ROBERT DESNOS ET CUBA
194 pages
Français
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

ROBERT DESNOS ET CUBA

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
194 pages
Français

Description

Lors de son voyage à Cuba en 1928, Robert Desnos a découvert une culture différente, tout à fait intéressante pour la perspective iconoclaste qu’il avait adoptée avec le mouvement surréaliste. Ce voyage marqua une nouvelle étape dans sa vie, il y rencontra Alejo Carpentier et s’intéressa à la vie politique de l’île. Ce livre examine des manuscrits inédits et des articles peu connus publiés dans la l’entre deux guerres. Nous découvrons un Desnos attaché à la littérature caraïbéenne et passionné par l’Amérique latine.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 1999
Nombre de lectures 254
EAN13 9782296401884
Langue Français
Poids de l'ouvrage 5 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ROBERT DESNOS ET CUBA
Un carrefour du monde@ L'Harmattan, 1999
ISBN: 2-7384-8582-0Publications de l'Equipe de Recherche
de l'Université de Paris~VIII
HISTOIRE DES ANTILLES HISPANIQUES
CARMEN VASQUEZ
ROBERT DESNOS ET CUBA
Un carrefour du monde
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9Table des matières
INTRODUCTION. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 5
I. LE VOYAGE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
II. UN CARREFOUR DUMONDE.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 15
III. APRÈSLE VOYAGE:LIENSETRUPTURES.. . . . . . . . . . . . . . . 35
IV. LATERREUR À CUBA. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47
V. DERNIERSPROJETS.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 75
VI. CONCLUSION. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 87
ANNEXES: TEXTESDE ROBERT DESNOSSUR CUBA
Un carrefour du monde (Le Soir, Paris) . . . . . . . . . . . . . . . . . .92
Arrivée à la nouvelle Havane (9 avril 1928)
L'admirable musique cubaine (11 avril 1928)
Yo no tumbo cana (17 avril 1928)
Un soir au quartier chinois de La Havane (25 avril 1928)
Scènes de la vie havanaise (30 avril 1928)
Paris-La Havane: la troupe de la presse latine en tournée. . . 109
Notes sur Armando Godoy. . . . . . 0. . . . . . . . . . . . . . . . . . . 119
Les joies des enfants cubains. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 120
Notes sur l'A.B.Co (fac-similé d'un manuscrit inédit). . . . . . . 125
Lanceurs de bombes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 133
La révolution à Cuba 0. . . 0. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 140
La à Cuba: betterave contre canne à sucre. . . . . . 146
Cuba et les Etats-Unis. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153
Mœurs de Cuba. 0. 0. . . 00. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 156
Un panorama littéraire de l'Amérique (facsimilé d'un
manuscrit inédit) . . . . . . . . . . . . . 0. . . . . . . . . . . . . 0. . . . . . 163
Le trésor des Caraibes 0. . . . 0. 0. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 175
Alejo Carpentier, "La musique cubaine"
avec préface de R. Desnos. . . . 0. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 182INTRODUCTION
Que ma voix vous parvienne
Chaude et joyeuse et résolue,
Que ma voix vous parvienne
avec celle de mes camarades
ROBERT DESNOS
Marie-Claire Dumas, dans son remarquable ouvrage Robert
Desnos ou l'exploration des limites, lorsqu'elle aborde les rapports
entre la vie et l'oeuvre du célèbre poète surréaliste, conclut
sans hésitation que "sa vie fut ainsi exemplairement vraie"!.
Les recherches que j'ai menées à propos des relations de Desnos
avec l'Amérique latine et avec des artistes et des intellectuels de
ce continent n'ont fait que confirmer cette affirmation. Le travail
que je présente ici n'en est qu'une preuve supplémentaire, quoique
restreinte puisque je limite le sujet, fort ample, aux rapports
de Desnos avec Cuba et avec ses amis cubains dont notamment
Alejo Carpentier, l'ami privilégié, le camarade avec qui il put partager
tant d'expériences. Ce travail est une reprise abrégée de ma thèse
de Troisième Cycle, Robert Desnos et le monde hispanique,
soutenue sous la direction de Daniel-Henri Pageaux, à l'Université
de la Sorbonne Nouvelle, Paris III, en juin 1979.
Il s'agit donc d'un travail ancien sur un sujet qui m'a
passionnée et continue de le faire: les rapports culturels entre
l'Amérique latine et la France. C'est un travail d'histoire littéraire,
d'histoire des idées où les références sociales et politiques jouent
leur rôle; l'homme y apparaît lié à l'Histoire. C'est par ailleurs
un travail de génétique textuelle et d'établissement des textes,
la démarche relevant de façon évidente d'une critique où l'érudition
joue un rôle important. Ce travail commence avec le voyage
de Desnos à Cuba et les écrits suscités par la prise de contact avec
cette île de la Caraibe, avec sa culture et son histoire, lointaine
IMarie-Claire Dumas, Robert Desnos ou l'exploration des limites. Paris, Klincksieck,
1980, p. 291.
5et récente. Il trace les conséquences et l'évolution de cette prise
de contact et son premier engagement politique clandestin, contre
la dictature de Gerardo Machado, et finit avec la mentiondes textes
rédigés pendant l'Occupation, époque pendant laquelle il n'hésita
pas à écrire pour lancer, en Résistant courageux, un message engagé,
une activité qui eut comme conséquence sa mort en déportation.
Dans ces textes publiés ou restés à l'état de manuscrit, dans
les fac-similés reproduits qui en sont la preuve, Desnos parle en bon
connaisseur de la question cubaine. Mais derrière, en coulisse,
on décèle l'empreinte de ce grand ami qui ne l'a jamais oublié et qui
a été pour moi le guide idéal lorsque je menais mes recherches,
difficiles par leur variété et complexité et les nombreux problèmes
que celles-ci posaient. C'est en pensant à nos nombreuses séances
de travail commun que je dédie à la mémoire d'Alejo Carpentier
ce cahier consacré à la fois à son ami et à son pays.
Cette étude reprend en partie quelques publications parues au
cours des années antérieures. Je pense en particulier aux
communications suivantes: Robert Desnos y Alejo Carpentier: el didlogo de
dos mundos, que j'ai lue au colloque Cuba et la France, organisé par
Jean Lamore à l'Université de Bordeaux III en 19821; A travers la
forêt obscure et touffue: de Gongora à Desnos, présentée au
colloque consacré à Desnos et organisé par Marie-Claire Dumas, de
l'Université de Paris VII, en 19852 ; La Revista de Avance à Cuba
(1927-1930)3, étude présentée lors de la première année du Centre
de Recherches Interuniversitaires sur les Champs Culturels en
Amérique Latine (C.R.LC.C.A.L.), sous la direction de Claude Fell ;
mon édition de la nouvelle La Fea et la bonita, de Desnos,
dans L'Herne consacré à Desnos4, dirigé par Marie-Claire Dumas
en 1987 ; je mentionnerai enfin la communication prononcée à
la Faculté des Langues de l'Université de Picardie lors d'un
colloque organisé par Jacques Darras autour du sonnet en juin 1998 :
Les sonnets de Desnos dans Etat de Veille, Contrée et Calixto5.
J Cuba et la France, Talence, Presses Universitaires de Bordeaux, 1983, pp. 269-289.
qui suis Robert Desnos", Paris, Librairie José Corti, 1987, pp. 173-189."'Moi
'América, Cahiers du C.R.1.C.C.A.L. Politiques et productions culturelles dans l'Amérique latine
l,contemporaine, Université de la Sorbonne Nouvelle Paris 111, semestre 1986, pp. 83-95.N° l"
4 L'Herne: Robert Desnos, Paris, 1987, pp. 173-192, sous la direction de M.-Claire Dumas.
'Les actes sont en préparation.
