Retour en pays natal
129 pages
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Retour en pays natal , livre ebook

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Description


Nicolas Crousse assemble ici les pièces éparpillées du puzzle de son enfance.


Au fil des pages, il convoque ses souvenirs d’enfant rêveur et solitaire, hypnotisé par les œuvres de Marc Chagall, et s’interroge sur ses relations familiales. Notamment celle qu’il entretient avec son père, poète égaré, voyageur, souvent absent.


À travers cette quête identitaire, l’écrivain interroge la notion de paternité, d’abord en tant que fils, puis dans son rôle de père. Par l’écriture, il parvient à se détacher progressivement de la figure paternelle pour retrouver sa propre identité.


Retour en pays natal est l’histoire d’une enfance portée par l’amour et le respect d’un fils pour son père.

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Publié par
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EAN13 9791027805945
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Nicolas Crousse
Retour en pays natal
Le Castor Astral



À mes parents, qui m’ont donné mon enfance
À mes filles, Nina, Marguerite, Cecilia, qui me l’ont rendue
à Adia, et son cœur grand



1.
Réveille-toi, mon enfance
« Dans chaque perle de rosée
tremble
mon pays natal »
Kobayashi Issa



Qu’ai-je bien pu faire de mon enfance ? Comment ai-je pu vivre sans elle, qui fane dans de vieux albums photos ? Je sais bien que je ne l’ai pas abandonnée. J’ai juste été distrait. Accaparé par la vie d’adulte. Je l’ai un peu négligée. Je n’ai pas été à sa hauteur. J’ai bien dû la cacher quelque part, mais où ? Il faut que je me ressaisisse. Et que je parte à sa recherche.
J’ai mon plan : je vais convoquer mes dix ans, les neiges d’antan, la maison où j’ai grandi… Et vérifier si les cailloux que j’ai jetés depuis mes premiers pas sont capables de me ramener à elle. En route vers le pays natal…



Au commencement, il y avait… quoi ? Les nimbes. Un sommeil de plomb. La purée des songes. Le chant de la voie lactée. Un rideau prénuptial. L’armée des ombres. Les ruminements d’un ciel de cire. Une mer de brumes. Le pogo des nuages. La longue nuit du temps.
Et derrière, loin derrière, la caravane des aubes, qui toujours murmure et lentement avance, en traînant avec elle un cortège d’océans. L’infanterie des marées. La cavalerie des vagues. Le complot des chuchotements.

Au début, il y avait tout cela. C’était un sacré bordel. Comme une brocante des origines, sans queue ni tête. Mais que bientôt, trompettes à la main, deux angelots aux boucles d’or vinrent clôturer.

Et puis, il se passa une chose extraordinaire. Le rideau s’ouvrit sur le monde. Et la lumière fut.



Tu te serais vu, à tes débuts ! Tu étais un moins qu’un rien. Une démangeaison dans le ventre. Un parasite dans l’atmosphère. Puce invisible. Qui se serait retourné sur toi ? Et pourtant… C’était la première nuit. La plus longue. La plus douce.
T’en souviens-tu ? Tu étais une étoile filante éjaculée d’un baiser. Le jour où tu as jailli de la boîte à musique – neuf mois avant de sortir de la grotte –, le jour où le volcan t’a craché, tu as vu trente-six chandelles. Tu as eu un tour gratuit sur toutes les attractions de la foire du midi. Tu as volé. Traversé des tunnels. Entendu battre le tambour du monde. Épousé la nuit de feu.

Quand tu étais grain de poussière – aucune photo n’en atteste –, tu étais oiseau. Tes bras étaient des ailes. Tu volais. Tu jures que tu volais. Tu pouvais planer comme ça des heures. Tu as vu des continents inconnus. Des montagnes d’émeraude. Des rivières d’encre. Les ors de Turner. Les plumes des Marquises. Le soleil sur la lagune, et du bronze dans les cieux.
Tout cela, tu l’as vu, tu l’affirmes sur la foi de tes rêves. À peine jailli de la nuit, tu étais oiseau, au sommet. Tu tutoyais les rayons d’Hélios. Puis, d’un coup, tel un canard tiré en plein vol, tel Icare sur la grande roue, tu as raté la marche et tu as dévalé en un éclair du ciel vers la flotte. Tu as plongé, tête la première, dans la lave enveloppante.

