Petites pratiques de la mort
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Petites pratiques de la mort , livre ebook

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Description

Quelle différence cela fait-il, l’absence ou la mort, si les corps s’évaporent de toute façon ? Cyril va faire de l’éternité des corps sa quête et son obsession. Et tant pis s’il omet de demander son consentement à Emma B., une voisine mythomane dont il précipite les derniers jours ; mais en douceur, car « les plus beaux cadavres sont ceux qui n’ont pas souffert, c’est la règle ». L’essentiel n’est-il pas de s’exercer pour trouver le moyen de garder auprès de lui, et pour toujours, le corps d’Oscar, grand embaumeur - et père de substitution - qui l’initia à sa passion ?

A la fois léger et percutant, Petites pratiques de la mort soulève des questions fondamentales : l’absence du père, la recherche de soi, la mort. On y rit autant qu’on réfléchit au sens de la vie, on savoure également la langue d’un nouvel écrivain : précise, poétique, ciselée, qui accroche dès les premières lignes et continue de surprendre jusqu’au dernier rebondissement.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 2
EAN13 9782507050955
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Petites pratiques de la mort
Line Alexandre
Publication: 2011 Catégorie(s): Fiction, Roman Source: http://www.legrandmiroir.eu
Un titre proposé par Réjane Peigny
Ce livre a été réalisé avec le soutien de la Communauté française de Belgique et le mécénat des magasins Carrefour.
© Tournesol Conseils SA – Le Grand Miroir
Directeur général: Luc Pire
Quai aux Pierres de Taille, 37/39 – 1000 Bruxelles
www.legrandmiroir.eu
Mise en page: CW Design
Conception de la couverture: Debie Graphic Design
Illustration de couverture: cecilebertrand@cartoonbase.com
ISBN: 978-2-507-00116-2
Dépôt légal: D/2008/6840/173
Achevé d’imprimer en septembre 2008
par l’imprimerie Chauveheid (Stavelot, Belgique)
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Toute reproduction, même partielle, de cet ouvrage est strictement interdite.
Dans la meme collection: Adamek André-Marcel, Le sang du gourou Absire Alain, L'homme disparu Ancion Nicolas, Écrivain cherche place concierge Ancion Nicolas, Nous sommes tous des playmobiles Ancion Nicolas, Quatrième étage Ardenne Paul, Nouvel âge Baronian Jean-Baptiste, Neuf petits crimes très ordinaires Bastia France, Avau le vent Bologne Jean-Claude, Le marchand d'anges de Thoran Bosquet, Le collectionneur de passants Châteaureynaud Georges-Olivier, De l'autre côté d'Alice Collectif, Fureur de livres Engel Vincent, Le don de Mala-Léa Feyder Vera, L'éventée Feyder Vera, Ô humanité! Feyder Vera, Un manteau de trous Franck Jacques, Des lieux, des écrivains Garna Isabelle, L'indiscrète Godet Claude, J'irai la voir un jour Guerlan Julie, Première Communion Harpman Jacqueline, Mes Œdipe Hazette Pierre, Les taxis de Dakar Hermant Marc, La clé des paradis Host Michel, L'amazone boréale Javeau Claude, Le petit Javeau illustré Javeau Claude, L'esprit des villes Lalande Françoise, Dans les replis nocturnes de mon cœur Lalande Françoise, Une Belge méchante Lambert Gernot, Le voyage d'hiver Lambert René, Sur des prés d'herbe fraîche Lambert Stéphane, L'homme de marbre Lambert Stéphane, Mes morts Lapière Joël, Le frituriste Liberski Stefan, G.S., écrivain tout simplement Massin Freddy, Les Américaines Merle Pierre, Mao Grenadine Mertens Pierre, Les chutes centrales Millon Alexandre, Sumo sur brin d'herbe Orban Joseph, Les gens disaient l'étable Paquot Didier, … l'an dix mille Pirart Françoise, La fortune des Sans Avoir Puzenat Nicolas, 300 000 couples/seconde Ringelheim Foulek, La seconde vie d'Abram Potz Ringelheim Foulek, Le juge Goth Saldívar Dasso, García Márquez Sautois Agnès Elvira Puccini Sojcher Jacques, Petits savoirs inutiles Swennen René, La disparition de John Thoveron Gabriel, Qui fait peur à Virginia Woolf? Tshibanda Pie, Je ne suis pas sorcier! Tshibanda Pie, Rendez-vous sur l'île de Gorée Tshibanda Pie, Un fou noir au pays des Blancs Tuyêt-Nga Nguyên, Le journaliste français Vilet Michèle, Troisrives Wellens Yves, D'outre-Belgique Zumkir Michel, Amélie Nothomb de A à Z
Preface
À Sophie, Ariane et François
À Guylaine, Patricia, Patrice et Vincent, mon impitoyable carré d'as
À Cécile, la meilleure cover-girl qui soit
À Eva et M T sans qui...