6Pour finir, je voudrais remercier ici quelques-unes des
nombreuses personnes dont l'aide a été indispensable pour la réalisation
de cette publication. Tout d'abord, Marie-Claire Dumas qui
m'a beaucoup encouragée et guidée dans mes recherches depuis
le début et qui a mis les siennes à ma disposition; Jacques Fraenkel,
qui m'a renouvelé l'accord, si gracieusement donné jadis par
son père, le regretté Michel Fraenkel, pour la consultation et pour
la reproduction des textes de Desnos; la Bibliothèque Littéraire
Jacques Doucet où se trouve le Fonds Desnos; la Bibliothèque
Nationale José Marti, à La Havane, et Araceli Garda-Carranza;
Etienne-Alain Hubert, qui a mis à ma disposition l'article,
retrouvé par lui, intitulé Moeurs de Cuba; José Luis Méndez
et Marla Mercedes Dalmau, les premiers à me renseigner, dans mon
Porto-Rico natal, sur l'amitié et la collaboration de Desnos
et Carpentier; le Conseil Scientifique de l'Equipe Histoire des
Antilles Hispaniques (HAH) de l'Université de Paris VIII -
SaintDenis, dont notamment Paul Estrade, qui m'a incitée à mener à bien
ce cahier, et Jim Cohen, qui a coordonné la production de l'ouvrage.
Remerciements à Lydia Egea, qui a effectué la saisie des textes de
Desnos et Ana Taveira, qui s'est occupée professionnellement de la
mise en page du manuscrit; Marie-Claire Dumas, Paul Estrade et
Françoise Moulin Civil, mes relecteurs attentifs; Lilia Carpentier.
Enfin, mon mari, Edmundo Vasquez, toujours là.
7Chapitre I
LE VOYAGE
Il avait le don de susciter
l'imprévu. Il s'attendait toujours
à l'imprévu, à la surprise.
ALEJO CARPENTIER
Au printemps 1926 Robert Desnos a emménagé dans l'ancien
atelier d'André Masson au numéro 45 de la rue Blomet, près de
Montparnasse. Ce changement d'adresse va l'entraîner dans une
aventure qui laissera à jamais une empreinte dans sa vie.
Le Montparnasse des années vingt, on le sait, était fréquenté
par toute sorte d'artistes, de musiciens, d'écrivains, français,
étrangers qui voulaient faire fortune à Paris ou qui étaient, pour des
raisons politiques, exilés en France. Parmi ces étrangers se trouvaient
beaucoup de Latino-américains. A les fréquenter, Desnos
commença à connaître cette culture qui lui fut vite chère et à laquelle il ne
cessa de s'intéresser jusqu'à son arrestation par la Gestapo en
février 1944.
C'est quelques mois après cette date, en novembre 1926,
qu'il publie dans Paris-Soir son premier écrit sur un sujet
entièrement latino-américain: un portrait d'Alfonso Reyes, rencontré
probablement dans un des cafés de Montparnasse. Certes, Reyes aux
yeux du jeune écrivain français a dû être un symbole vivant de ce
monde qui le faisait rêver. Les groupes de Latino-américains qui se
rassemblaient à La Rotonde, au Dôme, à La Closerie des Lilas
regardaient vers le Mexique, terre de révolution, laquelle luttait
pour conquérir sa liberté politique et culturelle, sinon comme un
modèle ou un chemin à suivre, du moins comme un idéal à rêver.
Parmi ceux-ci quelques-uns gagnaient leur vie en envoyant des
chroniques aux divers pays d'Amérique latine qui s'intéressaient à
tout ce qui se passait à Paris: aux expositions, aux nouvelles
publications, au théâtre, au cinéma, aux dernières modes, à la vie des
cafés, à celle des salons de l'époque.
9Parmi ces Latino-américains se trouvaient Leon Pacheco et
Tono Salazar, chroniqueurs qui firent la connaissance de Desnos.
Tous les deux travaillaient pour Parisina (Espejo de las Elegancias
Parisienses), revue appartenant à C.-D. Battemberg. Or, Battemberg
s'occupait également d'organiser des Congrès dits de la Presse latine.
Le septième de ces congrès, programmé pour mars 1928, devait
avoir lieu à La Havane.