On t’aurait vu, à tes débuts ! Papillon inversé. En plongeant, tu as rangé tes ailes dans la boîte à chaussures et tu t’es noyé sous le grand puits ombilical. Soudain, tu étais poisson. Pirogue. Algue dansante. Quand tu étais grain de poussière, tu voguais sur l’eau. Tu allais seul en mer. Nu comme un ver. Tu étais capitaine et naufragé. Poisson et pêcheur. Voilier et planche de radeau. Têtard en mer utérine. Livré aux intempéries maternelles. Les bateaux ivres te prenaient pour cible. Les pirates étaient à tes trousses.
Tu étais têtard, oui, et Achab, explosé, harpon au poing, te coursait en te prenant pour une baleine.
Quand tu étais grain de poussière – aucune photo n’en atteste –, chaque jour passé sur la coque de ta mère était une vie, et même quand il faisait tempête, même quand Achab t’accablait d’injures, toujours tu gardais le pied marin. Jamais tu ne te départais de ta sérénité. Et quand la tempête se retirait, la mer d’huile t’était douce comme une grotte. Tu y planquais tes fatigues d’aventurier. Tu étais seul au monde, et dans ces moments-là la solitude t’enveloppait de son miel. Le ciel te protégeait. Le ventre de ta mère était une voûte magique. Rien ni personne ne pourrait t’en déloger.

Tout cela, c’était quand tu étais grain de poussière, que tu marchais sur l’eau, que chaque péril avait le goût de l’aventure, que l’aventure était un autre mot pour paradis.



Tu te souviens très bien du jour où ta jeunesse fœtale a pris fin. C’était une nuit de février 1966, il y a maintenant plus d’un demi-siècle. Tu es encore incapable aujourd’hui de te remémorer précisément ce qui se passa cette nuit-là.
En rassemblant tes esprits, il te semble que c’est comme si la grotte s’était renversée. Comme si la mer s’était démontée. Comme si le poisson fugace et éternel que tu étais fut brutalement jeté sur une plage. Comme si le papillon avait réintégré son berceau de chenille.

As-tu aimé cela ? Demandez aux poissons arrachés à la mer ce qu’ils en pensent, eux qui gisent la gueule ouverte dans les filets des pêcheurs.
Cette nuit-là, tu as bien cru mourir. Tu t’es senti partir, à l’étouffée. Tu te voyais déjà dans l’assiette du pêcheur.
C’est alors que tu as poussé un cri. Un hurlement sauvage, comme un réflexe de survie, et qui t’a miraculeusement sauvé – le temps de vivre. C’est ainsi que tu es sorti de ta nuit utérine. Il était minuit passé. Tu étais né.

***



J’étais né, oui. C’était mon aube. Après avoir navigué, de mai à février, bercé par la coque océane d’un chant lointain, je touchais terre. Ouvrais les yeux. Emplissais mes poumons. Prenais mon souffle. Poussais un hurlement inconnu, qui m’épouvanta. Puis, dans la seconde qui suivit, qui me fit rire.
J’étais au monde. La marée se retirait. Je balbutiais sur le sable. Bouteille à la mer ramassée par une femme sirène, qui allait faire de moi un petit homme.

