Poison en paradis
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Poison en paradis

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Description

Alice, le personnage principal de ce récit documentaire-fiction, est une fille de colons français à Madagascar. Longtemps déracinée, elle s'y réinstalle plusieurs années après l'avoir quitté. Colonisé dans le passé, maintenant indépendant, elle redécouvre un paradis natal -riche de ses sites, sa faune et sa flore uniques au monde, de ses traditions, ses artisans et sa culture pacifique-, qui apparaît comme perfusé par un cocktail de poisons : corruption, racisme inter-ethnique, dégradation de l'environnement.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2007
Nombre de lectures 20
EAN13 9782296631618
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

POISON EN PARADIS
© L’HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris


http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr


ISBN : 978-2-296-02548-6
EAN : 9782296025486

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Hélène GAYA


POISON EN PARADIS


L’Harmattan
Rue des Ecoles

Cette collection accueille des essais, d’un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant principalement par le biais des réseaux de l’auteur.
La collection Rue des Ecoles a pour principe l’édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique, politique, etc.


Déjà parus
Maryse VUILLERMET, Et toi, ton pays, il est où ?, 2006.
Ahmed KHIREDDINE, Rocher de sel. Vie de l’écrivain Mohamed Bencherif, 2006.
Pierre ESPERBÉ, La presse : à croire ou à laisser , 2006.
Roger TINDILIERE, Les années glorieuses , 2006.
Jacqueline et Philippe NUCHO-TROPLENT, Le moulin d’espérance , 2006.
Sylviane VAYABOURY, Rue Lallouette prolongée, 2006.
François CHAPUT, À corps et à cris , 2006.
Cédric TUIL, Recueil d’articles sur Madagascar, 2006.
Maguy VAUTIER, Vents de sable , 2006.
Olivier DOUAL, Impossible n’est pas africain, 2006.
Yves-Marie LAULAN, Un économiste sous les cocotiers, 2006.
Louis-Marie ORAIN, Le blé noir , 2006.
Stéphane MADAULE, Scènes de voyage à Amsterdam , 2006.
Anny MALROUX, Ceux du 10 juillet 1940. Le vote des quatre-vingts, 2006.
Pierre PICQUART/GARNIER-GRIZOT, La terre de Berrouaghia , 2006.
Geneviève TOUQUETTE, Chronique hospitalière d’un autisme ordinaire , 2006.
Introduction.


Madagascar, dans la mémoire de ses anciens résidents colons, demeure le paradis perdu dont le fantasme hante tous ceux qui, comme Alice, y sont nés ou y ont vécu.
Lors de l’accession du pays à l’indépendance, les français sont partis en masse, plusieurs années après, nombreux parmi eux reviennent y investir dans une petite entreprise ou tout simplement en espérant y couler une retraite paisible.
Retrouvant avec bonheur la Grande Ile, ils découvrent peu à peu leur grande illusion.
Misère, corruption, maladies et magie noire sont le quotidien de ses habitants et le fossé est immense entre les riches et les pauvres.
Peuple désillusionné, dont chaque sursaut électoral, en apparence démocratique, n’est suivi que d’une lutte encore plus âpre pour la survie, mais dont la richesse du cœur est immense.
Madagascar, la belle, touchante et somptueuse grande Dame de l’Océan Indien, parée de tous ses bijoux que sont ses sites, sa faune et sa flore uniques au monde, ses traditions ancestrales, ses artisans fabuleux et son peuple doux et pacifique, ne tient plus debout que grâce aux baleines de sa robe d’apparat, couleur de paradis.
L’esprit de séparatisme exacerbé par la lutte pour le pou-


