actuel. Ils vivaient chacun chez leurs parents. C’était la coutume à l’époque : une vie de couple à distance pour sauver les apparences.
Les deux familles se connaissaient et un mariage futur était la suite logique et normale à cette union, dans une société encore bornée et influencée par la religion, encore puissante.
Bien sûr, Layla prenait la pilule, comme la plupart des filles de son âge, persuadée que personne n’était au courant. Elle était du groupe très minoritaire de jeunes non-fumeurs et était bien certaine qu’elle n’aurait jamais cette mauvaise habitude.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents