Prophétie, malédiction, et autres énigmes
167 pages
Français

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Description


Au travers des dix nouvelles de ce recueil, Gilles Milo-Vacéri vous propose une échappée dans ses univers. Des voyages passionnants en divers endroits du globe, et aussi en différentes époques. Légendes, récits fantastiques, enquêtes policières, secrets ou mystères du passé, le fil conducteur de ces textes est noir.



Une ambiance sombre et parfois surnaturelle, qui va bien à la plume de l’auteur qui, avec méthode et talent, met tout en place pour vous faire frissonner, de peur évidemment, mais pas seulement. Parce que la découverte de ces histoires, qu’on peut dire extraordinaires, c’est aussi du plaisir de lecture qu’il partage avec vous.

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 18
EAN13 9782374537795
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0052€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

PRÉSENTATION
Au travers des dix nouvelles de ce recueil, Gilles Milo-Vacéri vous propose une échappée dans ses univers. Des voyages passionnants en divers endroits du globe, et aussi en différentes époques. Légendes, récits fantastiques, enquêtes policières, secrets ou mystères du passé, le fil conducteur de ces textes est noir.
Une ambiance sombre et parfois surnaturelle, qui va bien à la plume de l’auteur qui, avec méthode et talent, met tout en place pour vous faire frissonner, de peur évidemment, mais pas seulement. Parce que la découverte de ces histoires, qu’on peut dire extraordinaires, c’est aussi du plaisir de lecture qu’il partage avec vous.


Gilles Milo-Vacéri a une vie bien remplie. Après des études de droit, il vit pendant quelques années de multiples aventures au sein de l’armée puis entame une série de voyages sur plusieurs continents afin de découvrir d’autres cultures. C’est un auteur protéiforme, explorant sans cesse de nouveaux territoires. Le polar ou le thriller, le roman d’aventures inscrit dans l’Histoire ancienne ou plus contemporaine, les récits teintés de fantastique, se sont imposés à lui en libérant complètement sa plume de toutes contraintes et révélant un imaginaire sans limites. Au-delà d’une trame souvent véridique, le suspense et les intrigues s’imposent dans ses romans, apportant une griffe particulière à ses publications. Un pied dans la réalité, l’autre dans un univers étrange où tout peut devenir possible, Gilles Milo-Vacéri surprend ses lecteurs avec des textes au réalisme angoissant. Il aime conserver un lien étroit et permanent avec son lectorat, lors de rencontres dédicaces ou grâce à sa présence sur les réseaux sociaux et son blog officiel qu’il anime très activement.

Blog officiel - Facebook - Twitter
PROPHÉTIE, MALÉDICTION, ET AUTRES ÉNIGMES
Recueil de nouvelles
Gilles MILO-VACÉRI
LES ÉDITIONS DU 38
PRÉFACE
Il y a chez Gilles Milo-Vacéri une formidable capacité de travail que j’ai toujours admirée. Depuis qu’il est venu nous rejoindre au 38, il n’a cessé de me surprendre par son engagement dans l’écriture, et son talent dans la composition d’un texte bien construit, quitte à y passer des jours et des nuits, jusqu’au final prêt à être enfin présenté au public.
Il distille toujours dans ses romans quelques bribes de lui-même, que ses lecteurs se plaisent à dénicher au fil de leurs lectures, et développe ses histoires avec un grand sens de la mise en scène. Une écriture cinématographique en somme, qu’on imagine sans peine sur grand écran.
Une autre de ses qualités, c’est d’être entièrement dévoué à ses lecteurs. Il ne compte pas son temps dans ses échanges avec eux, et fait preuve d’une disponibilité hors normes, pour leur plus grand plaisir, il faut bien l’avouer. La fidélité de son lectorat à chaque nouvelle sortie nous est un grand bonheur, à lui et à moi. C’est incontestablement une fierté de voir l’attachement de ses « fans » qui le suivent de roman en roman, et partagent leurs lectures avec beaucoup d’enthousiasme.
Ce travailleur acharné fait fi des modes qui peuvent traverser les genres littéraires, et conserve son style personnel en nous offrant de véritables page-turner dans lesquels il s’attache toujours à développer des thèmes qui lui sont chers. Dans la série best-seller Les enquêtes du commandant Gabriel Gerfaut , le commandant Gerfaut, qui est l’alter ego de papier de Gilles, porte les mêmes valeurs que son créateur, celles qui ont construit sa personnalité : honneur, fidélité, tolérance, sincérité. Si l’auteur se cache modestement derrière ses mots, il se dévoile avec Gabriel Gerfaut, qui peut vous permettre, à vous ses lecteurs, de mieux cerner l’homme extraordinaire qu’est Gilles Milo-Vacéri.
Ce recueil de nouvelles, construit autour de textes anciens qui ont été retravaillés pour l’occasion, se veut une récréation dans une œuvre qui commence à prendre une belle importance, et je pense sincèrement qu’il était de mon devoir de ne pas priver les lecteurs de la découverte de ces petits bijoux de textes, qui pour la plupart ont été à l’origine de l’épanouissement et de l’évolution de la carrière de l’écrivain.
Je ne doute pas que vous prendrez bien du plaisir à la lecture de ces nouvelles qui vont vous emporter dans l’univers de Gilles, et vous convaincre de lire ses romans si vous ne les connaissez pas, ou vous conforter dans votre choix de continuer à le suivre si vous êtes déjà de ses lecteurs.

Anita BERCHENKO
Juin 2020
PRÉAMBULE
Il y a quelque temps, en faisant du classement dans un disque dur où je sauvegarde mes archives, je suis retombé sur des écrits qui dataient de mes débuts. Imaginez mon émotion ! Je les ai relus avec un petit sourire — et beaucoup de bienveillance !
Pourtant, il y avait de la matière et avec l’expérience acquise, je peux même vous dire que deux ou trois scénarios auraient mérité une reprise sous forme de roman. Cela dit, je ne l’ai pas fait, préférant laisser ces textes à leur place première, pour ce qu’ils représentaient dans mon parcours et leur valeur sentimentale à mes yeux.
J’en ai parlé à Anita, mon éditrice, et elle a tout de suite été séduite par l’idée d’en faire un recueil. Encore une fois, je la remercie, car elle fait toujours preuve d’ouverture d’esprit et d’écoute, en me soutenant dans tout ce que j’entreprends et dans ce projet en particulier. Ce recueil est donc composé de quelques-unes des nouvelles que j’ai exhumées, bien sûr en les réécrivant et en y ajoutant simplement ma griffe actuelle. Cependant, j’ai conservé les scénarios, les personnages, les intrigues, les lieux et même les dates, sans rien modifier de mes idées de l’époque. Ce sont donc des textes de 2011 et 2012, réécrits avec ma plume de 2020. Et si le fond est rigoureusement identique, ça change tout dans la forme.
Vous retrouverez tous les genres qui sont devenus le principal de ma production actuelle. Vous l’avez compris, les thrillers, les polars, l’historique, l’aventure sont à l’honneur et ceux qui me suivent depuis mes débuts seront sans doute surpris de me retrouver dans l’exercice, ô combien difficile, du texte court.
Cher lecteur, je vous souhaite de passer un bon moment et d’avoir autant de plaisir de lecture que j’ai eu à les écrire autrefois et encore plus à les réécrire aujourd’hui.

Gilles MILO-VACERI
À Rouen, le 28 janvier 2020
LE GALET ROUGE DU LIAMONE
Sur le bateau qui m’emmenait en Corse, j’étais loin de me douter des aventures qui m’attendaient. Je n’avais que dix ans et je voyageais seul, car mes parents m’envoyaient toujours en vacances chez Papé et Mamé, à Casaglione, un petit village au-dessus d’Ajaccio. Je vivais le reste du temps à Marseille, dans un quartier où il n’y avait pas de place pour les rêves d’enfant.
Là-bas, je retrouvais mes complices, Filippu et Natale, qui étaient aussi et surtout mes cousins. J’avais beau être chétif, malingre et avoir une santé déplorable, sans mentir, j’étais le plus courageux des trois. Ma tignasse était aussi brune que la leur, mais j’avais les yeux bleus et la peau beaucoup plus pâle.
J’avais hâte d’arriver et de tous les retrouver. Tout à l’heure, Papé serait là, à m’attendre au débarcadère puis on prendrait sa voiture pour franchir les trente kilomètres qui nous séparaient encore du paradis.