voir des diverses ethnies ne favorise pas l’unité nationale, mais l’exploitation des ressources et du peuple par des étrangers sans scrupules. Henri, le compagnon d’Alice fut l’un de ceux-là.
Déçue par ses deux amours, son pays et Henri, elle les quitta en les laissant l’un à l’autre.
Sous des noms d’emprunt, les personnages de ce récit ont réellement existé ainsi que les évènements et les lieux.
1- ALICE À LA COLONIE.
Nous sommes en 1945. La guerre est terminée, c’est la démobilisation générale. Un climat de liesse règne dans la ville le plus au nord de Madagascar, Diégo Suarez, deuxième plus grande baie du monde.
Comme beaucoup de réunionnais, les parents d’Alice, Albert de Grandville et Jeanne, s’étaient engagés au service de la mère patrie, la France. Le père, en qualité de fusillé marin dans la marine de guerre et la mère, comme assistante sociale infirmière dans l’armée de terre.
Ce dut être une époque formidable dans un cadre paradisiaque car ils en parlaient toujours avec bonheur.
Port d’attache de la marine française, la ville était très animée et connue pour ses jolies filles aux mœurs libertines.
Depuis le début du vingtième siècle, la région hébergeait de nombreux colons réunionnais. L’immensité et la richesse de ce fabuleux pays convainquirent Jeanne et Albert de s’y installer. Albert trouva emploi dans une exploitation forestière, musicien dans un orchestre le week-end, il ne manquait pas de s’amuser dans les bals tout comme Jeanne et les autres jeunes femmes de sa génération. Formée à l’école normale avant son engagement dans l’armée française, Jeanne débuta dans le métier d’enseignante.

