Pourvu qu il soit de bonne humeur
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Description

À quinze ans dans le Maroc des années 1950, Maya est mariée à un homme qui la violera chaque soir. D’abord inaudible, son murmure Pourvu qu’il soit de bonne humeur deviendra son mantra. Comment être libre quand l’idée même de liberté ne peut s’envisager ? Résister dans une guerre où les bruits des armes sont ceux de l’intimité, de clés tournant dans une serrure ou de pas approchant doucement ? Quand, malgré le silence familial, la mémoire du viol conjugal se transmet d’une génération de femme à l’autre, c’est la peur qui s’insinue dans les couloirs du temps.

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Informations

Publié par
Date de parution 30 juin 2021
Nombre de lectures 257
EAN13 9791030704396
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,05€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

À quinze ans dans le Maroc des années 1950, Maya est mariée à un homme qui la violerachaque soir. D’abord inaudible, son murmure Pourvu qu’il soit de bonne humeur deviendrason mantra.
Comment être libre quand l’idée même de liberté ne peut s’envisager ? Résister dans uneguerre où les bruits des armes sont ceux de l’intimité, de clés tournant dans une serrure oude pas approchant doucement ?
Quand, malgré le silence familial, la mémoire du viol conjugal se transmet d’une générationde femme à l’autre, c’est la peur qui s’insinue dans les couloirs du temps.
 
Loubna Serraj est éditrice et chroniqueuse radio à Casablanca. Elle tient également un bloglittéraire social et politique sur des sujets d’actualité. Pourvu qu’il soit de bonne humeur ,paru au Maroc aux éditions la Croisée des chemins, est son premier roman.
 

Loubna Serraj
 
 

Pourvu qu’il soit
de bonne humeur
 
 

Roman
 
 
 

À la vraie Maya qui a inspiré ce roman et à toutes lesMaya, d’ici et d’ailleurs…
 
Septembre 1939
 
Scotchée à la radio marocaine qui retransmetles informations de 13 heures, Maya n’en croitpas ses oreilles. Le présentateur rapporte, d’unevoix monocorde, ce qui lui semble être unesombre nouvelle : «  Le 1 er septembre 1939, Hitlerannonce au Reichstag que depuis ce même jour,5 h 45, l’Allemagne tire sur la Pologne. L’agressionest commencée. Le premier règle polonais arraché :les barrières symboliques des frontières sont ouvertes.Les impressions de M. Noël, notre ambassadeurà Varsovie, sont les plus sûrs commentaires desimages de cette guerre. “Les causes de la défaite dela Pologne, exprime-t-il, sont avant tout dans lasupériorité écrasante du matériel allemand. Pour lapremière fois, les divisions blindées jouent un rôleessentiel, l’infanterie allemande n’a joué qu’un rôled’occupation. Les troupes polonaises ont résisté avec héroïsme, mais elles étaient impuissantes contre lesengins blindés.”  » 1
Maya relève la tête pour voir sa propre inquiétudese refléter dans le regard de Marwan, son frère aînéde deux ans. Un peu plus grand de taille qu’elle, ilsont la même peau très blanche, le même visage auxtraits fins, des yeux tirant sur le vert-gris pour elleet sur le marron clair pour lui.
 
Tout observateur, qui ne les connaîtrait pas,pourrait s’étonner de cet intérêt. Ils sont à millelieux d’être partie prenante d’une quelconqueinvasion de la Pologne par l’Allemagne. Habitant lamédina de Fès, que leur importe-t-il si l’Europe està feu et à sang ou pas ? Hormis le fait que la Francese soit érigée en colonisateur, ou « protecteur »,comme le voulait le terme admis politiquement,de leur pays, pourquoi s’efforcent-ils d’écouter lesinformations françaises à heure fixe, tous les jours ?Tout simplement parce que Maya et Marwanpartagent ce besoin de savoir ce qui se passe auMaroc mais aussi ailleurs. Cet « ailleurs » qu’ilssavent, qu’ils sentent, extrêmement imbriquédans leur « ici ». Aujourd’hui, « ailleurs » prend le visage de l’Allemagne d’Adolf Hitler qui envahit laPologne en ce mois de septembre 1939.
 
En éteignant le poste de radio, Marwan regardeMaya en silence. Il se demande dans quelle mesurecette nouvelle aura des conséquences sur le Maroc.La France ne va sûrement pas rester les bras croisésdevant un risque aussi proche de ses frontières. Maya,qui, contrairement à son frère, n’est pas encline aumutisme, commence à parler la première :
— À quoi bon signer des conventionsinternationales si elles n’ont aucune valeur ? Je pensaisque l’Allemagne ne pouvait en aucun cas attaquer unpays après ce qui s’est passé il y a quelques années ?
— C’est plus compliqué que cela, tu sais. Aucunaccord, fût-il signé par tous les pays, ne garantit lapaix. Les intérêts des uns vont souvent contre ceuxdes autres.
— Et tu penses que c’est bon pour le Maroc ?
— Je ne sais pas. Même si c’est loin de chez nous,c’est tout de même proche de la France.
— Oui, et la France, c’est aussi le Maroc en cemoment…
— Du moins, elle le veut mais elle ne le sera jamaisintégralement.
 
L’une des raisons pour lesquelles Maya adoreson frère, en admettant qu’elle ait besoin d’une raison, est qu’il discute de tout avec elle ;politique, économie, société, culture… Depuisun an, elle avait dû, à regret, arrêter ses étudescar elle est née femme. Si ses parents avaientvu d’un bon œil qu’elle sache lire et écrire enarabe et en français, ils avaient été intransigeantsquant au fait que cela suffisait dès qu’elle avaitatteint ses quatorze ans. De toute façon, à quoilui serviraient les études puisqu’elle est destinéeà être épouse puis mère, comme le veut latradition.
Toute femme n’aspire qu’à avoir son foyer ; lereste n’est qu’accessoire. Maya n’est pas sûre departager cet avis si tranché et si définitif mais nedoute pas, pour autant, de la sagesse de ses parentset de la nécessité de respecter les convenances.Elle avait donc, à contrecœur, quitté l’école,sans jamais leur montrer à quel point il lui étaitdouloureux de ne plus pouvoir apprendre denouvelles choses.
Ressentant la tristesse de sa sœur, Marwan a faiten sorte que cet arrêt ne soit qu’officiel et partageavec elle tout ce qui peut la sortir de son quotidien.Ils se retrouvent ainsi tous les jours pour écouterles informations ensemble et discuter pendantune bonne partie de l’après-midi. Les sujets nemanquaient pas et, dès qu’il commence à parler,elle est suspendue à ses lèvres.
Au beau milieu de la maison familiale, une grandedemeure traditionnelle nichée aux confluentsdes ruelles sinueuses de la ville de Fès, un rituelimmuable s’était mis en place. Ils s’installent aprèsle déjeuner, une tasse de café corsé devant chacund’eux, et attendent les informations en françaisqu’ils écoutent. Marwan insiste pour que sa sœurcontinue à entendre cette langue puisque tout lemonde ne parle qu’en arabe dans leur entouragefamilial. Puis, en fonction de ce que livre la petiteboîte noire, le frère et la sœur passent les heures quisuivent à commenter les déclarations, à disséquer lesfaits ou à débattre de leur véracité.
Ces moments passés à côté de la fontaine qui trôneau centre du foyer, ou dans le petit salon attenantà la porte principale, étaient si précieux pourMaya qu’elle les attendait avec impatience toutela matinée. Elle n’avait jamais confié à Marwan,pourtant la personne la plus proche d’elle sur cetteterre, qu’elle était malheureuse d’avoir arrêté sesétudes. Ce n’est pas le genre de choses qui se disent,d’autant qu’il n’aurait de toute façon rien pu faire.Et encore moins le reste des membres de leur fratrie,tous plus âgés qu’eux deux.
 
Maya se persuade donc que ce sentiment detristesse va finir par passer. Et puis, elle a ses après-midi avec Marwan…
En ce jour de mois de septembre, pendant qu’ilsdiscutent, un étrange pressentiment s’empared’elle. Une curieuse sensation qui lui serre lecœur et dont elle n’arrive pas à se défaire. Elle a laconviction que même ces instants de partages leursont désormais comptés.
Pourquoi ?
Comment ?
Elle ne saurait répondre.
Maya balaie cette sombre pensée et se penchevers son frère qui est en train de lui expliquerl’importance des alliances de l’autre côté de laMéditerranée.
Aucun des deux ne le sait, à cet instant, mais ilssont en train de vivre les derniers moments de paixet d’insouciance, fussent-ils sur fond de début deconflit. Car ce mois de septembre sera le débutd’une autre guerre, autrement plus personnelle,plus proche et plus toxique ; celle qui finira pardétruire l’idée même d’innocence dans leur esprit.

1   Archive de l’Institut national de l’audiovisuel ( INA ) disponible sur lelien https://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000000875/les-troupes-allemandes-envahissent-la-pologne.html#transcription .
 
Maya
 
Octobre 1939
 
En fêtant mes quinze ans en ce début de moisd’octobre, je n’aurais pas suspecté que sa finapporterait autant de noirceur. Quinze ans. « Lavie devant moi », aurait-on dit.
Ce mois de mes quinze printemps était, certes,toujours empreint d’un sentiment de déceptiond’avoir dû arrêter d’aller à l’école mais, quelquepart, je me disais que ce qui m’attendait seraitautrement plus sensationnel et plus intense que ladécouverte des mots, de l’histoire, de la géographieou de la politique. Ce fut effectivement intensemais pas comme je l’imaginais.
 
La première fois que je vis Hicham, en chair et enos, c’était le soir de notre mariage, le 17 octobre.Un mariage arrangé bien sûr, mais qui arriva sivite que je n’en reviens toujours pas. Il y a à peine quelques semaines, tout cela n’existait pas encore.Le soir de mon anniversaire, le 5, ma mère arrivadans ma chambre pour m’annoncer que j’allais memarier dans une douzaine de jours. Je savais quecela finirait par arriver ; mes sœurs étant toutes enménage. Mais je ne sais pourquoi, je me disais quecela se passerait autrement pour moi. Je caressaisl’espoir que j’allais peut-être finir par convaincremes parents de me laisser poursuivre mes études,voire d’aller à l’université. Cette annonce a sonnéle glas de mes espoirs ridicules. Je pus à peinedemander qui était mon futur époux. Ma mère, leregard courroucé, me répondit d’un ton sec :
— Tu le verras le jour venu ! Que veux-tu queje te dise ? Il a un emploi sérieux, c’est un fils debonne famille qui nous a été recommandé pardeux commerçants, amis de ton père.
— … Mais…
— Qu’y a-t-il ? Ne commence pas, Maya ! Je viensà peine de supporter les hésitations de Marwan.
— Il est au courant ? Qu’a-t-il dit ? Il n’est pasd’accord ?
— Comment ça « pas d’accord » ? Il n’a pas à êtred’accord ou pas. C’est une décision de ton père etde ton père seul. Il voulait juste en savoir plus sur leprétendant et n’a pas paru satisfait de ce que je luiai dit. Pensait-il qu’on allait mener une enquête depolice ? C’est un mari bon sous tous rapports. Tu as déjà quinze ans ; il ne faudrait pas non plus quetu restes célibataire. Quelle horreur ! Que diraientles gens ?
— Et il s’appelle comment ? Puis-je au moinsconnaître son nom ?
— À quoi cela te servira-t-il ? Mais bon, je te ledis quand même. Il s’appelle Hicham et tu le verrasbien assez tôt. Le mariage a été fixé pour le 17. Tontrousseau de mariée est prêt, je l’ai commencé à tanaissance comme ceux de tes sœurs. Il n’y a presquerien à préparer. Tout a été décidé entre ton père et lemarié, ils ont convenu de la dot, des cadeaux et detout ce qui, de toute façon, ne doit pas t’être divulgué.La cérémonie de henné, avec toutes les femmes de lafamille, aura lieu la veille. Félicitations, ma fille.
 
Joignant le geste à la parole, Mama m’étreignitet m’embrassa. Je dois dire que j’ai ressenti plus desoulagement qu’un réel amour dans cette effusionde sentiment qui était loin d’être son habitude.Souvent distante, elle n’était pas du genre àmaterner ou à bercer ses enfants ; plutôt à leurrappeler les règles à observer, les corvées à faire etla place de chacun, et surtout de chacune, dans lamaisonnée. Il m’avait fallu de longues années pourfaire le deuil d’une véritable relation mère-fille.Un temps, j’ai même pensé qu’il était possible denouer ce type de rapports avec l’une de mes sœurs mais elles étaient toutes plus âgées, d’une dizained’années au moins, et je sentais bien que je n’étaispas vraiment la bienvenue à chaque fois que j’allaischez elles.
Nouvelle maison, nouveau quotidien, nouvellespréoccupations… Ce qui me guette probablementaussi au tournant de ce mois d’octobre.
 
En douze jours, mon monde a basculé dans unesorte de frénésie qui était loin d’être désagréable.Au moins, il se passait quelque chose et, danscette action, j’étais le centre d’intérêt de tous etde toutes. Du cérémonial de hammam pour lapurification de mon corps qui devait, donc, êtrele plus agréable possible pour mon futur époux,jusqu’aux arabesques de henné qu’a exécutées siartistiquement la nekkacha (tatoueuse au henné).Si j’avais assisté à quelques événements de la sorteles années précédentes, je dois dire que cela n’avaitrien à voir avec le fait d’être la « reine de la fête ». Jeressentais les regards envieux des cousines et amies.Mes sœurs me traitaient, pour la première fois,comme autre chose que la petite gamine incapablede comprendre les « affaires d’adultes ».
 
Deux jours avant la cérémonie de mariage, l’uned’entre elles vint me voir dans ma chambre avec desairs de conspiratrice. J’ai compris dès qu’elle m’a tendu une photographie en noir et blanc d’un airplus que triomphant et avec une lueur complice.C’était un cliché de quatre hommes qui prenaientla pose devant une boutique de la médina. Lemystérieux Hicham devait être parmi eux…
— Lequel est-ce ?
— Lequel voudrais-tu qu’il soit ?
— Celui-ci.
 
Immédiatement, sans hésitation aucune, les yeuxque l’on devinait clairs, l’allure fière et le port altierm’ont interpellée.
Cela devait être lui.
Je priais pour que ce soit lui.
Je voulais que ce soit lui.
C’était bien lui.
 
Cette délicieuse excitation a fini par balayer mescraintes et mes appréhensions et je me suis laisséporter par la joie des derniers préparatifs. J’y aimis tout mon entrain, d’abord contaminée parl’allégresse générale puis savourant par avance unerencontre qui ne pouvait être que romantique.
 
C’est donc un grand « oui » que j’ai répondu àMarwan qui m’a demandé la veille de l’événementsi j’étais contente. En me prenant dans ses bras, ilm’a dit qu’il me souhaitait d’être la plus heureuse et de ne pas oublier que je restais libre dans matête.
J’avoue n’avoir pas prêté attention à ses paroles.Je me disais qu’il était un peu triste parce quenous allions moins nous voir dorénavant mais quej’allais trouver le moyen de garder ce lien particulierqui nous unit. Je n’étais pas prête à sacrifier nosconversations et nos échanges. Je me suis dit queHicham comprendrait… sûrement…
 
Comme je me trompais. Comme je me trompais.
C’est ce que je me répète, ce soir de mes noces,allongée, à moitié nue, sur le sol de la salle de bains…
 
Mon premier contact avec mon mari a été aussiviolent que le reste.
 
Les convenances veulent que femmes et hommesne se trouvent pas dans les mêmes pièces pendantla cérémonie. Aussi, après plusieurs changementsde tenues et de défilés plus tôt dans la soirée,pendant que la musique battait son plein et quetout le monde semblait si heureux pour moi, messœurs et ma mère m’ont fait entrer dans notrechambre puis elles se sont éclipsées. L’une d’ellesm’a embrassée et m’a susurré à l’oreille que jedevais faire honneur à la famille. Je lui ai sourisans vraiment comprendre de quoi elle parlait. J’avais, au vu de mon jeune âge, toujours été tenueà l’écart de la partie de l’événement qui consistait àbrandir le linge blanc taché du sang virginal de lamariée. On m’avait bien sûr raconté mais tout celarestait très hypothétique ; cela paraît bien ridiculeaujourd’hui, et dans toute cette effervescencede joie et de festivités, je n’y avais pas vraimentréfléchi.
 
J’ai senti une pointe d’inquiétude me traversermais je me suis reprise en me disant queHicham devait être quelqu’un d’attentionnéqui m’expliquerait tout, un peu comme dans leshistoires que j’avais eu la chance de lire. C’est bience qu’est censé faire un mari avec sa femme, luiexpliquer ? Puisqu’elle n’avait pas les moyens desavoir, de comprendre… Puisque, pour elle, c’étaitla première fois et qu’il en était autrement pour lui.
Hicham ne m’expliqua pas.
Il entra dans la pièce, me vit dans mon caftanblanc serti de strass et de perles, bien coiffée,maquillée juste ce qu’il fallait. Il me parut grand,si grand, plus grand que ce que laissait penser cettephotographie. Ses yeux vert clair semblaient metranspercer. J’en eus le souffle coupé.
Le beau Hicham me caressa la joue doucement,m’ôta ma coiffe et ma tenue puis m’assena une giflesi forte que je basculais sur le lit.
J’étais sonnée. Qu’avais-je fait pour mériter cela ?
 
Mon mari me viola.
Sous le choc, je le suppliais d’arrêter. Je lui ai ditque j’avais mal et lui ai demandé s’il pouvait êtreun peu plus tendre. Il m’a rétorqué : « Tu es mafemme, je fais de toi ce que je veux. »
Ce furent ses seuls mots.
Il les avait prononcés avec tellement de calmeet d’assurance que je me suis dit que je n’étaispas normale, que je devais avoir quelque chosede physique qui clochait pour ressentir ladouleur aussi intensément. Il m’a agrippée fort,m’a maintenue sous lui, de telle sorte que je nepuisse esquisser aucun mouvement, mes mainsimmobilisées au-dessus de ma tête par son brasgauche. Il m’a ensuite arraché ce qui restait demes vêtements de fête. Hicham s’est enfoncé siviolemment en moi que j’en ai hurlé de terreuret de souffrance mêlées. Ce fut extrêmementdouloureux, comme si des ciseaux vous étaientenfoncés dans le corps, dans vos parties les plusintimes. Mon bas-ventre était en sang et en feu. Jeme suis évanouie… pour me réveiller en sentantson corps lourd sur moi. Il semblait dormir dusommeil du juste. Avec des gestes au ralenti, jeparviens à me dégager pour me traîner jusqu’à lasalle de bains.
Je n’essaie même pas d’aller vers le miroir ou deme mettre de l’eau sur le visage. Le sol m’attire à lui.Je m’allonge sur le ventre pour que le froid calmema douleur. Tout mon corps tremble comme unefeuille.
La violence de ses mouvements.
La surprise de découvrir cette brutalité.
La désillusion aussi.
Ces sentiments me traversent.
Je ne pleure pas. Pas encore.
Je reste étendue, là, comme suspendue en dehorsdu temps, en dehors de cette réalité qui me faithorreur.
Je suis tellement absorbée par les images de ce quivient de se passer qui tournent dans ma tête queje n’entends pas le bruit de pas qui s’approchent.Je n’en prends conscience qu’en entendant laporte, que j’avais oublié de verrouiller, s’ouvrirbrusquement.
 