*

À la descente du bateau, personne !
Je posai mon maigre bagage sur le quai et j’attendis. Je regardais les autres s’en aller, après des retrouvailles où la joie se cachait derrière une pudeur typiquement insulaire, mais toujours aucune trace de mon grand-père. Le quai était maintenant désert et il n’y avait plus aucune âme vivante à l’horizon en dehors des mouettes et des marins à la mine inquiétante. Même pas peur ! Enfin, si, un peu…
Bien que le soleil se couche assez tôt, tout me semblait plus beau que sur le continent, même le ciel avait un bleu différent. Alors, j’oubliais le reste, même les frayeurs. Quand on me tapa sur l’épaule, je sursautai et, en me retournant, je le vis, égal à lui-même. Papé était un géant aux cheveux gris et à la barbe toute blanche, un regard bleu turquoise qui transperçait et découvrait toujours la vérité, même quand j’inventais mes meilleurs mensonges.
Tout habillé de noir, il avait son éternelle pipe à la bouche. Je lui sautai au cou, alors qu’ordinairement, je n’étais pas un adepte des effusions. Avec lui, c’était différent, je savais qu’il m’aimait pour de vrai ! Il se contenta de m’ébouriffer les cheveux, sans prononcer un seul mot, puis il me fixa, jugeant ma maigreur avec un juron prononcé en corse et me montra la 2CV fourgonnette dans laquelle je m’empressai d’embarquer.
L’engin grinçait de partout, était très bruyant et sentait un peu l’essence. Finalement, c’était sans importance. J’étais assis à côté de mon grand-père et c’était déjà un grand bonheur. Papé ne décrochait jamais un mot jusqu’à l’arrivée. Quant à moi, je me noyais dans la beauté des paysages qui défilaient. Avant d’arriver au passage du col de San Bastiano, ça grimpait ferme et je me régalais par avance de la vue imprenable. Comme on y voyait souvent des paysans, accompagnés d’un âne, je lançais les paris à qui arriverait le premier au col, la 2CV à bout de souffle ou l’âne ? Et comme ce valeureux animal l’emportait systématiquement, mon grand-père serrait les lèvres, singeant une fausse colère, pour ne pas rire devant ma joie et mes cris de vainqueur. Cela dit, j’avais le triomphe modeste !
Ensuite, il y avait la descente, inquiétante, dans laquelle j’avais peur de voir la 2CV exploser en pièces détachées ou perdre une roue, avant l’arrivée en fanfare à coups de klaxon presque aphones dans le village. La ferme était là et Mamé m’attendait, impatiente de me retrouver. À chaque fois, c’était pareil. Si Papé était peu démonstratif, ma grand-mère débordait de tendresse et n’en finissait pas de me serrer dans ses bras, de me couvrir de baisers et j’adorais ça. Elle m’examinait sous toutes les coutures, comme s’il pouvait me manquer un bras ou une jambe ! Une fois l’inspection terminée, elle m’installait devant un bol de chocolat chaud avec des gâteaux qui n’attendaient que moi. Ce rituel valait son pesant d’or, je vous le dis !
Quelle joie de voir ses bras tendus, son grand sourire et de sentir son doux parfum que je n’ai jamais oublié. Elle sentait bon la Corse, l’amour et la tendresse, les senteurs magiques du maquis, de la liberté, de l’enfance épanouie et tous ces souvenirs qui vous font chaud au cœur quand vous y repensez.
Bien entendu, Filippu et Natale n’étaient jamais bien loin et ce n’étaient que hurlements de sioux et larmes de joie pour nos retrouvailles.
Comme le bonheur était simple en ces temps passés…
Ah oui ! Je ne vous l’ai pas expliqué…
Je m’appelle Fabrice et à Casaglione et à la ferme, ça se transformait en Fabriziu, pour ma plus grande fierté. C’était bien là tout le bonheur de mon enfance. À chaque période de vacances, je devenais un vrai Corse, comme Papé et Mamé. Au fond de moi, ce prénom sonnait comme une profonde métamorphose, la sacralisation d’un lien ancestral qui me rattachait à un clan et à ma famille.

*

Le soir, au cours du repas, l’expression gaver les oies prenait tout son sens ! Je tentais d’échapper à Mamé, qui me trouvait trop maigrichon et me resservait au moins deux fois chaque plat. Qui pouvait résister à la coppa maison, à son prisuttu ou encore à ces grandes assiettes d’aziminu que je dévorais ? Quand arrivait le figatellu, accompagné de pulenda cuite sur des feuilles de châtaignier, je n’avais plus faim et pourtant, je n’en laissais pas une miette. Puis elle me mettait devant les yeux le brocciu que j’avalais sur de grosses tartines. Que dire du pastizzu de Mamé, dont je m’empiffrais sans honte ? Vous l’avez compris, c’était toujours un repas de roi et le roi, c’était moi tout seul, au détriment de mes cousins, qui ne se plaignaient jamais.
Après ce festin, venait le moment que j’attendais impatiemment. On se réunissait devant la cheminée où Mamé faisait griller des poignées de châtaignes. Il ne faisait pas trop froid, je n’avais plus faim, mais pour rien au monde, je n’aurais renoncé à ces instants. On n’était éclairés que par le feu qui crépitait dans l’âtre, car Papé n’allumait presque jamais et cela donnait une atmosphère propice à écouter quasi religieusement les histoires qu’il nous racontait. Bien sûr, il n’y avait pas la télévision et pour moi, qui étais féru de dessins animés, elle ne manquait pas.
Pendant qu’on décortiquait les châtaignes, Papé venait s’asseoir sur son fauteuil préféré en nous couvant du regard. Toujours silencieux, il préparait sa pipe en la bourrant d’un tabac qui sentait le miel. Ça aussi, je ne l’ai pas oublié. Après quelques bouffées ponctuées de nos cris d’oisillons affamés, il nous fixait tous les trois pour nous faire taire et, croyez-moi, un seul regard suffisait, puis il racontait une histoire. Ce n’était jamais la même, car mon grand-père connaissait toutes les légendes et les contes de notre Corse natale. Alors, le silence s’installait et seul le feu osait le rompre en crépitant de temps en temps.
— Je vais vous conter l’histoire du fleuve Liamone… annonça-t-il, avec un grand sérieux.
Mes cousins et moi, nous étions assis à ses pieds, le regard fixé sur lui, la bouche un peu ouverte et déjà des étoiles plein les yeux. À cet instant, le monde autour de nous n’existait plus et, nos esprits voyageaient vers d’autres horizons, bercés par sa voix chaude et son accent inimitable.
— Il y a très longtemps, le fleuve Liamone est né sur le mont Cimatella. Ce n’était qu’un petit ruisseau comme ses frères, Golo et Tavignano. Ensemble, ils décidèrent de faire une course à celui qui rejoindrait la mer en premier. Ses deux jeunes frères prirent de l’avance, alors que Liamone, tranquille et paresseux, se promenait de vallées en collines.
Il marqua une pause et, tout à coup, sa voix changea pour mieux souligner la magie du conte.
— Et soudain… Satan est arrivé !
À ces mots, mes cousins ne purent retenir un cri d’effroi. Mamé avait un petit sourire et grignotait les dernières châtaignes.
— Satan pense toujours à remplir d’âmes son enfer, alors il a proposé au fleuve de lui faire gagner la course en échange d’un service. Liamone, tête en l’air, ne fit pas attention à ce que le diable lui demandait et il accepta le marché. Bien entendu, il arriva le premier et se jeta dans la Méditerranée avec la joie d’avoir vaincu ses deux frères.
Nous, on marqua notre désapprobation en fronçant les sourcils.
— Mais Satan l’attendait et lui rappela sa promesse. Dorénavant, chaque année, il devrait offrir une âme au diable, pour honorer le pacte. Depuis, Liamone est le fleuve le plus redoutable et il faut toujours s’en méfier, car il respecte sa parole.
Le silence retomba sur cette terrible histoire. Je constatai que mes deux cousins frissonnaient de peur. En tant que chef de la troupe, je jouai les fanfarons. Moi, je n’avais peur de rien.
— Papé, où est-il ce fleuve ? demandai-je, innocemment.
— Il coule au nord d’ici, à cinq kilomètres environ, répondit-il, en me fixant droit dans les yeux.
Puis il ajouta sur un ton ferme qui ne souffrait aucune réplique.
— Je t’interdis d’y aller.
Il n’avait pas besoin de hausser la voix pour se faire obéir. Rien que son regard aussi chaleureux que la banquise polaire suffisait à calmer les ardeurs de mes cousins. D’ailleurs, ils prirent l’interdiction qui m’avait été adressée pour eux et répondirent en chœur.
— Oui, Babone, c’est promis !
Quant à moi, mon esprit aventureux pensait déjà à aller vérifier si Satan y rôdait encore. Mon grand-père me connaissait bien, car il ajouta avec plus d’autorité.
— Attention, Fabriziu ! tonna Papé. En plus, il y a des lacs, des étangs et des mares qui sont hantés par la Streia Rusalia. On reconnaît facilement cette sorcière. On ne voit jamais son visage dissimulé par sa capuche et elle porte un corbeau sur l’épaule.
Mes cousins poussèrent un second cri d’horreur et moi, toujours serein, j’attendis la suite.
— Elle entraîne au fond des eaux les petits garçons désobéissants ! conclut mon grand-père, en agitant son index tout raide, à mon attention.
Je ne répondis pas, car je savais qu’il devinerait aussitôt que je mentais et c’est vraiment pas beau de mentir à son Papé.

*

Ce soir-là, je refusai de jouer avec mes cousins, prétextant une grande fatigue due à mon voyage en bateau. Pour vous dire la vérité, j’avais un plan et je m’étais vite endormi sous mon édredon de plumes. Mes rêves furent peuplés d’aventures mystérieuses et interdites.
À l’aube, avant même que mon grand-père ne soit debout, je me précipitai dans la cuisine où je chapardai quelques canistrelli dans la réserve de Mamé. Je préférais ceux au citron et les autres, parsemés de raisins secs. Je remplis une gourde d’eau bien fraîche et me voilà parti aux aurores, tout droit vers le nord, bravant l’interdit de Papé et fort d’une logique toute simple : les légendes et les contes n’existent pas. Ils sont écrits pour faire peur aux enfants. Tous, sauf moi !