À cette époque, au dancing comme à la messe, la tenue vestimentaire avait une grande importance. Si à l’office du dimanche, la mantille ou le chapeau étaient obligatoires, au bal, c’était la robe de soirée pour les femmes et le costume cravate pour les hommes.
Jeanne et Albert unirent leurs destins au cours de l’une de ces soirées et se marièrent quelques mois plus tard car il était alors inconvenant de vivre ensemble sans être passé devant Monsieur le curé.
La colonisation battait son plein, la France y puisait là de nombreuses matières premières, entre autres, du cacao, des minerais divers, du bois, du coton et du café.
Les autochtones n’avaient pas beaucoup de droits et les colons continuaient de s’établir sur les meilleures terres. Les malgaches, las de ce joug se révoltèrent en 1947, rébellion sanglante jugulée par l’armée française, et au cours de laquelle des centaines de malgaches furent tués et quelques colons assassinés. Petite, Alice entendit raconter mainte fois l’épisode du fusil de son père, chargé en permanence et qui, appuyé contre un mur, chuta, laissant partir une balle qui passa à quelques millimètres de son frère aîné encore bébé.
Elle imaginait la rébellion comme un gros monstre que le peuple pouvait réveiller si les colons relâchaient leur vigilance. Elle naquit après ce dramatique épisode politique.
L’année suivante, ses parents s’en allèrent vivre sur les hauts plateaux où le climat est plus doux et plus sain. Les hautes terres s’étendent telle une immense crête sur presque toute la longueur de l’île. Toute une variété de paysages se trouve là ; dômes arrondis des volcans éteints, collines dénudées, pics crénelés à l’horizon avec une impression d’immensité où que l’on aille. La rizière y est quasi permanente. La côte regorgeait alors de moustiques, vecteurs du dangereux paludisme, de puces de toutes sortes, de fourmis carnassières qui s’attaquaient à vos cheveux durant votre sommeil, de scorpions et scolopendres, sans oublier les rats et les serpents s’introduisant à l’intérieur des maisons créoles en bois. Seule alternative contre les insectes rampants étaient les boites en fer blanc remplies de pétrole, dans lesquelles trempaient les pieds du lit et dont on s’habituait à l’odeur. La forte humidité ambiante n’était pas favorable à la guérison des plaies.
Voici les de Grandville arrivés dans cette magnifique ville thermale, Antsirabé, la plus coquette d’entre toutes, dit-on. Ici, le chalet suisse voisine avec les grandes bâtisses à balcons des hauts plateaux, les villas scandinaves et les jardins anglais avec les maisons de campagne à la française. Les fleurs à profusion et les arbres bien disciplinés procurent à l’ensemble une ambiance de ville d’eau européenne. La brique et la tuile rouge y dominent en harmonie avec la terre. Les eaux thermales réputées dans toute la région attirent de nombreux curistes locaux mais on y vient beaucoup aussi de l’extérieur. Un grand hôtel de luxe doté d’un cours de tennis et d’une piscine, à l’architecture fastueuse et coloniale, « l’Hôtel des Thermes » voit défiler dans ces murs et son magnifique parc boisé du beau monde et parfois même des célébrités mondialement connues. À quelques kilomètres de la ville, un beau lac, Andraikibo et son club nautique privé offre la pratique du ski nautique et le spectacle des régates. Ses abords sont très bien entretenus, et des cabines de douche et de déshabillage mis à la disposition du public de préférence français. Il est rare de voir là des autochtones, seuls quelques bourgeois malgaches possédant véhicules s’y rendent, mais se contentent de pique-niquer à l’ombre des nombreux arbres qui s’y trouvent, loin des européens occupant les lieux.
En ville, de belles voitures circulent, décapotables et autres dans lesquelles paradent les riches colons. Les moins nantis se contentant d’une bicyclette ou du transport en pousse-pousse. Du haut de leur guérite, les policiers jouent du sifflet pour régler la circulation, dense à la sortie des bureaux et usines et les jours de marché.
La plupart des commerces appartiennent à des français, des libanais, des grecs, des indiens ou des chinois mais au marché, nous ne trouvons que des commerçants malgaches. Les industries sont florissantes, de la fabrique de charcuterie à celle des parasols, de la chocolaterie à la brique, rien ne manque. Certaines d’entre elles servaient de couverture aux services secrets de la France, murmurait-on dans les chaumières et les gens se suspectaient les uns, les autres d’être des agents de renseignements.
Un grand hôpital et des maternités dirigés par des médecins et dentistes formés en France, dont les soins sont gratuits pour tout le monde, assurent le bien-être de la population. Des distributions régulières d’aliments et de produits de première nécessité aux indigents complètent cet aspect positif de la colonisation d’alors.
L’enseignement et le matériel scolaire dans les écoles publiques sont totalement gratuits et les établissements scolaires ouverts à tous les enfants quelles que soient leur race et leur niveau social. Les armoires scolaires regorgent de matériel dernier cri. La langue d’enseignement est le français dès le cours préparatoire et il y est interdit de parler la langue locale. À part la géographie du pays, la culture malgache est complètement ignorée. Cette situation donne des petits élèves inhibés, craintifs et muets. En prévention du paludisme, des comprimés de nivaquine sont distribués à tous les enfants une fois par semaine à l’école et les canaux de la ville régulièrement curés et désinfectés.
Jeanne de Grandville, la mère d’Alice enseignait au cours préparatoire à une quarantaine d’enfants en majorité malgaches n’ayant jamais touché à une plume ni prononcé un mot de français. À la fin de l’année scolaire, grâce à l’intelligence et la ténacité des enfants alliées à une discipline rigoureuse, elle parvenait à de bons résultats. Cette école primaire que fréquenta Alice et où enseignait Jeanne était une réplique d’école de province française, toute en briques et au toit de tuiles rouges, aux fenêtres à petits carreaux, même des platanes furent plantés dans la cour de récréation et aux abords extérieurs du bâtiment. Avant la saison fraîche, les feuilles sèches tombant en abondance sur le sol faisaient les délices des enfants qui les écrasaient pour en entendre les craquements. La scolarité d’Alice s’y passa avec bonheur et les moments de récréation étaient attendus avec impatience pour les jeux avec ses camarades. Osselets, corde à sauter, marelles, billes, colin-maillard et autres n’avaient pas de secrets pour elle. Une enseignante la marqua cependant pour la grande méchanceté et le mépris qu’elle affichait vis-à-vis de certains élèves de sa classe. Femme française de riche propriétaire colon, l’on se demandait si elle ne travaillait pas seulement pour avoir l’occasion de montrer les luxueuses toilettes qu’elle portait à l’école, pratiquement une différente chaque jour. Peut-être croyait-elle combler par ce biais, la difformité que lui dota la nature à sa naissance, une aile de son nez était affublée d’un gros angiome. Ce complexe se traduisit par une volonté de domination des plus faibles et d’identification avec les plus riches de la classe qu’elle chouchoutait. Lorsque Alice la rencontra, vingt ans plus tard, elle constata que sa haine d’enfant envers son enseignante était toujours tapie dans un recoin de sa mémoire. Cette femme et son mari recevant les gens les plus nantis à leur table, eurent la réputation de patrons cruels envers leurs employés traités comme des esclaves. L’année scolaire d’après, Alice eut pour enseignant un homme arrivant tout droit d’alsace et dont la mentalité tranchait d’avec celle des autres enseignants colons qu’il ne fréquentait pas. Cet homme qui fut un exemple de justice et de rigueur pour ses élèves frappa la communauté par le fait que ni lui, ni sa femme, ne désirèrent avoir de personnel malgache, ce qui les firent taxer de radins par les autres français.
Noël et le jour de l’an voyaient arriver chez les de Grandville des oies, des poules et des canards en reconnaissance des parents d’élèves malgaches de Jeanne, alors que les autres offraient du chocolat.
La culture française parvenait sans problème jusque dans les coins les plus reculés de sa colonie, par le biais des actualités projetées avant les films au cinéma, par les journaux et magazines divers arrivant directement de Paris. Les catalogues de manufactures françaises offrirent d’inépuisables moments de lecture, d’observation et de rêves à Alice. Les dernières modes étaient suivies en matière vestimentaire, de coiffure et de maquillage et même de véhicules. La radio qui existait dans tous les foyers de colons les tenait au courant des dernières nouvelles. À certaines heures de la journée, Albert réussissait à capter faiblement l’Ile de la Réunion et pour obtenir le silence des enfants lorsqu’il écoutait, il leur faisait croire que le speaker n’était pas content d’entendre leurs bruits. Grâce aux nouvelles, Albert pouvait imaginer ce que devenait son ami Marcel, infirmier soldat parti en campagne de guerre en Indochine. Marcel, toujours situé à l’arrière des colonnes de soldats en déplacement de par sa fonction de ramasseur de cadavres, revint avec une petite fortune qu’il constitua en les dépouillant de leurs bijoux et de leurs dents en or.
Antananarivo, Tana à l’époque, surnommée « Petit Paris », figurait la capitale la plus prisée de l’Océan Indien pour ses commerces et hôtels de luxe, ses écoles et lycées réputés. Elle était reliée à Antsirabé par une belle route et une ligne de chemin de fer moderne.
Être colon et ne pas avoir de domestiques était un non-sens. Il y avait les boys et les bonnes affectés aux tâches ménagères et aux courses, les nénènes à celles de la garde des enfants, les gardiens, les jardiniers et les chauffeurs particuliers. Le premier domestique dont Alice se rappelait était un jeune homme qui, en dehors de l’entretien des parquets et du jardin, avait pour mission de la conduire à l’école enfantine, à vélo, et de la garder, ainsi que son frère aîné et sa petite sœur de trois ans les jours sans école.
Ce jeune homme s’appelait Jean et avait environ dix-huit ans, mais c’était encore un grand enfant. Il les emmenait à l’aventure dans les bois et les rizières environnantes. Ils découvraient là, la vie sauvage des grenouilles, des sangsues et autres petites bêtes dans la plus totale naïveté et la plus grande joie. La petite troupe rentrait bien souvent couverte de boue et Jean s’empressait de les décrotter avant que les parents ne s’en aperçoivent. Une fois, il ins talla Alice et son frère dans une poussette qu’il attacha à l’arrière de son vélo afin de la tracter. Il roula si vite que la poussette se renversa. Les bosses et les égratignures des petits passagers lui valurent de sérieuses remontrances de la part de Jeanne, la mère. Personne, mieux que lui ne savait fabriquer des balançoires et balancer ses occupants si haut qu’on eut pu toucher le ciel ! La compagnie gaie et insouciante de ce jeune homme dura jusqu’au jour où, la cuisinière absente, Jeanne le chargea de cuire un poulet pour le déjeuner. Lorsqu’ils découvrirent l’horrible repas qui les attendait, les de Grandville le congédièrent immédiatement pour incompétence notoire. Le poulet avait été, certes plumé, mais avait été bouilli sans avoir été débarrassé de ses entrailles ni de ses griffes sales au bout de ses pattes. Les enfants parlèrent souvent de Jean, ce super copain auquel ils s’étaient profondément attachés et dont on les avait séparés sans tenir compte des liens qui s’étaient tissés entre eux.
À la suite de cet incident, la famille déménagea pour se rapprocher de l’école où Jeanne enseignait et que ses enfants fréquentaient. Ils embauchèrent une nouvelle jeune femme, Victoire, originaire de la campagne. Elle logeait sur place comme cela se faisait dans la plupart des familles coloniales de l’époque dans une dépendance appelée « la boyerie ».
Debout avant l’aube et couchée après tout le monde, elle accomplissait toutes les tâches ménagères, y compris les courses et la garde des derniers nés. De temps à autre, surtout après avoir touché son maigre salaire, elle se rendait chez elle, à la campagne, afin de partager avec sa famille, comme le voulait la coutume qui stipulait que l’on était redevable de son existence envers ses parents toute la vie. Elle y emmena une fois Alice et son frère qui considérèrent ce geste comme un grand privilège.
Après un long parcours en pousse-pousse, le trio emprunta un sentier de latérite rouge damée, traversant une savane aux herbes hautes et sèches. De temps à autre, un eucalyptus rompait la monotonie du paysage. La maison familiale de Victoire, typique des habitations des hauts plateaux en terre battue ocre et au toit de chaume, leur parut être au bout du monde. Tout à côté, des jardins potagers, des rizières en terrasses et quelques zébus paissant nonchalamment, complétaient le tableau. Une atmosphère de paix et de sérénité se dégageait de ce lieu. Atmosphère qui contrastait avec celle du foyer d’Alice où les disputes ne cessaient de s’accroître entre ses parents.
Le standing des de Grandville avait quelque peu régressé depuis que le père, Albert, s’adonnait à l’alcool. Les réceptions se faisaient plus rares et le nombre de serviteurs avait chuté. Jeanne se renfermait de plus en plus face au qu’en-dira-t-on du milieu colonial.
Victoire travaillait sans relâche, mais était toujours aimable et prévenante avec les enfants de la maison, comme s’il s’agissait des siens propres. Elle ne manquait pas de leur faire goûter aux plats traditionnels du pays : la patate douce au lait, le manioc bouilli qu’elle savait choisir sans se tromper, les épis de maïs fraîchement cueillis, les pains de riz au goût légèrement aigrelet et cette pintade sauvage au sang, dont Alice ne retrouva plus jamais le goût. Saveurs et parfums qu’elle essayait de retrouver à chacun de ses retours dans la Grande Ile par la suite.
Les jours de congé scolaire étaient, entre autres, l’occasion de lui tenir compagnie dans la cuisine où elle manipulait les braises de charbon de bois avec une grande dextérité dans ses mains nues, sans jamais se brûler. Elle les prenait dans le foyer et les plaçait dans le gros fer à repasser en fonte. Cela tenait du miracle pour les enfants qui n’avaient jamais réussi cet exploit. Il faisait bon dans cette cuisine chauffée par le foyer durant la saison froide au cours de laquelle, le thermomètre marquait souvent zéro le matin.
Alice se rappelait aussi des courses au marché avec Victoire. Marché, où régnait une grande abondance de fruits et de légumes de toutes régions, de volailles, de poteries de terre cuite, de vanneries et de broderies toutes plus belles les unes que les autres. Victoire marchandait, puis déposait les légumes dans un panier qu’elle portait sur la tête sans le faire tomber, quel qu’en fût le poids, en slalomant dans la foule dense avec aisance. Le retour vers la maison se faisait sur un rythme de galop car encore beaucoup de travail l’attendait.
La présence de cette personne réconfortait et rassurait les enfants de Grandville par la stabilité qu’elle leur offrait, contrairement au père souvent absent et à la mère bien trop occupée à travailler et à consacrer son temps libre à l’allaitement du dernier né. Madame de Grandville mettait cependant un point d’honneur à ce que toute sa nichée soit bien vêtue et ne manque matériellement de rien.
Albert, lui, revendiquait le droit de les éduquer. Descendant de famille noble d’après ses dires, il se sentait investi de la mission de transmettre l’éducation qu’il avait lui-même reçue. Il fallait se tenir correctement à table, coudes jamais au-dessus, manger en silence et bouche fermée, ne pas laisser de restes dans l’assiette et ne pas se plaindre si ce n’était pas bon, ne pas commencer avant les parents, attendre l’autorisation de quitter la table et autres commandements de ce style. Il était conseillé de monter à cheval comme lui, qui faisait office de jockey sur le champ de courses quand la sobriété le lui permettait encore. Chaque dimanche après-midi était consacré aux courses de chevaux. L’ambiance sur les champs était la même que celle régnant sur tous les hippodromes, et une certaine fébrilité animait les gens qui trémoussaient d’impatience avant les premiers départs. Tandis que les parieurs s’inquiétaient de la santé des chevaux et de la forme des jockeys auprès des palefreniers, les spectateurs s’installaient dans les tribunes couvertes, dont l’architecture rappelait celle des hippodromes de la Mère Patrie. Les femmes revêtaient leurs plus belles toilettes, ainsi que les hommes, qui arboraient leurs feutres et leurs costumes croisés du genre mafiosi des années 50. Albert enfilait sa casaque avec beaucoup de sérieux, espérant arriver à chaque fois dans les premiers. Malheureusement pour lui, cela n’aboutit jamais car son entraînement laissait à désirer, si bien qu’une fois, voulant absolument réaliser son rêve de reconnaissance, il eut la bonne idée de pommader l’anus de son cheval avec une pâte fortement pimentée. À peine eut-il monté l’animal que celui-ci se cabra violemment et le jeta par terre, puis rua dans tous les sens comme un possédé. Albert ne put prendre le départ et déclara forfait. Cet évènement le dégoûta et mit fin à ses espérances de gloire hippique. Le cheval, en attendant d’être revendu, coula des jours heureux à paître dans le champ du palefrenier et, de temps à autre, il promenait les enfants de Grandville sur son dos.
Quand Albert de Grandville ne se prenait pas pour un jockey, il pouvait se prendre pour un grand cuisinier. Ainsi, ce jour où il décida de faire goûter des escargots à sa noble famille, à l’occasion d’une petite réception d’amis.

