Sans fards, mélanges en l honneur de Maryse Condé
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Description

Figure essentielle de la littérature francophone, Maryse Condé allie modernité et originalité d’une pensée ouverte sur le monde. Mettant à nu la vérité des imaginaires, son œuvre contribue à une compréhension approfondie des régions géographiques et humaines qu’elle explore. Fortes d’une énergie qui relie les espaces, l’écrivain, le texte et ses mythologies, les études proposées replongent le lecteur dans le bain des libertés et des confidences, de la fiction romanesque et de la mise en scène, de l’errance et de la rébellion d’une œuvre à laquelle la philosophie en action de son auteure imprime une qualité roborative. Les contributions réunies en hommage à cette œuvre protéiforme proposent de croiser les regards inédits de critiques universitaires, de personnalités des arts et des lettres, de vieux habitués de l’œuvre condéenne entre virtuosités esthétiques et conscience claire, révélant une nécessaire asymétrie du dialogue. Ces Mélanges offerts à une Guadeloupéenne de renom manifestent avec évidence toutes les potentialités des divers horizons de la lecture et du sens inépuisable de l’œuvre.

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 9
EAN13 9791095177036
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sans fards, mélanges en l’honneur de Maryse Condé
Sous la direction de LAURA CARVIGAN-CASSIN


| Collection Écrivains de la Caraïbe |
PHOTOGRAPHIE DE COUVERTURE « La Liseuse au masque bambara » est une œuvre sculpturale réalisée en 2011 par l’artiste-plasticien Richard-Viktor Sainsily Cayol, à la demande du maire de la Désirade, et inaugurée lors de la nouvelle nomination du collège Maryse Condé, afin de mettre en valeur l’œuvre littéraire de Maryse Condé par le truchement du symbole exprimé par une fillette à la lecture. Conçue en aluminium ou « fer blanc », cette œuvre offre un clin d’œil aux arts dits premiers. La référence à la statuaire africaine est soulignée par la tête de la fillette et le visage n’est autre qu’une inspiration de masque bambara du Mali.
Le Conseil régional de la Guadeloupe, en partenariat avec l’Association des Écrivains de la Caraïbe, rend hommage à une illustre figure de la Guadeloupe, Maryse Condé. Maryse Condé, sans fards
Ils découvrirent ensuite la mer et le sable.
Quelle merveille que cette tiédeur qui coulait fluide
entre leurs doigts potelés aux ongles roses
comme des coquillages.

Maryse Condé
Préface
Lyonel TROUILLOT
Président de l’Association des Écrivains de la Caraïbe
Il arrive qu’à force d’œuvre des individus deviennent eux-mêmes éléments d’un patrimoine symbolique, partie concrète d’enjeux littéraires, humains, sociaux. Le piège alors tendu aux lecteurs, porteurs eux-mêmes de ces enjeux, c’est de tenter une lecture de la vie et de l’œuvre de ces individus pour référencer leurs propres propos, au risque de vider œuvres et parcours de leurs contradictions, de leur singularité et de la part d’indicible qui vit dans tout trajet humain.
Cet ouvrage a le mérite de ne pas se présenter comme un résumé ou une récupération idéologique de la vie d’une femme et surtout d’une œuvre littéraire que nulle interprétation finaliste ne peut emprisonner et qui offre à chaque lecteur, à chaque lectrice, suffisamment de formes et de sens pour que chacun, chacune, la fragmente sans en faire une lecture totalisante, n’en saisisse que tel ou tel aspect.
L’œuvre de Maryse Condé nous offre ce bonheur de l’inépuisable qui fait les grandes œuvres. Qu’on veuille la saisir du lieu de l’errance ou de l’ancrage, d’un territoire (la Caraïbe), de la difficile, mais souveraine expression et quête d’une subjectivité féminine toujours en contexte, elle se plaît à nous déborder. En dernière instance, c’est toujours elle qui nous convoque, et non l’inverse.
L’association des écrivains de la Caraïbe est heureuse d’avoir contribué à la publication de ces Mélanges en l’honneur de Maryse Condé, coordonnés par Laura Carvigan-Cassin. La cohabitation entre le témoignage et l’analyse lie l’œuvre et la vie de son auteur(e) sans les confondre, ne niant pas les incidences de l’une sur l’autre sans tomber pour autant dans le piège du biographisme.