*

Marchant longtemps, sans doute pendant des heures, je m’étais vite perdu et enfin, au détour d’un bois où je m’enivrais des parfums du maquis corse, j’arrivai à une trouée, ceinte de rochers et occupée par une très grande mare à l’eau noire et inquiétante. Je restai là à observer, n’osant surtout pas m’en approcher. Tout à coup, en regardant le soleil proche de l’horizon, je compris que j’avais marché toute la journée et que je n’avais pas vu le temps passer ! Papé serait furieux. Je craignais déjà sa colère et ce que j’allais prendre en rentrant. Et si le soleil se couchait, ça voulait aussi dire que la nuit allait tomber ! Mais, n’étais-je pas le plus courageux ?
Pétrifié, je chassai vite cette évidence de ma tête. Pour le moment, j’attendais là que quelque chose d’étrange ou de mystérieux veuille bien se produire. Les rochers me semblaient autant de monstres dans la pénombre, prêts à se jeter sur moi pour me dévorer tout cru. D’ailleurs, en parlant de dévorer… les gâteaux secs de Mamé n’étaient plus qu’un lointain souvenir et j’avais une faim de loup. Euh… non ! On ne parle pas de loup dans de telles circonstances. Pauvre de moi !
Je ne savais plus quoi faire. Devais-je rentrer, rester, prolonger mon expédition ? Affronter le courroux de Papé serait aussi compliqué que la honte d’avoir causé l’inquiétude de Mamé. En plus, marcher de nuit pouvait devenir dangereux. Bien sûr, mon grand-père n’avait jamais levé la main sur moi. Et d’un autre côté, je n’étais jamais parti non plus toute une journée sans lui dire où j’allais… et si je devais passer la nuit ici…
La peur de sa colère fut plus forte que celle des ténèbres. Perplexe, je pris place sur un rocher. Pour mieux réfléchir et faire le bon choix, je commençai à jeter distraitement des cailloux dans l’eau. Peu à peu, l’obscurité m’enveloppa, apportant son cortège d’angoisses et repoussant d’autant plus ma prise de décision. Heureusement, cette nuit-là, une lune pleine se leva.

*

Pour me donner du courage, je chantonnais. Soudain, une main se posa sur mon épaule !
Je vous laisse imaginer la peur qui s’empara de moi, me tétanisant sur place. Je me retournai et compris tout de suite que cette vieille femme, tout de noir vêtue, était la Streia Rusalia. Je me mis aussitôt à claquer des dents.
— Mais que fais-tu là ? me demanda-t-elle, d’une voix chevrotante.
Je fus incapable de lui répondre, paralysé par la terreur, car je venais d’apercevoir le corbeau sur son épaule.
— Tu ne devrais pas être là, tout seul et en pleine nuit, dit-elle, avec gentillesse. Pourquoi trembles-tu ainsi ?
— Parce que vous me faites peur !
Elle prononça alors des mots en corse que je ne compris pas, mais rien qu’au ton de sa voix, je me doutais que ça ne devait pas être très poli.
— Et que viens-tu faire ici ?
— Voir si la légende du fleuve Liamone est vraie.
Je sentis qu’elle me fixait longuement. Malgré mes efforts, je ne parvenais pas à distinguer son visage. Papé a toujours raison. La preuve.
— Tu es bien courageux pour venir tout seul ici. Ainsi, tu n’y crois pas ?
— Bien sûr que non ! avais-je répondu par bravade, en essayant de retrouver une voix normale.
— Alors, viens.
Je la vis avancer dans l’eau tout en me tendant la main. À cet instant, je paniquai réellement, car la mise en garde de Papé résonnait encore à mes oreilles. J’allais donc finir noyé, assassiné par cette vieille sorcière.
— Viens, je ne vais pas te manger, voyons.
De toute façon, au point où j’en étais, cela n’aurait servi à rien de fuir. Et où, d’ailleurs ? Prenant mon courage à deux mains, je saisis sa main et la suivis. Arrivés de l’autre côté, à l’aide de son index qui me semblait crochu, elle me montra un endroit, près de la berge.
— Plonge ta main dans l’eau et prends au hasard la première pierre que tu trouveras.
Bien entendu, j’obéis prestement. Sous la lumière de la lune, je récupérai le premier caillou qui vint. En me redressant, je contemplai dans ma main un étrange galet, parfaitement rond et d’une couleur incroyable, un rouge irisé magique à mes yeux.
Rusalia s’était approchée et je réalisai que je discernais le bas de son visage. Elle souriait et ma peur s’envola. Enfin, presque. Elle désigna la petite pierre d’un geste de la main.
— Regarde bien ce joli caillou et garde-le toute ta vie avec toi comme le plus précieux des diamants. Dans quelques années, tu reviendras ici et ton existence sera liée à tout jamais à Liamone, car tu détiens un morceau de son cœur. À compter de cette nuit, ses eaux coulent dans tes veines, pour l’éternité. Ne l’oublie jamais ! lança-t-elle, avec une emphase qui me fit penser qu’elle n’avait peut-être plus toute sa tête.
Je l’écoutai marmonner des paroles en corse et elle m’ébouriffa les cheveux, comme le faisait mon Papé. Je restai stoïque, les pieds encore dans l’eau, et fier d’avoir trouvé ce qui paraissait être un véritable trésor. Je le contemplai dans ma paume, sous la lumière lunaire et il me semblait bien que de temps en temps, une étoile brillait sur sa surface. C’était un spectacle magique pour l’enfant que j’étais.
En relevant les yeux, je constatai que ma gentille sorcière avait disparu et je poussai un cri de dépit. J’avais envie d’en savoir plus sur ce galet si étrange. En voulant regagner la berge, mon pied glissa sur le fond pierreux et moussu. Je tombai à la renverse dans l’eau, heureusement peu profonde, mais ma nuque heurta un rocher et, d’un coup, je sombrai dans les ténèbres de l’inconscience.

*

— Fabriziu ! Ouvre les yeux.
Cette voix qui me tirait de mon sommeil, je la connaissais. Papé était au-dessus de moi et derrière lui, le beau ciel bleu et le soleil incomparable de mon île. Je réalisai que j’étais sous une couverture, bien au chaud. En touchant ma nuque, je sentis une bosse à faire rougir de honte tous les dromadaires de la création.
Puis je vis le brasier de colère qui sommeillait dans les yeux bleus de mon grand-père. J’avais fait une bêtise et il fallait payer. Je baissai la tête, honteux.
— Pardon, Papé, marmonnai-je, à mi-voix.
Autour de moi, il y avait Ursu et Pietru, des voisins de la ferme de mes grands-parents. Il y avait aussi les chiens qui couraient partout et je réalisai qu’ils avaient dû me chercher toute la nuit. Papé ouvrit la bouche pour me gronder et un de ses amis, lui parla en corse. Je ne compris pas ce qu’il disait, mais il montrait ma main de son index.
J’avais repoussé la couverture et dans ma paume, le galet rouge du Liamone scintillait étrangement. Les voisins affichaient tous un visage épanoui et mon grand-père fixa la pierre longuement, en silence. Peu à peu, son visage s’éclaira et, ce jour-là, je le vis sourire franchement pour la première fois de ma vie.
— Sai induve tu nasci, ma micca induve tu hai dà more 1 ! murmura-t-il, sur un ton énigmatique.
Je n’osai pas lui demander ce qu’il venait de me dire. Ce n’est que plus tard, grâce à Mamé que je compris ce proverbe corse, ô combien prémonitoire !
Sans ajouter un seul mot, il me replia les doigts sur mon trésor et serra fort ma main entre les siennes, chaudes et rugueuses.
— Garde-le précieusement, Fabriziu. Liamone t’a appelé et crois-moi, ça n’arrive pas souvent.
Puis il me prit dans ses bras, sans effort apparent et tout en discutant en corse avec ses voisins, il prit le chemin du retour. À l’époque, je pesais mon poids malgré ma maigreur, mais Papé me porta jusqu’à la ferme et me déposa devant Mamé qui s’empressa de m’étouffer avec un de ces câlins dont elle avait le secret. Mon grand-père lui montra mon galet et je vis le regard de ma grand-mère changer. Ils parlèrent longuement et même elle ne me gronda pas.

*

Le soir même, quand le moment fut venu de nous retrouver devant la cheminée, Papé me regarda avec un air mystérieux et il me fit signe d’approcher. Debout, j’étais aussi grand que lui, assis sur son fauteuil. Il me prit par les épaules et parla d’une voix grave.
— Fabriziu… À partir de demain, je t’apprendrai à parler notre langue corse. Je pense que ce sera utile.
Mamé avait acquiescé d’un hochement de tête. Et ce fut ainsi, après mon escapade dans les mares du Liamone, que j’appris cette langue magnifique.
Le reste des vacances se passa tranquillement. Je m’étais contenté des ruines du château de Capraja où, avec mes cousins, nous avions refait mille fois l’histoire des comtes de Cinarca ou encore joué à Romanetti, le Robin des bois local.