Il commanda, pour ce faire, quelques douzaines de gros escargots vivants, du genre Bourgogne. Il les accommoda directement sans les avoir fait dégorger. Les bêtes cuites étaient gluantes de bave et, devant la répugnance des invités, il fit enlever le plat de la table par la cuisinière, prétextant pour ne pas perdre la face, qu’il s’était fait avoir par le commerçant sur la qualité des escargots. Même le chien refusa de les manger. Une autre fois, il proposa de faire goûter aux cuisses de grenouilles. Il acheta un sac plein de grenouilles géantes de la taille d’un pigeon adulte. Lorsqu’il ouvrit le sac, toutes les bestioles, comme un seul homme, bondirent hors du sac et sautèrent dans tous les sens. Albert tenta de les rattraper en essayant de les assommer avec un bâton, ce fut peine perdue car les batraciens, se projetant par des bonds à des hauteurs prodigieuses, avaient disparu en moins de deux dans le jardin environnant.
Parfois, lorsque l’état d’Albert le permettait, il emmenait sa famille en balade, les coins ne manquaient guère. Pour avoir marqué son esprit par la peur, Alice se souvint de ce jour où ils pique-niquèrent au bord d’une rivière et y découvrirent dans le sable, de drôles de galets ovales qui n’étaient rien d’autre que des œufs de crocodile. Un indigène, de l’autre rive, les informa de l’existence de ces reptiles à cet endroit et la famille dut se résoudre, devant la preuve évidente du danger, à quitter le lieu pour un autre plus sûr, en l’occurrence, le jardin d’une de leurs connaissances en brousse, quelques kilomètres plus loin. Après un repas bien arrosé, Albert fit embarquer la troupe dans le véhicule, domestiques compris, qu’il manqua de précipiter dans le ravin au cours d’une marche arrière mal maîtrisée. Ce qui fit dire à Jeanne que les ivrognes sont toujours assistés de leur ange gardien. Autrement, la cueillette des cèpes sous les aiguilles de pin, animait agréablement aussi, certains dimanches après-midi.
Albert de Granville était issu d’une famille bourgeoise ayant émigré à l’Ile de la Réunion à la fin du dix neuvième siècle et qui, comme toutes les grandes familles bourgeoises s’était fixée sur la côte. Son épouse, Jeanne, était la fille d’un petit colon blanc des hauts de l’île, cultivateur de géranium dont la vente de l’huile essentielle rapportait à la famille tout juste de quoi subsister. Lors des querelles du couple, qui leur donnaient l’occasion de parler le créole, langue réservée aux adultes, Albert ne manquait pas de rappeler les origines de sa femme : paysans minables, sans savoir-vivre, dépourvus de grandeur etc. Les parents s’adressaient à leurs enfants en français, langue pratiquée par tous les colons avec honneur. Les patois créoles d’Albert et de Jeanne étaient différents dans leur mélodie et dans la prononciation de certains mots, qui restaient plus proche du français pour Jeanne. Les prononciations d’Albert faisaient dire à Jeanne qu’il utilisait la langue vulgaire des Noirs, alors qu’elle, avait gardé les sonorités des Blancs.
Monsieur de Grandville se mettait en colère lorsque son ami Georges, passionné d’histoire, lui faisait remarquer que ses ancêtres, d’origine noble, avaient pour la plupart fui la France au moment de la révolution, afin de ne pas se faire décapiter par le peuple, et que certains d’entre eux avaient même préféré abandonner des morceaux et des particules de leurs noms pour se faire oublier des nouveaux dirigeants de la Mère Patrie. Jeanne saisissait souvent ces arguments pour faire remarquer à Albert que ses ancêtres, soi-disant nobles, ne furent que des rats abandonnant le navire de la royauté mourante.
L’alcool réveillait en Albert des forces mauvaises qui le rendaient diabolique. Pour assouvir son vice, il alla même jusqu’à voler les économies de ses enfants et, lorsque ivre, il ne pouvait plus se déplacer, il obligeait Alice et sa sœur, sous la menace, à aller chercher du vin à crédit chez le marchand de vin suisse à cent mètres de leur habitation. L’homme, voyant la gêne et la petite taille des fillettes, saisit le manège et fermait sa petite boutique lorsqu’elles se pointaient au loin. N’osant rentrer bredouilles, elles s’éternisaient devant la boutique, espérant que le Suisse l’ouvre à nouveau. Le commerçant leur demandait de partir au bout d’un certain temps, prétextant qu’il n’avait plus de vin. Albert s’agitait de colère furieuse et désordonnée devant l’absence de sa drogue, et saisissait couteau et hache pour menacer tout opposant à ses désirs. Il poursuivit ainsi armé, à plusieurs reprises, Jeanne et Victoire qui attendaient, tapies dans les buissons du champ voisin, que Monsieur s’affale d’ivresse dans son lit et tombe dans un sommeil profond, avant de regagner la maison. Lorsque Jeanne ressentit les premières contractions pour la naissance de sa dernière enfant, Albert trinquait dans un bar en compagnie de ses copains, si bien qu’elle se résolut à se rendre à pied, valise à la main, à la maternité se trouvant à vingt minutes de là. Alice et sa sœur la suivirent pensant qu’elle allait à l’hôpital pour de sérieux maux de ventre, elle leur raconta que c’était le signe qu’un bébé était arrivé et l’attendait à la maternité vers laquelle elle se dirigeait. Les petites attendirent, assises sur une marche devant la chambre, tandis que Jeanne entra dans une pièce avec une infirmière. Un moment après, paraissant une éternité, l’infirmière vint les chercher et les conduisit dans la chambre où Jeanne, couchée dans un lit, tenait un petit bébé dans ses bras. Alice et sa sœur rentrèrent à la maison en fin d’après-midi et découvrirent leur père, ivre une fois de plus, avec deux autres hommes de même acabit, ainsi qu’une prostituée métissée créole. La bonne rentra chez elle et la prostituée, comprenant la souffrance des enfants, s’occupa de leur donner à manger, de les doucher et de les coucher. Elle mit à la porte les deux hommes, puis revint chaque soir s’assurer que tout allait bien pour les petits. Comme tout ivrogne, Albert perdait peu à peu la notion de sentiment et de protection envers sa famille. Les autres membres de la colonie s’en aperçurent, bien que Jeanne ne se plaigne jamais. Elle reçut des offres d’aide tant matérielle que psychologique, Mais Albert lui interdit d’accepter quoi que ce soit, car les nobles doivent rester dignes, disait-il.