1
Oscar Doucefeuille avait deux passions: l'embaumement et le tai-chi.
Son père était croque-mort. On l'était de père en fils chez eux. Je l'enviais d'être l'héritier d'habitudes et de coutumes, un prêt-à-porter familial dont je n'avais aucune idée. Enfant, lorsqu'il voulait embrasser son père, Oscar Doucefeuille devait descendre le chercher où il était, c'est-à-dire dans le sous-sol du funérarium. Il le trouvait occupé à laver, bichonner, maquiller les défunts sur la table glacée de la morgue familiale. Oscar éprouvait de l'affection pour ces corps rigides que le scialytique rendait verdâtres. À son arrivée, son père jetait sur eux une serviette en guise de pagne pour protéger leur dernière vertu. Il arrivait à l'enfant de leur glisser une caresse sur la joue ou sur l'épaule quand il leur trouvait le visage triste. Mais il n'avait guère l'espoir de les consoler, il faisait la différence entre la tristesse et cette espèce de sévérité convenue qu'affectent la plupart des morts.
À table, le père parlait volontiers de ses préoccupations, notamment de son impuissance à contrôler la décomposition parfois rapide qui gâchait son travail. La mère intervenait, sévère: on ne parlait pas de cela devant les enfants, surtout face à une côtelette que l'on déchiquetait à belles dents. Maud, la petite soeur d'Oscar, fluette et pâlotte, l'air toujours au bord de la syncope, faisait des cauchemars à la moindre occasion. Par contre, Oscar partageait sans réserve l'engouement paternel. Ces deux-là... disait-on affectueusement dans le quartier. Et puisque la mort était affaire d'hommes, le fils marcherait sur les traces du père.
Le hasard nous fit nous rencontrer, Oscar et moi, dans le club de tai-chi. Puis dans le bus qui nous ramenait dans nos quartiers respectifs. Lors du troisième trajet, le petit bonhomme au sourire de magot vint s'asseoir à mes côtés sur la banquette. Il dégageait une forte odeur musquée comme s'il sortait d'un frigo. J'en compris la teneur quand il me confia sa profession:
- Thanatopracteur!
avec une mine réjouie en parfait contraste avec le parfum de soufre que suggérait ce terme aussi prestigieux qu'intrigant.
Durant nos trajets, le taiseux se révéla bavard pourvu qu'il s'agît de parler de son métier. Il me racontait ses tracas professionnels: le lobby écologique s'employait à faire interdire l'embaumement au nom du devoir des corps à retourner à la nature. Où irions-nous si l'univers se mettait à pulluler d'éternels cadavres? proféraient ces ignorants. Cela le désolait. À terme, de telles absurdités condamneraient la profession. Il conseillait aux jeunes d'opter pour l'embaumement vétérinaire qui, mâtiné d'empaillage, avait encore de beaux jours devant lui.
Cette passion de la maîtrise de la mort me séduisit.
Je lui demandai de me prendre comme élève et de m'initier aux techniques de l'embaumement.
- Adopté! me répondit-il.
Ce verbe sans objet me fit chaud au coeur.
Oscar avait l'âge d'être mon père.
2
Mon père avait disparu de ma vie l'année de mes six ans.
Un soir, il n'était pas rentré à la maison, et ma mère avait retiré sa chaise de la table de la cuisine.