*

Finalement, je n’avais rien compris à cette histoire et c’est aujourd’hui seulement que je vois sa signification. Mais avant de vous expliquer, revenons un peu en arrière.
Les années suivantes, je suis souvent retourné au fleuve, sans mes cousins et avec Papé. Même une fois adulte, tout me poussait à y revenir, mais sans jamais revoir Rusalia. Je m’y sentais bien, comme chez moi.
À chaque événement important de ma vie, je portais mon galet dans la poche ou serré fort entre mes doigts. Que ce soit au bac, pendant les examens ou quand j’ai appris, après la mort de mon père, que j’étais un enfant adopté. Ce fut un coup terrible, car je réalisai combien mes grands-parents m’avaient aimé, pour qu’ils m’aient accepté, comme leurs deux autres petits-fils. Ils m’ont transmis l’amour du prochain, le respect de la famille et je n’ai jamais cherché plus loin. Ce fut une bonne leçon pour moi : pour planter ses racines, on n’a besoin que de beaucoup d’amour et de rien d’autre.
J’avais aussi ce caillou au creux de ma paume toute moite quand j’ai demandé sa main à Maria-Lucia. Quand elle a dit oui, ce fut le plus beau jour de ma vie.
Pourtant, je n’ai jamais oublié notre mariage ni le moment où nous sommes sortis de la petite église de Casaglione. Je venais de m’unir à ma femme et, sans trop le savoir, à la Corse, au fleuve et à toutes ses légendes. Maria-Lucia était à mon bras et là-bas, dans un petit coin sombre de la place du village, j’ai cru voir une vieille femme, vêtue de noir. Je ne voyais pas son visage, mais elle avait un corbeau sur l’épaule. Je vous jure qu’elle m’a souri avant de disparaître !
Et moi, j’ai repensé au proverbe de mon grand-père.
Tu sais où tu nais, mais pas où tu mourras .
Eh bien, pour une fois, il s’était trompé. Moi, j’ignorais où j’étais né, mais la Corse et le Liamone coulaient dans mes veines depuis cette fameuse nuit et aujourd’hui, je sais où je fermerai les yeux.
Ce sera ici. En Corse et près de ma vraie famille.
CHASSEUR DE LOUPS (2)
C’était hier ou il y a longtemps, peut-être,
sur la Terre sacrée des Loups, Nayavu Nashoba…

Dans les territoires sauvages du Nord-Ouest canadien, la traque avait duré des heures.
L’homme avait poursuivi les loups de façon judicieuse, comme il l’avait appris, restant toujours éloigné, faisant attention au vent et progressant en silence. Son arme était un superbe fusil à lunette de gros calibre qui ne laisserait aucune chance à la cible. Il avait à peine seize ans quand son père le lui avait offert et le jeune chasseur se souvenait combien il avait été heureux ce jour-là. Il était devenu un homme, « un vrai », selon son père.
Le loup était un fauve difficile à repérer et à suivre, car il savait identifier ses rares prédateurs et considérait l’homme comme le pire d’entre tous. La mort rôdait toujours avec les humains. L’hiver avait été rude et la meute s’était déployée pour la chasse. Mais les grands mammifères étaient devenus rares. Comme seuls les plus résistants avaient survécu, les loups étaient bredouilles depuis plusieurs jours. Pour la préservation de la horde, il ne restait plus qu’à se rabattre sur les rongeurs et les petites proies, tapis sous la neige. Encore fallait-il les dénicher et pouvoir les attraper, car le manteau neigeux en couche épaisse diminuait grandement leurs chances.
Les loups s’étaient rassemblés dans une vallée au relief assez plat et enneigé, offrant une vue bien dégagée. Elle était encaissée entre de hautes montagnes et une forêt impénétrable sur l’un des côtés. Le ciel bleu était parcouru de quelques nuages blancs poussés par un vent léger et le soleil resplendissait, inondant la nature silencieuse, entièrement recouverte de son manteau immaculé. Ce n’était qu’en ces lieux désolés que les loups pouvaient espérer trouver en nombre suffisant les petits rongeurs afin d’assouvir la faim si terrible qui les tenaillait.
Tom était enfin arrivé à un poste d’observation idéal. Il avait une vue parfaite sur la vallée, se trouvait légèrement en hauteur et un bosquet d’arbres le dissimulait parfaitement. Le vent faible ne gênerait pas la précision de son tir et l’ayant de face, il empêcherait les loups de le repérer. Lentement, sans faire de bruit, il s’allongea après avoir retiré ses raquettes de marche. Il arma son fusil en pestant contre le léger cliquetis du mécanisme. Le son le plus léger pouvait alerter sa cible, mais fort heureusement, l’arme avait toujours été entretenue et son fonctionnement était des plus discrets. Inquiet, il s’assura de la quiétude des animaux et apparemment aucun n’avait réagi.
Dans sa lunette de visée, Tom vit la meute et choisit soigneusement sa cible. Il chercha le plus gros loup, le plus bel animal. Il avait marché des heures pour les trouver et à cet instant, malgré la distance, il savait que son premier trophée était enfin à portée. Il imaginait déjà la peau qu’il ferait tanner et qu’il offrirait à Jenny, sa fiancée.
Ses munitions, des Remington 300, étaient efficaces à plus de mille mètres. Quelques mois auparavant, il avait abattu un élan sans aucun problème, alors un loup, moins imposant, ne ferait pas un pli. À moins de quatre cents mètres et grâce à sa lunette ultra-précise, il était sûr de lui et souriait déjà par anticipation.
Les têtes des loups défilaient une à une dans l’œilleton.
Non, pas celui-là, il est noir , pensa-t-il. Par contre, celui-ci, le plus grand de tous, est tout blanc, ce sera plus joli , se dit-il, savourant déjà sa victoire. Apparemment, il dirigeait les autres et avait l’attitude d’un chef. D’ailleurs, ses congénères l’approchaient toujours en rampant.
Il retint son rire, sachant que leur audition parfaite leur permettrait de deviner sa présence. Il n’avait plus envie de courir après eux. À côté du premier, il vit un autre loup, tout aussi blanc et beaucoup plus petit. Il grimaça, car il risquait de gêner son tir. Tom ôta le cran de sûreté et ajusta la tête du plus gros loup au centre du croisillon de visée.

*

Certainement avertis par un instinct millénaire, les loups s’arrêtèrent soudainement de bouger. Le loup blanc, solide et majestueux, ignorant le sort funeste qui lui était réservé, tourna la tête exactement vers lui et Tom croisa son regard inquiet dans la lunette. Il l’avait probablement entendu ou senti d’une quelconque manière.
D’un grognement bref, le loup blanc donna le signal de danger imminent et aussitôt la meute s’éparpilla. Les loups maintenant alertés détalaient devant un ennemi inconnu et invisible qu’ils sentaient sans pour autant l’avoir encore vu. Tous se dispersèrent dans des directions différentes, leur course malheureusement ralentie par la neige trop épaisse. La dispersion permettait de préserver un maximum d’individus en cas de piège ou d’embuscade.
Dans sa lunette de visée, Tom ne voyait plus que les deux loups blancs immobiles, tournés vers lui. Il fallait faire vite avant que ces deux-là ne décampent comme leurs congénères !
Il tira au jugé, en invoquant les dieux de la chasse ainsi que ceux de la chance. Son index effleura la queue de détente au réglage ultrasensible. La déflagration de sa carabine fit écho sur les montagnes environnantes, ce fut comme un coup de tonnerre qui roula longuement dans toute la vallée. La mort qui filait à près de huit cents mètres à la seconde, atteignit sa cible en un battement de cœur.

Là-bas, le plus petit des deux loups s’effondra, littéralement foudroyé, et ne bougea plus.

Fou de joie, Tom rechaussa ses raquettes, pestant contre les lanières qui s’emmêlaient dans son empressement et se dirigea vers sa proie. Tant pis, ce n’était pas vraiment celui qu’il visait, mais c’était quand même un loup doté d’une belle fourrure blanche !
Pour arriver plus vite, il voulut courir, le cœur exultant de liesse, mais le chasseur fut ralenti par la neige. Pour un premier essai dans cette chasse au loup, il estima que c’était presque un coup de maître ! S’il avait pu, il aurait fait des pirouettes de joie. Quelle fierté ce coup de fusil – bien qu’il ait été pour le moins hasardeux. Il riait, chantait et criait à tue-tête, assurant qu’il était le plus grand des chasseurs de la région.
Seul l’écho des montagnes lui répondait, comme pour rire avec lui.

*

Le grand loup blanc venait de perdre sa femelle. Pour lui, la vie venait de s’arrêter de façon tragique. Après s’être assuré que sa meute était à l’abri, il était revenu auprès de la dépouille allongée dans la neige. Il poussa sa louve de son museau, essayant de la relever. Il sentait les relents du sang et de la mort, de tristes odeurs qu’il connaissait bien et qu’il ne pouvait admettre sur le corps de sa compagne. Il la mordit furieusement à la patte et ensuite, lui donna des coups de langue sur les babines, le signe d’attachement à la meute. Il geignit, poussa des jappements de douleur, mais en pure perte.
Sa louve était morte et ne reviendrait jamais.
C’était un concept qu’un loup pouvait comprendre et appréhender. Autrefois, les anciens le lui avaient enseigné, comme aujourd’hui il l’apprenait aux plus jeunes parmi les siens.
Fou de douleur, un hurlement déchirant jaillit de son poitrail et figea la nature environnante, effrayant tous les animaux comme les humains qui purent l’entendre. Son écho roula longtemps et s’étendit à toute la vallée, emportant sa souffrance et l’horreur avec lui. Plus rien ne bougeait et le temps s’arrêta, comme un dernier hommage de la nature.
Le loup vit l’homme arriver et prit rapidement la fuite. Il détala et sa course révéla autant sa musculature puissante que la grâce du fauve. Il semblait voler au-dessus de la neige, porté par sa fureur et sa tristesse. Quand le fauve atteignit la lisière des bois, il se tourna brusquement vers le chasseur pour lui faire face, tous les crocs en avant et écumant d’une rage folle, dans une posture effrayante, la même qui faisait fuir un grizzly.
Puis, en une seconde et d’un seul bond, il disparut dans l’ombre du sous-bois, comme s’il n’avait jamais existé, comme un fantôme retourné au néant.