La balance psychique d’Alice s’en ressentait, l’un des plateaux était de plus en plus bas que l’autre. Elle était le résultat d’un bon et d’une médiocre, avec une prédominance dans le médiocre. Ses cheveux, bruns comme ceux de son père s’opposant à ceux, blonds, de sa sœur contribuaient à renforcer cette image négative d’elle-même car cela lui valait le sobriquet de « cafrine », mot affectionné par Albert et qui, tout en étant gentillet, désignait une femme noire en patois créole. Vu la considération du père pour les gens de cette couleur, Alice était-elle bien sa fille ? Elle se sentait classée à chaque fois dans une espèce à part, pas tout à fait de la même que la sienne, qui, disait-il, relevait de la race pure.
Il s’ennorgeuillissait, jabot gonflé, d’être originaire de l’Ile Bourbon, connotation royale, au lieu de l’Ile de la Réunion. La maîtresse d’Alice s’inquiéta un jour des origines de sa petite élève. Emprunte d’une grande assurance et armée d’une logique implacable, celle-ci lui déclara : « je suis bourbonnaise de race pure ». L’enseignante s’esclaffa soudain au point de ne plus pouvoir s’arrêter. En rentrant chez elle, Alice narra l’évènement à sa mère, qui lui expliqua que les bourbonnaises de race pure sont une race de poules pondeuses importées dans le pays et qu’elle, était tout simplement une réunionnaise. Quelle déception encore de ne pas être comme son père d’une race pure de Bourbon ! Les conséquences de toutes ces fantasmagories d’Albert fabriquaient le manque de confiance, les difficultés d’identification qui grandissaient un peu plus chaque jour chez les enfants de Grandville.
Il était loin de penser à tout cela, Albert au sang bleu. Seul importait la fréquentation des copains, l’argent flambé dans les bars en compagnie d’entraîneuses. Bientôt, il ne put plus se lever pour aller travailler le matin et mit la faute de sa déchéance sur le fait d’avoir un patron. Aussitôt dit, aussitôt fait, il décida de devenir son propre chef et s’acheta un camion dans le but de transporter des marchandises ou des passagers.
Lorsque Victoire, « la bonne » allait dans sa famille, elle devait être rentrée le dimanche soir afin de préparer le petit déjeuner du lundi matin. Ce week-end là, pour une raison certainement valable, elle ne revint que dans la matinée du lundi suivant. Monsieur de Grandville, fort de son autorité de colon, l’attendait de pied ferme. Ne voulant rien savoir au sujet de son motif de retard, il la roua de coups devant Alice et les autres, avec un bâton qu’il avait préparé à l’avance. Ahuris et traumatisés par tant de violence sur cet être qui leur était cher, les enfants se mirent à hurler et pleurer si bien que leur mère se précipita vers eux pour les extraire de ce dramatique spectacle.
Victoire pleura pour la première fois. Elle reprit son dur labeur courageusement et sans rechigner. Quelques mois passèrent, puis elle accoucha d’un petit garçon à la maternité publique. Madame de Grandville et ses deux fils les lui rendirent visite et lui offrirent de la layette. Quoi de plus naturel pour les enfants puisque les bébés arrivaient par l’entremise d’un être magique invisible ! Jeanne y voyait là, sans doute, la raison de sa correction par Albert, il y a quelques temps.
Très rapidement, une fois sur pied, Victoire reprit son poste s’occupant en plus des mêmes tâches, de son bébé qu’elle allaitait et qui vivait aussi chez les de Granville.
Plus le petit grandissait, plus Jeanne lui trouvait une ressemblance avec ses propres enfants, ce que s’empressait de contrarier Albert qui n’y voyait là que délire de son imagination. Sentant la levée imminente du lièvre, Albert exigea de Victoire qu’elle confie le petit à sa famille à la campagne. Elle exécuta ses ordres par soumission. Elle dut en souffrir car elle eut le courage de raconter à Jeanne trois ans après que ce petit garçon n’était autre que le fils d’Albert. Elle se plaignit d’avoir été bonne à tout faire dans le sens le plus large de l’expression.
Des explications explosives s’en suivirent dans le couple des de Grandville, et ils décidèrent de renvoyer Victoire qui, après tout, avait été la tentatrice puisqu’elle était indigène, donc n’avait pas de droits. Elle n’eut aucun dédommagement et tomba dans l’oubli et l’indifférence totale. Femme digne, elle n’était jamais revenue quémander quoi que ce soit. Comme Albert, de nombreux colons blancs eurent des enfants adultérins avec des femmes indigènes. Certains d’entre eux conservèrent des liens avec leurs pères après que ceux-ci quittèrent le pays, d’autres les recherchèrent afin qu’ils les reconnaissent, au moins pour l’obtention de la nationalité française, afin de pouvoir échapper à la misère de leur nation, et bénéficier des diverses allocations et protections françaises.
La vie n’avait plus la même saveur pour Alice.
Quelque chose s’était brisée, leur confiance dans les adultes avait pris un sérieux coup. Leur maman noire leur avait été retirée sans leur avis, mais elle avait déjà coloré leurs cœurs d’enfants.
Les scènes pittoresques de la vie quotidienne locale contribuaient à renforcer cette coloration. Tels ces charretiers et leurs charrettes, chargées de légumes et de fruits, tractées par deux zébus, arrivant des campagnes environnantes la veille des jours de grand marché.

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