Sans capote ni kalachnikov
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Sans capote ni kalachnikov , livre ebook

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Description

Gagnant combat des livres 2019 Radio-Canada
« Autant on a craqué pour Dany Laferrière qui nous faisait découvrir Haïti, autant on a craqué pour Kim Thúy qui nous faisait connaître son Vietnam, on a maintenant Blaise Ndala qui nous fait connaître son Congo, son Afrique. Je veux rendre hommage à la beauté de ses mots, à la poésie de ses phrases, à sa culture incroyable, mais accessible. »
Marie-Maude Denis, Combat des livres.
Gagnant combat des livres 2019 Radio-Canada
Finaliste Prix littéraire Émergence 2019 de l’Association des auteures et auteurs de l’Ontario français
Gagnant du Combat national des livres Radio-Canada 2019
Finaliste avec mention spéciale, Prix Ivoire 2017
Finaliste, Prix littéraire Trillium en langue Française 2018
Finaliste, Grand prix littéraire d'Afrique noire 2018
Incontournable de Radio-Canada
Finaliste, Prix du livre d’Ottawa – Oeuvre de création littéraire, 2018  

« Autant on a craqué pour Dany Laferrière qui nous faisait découvrir Haïti, autant on a craqué pour Kim Thúy qui nous faisait connaître son Vietnam, on a maintenant Blaise Ndala qui nous fait connaître son Congo, son Afrique. Je veux rendre hommage à la beauté de ses mots, à la poésie de ses phrases, à sa culture incroyable, mais accessible. »
Marie-Maude Denis, Combat des livres.
Résumé
Rwenzori, Afrique des Grands Lacs. Fourmi Rouge et Petit Che traquent les ombres fuyantes du conflit le plus meurtrier depuis
la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ils se sont rebellés contre le dictateur qui a coincé le pays entre une espérance de vie en chute libre et une constipation électorale bien carabinée. Ce qui hante pourtant leur esprit dépasse les aléas du jeu politique.
Leur obsession a un nom : Véronique Quesnel, cinéaste attirée par cette république déclarée « centre de gravité de la misère nègre ». Connaîtront-ils le vrai visage de celle qui, de Montréal à Hollywood, draine les foules ? Parviendront-ils à découvrir la vérité et à s’inventer un avenir ?
L'auteur
Blaise Ndala, né au Congo (RDC), vit à Ottawa où il écrit, rêve et travaille. Sans capote ni kalachnikov est son deuxième roman.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 janvier 2017
Nombre de lectures 79
EAN13 9782897124304
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0165€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Blaise Ndala
SANS CAPOTE NI KALACHNIKOV
Roman
MÉMOIRE D’ENCRIER
L’auteur remercie le Conseil des Arts du Canada pour son soutien à cette création.
Mémoire d’encrier reconnaît l’aide financière du Gouvernement du Canada par l’entremise du Conseil des Arts du Canada, du Fonds du livre du Canada et du Gouvernement du Québec par le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres, Gestion Sodec.
Mise en page : Pauline Gilbert pour Claude Bergeron Couverture : Étienne Bienvenu Dépôt légal : 1 er trimestre 2017 © 2017 Éditions Mémoire d’encrier inc. Tous droits réservés
ISBN 978-2-89712-429-8 (Papier) ISBN 978-2-89712-431-1 (PDF) ISBN 978-2-89712-430-4 (ePub) PS8627.D35S26 2017 C843’.6 C2016-942452-9 PS9627.D35S26 2017
MÉMOIRE D’ENCRIER
1260, rue Bélanger, bur. 201, • Montréal • Québec • H2S 1H9 Tél. : 514 989 1491 info@memoiredencrier.com • www.memoiredencrier.com
Fabrication du ePub : Stéphane Cormier
Du même auteur
J’irai danser sur la tombe de Senghor , Ottawa, éditions L’Interligne, 2014.
Pour Karine et Jean-Paul Lambert
À la mémoire du soldat inconnu de la « guerre du coltan » mon frère le premier lieutenant Jeancy Kabongo.
Je crains les Grecs, même quand ils apportent des cadeaux.
Virgile, L’Énéide , II, 49
UN AN APRÈS LA SORTIE DU FILM LA NUIT DES OSCARS
Los Angeles, le 24 mars 2002
Après s’être assurée que ses lèvres étaient le point de mire du millier d’yeux avides de surprise, la présentatrice, cheveux coupés en brosse et lunettes ovales, se racle la gorge, cligne de l’œil et souffle d’une voix de velours :
— Mesdames et messieurs, l’Oscar du meilleur film documentaire est décerné à…
— …Véronique Quesnel, du Canada, pour Sona, viols et terreur au cœur des ténèbres , complète d’un ton solennel son complice, un grand blond en smoking noir et nœud papillon rouge.
Du Kodak Center montent les vivats frénétiques de ces hommes et femmes qui savent avoir pris rendez-vous à la fois avec le prévisible et l’inattendu. Aux parieurs de faire le décompte, alors que valsent les heures de la nuit la plus glamour des cinq continents (si l’on se fie aux médias du pays), sous la bénédiction de l’Académie des arts et techniques du cinéma .
Tant bien que mal, la lauréate réussit à se frayer un passage pour amorcer la vingtaine de pas qui la séparent de l’objet qui l’a empêchée, des semaines durant, de trouver refuge dans les bras de Morphée, la divinité des rêves prophétiques.
Véronique Quesnel, prophétesse à Hollywood.
Loin de son havre montréalais où parents et amis, médusés, doivent se pincer devant le petit écran. Près de tous ces cœurs qui battent à l’unisson, à la cadence d’une œuvre cinématographique dont la réalisatrice sait qu’elle met tout sens dessus dessous. À commencer par sa propre vie, qui ne sera plus jamais la même.
De rêve il n’est plus question.
C’est bien dans la réalité que s’inscrit la marche timide et gracieuse qui avale la distance entre la Québécoise et la statue la plus convoitée de la planète cinéma. L’esprit vide. L’émotion à fleur de peau. Ses pieds touchent-ils le sol ou est-elle portée à tire-d’aile par quelque pouvoir secret qui se joue de son hébétude?

Voilà une semaine, dans l’avion qui reliait Montréal et Los Angeles, elle avait lu à tout hasard sur les origines des Oscars. Un article dans les colonnes du dernier Vanity Fair . Y étaient repris des détails dont elle se souvenait avoir entendu parler, sans y accorder un intérêt particulier, du temps où elle suivait des cours en études cinématographiques. Ainsi de l’origine du nom « Oscar » donné à la désormais célèbre statuette, ou le fait que durant la Seconde Guerre mondiale, en raison de la réquisition des métaux en vue de l’effort de guerre, les prix attribués aux lauréats prirent la forme de moulages en plâtre peints, que l’Académie remplaça plus tard par des œuvres originales.
Elle n’est plus qu’à quelques mètres de l’objet.
Le trophée est ce chevalier haut de trente-quatre centimètres, dressé sur un socle, debout sur une bobine de film et tenant une épée dans ses mains gantées. Une statue plaquée d’or, sculptée à l’origine par George Stanley et répliquée depuis 1929 par une société basée à Chicago, la R. S. Owens & Company, qui en a gardé l’exclusivité.
Elle l’a décroché.
Dire que c’est seulement son deuxième film. En somme, le premier sur la scène internationale. Celui qui est venu à elle, celui qu’elle a réalisé en déviant de sa trajectoire comme une funambule entre deux pylônes, après s’être envolée vers une terre alors inconnue. Des idées plein la tête. La peur et le doute pour seuls filets.
Elle le tient.
La présentatrice accueille avec un large sourire cette Canadienne dont elle ne sait pas grand-chose, sinon qu’elle vient tout juste de fêter ses quarante et un ans, qu’elle a eu la force d’aller si loin, si près de l’enfer, aux pieds de la bête immonde. Comme toutes les femmes assises entre les murs de ce théâtre, l’Américaine n’est que trop consciente du fait que le crime au centre du documentaire d’une durée de près de deux heures demeure une négation de l’humanité de celle qui l’a subi. Une dévastation. Un néant que rien ne comble. Ni l’argent, ni les honneurs, ni le temps, ce beau mirage auquel on concède toutes les vertus avant d’en découvrir la porosité. Nul ne s’avoue capable de chausser les bottes d’une de ces victimes dont les tragédies vous éclaboussent par médias interposés, à moins que ce ne soit au détour d’une confession qui vous laissera prostré dans une sidérante consternation.
On croyait l’homme un loup pour l’homme. N’était-ce pas vendre au rabais la peau de la bête avant de la connaître? « On m’achève, on ne me déshonore pas! », aurait crié une paysanne dont le petit-fils témoigne du haut de ses neuf ans dans Sona, viols et terreur au cœur des ténèbres , face à la caméra de Véronique Quesnel. Des paroles prononcées par celle qui allait arracher des mains d’un de ses bourreaux en treillis une baïonnette avant de se l’enfoncer dans l’abdomen. Histoire de sortir par la grande porte plutôt que de nourrir la bête. Plutôt que de traîner sous le soleil le boulet que serait alors devenu un corps déserté par l’honneur, expurgé de la vie.
Ce soir, dans ce théâtre, comme pour faire un pied de nez à l’insoutenable aveuglement des mortels, la vie s’est choisi un visage. Sous les traits de Sona, l’ombre du phénix. Une revenante. Une jeune Africaine de dix-neuf ans (quatorze lorsque s’ouvrit devant elle le portail glacial de l’enfer sur terre), ex-esclave sexuelle échappée des griffes de l’Ogre. Il y a le travail de la documentariste rendu possible par les codes du métier. Il y a la vie, nue de tout artifice, qui se moque des codes. Qu’est-ce que cela change?
Tout.
Parce que l’Africaine n’est pas faite du bois dont on se chauffe à Hollywood. Qui, ayant vu le film, pourrait s’imaginer qu’elle a appris un rôle? Là-bas, le seul luxe n’était-il pas de choisir entre la mort et le déshonneur dans la mort? Là-bas, sur la terre battue, elle n’a pas eu à monter sur les planches pour se faire dire qu’elle était une graine d’artiste qui en jetait sous les projecteurs.
Les planches?
Celles de son enfance dans la région africaine des Grands Lacs ressemblaient à tout sauf aux marches à gravir les unes après les autres vers les étoiles du septième art. Personne ne lui a lancé : « Silence, on tourne! » C’était : « Silence, on crève! » Un ordre qui trouva peu de contrevenants, jusqu’à ce jour où une certaine Véronique Quesnel suivit la voix de sa propre obstination et plongea, caméra au poing, a u cœur des ténèbres . Et la lumière vint. Sur elle. Plus tard. Beaucoup plus tard.

Les deux femmes s’autorisent une longue étreinte qui fait se lever le public. Le coprésentateur du prix recule de quelques pas. Tant d’émotion force le respect et impose la patience. On a beau se trouver dans la synagogue du faux, où le gros mensonge se faufile jusque dans les seins qui font craquer les bustiers, la scène conjugue la beauté à la solidarité, la candeur à la spontanéité. Dans les haut-parleurs, un air de Cesária Évora, la chanteuse de mornas et coladeiras capverdiennes, « la diva aux pieds nus ». Sa voix rauque, la même, couplée à celle cristalline du Congolais Lokua Kanza, traverse le film telle une complainte ciselée pour broyer temps et silences.
Soudain, elles se détachent.
Ton regard cette lame qui coupe
Tes caresses ce cuir qui mord, flagelle, lacère
Ma peur ce fleuve qui pulse dans tes veines
O teu coração já não conhece nem vergonha nem piedade?
(Honte et pitié ont-elles déserté ton cœur?)
L’Américaine garde dans la sienne la main de la Canadienne. Généreuse et chaleureuse, l’ovation se lève, va crescendo , puis se rétracte avec le souffle de la présentatrice qui a tout le mal du monde à cacher son trouble :
— Qu’est-ce que vous nous avez fait, madame Quesnel? Comment voulez-vous que nous continuions à vivre comme avant, après l’enfer de Sona? Vous nous avez ôté l’alibi de l’ignorance. Vous êtes impardonnable!
Elle sait pourtant que ces mots lui seront reprochés par le maître de cérémonie. Elle n’est pas sans savoir que dans cette grand-messe réglée comme du papier à musique, où le moindre écart pourrait gâcher la fête, chaque lauréat a droit à cinq minutes au grand maximum. Le temps de se présenter sur le podium, seul ou accompagné, de prononcer un bref hommage à ceux qui ne pardonneraient pas d’avoir été oubliés, puis de rejoindre journalistes et photographes dans les loges.
Pour Véronique Quesnel, pour ce film-là, elle a choisi de bousculer le protocole. Guidés par le regard de la réalisatrice, ses yeux vont à la rencontre d’un point rouge à peine perceptible au centre de l’assistance.
— Pourquoi n’est-elle pas ici avec vous? Allez ma belle, venez ici, c’est votre grand jour! Est-ce que je me trompe, madame Quesnel, en disant que c’est son jour, à cette grande femme en devenir qui nous honore de sa présence ici ce soir?
D’un seul élan, les têtes se tournent.
— Je n’ai pas de mots, balbutie la Canadienne. L’Académie, le jury et vous me laissez sans voix. Bien sûr que cette distinction inespérée est avant tout celle de Sona…
La réalisatrice lève la main et adresse un grand signe à la jeune femme qui, cinq minutes plus tôt, n’a pas eu le courage de marcher à ses côtés.
— Mesdames et messieurs, cette distinction est celle d’une charmante et courageuse personne que vous voyez là. Et j’aimerais dire qu’à travers Sona, ce prix va à toutes les femmes victimes des sévices sans nom dans tous les conflits armés aux quatre coins de la planète. Je… j’aurais tellement aimé ne pas être ici… Je veux dire, pas pour ce film . Comment vous le dire sans fausse modestie…? Allez, ma chérie, ne sois pas si timide. Rejoins-moi sur l’estrade, s’il te plaît. Je t’en prie!
Cendre repue de possibles
Rote et recrache ce rêve satiné
Que fait pianoter ta gueule démantibulée
Soni pe mawa ezanga ekimelo o nte ya motema mwa yo?
(Honte et pitié ont-elles déserté ton cœur?)
Aidée par un membre du protocole et par la chanteuse Beyoncé Knowles, l’adolescente finit par s’extraire des rangs. Elle marche d’un pas mal assuré, manque de chuter par deux fois du haut de ses talons aiguilles, mais réussit finalement à se placer entre celle qui l’a révélée au monde quelques mois plus tôt et la présentatrice.
— Courage, beauté! lui lance l’Américaine en l’embrassant bruyamment sur les deux joues. Qu’est-ce que vous êtes ravissante dans votre jolie robe rouge!
Comme si les projecteurs dirigés sur sa frêle silhouette étaient autant de flèches desquelles elle eût aimé se protéger, Sona se jette dans les bras de Véronique Quesnel et éclate en sanglots. Il n’en faut pas davantage pour que le trio féminin qui vient de se former voie les spasmes qui le traversent venir à bout de toute forme de retenue. Des larmes, au fond desquelles semblent s’entrechoquer des bouts de cristaux, perlent les visages sur l’écran géant où s’affiche, tremblante et brouillée, l’image grandeur nature qui scellera dans tous les esprits la soixante-quatorzième cérémonie des Oscars. Entre les murs du théâtre, le public s’est levé pour une nouvelle salve d’applaudissements. Jusqu’à ce que Tim Ziegler, le président de l’Académie, souffle dans l’oreillette du maître de cérémonie qu’il vient de faire prendre sept minutes de retard au programme.
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On aurait tendance à l’oublier, mais c’est à la faveur de la guerre que cette région, qui abrite pourtant l’un des plus hauts sommets d’Afrique, a fini par devenir presque aussi célèbre que Tora Bora. Le marmot de chez moi connaît ce bout de l’Afghanistan où un barbu dont je préfère taire le nom est allé se terrer dans le cul d’une grotte après avoir roulé dans la farine ses copains d’avant. Pareillement, le benêt du bout du monde peut dorénavant se targuer de savoir sur quelle planète se trouve Kapitikisapiang.
Qu’à cela ne tienne, j’aime autant le rappeler d’emblée au moment de m’attaquer à ce carnet. Cette contrée, désormais connue de tous, n’a pas toujours été l’une des destinations les plus courues d’Afrique. Sa notoriété au nord comme au sud de la ligne de l’équateur est postérieure au film de la Canadienne, que vous êtes probablement allé voir. Quiconque soutient le contraire est un imposteur, point à la ligne. Ce n’est pas de Kapitikisapiang que le touriste blanc allait s’enquérir quand il débarquait chez la bonne dame de l’agence pour choisir son safari africain – il y a une limite à l’enfumage.
Que l’on ne vous raconte pas de sornettes. Moi, caporal-chef Fourmi Rouge (de mon vrai nom Alex Kimona Kiadi – mais ça, c’était avant), je peux vous l’affirmer sans ambages : avant le film de la Canadienne, la tendance n’était pas de s’informer sur une contrée que l’on disait impraticable, inaccessible, en raison tant d’une géographie certes attrayante mais des plus hostiles, que d’un nom carrément imprononçable pour le touriste allemand, norvégien ou hollandais. Je me limite à ces nationalités, « à la grande surenchère des petites menteries sachons toujours résister », disait autrefois mon oncle Victor, professeur de français de son état. Le tourisme dans nos pays est affaire de Blancs et puis c’est tout, nous assurait-il, une photo de la chaîne du Rwenzori dans une main, une carte de la région des Grands Lacs dans l’autre.
Malgré ses atouts naturels qui sont loin de se limiter aux diamants, à l’or et au coltan, cette contrée était un nulle part parmi tant d’autres sur le continent noir. C’est qu’elle n’a pas toujours été ce qu’elle est devenue par la force des choses, à savoir le nombril incontesté de la misère nègre sous les tropiques. Pour que Kapitikisapiang, nom qui signifie « terre de la confusion » dans la langue parlée ici depuis la nuit des temps, prenne sa sanglante revanche et fasse sensation du côté d’Hollywood, il aura fallu attendre l’embrouille totale comme on en a rarement vu ailleurs. Il aura fallu, à coup sûr, que mijote sur le feu de la sottise humaine le chaos dans sa plénitude, avant que cette contrée n’entre par effraction au cœur de votre quotidien, avant qu’elle ne vous travaille les tripes matin et soir, comme avant elle Hiroshima, Sarajevo et tout le bazar.
Il aura fallu attendre que chacun ait bu jusqu’à gerber de dégoût la soupe médiatique riche des ingrédients d’une hécatombe rondement menée ici, sous mes yeux, par de vrais connaisseurs de la chose. Cela se fit à grand renfort de reportages rassemblant sur les plateaux de télé les plus grands spécialistes du continent noir. Il y eut, en effet, les plus avisés d’entre les lanceurs d’alerte avec « Un cessez-le-feu sous vingt-quatre heures ou c’est Srebrenica assuré! » Il y eut les plus chevronnés des experts en aide d’urgence, bon pied bon œil, capables de vous résumer le sort des réfugiés de guerre en une formule limpide comme « La distance qui les sépare de la mort est votre don, ici et maintenant. » Il y eut de grands philosophes versés dans les génocides, brandissant « Rwanda 1994 », comme si c’était l’année où ce pays qui ne compte aucun footballeur digne de ce nom aurait créé la surprise en remportant la Coupe du monde de la FIFA. Il y eut, enfin, d’éminents chercheurs en maladies des pays ensoleillés qui se hâtent lentement après la démocratie, tous plus inspirés les uns que les autres.