*

Tom fut surpris par le hurlement du loup. Dans sa course, il ne l’avait pas vu revenir auprès du cadavre. Emberlificoté dans ses vêtements épais, il voulut reprendre son fusil. Le temps de réarmer, d’ajuster le tir et le loup avait déjà disparu quand il tira.
Raté !
Le chasseur était déçu, car c’était bien l’animal qu’il voulait tuer à l’origine. Pourquoi donc était-il revenu ? Ces prédateurs étaient quand même des animaux bien étranges. Il s’en voulait d’avoir couru tête baissée sans faire attention à ce qui se passait. Quel bonheur s’il avait pu ajuster son tir et l’abattre. Il s’en souviendrait pour la prochaine fois. Par contre, il avait bien noté que ce fauve lui avait fait face et cela l’avait décontenancé. Quelque part, sans oser se l’avouer, il avait bien compris que sans son fusil, ce loup n’aurait pas hésité à l’attaquer. Il soupira profondément. Ainsi, un loup pouvait se retourner contre l’homme ? N’était-ce pas le monde à l’envers et un paradoxe incompréhensible ? Comment pouvait-il avoir l’intelligence de l’arme, la perception du danger et surtout de la mort ?
Au bout de longues minutes d’une progression difficile, très essoufflé, il arriva à côté du cadavre. Le loup avait été touché en plein cœur et la neige était teintée de son sang. Il pourrait toujours dire qu’il avait volontairement visé celui-ci. Il était seul, qui pourrait lui contester la légitimité de son coup de fusil ? Personne, bien sûr.
Non, il ne dirait rien de ce coup chanceux afin d’en tirer une plus grande gloire.
Malheureusement, son tir avait atteint l’animal en plein poitrail. Il entendait déjà son père lui expliquer qu’on tirait un loup dans la tête, car la peau se revendait cher et le moindre trou en diminuait la valeur de moitié ! D’autant plus quand il s’agissait d’une fourrure blanche qui pouvait atteindre les mille dollars, en bon état. Son père et ses jérémiades ! De toute manière, il ne serait jamais content et trouverait toujours quelque chose à lui reprocher. Peu importe, cette peau serait pour Jenny, il n’y avait aucun souci à se faire avec une vente éventuelle. Satisfait, il posa son sac, ôta ses raquettes et sa carabine, et s’agenouilla à côté de la bête pour réfléchir.
Tout seul, ça n’allait pas être simple de prendre la photo de son trophée, car il n’avait pas de trépied pour y installer son petit appareil numérique. Leur groupe de chasseurs avait un site internet et tous lui avaient promis que s’il tuait un loup à sa première chasse en solitaire, il ferait la une ! Un cliché de lui avec la dépouille de l’animal tout blanc, le sang rouge et le tout sur la page d’accueil du site, quel bonheur et quelle fierté !
Il ne fallait donc pas louper cette prise de vue. Sa réputation était en jeu et la célébrité qu’il pouvait en tirer n’était pas négligeable non plus. Jenny serait tellement fière de lui.
Tom contempla le paysage autour de lui. Dans l’immensité glacée de cette plaine où il n’y avait rien, les montagnes environnantes feraient un joli décor. Il fronça les sourcils quand il entendit au loin, le reste de la meute lancer des appels désespérés ou apeurés. Tom haussa les épaules, ce n’était pas vraiment son problème du moment, d’autant plus qu’il ne connaissait rien au langage des loups.
En attendant, il arrangea son sac tant bien que mal, se saisit de son appareil et chercha le retardateur afin de se prendre en photo avec sa proie. Il s’agaça rapidement. Les fabricants d’appareils numériques ne pensent jamais aux chasseurs qui doivent tout faire avec des gants ou des moufles, pendant les chasses hivernales. Le petit boîtier échappa à ses doigts gourds et tomba à ses pieds. Tom lâcha un chapelet d’insultes en cherchant son appareil qui apparemment s’était bien enfoncé dans la neige. Pour se détendre, il pensa à la joie de Jenny quand elle recevrait cette peau comme un joli cadeau de fiançailles.
Soudain, une voix dans son dos le fit sursauter.