Hicham se tient devant moi encore plusdéterminé. Il me soulève littéralement du sol, sansprononcer le moindre mot. J’essaie de me débattre.Erreur fatale. Plus je lui résiste et plus il paraîtsatisfait de me montrer sa supériorité physique.Les coups pleuvent. Les ciseaux reviennent plusfort que la première fois. Je n’aurais pas imaginéque cela fût possible.
Deuxième viol. Deuxième salve de douleur.Deuxième évanouissement.
 
À un moment, comme très loin, j’entends desyouyous et des cris de joie derrière la porte. J’essaiede relever ma tête, mon corps s’est transforméen une espèce de plaie béante qui me fait mal àchaque respiration ; mes jambes sont lourdes,mes bras pèsent une tonne. À défaut de la force,je reprends conscience et, avec elle, me revient lasensation de déchirement ; je suis comme désarticulée, désincarnée.
Je me rends compte que Hicham n’est plus dansla pièce. Une sorte d’espoir ridicule me traverse. Ilest parti. Le cauchemar est terminé.
 
La lueur est de courte durée ; il revient à la secondeoù j’essaie de m’asseoir sur le lit en me demandant sije réussirais à rejoindre la salle de bains.
— Félicitations ! Ces youyous sont pour toi.
— Pour moi ?
— La preuve que tu es pure.
— Et c’est parce que je suis si pure que j’ai aussimal ?
— Tu es douillette, voilà tout. C’est comme çaque ça se passe.
— Je ne connais certainement que peu de chosessur cet aspect mais jamais dans mes lectures il n’était mention d’une telle douleur dans les rapports entreun mari et sa femme.
— Des livres ? N’importe quoi. On ne m’avaitpas dit qu’on m’avait choisi une femme qui savaitlire. Je m’en serais volontiers passé.
— On ne t’a pas dit ? Tu veux dire que ce n’estpas toi qui as demandé ma main à mon père ?
— Bien sûr que non. Je ne te connais pas. Ilfallait que je prenne une épouse, j’ai donc chargéma mère de m’en trouver une. Et c’est toi qu’ellea choisie.
— Et ça ne te dérange pas ?
— Toi ou une autre, c’est la même chose. Unefemme, c’est pour satisfaire les besoins de sonmari. Et puis, tu n’es pas la plus moche que j’aievue. Au contraire…
 
En entendant ces derniers mots, je sens le sols’effondrer sous mes pieds car j’aperçois qu’ilss’accompagnent d’un autre message que je décryptedans ses yeux : il va recommencer. Je fais non de latête mais il est déjà trop tard. Il est déjà à mes côtés.
 
Troisième viol. Troisième salve de douleurs.Troisième évanouissement.
 
Félicitations !
Me voilà mariée. Me voilà entrée en enfer.
 
Décembre 1939
 
Je ne suis pas arrivée à en parler. Pourtant, toutmon être veut le dire, l’exprimer, poser des questions, avoir des réponses. Ce n’est pas possible quetout ce que j’ai lu, Jane Eyre de Charlotte Brontëou Jihad Al Mouhibbine ( La Lutte des amants ) deJorge Zaydan n’y fassent pas allusion. Les livresnous renseignent sur la réalité, même incomplète,mais ne nous mentent pas. Et puis, on m’auraitprévenue, on m’aurait dit que c’était de la torturetous les jours, toutes les nuits. Mama me l’auraitdit. Ou alors l’une de mes sœurs. N’importe qui.Marwan me l’aurait dit.
 
Je suis si perdue, je me sens si paumée que jefonctionne comme un zombie après cette nuitde noces si atroce. Enfin, atroce à mes yeux carHicham avait l’air extrêmement satisfait et avec lui toute la famille qui, on me l’apprit le lendemain,s’était fait un point d’honneur à brandir le chiffontaché de sang pendant une bonne partie de la nuit.
Mon sang.
Ma blessure.
Ma plaie servait de gage d’honneur à ma famille.
Aurais-je été tuée cette nuit-là que cela n’auraitrien changé.
Je l’étais peut-être, morte, en un sens. J’ai enterréune partie de mon innocence cette sombre nuit etcelles qui ont suivi.
 
Le lendemain de mon mariage, j’ai essayéd’esquisser un semblant de conversation avec Mama,venue m’apporter le petit déjeuner traditionnel.Mais, au moment où, profitant de l’absence deHicham qui était dans une autre pièce, je cherchaisun peu de compassion ou de compréhension dansses yeux, elle s’est détournée en me disant :
— J’espère que nous n’entendrons pas deréclamations de la part de ton mari.
— De quoi ?
— Une bonne épouse est censée faire ce que sonmari lui dit et lui dicte. Rappelle-toi cela.
— Mais je…
— Je n’ai pas envie d’entendre des jérémiades,Maya. C’est cela être une femme. Tes sœurs tediront la même chose.
Et comme pour confirmer cet étrange monologue,l’une de mes sœurs entra pour presser ma mère departir et me conseiller de veiller au confort de monmari si je voulais qu’il ne parte pas voir ailleurs.J’aurais aimé lui dire que tout ce que je souhaitais,en cet instant et du plus profond de mon cœur,était qu’il parte ailleurs justement, loin, très loinde moi.
 
Aucune des deux ne sembla faire attention aufait que je bougeais avec difficulté, que mes yeuxétaient cernés et que je n’arrivais pas à marchervers elles sans qu’une grimace ne s’affiche sur monvisage.
 
Un mois plus tard, quand Marwan est venume voir, les mots n’arrivèrent pas à sortir de mabouche. J’ai beaucoup de respect, en plus d’unamour inconditionnel, pour lui. Nous n’avionsjamais parlé de ces choses-là ; je n’ai donc pas oséaborder cette question. J’avais honte et j’ai toujourshonte. Je ne sais pas pourquoi mais j’ai honte demoi. J’ai peur que Marwan me voie différemment,de le décevoir, lui dont l’avis compte tellementpour moi.
 
