Pilote de mer
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Pilote de mer , livre ebook

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Description

Prix Marine et Océans 2014Pilote maritime dans un grand port de France, Jean-Pierre Le Floch monte à bord d’un vraquier qui doit relâcher dans la nuit. Au même moment, « Jipé » laisse ses pensées l’emporter dans les remous de sa vie sentimentale, ne pouvant s’empêcher de reprocher à son épouse tous les maux qu’il subit dans leur couple. La météo devient cependant de plus en plus difficile, ce qui rend délicate l’approche du navire. C’est alors qu’une grave avarie survient. S’engage aussitôt un combat contre les éléments et contre la fatalité pour sauver le bateau. Dans cette volonté de vaincre, Jean-Pierre puise aussi des ressources insoupçonnées pour mener son couple à bon port.Jusqu’à Pilote de mer, aucun roman sur la mer n’avait été consacré au pilotage maritime. Cette activité essentielle de la chaîne portuaire, méconnue du public, en fait un sujet singulier pour un roman maritime. Philippe Metzger borde ici son intrigue et garde le cap contre vents et marées : une nuit (unité de temps), sur un vraquier (unité de lieu), un marin pense et agit contre la fatalité (unité d’action). Dans un style d’une rigueur et d’une simplicité qui n’est pas sans rappeler celui de certains écrivains du siècle dernier (Loti, Mac Orlan, Vercel…), il fait plonger le lecteur dans un réalisme captivant, pointu, composé d’ombres, d’humeurs et de technologie, d’eau salée, de métal froid et de parfums iodés, où les hommes d’équipage exécutent des ordres en quelques mots courts et gestes précis, et puis c’est le noir et le silence.Philippe Metzger, né en 1958, est officier de marine issu de la promotion 1979 de l’Ecole navale. D’une famille de musiciens, il prend goût à la voile dans le cadre des activités de son lycée et décide qu’il fera de la mer son métier.Comme tout romancier, il verse quelques gouttes personnelles dans chacun de ses livres. Son écriture est rigoureuse, « cash » dit-il, sans ambages, et il trouve dans la recherche du mot juste le plaisir parfait de l’écriture. À cet égard, le titre constitue un élément capital du processus : il le pose avant les premières lignes du récit. Entre contrepet et oxymore, il jongle sans filet sous le grand chapiteau de la langue française.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 juin 2001
Nombre de lectures 6
EAN13 9791091601559
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,1€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le Code de la propriété intellectuelle n'autorisant, aux termes de l'article L. 122–5, 2 e et 3 e alinéas, d'une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l'usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » et, d'autre part, que les analyses et courtes citations dans un but d'exemple et d'illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (article L. 122–4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 135–2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

© Philippe Metzger, 2014
pour Cent Mille Milliards

À Caroline, mon épouse,
à qui je dois d’être redevenu marin,
contre toute attente.


un






La porte résiste, le vent s’engouffre, les papiers volent, mon nez coule, je suis trempé et me demande déjà ce que je fous là. Quel temps pourri, nom d’un chien !
— La lourde, bordel ! C’est qui ?
— Le pilote !
— Ah, c’est toi, Jean-Pierre !
— Ouais, c’est moi…
Et pas de bonne humeur.
Victor, pilote à la station depuis deux décennies, de faux airs de Gabin accrochés à sa gouaille, assure la veille ce soir, solitaire, avec pour compagnon le hurlement modulé de la tempête. De son bureau à peine éclairé, il lève son regard vers moi par dessus ses demi-lunes, scrute la pénombre de l’entrée en essayant de distinguer son visiteur du soir. Et j’en rajoute.
— Dis-donc, Victor, on n’a pas idée d’appeler les gens chez eux à des heures pareilles !
— M’emmerde pas gamin, j’le fais pas de gaité de cœur.
— Laisse tomber, je suis de mauvais poil.
— Ben moi aussi, figure-toi.
— Alors, on est quitte. Comment ça se présente ce soir ?
— Pas brillant côté météo. Ça va forcir : six établi, montant jusqu’à huit en milieu de nuit. Visi un mille, deux peut-être. Tu pourras y arriver, à ton client ? Et puis y embarquer ?
— Oui, je crois. Avec ce vent de noroît, on dira au bateau de se mettre tribord sous le vent s’il ne l’a pas fait, de quoi casser la houle et nous mettre un peu à l’abri. Je pourrai embarquer, pas la peine de réveiller l’équipage de l’hélico. Et puis le temps qu’il décolle et vienne me chercher, on serait en retard.
— C’est bien ce que je me suis dit. On garde la pilotine. Vous partez dans une demi-heure. Au fait, le vraquier 1 nous a signalé qu’il était en avarie de propulseur d’étrave.
— Ah ?
— Oui, il attend les pièces ici. Du coup le port a prévu un remorqueur de plus.
— Bon, je note. Faut dire qu’avec ce vent, ce ne sera pas superflu. Qui est le patron de la pilotine ce soir ?
— C’est Yffic, je crois, d’après le planning.
— Il est là ?
— Oui, il est déjà sur le canote.
— OK.
Yves Lohéac, dit Yffic, pur breton, vieux complice de traversées d’autrefois, est patron d’embarcation. Un fin marin, un rusé au cœur d’or, au regard d’azur et au teint couperosé autant par les heures passées dans le vent que par les chopines descendues sans pitié les soirs de piste. Avec lui, j’apprends encore à chaque sortie. Il sent la mer comme un félin sent la savane.
— À quelle heure la marée ?
— On sera en basse mer à… attends, je vérifie… 03 h 12, calculée à l’ouvert de l’estuaire. Dans trois heures, quoi.
— Et le mécano, tu sais qui c’est ?
— Euh… c’est Bob.
Bob, c’est Roberto, Italien, ancien mécanicien moteur chez Ferrari. Tombé au premier regard d’une rousse bien de chez nous. Son truc, c’est l’huile chaude et les vapeurs d’essence. Il écoute les échappements comme d’autres savourent un opéra, et se délecte de concertos de bielles et pistons. Un magicien, sachant toujours faire apparaître le bon outil lorsque nécessaire.
Avec ces deux-là, je peux traverser tous les océans du monde.