*

— Bonjour, grand chasseur !
Tom fit volte-face et, de peur, tomba assis dans la neige. Quel piètre chasseur il faisait, réalisant tout à coup que s’il avait eu affaire à un grizzly affamé, il serait déjà mort, dévoré par un animal qui aurait pu le tailler dix fois en pièces avant qu’il ne s’en rende compte !
Quand il vit l’homme, la surprise lui fit perdre la voix.
Face à lui, c’était un vieil Amérindien qui se tenait debout. Il n’était pas très grand et plus très jeune. Il avait quand même réussi à le surprendre, surgissant de nulle part en silence. Il n’avait pas de sac, pas de raquettes, pas de skis, rien de ce qu’un homme prévoyant portait quand il voyageait seul dans ces contrées sauvages et si inhospitalières.
Comment avait-il pu arriver jusqu’à lui sans qu’il s’en aperçoive ?
Ses cheveux étaient ceints d’un foulard noir, noué sur la nuque. Il était vêtu d’un pantalon et d’une veste de daim, avec une grande couverture décorée de couleurs vives, portée simplement sur les épaules. Elle le recouvrait, tombant jusqu’à ses pieds chaussés de simples mocassins en peau. Comment ce vieillard, si légèrement habillé, dont les cheveux blancs attestaient de son âge avancé et respectable, ne mourait-il pas de froid ? Tom, sous ses couches de vêtements à haute protection thermique, grelottait en permanence.
L’Amérindien avait l’air affable malgré une longue cicatrice visible sur sa joue gauche dont l’effet effrayant était atténué par un sourire franc ainsi qu’une petite flamme qui dansait au fond de ses yeux moqueurs.
Alors que Tom essayait de se relever, le vieillard lui tendit la main et le releva comme s’il ne pesait rien. Le chasseur, un peu honteux d’avoir été ainsi surpris, maugréa quelques mots en guise de remerciement et de bienvenue.
— Je vois que la chasse a été bonne. Félicitations, ajouta l’Indien.
Tom était très fier. Il commença par raconter sa traque, la poursuite puis l’affût, le coup de fusil en omettant volontairement d’expliquer qu’il n’avait pas abattu la bête qu’il avait choisie. Du coup, il retrouva un franc sourire et ses propos s’envolèrent dans un lyrisme de circonstance. Il donna force détails sur la précision de son tir, expliqua l’importance du vent et donna un véritable cours sur l’art de tirer à distance.
Le vieil homme sourit gentiment et lui proposa de s’asseoir afin de parler. Tom était ravi. Il savait que les Amérindiens étaient les meilleurs chasseurs au monde et ce serait bien le diable s’il ne soutirait pas quelques bons vieux trucs de chasse à ce vieillard. Comment suivre une ancienne piste, comment voir que tel animal était passé par là et depuis combien de temps… Décidément, c’était son jour de chance ! Tom déploya une vieille couverture tandis que le vieil homme s’assit sur la sienne. Ils se retrouvèrent tous les deux, face à face, la dépouille de la louve gisant entre eux.
L’Amérindien ne la quittait pas des yeux et l’on pouvait y lire de la tristesse. Il releva le visage et contempla Tom un long moment en silence, sans colère, mais avec un certain dédain.
— Sais-tu que tu viens de tuer la dominante de la meute ?
La question l’avait déstabilisé et son étonnement était clairement affiché sur ses traits. Tom ne savait pas ce que cela signifiait. Il secoua négativement la tête. Peut-être que ses explications l’aideraient à comprendre le comportement surprenant du second loup, lorsqu’il était revenu. Il devint plus attentif.
— La dominante est l’épouse du dominant et il n’y a qu’un seul couple qui règne sur les autres. Vous, les hommes blancs, vous les appelez le couple Alpha pour indiquer leur suprématie sur la meute. Ils sont les seuls reproducteurs et le loup dominant mène la horde en toutes circonstances. C’est le grand chef en quelque sorte et sa femelle, son épouse pour la vie. Le mâle gère les conflits, rend justice, protège l’avenir des siens, gère aussi la reproduction en fonction de la quantité de gibier disponible, ordonne la traque des dispersants, accueille les nouveaux loups qu’il accepte au sein de sa meute. Il possède toutes les tactiques de chasse, sait comment trouver les bonnes proies, prépare même les migrations quand la nourriture est insuffisante. Et ce loup est fidèle à son épouse, ils sont unis une fois pour toutes et pour la vie, il n’y aura plus aucune autre louve à ses côtés.
Tom était très étonné, il n’avait jamais entendu parler de tout cela. L’Amérindien le laissa réfléchir puis reprit le fil de son histoire.
— Tu vois de quel animal je parle ? Le plus grand, le plus fort et même le plus beau, pourrais-je dire, ce grand loup blanc que tu visais tout à l’heure, celui qui est revenu hurler auprès de sa femelle et que tu as vainement essayé d’abattre une seconde fois.
Tom blêmit immédiatement en l’écoutant. Par quel prodige ce vieillard pouvait-il être au courant de son tir maladroit ?
— À voir ton visage changer de couleur, je pense que tu as compris.
Tom était tout simplement vexé. Comment ce type avait-il bien pu deviner son mauvais coup de fusil ? D’un simple grognement, il fit semblant de ne pas tout comprendre ce que l’Indien lui avait dit, toute sa joie et sa bonne humeur envolées.
Le vieil homme restait serein et paisible. Sa voix atone ne dissimulait ni colère ni reproche et c’était ce qui rendait ses propos encore plus accusateurs.
— Sais-tu ce qu’il va arriver à ce grand loup blanc que tu n’as pas réussi à tuer ?
Tom, excédé, répondit en hochant négativement la tête, ce qui ne l’empêcha guère d’avoir de sombres pensées. Après tout, qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire ? Les loups étaient bien des animaux nuisibles et des prédateurs que l’on pouvait abattre sans rendre de comptes. La chasse en était absolument libre et sans quota ! Et d’ailleurs, la meilleure preuve que c’était une saloperie de bestiole, c’était l’existence de toutes ces histoires que l’on racontait aux enfants ! S’ils n’étaient pas sages, on appelait le loup ! Alors… Tout lui donnait raison.
Le vieil homme eut un large sourire et hocha lentement la tête.
— C’est vrai, vous racontez de grandes légendes à vos enfants et naturellement, une fois qu’ils ont grandi, ils auront et véhiculeront la même haine issue des peurs enfantines envers un animal qui est pourtant l’un des seigneurs de la forêt. L’homme blanc a toujours été stupide et ne comprendra jamais rien aux mystères des loups.
Tom sursauta, il avait dû parler à voix haute sans s’en rendre compte ! Le vieillard poursuivit sur un ton monocorde :
— Eh bien, le grand loup a perdu sa place de dominant car il n’a plus de femelle. Tu as brisé sa vie et l’équilibre naturel de la meute tout entière. Il ne prendra pas d’autre louve, les loups sont fidèles dans leur mariage, même dans la mort. Il est revenu et a hurlé, en fait, je te le dis, il est revenu pleurer sur la dépouille de son épouse.
Tom observa l’Amérindien. Il semblait pourtant avoir toute sa tête, alors pourquoi débiter de telles âneries ?
— Oh, ce ne sont pas des âneries, malheureusement.
Le chasseur tressaillit, surpris encore une fois dans ses pensées les plus intimes.
— Comme il ne pourra plus se reproduire, à l’instant où nous parlons, la meute se retourne contre lui et va le chasser pour qu’un autre couple puisse prendre sa place. Le grand loup est ivre de chagrin, il ne luttera pas et c’est le deuxième loup de la hiérarchie qui va s’imposer. Le second est malade dans sa tête, il n’aime pas la paix et attaque toujours les autres clans. Il est le mal incarné. Dans quelques lunes, il mènera les siens à leur perte en s’attaquant à d’autres meutes et ce sera une guerre, là où la paix régnait. Le sang coulera sur la terre sacrée et pour de mauvaises raisons, les pires qui soient. Un coup de fusil maladroit et un chasseur stupide qui ignorait tout de l’équilibre naturel.
Tom encaissa et s’il n’avait pas eu ce respect pour les cheveux blancs de son interlocuteur, il lui aurait volontiers demandé de déguerpir.
— Quant à l’ancien loup dominant, il va partir, abandonner sa meute et chercher à se faire accueillir dans une autre horde, comme tous les loups dispersants. De grand chef, il est devenu insignifiant, sans sa louve, il n’est rien qu’un simple vagabond sans but ni raison de vivre et c’est toi qui l’as condamné aujourd’hui à cette errance vers le néant. L’hiver est très rude et il va bientôt mourir de faim et de tristesse. Le loup est comme nous, il mange, il boit, il aime et il pleure quand il perd l’amour de sa vie. Telle est la noblesse de ce seigneur que vous, les hommes blancs, vous n’avez jamais comprise ou que vous refusez d’entendre, afin de pouvoir l’assassiner en toute impunité.
Tom ne put s’empêcher d’éclater de rire en frappant sa cuisse de la main.
— Eh, l’Indien, t’as une boule de cristal pour deviner tout ça ? Vous êtes trop drôles avec vos légendes, ça frise le conte de fées. Ça n’existe pas, ce ne sont que des bêtises, des inventions pour vieilles bonnes femmes ou pour les gamins crédules. Les loups qui se marient ? C’est n’importe quoi ! Ça se saurait si ces bestioles étaient bien organisées comme tu le prétends, pas vrai ?
Tout en essayant de reprendre son calme, Tom ne pouvait maîtriser son amusement et s’obligea même à cesser de sourire. Après tout, il devait quand même un peu de respect à ce vieil homme, mais dans sa tête, il imaginait des scènes de mariage, des guerres, des histoires qui s’opposaient beaucoup trop à celles que l’on racontait aux enfants turbulents. Devant de tels paradoxes, il ne pouvait qu’ironiser. Non, ça ne pouvait pas exister.
Le vieil Indien le regarda avec un sourire énigmatique qui mit Tom mal à l’aise. Sans réagir aux moqueries du chasseur, il reprit comme si de rien n’était :
— Je vais te raconter la suite de l’histoire des loups.
Tom haussa les épaules. Il se sentait un peu obligé d’écouter les fadaises du vieillard, bien plus par respect qu’autre chose. Après tout, le soleil était encore haut et il savait qu’il ne pourrait pas le faire taire.
— Dis-moi, grand chasseur, tu n’entends donc rien ? Écoute bien le silence…
Tom fut plus attentif et, a priori, n’entendit rien. Puis en tendant l’oreille, il perçut des gémissements et des piaillements.
— Qu’est-ce que c’est et ça vient d’où ?
L’Amérindien tendit la main et indiqua la direction de la forêt.
— Regarde, à l’orée des bois. Tu vois le grand sapin avec les premières branches brisées ? Au pied de cet arbre, à deux pas d’homme sur la droite.
Tom regarda mieux et aperçut deux boules blanches qui bougeaient à peine. Des louveteaux !
— Les petits attendent leur mère et l’appellent. Ils la voient et ne comprennent pas pourquoi elle ne répond plus à leurs appels désespérés.
Tom sentit quelque chose se briser en lui et les remords affluer soudainement dans sa conscience. Depuis toujours, il avait entendu dire que les loups n’étaient que des animaux sanguinaires, qui ne pensaient qu’à tuer et dont le monde pouvait bien se passer. Confronté à la dure et triste réalité, face à deux louveteaux qu’il venait de rendre orphelins, ce n’était vraiment pas pareil et la sinistre vérité fit taire toutes ses connaissances acquises avec les mensonges de son père. Le chasseur ne pouvait plus détacher son regard des petits qui appelaient leur mère avec des cris déchirants. D’ailleurs, il n’entendait plus que leurs appels maintenant qu’il savait.
— Tu vois, homme blanc, il faut savoir pour comprendre, regarder pour apprécier et il faut aussi écouter pour aimer. Ôter une vie, quelle qu’elle soit et même celle d’un loup n’est pas sans conséquence. Tu n’imaginais pas tout cela quand tu as tiré tout à l’heure. La meute disloquée, la guerre des clans, la mort du grand loup après l’assassinat de son épouse, le petit qu’il va falloir achever et tout ça en ayant brisé un équilibre naturel qui a mis des dizaines de lunes pour atteindre l’harmonie. Et en un seul coup de fusil ! Le mal est grand, très grand et maintenant, tu vas devoir finir ta chasse en faisant preuve de courage et d’humanité.
L’Amérindien marqua une courte pause alors que ses yeux flamboyaient d’un courroux mal contenu.
— Tu dois tuer le dernier des louveteaux. Tu ne peux pas laisser ce petit animal sans défense, livré à lui-même et sans espoir de survie, à la merci de tous les prédateurs. Cela ne se fait pas, ce serait une honte et tu attirerais sur toi la colère du Grand Esprit.
Tom, livide, regarda de nouveau vers la forêt et plissa les yeux. Les petits étaient bien au nombre de deux. Il en conclut que le vieillard, s’il avait bonne oreille, devait avoir mauvaise vue.
— Vieil homme, tu as mal vu, ils sont deux. Je ne vais pas tuer des louveteaux à cause de…
L’Amérindien lui fit un petit signe de la main pour l’interrompre.
— C’est bien ce que je disais, tu ne sais voir qu’avec tes yeux, ton esprit et ton cœur sont encore aveugles.
Désarçonné encore une fois par une phrase au sens énigmatique, Tom ouvrit la bouche et finit par se taire, en proie à une réflexion intense.
À cet instant précis, il entendit un cri très aigu venant du ciel. Un aigle royal qu’il n’avait pas vu, s’abattit sur les deux petits comme une pierre. Le rapace se saisit du premier et l’emporta lourdement dans les airs, à moitié broyé par les serres coupantes comme des rasoirs. L’aigle l’acheva à coups de bec alors que sa proie glapissait de terreur et hurlait en se débattant.
C’était horrible à voir et les cris du petit loup, tout simplement insupportables. Tom était pétrifié et baissa les yeux, puis il se boucha les oreilles pour ne plus entendre les appels du louveteau. Sa gorge nouée l’empêcha de faire le moindre commentaire tandis que la honte s’emparait de lui. Il songea que ce n’était pas une façon de mourir, surtout pour un bébé… Et Tom réalisa brutalement qu’il venait d’employer le mot bébé, en pensant à un animal.
L’Amérindien acquiesça du menton.
— Peu à peu, tu commences à comprendre. Tu vois, Mère Grande, la nature si tu préfères, est dure et sans pitié, elle n’a pas besoin de l’Homme blanc pour agir. Ce petit loup sera dévoré vivant et il va mourir dans d’atroces souffrances. Tu as tué sa mère qui aurait entendu l’aigle arriver depuis longtemps et elle aurait su protéger ses enfants. À cause de ton coup de fusil, leur premier enfant sera déchiqueté à coups de bec, pour nourrir l’aigle et ses petits. Je sens en toi la honte et le regret. Enfin…
Le regard de l’Amérindien s’était quelque peu apaisé. Il n’y avait plus que de la pitié.
— Si tu es un humain et pas seulement un chasseur, tu ne peux laisser le dernier louveteau survivre. Il connaîtra une mort lente et douloureuse, dans la peur, la faim et la solitude. Tu dois l’achever. C’est facile pour toi, tu as déjà bien commencé le travail de destruction et tu as fait le plus dur en tuant ses parents.
Tom était accablé et n’osait plus regarder le vieil homme en face. Jenny, son père, le groupe de chasseurs et même la chasse, tout avait fui de son esprit et ne restait plus que ce terrible face-à-face avec un vieillard savant qui pointait une à une, toutes ses fautes et les conséquences de son acte irréfléchi.
Personne ne lui avait expliqué toutes ces choses, même pas son père qui se considérait comme un grand chasseur de loups. Tom se sentait coupable d’un acte irrémédiable qui avait entraîné toute une série de catastrophes. Comment ne pas croire le vieil homme, il venait encore une fois d’énoncer une vérité qui s’était réalisée sous ses yeux.
— C’est bien, homme blanc, ton cœur commence à s’ouvrir…
Il releva les yeux vers l’Amérindien. Il se sentait vide, accablé et portant toute la misère du monde sur ses épaules. Ce n’était pas le loup, mais bien lui, le prédateur sanguinaire.
— Grand chasseur, te souviens-tu que ta voiture est très loin ? Que vas-tu faire de cette louve maintenant ? À vue d’œil, elle pèse très lourd, surtout que son cadavre est presque entièrement gelé. Tu as bien deux heures de marche en raquettes devant toi, en comptant la fatigue et les arrêts, avec ce poids supplémentaire que tu vas devoir porter. Ou alors, aurais-tu prévu de camper par ici ? Pourtant, je n’ai pas vu de tente avec toi et il n’y a aucun refuge à des kilomètres à la ronde.
Tom tressaillit. Quel idiot, il était effectivement loin de sa voiture. Dans quelques heures, le soir allait tomber et il y avait bien deux heures de marche. Il regarda la louve dont le cadavre était raide. La bête pesait dans les soixante kilos et il serait impossible de la transporter seul jusqu’à la voiture avant la nuit. Et par ici, la nuit sans abri et sans feu, c’était une condamnation à mort assurée.
L’Amérindien sourit.
— Je vois que tu comprends de mieux en mieux. Oui, homme blanc, ton coup de fusil pourrait devenir mortel pour toi aussi…
Que ce vieil homme puisse lire aussi facilement dans ses pensées ne surprenait même plus Tom, complètement atterré. Il n’avait qu’une solution, ne prendre que la peau de l’animal, mais voilà, Tom ne savait pas comment le faire convenablement. L’Indien avait raison, il avait tué cette louve, engendré de grands malheurs, déséquilibré la nature, presque réussi à mettre sa vie en péril et tout cela pour rien. Et la seule excuse qu’il pouvait invoquer était sa grande stupidité, une bien maigre consolation qui n’avait grâce qu’à ses yeux. Et encore !
L’Amérindien lui sourit avec douceur.
— Je vois que tu as compris, dit-il avec une certaine compassion dans la voix.
Tom se retenait de toutes ses forces pour ne pas pleurer bêtement devant lui. Le ridicule n’a jamais tué personne, dit-on, mais ajouté aux remords et à la honte ? Tom n’osa pas répondre à sa propre question.
Le vieillard lui tapota l’épaule affectueusement.
— Tu as le droit de pleurer, tu sais. Ce serait la preuve que ton cœur est devenu humain.
Il marqua une courte pause avant de reprendre.
— Mes ancêtres chassaient les loups eux aussi, mais avec respect et jamais sans raison. Ils n’avaient que leurs flèches et leur couteau, le combat était à force égale. Quand ils tuaient un loup, les shamans lui rendaient honneur avec des danses et des prières pour apaiser son esprit. Ainsi, nous vivions en paix sur la même Terre. La peau était retirée et nous tenait chaud. La viande mangée, les dents devenaient amulettes de protection pour les enfants. Nous savions parler avec eux et jamais le couple dominant ou leurs petits n’étaient tués. Nous savions que ce serait faire affront à Mère Grande et un crime de la pire espèce devant le Grand Esprit.
Nostalgique, il caressa la louve morte devant lui.
— Rien n’était gratuit et sur la Terre des Loups, nous vivions en paix avec eux. C’était leur Terre, pas la nôtre. Vous, les hommes blancs, vous avez détruit tout cet équilibre en anéantissant partiellement mon peuple et, aujourd’hui, vous exterminez les loups de la même manière. Regarde ce que tu as fait, contemple dans ton cœur l’étendue de ta faute. Tu as sacrifié la vie pour rien ! Tu avais raison, tu as agi comme un homme sans esprit, un fou ou comme tu le dis toi-même, un être stupide.
Le vieil homme se releva sans effort ni difficulté.
— N’oublie pas le petit là-bas et abrège ses souffrances sans tarder. Sois un homme digne de ce nom. Et puis, laisse cette louve ici, dans sa Terre natale, en offrande à Mère Grande et pour demander la grâce de ta faute. Ainsi, peut-être que le Grand Esprit te pardonnera. Si tu abandonnais le louveteau à son terrible sort, tu pourrais en être maudit pour le restant de tes jours.
Tom, rongé de remords et submergé par la honte, se leva sans un mot. D’une façon très incorrecte, il tourna le dos au vieil homme. Il récupéra son couteau et le sortit rapidement de son étui, dans un geste de rage. C’était un Bowie-Knife à large lame, affûté comme un rasoir et par malheur, encore un cadeau de son père. Une larme roula sur sa joue quand il regarda la lame briller au soleil et ce qu’il s’apprêtait à faire, même si c’était nécessaire, le remplissait du dégoût de lui-même.
— Sashaahe , Tom ! Né ohawa hoomstwanahee kéléaahani o kashiné é oshamitéa… C’est la langue de mes ancêtres, Tom. Avant que le soleil ne se couche ce soir, l’Esprit du Loup sera en toi. Je te le dis. Adieu, mon Frère…
Un élan de colère saisit Tom puis il comprit d’où venait son malaise. D’où connaissait-il son prénom ? Il fit volte-face et hurla :
— Assez ! Je…
Puis il se tut, et ses bras tombèrent le long du corps.
Il n’y avait plus personne. La plaine s’étendait à perte de vue autour de lui, sans âme qui vive.
Il ne restait que lui, le cadavre de la louve et son petit qui hurlait son agonie.