Pour des raisons inconnues, Pacheco dut renoncer à son projet
d'assister au congrès à Cuba. II offrit sa place à son ami Desnos qui
s'intéressait tellement à tout ce qu'il entendait raconter sur l'autre
côté de l'Atlantique. Desnos ne disposait pas de moyens financiers
suffisants pour payer son voyage. Mariano de Vedia y Mitre, ancien
directeur du prestigieux journal argentin La Nacion, en retraite en
France, qui connaissait bien Desnos, s'offrit pour lui donner l'argent
nécessaire. II lui remit également une lettre d'introduction à
l'intention du jeune rédacteur en chef de la revue Carteles : Alejo
Carpentier'. Pendant ce mois de février, Desnos organisa son
voyage et obtint les documents qui firent de lui le représentant du journal
argentin La Razon au Congrès de la Presse latine.
Ainsi donc, avec peu de bagages, un dégoût certain pour les
mondanités et pour les réceptions, sans parler de l'''impécuniosité''
qui l'avait empêché de s'acheter des vêtements adéquats, "se
procurantjuste l'indispensable smoking"2, Desnos partit vers la côte. Le 21
février] 928 il monta à bord du vapeur Espagne à Saint-Nazaire en
direction de Santander, Gijon, La Corogne et, enfin, La Havane.
Qui étaient ses compagnons de voyage? La liste existe encore,
car il l'a gardée3, de même que les invitations et autres souvenirs, et
montre une bizarre diversité. Il y avait Juan Aramburu, journaliste
du Dfa Grafico, de Barcelone4 ; Teresa de la Parra, romancière de
l'ancienne aristocratie du Vénézuela, qui à l'époque séjournait à
Paris; Corpus Barga, journaliste républicain espagnol; Miguel
Angel Asturias, jeune écrivain guatémaltèque qui faisait à Paris des
études d'anthropologie. Du côté français, le vieux poète Fernand
Gregh ; Maurice de Waleffe, secrétaire de la Presse latine;
Jean]
Alejo Carpentier, entretien.
'Youki Desnos, Les confidences de Youki, Paris, Arthème Fayard, ]957, p. 109.
,
Liste des passagers, vapeur Espagne, BLJD/DSN 883.
4 BLJD/DSN. C. 25 et DSN. C. 26.
10Louis Vaudoyer, Jérôme Tharaud, Paul Reboux, qui, ironie
du sort, avait publié, quelques années auparavant, Blancs et Noirs,
où il se moquait de Cuba; Charles Lesca. Il y avait aussi des
Italiens, des Belges, etc.
Le vapeur Espagne entra dans le port de La Havane à 7 heures
du matin le lundi 6 mars 1928'. Le dock était plein de journalistes
et de photographes et il y régnait un grand désordre. A sa grand
surprise, les journalistes voulurent lui parler, lui poser des questions
sur les diverses activités des surréalistes en France et sur ses propres
écrits. La presse cubaine était donc au courant de son arrivée, et
savait qui il était.
Alejo Carpentier était venu au dock spécialement pour le
recevoir2. Il venait juste de sortir de la prison politique du Prado,
après une incarcération de cinq mois, pour avoir signé, avec
quelques-uns de ses confrères, un manifeste, Nuestra protesta,
contre la prolongation des pouvoirs présidentiels de Gerardo
Machado. Il avait lu quelques poèmes de Desnos dans une revue
d'avant-garde et il parlait bien le français. Il était écrivain, et de plus
musicologue. La sympathie réciproque fut immédiate. Desnos lui
remit la lettre de Vedia. Carpentier l'accompagna à l'Hôtel Lincoln
où les congressistes devaient loger et, avant de se séparer, ils se
donnèrent rendez-vous pour le soir même. Desnos avait trouvé le
guide idéal. Il venait aussi de trouver un ami.