1 . Cargo de transport de marchandises en vrac, type granulés ou liquides.

deux






Depuis la station de pilotage sertie dans la nuit ventée, je perçois la montagne dressée devant moi pour cette nouvelle nuit de labeur. Avec ce temps fraîchissant, monter à bord ne va pas être une partie de plaisir. Cette vision me projette dans les soubresauts de la pilotine lorsqu’elle sera proche de l’échelle de pilote, chahutée par le clapot solide levé par un vent opposé à la marée descendante, par les flots contrariés le long de la muraille immense de la coque. Je me vois acrobate sur mon trapèze voguant, et je sais que je vais me retrouver à la limite de passer à la flotte. Foutu métier.
Le vraquier dont je vais assurer l’entrée au port puis l’accostage ne m’est pas inconnu. C’est la troisième fois que je le pilote, la première en entrée. Il est commandé par un nouveau capitaine, un Anglais que je n’ai jamais rencontré, ni au pilotage, ni avant quand j’étais embarqué. Il arrive avec une demi cargaison, donc avec une coque à moitié immergée. Je vais devoir monter plus haut le long de la coque, qui de plus présentera une plus grande prise au vent. Ce fardage va me gêner pour l’accostage, j’aurai besoin des remorqueurs avec le vent décollant. Météo de merde, en plus un samedi.
Encore un samedi, même. Mais qu’ont-ils tous, ces bateaux, à venir charger les week-ends ? Et pourquoi faut-il que ce tour tombe encore sur moi ? Et si Isabelle avait raison, si je me faisais avoir par le chef de station ? Non, pourquoi m’en voudrait-il ? J’étais encore le premier sur la liste, c’est comme ça, c’est mon tour, c’est tout. Je suis fatigué, usé, ce métier me passionne mais me ronge la vie de famille. Quand je pense que j’avais quitté la Marine nationale et le long-cours pour être plus souvent à la maison...
Voilà Bob sur la VHF, rendant compte de son rôle de pompiste.
« Station de pilotine. Ici Bob. Bon, ben c’est OK, Victor. Tout est paré sur la Jo. »
— Bien reçu. Jipé est arrivé.
— Ah, bien, salut Jipé.
— Salut Bob. C’est bien Yffic le patron ?
— Ouais, pas de problème.
— OK.
— On passe te prendre dans vingt minutes.
— OK, les gars. À toute.
La Jo… Joséphine, le nom de la pilotine. Ici, elles portent des prénoms de femme, je n’ai jamais su pourquoi, et je m’en moque. Églantine, Mélusine, Augustine, et la Jo forment la flotte noire et vermillon de notre escadre courageuse, parfois téméraire.
À travers les vitres de la station de pilotage, je fixe les gouttes de pluie poussées par le vent s’écrasant sur les parois de verre, je sens le souffle du grain déformer l’atmosphère, et j’entends le chant de la tempête se faisant plus siffleur. C’est un crépitement sur les carreaux, rythmant la psalmodie dissonante et pénétrante de l’air cabossé. C’est cette eau ruisselante qui cintre le monde dans les rafales, tordant la lumière blafarde des lampadaires, c’est ce nœud qui se forme dans le ventre à l’idée de prendre la mer par ce temps. J’ai beau afficher des milliers d’heures de mer au compteur, sortir par grosse météo reste un tourment incurable. Je ne m’y fais pas, je n’aime pas ces instants préliminaires, je déteste cette appréhension et encore plus la tension qu’elle provoque en moi. D’autant que je sais qu’une fois en mer, je suis bien, dans mon élément, où j’ai plaisir à bondir de vague en vague, à monter, descendre, taper, et recommencer. Je ne suis plus à terre, je suis debout, je suis entier, je suis en mer.
Du reste, le transit n’est rien face à la montée à bord. Bon, inutile de crier avant d’avoir mal. Je sais en revanche ce que les marins en mer vivent à cet instant. Ils ont vu arriver le front, ils ont observé le vent forcir, les vagues se former par dessus la houle, ils ont compris la mutation inévitable. Ils ont senti leur bateau changer de mouvement, prenant un rythme plus prononcé bord sur bord, d’abord en douceur, pour épauler la mer, puis avec de plus en plus d’amplitude, en suivant la puissance des flots. J’ai connu ces moments où la longue respiration de l’océan se transforme en un essoufflement saccadé au bout de quelques heures, passant d’un relief apaisant à des montagnes d’eau aux crêtes blanchies par les gifles de l’air. J’ai vu la mer rayée par l’écume, peignée de mèches blanchâtres tant le vent était fort, j’ai senti le navire vibrer sous