Avaient disparu aussi, comme par enchantement, toutes les horloges. Il y en avait eu beaucoup qui avaient rythmé nos vies de leur tic-tac énergique. Celle au-dessus du bahut de la cuisine, oeil immense, rond et cuivré, avait des aiguilles pointues de dague noire. Quand, le matin, la petite dague pointait le huit, le tic-tac avait un hoquet et c'était l'heure de partir à l'école.
Au-dessus du bahut subsistait désormais un cercle pâle et cerné. Mon père horloger, en disparaissant, avait emporté le temps et m'avait laissé le silence.
C'est donc en silence que j'occupai ce que, par coutume, je continue à appeler mon temps. Compter les chaises: deux au lieu de trois. Compter les assiettes, les couverts, les dessins du papier peint, les mètres qui séparaient la porte de la table, la cuisine de la chambre. Je comptais les points de lumière que la lampe faisait danser sur le mur en face, combien de fois ma mère se lissait les rides du front d'un pouce automatique ou disait Tiens-toi droit pendant un repas... Je comptais les heures de la nuit, les années qui me restaient avant de... avant de quoi, au fait?
Je comptais et je me demandais pourquoi la chaise vide n'était pas restée à sa place, si j'avais rêvé et si mon père avait jamais existé.
- Mais pourquoi?
Il arrive que des questions vous échappent, un jour, par dis-traction.
- Pourquoi quoi? avait rétorqué ma mère avec son regard d'institutrice.
J'avais bégayé, m'enfonçant comme dans un matelas trop mou qui m'absorbait, m'engloutissait, me digérait, et personne n'était venu me tirer par la main ni même par les cheveux. Or, une autre question me brûlait le bout de la langue, patate chaude qu'on ne peut ni avaler ni recracher: mort ou vivant?
Question qui ne m'échappa pas, elle, fort heureusement.
S'il était mort, on m'aurait acheté un nouveau costume sombre, des gens seraient venus, m'auraient caressé les cheveux, plaint, consolé. L'instituteur m'aurait placé près de lui, au premier rang, contre l'estrade, les autres m'auraient couvé de regards d'envie ou de pitié. J'aurais été important. J'aurais été orphelin.
Au lieu de cela, je n'étais que le fils d'un absent qui n'avait laissé derrière lui ni larmes ni raisons. Juste une table devenue trop vaste autour de laquelle on se taisait, s'ennuyait. Et le silence.
Quelle différence cela faisait-il, l'absence ou la mort, si les corps s'évaporaient de toute façon?
D'autant que mon père avait veillé à m'initier à son absence. Avant même son départ, il avait commencé à disparaître. Dans son atelier le jour, dans son pigeonnier le soir. Il nous laissait en tête-à-tête, ma mère et moi, au coin de la télévision.
Un soir d'hiver, j'étais monté en cachette. Pour le rejoindre. Ou pour l'espionner. Ou pour lui demander de me prendre avec lui. Pour lui dire que je me sentais prêt pour les concours, les baguages, les races de champions, les levers au petit matin... Derrière la porte, je n'entendais que des roucoulements. J'avais entrouvert et je l'avais vu, lui, la bouche blottie dans le plumage d'un pigeon, à lui roucouler des mots doux comme je n'y avais jamais eu droit.
Je m'étais enfui dans l'escalier. Il ne m'avait pas poursuivi.
3
À force de compter, je m'étais persuadé que je pourrais devenir comptable.
Le rêve de ma mère. Qui parlait sans arrêt de ma vocation et m'encourageait de toutes ses forces. Elle entrevoyait pour nous deux l'ombre du bonheur suprême: un pavillon de banlieue où nous serions inséparables comme le timbre et sa lettre.
Aligner des nombres, tracer des colonnes, des rangées de + et de -. Ça devait être commode une vie en mathématique, rassurant de mettre en équation les paramètres d'une existence. Les chiffres ne mentaient pas.