Mes lèvres sont donc restées closes cet après-midi,même quand il m’a regardée dans les yeux et m’a demandé si j’allais bien. La lenteur de mes gestesne lui avait pas échappé et peut-être quelque chosedans mon regard qu’il disait changé. Je lui ai sourien lui affirmant que tout ceci était nouveau pourmoi et qu’il fallait que j’apprenne mes nouvellesmissions d’épouse, que Hicham m’apprenait etm’aidait tous les jours. S’il sembla étonné, il n’endit pas plus. Nous avons discuté encore un peu dela guerre ; le Sultan du Maroc avait, sans surprise,appelé les citoyens et les citoyennes à soutenir laFrance, des étudiants tchèques avaient été arrêtéspar les nazis. Une dizaine aurait été exécutée etmille deux cents personnes ont été déportées. Enme racontant cela, Marwan a eu la gorge nouée. Iln’avait jamais toléré la violence et je me suis renducompte que c’était une autre raison pour laquelleje ne pouvais lui confier ce que je vivais. Cela auraitété un fardeau trop lourd à supporter pour lui.
 
Les assauts de Hicham n’ont pas changé, nechangent pas.
Les nuits où il me veut pour assouvir son besoin,il me prend avec la même furie, les mêmes coups,la même agressivité dans les gestes. J’essaie dem’habituer, de me montrer docile pour ne pasexacerber le mal en lui mais cela ne sert à rien.Il vient, prend ce qui lui plaît et sombre dans lesommeil ou part à son travail.
Les journées sont plus reposantes. Avec leménage et la préparation des repas, je me suisprise d’affection pour un coin assez isolé dansla maison et j’ai eu l’idée d’y aménager un petitjardin. Lors de sa visite en ce mois de novembre,Marwan m’a apporté des bourgeons de fleurs,lys, freesia et jasmin des Indes ; que des blanches,mes préférées. C’est une joie d’en prendre soin,de les bichonner, de leur parler quand Hichamn’est pas là.
 
Je ne discute pas avec lui ; c’est à peine si nouséchangeons quelques paroles sur le quotidien. Lesjours qui ont suivi ma « nuit de noces », j’ai tenté delui expliquer que ce qu’il faisait était douloureux,qu’il pouvait se montrer un peu plus affectueux etque j’étais prête à apprendre. Je n’imaginais pas lacolère que j’allais déclencher.
— Apprendre ? Non mais tu te prends pour qui ?
— Pour ta femme… Je pensais que cela pouvaitêtre agréable pour nous deux.
— Tu parles comme une prostituée. Tu n’as pasà trouver cela agréable ou pas, c’est mon plaisir quicompte. Une fille de bonne famille n’aurait jamaispu penser à cela.
— Mais, j’ai lu que…
— Arrête avec tes livres, une bonne fois pourtoutes. Et si tu continues, je les brûlerai tous, un par un ; et ton jardin avec ! Tu es à moi. Je suis celuiqui sait ce qu’il convient de faire ou pas.
 
Dès que Hicham a évoqué l’éventualité demettre le feu à mes livres et à mon coin d’évasion,j’ai su que je n’allais plus jamais essayer de mettrece sujet sur le tapis. Je me suis tue, me suis mordules lèvres et me suis juré de garder ma langue dansma bouche. Cet homme n’était pas normal… ouétait-ce moi ?
 
Nous sommes au mois de décembre, je suismariée depuis à peu près trois mois et je pense queje suis enceinte. Cela fait trois mois que je n’ai pluseu mes lunes.
Là où je devrais sauter de joie, être pleined’entrain à l’idée d’être mère, je sens que la portede l’espoir se referme tout doucement devantmoi.
Un enfant de lui.
Un enfant issu de cette brutalité.
Pourrais-je aimer ce fruit de violence ?
Les coups cesseront-ils ?
 
Avec un peu de chance, il tuera son propre fils ousa propre fille à coups de poing dans le ventre. C’estce qu’il a commencé à faire, pour « m’apprendre ladiscipline », m’a-t-il dit un jour.
Mais mon étoile ne brilla pas assez fort ; le bébérésista aux coups qui s’espacèrent au fur et à mesureque mon ventre s’arrondissait. Hicham ne voulaitpas tuer son fils. Moi peut-être, lui sûrement pas.À moins que ce ne soit une fille ; dans ce cas, c’estprobablement moi qui lui donnerai la mort plutôtque de lui laisser vivre ce que j’endure.
 
Lilya
 
Octobre 2019
 
DANS LA NUIT DU 17
— Lilya, réveille-toi !
— …
— Réveille-toi, voyons. Tu me fais peur, là.
 
J’ouvre les yeux et je sens que ma chemise de nuitme colle à la peau. Je suis en sueur. J’ai du mal àreprendre ma respiration et, si on m’avait posé laquestion, j’aurais été incapable de dire où je metrouvais. Ni même comment je m’appelais.
Un visage, au regard doux, devant moi, me parlemais les mots ne parviennent pas à mon cerveau. Ila l’air inquiet, si inquiet qu’il en est touchant. Toutd’un coup, je prends peur. Qui est-ce ? Que meveut-il ? Pourquoi est-il dans ma chambre ?
 
— Ça va, Lilya ?
— …
— Lilya, tu m’entends ?
— …
— Lilya ? Tu m’inquiètes. Dis quelque chose, s’ilte plaît.
La voix de l’homme commence à m’être audible.
Lilya ? Il a bien dit « Lilya » ?
Pourquoi m’appelle-t-il ainsi ? Et qu’est-ce que jefais dans cette pièce ?
— Qui êtes-vous ? Qui est Lilya ? Où suis-je ?
— Lilya. Si c’est une blague, elle n’est vraimentpas drôle…
 
Il faut que je me sauve, et vite, sinon la douleurva revenir plus forte encore. J’aperçois une porteet me précipite vers elle. En la refermant, je merends compte que je suis dans un espace qui al’air d’être si blanc, si moderne, que je mets unmoment à comprendre qu’il s’agit d’une salle debains.
Je m’assieds sur un tabouret et j’essaie dereprendre ma respiration. Un grand miroir semblem’attirer à lui. Je me lève, me mets devant et, unpeu comme si une main invisible m’avait asséné uncoup à la tête, je m’effondre sur le sol…
 
LE LENDEMAIN
Quelle belle journée cela va être !
Je me réjouis déjà à l’idée d’aller à la mer, monamie, ma source de vie, comme je l’appelle souvent.
Rhani doit encore dormir. J’étends ma main avantde me tourner pour sentir sa présence mais je suissurprise par le vide. Est-il possible qu’il soit déjàréveillé à cette heure-là, un week-end ? Il ne doit pasêtre plus de 7 heures. Peut-être s’est-il senti mal ?
Complètement réveillée à cette idée, et soudainpeu rassurée, je me lève d’un bond du lit simoelleux quelques secondes auparavant et pars àsa recherche. L’horloge murale m’indique 6 h 45et l’inquiétude s’intensifie. Il n’est pas du tout dansson habitude d’être debout si tôt.
 