*

Tom avait beau scruter toute la plaine, en pivotant sur lui-même, à des kilomètres à la ronde, il ne voyait que la terre enneigée et un vide absolu. Pas une seule empreinte de pas et aucun endroit où un homme aurait pu se dissimuler.
Il frissonna longuement et secoua la tête.
— Alors ce n’était qu’une hallucination ? dit-il à haute voix, presque soulagé.
Pourtant en baissant les yeux, la louve était bien à ses pieds et, là-bas, le louveteau appelait encore sa mère de toutes ses forces.
Ce fut à ce moment que Tom craqua complètement et fondit en larmes. Il tomba à genoux dans la neige, le visage caché sous ses moufles et les sanglots qui déchiraient sa poitrine furent entendus très loin, jusqu’aux montagnes silencieuses qui l’entouraient.
Autour de lui, cachés dans le secret des forêts, les loups de la meute hurlèrent à nouveau et les paroles du vieillard revinrent à son esprit. Il se releva, essuya rageusement ses larmes puis, après avoir saisi son couteau, il se dirigea vers le dernier louveteau.
Il devait l’achever.
Il fallut de longues minutes à Tom pour rejoindre le dernier orphelin. Ses jambes étaient en coton et une nausée inonda sa bouche de bile. Il dut même s’arrêter près d’un rocher pour se soulager. Il s’assit quelques instants, complètement décomposé et en profita pour réfléchir.
Qui était donc ce vieil Amérindien ? D’où était-il sorti et comment avait-il pu disparaître ainsi, sans laisser la moindre trace ?
Quelques souvenirs lui revinrent à l’esprit. Il avait entendu de vieux chasseurs, des amis de son père, raconter de vieilles légendes amérindiennes. Son père en rigolait beaucoup et se moquait d’eux. Maintenant qu’il y réfléchissait, une évidence sauta aux yeux de Tom. Ces vieux chasseurs ne tuaient jamais les loups. Peut-être avaient-ils plus de sagesse ou d’intelligence ? Peut-être qu’eux aussi avaient rencontré un vieil Indien comme celui qui venait de s’évaporer devant lui ?
Les hurlements du louveteau le firent sortir de ses pensées et Tom, la mort dans l’âme, reprit sa progression vers lui.
Il l’atteignit enfin. Le petit grognait, montrait les crocs alors qu’il tremblait de peur et de froid. Depuis combien de temps n’avait-il pas mangé et profité de la chaleur de sa mère ? Pourtant, comme son père, il faisait face à son prédateur avec un courage absolu, sachant pertinemment la partie perdue d’avance.
— Mon Dieu, pardonnez-moi pour ce que je vais faire…
Tom assura sa prise sur le manche de son couteau puis ses yeux se remplirent à nouveau de larmes…
Et il franchit le dernier pas.