Mais rien de tout cela ne serait survenu sans l’arrivée à Kap d’hommes et de femmes aux yeux plus grands que le ventre mou de la planète. Partis des quatre points cardinaux, ils voulaient tous pénétrer dans les entrailles d’une guerre africaine frappée du sceau de la bâtardise. De ce conflit réputé sans tête ni queue ils voulaient saisir l’âme, dessiner les contours, comprendre les ressorts, si ressorts il y avait au-delà de la connerie humaine. Je parle ici de la bêtise des mortels en général, parce que concéder aux Noirs et aux Noirs seuls le monopole du génie à fabriquer du chaos, l’exclusivité des génocides et autres trouvailles du même tonneau, ne relève pas de la blague potache, vous en conviendrez. C’est du foutage de gueule, point à la ligne.
Il aura donc fallu ce tournant qui scellait la fin du silence pour que le nom de Kapitikisapiang triomphe de l’anonymat, prenne vie sur une carte d’Afrique, devienne le « Sésame, ouvre-toi » des agences non plus de voyages mais humanitaires. Ainsi le temps a fini par avoir le dernier mot, l’horreur née de la terreur inhumaine a fini par titiller le point de non-retour, tandis que les rues de New York, Bruxelles et Stockholm s’indignaient à tue-tête de ce qui se passait ici, au cœur de l’Afrique (une région que la Canadienne appelle « le cœur des ténèbres »). Tout cela sous le regard à peine fuyant d’un monde devenu, clamait-on, un seul village. Un village planétaire menacé par la même épée, nous rappelaient soir après soir les journaux télévisés. L’épée des océans qui enflent, des rhinocéros blancs qui disparaissent, du mont Kilimandjaro qui, faute d’avoir su garder ses neiges d’antan, ferait perdre aux pachydermes les repères du temps qui fuit… Autant de sujets d’indignation dans les rues de ces villes lumière où battre le pavé pour des idées est un sport qu’il est interdit aux politiciens d’interdire. Il aura donc suffi de laisser tout cela mijoter dans la grande marmite des nouvelles d’Afrique pour que plus rien ne ressemble au bon vieux temps de l’indifférence tranquille.
Et lorsque se déclencha la course vers le lieu-dit de la confusion, au milieu des chevaliers de la solidarité sans frontières en veux-tu en voilà, lesquels chevaliers se précipitaient vers nous, aimantés par le centre de gravité de la tragédie nègre, survint ce qui devait survenir. Il nous fut donné de faire la connaissance d’apprentis sorciers de tout poil. Parmi ces âmes, lâchées sur les pistes par l’indignation de leurs semblables qui soudain se rendaient compte qu’il n’était jamais trop tard pour bouger le petit doigt, allaient se glisser une poignée d’anges-faits-hommes. Ainsi du docteur Miguel Javier Etchegaray, le seul ami blanc que je compte à Kap, l’homme qui m’a convaincu de consigner mes souvenirs de ces années de grande comédie humaine dans le carnet jaune que je tiens entre les mains.
Nous allions aussi découvrir au milieu de cette sainte caravane de vraies calamités errantes, des princes de l’hypocrisie à visage humain, des princesses pur sang de l’enfumage, tous rodés aux techniques les mieux élaborées de l’arnaque. Bref, des hommes et des femmes, des Blancs et des Noirs, des Jaunes aussi, qui auraient leur place dans les grandes écoles où l’on devrait enseigner l’art millénaire de niquer son prochain, question de fournir les mêmes armes à tous. Et certains de ces individus avançaient cagoulés, de sorte que d’aucuns leur donnaient le Bon Dieu sans confession, tandis que d’autres ne s’embarrassaient guère de subterfuges : ils étaient qui ils étaient et quiconque les approchait ne pouvait plaider l’ignorance.
C’est donc ici que j’ai rencontré le docteur Miguel Etchegaray, dans la fente d’une vallée mouillée par une rivière au fond de laquelle sommeillent les plus grosses pierres jamais touchées par le plus futé des bijoutiers. Il était ici parmi des personnages aux fortunes diverses que la guerre avait embauchés à grands frais pour les uns, contre la moitié d’une chimère pour d’autres. Une faune dont les représentants les plus remuants, colombes et vautours confondus, auront une place de choix dans les pages de ce carnet qui leur est en partie consacré. L’amitié qui me lie désormais au médecin espagnol est d’ailleurs la seule pierre précieuse, le seul diamant véritable que la guerre ait mis entre mes mains.
Et pour écarter d’emblée tout malentendu au sujet des diamants, je tiens à dire que l’idée selon laquelle ces pierres seraient le sel de la vie relève de la publicité mensongère, point à la ligne. Ceux que j’ai glanés pendant les quatre années qu’a duré le conflit ne m’ont pas porté chance, cela se saurait sinon. Si le mot diamant se glisse sous ma plume, c’est juste pour illustrer le rôle souvent occulté de ces maudites pierres dans la renommée de Kap et du pays en général – car il y a de ces images qui parlent aux uns plus qu’aux autres. Je pense à celui qui coule des jours paisibles dans ces endroits du monde où l’homme doit s’habiller chic et attendre un coucher de soleil du tonnerre pour demander sa main à une jolie fille, d’une voix angoissée, une bague sertie de diamants dans le creux d’une main, une rose dans l’autre, un genou à terre comme dans les films d’un acteur français dont le nom m’échappe (un Alain Quelque-chose)… Celui-là croit dur comme fer que le diamant est la clé qui ouvre les portes du bonheur et de l’amour, alors qu’il se goure de A à Z. Les trésors véritables ne tiennent ni dans une main ni dans quatre, encore faut-il le savoir. Laissons toutefois de côté princes charmants et cinéma français, qui ne nous rendront pas l’innocence perdue sur les champs de bataille. Je voulais simplement mentionner que des pierres, il y en a tellement dans le coin qu’on en a crevé, qu’on en crève et qu’on en crèvera encore demain. C’est cela la vérité, qu’elle soit maquillée ou non dans le film de la Canadienne. D’ailleurs, il s’agit là d’un détail que vous pouvez vérifier par vous-même sans l’aide de personne, en moins de temps qu’il n’en faudrait pour allumer une clope.

Pour revenir à la rencontre avec l’Espagnol, puisque celle-ci n’est pas arrivée par l’opération du Saint-Esprit, il faudrait d’abord préciser une chose. Ma présence dans le camp de démobilisation de Kap n’a rien à voir avec le fait que le village de mes parents se situe à quelques jets de pierre de l’hôpital de la Croix du Sud où Miguel m’a conduit, voilà un mois, et d’où j’écris ces lignes.
Ma présence dans la région s’explique plutôt par le fait que le Centre Kap a vu débarquer, il y a un an et des poussières maintenant, vers la fin de la petite saison sèche, à la mi-avril pour être précis, trois cent dix-sept ex-membres de mon ancien bataillon, les Black Mamba. Parmi eux, mon grand ami Cinglé Joyeux (de son vrai nom Joachim Manzaka Mankoy – mais ça, c’était avant), mon cousin Petit Che (autrefois appelé Corneille Sangolo Zaku) et moi-même caporal-chef Fourmi Rouge, vingt-trois ans depuis une semaine. Je devrais d’ailleurs préciser que je viens de fêter mon anniversaire le 28 février de cette même année 2003, dans la résidence qu’occupe mon ami Miguel et où lui et moi avons l’habitude de suivre les matchs les plus décisifs des championnats européens de football.
De mémoire, je dirais que Miguel et son équipe (deux Espagnols, un Hollandais, une Italienne et deux Ouest-Af’) ont posé leurs valises à l’hôpital de Kap environ trois ans avant ma venue au centre. C’est l’époque où la guerre commençait timidement à battre de l’aile, à accuser des signes de fatigue, à attirer sur la ligne du front ouest davantage de journalistes et d’humanitaires blancs que de combattants pressés d’alourdir le bilan chez l’ennemi. Alors que la silhouette du docteur à la barbe touffue faisait déjà partie du paysage dans la région, l’accord de paix, je devrais d’ailleurs dire le torchon de paix, nous a fait passer dans le tube digestif des petits arrangements entre politicards avant de nous recracher corps et armes au Centre Kap .
D’un jet d’encre, d’une rafale de signatures au bas d’un parchemin, notre mouvement armé, le Front pour la dignité africaine (que nous appelions « le Front », pour faire court), venait de voir sa marche vers le triomphe enrayée, son ultime objectif militaire trafiqué. Nous autres, combattants, nous retrouvions du jour au lendemain sans la moindre idée de ce qui allait remplacer notre rage d’en découdre avec l’armée de pacotille du général-président de la république, Auguste Meka Okangama, alors au pouvoir depuis vingt-quatre ans.
Mon cousin le caporal Petit Che, mon ami le soldat Cinglé Joyeux (respectivement quinze et dix-sept ans lorsque démarra la guerre) et moi-même avions rêvé, quatre ans durant, de monter à l’assaut de la capitale. Non pas en campagnards anonymes venus contempler les deux gratte-ciel jumeaux bâtis là-bas par les Français avant l’indépendance – vous n’y êtes pas du tout. Nous avions caressé le rêve d’entrer dans la grande ville en libérateurs, bérets au vent, la fleur au fusil comme dans Paris brûle-t-il? (un film en noir et blanc que j’avais vu à l’Alliance française de Kap avant le conflit). Le fin mot de l’histoire serait alors de nous reposer dans les villas des officiers magouilleurs que nous allions dégager de l’état-major. Avions-nous d’ailleurs le choix, dès lors que ces andouilles fuyaient comme s’il s’était agi du virus Ebola la ligne de front où nous les attendions de pied ferme?
Eh bien, ce rêve partit en fumée au moment où l’on nous parla de l’accord de paix que venait de signer notre mouvement, là-bas, pas très loin de Paris, dans une ville connue du nom de Rambouillet. C’est donc ici, au Centre Kap, que le sort nous a largués, la larme à l’œil, l’arme au pied, aussi impuissants qu’un tas de mouches au fond d’une maudite toile d’araignée. Et j’en ai, moi, des choses à dire sur ce fichu accord synonyme de piège, sur la trahison de ceux des nôtres qui ont troqué quatre ans de notre lutte commune au service de la justice contre de minables intérêts puant la lâcheté et l’égoïsme. J’y reviendrai plus tard, car je ne me sens pas encore prêt à aborder ce sujet qui chaque jour tisonne ma révolte. Les mots accord, paix, Rambouillet, réconciliation ou démobilisation ressuscitent des choses que je ne voudrais pas inviter à l’intérieur des murs de cet hôpital, et cela n’a rien à voir avec le fait d’aimer la guerre pour le plaisir de l’aimer. Ce que je crois, du haut de ma rage encore tiède, c’est qu’une guerre rondement menée sera toujours plus présentable qu’un accord de misère, point à la ligne. L’important, c’est de se lever tous les matins en sachant pourquoi on se bat, de voir mourir le soleil tous les soirs en étant convaincu qu’on se couchera du bon côté de l’histoire. Mon cousin Petit Che a dit qu’il y a un type célèbre qui a écrit quelque chose qui ressemble à ça, mais je n’en suis pas certain. D’ailleurs si ça se trouve, c’est une idée qui lui est venue à l’esprit, au cousin, pour le convaincre qu’au jour de son enrôlement il avait fait le seul choix qui s’imposait à l’homme qu’il voulait devenir. Bref, ce n’est pas le temps de chercher qui a écrit quoi. Je ne suis le porte-parole de personne; pour un retour sur les bancs de l’école il faudrait d’abord envoyer un char me passer dessus. Des citations, je n’en ai cure : « Socrate disait… », « saint Paul écrivait… » – et pourquoi pas « Fourmi Rouge prophétisait »? De toute façon, dans ce carnet où mon stylo bleu m’a conféré le statut de seul et unique commandant, il n’y aura ni philosophe ni prophète juché sur un piédestal, il n’y aura que la vérité qui se baladera nue d’une page à l’autre.

Lorsque j’ai fait la connaissance de Miguel en ce mois d’avril 2002, les gars des Nations unies et des ONG comme la Croix du Sud, qui gère l’hôpital où je suis, s’employaient depuis quelque temps déjà, au nom des épithètes collées à la réconciliation nationale, à nous convertir en chiffres. Ce qu’ils n’ont d’ailleurs cessé de faire à ce jour, si je me fie à mon cousin. On parlait alors des dix pour cent d’anciens enfants soldats immédiatement recyclables contre dix autres pour cent perdus à jamais. Entre ces deux groupes, les experts comptaient un quatre-vingts pour cent que les programmes pouvaient sauver si la paix s’étirait, si les agences réussissaient à garder les donateurs informés et mobilisés. Ces chiffres, une fois avalés par les ordinateurs, essaimés dans des tableaux, saupoudrés dans des statistiques, faisaient se lever et se coucher le soleil sur la vallée de Kap et sur toute l’étendue de la République libre et démocratique de Cocagnie. Comme hier, comme aujourd’hui, comme demain, lorsque la paix de Rambouillet ne sera plus qu’une mauvaise blague, une pilule périmée à jeter à la poubelle de l’histoire.
C’était déjà ça, leur dada, à cette époque : faire des vaincus que nous étions devenus malgré nous de la chair à graphiques. Placer nos dos voûtés sous les courbes de croissance de ceci en janvier, sous les courbes de décroissance de cela en juin. Nous loger dans des communiqués de presse. Nous servir aux experts qui nous recrachaient à coups d’adjectifs peu glorieux sur toutes les ondes : fripouilles, écumeurs, raclures, égorgeurs, pendards, crocheteurs, truands, pillards, terroristes, malandrins… Bref, toutes choses que même le sourd vivant à l’autre bout de la planète avait fini par entendre avant même l’arrivée de la Canadienne et tout le fatras qui allait s’en suivre. J’avais compris tout de suite que l’Espagnol ne mangeait pas de ce pain-là. Ça crevait les yeux, il suffisait de l’entendre parler des Casques bleus de l’ONU, dont il disait qu’ils étaient « blancs de loin, mais loin d’être blancs, les cabotins! » Il fallait voir l’étincelle de la colère dans ses yeux lorsqu’il les regardait aller et venir à longueur de journée.
Aujourd’hui, quand je le vois fulminer ainsi, je lui donne une bonne tape dans le dos, je l’invite à avoir la gâchette facile mais la rage en sourdine. « L’oiseau qui siffle sans cesse n’est pas celui qui remplit le chaudron et chasse la faim du hameau, nous dit la sagesse des Anciens », que je lui lance. J’allume la télé, je l’invite à se détendre en regardant un épisode de l’émission Cœur à corps , sachant d’avance à quoi m’en tenir. Vu qu’il ne pourra s’empêcher d’engager une chaude discussion sur ce qu’il appelle « l’aide au suicide des enfants perdus de la télé », au moins la page Casques bleus sera-t-elle tournée pour un temps.
Je regardais Cœur à corps en croquant une noix de coco dans ma petite chambre du pavillon C lorsque l’Espagnol s’est pointé avec le carnet jaune dans lequel ces lignes sont couchées.
Derrière l’émission la plus suivie de la chaîne française que nous captons ici grâce à Canal France International (CFI), rien de bien compliqué : chaque année depuis cinq ans, elles sont neuf anciennes célébrités à vouloir empocher la rondelette somme d’un million d’euros. Un petit magot qu’elles devront se partager moitié-moitié avec une association dont elles seront le parrain ou la marraine pour un an. Des organisations qui aident les enfants talibés de Dakar, luttent contre l’illettrisme des femmes bororos au Niger ou distribuent des préservatifs aux belles-de-nuit de Bangui. Il y a là-dedans d’anciens chanteurs français, des Espagnols ayant brillé au Tour de France, des rescapés de la Formule 1, d’anciennes Miss Belgique ou Miss Italie, jusqu’à des types dont le boulot se résumerait à profiter des bonnes choses de la vie sous les flashs ininterrompus des photographes. On les appelle les jet-setters . Bref, il y a de tout. Certains baragouinent à peine la langue de Molière, mais arrivent tant bien que mal à se faire comprendre. Cette année, pendant douze semaines, ils ont accepté de vivre l’aventure, comme ils disent, dans la peau du réfugié burundais séjournant dans un camp du sud de la Tanzanie. Un vrai camp, celui-là. Le voyage entre Paris et Dar es Salaam s’est fait en avion, puis candidats et techniciens ont emprunté le macadam, ensuite des pistes plus ou moins défoncées, jusqu’à destination. Entre vallées verdoyantes striées de rivières aux eaux rougeâtres et savanes boisées à la faune pétulante, les paysages ressemblent à ceux de Kap, même si l’on aurait tort d’y déceler la raison du succès que connaît l’émission chez nous. Chacun adore Cœur à corps pour un motif qui lui est propre et dont il n’a pas à se justifier.
Chaque candidat reçoit la même ration de nourriture qu’un réfugié de son âge. Ils crèchent sous les bâches du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), à même le sol. Ils sont filmés vingt-quatre heures sur vingt-quatre par TF1 , y compris quand ils vont chier en priant le Ciel pour « ne pas finir en steak dans la gueule d’un lion africain » (ça, c’était un ancien disc-jockey venu d’un endroit appelé Ibiza, finaliste malheureux de la dernière édition). Dames et messieurs font toutes sortes de travaux manuels avec de vrais réfugiés qui votent en direct, tous les vendredis soir, contre la vedette qu’ils ont décidé de virer. Les téléspectateurs européens votent eux aussi depuis leurs pays respectifs, cette fois pour sauver le mal-aimé des Burundais. De ce que j’ai cru comprendre récemment, ces votes permettent d’engranger quelques milliers d’euros supplémentaires, qui seront versés au futur champion.
Ça parle de changer le monde au cœur à corps , d’où le nom de l’émission. Il faut voir ça. Ça oublie les caméras au bout d’une semaine. Ça baise dans la brousse (ne cherchez pas qui forme un couple avec qui, sauf si vous avez du temps à perdre). Ça gueule pour des broutilles, ça se tape la bouffe du voisin ni vu ni connu. Ça ragote comme des rombières paumées. C’est du pur bonheur sans prescription ni facture, sauf si l’on s’appelle Miguel Etchegaray. En tout cas, moi j’en redemande. Si je connaissais un tatoueur dans le coin, je me ferais bien mettre « TF1 » ou « Cœur à corps » là, sur le sein gauche, à la place du cœur. Ça ferait gerber l’Espagnol, c’est sûr. Petit Che vient mater un épisode sur deux, on se marre comme pas possible, mais le cousin ne dit jamais ce qu’il en pense vraiment. Ce n’est pas moi qui vais jouer les empêcheurs de philosopher en paix.
C’était un vendredi soir.
Mon plat de chenilles à la sauce gombo à peine digéré, je suivais l’élimination en direct de l’ancien entraîneur de l’Olympique de Marseille sorti de taule après avoir été mêlé dans des combines que je n’ai pas suivies. C’était bien longtemps avant la guerre. Une embrouille nébuleuse que semble maîtriser le docteur, en lien avec de jeunes joueurs venus de je ne sais quel coin du monde. La caméra l’avait surpris en train de se tâter les couilles en reniflant les sous-vêtements de l’ex-Miss Luxembourg pendant que ses pairs aidaient les types du HCR à décharger les sacs de riz sur le petit aérodrome. Les Burundais avaient fait bloc contre lui. Aux cris de « Taha iwanyu. Genda kwivuza! » , les réfugiés lui avaient conseillé de retourner en Europe se faire soigner.
Miguel est entré dans la pièce et m’a fait le coup de la trouvaille la plus débile depuis l’invention de la télévision. Je lui ai dit qu’il n’y avait pas de mal à profiter d’un divertissement qui ne coûte pas un kopeck. Il a pris un morceau de noix de coco et a voulu s’assurer que je n’avais pas oublié mes pilules de la mi-journée. Je les avais prises, mais je n’ai pas répondu. Lui-même s’est arrangé pour ne pas répondre à la question qui me préoccupe le plus, celle qui concerne ce mal qui m’a laissé la peau sur les os et qui me vaut la pile de cachets que je dois absorber matin, midi, soir. Un mal qui s’est manifesté aux dernières semaines passées dans le maquis, quelques mois à peine après le passage de la Canadienne, sans que je sache mettre le doigt sur sa cause. Au début c’étaient de fortes fièvres, parfois accompagnées de violents maux de tête et de vomissements. J’ai ensuite observé l’apparition de ganglions dans la zone du cou. Puis, plus tard, lorsque nous sommes arrivés au Centre, j’ai été terrassé par une terrible diarrhée qui s’est étalée sur une semaine. Je fondais à vue d’œil. C’est à partir de ce moment que Petit Che a commencé à m’appeler, à la blague, « Petit Corps Malade ». Lorsqu’il m’a ausculté pour la première fois, après m’avoir posé plein de questions – des plus prévisibles aux plus insolites, voire carrément déplacées –, j’ai entendu Miguel marmonner que « si c’est pas le jongleur, alors j’ai volé mon diplôme ». Depuis, malgré notre amitié, l’Espagnol esquive la moitié des questions au sujet de ma santé.
Mon ami m’a tendu le carnet jaune et un paquet de stylos. Après l’avoir tourné en bourrique un bout, j’ai accepté sa proposition. Non pas parce qu’il a soutenu, le plus sérieusement du monde, qu’écrire était le gage de l’immortalité, que ceux qui écrivaient avaient le rare privilège de corrompre les lois de la nature. D’ailleurs, pour lui faire comprendre que ces arguments-là ne valaient pas un pet de grand-mère dans mes oreilles à moi Fourmi Rouge, j’ai répondu du tac au tac. J’ai dit qu’il n’y avait pas de dawa , pas de gris-gris contre la plus inviolable des lois de la nature. Je lui ai fait savoir que personne n’allait sortir vivant de cette chienne de vie. Que nous allions tous crever et servir de dîner aux asticots et autres bestioles dégueulasses, du footballeur surdoué au politichien en passant par le toubib le plus consciencieux.
— Politichien ?
— Un homme politique qui confond sa poche avec la caisse de l’État, qui renonce aux habits de politicien…
— Pour revêtir une peau de chien, je suppose?
— Tu vois, quand tu y mets juste un peu de volonté!
— Je constate que l’on parle toujours comme pendant la guerre, chez les ex-combattants, mon cher caporal.
— Caporal-chef.
— Au temps pour moi.
— Les paroles que tu viens d’entendre ont été prononcées pour la première fois par mon oncle Victor.
— Tu m’as parlé de lui. L’enseignant, le père de ton cousin Corneille, que tes amis et toi appelez Che Junior?
— Il n’y a pas de Che Junior, j’ai dit Petit Che. Tu peux oublier tout de moi, mais surtout n’oublie rien de l’homme que fut son père.
Autant dire que si j’ai accepté de suivre son conseil en griffonnant dans ce carnet, c’est pour mon bon plaisir, sans lui confier que c’est aussi, à titre accessoire, dans l’espoir de mener à terme une expérience abandonnée autrefois. C’était au tout début de la guerre, du côté de la cité minière de Mukwegeville, dans la vallée de Madiakoko. Un exercice que je dus cependant interrompre au bout de quelques semaines à peine, après avoir perdu mon sac à dos contenant mon bloc-notes, vert celui-là, dans la confusion d’une attaque ennemie – avec les conséquences disciplinaires que vous ne pourrez jamais imaginer!
Je lui ai cependant signifié, au docteur Etchegaray, qu’à partir de la seconde où il changeait de main, ce carnet jaune n’était plus à lui. Et monsieur de promettre, la main sur le cœur, que jamais il ne chercherait à en découvrir le contenu. Il a ajouté que tout ce qu’il voulait, c’était que j’aie de quoi meubler mon temps. La maladie et l’oisiveté ne faisaient guère bon ménage, a-t-il prétendu, leur offrir son corps et son esprit pour abri ne pouvait entraîner que des tourments. Tandis que je répliquais qu’un médecin ne devrait pas dire ça, il a ajouté que rester enfermé dans une chambre à ruminer la guerre, alors que le pays pansait ses blessures avant d’écrire une nouvelle page de son histoire postcoloniale, équivalait à s’autoadministrer une double peine.
L’expression « double peine » glissée dans son baratin de sorcier blanc des forêts tropicales pouvait sous-entendre que ma maladie avait quelque lien avec mon passé de combattant au sein du Front – ce qui aurait alors été une manière subtile de cautionner le film de la Canadienne. Je n’ai pas relevé ce qui doit lui avoir échappé dans un moment de fatigue. Tout le monde peut témoigner que nous ayant trouvés au fond du trou, l’Espagnol a choisi de se mêler de ses affaires, de ne soigner que les maladies du corps. On le voit s’acquitter de son devoir avec la volonté farouche de redonner espoir à ses patients. Personne ne l’a jamais surpris blâmant le mari infidèle venu à lui pour une chaude-pisse attrapée loin du lit conjugal ni faisant la leçon à l’ex-enfant soldat qui a attrapé la sienne sur le champ de bataille. Même s’il ne ménage pas leur contingent déployé chez nous, je doute qu’il puisse refuser des soins à un Casque bleu sur son lit de mort. Il prend trop à cœur le fameux serment du type dont j’oublie toujours le nom, un Hyppo-quelque-chose.
Donc, pour remonter à l’ancêtre fantôme de ce carnet, je dois dire que durant les deux premières années de la guerre de la dignité, j’avais suivi les conseils de mon cousin Petit Che, en tenant un petit journal. Je ne le tenais pas avec la même régularité que lui, car contrairement à moi, le cousin, alors haut comme trois noix de coco, prenait la chose très au sérieux, mais alors très au sérieux. On aurait pu croire que sa vie de maquisard en dépendait. Je le faisais à ma propre cadence, de temps en temps, lorsqu’il y avait une accalmie ou que nous nous reposions simplement après plusieurs jours passés à harceler l’armée près de la ligne de front. Je notais quelques informations sur les événements majeurs du jour ou de la semaine. J’y glissais aussi des anecdotes croustillantes, ce n’est pas ça qui manquait. Croyez-le ou pas, la guerre s’est avérée riche de bien des surprises et pas seulement de celles qui vous réveillent la nuit, en sueur, des années après. Je revenais de temps en temps sur le sens de mon engagement militaire, lequel pouvait sembler en flagrante contradiction avec les paroles de mon oncle Victor. « L’école, nous serinait-il, il n’y a que ça pour briser vos chaînes et vous équiper en vue de la grande traversée dans les eaux troubles de la vie. » Mais laissons de côté les promesses et les déboires de la guerre juste un instant, j’y reviendrai plus tôt que tard, les détails sur mon engagement d’il y a cinq ans ne sauraient demeurer un mystère. Et ce n’est pas parce que le film lève un coin de voile sur cet épisode de ma vie que je laisserai une cinéaste canadienne me faire porter un chapeau plus large que ma propre conscience.

Petit Che avait réussi à me persuader que capturer des moments furtifs de la guerre que nous menions était une idée de génie qui permettrait de placer nos petits pieds de jeunes soldats d’une armée non reconnue dans les pas de vrais géants des guerres enseignées dans les leçons d’histoire. Ainsi était-il venu me voir un beau matin avec son propre carnet à la main. Il m’avait alors lancé de sa petite voix aiguë, les yeux brillants de cet éclat familier, reconnaissable chaque fois qu’il s’excite d’une idée qu’il juge peu ordinaire :
— Fourmi Rouge, moi je n’aimerais pas que tu m’accuses de jouer les cachottiers, entendons-nous là-dessus. Je n’aimerais pas que tu dises que je te cache ceci ou cela, que je ne sais pas ce que le lien de sang suppose quand on risque sa peau loin des siens.
— Écoute, je ne sais que faire de ton blablabla. Accouche! Tu viens me dire que tu ne peux t’empêcher de te branler en pensant à cette nana restée à Kap, c’est ça?
— Quelle nana?
— Comment ça, « Quelle nana? » Tu en avais plus d’une dans ton viseur? La fille de Madiakoko à qui tu avais acheté un régime entier de bananes au marché de Kap, juste pour te payer une excuse et lui servir ta petite prose.
— Ah oui! Bien sûr que je pense à elle tous les jours, mais je ne suis pas un rêveur. Il y a un poète dont je ne me souviens plus le nom qui a qualifié la guerre de…
— Quand je t’entends appeler les poètes à la rescousse, j’en conclus que tu t’es mis dans la tête l’idée que tu es amoureux.
— Je ne sais si c’est ça, être amoureux, mais… comment t’expliquer? C’est comme si un petit bout de mon cœur était resté là-bas… Sous le lidamé , le grand amandier où on s’est embrassés la veille de mon départ. C’était… magique. Vraiment. M’as-tu jamais entendu dire un truc pareil, Fourmi Rouge?
— Doucement. Pas besoin de t’emballer, d’accord?
— Si tu veux savoir si on a dansé-sans-tambour-ni-mélodie, la réponse est non. Elle ne l’a jamais fait , tu vois? Elle voulait qu’on prenne notre temps. Moi aussi, je lui ai répondu. J’ai dit : « Y a pas le feu. » Ça ne sert à rien de se presser quand on aime quelqu’un. Enfin, on s’aime, ça m’a l’air. Bref. Tu crois qu’elle m’attendra comme elle l’a promis en sanglotant?
J’ai fait remarquer au cousin que tout portait à croire qu’avec l’âge il devenait con, et que cela avait de quoi inquiéter. Aucune fille n’attend un homme parti en guerre, lui ai-je dit franco, sauf dans les films de Blancs du genre Paris brûle-t-il ? Pour prévenir tout procès en jalousie, je lui ai nommé ses deux problèmes : le premier, c’est qu’il trouvait absolument normal de trimbaler de la poésie dans son baluchon sur les champs de bataille. Le deuxième, plus ancien celui-là, c’est qu’il avait passé sa vie de gamin à sucer son pouce devant un nombre incroyable de films en noir et blanc. Je ne pouvais pas ne pas le ramener sur terre, le pauvre :
— Si vous ne l’avez pas fait du tout du tout, cela veut dire que tu n’as pas marqué ton territoire. Donc si tu n’es pas un rêveur, arrête tout de suite de me prouver le contraire, OK? Bien sûr qu’elle prendra son pied avec le premier embrouilleur venu! Il suffit qu’elle tombe sur un type qui sait enrober son hameçon de paroles mielleuses à faire fondre le cœur d’une gonzesse puant l’innocence. Concentre-toi sur ta mission ici. Des nanas, pendant la guerre, tu en verras défiler de toutes sortes. Si elles ne te suivent pas pour ta petite face de gentillet, eh bien, dis-toi qu’elles courront après toi pour le pouvoir que te confère ta kalachnikov, point à la ligne!
— Toujours plein de certitudes avec tes « point à la ligne ». Mais soit. Ce n’est pas de ça que je suis venu te parler.
— Ça serait bête, en effet. Alors, accouche!
— Eh bien, tu devrais faire comme moi.
— Comme toi! Sérieux? Tu te prends pour qui, là? Un gradé?
— Regarde, ça fait trois mois que nous sommes dans le maquis et mon carnet est déjà à moitié rempli.
— Carnet? Quel carnet?
— Ne crie pas, il pourrait nous entendre. Suis-moi par ici!
L’homme qui aurait pu nous surprendre n’était nul autre que le général Mokomboso, le fondateur du Front de la dignité africaine. Haut de deux mètres, pesant pas moins de cent vingt kilos, il refusait que l’on utilise le terme « général » pour s’adresser à lui. La légende, qu’il ne démentit ni ne cautionna de son vivant, disait qu’il était fait d’un seul os, un seul de la tête aux pieds. Un os qui formait les côtes, les vertèbres, les orteils et tout l’échafaudage de son squelette. Le grand guerrier ne disposait en tout et pour tout que d’un os unique qui serpentait son corps à la manière d’une liane sauvage embrassant un tronc d’arbre au cœur de la forêt équatoriale. D’où le surnom de Mokomboso, l’homme-gorille. De la force herculéenne de ce mokomboso le garnement né hier pourra témoigner : tu reçois sa gifle sur la tempe, le caca te sort par les narines et tu pisses la morve direct! En réalité, derrière des traits aussi durs que les roches du mont Kap, le commandant en chef était doté d’un cœur en or massif. Mais si l’on était pris en flagrant délit d’indiscipline, ce n’est pas de l’or que l’on récoltait – faut pas déconner! On avait droit à la larve fumante de l’ordre qu’il imposait à la troupe, du soldat de première classe au commandant second, « pour le bien du mouvement et le salut de la patrie » (comme il le répétait en nous regardant dans le blanc des yeux). Et Dieu sait s’il avait tort!
ii
La rébellion était à ses débuts. Il n’était pas nécessaire d’avoir fini son secondaire pour comprendre que le général Mokomboso ne nous avait pas recrutés pour jouer les gratte-papiers parmi ses soldats, encore moins les journalistes de pacotille. Or, Petit Che faisait plus que détonner au sein du régiment. C’est moi, faut-il le préciser, qui lui avais choisi ce surnom. J’avais d’abord voulu l’appeler Face d’Écolier, à la fois en écho à ses résultats scolaires, qui lui avaient autrefois valu les foudres des cancres du lycée Saint-Thomas de Kap, et pour ses allures d’élève studieux. Des traits qui subsistaient malgré le port du béret vert frappé d’une tête de mamba et d’un treillis, dans lequel il flottait comme un pantin. Mais il venait d’embrasser la vie de combattant, il lui fallait un nom de guerrier, et Petit Che s’était imposé d’office.
Alors que plusieurs semaines nous séparaient de cette nuit où je répondis à sa place lorsque l’officier qui clôturait notre formation de fantassins demanda à chacun de nous le surnom qu’il s’était choisi pour sa nouvelle destinée de combattant, mon cousin avait déjà réussi un exploit. Pas des moindres : celui de se faire remarquer comme le petit soldat qui enchaînait des jeux de mots en français, qui vous lançait entre deux gorgées de café : « Hey fantassins! Si six scies scient six cents citronniers en six jours, en combien de jours neuf cents scies neuves scient-elles six mille citronniers? » Un petit malin qui avait le nez plongé dans un bouquin chaque fois que le bataillon bénéficiait d’un répit entre deux opérations. À l’évidence, il tient cette passion de son père, entendez mon oncle paternel.
Oncle Victor avait été professeur de français au lycée Saint-Thomas, où nous étions scolarisés, tout en gardant un œil sur les événements politiques – un œil trop gourmand, jugeait l’ancien chef de district, qui le soupçonnait de lorgner son fauteuil en salivant, ce qui amusait l’intéressé. Mais si cet homme-là avait un rêve, c’était tout sauf de devenir un chefaillon aux ordres du général-président Auguste Meka Okangama, à moins qu’il nous ait tous bernés comme des imbéciles.
En réalité, son projet, à l’oncle Victor, ce dont il parlait souvent en envoyant dans les airs d’épaisses bouffées de fumée de cigarette, c’était ce livre qu’il écrivait et qu’il espérait publier un jour. Il nous en lisait parfois de longs extraits, pour nous récompenser d’une corvée exécutée en un temps record et sans rechigner ou simplement parce qu’il était d’humeur. Pas seulement à nous, d’ailleurs. Ses élèves de terminale, qui l’aimaient comme un père, le suppliaient tous les matins de leur lire le passage écrit la nuit précédente; tant et si bien que mon oncle finissait toujours par céder dans un soupir : « C’est bon, la jeunesse, on ne peut rien vous refuser. Donnez-moi juste cinq minutes, vous en recevrez soixante en retour. Je m’en vais rincer ces foutus poumons avec un peu de nicotine. Tant qu’à crever, autant y parvenir sans l’aide des brutes qui nous tiennent en laisse. Faites silence après moi, je reviens vous lire les dernières feuilles avant d’attaquer Sony Labou Tansi, le fils putatif de Marquez. Et si j’accepte de vous faire cet honneur, c’est parce que je ne sais pas si ce bestiaire qui m’habite depuis des lustres sera publié un jour. Publier à Paris ou à New York c’est déjà la croix et la bannière, alors dans cette forêt où un rat de bibliothèque est soumis à la diète comme un rat d’égout, où il n’existe aucune librairie, que des comptoirs d’achat d’or, de diamants et autres poisons de l’esprit, il n’y a que le rêve pour continuer à ramer sur le fleuve de l’impossible, et ça ne tient pas à grand-chose, croyez-moi. » Et dans son livre il faisait parler des bêtes sauvages. C’étaient, en réalité, des bêtes moins bêtes que les hères qui sont allés à Rambouillet baisser leur culotte devant les émissaires du resquilleur Auguste Meka Okangama en signant un accord de misère sous les flashs des photographes. C’étaient des animaux avec une dignité supérieure à celle des andouilles tombées en pâmoison aux pieds de la Canadienne, je le dis comme je le pense.

Il importe que je prolonge cette parenthèse pour livrer quelques détails supplémentaires sur la place qu’occupa cet homme d’exception dans ma vie comme dans celle de mon cousin, mais aussi sur son destin peu banal. Il s’agit certes du frère puîné de mon père, mais ce n’est pas tout. C’est aussi celui qui m’a ouvert les yeux, ainsi qu’à Petit Che, à qui il donna le prénom de Corneille (en hommage à un écrivain français qu’il aimait beaucoup), sur ce qu’il appelait l’univers infini des livres – se qualifiant lui-même d’Esprit Livre. Il parlait du fameux univers comme d’un banquet universel où il suffirait de tourner une page pour se faire servir comme un prince par tel conteur de l’ancien royaume Kongo, tel griot de l’ancien empire Songhaï, tel sage de la Grèce antique ou tel résistant de la Deuxième Guerre et j’en passe. Au quidam qui lui lançait : « Quoi de neuf, Mwalimu? », Victor l’enseignant répondait invariablement : « Toujours en équilivre , mon frère! » Je dirais, pour terminer, que parler de mon oncle, c’est évoquer le père que je n’ai pas eu ou presque, ayant perdu mon géniteur à seulement neuf ans, dans un crime crapuleux maquillé en accident.
Mon père, je veux dire par là le frère de Victor, l’homme qui m’appela à l’existence, gagnait sa vie comme mineur dans une carrière de diamants appartenant à une compagnie américaine du nom de HellStrike inc . Une compagnie toujours présente dans notre région et qui allait s’appeler plus tard HellStrike & Timmins inc . On raconte qu’elle serait maintenant à la fois américaine et canadienne. Il semble d’ailleurs que c’est ainsi que la Canadienne la présente dans son film, à chacun de vérifier ce détail somme toute secondaire. Père avait péri dans un éboulement survenu dans la galerie souterraine où lui et ses cinq compagnons étaient descendus, de nuit, la veille du Nouvel An 1991. Leur chef, un ingénieur américain, se serait trompé dans les calculs qui devaient permettre d’évaluer la résistance du sol au-dessus d’eux. Lorsque son assistant ghanéen, avec qui il avait des relations plutôt tendues, s’en était aperçu et lui avait fait savoir qu’il était sur le point d’envoyer mon père et ses collègues au casse-pipe, le gus s’était fâché en invoquant, paraît-il, la paresse bien connue des Africains. La même tare qu’il aurait jadis observée chez les hommes qui travaillaient pour son grand-père dans le Mississippi, là-bas aux États-Unis d’Amérique, lorsqu’il était gamin.
Outré, mais gardant son sang-froid, l’assistant ghanéen lui aurait répliqué, devant témoin, que c’était tout de même bizarre que son pays, alors en friche, n’ait pas choisi de fermer ses quais aux navires européens venus lui livrer du Nègre bon marché contre de la camelote. Tout cela m’a été rapporté par mam’, je veux dire ma mère, qui ne passe pas une semaine sans reparler du drame. Et l’Américain aurait répondu qu’il suffisait d’interroger les chiffres pour constater que dans ce commerce négrier devenu le lieu de tous les fantasmes, son pays n’avait reçu que la portion congrue. Que de toute façon l’esclavage n’était pas le sujet, qu’il laissait ceux qui vivaient dans le passé se dépêtrer seuls dans les chaînes du passé. Que sa compagnie et lui-même avaient une mine à rentabiliser, la concurrence chinoise à battre sur la place d’Anvers, des courbes à inverser, des actionnaires à rassurer, et blablabla et blablabla. Il avait continué, paraît-il, en parlant des indices boursiers, des pays émergents qui éclaboussaient « les dragons de l’Asie », du prix du baril de pétrole, des bruits de bottes chez Saddam Hussein… Bref, de plein de choses qui auraient justifié l’envoi du mari de mam’ et de ses cinq compagnons dans la galerie souterraine à deux heures du matin, un 31 décembre. Pour finir, il aurait avancé que les mineurs avaient le choix entre descendre dans le ventre de la terre pour gagner leur dû et céder la place à ceux de leurs compatriotes qui avaient conscience que c’est à la sueur de son front que le bon père de famille faisait manger, roter et déféquer sa maisonnée.
Après l’accident, le tribunal exigea une expertise qui attribua la cause principale du drame au mauvais choix des câbles de soutènement utilisés par l’ingénieur, qui se fiait davantage à sa maîtrise de l’équation noire qu’au théorème de Pythagore et autres fadaises. Aux dires de mon oncle Victor, qui avait assisté au procès aux côtés de mam’, l’homme allégua pour sa défense qu’il n’avait fait que respecter les directives de ses patrons. Il n’était payé que pour cela, suivre au pied de la lettre les directives, et jamais, sous aucun prétexte, n’en faire qu’à sa tête. Aux juges, qui lui enjoignaient d’arrêter la langue de bois, de mettre les trous dans les O et les barres sur les T une bonne fois pour toutes, l’Américain aurait répondu que les gros bonnets de la compagnie lui avaient signifié que par tous les moyens il devait faire des économies, encore et encore. Que le mot d’ordre était clair et sans équivoque, faire des économies ou rendre le tablier. L’heure était venue d’attaquer le déficit par l’austérité comme on prend le taureau par les cornes, seul moyen selon lui de tuer dans l’œuf le courroux des actionnaires, dont la santé était menacée par les turbulences de la Bourse. Les temps étaient durs, tous les indicateurs étaient sur le point de passer au rouge, la place d’Anvers se gâtait, les Canadiens, à coups de dollars, menaçaient d’engloutir quiconque hésitait à mettre le paquet dans les zones les plus convoitées. Les Brésiliens s’invitaient dans la cour des grands, argumentait-il, les Sud-Africains, échaudés par la libération de Mandela, sortaient le grand jeu, tandis que les Chinois avançaient par régiments entiers sur le continent, sourires jaunes et sabre au clair. Il fallait travailler avec les moyens du bord, ne pas s’écarter de l’adage : « À Rome, faites comme les Romains », aurait-il conclu pour sa défense, sans égard ni le moindre regard pour mam’, qui criait sa douleur dans une salle d’audience noire de monde. Et donc lui, l’ingénieur en chef, n’avait fait qu’exécuter des ordres. Il avait agi en Afrique comme agissent les Africains, lesquels savaient faire preuve d’ingéniosité, grignotant tantôt sur la santé, tantôt sur la sécurité, la fin, autant que la faim, justifiant les moyens.
Et les juges, loin de se laisser impressionner par ces excuses emballées d’un nuage d’adages latins par les avocats de HellStrike , loin de se laisser éblouir comme les femmes analphabètes du pays bororo pour qui roule l’ancienne Miss Italie chez Cœur à corps , tapèrent du poing sur la table. Ils sommèrent la compagnie de verser un million de dollars américains aux familles des six victimes. Dans la foulée, la somme fut remise à notre ministre de la Justice, qui est aussi le neveu du général-président, car le type avait déclaré à la télé que l’affaire dite des mineurs de Kapitikisapiang était devenue sa priorité. C’était, soutenait-il, ce qui le faisait se lever tous les jours pour se rendre à son cabinet. Il en avait personnellement parlé au général-président, qui lui aurait avoué y penser lui-même tous les matins en se rasant. Les deux étaient d’accord sur un point, devait-il annoncer en conférence de presse : les familles devaient être indemnisées jusqu’au dernier centime, point à la ligne.
Le politicard ajouta qu’il y allait de l’honneur du gouvernement. Que la Cocagnie libre et démocratique était tout sauf une république bananière où les étrangers pouvaient venir s’en mettre plein les poches sans faire cas du bien-être des filles et des fils du pays. Tout ministre de la Justice qu’il était, il prit l’engagement solennel d’exécuter le jugement en allant remettre de ses propres mains le million de dollars aux ayants droit, donc à ma famille, entre autres.
Seulement voilà, après que les Américains eurent remis l’argent au défenseur autoproclamé de la veuve et de l’orphelin, l’homme changea d’idée et décida de garder le magot pour lui. Lui qui avait souvent dit à la télé qu’il n’y avait que les imbéciles qui ne changeaient d’avis, peut-être voulait-il prouver par ce revirement spectaculaire que pour rien au monde il ne permettrait à quiconque, encore moins aux journalistes, de l’associer à la faune des ballots. Et là-dessus, mon oncle Victor, qui, au décès de son frère cadet, avait décidé de nous prendre sous son toit, mam’ et moi, avait entrepris toutes les démarches imaginables pour que le ministre change à nouveau d’avis et nous verse notre dû. Il essuyait échec sur échec, mais se relevait à tous les coups, avec une détermination sans cesse renouvelée.
Ainsi, malgré les risques dont il était conscient pour sa vie, malgré les supplications de ses amis et collègues enseignants qui, tous, lui rappelaient tantôt que « le coq le plus fougueux du village ne l’emporte jamais face au renard », tantôt que « les coups de patte impétueux du vieux bouc finissent toujours par rendre aux flammes du brasier le respect qui leur est dû », il était allé voir tous ceux qui avaient un nom à Kap. Il avait commencé par une personnalité que tout le monde respecte dans la région, j’ai cité le président du conseil des chefs traditionnels, en la personne du grand chef Mobeti. Si le nom de son fils vous traverse l’esprit à cet instant, eh bien, sachez que vous ne vous trompez pas : mon oncle avait été reçu par nul autre que le père du joueur phare du FC Barcelone, Rex Mobeti. Eh oui, l’attaquant tout feu tout flamme qui fait la pluie et le beau temps sur les pelouses européennes n’est pas tombé du ciel d’Espagne – son village natal se situe à moins d’une heure de marche de l’hôpital qui m’a accueilli.
Oncle Victor s’était ensuite rendu chez l’évêque de notre diocèse, le chauve à la soutane noire qui sourit jaune tout le temps, mais qui peut changer votre vie en un clin d’œil, comme Jésus changea autrefois l’eau en vin dans la ville de Cana. Puis, il s’était présenté chez le chef de district, l’homme politique le plus minable et néanmoins le plus puissant de la région. Lors de leur unique rencontre, le chefaillon avait déclaré que les nouvelles allaient vite, qu’il avait appris que mon père adoptif avait traité le ministre de la Justice de canaille et son gouvernement de cénacle d’affameurs. Que tout cela pouvait très mal tourner. D’autant plus que cette rumeur se couplait à une autre, selon laquelle mon oncle aurait appris à ses élèves un conte pour le moins étrange, né de sa propre imagination. Rien à voir, selon lui, avec ceux d’Antoine de Saint-Exupéry, de Paul Lomami Tshibamba ou du sage Amadou Hampâté Bâ, trois auteurs inscrits au programme scolaire. Et dans ce conte il serait question d’un grand oiseau mangeur de chair humaine. Un rapace dont les caractéristiques permettraient à n’importe quel crétin de reconnaître le général-président Auguste Meka Okangama en personne, livré jour après jour à l’outrage dont se rendait coupable une jeunesse polissonne.
Avant que mon oncle eût pu se racler la gorge pour placer une syllabe, son interlocuteur avait enchaîné en déclarant qu’un individu aussi intelligent que lui aurait dû se douter que, même dans un petit bourg comme Kap, tout finissait par se savoir. Qu’il avait beau faire le malin, les autorités étaient au courant du fait qu’il se torchait avec le programme préparé par le ministère pour l’enseignement du français en classe terminale, allant jusqu’à s’offrir la liberté d’imposer les auteurs qui lui passaient par la tête. Des auteurs qui avaient trempé leur plume dans du venin et qui prescrivaient le suicide aux jeunes. Il avait ajouté que cela était d’autant plus intolérable qu’il s’agissait d’enfants issus d’une ethnie qui, parce qu’elle occupait les terres du Rwenzori, riches en minerais de toutes sortes, avait la fâcheuse habitude de péter plus haut que le drapeau national, tout en se posant en martyre.
Pour finir, le zozo aurait avancé que s’il y avait un ou deux conseils qu’il se devait de prodiguer à mon oncle, un ou deux conseils de frère, c’était de redevenir le bon enseignant d’autrefois, celui dont les parents qui envoyaient leurs enfants au lycée Saint-Thomas étaient si fiers – celui qui enseignait La Fontaine, Baudelaire, Camara Laye et Senghor : que voilà de la bonne littérature indémodable et apaisée! Mais surtout, d’oublier cette histoire du million de dollars tombé du ciel. Il l’avait invité à laisser le ministre continuer à servir la nation une et indivisible dans la paix et la sérénité. D’autant plus, avait-il plaidé, que la compagnie américaine avait décidé, sur le conseil de ses experts en communication, de verser la moitié de la somme attendue aux familles. Il lui avait appris que cette fois, la transaction se ferait sans l’ombre d’un intermédiaire. Selon l’édile, cette mesure était censée arranger tout le monde, y compris les créanciers, qui voulaient éviter que les médias ne se mettent à présenter HellStrike inc. comme une cabale dont les inspirateurs se shootaient au caviar sur le dos des Africains.
Jugeant que le chefaillon le tournait en bourrique, mon oncle l’avait abandonné à ses bricoles. De retour à la maison, il nous avait embrassés, sa femme, mam’, Corneille et moi. Il s’en était allé prendre congé de ses élèves, qui l’aimaient comme un père et qui l’appelaient Victor Hugo. Ce surnom, qu’il avait découvert sur le tard, lui avait été donné à cause du rituel qu’il avait instauré dans sa salle de classe, commençant chacune de ses leçons par un récital de La fonction du poète. C’était un poème de Victor Hugo, donc, un écrivain dont il s’enorgueillissait de connaître les textes sur le bout des doigts. Mais il le devait aussi à la passion avec laquelle il enseignait la littérature de façon générale. Il jonglait entre Pierre Corneille et Aimé Césaire, louangeait Sony Labou Tansi, « le résistant et demi », agonisait Céline, « l’ami des collabos ». Il promettait à ses disciples de leur faire découvrir la jeune génération, « de Marie Darrieussecq à Marie NDiaye en passant par Tierno Monénembo ». Il leur répétait qu’au cœur de chaque bouquin qu’il mettait entre leurs mains se cachait un autre, « le vrai », qu’il appartenait à chacun de découvrir au terme d’un voyage solitaire. Après ces adieux qui avaient duré deux jours, il avait pris la route de la capitale, où il comptait rencontrer le ministre de la Justice pour lui réclamer la dette de sang due à son clan.
Après quelques échanges téléphoniques pendant les jours qui suivirent son arrivée dans la grande ville, les mois succédèrent aux semaines sans qu’aucune nouvelle ne nous parvienne. Pourtant, lors du dernier entretien qu’il avait eu avec ma belle-tante, mon oncle avait promis de rappeler le lendemain pour nous relater sa rencontre avec le politichien . Ce dernier lui aurait fait dire la veille qu’il avait entendu parler de lui. Que c’est avec grand plaisir qu’il acceptait de le recevoir « afin d’en finir une fois pour toutes avec ce lamentable quiproquo ». Et les dernières paroles adressées par mon oncle à sa femme avaient été les suivantes, tel que l’intéressée s’en souvient encore aujourd’hui : « J’ai des choses à lui dire en face les yeux dans les yeux – oh oui, j’en ai jusque là! Y en a marre de ramper devant ces chiens. Il faut des hommes qui en ont sous le pantalon pour secouer ces bâtards, pour leur cracher à la figure, en payer le prix, et puis c’est tout. Il ne faut pas attendre que les Blancs viennent les déloger de là-haut, ce serait jouer l’Arlésienne, on attendra jusqu’à ce qu’un de nos frères pygmées marche sur la Lune. Pour le sang du fils de ma mère, moi, Victor Sangolo Zaku, je suis prêt à livrer mon cou à la potence! »
Ma belle-tante savait que ces mots venaient de surgir des profondeurs d’une révolte trop longtemps contenue. Qu’ils avaient trempé dans une colère noire, saine et juste. Qu’ils portaient en eux la force d’un sacrifice dont l’imminence allait infailliblement assombrir le ciel au-dessus de nos têtes.

Plus tard, bien plus tard, le père de l’international Rex Mobeti, grand chef parmi les chefs matatas, était venu à la rencontre de mam’ et de ma belle-tante. Il se devait de leur livrer l’information qu’il avait reçue d’un de ses bons contacts à la capitale. Ce dernier connaissait une personne fiable qui connaissait quelqu’une qui avait vu quelqu’un jeter le corps ensanglanté de mon oncle dans le ventre d’un hélicoptère. C’était l’appareil qui survolait régulièrement le fleuve pour y larguer les corps des emmerdeurs de la république – ainsi désignait-on ceux qui levaient le ton contre la folie du vieux croûton national, Auguste-le-fumier.
Depuis ce jour, plus aucune nouvelle de mon oncle. Il y a de ces matins où je me réveille avec l’envie de savoir ce qui lui est arrivé au bout du voyage. D’aller interroger la paysanne qui rentre de ses activités champêtres un fagot de bois sur la tête, un marmot en pleurs sur le dos. Et il y en a d’autres où je me dis que la vérité serait probablement insoutenable, même pour le soldat que je suis devenu. Alors je bouche les trous de mon ignorance avec les boules de colère que j’ai accumulées dans les tripes. La même colère qui m’a fait traverser la guerre sans accident majeur – si je ne compte pas l’éclat d’obus qui m’a laissé, en guise de cicatrice, une carte de la Somalie sur la cuisse droite.
Après cette disparition qui installa le désarroi dans ma famille et qui fut interprétée par tous les matatas de Kap jusqu’au Rwenzori comme un acte dirigé contre l’ensemble de notre ethnie longtemps honnie, la nuit s’invita dans la merveilleuse aurore qu’avait été notre adolescence, à mon cousin Corneille et à moi. Cette nuit précoce fit qu’il n’y eut plus personne pour nous défier à réécrire, sous la lueur d’une lampe Coleman, une version originale du récit du Petit Prince en y incluant des animaux de notre basse-cour politique. Personne pour nous exhorter à faire gaffe à la concordance des temps, à l’accord des participes passés, aux adverbes qu’il ne faut jamais loger à la même enseigne que les adjectifs, aux dictées-pièges où « lorsque meurt la mère du maire Lepère, le grand-père du maire, descendu à Trouville-sur-Mer pour Lemaire son beau-fils, cherche les Lemaire et frôle l’impair quand il trouve chez père Monfils son fils Lepère et ses filles venus par la mer et chacun s’y perd … » Bref, aucune voix pour nous conjurer à « vouer un culte de tous les instants à la grammaire, mère de respect dans une société où l’écrit, plus que jamais, tient en respect la vieille littérature orale chère à vos arrière-grands-parents. Car les temps changent, la jeunesse. Le monde de demain piaffe d’impatience sous votre nez, le voilà à quai; monter à bord ou se faire écrabouiller par lui, tel est le vrai faux dilemme que je vous laisse résoudre… »
Il ne se trouva pas une ombre pour nous forcer à prendre notre bain le matin, malgré les basses températures de la saison sèche. Pour nous placer sur de la ferraille crachant une fumée noire suffocante, l’un collé à l’autre comme deux régimes de bananes que l’on achemine à la place du marché, en nous répétant d’une voix gutturale faussement autoritaire : « Vous deux, là, je ne vous le dirai jamais assez : si vous ne voulez pas que l’Afrique de demain ressemble à celle du conte que vous aimez, l’Afrique qu’ont fabriquée le grand oiseau mangeur de chair humaine et ses comparses anthropophages, accrochez-vous aux études. Accrochez-vous aussi solidement que vous l’êtes sur cette selle de mobylette. Les forces des ténèbres ne seront jamais assez puissantes pour vous arracher ce que l’école aura glissé entre vos deux petites oreilles. Dites-moi que vous ne voulez pas ressembler à ce pauvre bonhomme qui m’a hélé l’autre jour à Madiakoko… Vous savez, celui qui me demandait chez quel Chinois j’avais acheté la chemise à rayures qui gonflait toute seule dans le dos pendant que je roulais sur ma Yamaha. Est-ce que vous m’entendez, là-derrière, hein? »
Plus tard, mon cousin, qui a hérité de son père l’art et la manière de raconter des histoires, tantôt à dormir debout, tantôt à s’étaler par terre de rire, parfois vraies, parfois nées de son imagination plus fertile que les terres du Rwenzori, me confessa ses deux rêves. Retrouver mon oncle et devenir un écrivain dont les contes perturberaient le sommeil des présidents et de leurs neveux nommés à la Justice pour souffler l’argent destiné à la veuve et à l’orphelin. Entre lui et ces deux ambitions, le gouvernement central, qui avait réussi l’exploit de coincer tout un peuple entre une espérance de vie en chute libre et une constipation électorale carabinée (selon l’expression qu’avait inventée le chef de file de l’opposition au vieux croûton national), finit par placer quatre années de guerre. Une période riche en souvenirs qui auraient non pas de quoi inspirer un film imaginé par la plus grande cinéaste du monde, non pas de quoi remplir un bloc-notes comme celui que Miguel m’a offert, mais de quoi sortir du néant une bibliothèque aussi grande que celle de l’Alliance française de Kap, où mon oncle disait se sentir mieux qu’un poisson dans les eaux du lac Kivu.

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