Il est nécessaire d’intégrer ce type d’ouvrage collectif dans une politique de valorisation et d’exploration du patrimoine symbolique de la Caraïbe. Patrimoine dans lequel, sans minimiser la force d’autres formes d’expression, l’écriture littéraire tient une place à part. Le travail de l’œuvre, le processus de son élaboration, sa part de solitude et de solidarité, comme un voyage à l’intérieur de nous-mêmes. Une urgence, ce travail d’appropriation et de reconnaissance. N’est pas Maryse Condé qui veut. Nécessaire de le rappeler. Non pour souligner l’exception ni l’impossibilité. Mais, au contraire, pour raviver le souffle de la forge auprès de ceux, ici particulièrement auprès de celles qui entrent en écriture. Que ce livre soit, avec d’autres qui viendront sur d’autres auteurs, d’autres œuvres, d’autres parcours majeurs, comme un cadeau à la jeunesse. Un cadeau qui pose en même temps les termes d’un défi. Donner voix à nos voix dans la singularité d’un chemin et d’une expression. Merci à toi, Maryse.
Prolégomènes
Introduction à l’œuvre-monde de Maryse Condé
Laura CARVIGAN-CASSIN
Vice-Présidente de l’Association des Écrivains de la Caraïbe, Maître de conférences, Université des Antilles
Les décennies d’écriture de Maryse Condé qui réfléchissent sa conscience identitaire sont marquées par une esthétique changeante au cours du temps, modelée par des expériences, des voyages et par l’actualité, l’irruption de l’histoire et des luttes politiques dans sa vie. Les premiers romans, qui l’ont rendue célèbre, se distinguent par un sentiment de solitude dans la quête des origines, mais aussi par la richesse, la multiplicité à travers la diversité des espaces et des lieux, la prolifération des personnages et la relativité de l’univers romanesque renforcée par une énonciation volontairement distanciée grâce aux interrogations, à l’ironie et à la structure polyphonique narrative.
Maryse Condé, une originale, une inconvenante, une contestataire qui se méfie des doctrines, des implications idéologiques, des réflexions initiées par son temps sur la négritude, la créolité [1] et le féminisme ne résiste pas aux attraits de l’errance, de l’insolence et de la démythification. Ségou est une anti-épopée et Tituba, une anti-héroïne. Thécla et Rosélie s’affirment comme des symboles cannibales [2] , Célanire se présente comme une héroïne fantastique transgressive et Toussaint Louverture apparaît comme un bâtisseur démythifié. Chacun des personnages semble relever d’une équation idiosyncrasique posée par une romancière tellement anticonformiste, provocatrice que la rébellion et la transgression semblent des caractéristiques de son œuvre subversive complexe.
Héros « romantiques » selon Régis Antoine parce qu’ils « sont plongés dans l’idéalisme ou la désillusion », qu’ils ont « soif d’action politique ou sociale », les personnages de Maryse Condé explorent un romantisme de la désillusion [3] . Même lorsque la romancière narre les contes vrais de son enfance, elle resitue l’esprit critique insoumis de « l’incarnation de l’intelligence couplée avec la méchanceté » [4] , qui puise sa force chez une mère pieuse, fière et digne « capable de tuer avec l’arme blanche de ses mots » [5] , modèle récusé qu’elle se plaira d’ailleurs durant l’adolescence à lacérer de ses « coups de langue » [6] et un grand frère rebelle, féru d’avant-gardes, « recours habituel » [7] reconnu en raison de sa sagacité, également adoré et mort trop tôt [8] .
Le ton inimitable qui est le sien semble tenir à ce qu’elle a eu le culot de créer des personnages qui « tendent un miroir à notre époque comme faisait le Clamence de Camus dans La Chute. Nul ne peut faire comme s’il ne savait pas de quoi ils parlent » [9] . Partageant les « foyers » d’intérêt du texte » [10] , au lecteur d’interpréter ce qui relève de la cruauté, du cri de détresse, de la bassesse sans réticence et de savoir remonter aux causes sociologiques de la rupture du lien social qui a produit des êtres aussi complexes, hétérogènes, composés de tous les contraires volontairement brouillés, lesquels ne sont pas autres que le lecteur justement. Leur révolte se signale par un dramatique approfondissement, une « surfonctionnalité » narrative » [11] ; le héros constitue « le tenant et l’aboutissement de toutes les crises et transformations du récit » [12] .
Les œuvres de Maryse Condé peuvent prendre la forme de la fiction (16 romans), du théâtre (8 pièces), du récit autobiographique (4) ou du récit de jeunesse. S’attachant à une reconstitution contrôlée du passé, elles peuvent théâtraliser la geste épique des combattants de la liberté, se nourrir d’une enfance au sein de la classe des grands Nègres afin de peindre la complexité des relations familiales, épier les lieux et les nuances de l’aliénation relevés lors des voyages effectués depuis le plus jeune âge à Paris, à Marie-Galante ou ailleurs afin de tenter de comprendre les réactions face à l’oppression des langues ou des cultures.