*

Quelques heures plus tard, le soleil atteignait l’horizon quand Tom arriva près de sa voiture.
Épuisé par sa longue marche, il avait le regard perdu et boitait presque. Finalement, il avait enterré le cadavre et mis des pierres sur la tombe. La terre gelée avait été dure à creuser et ses mains étaient en sang. Tenir le manche de sa petite pelle de déneigement avait durement entaillé les chairs. Auprès de la louve, il avait abandonné son fusil et son couteau, car il ne chasserait plus jamais. C’était bien fini. Que ce soient les loups, les élans ou les ours, il ne voulait plus entendre parler de ces tueries gratuites.
Il ne s’était pas souvenu des prières qu’il faisait enfant avec sa grand-mère et s’était contenté de demander pardon, sans trop savoir à qui s’adresser. La Nature, Mère Grande, Dieu, le Grand Esprit ? Tout lui avait semblé bon pour qu’on lui pardonne sa terrible faute.
Bien sûr, il n’avait pas revu le vieil homme sur le chemin du retour et avait fini par vraiment croire à une hallucination. Peut-être n’était-ce que sa conscience qui s’était ainsi manifestée, dans un délire entremêlé de légendes amérindiennes.
Tom s’assit contre la roue de son grand 4x4. Il baissa la fermeture éclair de son blouson et en sortit une jolie peluche blanche, bien vivante. Il tint le louveteau qu’il n’avait pas eu le courage d’achever, à bout de bras devant lui. Aujourd’hui, il avait fait couler suffisamment de sang.
L’animal gronda et essaya de se débattre tout en retroussant ses babines sur de petits crocs.
Tom sourit.
— Je ne sais pas ce que je vais faire de toi, comment on va s’en sortir tous les deux, mais je vais te sauver, d’une façon ou d’une autre. Je te le jure.
Ne sachant pas comment le nourrir ou même s’il était sevré, Tom lui avait donné le reste de ses provisions de viande séchée soigneusement broyée en morceaux minuscules. Ce fut ainsi qu’il put l’approcher et faire la paix avec lui. Le louveteau s’était laissé prendre et il l’avait protégé du froid en le mettant à l’abri de son parka isotherme.
Tom l’avait porté contre son cœur, pendant deux longues heures. Tout le long du trajet, il avait senti sa chaleur animale se propager à tout son être et encore plus sûrement à sa conscience déjà trop martyrisée.
L’Amérindien lui avait demandé de l’achever et Tom avait finalement pensé que dans la vie, on avait toujours le choix. On peut avoir fait le mal, le réaliser et sentir le besoin de changer pour prendre le bon chemin.
Il l’avait sauvé et se sentait responsable de sa vie comme de son avenir. Le louveteau vivrait, il y veillerait en n’ayant plus qu’un seul espoir au fond du cœur, lui rendre un jour la liberté, en le ramenant ici, auprès de ses frères et dans la nature qui l’avait vu naître. Il avait commis une faute impardonnable et, s’il ne se rachetait pas, au moins essaierait-il de sauver cette boule de poils innocente.
Tant pis pour son père, Tom ne serait jamais un grand chasseur et c’était très bien ainsi.
Il ouvrit la portière, installa une grosse couverture en boule et déposa le petit loup qui se faufila dessous et ne tarda pas à s’endormir. Tom le regarda pensivement pendant un long moment. Il savait avoir pris la bonne décision, même si le chemin se révélait encore long et difficile, il ferait tout pour gagner sa confiance et se faire pardonner. Il fit le tour et s’installa au volant, ayant retrouvé un semblant de sérénité.
Tom resta quelques minutes encore à contempler les poils blancs qui dépassaient de la couverture et son sourire s’élargit puis transfigura son visage.
Il embraya et passa la première. En une longue et funeste journée, après avoir commis le pire, Tom avait changé et il savait que toute sa vie à venir en serait bouleversée.
Peu de temps après, les feux rouges de la voiture disparurent dans le brouillard. Le soleil avait totalement disparu à l’horizon maintenant.

*

Près d’un arbre, se confondant avec la nature environnante, le vieil Amérindien le regarda partir, un petit sourire énigmatique aux lèvres, les bras croisés. Il hocha la tête et disparut à son tour dans des brumes laiteuses.
Dans le silence de la nuit, il arriva devant la tombe de la louve. Il tourna lentement plusieurs fois autour et jeta la couverture qui le protégeait. Ses bras s’élevèrent vers les cieux et il commença à psalmodier des mots inintelligibles pour le commun des mortels.
Autrefois, les Indiens Pawnees parlaient la même langue que les loups. Aujourd’hui, seuls deux ou trois shamans en avaient conservé quelques rares rudiments, tandis que pour lui, c’était encore plus simple que sa langue maternelle, car le vieil homme était le Gardien de la Terre sacrée.
Tout à coup, il hurla comme un loup aurait pu le faire. Avec une grande précision, il sut moduler les sons pour exprimer sa joie d’avoir accompli et réussi sa dernière mission. Son hurlement s’envola vers le ciel où apparaissaient les premières étoiles. C’était un long cri d’espoir et de joie qui fut aussitôt relayé par la meute invisible, mais encore proche puis par tous les loups qui peuplaient Nayavu Nashoba, dans un concert qui glaça le sang des plus courageux. Seule la nuit fut le témoin muet de ce mystère et de l’étrange communion des loups avec leur Gardien.
Une lune rouge sang se leva et Mère Grande, apaisée, s’endormit.
Satisfait, après avoir ramassé sa couverture, l’Indien reprit sa marche vers les forêts, sur ces terres qu’il préservait depuis trop longtemps déjà. À lui aussi, son heure était venue et le geste criminel de l’homme blanc avait annoncé le début d’une ancienne prophétie qui mettait un point final à son rôle.
Il ne lui restait qu’une tâche à effectuer et il espérait la mener à bien. Lui seul pouvait encore changer le destin tragique de l’Alpha blanc.

*

Le vieil Indien était assis devant un feu, au centre d’une grande clairière de cette forêt impénétrable et mystérieuse. Semblant insensible au froid, il fixait une lance fichée dans le sol près de lui. C’était la Lance sacrée des Pawnees. Elle était richement décorée de plumes, de peintures rouges et bleues, sans oublier l’os du Bison Blanc, l’envoyé du Grand Esprit. C’était elle qui avait concrétisé le pacte signé par le peuple pawnee avec les loups, leur accordant une terre sacrée qui serait à jamais inviolable.
Il ferma les yeux et entra en transe rapidement puis il jeta de la poudre, des herbes sur le feu et une épaisse fumée odorante se dégagea des flammes.
— Atsha noyamé katadji… Nayavu Nashoba ! Nayavu Nashoba ! Sashaahe ohani té mashka…
Ses incantations prononcées à voix basse étaient étranges et peu à peu, les buissons autour de lui s’agitèrent, des ombres indéfinissables apparurent fugitivement. Puis le premier loup arriva, suivi du second quelques minutes plus tard. En peu de temps, le Sage Pawnee fut entouré de loups noirs et blancs ; de quelques gris aussi. Les uns étaient assis et le fixaient de leurs prunelles brûlantes, d’autres restaient debout le regardant avec la même acuité et quelques-uns marchaient lentement, s’approchant peu à peu. Aucun d’eux ne manifestait la moindre agressivité.
L’Alpha blanc, celui qui pleurait sa louve, fut le dernier à les rejoindre. Ses congénères s’écartèrent, car même s’il n’avait plus aucune autorité, sa force et son courage en faisaient un adversaire redoutable qu’il valait mieux ne pas provoquer. De toute manière, ayant perdu sa femelle, le chagrin et la solitude finiraient par l’achever. Leur monde ne connaissait aucune pitié.
Il prit la place d’honneur, face au vieil homme, qui l’accueillit d’un hochement de tête approbateur.
— Ashawag tek kunta na anobité kimani aya menta…
L’Indien parlait la langue sacrée que seuls les Pawnees et les loups comprenaient.
Alors, il leur expliqua que le dernier fils de l’Alpha était sauf et que l’homme blanc était maintenant habité par l’Esprit du Loup. Il le protégerait et dans huit lunes, il le ramènerait ici, sur les terres de Nayavu Nashoba. Il leur dit aussi que le prochain Gardien de la Terre des Loups était né en même temps que le louveteau et qu’ils partageaient déjà une seule et même âme pour affronter cette prophétie dont le premier acte s’était noué aujourd’hui. Il leur expliqua enfin que leur terre serait menacée dans un avenir lointain et qu’ils devraient préparer les futures générations à reprendre le combat contre les envahisseurs. Ils ne pourraient compter que sur le fils de l’Alpha et son jumeau, le prochain Gardien. Telle était la prophétie que le Grand Esprit et Mère Grande avait annoncée.
Quand il eut terminé son long monologue, le loup banc devant lui grogna puis il leva son museau vers le ciel et un long hurlement jaillit de son puissant poitrail, bientôt repris en chœur par ses congénères. Ainsi, le fils de l’Alpha serait de retour parmi eux et il pourrait assumer son rôle, telle était la grande nouvelle qu’il fallait propager au plus vite. Alors les hurlements redoublèrent de force et de vigueur, afin d’atteindre les confins de leur Terre.
Puis les loups se dispersèrent. L’Alpha blanc resta un long moment face au Sage Pawnee. Eux aussi partageaient une seule et même âme. Eux aussi pleuraient en silence la mort de la louve. Ils n’avaient pas besoin de parler, ils se comprenaient par un simple regard, une même pensée.
Tout était dit et le vieil homme n’avait plus la force de rester dans cette humanité qui ne lui ressemblait plus et qu’il préférait fuir, reclus dans une solitude que seul son loup jumeau pouvait comprendre.
Leur mission était achevée et tous deux le savaient.
Il arracha la Lance sacrée du sol gelé, l’enveloppa dans du cuir pour la protéger et s’éloigna d’un pas tranquille. L’alpha blanc hésita un court instant et le suivit, marchant près de lui, son flanc contre sa cuisse. Ils avaient tout partagé ensemble, la vie, les combats, la défense de leur terre sacrée. Tout jusqu’à ce jour sinistre.
Alors, ils partageraient aussi le deuil puis la mort qui s’ensuivrait. Peu leur importait, ils avaient accompli leur mission avec bravoure et depuis ce matin, la prophétie était en marche.
Une tempête de neige se leva et effaça rapidement leurs traces. Leurs silhouettes s’enfoncèrent dans les sous-bois de Nayavu Nashoba et finirent par disparaître.

On ne les revit jamais plus.

Chacun de leur côté, le nouveau Gardien et son loup Alpha grandiraient pour défendre cette Terre sacrée qui ne figurait sur aucune carte. Ils seraient unis par ce lien magique et improbable, cette osmose inconnue des hommes qui nourrissait la légende depuis la nuit des temps.
Nayavu Nashoba n’existait que dans l’âme des loups et celle de son Gardien.

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