mes pieds, de la proue à la poupe, dans une ondulation lente et lasse, j’ai entendu les structures souffrir et gémir dans les coups de mer venant frapper l’étrave impassible. J’ai vu l’avant du bâtiment s’enfoncer dans la vague, et ressortir des secondes plus tard, couvert de la crème salée de l’eau décomposée, j’ai vu des antennes balayées dans des paquets de mer, j’ai vu cette écume insolente essayer aussi d’avaler des hommes, fauchés dans une lutte inégale mais s’accrochant à tout ce qui tient pour rester à bord, j’ai vu des hauts aériens de radar s’arrêter de tourner, brisés sur leur axe par une lame hardie. J’ai vu des containers passer à la baille sans que je n’y puisse rien faire, j’ai vu des cargaisons mettre le navire en perdition, j’ai vu la méchanceté de la mer. J’ai ressenti le poids de la peur dans les tripes, l’attention posée sur chaque vague, l’œil scrutant au-delà de l’avant le creux annonciateur d’un nouveau choc. Je sais ce que les marins en mer endurent à cet instant. Ils en bavent pendant que je suis au chaud.
Ils attendent les eaux calmes avec une impatience contenue mais profonde, ils subissent et encaissent l’emballement des éléments, ils marchent sur les cloisons mouvantes, surtout en position d’attente du pilote à petite vitesse, ne sortent sur les ponts qu’en cas d’absolue nécessité, au péril de leurs rêves. Ils courbent le dos, comptent les heures, les minutes qui les séparent de l’accostage, du premier demi de bière stable, des regards soulignés au rimmel, des parfums de la ville, d’un repas sortant d’ailleurs que de la cambuse du bord. Ils laissent leur esprit et leurs pensées partir à terre avant leur corps, raviver les souvenirs pour ceux ayant déjà connu le port ou imaginer les rues et les maisons, les bars et les échoppes pour les autres.
Il est déjà temps d’y aller. Cette demi-heure est passée trop vite. À regarder tomber la pluie comme si je comptais les gouttes, je n’ai pas senti le temps m’échapper. Tant pis. Je me glisse dans le vestiaire pour enfiler ma tenue de combat. La veste de quart ne suffira pas. Le pantalon de ciré à bretelles, des bottines, une protection complète étanche, un harnais et une brassière vont me permettre de marcher sur les eaux avant de me retrouver à bord du vraquier. Bibendum mâtiné de cosmonaute, mon allure est loin de celle du marin au regard perdu sur l’horizon, les cristaux de sel constellant ses sourcils. Dans un geste machinal, je tourne mon visage vers un miroir accroché au mur du vestiaire, cette dernière précaution que les rentrants utilisent pour ajuster leur tenue de terrien, et mon reflet me fait peur. Mais qu’est-ce que je fais ici, bon sang ?
Accoutré comme un sac, j’attrape ma sacoche posée sur la table. Entre deux gémissements du vent dans les embrasures des portes et des fenêtres, j’entends les moteurs ronronner sous la férule de Bob. La Jo est là, juste accostée devant la station, parée à m’embarquer. Je vérifie ma VHF portative, la glisse dans sa pochette étanche, et sors. À peine la porte est-elle ouverte qu’une claque me prend sans prévenir. Merde, ça souffle toujours. Ça va être joyeux dehors. C’est bien ce que je disais, qu’est-ce que je fous ici ?
Arrivé sur le quai, je monte à bord avec une aussière à la main. Yffic, dans un regard disant à la fois le plaisir de me voir et la nécessaire contribution d’un autre vieux marin, m’a fait signe de prendre la pointe arrière au passage. Bob l’a mollie depuis le bord, et je l’ai ôtée de la bitte. À peine suis-je embarqué, Yffic fait larguer les derniers liens de nylon avec le quai et nous appareillons. Impeccable, sans heurt, sans un mot, sans bavure, il fait de sa vedette le prolongement de sa volonté. De ses pieds au cerveau, du cerveau aux mains posées sur les manettes, de ses yeux à son instinct, il sent, perçoit, analyse, et commande la vedette dans une concentration totale et ouverte. Avec le vent dans l’axe, il a pris les bonnes options, et la Jo s’évite sans à-coups, dans une maîtrise évidente. Elle prend ensuite son cap, docile, confiante, entre les mains expertes du patron. Sur notre arrière, les halos des lampadaires, aux éclats scintillants traversés par les gouttes, s’estompent et diminuent, oscillants dans la rafale.
Et la nuit déjà haletante nous avale comme une baleine la gueule béante.