Oh, arrête-toi ! Tu ne te souviens de rien. Tu brodes. Remplis les blancs. Écris l’histoire. Enjolives. Affabules. Inventes. Tu tentes, déjà, de prendre la main.
De ta naissance, tu ne sais rien, et ce livre sera moins ton histoire qu’une variation romanesque autour de tes souvenirs égarés.
Deux, trois photos en noir et blanc témoignent. Quelques histoires circulent, évoquant un nourrisson doux, gentil, souriant. Assurant qu’au commencement était le conte, le merveilleux conte, et qu’une triplette de fées penchées sur ton berceau…
Non… arrête ! Personne n’a parlé de fées, ni de conte merveilleux. Reprenons… Tu arrives au monde et on te fait les présentations. Cette femme, là, que tu prends dans ton imaginaire pour une coque originelle, cette sirène de bonté, c’est ta mère. Elle se nomme Jacqueline. Regarde-là bien. Et soigne-là toujours. Tu n’en auras pas deux.
Le petit homme aux lunettes, un peu derrière elle, qui vient d’aller fumer une cigarette et te fait un signe de la main, c’est ton père. Lui, c’est Jean-Louis. Pour l’heure, il est légèrement en retrait, ne trouve pas ses mots, ne sait trop comment y faire. Laisse-lui le temps. Il viendra, plus tard.
La fillette aux longs cheveux, six ou sept ans au compteur, qui veut tout le temps te prendre dans ses bras, c’est ta sœur. Et le petit diable à ses côtés, cheveux noirs et joues rouges, qui pleure et qui rit, c’est ton frère – il a quatre ans. Ils se font appeler Lili et Tiennot.

Voilà. Tu as une famille. Un prêtre orthodoxe te baptise. Jean Ferrat chante au salon. Des tas de visages déformés penchent leurs rires, leurs compliments et parfois leurs verrues vers toi, qui les scrutes depuis ton trône de jeune roi. Tu t’appelleras Nicolas.

Je n’y vois encore rien, mais déjà je souris. Qu’est-ce que j’ai dans la tête ? Je ne sais pas. Je suis pensif. « Qu’est-ce que j’étais bien, sur la coque ! » Voilà ce que je me dis, peut-être. À peine né, je suis mélancolique. Je me dis que j’aurais bien continué le voyage. Continué à rêver. Mais c’est fini tout ça, je grandis, la vie me réclame, des gens ont de grands projets pour moi, et j’entends déjà la voix de ma mère, qui m’invite à passer à table, à me laver les mains, à être poli, à m’habiller, à sortir de mes rêveries. Jean de la Lune. Je traîne dans ma chambre. Je pense à la mer, au mouvement des vagues, à la sirène, à la longue traversée sur la coque. C’était bien. Comme des vacances qui se terminent, et que l’on regrette en pleurant. À peine arrivé, je n’ai pas la connexion. Je suis absent au monde. Traîne ailleurs, dans le grenier des songes.
Le temps a passé. J’ai cinquante-quatre ans. Je n’ai pas fondamentalement changé. Je vais, à quatre pattes, toujours à la recherche des aubes premières.



J’étais un enfant doux. J’avais le sourire d’un ange. Les vieilles dames du quartier étaient toutes folles de moi. On me donnait des bonbons, des chocolats, et le bon Dieu sans confession. Ma silhouette de chaton, ma peau de lait, mon regard d’avril, tout plaidait pour moi.
Que m’est-il arrivé ? D’où me vient ce cœur d’allumette, cherchant l’étincelle et parfois l’explosion ? Ai-je rencontré Faust en chemin ? Signé un pacte ? Vendu mon âme de séraphin ?
Il faut que je raconte. Que je mette des mots. Des dates. Des noms. Que je tente de me souvenir. Que j’ouvre l’enquête. Que je devienne le détective privé de ma propre vie. Qu’en fin de compte, je sois en mesure de répondre, les yeux dans les yeux de mon miroir, à l’acte d’accusation de ma drôle d’existence.



En 1952, ma mère, dix-neuf ans, rend chaque jour visite à l’une de ses tantes, Irène, qui se meurt progressivement à la clinique des Deux-Alice. Dès qu’elle le peut, ma mère saute dans un tram, traverse toute la ville, de Schaerbeek à Uccle, et marche depuis le square des Héros vers la clinique. Le trajet – un kilomètre à pied – emprunte l’avenue De Fré. Chaque fois qu’elle remonte l’avenue, en lisière de bois, elle entend à hauteur d’une étrange église s’élever des chants dont la mystérieuse beauté la transporte. Alors, un jour, elle pousse la porte de l’église. Elle y perçoit, dans les chants comme dans la vapeur des encens qui entourent la petite assemblée, quelque chose de doux et fiévreux qui la bouleverse. Cela ressemble à un coup de foudre amoureux. C’est une révélation spirituelle.
Alors que j’écris ces lignes, la révélation ne s’est pas dérobée. Ma mère, au soir de sa vie, se tient toujours, chaque dimanche, au cœur du rituel orthodoxe.