De son côté, le gouvernement de Gerardo Machado avait
entrepris de recevoir les congressistes de la façon la plus
accueillante. L'intérêt pour le Congrès était évident. Machado profitait de
cette rare opportunité pour développer les relations publiques dont
il avait fort besoin. Il fallait contrecarrer cette réputation de tyran
qu'il s'était créée autant en Amérique latine qu'en Europe. De plus,
Machado cherchait à demander à la France un fort emprunt pour
remédier à la situation financière cubaine3.Il fallait donc montrer aux
visiteurs un pays plein d'optimisme et de prospérité, le visage d'un
Cuba stable politiquement et économiquement. Il fallait donc cacher
I Date inscrite sur un "cupÔn de pasajero" (carte de débarquement). BUD/DNS. 883.
2 Enregistré sur France-Région 3, Dans la mémoire de Alejo Carpentier, de Jean-Jacques
Bloch, émission diffusée le 23 octobre 1974.
,
Paris-La Havane: La troupe de la presse latine en tournée, Le Merle, 8, 1928. MêmeN°
s'il est anonyme, ce renseignement vient sans doute de Desnos.
11un régime répressif et sanglant, les bagnes débordant de prisonniers
politiques. Il fallait occulter la réalité d'une société en pleine crise.
Cela explique, dès l'arrivée des congressistes, la multiplication des
hommages, des réceptions et des honneurs de toutes sortes.
Le programme du Congrès avait été "approuvé par monsieur
le général Gerardo Machado y Morales, Président de la République"'.
Hormis quelques "séances des comités" dispersées au cours des
deux semaines que devait durer le Congrès, la plupart des activités,
officielles ou extra-officielles, étaient de caractère mondain. La
première des réceptions eut lieu dans l'immeuble du Diario de la
Marina, où se trouvaient les bureaux du Congrès. Il y eut aussi une
réception offerte par le président de l'Association de la Presse
cubaine, une fête à l'hippodrome, une autre au "domicile social" de
l'Association des Reporters; un cocktail dans la "finca Nenita",
propriété privée de Machado; un déjeuner créole à la "finca Mariana" ;
un "jerez" dans une fabrique de cigares; un punch offert par le
Ministère de l'Instruction Publique; un déjeuner offert par le maire
de La Havane; une réception donnée par les Congressistes de la
Chambre des Députés; un punch dans les bureaux du journal
El Mundo; une fête offerte par Machado lui-même. Il y eut une
visite à la centrale sucrière Tinguaro, à la centrale Occidente ; une fête
de musique espagnole au Théâtre National, un combat de coqs, des
visites de la ville moderne ainsi que de l'ancienne ville et encore
une autre réception à l'Ambassade d'Espagne2.
On voit mal comment Desnos aurait supporté un tel emploi
du temps. Heureusement, grâce à Carpentier, Desnos commença à
découvrir le véritable visage de Cuba.
Par où commencer? Pour le premier rendez-vous les deux
nouveaux amis s'éloignèrent de la grande ville vers les petits
villages, à côté de la plage. Ils s'en allèrent boire du rhum, écouter de
la musique cubaine, regarder des jeunes femmes noires danser3.
Desnos découvrait un monde nouveau. Carpentier lui parlait, lui
expliquait la politique aux Antilles, en Amérique centrale; la
situation des jeunes sous la dictature de Machado; leurs inquiétudes;
I BLJD/DSN 883.
2 883.
6,'R. Desnos, préface à La Musique cubaine, d'Alejo Carpentier, Documents, N°
novembre 1929, p. 324. Voir annexe.
12leurs travaux intellectuels et artistiques autant que révolutionnaires.
Ils parcoururent divers secteurs de la ville; l'ancienne ville, le
Malec6n, le Vedado, le quartier chinois.
Les jours suivants Carpentier lui fit connaître la plupart de ses
amis. Qui étaient-ils? Ils étaient ce qu'on a voulu appeler le Groupe
Minoriste, groupe qui s'était formé lors de l'échec de la révolution
des Veteranos y Patriotas à Cuba en 19231.Ils étaient jeunes,
écrivains ou artistes, partageant une passion: la lutte contre la
dictature machadiste et tout ce qu'elle incarnait. Révoltés ou
révolutionnaires ? La plupart d'entre eux furent, à un moment ou à un autre,
victimes des persécutions du gouvernement.