Ni dans la cuisine ni dans le salon. Je l’aperçois surla terrasse du balcon en train de fumer, ou plutôtde vapoter, dans une énième tentative d’arrêter lacigarette. Je m’approche doucement de lui et luicaresse le dos ; il frissonne et cela me surprend un peu.
 
— Désolée, je ne voulais pas te faire peur. Qu’est-cequi t’a pris de te lever si tôt ? Tu ne te sens pas bien ?
— Si je me sens bien ? Tu vas bien, toi ?
— Heu… Oui. Pourquoi ce ne serait pas le cas ?Tu as mal digéré ce qu’on a mangé hier au dîner ?
— Lilya ?
— Oui ?
— C’est toi ?
— Bien sûr que c’est moi. Qu’est-ce qui te prend ?
— Tu ne te souviens de rien ? Tu es sérieuse ?
— Me souvenir de quoi exactement ?
— Tu ne te rappelles pas avoir crié cette nuit puist’être réveillée vers 3 heures du matin ?
— Crié ? J’ai peut-être fait un cauchemar. Maisje ne me suis pas réveillée. Je m’en serais souvenusi c’était le cas.
— Si. Tu t’es réveillée. Mais tu ne m’as pas reconnu outu as pris peur. Je ne sais pas trop. Cela s’est passé si vite.
— Qu’est-ce qui s’est passé si vite ?
 
Je ne vois absolument pas de quoi Rhani esten train de parler. Et lui, qui n’est pas du genreà être facilement impressionné ou inquiet, a l’airtotalement ébranlé. Sa seule manière de me regarderà cet instant précis le confirme amplement.
Il continue son récit…
— Tu as poussé un hurlement, non, des hurlements,comme si on te torturait. Réveillé en sursaut, et assezpaniqué je dois dire, j’ai essayé de te tirer de ce quisemblait être un cauchemar horrible. Tu as ouvert lesyeux… C’était bizarre. On aurait dit que c’était toimais en même temps, pas toi. D’ailleurs, je t’ai parléà plusieurs reprises, t’ai appelée par ton prénom maistu ne me répondais pas.
— J’étais encore peut-être en plein rêve. Tu saisque je rêve beaucoup…
— Je sais. Et j’ai l’habitude, même, de t’observerparfois pendant ton sommeil. On dirait que tuvis tes rêves dans une réalité grandeur nature.Mais là, c’était autre chose. J’avais l’impressionque c’était une autre personne que j’avais devantmoi.
— …
— Puis, à un moment, tu t’es levée et tu espartie en courant dans la salle de bains. Quelquesminutes après, j’ai entendu un bruit et, en ouvrantla porte, je t’ai trouvée par terre, évanouie. Tu tesouviens de cela au moins ?
— Non…
 
Au fur et à mesure que les mots sortent de sabouche, je sens un nœud se former dans monventre. Tout ceci est invraisemblable. La dernièrechose dont je me souvienne est que nous étionsensemble dans le même lit, dans les bras l’un del’autre et que nous nous sommes endormis.
 
— Je t’ai trouvée inerte au milieu de la salle debains. J’ai même pensé que tu avais fait une sortede crise cardiaque et suis allé jusqu’à vérifier si tonpouls battait encore. Je t’ai portée jusqu’au lit. Puisje suis resté deux heures à tes côtés. Je n’ai pas pufermer l’œil et suis venu ici quand j’ai senti que tut’étais profondément endormie.
— Je… Je ne sais pas… Je ne me souviens pas de toutça... Cela ne m’était jamais arrivé. Du moins, je crois…
— En tout cas, jamais depuis que l’on se connaît. Ça,je peux te l’affirmer. On n’oublie pas ce genre de choses.
— Ne t’inquiète pas. Je vais bien, comme tu le vois !C’était sûrement un cauchemar terrible. C’est tout !
 
En disant cela, je lui souris pour lui montrer queje suis en pleine forme et pour faire disparaître cetteétrange sensation que quelque chose d’horribleplane sur nous. Je m’amuse à faire un tour surmoi-même et à le forcer à se lever de sa chaise alorsque le clair-obscur de l’aube se dégage. Il me souritet je me dis, pour la cent millième fois depuis quel’on se connaît, que j’adore le voir me sourire ainsi.
 
Soudain, j’ai l’impression que ses yeux sont bloquéssur mon cou. Et le voile d’inquiétude revient.
— Qu’est-ce que tu as au cou ?
— Pardon ?
Rhani me prend la main et m’emmène vers le miroirle plus proche. Derrière moi, le reflet de la glace merenvoie la tête de quelqu’un qui n’a pas fermé l’œil dela nuit et qui fixe un point précis. Je suis son regardet je vois ce qui le perturbe. Sur mon cou, des tracesde doigts bien dessinées forment une sorte de collierassez glauque. On dirait un tatouage apposé à vif surune peau délicate qui le rejète.
Je reste sans voix, moi qui ai du mal à tenir malangue. Ces marques sont si nettes, si rouges,qu’elles me donnent l’impression que nous nesommes pas seuls, Rhani et moi, et qu’une présencemalsaine s’immisce entre nous.
Une présence aux doigts effrayants. À la puissancemaléfique. L’air se raréfie et ma respiration devientde plus en plus difficile. Je porte la main à moncou comme pour tenter d’effacer ces rougeursbrûlantes, comme si je pouvais les enlever d’ungeste.
— Je…
— Tu n’avais pas cela quand je t’ai mise au lit à3 heures. J’en suis certain… Et ce n’est pas moi,j’espère que tu le sais.
— Oui, bien sûr. Je ne pense pas que tu aiesessayé de m’étrangler pendant mon sommeil.
— Alors qu’est-ce que c’est que ça ?
— Je ne sais pas… Je me suis cognée à quelquechose en tombant dans la salle de bains ?
— Lilya, on dirait des doigts !
— On dirait… Mais ça peut être n’importe quoi.
— Ah bon. Comme quoi ?
— … Je ne sais pas… Voilà.
 
Je me tourne vers lui n’en pouvant plus de nousparler par glace interposée, et, surtout, ne voulantplus regarder ces marques bizarres.
— Écoute, je ne sais pas. Je fais peut-être une réactionallergique à quelque chose que nous avons mangé hier.J’ai toujours été sensible à toute sorte d’aliments…
— Une allergie qui entraînerait des marques dedoigts ?
— Rhani, tu m’en demandes trop ! Je n’en sais pasplus que toi. D’ailleurs, tu as l’air d’en savoir plus longque moi sur ce qui s’est passé cette nuit. Donc, je tepromets que je vais aller voir un médecin en début desemaine pour essayer d’éclaircir cela. Ça te va ?
— Tu me le promets ?
— Juré !
Tout ce qu’il veut. Je suis prête à promettre toutce qu’il veut pourvu qu’il arrête de faire cette têteet que cette ambiance, très lourde, disparaisse.C’est tout ce que je souhaite. Bien sûr, je suis unpeu inquiète mais il me semble que Rhani l’estbeaucoup trop. C’est sûrement une énième allergieà je ne sais quel ingrédient que j’ai ingéré lors dudîner au restaurant ou même pendant le déjeuner.
 
J’étais loin de me douter que cette nuit d’octobreallait marquer le début d’un long voyage dansune histoire que je ne connaissais pas, que je nesoupçonnais même pas. Une histoire qui allait venir àmoi comme un appel au secours, d’une voix d’outre-tombe, qui se serait perdue dans les couloirs du temps.
 
Novembre 2019
 
Pas d’allergie alimentaire.
Pas d’intolérance cutanée à un produit quej’aurais appliqué.
Pas de problème de somnambulisme.
Le diagnostic est tombé. Ces résultats négatifssont censés me rassurer mais c’est loin d’être le cas.Si la médecine ne peut pas expliquer ce qui m’estarrivé cette nuit d’octobre, comment éclaircir cemystère ?
 
Certes, les marques ont disparu le jour même.Vers midi, il n’y avait plus aucune trace sur moncou. Rhani est encore plus perplexe que moi face àce phénomène pour le moins étrange.
Malgré cela, j’ai tenu ma promesse et je suispartie dès le lundi matin faire tous les examensnécessaires. Le médecin, recommandé par Louay, mon frère, lui-même cardiologue, m’a écoutéependant de longues minutes. Attentif à mespropos, sans jamais hausser un sourcil, mêmependant l’épisode du miroir, il a fini par meprescrire une quantité impressionnante d’analyseset d’examens biologiques à faire, de la numérationde la formule sanguine à la recherche de troublesglycémiques ainsi qu’une hospitalisation pour destests notamment une polysomnographie pourdéterminer les rythmes, respiratoire et cardiaque, unélectroencéphalogramme, un électromyogrammedes muscles des bras ou des jambes durant tous lesstades du sommeil.
 
Rien !
Le médecin a fini par conclure que c’était uneforme de réaction spontanée de mon corps à untraumatisme vécu dans mon cauchemar commeréel. Cela paraissait tiré par les cheveux mais je mesuis dit que le corps avait parfois des mécanismesinconnus. Cela me « parlait » dans la mesure oùj’étais particulièrement sensible, dans ma chair, àtoutes sortes de phénomènes.
Énergies négatives, sensations de déjà-vu,pressentiment très fort… Mes parents avaientl’habitude de me qualifier de «  chat sauvage  »tellement mon instinct de survie était à fleur depeau. Enfant, je pouvais tomber malade des jours durant, juste après avoir été amenée à être troplongtemps en présence de ce que ma mère appelait«  les mauvaises ondes  » ; comprenez des personnesdont la toxicité m’était trop intolérable.
 
Ce diagnostic est loin d’être partagé par Louayavec qui je prends un brunch ce dimanche.
— Un traumatisme que tu aurais vécu dans tonsommeil ? Il a vraiment dit ça, Hamid ?
— Oui. Tu n’as pas l’air convaincu. C’est lemoins qu’on puisse dire.
— Non. Je me dis qu’il y a sûrement uneexplication plus rationnelle que le fait que toncorps ait compris un rêve comme étant une réalitéet qu’il ait « fabriqué » des ecchymoses sans raison.
— Eh bien, apparemment, la rationalité a passéson tour. Et ne me dis pas de refaire d’autres analysesou de subir des examens complémentaires. Jen’approcherai plus un hôpital ou ce qui ressemblede près ou de loin à un établissement médical.
— O.K., O.K. … De toute façon, quoi que cesoit, ça a disparu. C’est l’essentiel. Pour l’instant…
— Bon, parlons d’autre chose car je sens quecette histoire me pèse sur les nerfs. Et Rhani estencore plus inquiet que moi.
— Comment va-t-il ? Et comment ça va vous deux ?
— Ça va…
— Et en un peu plus de deux mots ?
— Ne joue pas au grand frère, s’il te plaît. Je terappelle que tu n’as que deux ans de plus que moiet que, par bien des aspects, je suis beaucoup plusmature que tu ne l’as jamais été.
 
Louay éclate de rire devant mon faux air fâché.J’adore notre complicité même si je sens, je sais, qu’il necomprend pas bien, voire pas du tout, mes choix de vie.
— Drapeau blanc ! Je te jure que c’est unequestion tout ce qu’il y a de plus innocente.
— Tu veux dire que tu ne vas pas me redemanderpourquoi est-ce que je n’ai pas déjà une bague audoigt et au moins un enfant en route ?
— … Bon, elle n’était pas si innocente que cela, jete l’accorde. Mais, pour ma défense, j’ai l’impressionque tu t’entends plutôt bien avec Rhani. Et il a l’aird’être un bon gars qui cherche à avoir une relationdurable et une famille peut-être. Donc…
— Donc, ça ne te regarde pas et c’est mieux ainsi.Est-ce que je m’immisce dans ta vie avec Hiba, moi ?
— Hiba et moi sommes mariés depuis huit ans et,je te le rappelle, puisque tu sembles l’oublier, que tuas un neveu et une nièce qui peuvent l’attester.
— Au fait, comment vont-ils ?
— Zeyn prend son rôle de grand frère très àcœur et Soraya, du haut de ses cinq ans, le fait toutde même tourner en bourrique. L’histoire aime àse répéter !
Devant la mine déconfite de mon frère, c’est àmon tour de lâcher un grand rire. Je nous revoisà sept et cinq ans en train de faire les fous devantles mines consternées de mes parents. C’étaittoujours lui, l’aîné, qui subissait les remontrancessans jamais me dénoncer alors que, bien souvent,c’était à la suite de l’une de mes brillantes idées quenous commettions les bêtises les plus mémorables.Autrement dit, celles qui faisaient le plus de dégâts.
Avec l’âge, et malgré des avis très différents, nousavons toujours mis un point d’honneur à garderun lien continu. Les brunchs mensuels en tête-à-tête en font partie. Et que ce soit lui ou moi, nousne les raterions pour rien au monde.
 