trois






Pour l’instant, la descente de la rivière se fait sans grand frisson. La pilotine file vingt-cinq nœuds, et les rides levées par le vent contre le courant n’altèrent en rien la marche de l’embarcation. Nous allons vite, nous gagnons du temps car dehors, une fois l’estuaire franchi, nous ne pourrons tenir cette vitesse.
Assis derrière le poste de barre où trône Yffic, flanqué de Bob aux bras croisés et l’épaule sur le montant bâbord de l’abri, j’écoute le bateau filer pour un combat inégal dont il doit sortir vainqueur. Les hommes sont silencieux, concentrés, recueillis, répétant dans leur esprit les gestes professionnels que nous allons accomplir en harmonie dans l’apocalypse.
Bob me fascine par son détachement associé à sa maîtrise mécanique, par sa décontraction indissociable de sa rigueur. Lui aussi est un sensitif, écoutant son moteur, regardant les échappements, et pouvant dire sans appareil compliqué de quel mal souffre le moulin qui tourne devant lui. Bob est un artiste, sachant poser des paroles sur la musique d’un moteur.
Dans son métier au pilotage, ce « magicanicien » sait l’importance de son rôle particulier au débarquement du pilote gravissant la muraille. Il assure sa sécurité au pied de l’échelle, il lui revient surtout de récupérer le maladroit ayant manqué les premiers échelons de cet espar de chanvre et de bois. Il le chope alors par le bas de ciré et le tient à plat-pont le temps de recommencer. Un côté rugbyman à la sauce maritime, maître du plaquage sans ballon. Et Bob le fait très bien, ma pommette droite peut en témoigner.
Le rivage invisible défile de part et d’autre de la pilotine, plus vite encore dans la nuit. Seules des lumières tardives donnent une idée de la proximité d’une terre humaine. Des lumières de fêtes, de dîners finissants, de fatigue et de désir. Encore une fois, j’ai dû quitter Isabelle et des amis, alors que notre soirée prenait l’ampleur que nous lui voulions. Nous nous faisions une réelle occasion de nous détendre dans la chaleur et les rires. Prévu de longue date, ce petit frichti avec deux couples amis, dont celui de son amie d’enfance Nathalie qu’elle n’avait pas revue depuis leurs années de khâgne, a été interrompu par l’appel du métier. J’ai croisé le regard de mon épouse au moment où la sonnerie de mon téléphone mobile retentissait de sa mélodie impitoyable. J’y ai lu sa colère, sa déception et son agacement, j’y ai vu la saturation, le trop-plein et son incompréhension.
Elle m’avouait, il y a peu, en avoir assez de mes départs à toute heure, de jour comme de nuit, de mes retours poisseux et malodorants, de ses angoisses car elle sait la part de danger de cette profession. Elle sait aussi que les accidents sont peu nombreux. Elle m’a dit vouloir changer de vie, encore, après m’avoir fait changer la mienne. Après m’avoir convaincu de laisser les grands voyages aux autres, elle ne supporte même plus quelques heures d’absence. Elle m’a dit envisager une séparation, dans une sorte de chantage, mettant dans la balance mon métier et notre couple. Mais je ne sais rien faire d’autre que mener un bateau.
D’ailleurs, je ne me demande plus ce que je fais là. Dans ce canot dont l’étrave perce la nuit comme un rayon de lumière noire, je suis bien. Je suis moi. Je suis empli de mon savoir autant que de mon plaisir. Au moment où j’ai posé le pied sur la Jo, je me suis senti soulagé, débarrassé du poids de terrien avec ses boulets de contraintes inutiles et de conventions sclérosantes, avec ses remorques de soucis et d’interrogations. Le marin, à commencer par moi, est léger dès qu’il embarque, débarrassé des enveloppes inutiles parce qu’en mer tout est vrai. Lorsque je suis en bateau, je reprends le pouvoir sur ma liberté, je quitte la prison des petits tracas pour franchir les portes de la grandeur, spirituelle et physique. L’immensité et l’horizon, dans un lever de soleil calme s’épanouissant au petit matin, deviennent l’unique limite à mon regard, l’unique espace où dans mon exaltation viscérale et solitaire autrui prend une importance vitale, où le besoin de l’autre se conjugue à la nécessité de se ménager des moments de solitude. En mer, je deviens tranquille, je reviens à une sorte de statut animal, par lequel seules comptent les tâches individuelles au service de la survie de la collectivité.
