Seul le bonheur
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Description

Adrien Pons déteste le thé, mais c’est bien là son moindre défaut.
Aux nourritures terrestres, il préfère, tant s’en faut, les nourritures de l’esprit. Les mots ont toujours été son fort et il s’en nourrit, au propre comme au figuré.
Écrivain talentueux, mais quelque peu bougon, Adrien Pons tient ses contemporains à une distance respectueuse, mais fraîche, selon les atomes qu’il a rarement crochus, avec les individus qui peuplent ou traversent son quotidien.
Comme il est dit que même les plus grands ermites ne sont jamais à l’abri d’une rencontre fortuite, il va connaître les tourbillons du fameux effet papillon, remuant son existence jusqu’aux tréfonds. Pourtant peu enclin à transiger avec ses habitudes, Adrien Pons va se lancer à son corps défendant dans sa nouvelle drôle de vie, jusqu’à ce qu’elle lui assène un mauvais coup, qu’elle lui garde un chien de sa chienne.
Désormais, Adrien Pons va expérimenter le chaos, les petits bonheurs et les affres du désespoir, ce que la vie donne et ce qu’elle reprend irrémédiablement. Elle va faire de lui un autre homme, un homme de chair et de faiblesses, en perpétuelle révolution, envisageant les choses sous un œil nouveau, un homme en rupture avec son passé, un homme en éternel devenir…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 04 janvier 2016
Nombre de lectures 824
EAN13 9782370113856
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0026€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

SEUL LE BONHEUR
Journal d’un misanthrope

Hervé Heurtebise


© Éditions Hélène Jacob, 2016. Collection Littérature . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-385-6
À mon père.
S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. De la guerre, de la misère et de la mort.
Pierre Desproges.
Préface


Qu’est-ce qu’un misanthrope ? L’acceptation sociétale fait du misanthrope un homme qui se tient à l’écart des autres, et qui aime une certaine forme de solitude. Que nenni, trop facile. L’onaniste est un misanthrope qui s’ignore… Non, c’est vers la philosophie grecque qu’il faut se tourner : Socrate en fait une lecture beaucoup plus acceptable. Le misanthrope est un homme qui a foi en la nature humaine, qui place cette confiance dans les autres… Et qui en ressort déçu, blessé, et qui dès lors se retire des autres, par dépit, par dégoût.
Comment fonctionne notre société ? C’est une immense ruche qui a oublié de s’articuler autour des autres dans un rapport équitable, qui a oublié que vivre avec, c’est vivre ensemble. Dommage. Dommage, car si l’on se réfère de nouveau à Socrate, c’est dans un rapport franc et sincère, dans un rapport logique d’êtres égaux, que les Hommes s’expriment en tant que tels. Mais là où naît la domination, là où naissent les inégalités, dans ce fragile équilibre qui fait que des Hommes, pour des raisons morales, mentales ou physiques, se sentent inférieurs, diminués, rabaissés par les autres, dans cette ligne si imparfaite de l’acceptation de soi, de son intimité, de son humanité, dans ce plan incliné où glissent inlassablement des individus bafoués par leurs semblables, c’est bel et bien là, précisément, que naissent les solitudes. Entraînant avec elles des sentiments refoulés, dans la large palette qui va du mépris à la haine. L’Homme s’est oublié dans son rapport à lui-même, et a instillé les racines de son mal qui croît et commence à l’étouffer, comme un jardin qui n’aurait pas été entretenu.
La misanthropie n’est pas bénigne, c’est une monstruosité en devenir qui empêche la société de s’exprimer pleinement. Toutes ces petites solitudes vous font rire ? Tous ces êtres qui ne s’associent plus au destin de leur société vous indiffèrent ?
Mais que deviendrait une fourmilière sans ses besogneuses, une ruche sans ses ouvrières ? La société est un chemin partagé, où chacun doit trouver une place. Ce n’est plus le cas. À l’heure où se lèvent de nouveaux rideaux de fer érigés pour séparer les Hommes, aux frontières des États, tandis que de l’autre côté gémissent les plus pauvres, à l’heure où les extrêmes baissent leur masque et montrent leur vrai visage, sans honte, soutenus par la belle société, à l’heure où s’entremêlent dramatiquement la folle Histoire des années 30 et la prophétie d’Aldous Huxley, à l’heure où deux cents familles dirigent le monde et n’ont plus de rapport à la vie réelle, à l’heure où les politiciens ne représentent plus leurs électeurs, à cette heure précise, les indifférents vous font encore rire ?
Réveillez-vous.
Sortez de l’ombre, de l’inexistence où vous a projeté cette société qui s’arrange si bien de votre misanthropie, esclave que vous êtes de vos écrans, de l’information dirigée, de la pensée unique.
Révoltez-vous.
La misanthropie est une maladie. Soignez-vous, comme le héros du roman que vous tenez dans les mains. Retrouvez votre humanité.
Estéro Malcot
1 – Tout ce qui est utile est laid


Bon, je n’ai aucune envie de tenir un journal. Si je le fais, c’est uniquement parce que mon éditeur m’en a fait la demande et que c’est bien payé. Vu que je suis plus fauché qu’un champ de blé subsaharien, je ne peux pas me permettre de refuser. Qu’est-ce que je vais pouvoir raconter ? Cela doit bien faire près de cinq ans que je n’ai rien écrit de potable, deux ans que je n’ai pas été publié. Si je n’avais pas reçu, il y a bien longtemps déjà, un improbable prix Goncourt, je serais resté dans l’anonymat le plus complet. J’ai un an pour écrire ce journal afin qu’il puisse sortir en septembre, pour la rentrée littéraire. Un an, cela peut paraître long, mais je suis de ces auteurs qui sont laborieux, qui écrivent lentement, pesant chaque mot, scandant chaque phrase pour en vérifier le rythme. J’ai toujours envié mes confrères écrivains qui, tenant une idée, sont capables d’écrire des heures durant. Il existe, il me semble, deux espèces antagonistes d’écrivains : les prolixes et les indécis, ceux qui ont la plume facile et les avares de mots, toujours insatisfaits.
On peut d’ailleurs toujours classer les gens en deux catégories distinctes : ceux qui sont « sucré » et ceux qui sont plutôt « salé », ceux qui fument, boivent et ceux qui s’emmerdent, ceux qui sont plus « gin » que « whisky », « whisky » que « bourbon », « brochette de dindes » que « monogamie », ceux qui croient et ceux qui pensent. Et puis, il y a ceux qui créent et ceux qui n’en ressentent pas l’impérieux besoin ; ceux qui écrivent et ceux qui lisent. Ce n’est pas le rire qui différencie l’Homme des autres animaux, c’est l’Art. Tout animal tend à couvrir ses besoins vitaux, y compris l’Homme, mais l’Homme est aussi le seul animal qui ait besoin d’Art. C’est ce qui fait, plus que le langage, plus que la pensée, son humanité. Écrire, créer, ce n’est pas seulement vouloir faire œuvre de Dieu, c’est, au-delà de l’ambition, au-delà de la prétention, vouloir se faire Homme !
* * *
Quand je dis que je suis plus fauché qu’un champ de blé subsaharien, c’est totalement exagéré. C’est même parfaitement grotesque. C’est encore un de ces trucs d’écrivain, une expression hyperbolique à la noix pour faire l’intéressant. Pour en revenir à mes champs de blé, ils ne se portent pas si mal que cela. Mon Goncourt m’a rapporté de quoi mettre quelques sous de côté et m’acheter un joli trois-pièces à Paris. Mes autres romans ne se sont pas trop mal vendus. J’ai aussi pondu le scénario d’un film qui, pour des raisons que je ne m’explique pas, a plutôt bien marché. Je signe sous un nom d’emprunt, dans des magazines littéraires, de méchants articles dans lesquels je me fais un plaisir de dire du mal du travail de mes confrères. Il faut bien payer les factures ! Bref, j’écris, je bois, mais je bois bien plus que je n’écris.
2 – Dali, Picasso, Gisèle et moi


Ce matin, vers 9 heures, alors que je suis sous la douche à tenter d’éliminer l’odeur putride qui se dégage des deux écureuils morts qui me tiennent lieu d’aisselles, on sonne à la porte. Je fais la sourde oreille, je n’aime définitivement pas que l’on vienne me beurrer la tartine de si bon matin.
Cela doit bien faire deux interminables minutes que le doigt, que j’imagine boudiné, de mon visiteur matinal écrase le bouton de la sonnette. N’y tenant plus, je sors de la baignoire, enfile mon peignoir. Mes cheveux et mes mollets dégoulinent, chacun de mes pas laisse, sur le carrelage, une flaque d’eau tel un caillou abandonné par un petit Poucet qui aurait, à l’aube, des envies de meurtre. Je braille un : « c’est bon, c’est bon, j’arrive ! » et ma voix, à ce moment-là, n’est pas sans rappeler le brame d’un cerf atteint d’une phtisie à son dernier stade. Je jette un regard inquisiteur par l’œilleton que d’aucuns nomment judas alors qu’il n’a trahi, à ma connaissance, personne. C’est madame Michu. En fait, madame Michu s’appelle madame Martineau, Gisèle de son petit nom, et c’est ma voisine nonagénaire du dessous. J’ouvre la porte, tâchant de garder un restant de courtoisie face à cette femme qui pourrait être ma grand-mère.
Bonjour, Madame Martineau, que puis-je pour vous ?
Vous gouttez chez moi !
Je goûte chez vous ? dis-je, dubitatif. J’ai passé l’âge de prendre le goûter et je doute que ce soit l’heure.
Mais non, grand dépendeur d’andouilles, il y a une fuite d’eau à mon plafond et cela vient de chez vous. Venez voir ! Allez, venez !
Laissez-moi le temps d’enfiler un pantalon, j’arrive.
Pieds nus, un jean porté sans sous-vêtements, en mode entrechoquage de raisins de Corinthe, un pull gris informe à même la peau encore humide, je suis dans les escaliers ma sémillante voisine, à qui l’on donnerait une vingtaine d’années de moins que l’âge inscrit sur sa carte d’identité.
Entrez, entrez… Vous savez, j’ai été la première propriétaire à emménager dans l’immeuble en 48. Et vous, ça fait combien de temps que vous êtes ici ?
Ça doit faire cinq ans.
Ah ! Déjà…
Tout en parlant, nous pénétrons dans l’appartement.
Passée l’entrée, nous arrivons dans le salon. Rien ne semble avoir changé, ici, depuis les années 50, le buffet avec son lourd plateau de marbre, la table ronde et sa toile cirée. Même la télévision est d’un autre âge. Le temps semble s’être arrêté, figeant les choses, mais pas les êtres. Cela sent le bois lustré, quelque peu le renfermé et, comme le dirait le grand Jacques, le verbe d’antan. Au mur, une myriade de tableaux colorés laisse à peine entrevoir le papier peint jauni à grosses fleurs.
Vous venez ? tance Mamie Nova. Vous bayerez aux corneilles plus tard !
Décidément délicieuses, les petites vieilles d’aujourd’hui.
La salle de bains non plus n’a pas changé depuis plus de cinquante ans. Ma voisine doit être la seule à avoir conservé le bidet d’origine et je n’ose l’imaginer, avant qu’une vision d’horreur ne vienne à mon esprit embrumé, en train de s’en servir !
Vous voyez, fait-elle en me montrant un coin du plafond au-dessus de la baignoire en fonte, vous voyez, ça goutte.
En effet, je vois nettement la marque foncée que fait l’eau insidieuse imbibant le plâtre du plafond et de régulières gouttes se former avant de venir s’écraser, lamentables, sur l’émail de la baignoire en autant de plocs sinistres de giclures froides et malsaines.
Bon, je sens que je vais devoir plonger sous ma baignoire pour voir à quel niveau ça fuit. On va attendre quelques jours que cela sèche pour estimer l’étendue des dommages éventuels à votre plafond. J’aimerais, autant que faire se peut, éviter d’avoir à déclarer le dégât des eaux auprès de ma compagnie d’assurances.
C’est ça, pas la peine d’ameuter ces charognards. Laissons les assurances en dehors de tout cela, la différence entre eux et les cambrioleurs, c’est qu’avec eux, au moins, on sait qui vous vole ! Vous voulez un café ?
Je m’attendais à ce qu’elle me propose, comme dans les livres ou dans les films, un petit porto servi dans un court verre en cristal de Baccarat extirpé du buffet. Dans la vraie vie, les vieilles dames indignes se dopent le matin, comme tout un chacun, à la caféine. Je n’ai même pas le temps de répondre.
Asseyez-vous et mettez ça à vos pieds, vous allez attraper la mort. C’était à mon mari, cela devrait vous aller, me dit-elle en me tendant une paire de pantoufles fourrées.
Je n’ose désobéir et enfile les chaussons d’un homme que je suppose être mort. Me voilà donc attablé dans le salon pendant que ma voisine s’affaire, en fredonnant, dans la cuisine à préparer un café qui sera mon troisième de la matinée. En attendant, je regarde les toiles qui ornent les murs. On se croirait dans une galerie ou plutôt dans un musée, à l’époque où il était d’usage de présenter les œuvres presque cadre contre cadre. Il y a là quelques natures mortes cubistes, plusieurs portraits de jeunes femmes et encore plus de nus. Il y a aussi, sous verre, des esquisses, des études, une main, une nuque, un sein et quelques compositions abstraites.
Ma singulière voisine revient, portant un plateau avec deux tasses fumantes.
Je vois que nous avons des points communs, dis-je, j’aime aussi beaucoup la peinture. J’ai moins de tableaux que vous, bien sûr, mais j’ai une petite litho de Dali, vestige d’un mariage raté, à laquelle je tiens beaucoup.
Dali ? Quel goujat, celui-là ! Il se prenait pour Picasso… J’en garde un très mauvais souvenir ! glapit-elle en me tendant la tasse de liquide brûlant.
Vous avez connu Dali ? Salvador Dali ? psalmodié-je en détachant, malgré moi, chaque syllabe.
Évidemment, jeune homme, qu’est-ce que vous croyez ? J’ai posé pour lui ! Vous savez, je n’ai pas toujours eu 93 ans. Je n’ai pas toujours eu ce corps décati, ces mains déformées par l’arthrose, cette peau tachée qui vous font tant horreur. J’ai eu 20 ans, j’ai été belle… Oh oui, j’ai été belle, désirable et désirée. N’est-ce pas que j’étais belle ? ajoute-t-elle en montrant d’un geste ample de la main les nus et les portraits accrochés au mur.
Je sens que je pique un fard. Le visage mutin que je n’avais pas reconnu, les courbes, les seins, les hanches, jusqu’à l’esquisse d’un triangle pubien noir de jais, tout ce qui se trouve devant mes yeux, tout cela est sien.
Ne soyez pas gêné, mon garçon, souffle-t-elle plus bas, ce qui serait gênant, vraiment indécent, serait que vous vissiez ce que ce corps est devenu…
Je ne réponds pas, elle quitte rapidement la pièce et revient avec, dans les mains, un autre petit cadre doré.
Voyez, celui-là a été fait par Picasso, me dit-elle en me montrant un portrait au crayon d’une incroyable finesse. Il n’était pas comme on le dit, il pouvait être absolument charmant… En tout cas, il l’a été avec moi.
Ses yeux s’embuent et je sais qu’il est temps pour moi de prendre congé.
Gardez les chaussons, ils vous seront plus utiles à vous qu’à moi.
* * *
Quand je repense à ma visite, ce matin, chez Gisèle Martineau, je me dis que je suis vraiment un âne bâté. Moi qui la prenais pour une vieille chose aigrie, sèche et directive, j’avoue que cette rencontre m’a profondément ému. En cinq ans, nous n’avons échangé que des politesses de circonstance, des banalités convenues. Je découvre aujourd’hui tout un pan de sa vie que j’ignorais. J’apprends non seulement qu’elle fut belle, mais qu’elle est restée une belle personne.
De : Emilie Dupres
À : Audrey [mailto:audreydupres@freedom.fr]
Cc :
Objet : Visite dominicale chez Mamie

Ma sœurette chérie
Tu ne devineras jamais qui j’ai rencontré dimanche en allant voir Mamie. Adrien Pons himself ! Oui, t’as bien entendu, Adrien Pons ! L’écrivain ! Je savais qu’il habitait juste au-dessus de chez elle, mais je ne l’avais encore jamais vu. Tu te rends compte, Adrien Pons ! C’est la première fois que je rencontre un auteur connu. C’est sûr, il est moins beau en vrai que sur les photos au dos de ses livres ou dans les magazines, il fait surtout moins jeune. Mais bon, il est encore bien conservé pour son âge. On s’est croisés dans le hall, nous sortions, il entrait. Mamie nous a présentés. Elle a dit : « tu connais Adrien Pons, l’écrivain ». J’ai complètement perdu mes moyens comme une midinette devant son chanteur favori. J’ai bafouillé, bredouillé je ne sais quoi. Je suis même sûre que j’ai piqué un fard quand il m’a serré la main. Ça a fait beaucoup rire Mamie, elle qui a bien connu le général de Gaulle ! Du coup, une fois remise de mes émotions, j’ai emprunté à Mamie le bouquin de son voisin, celui qui a eu un prix. Je ne m’attendais pas à cela, c’est franchement pas mal. Enfin, c’est pas Le Rouge et le Noir , mais c’est pas mal. D’ailleurs, c’est tant mieux parce que Le Rouge et le Noir , dans le genre gros pavé indigeste…
Allez, je te laisse, je te passerai le bouquin quand je l’aurai fini, si je le finis.
Embrasse Maman pour moi.
Émilie, qui va se remettre à la littérature.
Ce courrier électronique ne contient aucun virus ou logiciel malveillant.
3 – Une belle tête de vainqueur


Je dois aller dans moins d’un quart d’heure à la réunion des copropriétaires de l’immeuble. Je confesse avoir envie d’y aller comme d’aller me faire dévitaliser une dent sans anesthésie, ou me faire visiter l’ampoule rectale par un plantigrade en rut prénommé Louis, avec pour seuls lubrifiants une poignée de litière pour chat et quelques gouttes de Tabasco. Comme chaque année, l’assemblée se tient chez Jean-Paul Ruffin, car il en est le sempiternel président. Il est systématiquement élu vu qu’il est le seul à se présenter à ce poste. Cela lui procure une indicible joie de scribouillard zélé et donne, par la même occasion, un sens à son existence terne et plate. L’appartement de Ruffin est à son image : d’une infinie désolation. Pas un livre, pas un tableau, des meubles cubiques noirs et des murs blancs. De tout cela se dégage une impression de sentiments sclérosés, de vie morne arrosée de mauvais vin, sporadiquement jalonnée par quelques émois digito-palmaires tristement hygiéniques.
Comme toujours, nous démarrons avec près d’une demi-heure de retard en signant l’éternelle feuille d’émargement sur laquelle est noté scrupuleusement le nombre de millièmes que chacun possède afin que tout le monde sache qui peut se prévaloir d’en avoir une plus grosse. Comme chaque année, je me demande ce que je fiche là. Et comme d’habitude, je me dis qu’il me vaut mieux savoir à quelle sauce mes rares économies vont être mangées.
L’ordre du jour de cette séance est la mise aux normes de l’ascenseur qui date de la grand-mère de Vercingétorix. Il me semble si ancien que je ne serais pas surpris d’apprendre que la Pompadour s’y soit fait trousser par le bon roi Louis XV, lequel a toujours eu un goût prononcé pour le poisson. Cette histoire de mise aux normes va nous coûter à chacun un bras ou deux, les yeux de la tête et la peau du reste. Que n’ai-je décidé de m’installer dans une yourte isolée plutôt que de claquer les royalties de mon Goncourt dans cet appartement surcoté ? Ruffin nous rappelle que c’est une obligation légale et que nous serions pénalement responsables en cas d’accident. Notre hôte a des goûts de chiotte en matière d’aménagement intérieur, mais il est droit comme un i, plus carré qu’un fonctionnaire de Bercy, et c’est pour cela qu’il préside aux destinées de notre petit groupe. Il y en a, au bas mot, pour dix huit mille euros, rien que pour la première tranche de travaux.
C’est alors que mon voisin du dessus, venu avec son plumeau de femme, prend la parole pour dire qu’il refuse de payer, sous prétexte qu’il ne prend jamais l’ascenseur. Je sais qu’on est tous le con de quelqu’un, mais lui est, décidément, le con de plusieurs. Nous ne nous adressons plus la parole depuis qu’il m’a signifié que les hommes qui n’aiment pas le foot ne sont pas, à ses yeux, de vrais « mecs ». Il m’avait demandé si j’avais regardé le match PSG-OM, je lui avais alors concédé ne pas regarder les compétitions handisport. Il m’indiffère, en effet, de savoir si les joueurs se sont échappés d’un Institut médico-éducatif parisien ou marseillais. Bien sûr que cette espèce de tardigrade décongelé au micro-ondes ne prend pas l’ascenseur ! C’est sa femme, plus chargée qu’un toxico défoncé au crack, qui l’emprunte chaque samedi pour remonter le plein de courses, tandis qu’il va, déguisé en alien bariolé, taler ses vieilles prunes taries sur une selle de vélo. L’animal aime à pédaler comme un con chaque week-end, que ce soit sous le soleil d’été ou le crachin d’automne. Effectivement, il prend les escaliers chaque fois qu’il va perdre son temps à astiquer sa voiture plutôt que son épouse. Et il ne prend, en effet, jamais l’ascenseur quand il sort s’exhiber au parc des Princes accompagné de ses acolytes consanguins pour applaudir des joueurs dont l’unique exploit est d’être plus analphabètes encore que leurs supporters. Ruffin tente de lui rappeler calmement qu’en achetant un appartement, il en a accepté les règles du jeu. Mais Olivier Pitiou n’en a cure, rien ni personne ne peut le forcer à faire ce qu’il ne veut pas. Il vocifère, menace, persuadé que gueuler le plus fort lui donne raison. Mon cœur balance entre l’ire et le dégoût, ce genre d’individu me fait détester l’humanité tout entière. J’ai des envies de génocide, mais une seule vie ne suffirait pas à se débarrasser de tous les Pitiou de la Terre. Au moment où je vais ouvrir la bouche, Gisèle me donne un léger coup de coude, se penche vers moi et murmure : « Laisse tomber, petit, il n’en vaut pas la peine. Regarde, il n’attend que cela pour casser la figure au premier qui le contredira. On l’aura plus tard. » Ruffin botte en touche en disant que l’on reparlera de tout cela lors d’une assemblée générale extraordinaire et qu’il est temps de passer à un autre point de l’ordre du jour.
Mademoiselle Tiriot, qui se prénomme Vanessa, mais ce n’est pas de sa faute, a une requête à faire. Elle veut savoir si elle peut rehausser le parapet de son balcon afin de satisfaire son goût du bronzage intégral sans déclencher une émeute parmi les voisins de l’immeuble d’en face. Décidément, elle n’a pas inventé le fil du string dont elle veut se départir afin d’attraper le carcinome auquel elle pense avoir légitimement droit. C’est vrai qu’elle est belle, cette chère Vanessa, conne, mais belle ! D’ailleurs, elle ne le sait que trop bien, il n’y a que l’Orient-Express qui ne lui soit pas passé dessus. Manque de chance pour moi, je devais être dedans ce jour-là. Pour continuer dans les métaphores ferroviaires, je dirais que son entrecuisse fait, la plupart du temps, office de gare de triage pour bon nombre de cheminots esseulés. Voilà Miss Monde dépitée de ne pouvoir monter son mur. Je suis sûr qu’elle trouvera autre chose sur laquelle monter afin de se consoler de ne pouvoir se faire librement dorer l’escalope milanaise.
* * *
La réunion est enfin terminée. Comme à l’habitude, nous prolongeons les réjouissances par une sorte de buffet apéritif. Ruffin sort ses verres à moutarde, son seau à glace en forme de pomme en plastique orange et un saladier de chips. J’ai apporté une bouteille de Gewurztraminer et la distinguée Vanessa, des tomates cerises et un jus de pomme bio. L’institutrice du rez-de-chaussée a fait son traditionnel cake aux olives. Il faut dire qu’il y a quelques années, pour pouvoir enseigner, il fallait être passé par l’IUFM et savoir faire le cake olives-jambon-emmental. Les époux Pitiou se sont éclipsés pour ne pas avoir à apporter quoi que ce soit. Notre voisin du cinquième, qui est gastro-entérologue, si je me souviens bien, a descendu une bouteille de Bordeaux. Il est en grande conversation avec sa nouvelle voisine de palier qui a emménagé il y a peu. C’est une charmante jeune femme blonde aux grands yeux rieurs, cernés de taches de rousseur. J’ai cru comprendre qu’elle était éthologue. Elle préfère les animaux aux humains.
Je fais bonne figure, discute un peu avec les uns et les autres, mais suis encore passablement énervé par l’autre énergumène. Il est 20 h 30 passées, j’avale un bout de cake entre deux verres d’Alsace et prends congé. J’ai mon compte de bêtise humaine pour la soirée.
Rentré chez moi, j’allume mon ordinateur. Faut que j’avance ce maudit journal, il ne va pas s’écrire tout seul. Les jours et les semaines passent et j’ai à peine commencé. J’ai laissé le reste de la bouteille de blanc en bas ; je me sers un vieux whisky pur malt offert par un ami.
* * *
Il est 2 heures du matin, l’alcool me cogne aux tempes. J’ai pas mal avancé sur mon journal ; bien qu’épuisé, je repousse le moment d’aller au lit. J’ai le sentiment confus que d’aller me coucher serait une forme d’abandon, comme une reddition, un acte de lâcheté. Aller dormir serait céder au désir d’interposer le voile étanche de mes paupières entre ma vie et mes rêves.
Je ne veux pas aller me coucher pour ne pas voir venir l’heure du réveil.
4 – Le thé et l’encens


C’est ce que j’appelle une bonne journée ; je travaille depuis le matin et mon manuscrit avance bien. On frappe à la porte, doucement d’abord, du bout des phalanges, puis une seconde fois, à peine plus appuyée. Je lâche mon clavier, sauvegarde mon travail, me lève, bien décidé à faire déguerpir cet importun. Un coup d’œil rapide à l’œilleton, j’entrevois le visage anamorphosé d’une jeune femme brune ; la petite quarantaine, peut-être moins. Je me décide à ouvrir. Elle est visiblement troublée ; elle tient ses mains, tord ses doigts.