Derrière le volant de ma voiture, un peu plustard, je ne peux m’empêcher de repenser à notreéchange ; non à la partie concernant mon état desanté mais à ma relation avec Rhani.
 
Notre rencontre n’a pas vraiment été ce que l’onpourrait qualifier de coup de foudre. Du moins, pasde mon côté. Nous avions fait connaissance lors d’unesoirée chez des amis communs ; un dîner au coursduquel nous avions pas mal bavardé à propos de toutet de rien, de la politique nationale à la conditionde la femme au Maroc et ailleurs en passant par lescouvertures médiatiques des scandales financiers.
Au fur et à mesure, nous nous sommes rapprochéstrès naturellement et avec une fluidité qui m’a, audébut de notre relation, un peu inquiétée puis àlaquelle j’ai succombé. On aurait dit que nousnous connaissions depuis longtemps. Deux âmesqui se seraient dit à un moment donné « Hé, je teretrouve enfin ! Cela faisait longtemps ».
 
Cet accord s’est aussi, et surtout, fait ressentirdans nos rapprochements physiques. Le moindreeffleurement, chaque petite caresse, le plus infimegeste me mettait en émoi. Je m’incendiais sousses mains ; ses baisers m’embrasaient les sens etm’enflammaient la peau. Chaque infime partie demon corps y était sensible. Cette alchimie nousa surpris autant l’un que l’autre. Moi, parce queje n’avais jamais connu rien de tel jusqu’ici. Lui,car il était troublé, et sûrement un peu flatté, deprovoquer cette incandescence.
 
Trois ans après notre rencontre, cette sensationn’a pas diminué d’un iota. Il n’est même pasnécessaire qu’il me touche pour que je sois émue.Le simple fait de ressentir son regard sur moi mefait frissonner. Être dans ses bras m’enveloppecomme dans un cocon, une bulle embrumée danslaquelle je me sens coupée de tout et de tous.
Notre bulle…
Je souris à cette évocation et je prends, presquesans m’en rendre compte, le chemin pour aller chezRhani. Puis je me souviens qu’il est en déplacementprofessionnel et, déçue, je fais demi-tour.
Je ne veux pas penser à ce qu’a dit Louay.Tout va bien entre Rhani et moi. Nous sommesheureux ainsi et aucun de nous ne ressent le besoinde se conformer à un quelconque engagementmatrimonial. Du moins, c’est ce que je me répètecomme un mantra…
 
Le lendemain, il est 8 h 30 quand je me dirigevers mon bureau au journal. Je dois encore bouclerdeux articles à rendre avant la fin de la journée sansoublier la conférence de rédaction qui démarredans moins de trente minutes.
Ma tasse de café à la main, je salue rapidementen passant Zineb, en espérant échapper au compte-rendu de son week-end. Non seulement je n’ai pasle temps mais je ne suis pas vraiment d’humeur àécouter un récit parsemé de « Rien ne vaut la joied’être mariée » ou encore « Je plains ces pauvrescélibataires qui doivent vivre seules ». Zineb estainsi ; une sorte de témoin de Jéhovah de la sacrosainte institution du mariage. Sait-elle que, toutcomme ces militants intrusifs, elle en est parfoisl’épouvantail à force de phrases toutes faites etde jugements de valeurs, quand ils ne touchent pas les personnes ? Je ne pense pas. Elle ne s’estsûrement jamais posé cette question. Cela doit êtrebien reposant de voir le monde coupé en deux, lesindividus bons, purs et justes d’un côté et ceux quisont méchants, mauvais et égarés de l’autre… Oupas ! J’aime trop les nuances et les aspérités pouradhérer à ce raisonnement.
 
À mon poste de travail, j’ai à peine le tempsde passer en revue quelques articles de pressenationaux et internationaux avant la conférence.
À 9 heures précises, toute l’équipe de rédactionse dirige vers la salle de réunion où est déjà installéNasser, le rédacteur en chef. La cinquantaine, unelongue expérience en presse écrite et dans l’audiovisuelà son actif, il a cofondé ce journal hebdomadaire,malicieusement nommé Un pavé dans la mare , il ya cinq années, avec un ancien collègue. Et il y mettoute son énergie. Ce qui est assez impressionnant carNasser est un hyperactif qui dort peu. Nous avonsappris à le connaître et à reconnaître cette facette desa personnalité ; il n’y a donc pas plus de surprise dedécouvrir, dans nos boîtes de réception, ses messagesenvoyés à 3 heures du matin que d’autres à 11 heures.
 
Je dois dire que son engagement est contagieuxet qu’il a cette qualité de savoir fédérer son équipe,malgré des tempéraments totalement différents. Il ne perd d’ailleurs pas une minute pour nousmettre dans le bain.
 
— Tout le monde est bien installé ? Super. Bon,j’ai déjà pensé à quelques sujets pour cette semaine.
— Comme d’habitude, quoi !, le taquine Zinebavant de poursuivre. J’imagine que tu ne t’es mêmepas reposé. C’est important de passer du tempsavec ta femme et tes enfants, tu sais ?
— C’est gentil de t’inquiéter pour ma vie de famille,Zineb. Mais, ça va. Donc… Je pense que l’on pourraitfaire un focus sur les mouvements de contestationdans le monde. Liban, Chili, Algérie, Irak, HongKong, Équateur, France, Bolivie, Guinée… Tous cespeuples ne manifestent pas pour les mêmes raisonsmais qu’est-ce cela dit dans cette conjoncture actuelle ?Thibault, tu crois que tu peux travailler dessus ?
— Oui, sans problème, répond ce dernier enprenant des notes. On peut même y ajouter leMaroc avec le Hirak et le boycott, même si cela nese passe pas maintenant ?

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