*

Au printemps qui suit ma naissance, on me baptise donc orthodoxe. Au dos d’une icône de Jérusalem, quelques mots, rédigés en mai 1966. « Puisse l’enfant en grandissant ne jamais oublier son saint patron, en s’adressant à lui dans les doux et amers jours de sa vie, que nous espérons, longue, saine et honnête. »
Toute ma petite enfance a été bercée, de dimanche en dimanche, par la musique, les parfums, les icônes, les rituels, l’encens d’une petite paroisse, peuplée de Russes, de Grecs et de quelques Belges.
Les premiers chants qui me reviennent, ceux qui m’endormaient dans mon berceau, ceux qui accompagnaient mon sommeil et mes rêves, ceux qui accueillaient mon réveil, pendant que mon frère piétinait d’impatience, tous ces chants orthodoxes sont mes madeleines de Proust. Encore aujourd’hui, ils ont refuge au plus intime de moi.



Je te parle comme si je te connaissais. Comme si c’était moi. Or, ce n’est plus tout à fait moi. Alors, je te tutoie, mon enfance. Je mets de la distance. Je t’observe. Je considère les pièces éparpillées du puzzle. Je feuillette l’album photo du passé, désormais avec l’œil de l’enquêteur.
Il me reste un peu de mémoire. Je te vois, ici et là, bambin. Tu sembles si loin de moi. Et pourtant, il semble que tu n’aies pas tellement changé. Tout petit déjà, ta vieille Maman te l’a répété cent fois, tout petit déjà tu aimais rester à l’écart des groupes. Tu avais, quoi ?, trois ans. La famille était en promenade, avançant en grappe heureuse, et toi tu traînais en solitaire, fermant la marche loin derrière, ou alors l’ouvrant, loin devant. « Il est où, Nicolas ? »
Parfois, tu les épiais clandestinement, planqué dans un buisson. À table, lors des grands repas de famille, il y avait toujours un moment d’ennui ou d’embarras où tu leur faussais discrètement compagnie. Tu te cachais sous la table. Tu les écoutais comme un comploteur. Tu reprenais ton souffle, toujours en lisière du bruit et du silence. Jamais bien ni dans le groupe, ni tout à fait seul.
Déjà, tout petit, tu te tenais entre deux mondes. Tu ne serais ni ermite, ni mondain.
Les années s’écoulaient, et d’enfant indépendant, passant sa vie à jouer à cache-cache, tu devenais peu à peu ce rôdeur solitaire, toujours en porte-à-faux au milieu des meutes. Jamais satisfait, ni en fauve dominant, ni en agneau dominé.

Tel tu étais, tel tu es. Fors les apparences, tes cheveux gris, ton début de barbe, tes névroses, tes obligations professionnelles, tes fiascos sentimentaux, rien n’a changé. Tu es toujours cet enfant de trois ans qui fugue dans les buissons. Rêvasse. Cherche sans cesse à escroquer la réalité. A des absences. Fuit les meutes. Mange seul à midi. Est habité tantôt par un insondable mal de vivre, qui peut parfois le transformer en bête sauvage, tantôt par une étrange douceur – et vivre devient dans ces moments-là une affaire de grâce.

Tu balances ainsi, entre deux sources, sûr de rien, ni du sacre du bonheur, ni de la tentation du désespoir. Tu hésites, tangues, navigues entre les angoisses qui te tenaillent et ce désir permanent de prendre la mer, le large, le grand air, la clé des champs.