Bonjour, excusez-moi de vous déranger, je suis la petite-fille de Gisèle Martineau, votre voisine.
Je n’ai pas le cœur d’être désagréable, il y a quelque chose de touchant dans sa présentation maladroite.
Bien sûr, nous nous sommes déjà croisés, il y a un petit moment déjà. Cet été, je crois.
Je ne sais pas si vous savez, mais ma grand-mère est morte avant-hier et…
Non, non, fais-je, sonné. Non, euh, que, que lui est-il arrivé ?
Elle a fait une rupture d’anévrisme.
Je ne sais que répondre, je tourne doucement la tête, de gauche à droite et de droite à gauche dans un mouvement de déni involontaire.
Mais elle allait bien, je l’ai vue, il y a quelques semaines ; enfin, euh, elle semblait bien…
Vous savez, ces choses-là, ça ne prévient pas. Le médecin nous a dit que cela avait été rapide, elle a sans doute perdu connaissance et ne s’est jamais réveillée.
Nous sommes plantés là, de part et d’autre de mon pas-de-porte, comme deux mannequins de vitrine qu’on aurait oublié de ranger.
Mais entrez, je manque à tous mes devoirs, dis-je en m’écartant pour la laisser passer.
Je ne veux pas vous déranger, murmure-t-elle dans un sourire forcé.
Nous voici dans mon salon, j’ai aux pieds les chaussons que Gisèle m’avait donnés.
Asseyez-vous, je vous en prie, vous voulez boire quelque chose, un jus de fruit, un thé, un café ?
Un thé, si vous avez.
Je dois avoir du thé noir, mais je vous préviens, il n’est pas terrible. À vrai dire, il est même franchement imbuvable. Enfin, si vous voulez prendre le risque…
Je reviens avec la tasse de thé fumante et un verre de jus d’orange.
Vous ne m’en voudrez pas si je ne vous accompagne pas, dis-je en désignant du menton mon verre.
Pas de soucis… Je, je suis venue voir si vous aviez un CD du Requiem de Mozart, pour l’enterrement.
Ah, oui, oui, bien sûr. Le Requiem , le Requiem , je dois l’avoir par ici… Comment avez-vous deviné que j’écoute du classique ?
Vous aviez parlé musique avec ma grand-mère quand vous étiez venu repeindre le plafond de sa salle de bains. On en a discuté par la suite, elle et moi. D’ailleurs, elle vous trouvait charmant… Et elle aimait quand vous jouiez du piano.
Je ne savais pas qu’elle m’entendait, elle aurait dû me dire si…
Je vous assure qu’elle appréciait. Elle disait que vous jouiez toujours la même chose, mais que vous le jouiez bien…
Je joue toujours du Mozart. Le Lacrimosa … Et parfois, je massacre le Concerto n° 20 .
Elle tient à deux mains sa tasse, recroquevillée sur elle-même. Ses yeux, soudain, se voilent. Elle esquisse un léger sourire. Je n’avais même pas remarqué qu’elle était belle.
* * *
Pourquoi faut-il que les gens choisissent toujours l’hiver pour mourir ? Il fait un froid de canard dans cette maudite église, on se croirait à l’extrême nord de la Laponie. Je m’attends, à tout moment, à voir surgir des rênes et une tribu inuit. Même dans la maison du Seigneur, il n’est pas Dieu possible d’avoir aussi mal aux pieds ! Ni la magnificence du lieu et du Kyrie qui s’élève, ni les pleurs étouffés de dignité des enfants de Gisèle ne peuvent détacher mon esprit de la morsure du froid qui meurtrit mes orteils. Le corps a ses raisons que le spirituel ignore !
L’église est pleine ; beaucoup de gens de la génération de la défunte. Ils ne se font guère d’illusions et savent qu’ils sont les prochains sur la liste.

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