Rejetant une conception impérialiste de la langue, l’œuvre de Maryse Condé dans ses aspects génériques, stylistiques et thématiques confronte les continuités et les changements de signification du texte et du contexte, ou du point de vue théorique, de la théorie et de l’Histoire.
Il s’agit de mieux cerner la singularité de Maryse Condé, au prisme, notamment d’une œuvre-monde, c’est-à-dire d’une œuvre qui « réunirait l’ensemble des qualités de l’excès (la quantité, la longueur, les détours et l’expansion) et qui parviendrait ainsi à donner au monde une identité fictive » [13] .
Une herméneutique romanesque de l’identité condéenne
« Femme-matador » s’interroge Jacques Chevrier [14] , indépendante, « têtue » [15] , élevée par sa mère et sa grand-mère « deux caractères forts. Tout comme [ses] sœurs. Et comme les autres femmes [qu’elle a] connues en Guadeloupe » [16] , Maryse Condé explore le monde, révèle des réalités fragmentaires, étouffées ou cachées et construit une multiplicité d’incarnations déconcertantes désobjectivant les types, constituant « des contre-exemples absolus » [17] . Invention et dépassement scandent l’énoncé narratif de la romancière. Le sentiment de non-appartenance à un groupe enjoint à concéder au personnage, grand-brûlé de la recherche des origines, le mystère de la liberté.
« Je suis sûre qu’ils ignoraient qu’une goutte du sperme de leur aïeul était responsable de notre famille. Nous, cette goutte nous l’avions enchâssée, embaumée. […] Cette goutte tenace et bienfaisante nous empêchait d’être des négresses noires comme du charbon et faisait de nous des négresses rouges » [18] .
« Quelque important qu’il paraisse aux yeux de la foule » Schopenhauer définit le rang comme « valeur de convention » dont l’action « a pour résultat une considération simulée, et le tout est une comédie pour la foule » [19] .
L’appartenance de la famille de Maryse Condé à la bourgeoisie nègre permet de comprendre ce qu’elle représente dans le monde, ce qu’elle est aux yeux d’autrui, sa valeur sociale, en peu de mots, sa conscience extérieure ou plus exactement l’opinion qu’ont les autres de sa valeur ; et il est à noter la crainte qu’inspire cette opinion aux parents de Condé, très attachés à l’honneur et à la mesure de leur force intellectuelle. Présentée dès l’enfance comme une tête éminente, Maryse Condé développe une certaine vivacité pour les représentations, particulièrement pour les représentations désagréables, et une sensibilité vive. L’activité de sa pensée, son jeu toujours renouvelé en présence des manifestations du monde externe conduit la romancière à procéder au brouillage des stéréotypes féminins et à présenter des femmes en rupture avec les normes sociales de leur époque :
Dans notre milieu, toutes les mères travaillaient, et c’était leur grande fierté. Elles étaient pour la plupart institutrices et ressentaient le plus vif mépris pour les tâches manuelles qui avaient tellement défait leurs mères. Pour nous, pas de manmans restant à la maison en golle défraîchie, nous accueillant avec de gros baisers sur le pas de la porte, après leur journée à laver et repasser le linge avec des carreaux brûlants ou à faire bouillir des racines et, le soir, nous racontant les contes créoles de Zamba ou de Lapin. À cinq ans, nous savions tout des malheurs de Peau d’Âne. À sept, tout de ceux de Sophie [20] .
Entre aliénation et émancipation de la femme, l’auteure participe à la construction sociale renouvelée du sujet féminin. « Refusant l’assimilation et le particularisme, elle a aussi osé dénoncer la futilité des idéologies et de leurs cloisonnements artificiels » [21] laissant percevoir une nouvelle conception du lien entre liberté et fatum et poindre une autre écriture des possibles et de l’Histoire dans le roman : « Sommes-nous condamnés à explorer à saturation les ressources de nos îles étroites ? Nous vivons dans un monde où, déjà, les frontières ont cessé d’exister » [22] .
La dimension socio-historique de l’écriture conçue comme « lieu d’une réflexivité immanente infinie de la langue et du monde dans tous leurs états » [23] permet la conjugaison d’une universalité anthropologique avec une multiplicité de paradigmes, de formes génériques et d’incarnations à travers la langue. L’attitude de Maryse Condé à l’égard de la tradition de pensée francophone fut de rébellion consciente. Dans un esprit de défi et de paradoxe elle conçut une réflexion qui, contenant sa philosophie politique, fonde et excède la partie romanesque de son œuvre et traduit son rapport à la langue.
La langue et la conscience sociale
La société du Nouveau Monde était régie par la violence « et puisque l’action violente et le labeur sont semblables en ce qu’ils n’ont pas besoin de la parole pour être efficaces » [24] les esclaves subirent le reniement puis la disparition de leur langue et de leur culture traditionnelles et durent entreprendre une résistance véritable face au chaos des langues mises en contact. À en croire Condé, la genèse du créole ne suit pas une voie logique et l’ensemble des matériaux sur lesquels cet idiome se construit laisse pressentir une destinée singulière, mêlant affect et postulation d’une identité :
L’enfant qui parlait créole était humilié, coiffé d’un bonnet d’âne et mis au piquet dans la cour. Or l’Antillais aime le créole. C’est son double. Il fait corps avec son histoire. Forgé dans l’univers de la plantation, il a scandé les révoltes et les tentatives de ressaisir la liberté [25] .
Cette langue tissée, dessinée, découpée à partir des chutes d’autres, colorée, plissée par des mains jugées malhabiles, longtemps peinte comme peu convenable, provient de l’essence même de la terre, d’une réaction face au douloureux silence imposé d’abord par le voisinage du Bambara et du Nago, du Wolof et du Kongo [26] ; et alors que le français semble inscrire l’individualité d’une éloquence admirable, preuve d’une éducation réussie et d’une colonisation accomplie, le créole rejoint le collectif, la conscience en partage et explore les formes mouvantes et clandestines de l’altérité caraïbe. Néanmoins l’éclat de l’Histoire notamment au travers d’une geste terrible conclue en français, dans le sang, par un commandant devenu rebelle refusant la reddition face à la tyrannie semble contrevenir et faire défaut aux attributions de la langue française :
Une langue possède-t-elle d’autres valeurs que celles qu’elle véhicule ? N’est-elle pas une simple médium ? François Duvalier, qui ne répugnait pas à s’exprimer en créole, ni à endosser la vêture de Baron-Samedi, fut le dictateur le plus sanglant de l’Histoire d’Haïti. À l’inverse, Delgrès, avant de devenir martyr en se faisant sauter à l’habitation Danglemont, rédigea en français et quel français sa célèbre proclamation :
À l’univers entier Le dernier cri de l’innocence et du désespoir C’est dans les plus beaux jours d’un siècle à jamais célèbre par le triomphe des Lumières et de la philosophie qu’une classe d’infortunés qu’on veut anéantir se voit obligée de lever la tête vers la postérité… [27]
L’horizon de l’émancipation révolutionnaire vient repenser la simplification des généalogies intellectuelles, l’histoire des productions politiques, l’unité de la substance d’une langue et la radicalité des approches. Une langue au jaillissement profus propose un nouveau domaine et un bief à son activité sans céder à une omission du réel. Ainsi, une pyramide ordonnée selon des divisions et des degrés pose la langue comme condition impérative, instance régulatrice qui permet de déterminer l’appartenance à une communauté qui ne peut échapper à la classification de ses membres. Élevée par des parents brillants, intelligents, « preuve par neuf de l’avancement de leur race de Grands Nègres » qu’elle juge assimilés, « une paire d’aliénés » [28] , ainsi que le précise son frère Sandrino, Maryse Condé analyse son rapport avec le français venu complexifier son rapport avec la diaspora noire puis l’île elle-même :
À la maternelle de la rue Eblé, dans le septième arrondissement, où j’étais la seule petite Antillaise, je jouissais d’un statut d’exception, d’enfant prodige, à faire pâlir d’envie tous les négropolitains, statut encore renforcé par mon élocution sans faille. « Elle parle si bien ! » répétait la maîtresse en me couvrant de baisers. On comprendra que ma position devînt très tôt inconfortable [29] .
Dans une famille qui pratique « le fétichisme du français » [30] l’usage du créole contrevient à une éducation policée accomplie à travers le rite des récitations des poèmes de Victor Hugo, « poète pour lequel [Condé] éprouve jusqu’au jour d’aujourd’hui une aversion particulière » [31] . Toute l’histoire d’une dissension passionnée, d’un déchirement entre deux langues, se trouve retracée, du marronnage liminaire au sentiment de culpabilité raisonné en passant par l’entrelacs subséquent des deux langues, français et créole fixant les termes d’une invention littéraire inédite analysée par la romancière :
[…] je marronnais constamment le créole, me fiant pour ce faire à des servantes qui, j’en étais sûre, ne rapportaient pas mes frasques à mes parents. Mais leur langage était aussi rudimentaire que leur existence. Il m’aurait fallu un maître. Où le trouver ? J’étais coupée de tous les lieux où il pouvait fleurir [32] .
Refusant d’être enfermée dans une illusion posée par ceux qui à l’instar de Diderot considéraient le français comme la langue « faite pour instruire, éclairer et convaincre » [33] . Maryse Condé tente une « sortie de la langue » [34] afin de confronter cette dernière et effectuer certaines commensurabilités. L’ambition postcoloniale d’une maîtrise du langage qui use du français, avec ses potentialités spécifiques, exploite les mouvements et dispositions de la rhétorique, du style des auteurs classiques, et la question de la phrase française est alors posée suivant l’observatoire stylistique de sa relation avec le créole, langue parlée avec laquelle elle a été placée en contradiction. Or une langue peut-elle manquer « d’exprimer ce qui se passe pour les sens et la valeur des mots ? Comment une langue pourrait-elle être en situation d’être toujours la meilleure ? Et comment pourrait-on l’établir, même statistiquement ? Mais aussi, comment pourrait-elle manquer d’apparaître telle à celui qui la parle ? » [35] Les mécanismes du créole, interdit à l’école, nécessitaient un ajustement des mentalités afin de réussir une éducation qui se donnait à lire comme une assimilation capricante, ce que Condé a ainsi expérimenté comme « extériorité-intériorité » de la langue, « extimité qui lui appartient en entier, en dépit de l’ouverture de son système » [36] , comme une précaution précédant une lourde réflexion :
Mon attachement pour le français se doublait d’un curieux sentiment de rancune à son égard. Comme celui d’un enfant adopté par une grande bourgeoise qui n’ignore pas que sa mère biologique végète dans la pauvreté et l’exclusion [37] .
Les tourments de la langue théorisés par Condé, hors de toute attitude dogmatique ou épigonale, posent la situation de l’ubiquité linguistique, la multiplicité déconcertante des situations de langage où le Guadeloupéen doit pouvoir se mouvoir sans ressentir ou exposer de « tiraillement entre le français et le créole ». Les diverses figurations de la langue participent au processus de positionnement dans le champ littéraire :
En ce temps-là, l’indépendance de la Guadeloupe était à l’ordre du jour. Lendependans ! Nous en rêvions la nuit, ignorant que nos rêves ne seraient jamais éclos, que notre pays de plus en plus décérébré, déboussolé, serait amarré à une Europe dont les Français eux-mêmes ne voudraient pas.
Ce que je n’avais pas prévu, c’est que les débats et discussions politiques seraient menés en créole. Mes camarades d’idéologie parlaient le créole avec ostentation et passion, soucieux de manifester par ce choix symbolique leur refus de la domination française. Ceux qui avaient des enfants les amenaient très tôt avec eux, car il n’est jamais trop tôt pour entendre la bonne parole ! Ils se faisaient un point d’honneur de s’entretenir avec eux en créole. Je n’en croyais pas mes oreilles. Si je m’étais permis de m’adresser en créole à mes parents, que se serait-il passé ? Mais non, une telle éventualité était inimaginable [38] .
L’histoire des idéologies et l’étude sociolinguistique de la Guadeloupe permettent de comprendre les positionnements, les pratiques dans le cadre de « ce combat pour l’indépendance qui était la condition de la liberté » [39] pour reprendre l’expression d’Hannah Arendt. Le choix de cette lutte permet d’ailleurs de percevoir l’unité du chemin emprunté par Condé, profondément libertaire, car « le problème de la liberté appartient au problème du monde » [40] ainsi que le rappelle Heidegger. L’essence même de la personnalité de Maryse Condé la conduit à l’auto-responsabilité, à l’examen de la liberté et de sa praxis et à la volonté de détermination, de réalisation des objets correspondant à ses idéaux.
Quelque temps après mon arrivée, je vins au micro d’une radio indépendantiste annoncer un événement important et plutôt qu’en mauvais créole je choisis de m’exprimer en français. J’étais parvenue à inviter la romancière africaine-américaine Paule Marshall chez nous. Une telle visite était de nature à renforcer cette unité culturelle du monde noir à laquelle nous croyions tant. Je parlai avec feu. À la fin de l’émission, le standard fut assailli de questions d’auditeurs outrés : d’où sortait cette Maryse Condé qui au micro d’un organe indépendantiste ne s’exprimait pas en créole ?
Il apparaissait que personne n’avait prêté la moindre attention au sujet de mon entretien. Seule la forme comptait [41] .
Face à un auditoire donné, Maryse Condé n’adopta pas de posture et cette absence fit sens. Lorsque Maryse Condé accorde un entretien à la presse ou à la radio, c’est l’écrivain qui s’exprime, c’est-à-dire la fonction et le personnage, mais aussi la personne civile. L’absence de posture, comme mise en scène publique du soi-auteur, peut avoir un effet en retour sur celui-ci. Maryse Condé a créé dès ses premières prises de parole, un éthos énonciatif fait de sincérité et d’audace, auquel elle s’est conformée dans ses conduites publiques et dans ses œuvres. Ne reproduisant pas simplement les contraintes objectives pesant sur l’auteur, l’absence de posture rejoue la position et l’écrivain se présente aux antipodes des positionnements attendus. Variation singulière sur une position, la posture quand elle n’est pas empruntée légitime la mémoire incorporée et l’imaginaire social créole. De plus, les tentatives de conceptualisation de l’entretien, ce genre littéraire qui consiste à faire parler l’écrivain, interrogent cette situation de communication destinée à un tiers. L’entretien permet au lecteur « d’approcher un auteur, une œuvre et le cœur de cette œuvre : le personnage de l’auteur » [42] .
Cette prise de parole radiophonique a fondé l’écriture d’un événement et produit une floraison de commentaires d’auditeurs soucieux de souligner les contours idéologiques de l’énoncé en français. « La parole radiophonique renseignait les participants sur le prolongement même de leur action » [43] . Constituant une fêlure, rappelant les soupçons sur l’objet imaginaire que constitue un énoncé en français dans un pays postcolonial, comme une excursion éprouvée, cet épisode lors du retour en Guadeloupe renvoie la romancière à l’effet charismatique propre à l’écriture en créole alors. La valeur littéraire de Cette igname brisée qu’est ma terre natale ou Gran Parad ti kou baton [44] ayant établi la création d’un panthéon d’auteurs et d’un canon d’œuvres en créole en Guadeloupe, l’ Éloge de la créolité obligea Maryse Condé « à penser pour la première fois [s] on rapport au français » [45] .

Je n’avais pas choisi cette langue. Elle m’avait été donnée. Non pas par la colonisation. C’est une absurdité que de le prétendre. La colonisation ne sait que réduire les peuples au silence. Elle ne donne jamais rien à ceux qu’elle a asservis. C’est contrainte et forcée qu’elle bâtit quelques écoles dans l’intention de former les subalternes dont elle a besoin. Le français avait été marronné par des parents aimants qui me l’avaient offert, voulant me parer au mieux pour l’existence. Je ne pouvais pas davantage le contester que la couleur de mes yeux ou la nature de mes cheveux qu’eux aussi m’avaient léguées. Je devais à tout prix me débarrasser du sentiment de mauvaise conscience, de culpabilité, que j’éprouvais chaque fois que je l’utilisais ».
Considérer la langue française sous l’angle d’une conquête permet d’interroger les raisons de sa légitimation éthique, sociale ou politique et explorer les problématiques ouvertes par un tel questionnement conduit à aborder les liens entre langue et conscience de soi, langue et identité, langue et espace. La langue française devient synonyme d’un ailleurs conquis, un nouveau monde, un espace lisse qui était à dompter, qui a convoqué l’altérité et inversé la relation de l’homme avec son milieu social et naturel. Le créole, comme un ailleurs, un « arrière-pays » au sens où l’entend Yves Bonnefoy, est présenté comme lieu de la projection et de la réminiscence. La réconciliation de ces deux espaces afin d’atteindre la « paix linguistique » [46] passant par la territorialisation et la de-territorialisation pour reprendre les termes de Deleuze, entre deux idiomes, le sien et celui de l’autre, la romancière décide de s’approprier l’idiome de l’autre pour y faire entendre le sien.
« J’aime à répéter que je n’écris ni en français ni en créole. Mais en Maryse Condé » [47] .
Les traces matérielles d’un passé qui mérite d’être retenu par la conscience collective se retrouvent à travers la langue. Le choix de la langue, sa pratique affirment la position idéologique choisie par la romancière. L’histoire des idées politiques en Guadeloupe permet de comprendre les positionnements qui motivent les interrogations : « La langue est un lien puissant et mystérieux qui amarre au-delà des couleurs. Lyannaj, dit-on en Guadeloupe » [48] .
Parce que « le texte ne peut jamais dire toute sa vérité » [49] , l’intérêt du comportement interprétatif est de mettre en évidence la nécessaire pratique inconsciente de l’écrivain, ses interrogations détaillées, « l’histoire d’une aventure de l’esprit » en somme, celle « à travers laquelle se lit en transparence une recherche de la vérité » [50] .
[1] Emmanuelle Vanborre, « Écrire en marge de la théorie littéraire », Maryse Condé, Rébellion et transgressions, dans Noëlle Carruggi (dir.), Paris, Karthala, 2010, p. 76.
[2] Fabienne Viala, « Transgression et barbarie dans les destinées féminines romanesques de Maryse Condé », dans Noëlle Carruggi (dir.), op.cit . p. 133.
[3] Régis Antoine, « Un romantisme de la désillusion », L’œuvre de Maryse Condé, Questions et réponses à propos d’une écrivaine politiquement incorrecte, Paris, Éditions L’Harmattan, 1996, p. 57.
[4] Maryse Condé, Le cœur à rire et à pleurer , Robert Laffont, 1999, p. 116.
[5] Ibid. , p. 70.
[6] Ibid. , p. 114.
[7] Ibid. , p. 99.
[8] Ibid. , p. 126.
[9] Bruno Viard, Littérature et déchirure , Classiques Garnier, 2013, p. 209.
[10] Philippe Hamon, Texte et idéologie, Paris, PUF, 1984, p. 63.
[11] Ibid. , p. 62.
[12] Id., loc. cit.
[13] Tiphaine Samoyault, Excès du roman, Paris, Maurice Nadeau, 1999, p. 179.
[14] Jacques Chevrier, « Maryse Condé : “une femme-matador” ? », Maryse Condé, une nomade inconvenante, dans Madeleine Cottenet-Hage et Lydie Moudileno (dir.), Matoury, Ibis Rouge Éditions, 2002, p. 21.
[15] Antoine Compagnon, « La Têtue », Maryse Condé, une nomade inconvenante, dans Madeleine Cottenet-Hage et Lydie Moudileno (dir.), op. cit., p. 25.
[16] Fabienne Viala, « Transgression et barbarie dans les destinées féminines romanesques de Maryse Condé » Maryse Condé, Rébellion et transgressions, dans Noëlle Carruggi (dir.), op. cit. p. 131.
[17] Bruno Viard, op. cit., p. 209.
[18] Maryse Condé, Heremakhonon , Paris, Union générale d’éditions, 1976, p. 30.
[19] Arthur Schopenhauer, Aphorismes sur la sagesse dans la vie, Paris, Presses universitaires de France, 1943, p. 47.
[20] Maryse Con dé, Le cœur à rire et à pleurer, op. cit . p. 31.
[21] Noëlle Carruggi , op. cit ., p. 11.
[22] Maryse Condé, « Order, disorder, freedom, and the West Indian writer » cité par Emmanuelle Vanborre, « Écrire en marge de la théorie littéraire », dans Noëlle Carruggi (dir.), op. cit., p. 76.
[23] Jean-Marie Schaeffer, Lettre à Roland Barthes, Paris, éditions Thierry Marchaisse, 2015, p.98.
[24] Hannah Arendt, La crise de la culture, Gallimard, Folio Essais, 1972, p. 35.
[25] Maryse Condé, « Liaison dangereuse », Pour une littérature-monde, dans Michel Le Bris et Jean Rouaud (dir.), Gallimard, 2007, p. 206.
[26] Id., loc. cit.
[27] Id., op. cit., p. 211.
[28] Id., Le cœur à rire et à pleurer, op. cit., p. 18.
[29] Id., « Liaison dangereuse », op. cit., p. 208.
[30] Id., « Liaison dangereuse », op. cit., p. 207.
[31] Id., loc. cit.
[32] Id., « Liaison dangereuse », op. cit., p. 208.
[33] Denis Diderot, Lettre sur les sourds et les muets, Œuvres complètes, Paris, Hermann, p.114.
[34] Jean-Pierre Cléro, Essai sur les fictions, Paris, Hermann, 2014, p. 92.
[35] Ibid. , p. 93.
[36] Ibid. , p. 92.
[37] Maryse Condé, « Liaison dangereuse », op. cit., p. 209.
[38] Id., « Liaison dangereuse », op. cit., p. 210.
[39] Hannah Arendt, De la révolution, Paris, 1964, Gallimard, p. 215.
[40] Martin Heidegger, De l’essence de la liberté humaine, NRF, Gallimard, 1987, p. 213.
[41] Maryse Condé, « Liaison dangereuse », op. cit., p. 212.
[42] David Martens et Christophe Meurée, Secrets d’écrivains. Enquête sur les entretiens littéraires, Les Impressions nouvelles, 2014, p. 213.