J’aime la mer, la mer n’aime pas l’homme. J’ai appris mille après mille qu’aucun d’entre nous n’y est bienvenu. J’ai développé ce sens de l’équilibre qui fait admettre l’hostilité du monde marin, qui fait apprivoiser les sauts de la poupe ou les vautrements d’abandon du bateau. J’ai appris à oublier ces mouvements pour me muter en « merrien », sorte de bipède évoluant dans l’iode et sur l’eau salée. Et malgré tout, dans cette ambiance inhumaine, je m’épanouis de tout mon intérieur. Cet intérieur ravagé par le dilemme de ma vie, partagée entre ma passion maritime et mon besoin de famille, cet intérieur souffrant des incompatibilités et des écartèlements, cet intérieur insatisfait et tordu de frustrations, cet intérieur soudain se détend dès que mes pieds quittent le sol stable. La station de pilotage est un sas de décompression, une porte vers mon calme, celui que je ne parviens pas à me fabriquer à terre. J’y cherche sans cesse le chemin pour vivre avec détachement, avec la sérénité que le large me procure, mais je ne trouve pas l’issue, comme si la mer était mon refuge absolu. Je me sens pingouin, d’une gaucherie risible et désolée sur mon rocher, d’une aisance naturelle dès que je suis sur l’eau.
L’extérieur me rappelle à son bon souvenir. Notre embarcation commence à prendre du tangage, et le bourdonnement régulier des moteurs est ponctué par les premiers cognements de la coque sur le clapot naissant. Je laisse mon regard traîner sur le sillage fluorescent, je laisse mes yeux se perdre dans le tourbillon mousseux recouvert par l’obscurité comme un drap protecteur. L’obscurité se referme derrière nous et nous oublie.
Devant moi, les deux hommes chargés de me conduire se taisent, absorbés par la nuit secrète, par le noir cachant la réalité d’une mer dont l’agitation croît avec l’éloignement de la terre.
Des ténèbres denses, pareilles à celles qui m’ont figé, tout à l’heure, sur le palier de chez nous. Quand je suis parti ce soir, lorsque j’ai doucement tiré le battant de la porte quittant le logis familial, elle ne m’a pas regardé. Pas une paupière levée, pas un signe de la main, pas un geste ni un mot. Je suis parti dans son indifférence, dans la routine et l’absence. Il n’y a rien de plus corrodant que de ne plus exister aux yeux de l’autre sinon pour les reproches et les plaintes. Je vois bien que notre couple n’est plus que l’amalgame de deux existences, de deux âmes fuyant de plus en plus vite devant la tempête. Nos routes s’écartent, je le vois bien. Entre nous se creuse un fossé dont la largeur grandit avec l’ampleur de nos différences, et se remplit de nos rancœurs et ressentiments, tel un grand fourre-tout où s’amoncellent les incompréhensions d’une vie dont nous perdons le contrôle.
Souvent, j’ai accepté une demande ou un refus, infime détail dans l’immensité de notre avenir, croyant que la compensation serait un ciment. Il me semblait que c’était ainsi que nous pouvions garder nos routes parallèles, sans laisser un écart trop large se former. Mais les petites pourritures font les grandes infections, et prennent un volume si grand qu’il devient difficile de respirer. Souvent, j’ai frôlé l’étouffement lorsque Isabelle me jetait au visage ses vérités, des arguments que je ne comprenais pas, des paroles boursouflées par sa colère, des mots prenant soudain l’apparence d’une montagne de haine. Souvent, j’ai voulu répliquer, j’ai parfois amorcé des bribes de réponse, manquant de conviction, et mes ripostes tombaient à côté. Alors, trop souvent, j’ai encaissé les coups au cœur, les gifles à l’âme, les entailles à ma foi en notre union. Souvent, j’ai refusé l’affrontement, ivre de douleur, incapable de réagir, les bras ballants le long de mon amour meurtri.
Ce soir, elle a refusé mon rôle dans ce foyer vacillant. Elle a repoussé l’idée que je puisse en être un pilier, un étai, un vaigrage sur lequel elle serait le bordé. Devant nos amis, elle a révélé une face cachée de notre intimité, comme pour les prendre à témoins. Mais de quoi les a-t-elle chargés ? Eux, sans malice, m’ont adressé un « au revoir » sincère, encourageant, envoyant ainsi le souhait que nous puissions un soir reprendre ce dîner inachevé. Il n’y avait aucun reproche, juste une touche de compassion, dans leur sourire désolé. Dans son brutal isolement, elle m’a dit son indifférence, dictée par je ne sais plus quelle frustration. Parce que je pars faire mon métier ? Parce qu’elle pense que je la délaisse au profit d’une maîtresse invisible, mais si présente ?