C'est ainsi que Desnos rencontra Juan Marinello, Emilio
Roig de Leuchsenring, AgustIn Acosta, José Manuel Acosta, José
Antonio Fernandez de Castro et le docteur Juan Antigas, plus âgé
que les autres mais un de leurs collaborateurs les plus fidèles.
A l'époque, le groupe se réunissait tous les samedis à midi.
Ils appelaient ces déjeuners des banquets. Il y avait toujours un
invité d'honneur. Le samedi 10 mars, au lieu d'aller au cocktail offert par
le président Machado dans la "finca Nenita" et au déjeuner créole
de Francisco Camps dans la "finca Mariana", Desnos accepta avec
plaisir d'être l'invité d'honneur du jour. Ils festoyèrent joyeusement.
Une photo fut prise pour commémorer l'événement. On offrit à
Desnos un stylo-souvenir et on décida de se revoir. Pendant plusieurs
nuits, la bande d'intellectuels et d'artistes cubains accompagnée du
jeune écrivain français, fit la noce, dans différents endroits de La
Havane. Pour Desnos, les réjouissances se succédaient.
Vint la fin du séjour à La Havane. Desnos, préoccupé par la
condition précaire de Carpentier à Cuba, insista pour qu'il parte
avec lui en France. Or à l'époque n'avait ni passeport ni
papiers d'identité. Ancien prisonnier politique, il n'y avait pas droit,
et devait se présenter une fois par semaine au commissariat de police.
De plus, il était surveillé.
Desnos conçut un plan d'évasion. En tant que délégué au
Congrès de la Presse latine, on lui avait offert divers insignes et
I Alejo Carpentier, La Musica en Cuba, Mexico, Fondo de Cultura Econ6mica, 1972, p. 305.
2 Youki dit dans Les confidences..., Parker auquel il tenait beaucoup, car il lui avait été"".un
offert par ses amis cubains lors de son voyage en Amérique du Sud" (p. 208). Le stylo est
en ce moment dans la collection privée d'un de ses amis.
]3cartes de presse. Par ailleurs, sa carte de représentant du journal
La Razon, heureusement pour eux, n'avait pas de photo. Desnos
donna tout ce qui servait à l'identifier à Carpentier. Ce dernier, une
demi-heure avant le départ, ayant trompé la surveillance de la
douane, monta sur le bateau sous le nom de Robert Desnos. Il se rendit
immédiatement dans la cabine de son ami où il devait se cacher
jusqu'à ce que l'Espagne soit hors des eaux territoriales cubaines.
De son côté Desnos, face aux officiers de la douane, fit semblant
d'avoir perdu ses papiers et, afin de se faire reconnaître, il appela
d'autres congressistes qui se trouvaient déjà sur le pont du bateau.
Ceux-ci l'ayant identifié, il put monter à bord sans le moindre
problème'. Le bateau Espagne leva l'ancre le vendredi 16 mars vers
midi en direction de l'Espagne, puis de la France2.
Une fois hors de danger, Carpentier, en compagnie de Desnos,
se présenta au subrécargue du bateau afin de se faire reconnaître
comme passager. Tout s'arrangea. Durant la traversée les deux amis
eurent de longues conversations, notamment sur la musique cubaine
que Carpentier expliqua aussi aux autres délégués, en écoutant les
disques dont les organisateurs cubains du congrès leur avaient fait
cadeau. Desnos imagina même de créer l'ordre de Saint-Cristobal de
la Rumba, "boutonnière de rubans de couleurs provenant d'une boîte
de bonbons". C'était une plaisanterie. Fernand Gregh, prenant les
décorations au sérieux, en fut la principale victime3. Ainsi le cercle
qui se formait autour de Desnos passait-il son temps à se distraire et
à distraire les autres.