[43] Roland Barthes, Le bruissement de la langue , Seuils, 1984, p. 190.
[44] Sonny Rupaire, Cette igname brisée qu’est ma terre natale, Gran parad ti kou baton, éditions Parabole, 1971.
[45] Maryse Condé, « Liaison dangereuse », op. cit., p. 212.
[46] Id., op. cit., p. 209.
[47] Id., op. cit., p. 205.
[48] Id., op. cit., p. 215.
[49] Tzvetan Todorov, Critique de la critique, Seuil, 1984, p. 7.
[50] Id., op. cit. , p. 8.
Introduction aux grandes dynamiques de l’œuvre de Maryse Condé
Fabuleux destins et utopies réelles dans l’œuvre romanesque de Maryse Condé
Yolaine PARISOT
Professeur des universités, Université de Paris Est, Créteil LIS EA 4395
«  In utero ou Bounded in a nutshell ( Hamlet – William Shakespeare) ». C’est ainsi que s’ouvre Le Fabuleux et Triste Destin d’Ivan et Ivana , dont le prologue, consacré à la vie intra-utérine des deux personnages éponymes, et néanmoins jumeaux dizygotes, hésite, semble-t-il, entre science-fiction et tragédie. Ce faisant, l’incipit de ce dernier roman, publié en 2017, évoque non seulement d’autres commencements dans l’ensemble de l’œuvre de Maryse Condé, mais des débuts recourant au même procédé réflexif et ce, par un jeu de miroirs qui, comme dans la fameuse scène de La Dame de Shanghai d’Orson Welles, se reflètent les uns les autres à l’infini. Au film de Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet (2001), la parodie, affichée sur la page de couverture, puis constamment revendiquée par la narration, emprunte, outre son titre, le principe des vies remontées à rebours dans les yeux d’Amélie Poulain. On interrogera la valeur programmatique d’un tel dispositif, contrevenant aux règles élémentaires de la vraisemblance et de la bienséante distinction du « savant » et du « populaire », eu égard à une fiction « postcoloniale » qui s’affronte au phénomène dit de la radicalisation.
Certes, ce n’est pas la première fois que l’écrivaine guadeloupéenne joue, plus qu’elle n’use, de son magistère – d’auteure consacrée, dans les domaines romanesque, autobiographique, théâtral et de littérature de jeunesse, et légitimée par un curriculum académique impressionnant – pour alerter sur une urgence de l’histoire immédiate – on pense à Haïti chérie (1991), Rêves amers (2001) –, quitte à revisiter le passé historique à l’aune d’un fait divers – on pense à Célanire cou-coupé (2000). Mais Le Fabuleux et Triste Destin d’Ivan et Ivana frappe par son actualité et sa pertinence : la fiction y confronte les enjeux du monde contemporain à l’épistémè caribéenne et postcoloniale de la vulnérabilité et de sa relation à la catastrophe historique ou à la violence politique. Du pessimisme critique que ne peuvent qu’inspirer les défis volontiers aporétiques du présent, le récit se fait l’expression, en même temps qu’il le met à distance. Ainsi frappe-t-il tout autant par une inactualité toute nietzschéenne [51] et par le désir qu’il porte et qui le porte : ce désir de la littérature de sonder ce pouvoir qu’elle aurait à réinventer indéfiniment l’utopie.
Seuils irrévérencieux, énergie de la fiction condéenne
Ainsi le dernier opus en date de Maryse Condé entre-t-il en résonance à la fois avec une pratique idiosyncrasique de la fiction et avec « l’univers partagé [52]  » de ces contre-fictions politiques par lesquelles la littérature ultra-contemporaine espère mettre en échec les mauvaises fictions, recourant, pour ce faire, à une forme de « transfictionnalité ». Le storytelling , où s’entend l’engouement prompt à dévoyer l’art de raconter des histoires à des fins utilitaires, et les potentialités du virtuel, telles que les exploitent tant le discours néo-libéral [53] que les formes actuelles de hard power et de terreur, pourraient bien en effet impliquer des forces de l’imagination que, dans la circulation entre l’œuvre – et son éventuelle sérialité –, le monde et le lecteur, donne une interprétation politique de ce « phénomène par lequel au moins deux textes, du même auteur ou non, se rapportent conjointement à une même fiction, que ce soit par la reprise de personnages, prolongement d’une intrigue préalable ou partage d’un univers fictionnel » [54] .
Parmi les résonances intratextuelles possibles, donc, et eu égard à l’inactualité de la littérature...

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