Pourtant quelquefois, il me sembla qu'on me demandait de les faire mentir. Le comptable est un jongleur. Ou mieux, un maître de ballet, disait un de nos professeurs, tombé, à n'en pas douter, en amour devant ces chiffres qu'il faisait danser au gré des frais aléatoires ou incompressibles, des coûts et des gains, les faisant glisser de crédit en débit, ou l'inverse, avec des grâces d'acrobate roublard. De la souplesse, de la souplesse, bon sang! ajoutait-il comme s'il s'agissait d'exercices de barre. Car L'important est de faire plaisir au commanditaire. Derrière les chiffres, il fallait le savoir, se cachaient des êtres humains avec des envies et des angoisses, des manques et des jalousies, des êtres influençables et... influents. Devant cette métaphysique opportuniste, je perdis confiance dans les chiffres.
D'autant que ma mère, qui haïssait le mensonge quand il lui dérobait une part de savoir et de maîtrise des choses, m'encourageait, elle aussi, à la souplesse en ce domaine.
Mentir, ne pas mentir?
Il y avait là encore une belle question.
4
Mais voilà, peu avant la fin de mes études, j'avais rencontré Oscar.
J'étais son unique élève cette année-là. Les cours d'embaumement se donnaient chez lui. Son bureau occupait le grenier de sa maison et contenait une bibliothèque qu'il m'ouvrit grande comme ses bras. J'étais toujours le bienvenu, je pouvais me glisser, à toute heure, au troisième étage, pour lire à perdre haleine les traités et les romans qui parlaient d'une manière ou d'une autre du sujet: des momies ressuscitées aux formules d'onguent, du poids de l'âme au fumet des cadavres...
Je n'aimais pas penser aux morts comme à des cadavres. C'étaient des corps qui n'étaient plus vivants certes, mais qui l'avaient été. Je découvrais la plus délicieuse des missions, permettre à ceux qui ont aimé ces corps de les garder auprès d'eux. De pouvoir les caresser du regard. De savoir qu'ils sont encore un peu là.
Oscar m'encouragea à expérimenter de nouvelles techniques en m'entraînant sur des rongeurs, puis sur des chats du quartier. Je précipitai parfois leurs derniers jours, mais toujours en douceur. Les plus beaux cadavres sont ceux qui n'ont pas souffert, c'est la règle. Des produits mélangés à la pâtée ou au lait endormaient très vite mes victimes, qui n'avaient pas le temps de s'échapper pour aller mourir Dieu sait où. Je cueillais juste ceux qui m'étaient nécessaires. Pas un de plus. D'ailleurs, je m'efforçais d'en parler autour de moi pour que l'on m'offre gracieusement les animaux de compagnie décédés. Je reçus, je m'en souviens, un cobaye pourvu de véritables défenses d'éléphant, toutes proportions gardées, qui avaient dû l'empêcher de s'alimenter (il était mort d'inanition), un chiot noyé dans une citerne, que je refusai car inutilisable, des canaris jumeaux (ce fut un bel exercice de microchirurgie) et quelques autres que j'ai depuis oubliés. J'entreposais au sous-sol de l'immeuble de ma mère ceux que l'on ne voulait pas récupérer. Cela me permettait d'observer leur évolution.
Un jour, en mon absence, ma mère descendit à la cave pour en extraire je ne sais quelle valise dont elle ne se servait pas puisqu'elle ne partait jamais en voyage. Elle découvrit ma collection et eut un malaise. Elle réussit à se traîner jusqu'à l'appartement d'où elle appela le médecin de famille qui voulut l'hospitaliser. Elle refusa.
Le soir, Denise, une voisine, débarqua à la maison, toute bonne volonté dehors. Elle me fit la leçon. Elle connaissait la bonté de ma mère.
- Qui t'a élevée seule, faut-il te le rappeler?
Un jeune homme sensé ne pouvait s'entourer de telles horreurs. Elle tremblait d'indignation, Denise. Et d'excitation. Je crois qu'elle me trouvait l'étoffe d'un nouveau Landru. Car à partir de ce jour-là, elle s'institua protectrice particulière de ma mère. Comme si elle avait découvert un sens possible à sa vie dans le dévouement obstiné à quelqu'un qui ne lui rendrait guère son affection. De fait, ma mère accepta sa présence et son aide, mais se garda bien de la remercier. Elle n'avait pas pour habitude de donner des illusions à qui que ce soit.
Je m'excusai auprès de ma mère. Et pour couper court à toute discussion, j'acceptai, le coeur morfondu, de débarrasser la cave de mes sujets d'expérimentation.
Je songeai à sa mort pour la première fois. Pourrais-je l'embaumer?
Mais que ferais-je ensuite du corps?
J'y vis un signe qu'elle pouvait mourir.
Elle ne me manquerait pas.
C'était rassurant.
5
Que fait-on quand on doit se débarrasser d'un corps?
J'avais entendu à la radio qu'une dame avait trouvé sur son trottoir, la veille du ramassage par la municipalité des objets encombrants, un tapis roulé qui semblait neuf et de bonne facture. Elle avait voulu l'examiner, l'avait soulevé pour dénouer la corde qui le ficelait, mais il était si lourd qu'elle avait appelé un voisin à la rescousse. Ils avaient trouvé, au creux du tapis, un tronc d'homme décapité, bien serré dans un sac gris plastifié.
Le jour des poubelles, je déposai ma collection de rongeurs et de chats au gré des maisons de la rue, ficelés dans des sacs gris.
Dans la foulée, je décidai qu'il était temps que je quitte le nid.
Denise, installée à demeure, du matin au soir, ne me laissait plus guère d'espace.
Il me fallait trouver une habitation avec cave.
J'en parlai à Oscar. Il n'hésita pas. Il disposait d'une petite maison qui serait libre dans quelques semaines. J'en paierais la location par les services de thanatopraxie que je rendrais au funérarium.
6
Le dimanche, Denise, qui était veuve, emmenait chez nous son fils au doux prénom de torero.
Elle répétait à qui voulait l'entendre que, depuis toujours, elle adorait l'Espagne où elle n'avait malheureusement jamais mis les pieds.
José était un garçon de trente ans, costaud et moustachu tel un gendarme. Mais chaque matin, elle l'équipait comme on prépare un enfant: vêtements propres impeccablement repassés, rasé de frais et bien peigné, il devait prendre un solide petit déjeuner, elle y veillait. Puis il endossait parka et chaussures de marche, harnachait sur ses épaules un sac à dos rempli d'une collection d'objets inutiles et, pour faire bonne mesure, une quantité impressionnante de sacs de grande surface en plastique roulés en boule. Ainsi lesté, il se pourvoyait d'une gourde et d'un pique-nique préparés par sa mère et prenait la route avec sa bénédiction.
Elle le regardait s'éloigner puis elle venait chez nous.
On le voyait passer dans le quartier, silencieux, ployant sous le poids de son sac, avançant du pas réglé de celui qui gravit une mon-tagne et sait qu'il doit mesurer son effort, le front bas, absent, tout à sa mission, qu'il pleuve, vente ou que le soleil le plus caniculaire le cuise, ne parlant à personne. Dans le quartier, nul ne savait où il allait. On le disait simple d'esprit.
Je trouvais qu'il faisait plutôt preuve d'une belle dose d'obstination.
Le soir, sa mère l'accueillait, lui faisait couler un bain chaud, lui donnait un solide repas et le mettait au lit pour qu'il reprenne des forces pour le lendemain. À huit heures c'était le couvre-feu pour son garçon.
Quand il était couché, Denise revenait auprès de ma mère regarder la télévision en silence.
Mais le dimanche, jour du Seigneur, c'était relâche. Et après le dîner, elle emmenait son costaud chez ma mère, l'asseyait sur le canapé entre elles deux. On m'avait proposé gentiment de m'asseoir à ses côtés, nous aurions pu devenir amis. Mais j'avais décliné la généreuse proposition.
L'après-midi, elles bavardaient ensemble, mollement, devant un spectacle de variétés. José se tenait là, sage et toujours bien peigné. Sa tête s'écroulait de temps en temps, il la relevait chaque fois avec des battements de cils affolés. Il tournait le dos à la télévision.
- Tu n'as rien de mieux à faire? protestait Denise que cet engourdissement malpoli irritait.
- Oh! il est fatigué de sa semaine. Et ça fait tuer le temps, objectait ma mère soudain indulgente, en posant devant lui une assiette avec un morceau de tarte crémeux.
- Sois gentil, mange quelque chose!
Quand il ne se sentait pas...

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