Le paquebot Espagne arriva une quinzaine de jours plus tard au
port de Saint-Nazaire. Le débarquement de Carpentier fut facile,
comme lui et Desnos l'avaient prévu. Durant la traversée Carpentier
avait envoyé un aérogramme à l'écrivain cubain Mariano Brull,
diplomate à l'ambassade de Paris, et Brull s'était occupé de régler sa
situation d'exilé politique. Desnos et Carpentier arrivèrent à Paris sans
problème. Le premier se rendit à son atelier de la rue Blomet, l'autre à
l'Hôtel du Maine, 64 avenue du Maine, où tant de Cubains logeaient à
l'époque4. Leur amitié s'engageait dans une nouvelle étape.
I Alejo Carpentier, entretien.
2 BLJD/DSN 883.
)
Paris-La Havane, op. ci!.
4 Alejo Carpentier, entretien.
14Chapitre II
UN CARREFOUR DU MONDE
Et tandis que la nuit chaude
enveloppe ce paysage d'intérêt
mondial, j'écoute chanter les
nègres aux sons d'une musique
sensuelle, rythmée, admirable;
aux sons d'instruments
espagnols, nègres et indiens, surgit
un nouvel univers poétique.
ROBERT DESNOS
De retour à Paris, Desnos publia dans Le Soir, entre le 9 et le
30 avril, une série de cinq articles consacrés à son séjour à Cuba.
Un carrefour du monde, titre global, comprend Arrivée à la
Nouvelle Havane, L'admirable musique cubaine, "Yo no tumbo
cana'! (Non, je ne couperai pas les cannes), Un soir au quartier
chinois de la Havane et Scènes de la vie havanaise. Il montre
là l'empreinte laissée par cette expérience unique et aussi à quel
point il s'est attaché aux idées culturelles et politiques de la jeune
génération du Groupe Minoriste qu'il venait de connaître à travers
Carpentier. En tant que journaliste, il donne à voir une Amérique
entièrement opposée à celle traditionnellement imaginée en Europe
à l'époque; une Amérique qui se révèle à travers différentes
expressions de sa culture métisse; et la lutte constante de celle-ci vers son
idéal ultime: la liberté. En tant que poète il peut concilier sa
conception du rêve avec celle de la réalité, leur fusion acquérant pour
toujours un sens concret.
Arrivée à la Nouvelle Havane
Arrivée à la Nouvelle Havane révèle, en guise d'introduction,
le choc que cette capitale antillaise a provoqué en lui. L'attente en
pleine mer sur le bateau Espagne, la "nuit de tempêtes fabuleuses",
15semblent nourrir son goût du suspense, son sens de l'aventure.
Et quand il décrit la lente apparition de la ville, d'abord la forteresse
de El Morro; puis les docks, ensuite les "grandes avenues" de "cette
ville de pierre et d'asphalte", on le voit réagir: La Havane
légendaire, celle du "paysage exotique des gravures" a cédé la pas à une
autre, "nouvelle".
Certes, Desnos a démythifié La Havane, et en la
démythifiant, il jette les bases qui lui serviront à traiter les problèmes
fondamentaux de la société cubaine. Mais dans ce premier temps
c'est l'élément vivant, le peuple, qu'il présente par le biais de la
description des femmes havanaises. Desnos s'est sans doute senti
attiré par leur sensualité: "Noires ou blanches, il n'en est pas une qui
ne mérite d'être aimée et qui n'offre, sous des couleurs différentes,
un charme identique". Est-ce un trait de son caractère de rêveur que
de suggérer que toutes les femmes de la ville sont belles? Un trait
d'humour que de déclarer que les vieilles femmes et
les laides, on "doit les cacher ou les tuer" ? Mais, en décrivant la
couleur de ces femmes, il soulève le problème de la diversité des
races dans la population antillaise. Il ne traite pas le problème du
métissage mais dès le début il distingue les trois groupes ethniques
à Cuba: "chinois, nègres, blancs".
Desnos soulève aussi le problème politique de Cuba tel qu'il
était conçu par ces "jeunes hommes farouchement possédés
d'indépendance et de liberté" qui menaient une résistance active contre
la dictature de Gerardo Machado et contre son allié principal:
les Etats-Unis. Il s'agit, bien entendu, du Groupe Minoriste.