Dans mes souvenirs lointains, je suis un enfant timide. Dès qu’on me donne la parole, je rougis, baisse la tête, regarde mes souliers. À la table de la salle à manger, ma grande sœur se moque tendrement de moi, le petit dernier, le chouchou. « Ça va, coeu-cœur ? », fait-elle, surjouant la mère poule un peu apitoyée – dédicace indirecte à Maman –, avant d’éclater de rire. Je souris bêtement. J’ai quatre ans. Je n’ai aucune malice. Aucun flair pour la dérision. Je suis une petite poupée vivante, frêle et douce.
Ma sœur a de longs cheveux châtains. Deux yeux gris bleus, clairs et pétillants. C’est un peu moi, en grande fille. À table, elle assure le spectacle. Joue les divas d’opéra. Se prend pour la Castafiore. Entonne « Ah, je ris de me voir si belle en ce miroir ». Souvent aussi, elle appelle Noisette, notre chienne épagneule, l’attrape par les pattes et lui parle comme à une autre de ses poupées, dans un jargon dingo qui n’appartient qu’à elle, sorte de mélange de chinois, d’africain ou d’indien d’Amérique. Puis, le spectacle terminé, elle disparaît dans sa chambre, au deuxième étage, entre dans ses mystères de jeune fille, où mon frère et moi n’avons pas accès, et où on l’entend quelquefois faire ses gammes, à la flûte traversière (la-si-do-do-si-la-ré-do-si-la). Est-ce une fée, une sorcière ? Juste ma grande sœur. Qui signe chacun de ses mots gribouillés « Lili, petite souris ».

Nous habitons un petit coin calme de Schaerbeek. Mes parents y ont acheté une maison, peu après ma naissance. Quartier tout à la fois modeste et coquet. Derrière le pâté de maisons, s’étend le grand cimetière. À deux minutes à pied de chez nous, des paysans bêchent dans leurs jardins potagers. On y parle le brusseleir. « Ça va, Tiche ? » « Oué, peï. » « Et ton ket ? » « Awel, ça va, merci. » « Bon, c’est pas tout ça, on va se prendre une drache. » « Amaï… » « Alleï, salut en de kost ! »

Bruxelles est encore une ville de province, joviale, calme, traversée de bus et de trams bucoliques. Le petit tram 23 est mon carrosse enchanté. Et le véhicule de ma prise d’indépendance, que j’emprunte seul, dès ma troisième primaire. Le 23 longe le parc Josaphat, met le cap sur la place Meiser, passe devant chez monsieur Brel, et m’emmène vers les promesses de vie nouvelle.

Souvent, le samedi, nous partons nous promener au parc Josaphat, entouré de grands arbres centenaires, où nous voyons les saisons passer, des feuilles géantes de l’automne aux sèves du printemps, tandis que canards et cygnes valsent sur les petits étangs noirs. En hiver, on débarque au parc sur nos traîneaux. En été, on musarde, en passant par le kiosque à musique et les jeux d’enfants, jusque chez le glacier Cocozza. Juste en-dessous du mini-golf tapissé de gazon anglais, qui longe le chemin de fer.
De temps en temps, après la glace, la famille au grand complet, à laquelle se joint de plus en plus souvent un ami, Robert, fait escale au mini-golf, où avec le temps, et de partie en partie, j’affine mon jeu. En quelques mois, je deviens un petit champion des tapis verts, fais l’acquisition d’un club professionnel et d’une balle de compétition. Dès que je trouve un moment, en semaine comme le week-end, je cours au mini-golf et joue plusieurs parties d’affilée, parfois avec Robert, le plus souvent seul, comme un enfant monomaniaque, entouré dans cette discipline peu spectaculaire de vieux Schaerbeekois en charentaises. Et quand l’argent de poche me manque, je dégaine mon club, attrape ma balle de golf et joue en solitaire dans le jardinet de la maison – quatre mètres sur trois.



Tels les amoureux de Peynet, mes parents ressemblent à des enfants doux, facilement effrayés par les rugissements du monde, méfiants devant toute manifestation d’excès. Les cris du Grand Jacques, plantant les yeux au ciel, se mouchant dans les étoiles, pissant sur les femmes infidèles, très peu pour eux. Quel cinéma, tout ça.
Wagner ? L’horreur absolue. Beethoven et ses grands pom-pom-pom-pom ? Trop de bruit. Rachmaninov ? Trop de poudre aux yeux. Chopin, Schubert ? Trop de larmes. Mozart, à la limite. Mais point de Requiem, s’il vous plaît, et surtout qu’il garde sa Reine de la nuit !
Bach, lui, a droit à toutes les indulgences. C’est le Dieu de la maison, dont on vénère autant les Passions enfiévrées que les sonates intimistes. Couperin, Monteverdi, Rameau, Vivaldi et les baroques sont ici chez eux. Félix Leclerc aussi, qui promène son « Petit bonheur » aux veillées d’automne. Il y a encore le gentil Bourvil, qui sur le tourne-disque de la maison chantonne en boucle « Je connais bien, bien, bien Des petits hommes, z’hommes, z’hommes Qui feraient bien, bien, bien De rester comme ils sont ».

À la télévision, on se réunit souvent autour du grand film de la soirée. Tati, Chaplin, Pagnol, sont toujours les bienvenus – ils sont gentils. Mais qu’Alfred Hitchcock, Charles Laughton ou Roman Polanski soient annoncés au programme, et on éteint le poste. Trop d’émotions, cela épuise. Les suspenses, films noirs ou d’espionnage angoissent Maman… et ne parlons pas des films d’épouvante, qui la terrorisent. Alors vraiment, non, ce n’est pas la peine. Quant à Papa, il n’est pas plus téméraire. Les grands sentiments, les passions humaines, c’est dans les livres qu’il préfère s’y plonger.

*

Nous n’avons pas de voiture. Maman n’a pas de permis. Papa l’a reçu, sans examen (on n’en passe pas, alors), mais se désintéresse totalement du monde des automobiles. C’est un marcheur. Qui trimballe dans de vieux sacs des bouquins de poésie, de littérature et de sport (il se passionne pour l’épopée d’Eddy Merckx et les matches de Wimbledon). Dès qu’il part travailler à la banque, et jusqu’à son retour en fin de journée, Maman est seule, au four et au moulin. C’est encore un monde où les hommes se contentent de travailler. Partent au matin. Rentrent au soir. Attendent le repas en lisant le journal ou en écoutant la radio, qui entre deux émissions diffuse la dernière chanson des Beatles (ils se séparent). Et vont saluer les enfants d’un simple baiser sur le front ou, les jours de chance, d’une histoire dans le lit.
Nous n’avons pas non plus de machine à laver. Maman passe sa vie entre l’école, les « wasserettes », la cuisine et la salle de bains. Un temps plein, le cas échéant jour et nuit – quand les enfants sont malades. Non rémunéré. Femme au foyer. L’usage, au sein d’un couple des années 1960.
Je passe, avec mes frère et sœur, ma petite enfance à courir dans les pas de ma mère. En tram, à pied, et bientôt, ô sainte promotion, à l’arrière de la mobylette maternelle.

À quarante ans, ma mère, licenciée en droit, reprend les études. Elle ne veut plus dépendre financièrement de mon père. Et d’ailleurs, oui, où avais-je la tête, mon père a quitté le domicile conjugal.



La nuit, par le trou de serrure de ma chambre, je regarde ma mère assise dans le creux de l’escalier, les cheveux en bataille, des larmes dans la voix. Durant ces nuits, ses sanglots me tiennent lieu de berceuse menaçante, et je reste là, longuement, figé derrière le trou de serrure de ma chambrette, à la regarder agoniser.
De ce temps lointain, je ne me souviens pas de ma peine, ni d’un possible désespoir. De ce temps-là, me remonte la mémoire de mes premiers rires. Plus ma mère s’enfonçait dans le territoire des gémissements, plus je me suis mis à lui opposer la rage insolente de mes rires.
Qu’est-ce qui me prenait ! Étais-je fou ? Pourquoi, tandis qu’elle sanglotait à la cuisine, me mettais-je à pouffer nerveusement ? Pourquoi ne cédais-je pas plutôt aux larmes ? Ou à la colère ? J’étais une casserole à pression. J’allais finir par éclater. Jusqu’au jour où c’est exactement cela qui arriva : un rire sauvage, un rire malade, un rire mauvais, échappé de ma gorge fit sauter la soupape… et m’apporta un apaisement immédiat.

À six ans, entouré de cris et de sanglots, je fais la découverte de ma vie. J’ai une arme. Un bouclier. Un moyen de défense. Une planche de salut : le rire ! Au début, c’est juste nerveux. Ça me prend subitement au ventre et ça monte en flèche au cerveau. Comme un instinct de survie. Comme une pulsion électrique. Ma mère pleure. Du matin au soir, elle pleure. L’amour de sa vie s’en est allé. Elle ne veut plus de cette vie. Et d’ailleurs, elle ne veut plus vivre. Elle se cogne la tête contre les murs. Ses plaintes nocturnes sont des prières de bête mourante.

J’ai peur. Mon ventre est noué. Je n’arrive pas à m’endormir. Je panique. Surchauffe. Sens que je pourrais exploser. Un jour, j’explose… de rire !
Je suis à quatre pattes dans le salon et ma mère, qui promène sa dépression d’un coin à l’autre de la pièce, court derrière moi pour arrêter mon manège endiablé. Il y a des airs d’opéra tragique. Et c’est là, au cœur du mélodrame, au point culminant du désespoir, que jaillit le geyser incontrôlé.
Ma mère éplorée pose en mater dolorosa , et moi, je pleure de rire. A-t-elle enfanté un monstre sans cœur ? Un enfant sadique ? Non. Je suis juste en train de sauver ma peau.
Je suis un jeune escroc de six ans qui souris. Armé jusqu’aux dents, prêt à dégoupiller mes grenades de fous rires – pour ne pas avoir à dégainer la poudre de mon désespoir.

Je riais, oui ! Le monde s’effondrait autour de moi, et moi je riais, je riais, je riais. Moi seul le savais, en ma chair blessée de gamin de six ans : on ne rit pas parce que la vie est belle, parce qu’elle est gentille, parce qu’elle est joyeuse. On rit parce qu’elle est dégueulasse, parce qu’elle vous tend des peaux de banane, parce qu’elle humilie vos candeurs d’oisillon. On rit parce qu’on n’a pas de mode d’emploi, parce qu’on ne voit pas comment faire autrement, parce que c’est le seul moyen de défense que l’on a à portée, parce qu’à tout prendre, on préfère ça aux larmes, parce que d’ailleurs si on se mettait à pleurer, on aurait peur de s’y noyer, parce qu’au moins, en expulsant ces rires, on retrouve pied, on respire, on sort du trou.
Alors, oui, on rit, on prend l’habitude de se planquer derrière des sarcasmes, des blagues de vaurien, des moqueries de petit insolent, et ce faisant on fabrique, dès la petite enfance, des réserves de névroses, dont on pourra se servir la vie entière.



Vers la même époque, je prends la mer. Quand, au seuil du sommeil, j’enlève mon armure de rires et me retrouve nu, je me glisse dans le pyjama des rêves, mon lit se transforme en barque, et je pars vers l’inconnu. Et tantôt la mer est une peau sombre qui lentement se soulève et se creuse, apaisant mon ventre, berçant mon cœur, tantôt c’est un château hanté qui se lève, plein de houle et de sang, de pieuvres et de tourments. Et quand la mer est en furie, le château se dresse soudain sur mon passage, aspire ma pirogue chétive, puis la retourne comme une crêpe, trempant de haut en bas le pyjama de mes rêves.
Je suis incontinent. Une nuit sur deux, je fais pipi au lit. Les années passent, sept ans, huit ans, dix ans, et je ne guéris pas de mes voyages en mer nocturne. Et ma mère, ma pauvre mère peu à peu craque. Quand ce ne sont pas les rires secs de mes jours, ce sont les draps mouillés de mes nuits qui la martyrisent. Qu’est-ce qu’on va faire de lui ? Quand se mettra-t-il à grandir ?

Et c’est chaque nuit le même rituel, la même jouissance coupable : au milieu d’un rêve, je lâche prise, je largue les amarres, et à cet instant précis, une vague chaude parcourt délicieusement mon corps – tous les pisseux attardés le savent : l’incontinence est une mécanique qui commence toujours par un sentiment de bien-être indescriptible, le corps est plongé dans les thermes de la nuit. On s’y love, en ce refuge de sirènes, en cette madeleine amniotique, rappelant le temps des premiers frémissements intra-utérins. À moitié inconscient, envahi par un séisme de volupté, on sombre dans le puits de l’oubli… pour en resurgir, au petit matin, poisson visqueux, crevette salée en eaux glacées, enrageant d’avoir une fois encore été berné par les promesses des sirènes.


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