Elle est enfermée dans sa colère solitaire, ne donnant plus aucune importance à ma présence. Seule mon absence importe une fois franchi le seuil de la porte. Je pourrais ne pas rentrer, peut-être cela lui conviendrait-il. Pas moi. J’ai appris à combattre, à lutter, à résister dans l’adversité de quel ordre qu’il fût. La mer me l’a enseigné. Le marin que je suis affronte, supporte, patiente, souffre, pleure, implore, désespère ou croit jusqu’à la dernière petite lueur, mais il n’abandonne jamais. Tant que la coque flotte, la vie est gagnante. D’ailleurs, Isabelle le sait. Je lui ai tant parlé de cette vie, celle qu’elle ne peut connaître, lorsque je partais en patrouille, puis lorsque je transportais des marchandises de toutes sortes.
Mes combats, je les réserve à d’autres desseins, mais je ne veux pas engager une lutte contre les miens, je ne peux me résigner à voir en ma femme une ennemie. Encore aujourd’hui, je lui raconte mes journées et mes nuits parfois à mener un navire au port ou vers la sortie, paré à prendre la haute mer. Il fut un temps, lorsque je débutais dans cette nouvelle façon de vivre la mer, elle me posait des questions, s’intéressant, m’interrogeant sur mes sensations. Sa grande inquiétude était de savoir si un jour je serais susceptible de reprendre la mer pour de grandes traversées. Je la rassurais en masquant mon désir d’horizons immaculés derrière des obligations administratives, derrière des remparts de paperasses et des procédures imprenables. Alors, son visage se détendait, comme si une torture intérieure cessait enfin, comme si un mal insupportable se calmait. Et moi, je ressentais l’envers de ce mal, à mon tour, celui de ne plus jamais partir.
Combien de fois j’ai souhaité ne pas débarquer d’un bateau en partance. Combien de fois il m’a fallut me prendre par le col pour regagner le pont où l’échelle de pilote était frappée. Combien de fois j’ai gardé mes yeux sur la poupe déclinante au loin alors que je rentrais à la station. La mer me manque, comme une denrée vitale. Ce n’est pas tant l’éloignement et le voyage que je déplore, c’est cette sensation de ne plus être un terrien, de vivre une phase de temps que nul autre que moi ne peut comprendre. En mer, la vie est différente. Le temps qui passe n’a que peu d’importance, il est rythmé par les quarts, les exercices, la maintenance et l’entretien, les périodes de repos et par tous ces petits bouts de compétences et d’expérience qui font le marin. Les vingt-quatre heures d’une journée n’ont pas la même valeur qu’à terre, où le jour et la nuit scandent les activités, où la course du temps étouffe par sa régularité. En mer, le temps qu’il fait vaut plus que celui qui s’écoule sans répit. C’est mon plaisir maritime. J’ai toujours trouvé malicieuse la distinction entre le beau temps et le mauvais temps, preuve qu’il ne peut être vilain. Dans le mauvais temps, les heures sont plus longues, semblant parfois jouer à durer, à éprouver nos capacités de résistance. Les humains le nomment aussi avec justesse le gros temps, plus volumineux, plus pesant, plus sombre. Le marin vit entre ciel et mer, offert aux volontés des éléments, comme une pierre précieuse enchâssée entre l’or et l’argent. Je suis un éclat de vie, une facette d’existence, et l’équipage fait le joyau.
Bon sang, ça commence de tabasser ferme. La Jo a débuté son concours de sauts, et bondit déjà de crête en crête, sous la main experte du patron. Yffic voit les vagues les yeux fermés. Il les sent, les anticipe, il comprend le flot impétueux comme le cavalier débourrant un jeune poulain. Je ne peux m’empêcher de penser que si le clapot est déjà levé avec cette violence à la position où nous nous trouvons, la suite va nous faire mériter nos émoluments. Les tours moteurs sont maintenus constants, mais je sais qu’il va falloir réduire la vitesse pour éviter de sortir les hélices dans les descentes de vagues lorsque la poupe se soulève, menaçant les moulins de partir en surrégime. Le noir se fait plus épais. Les lueurs de la berge se sont écartées et nous entrons sans finesse dans le vif du sujet. Je reste assis dans cet abri, calé contre la paroi de bâbord. Le mœlleux du coussin va devenir protecteur, car les embardées vont commencer de me faire sauter de ma banquette.
Le bal de Neptune est ouvert.



quatre






Les vagues se fracassent contre les hublots dans un bruit de cascade. Les paquets de mer cognent sur les carreaux, et le bruit du ruissellement de part et d’autre de l’abri de navigation couvre celui des moteurs. Vent contre courant, ça marche à tous les coups 1 .
Les mouvements de la vedette sont imprévisibles, sauf pour ce sacré Yffic qui donne des coups de barre autant déterminés qu’incompréhensibles. Il applique à la petite roue de bois des moulinets de droite à gauche puis dans l’autre sens, d’une manière telle que l’on croirait qu’il a perdu le contrôle de l’engin. Loin de là, il place l’embarcation où il veut, selon les sensations que lui renvoient ses pieds, ses jambes, son instinct, son interprétation des coups de roulis ou des hésitations de la coque. Un orfèvre.
Je contemple cette maîtrise, cette assurance, cette capacité à faire corps avec la machine, avec la mécanique dans un milieu naturel qui ne veut pas de nous. Dans le noir parfait du dehors, j’aperçois notre client. De loin, il paraît paisible et reposé. Je sais qu’à bord, à la passerelle, le chef de quart nous guette du plus haut de sa tour, soumis aux mouvements amples d’un roulis incontrôlable. À près de vingt-cinq mètres de hauteur au dessus de la ligne de flottaison, les rappels de roulis sont puissants et larges. Il faut tenir, résister, prendre sur soi pour conserver sa concentration et sa lucidité dans ces balancements incessants. On s’accroche alors à ce que l’on peut tenir pour ne pas valser d’un bord à l’autre de cette salle de bal. Ce jeune lieutenant est agrippé à ses jumelles, par lesquelles il scrute le bouillon noirâtre qui l’entoure, cherchant à y distinguer les feux de la pilotine libératrice.
Il doit d’ailleurs commencer de nous deviner, dans notre jeu de cache-cache au gré des creux et des crêtes. Nous l’avons au radar, il est à un mille nautique et demi. En temps normal, au sens marin du terme, en temps maniable devrais-je dire, il nous faudrait environ deux minutes pour l’atteindre. Il nous en faudra au moins le double, dans cette mer formée et ses creux de cinq ou six mètres. Nous luttons, gravissons, dévalons et encaissons. Nos trépidations ont l’effet de coups de poings, de claques monstrueuses. Les flots jouent avec nous, envoyant de vague en vague notre minable esquif. Toujours le cul posé sur la banquette, balloté et secoué sans vergogne par le clapot grandissant, les yeux perdus dans les tourniquets d’Yffic flanqué de Bob imperturbable, j’attends mon entrée en scène. Elle va être sportive.
Le mécano ne dit rien, l’épaule gauche bien calée contre un des montants de l’abri. Il ne dit rien, il écoute. Il capte tous les sons de ses moteurs, mais aussi de la coque, de ses grincements, de ses plaintes, de ses couinements et de ses résonances. Il écoute aussi le bruit des embruns frappant comme des masses les carreaux de cet abri dérisoire. Chaque son lui donne un indication, une information sur l’état mécanique de sa vedette. Vedette, c’est bien le nom qu’il lui faut aujourd’hui. Vu ce qu’elle endure, elle est bien une vedette, la star d’un film catastrophe qu’aucun terrien ne comprendrait.
C’est vrai, pourquoi aller se faire bahuter de la sorte alors que ce grand navire pourrait très bien entrer seul dans les passes, quitte à ce qu’un pilote monte à bord une fois les flots apaisés atteints ? Pourquoi risquer sa vie pour quelques tonnes de grains qui peuvent bien attendre dehors que demain ou quelques heures plus tard, le calme soit revenu et que les choses seront plus aisées ? C’est vrai : pourquoi ?
Il m’est arrivé de me poser cette question dans mes premiers moments de pilote, lorsque je découvrais l’autre côté du décor. Auparavant, j’exerçais mes talents sur ces grands bâtiments, citernes géantes ou camions gigantesques, autobus démesurés ou porte-aéronefs monumentaux. Quand il m’a fallu changer de costume et passer dans les coulisses, j’ai connu l’hésitation, l’envie du retrait, le doute d’une passion émoussée par un manque. Avant, j’étais un marin, sorte de preux chevalier s’aventurant sur des eaux lointaines et exotiques, parfois dangereuses ou inconnues, confronté aux caprices du temps, revenant au port chargé de récits et de sensations gravées dans le corps et la mémoire, nourri du regard des autres, marins du bord et terriennes des escales. Je me sentais quelqu’un, je participais d’une nécessité, et mon absence avait un sens. Aussi, me retrouver du jour au lendemain cantonné dans un rôle de guide, pour mener les navires là où tout semble évident grâce au balisage, me pesa et m’engourdit l’esprit autant que l’ego. Navigateur j’étais utile, pilote je devenais futile. J’avais un avenir, pilote je n’avais plus que des souvenirs. Avant j’éprouvais une grisante fierté à partir sur l’océan mystérieux, pilote je me voyais recroquevillé sur ma frustration comme une algue desséchée. Il me fallait oublier certains rêves, ou plutôt retrouver des raisons d’en former de nouveaux.
Refusant de subir cette punition, cherchant à sortir d’une vision manichéenne et repliée sur moi-même dans un combat renouvelé, je finis par recevoir la lumière et me rassurer.
Ce fut un matin, je me le rappelle si bien, un matin d’été où le soleil venait de surgir dans mon bureau de la station. Je savais depuis longtemps que l’univers maritime se tisse en un immense ruban où le métier de chacun, le savoir individuel, la passion et parfois la douleur, trouvent leur place comme dans un puzzle complexe, la légendaire solidarité des gens de mer en faisant une prodigieuse mosaïque. J’étais enfin arrivé à la conclusion que, dans cette chaîne, le pilotage constitue un maillon, et moi l’une de ses mailles. C’était une évidence, telle une révélation, comme l’aboutissement d’un chemin obscurci par la crainte de l’inconnu, comme le jour se levant sur une nuit d’orages, comme une nouvelle naissance. Je comprenais enfin la finalité de mon sacerdoce qui devenait alors léger et bonifiant.
Ainsi, quand j’affronte à l’image de cette nuit la colère océane et le déchirement familial dans un même soupir, je remplis ma fonction de lien indispensable au bon déroulement de l’aventure humaine. Je continue d’être utile aux hommes, des hommes dont une partie du travail repose sur mon savoir. Je suis une infime goutte d’écume, et pourtant des équipages comptent sur moi, des manutentionnaires, des transporteurs, des gens de terre comptent sur moi, comme ceux de mer, les armateurs, les affréteurs, les commandants, les boscos et les stewards. Je suis un grain de compétence, de savoir que d’aucuns attendent, espèrent, envisagent et reconnaissent. Je suis microscopique à l’échelle de ce monde.
Ah, l’échelle ! Celle du pilote est vraiment quelque chose. Elle n’a pas changé depuis des siècles : deux cordages de chanvre pour montants dans lesquels sont passées des planches de bois à intervalles réguliers, étroites et raidissant l’ensemble. En général, elle est frappée sur le pont principal, et le pilote embarquant escalade sa partie pendante, échelon par échelon, le long de la coque lisse, humide, glissante et dure du métal dont elle est faite. Parfois, sur les navires dont le franc-bord est élevé, le pilote grimpe jusqu’à une porte étanche aménagée à mi-hauteur, minimisant ainsi l’ascension. Pour débarquer, à appareillage, il emprunte le même chemin en sens inverse. Et sous ses pieds, la pilotine le porte et le recueille.
Yffic a réduit la vitesse, soulageant ainsi Bob dont les entrailles commençaient de souffrir au gré des variations de régime de ses moteurs, au bout desquels les lignes d’arbres aux hélices connaissant l’air libre n’offraient plus de résistance. Sans le voir, je sais que les quelques tours rendus pour calmer les assauts de l’embarcation contre les déferlantes détendent son visage. L’état de la mer lui importe peu, mais les contraintes de sa mécanique le touchent jusque dans ses tripes. Le bateau poursuit ses embardées, ses glissades et ses ascensions sauvages, et la mer, maintenant grosse, nous repousse. La lutte aveugle entre les vagues et les moteurs se poursuit sous la férule de mon copain Yffic, toujours attentif à la fluorescence de l’écume dans la nuit.
Nous savons que nous allons gagner.




1 . Le vent pousse les flots contre leur flux naturel, ce qui lève une mer hachée.

cinq






Ça branle ferme. La faible vitesse de notre approche déstabilise l’embarcation. Ce n’est plus le bon clapotis de la sortie de l’estuaire, ni la mer formée qui ensuite nous a enveloppés, c’est maintenant un relief mouvant et imprévisible, des montées difficiles suivies du dévalement sur des parois blanches d’écume. Notre vedette plonge en confiance dans l’océan désordonné, et ressort ruisselante, épanouie, ravie, échappant aux dents voraces de Neptune. La morsure laisse pour seul stigmate une mousse laiteuse que le vent nettoie jusqu’à la suivante. Dans la nuit, le prodigieux spectacle de la colère maritime conserve son magnétisme.
Nous approchons de notre objectif. Je le vois maintenant une fois sur deux, au sommet des crêtes des vagues. Et je distingue bien ses mouvements de va-et-vient d’un bord sur l’autre. Je m’attendais à une montée délicate, je crois que je vais connaître mon Annapurna sans monter à 8 000 mètres. Je vais surtout me couvrir de bosses, si ce n’est plus.
Sans quitter la mer des yeux, la main sur les manettes des gaz, Yffic me lance dans le vacarme incessant des chocs et des ruissellements : « Ben mon vieux, ça va pas être simple ! »
Toujours le mot juste, le vieux breton. J’acquiesce en silence, en espérant que ma tenue sera suffisamment rembourrée pour éviter que les chocs ne meurtrissent mes articulations. J’en ai connus des embarquements rock n’ roll, mais celui qui se présente promet des souvenirs bleutés. Je me rappelle, lorsque je commandais un porte-containers, l’angoisse que j’éprouvais à l’idée de voir le pilote sur le point de monter à bord se faire coincer entre la coque et la pilotine, ce sentiment d’impuissance devant l’événement de mer.

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