Sans doute pour les comprendre, faut-il d'abord rappeler l'état de
pénétration politique contre lequel le groupe luttait. Après la guerre
hispano-américaine et après avoir subi une occupation militaire
entre 1899 et 1902, Cuba était devenu un protectorat des
Etats-Unis. Déclaré république en 1901, le pays avait été forcé à la
dépendance politique à cause de l'Amendement Platt, par lequel les
Etats-Unis se réservaient le droit d'intervenir et d'établir des bases
navales sur l'île afin d'assurer la stabilité politique nécessaire au
bon fonctionnement d'une économie qu'ils contrôlaient.
Cette pénétration économique et militaire avait provoqué une
prise de conscience chez les jeunes intellectuels cubains, une
tendance à l'engagement total qui s'acheminait vers une définition de
16l'identité culturelle cubaine. Ainsi naquit le concept de "cubanité"
qui devait aboutir à l'affirmation de l'identité autochtone. Ils
exprimaient leurs points de vue dans des revues comme Avance, qui
soutenait "la adquisicion y la afirmacion de una posicion basicamente
cubana"l, Social ou Carteles. Ces jeunes écrivains traitaient de
sujets aussi variés que la monoculture sucrière, l'afro-cubanisme, la
politique et la littérature des grands libérateurs. Et c'est ce que
Desnos admirait chez eux: leur besoin de ne faire aucune
distinction entre l'engagement politique et le travail intellectuel ou
artistique, entre l'idée d'indépendance et la poursuite de la liberté.
Roig de Leuchsenring affirmait ainsi:
Por 10 pronto, el minprismo dio en Cuba, por primera vez, el ejemplo de
un grupo de artistas y escritores, no s610 de atelier 0 de gabinete, sino
interesados, como hombres, en los problemas politicos y sociales de su patria, de
América y de lahumanidad, con conciencia de la responsabilidad enorme que
el intelectual - por ser intelectual - tiene para sus seme jantes, el deber en
que esta de poner cultura y talento al servicio de su pais y de la humanidad,
principalmente en los paises de crisis polfticas y sociales'.
D'après Desnos, ces intellectuels et artistes nouveaux ne devaient
jamais perdre contact avec leur propre réalité, une réalité qui se
suffisait à elle-même car elle embrassait simultanément le réel et le
merveilleux. C'est précisément leur "foi" (le terme est employé par
Desnos dans son article) qui rendait possible cette union intrinsèque
de concepts en apparence opposés3.
Desnos adopte alors une perspective peu orthodoxe du point
de vue du mouvement surréaliste auquel il appartenait à l'époque.
Mais, peut-être serait-il trop risqué d'affirmer qu'en adoptant cette
I Martin Casanovas, Orbita de la Revista Avance, La Havane, Colecciôn Orbi ta, 1972, p. 17.
A ce sujet on peut consulter notre article "La Revi.çta de Avance (1927-1930)", América,
Cahiers du C.R.1.C.C.A.L., Paris, WI, 1er semestre 1986, pp. 83-95.
2 Cité par Salvador Bueno in : Historia de la Literatura Cubana, La Havane, Editora
del Ministerio de Educaciôn, 1963, p. 427.
'Lorsqu'il définit sa théorie du réel merveilleux, Alejo Carpentier affirme: "Pero es que
muchos se olvidan, con disfrazarse de magos a poco costo, que 10 maravilloso comienza
a serlo de manera inequivoca cu an do surge de una inesperada alteraciôn de la realidad
(el milagro), de una revelaciôn privilegiada de la realidad, de una ampliaciôn de las esca]as
y ]a realidad, percibidas con particular intensidad en virtud de una exaltaciôncategorias de
del espiritu que 10conduce a un modo de "estado limite". Para empezar, la scnsaciôn de 10
ymaravilloso presupone una "fe". Tientos diferencias, Montevideo, Editorial Area, 1967, p. 109.
17

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents