Ternes Eclats
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Description

Le gaspillage de ressources, la démotivation du personnel, l'américanophobie primaire, le parti pris contre Israël, la manipulation des débats sur les droits de l'homme par des régimes despotiques et corrompus, sans oublier un tiers-mondisme et un écologisme dépourvus d'esprit critique, autant de phénomènes observables dans la Genève internationale qui sont mis à nu dans ce roman à la lisière de l'essai politique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2009
Nombre de lectures 219
EAN13 9782336266794
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0141€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296100213
EAN : 9782296100213
Ternes Eclats

Fabio Rafael Fiallo
Sommaire
Page de Copyright Page de titre OUVRAGES DU MÊME AUTEUR Dedicace Epigraphe APPRENTISSAGES ROUTINES APRÈS LE MUR LES CAUSES DU SIÈCLE UN ECHEC DE LIBRAIRIE RÉVEIL
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
Protectionism in North-South Trade , Scale Books, Rotterdam, 1978
Labeur et Rareté - Pour une révolution copernicienne en économie, Editions du Tricorne , Genève, 1989
Fin de rêve à Saint-Domingue - Aux premières loges de l’histoire dominicaine , L’Harmattan, Paris, 2004
Avertissement . Dans cet ouvrage apparaissent des institutions, des personnages et des pays qui sont le fruit de la pure imagination. Dans ce cas, toute ressemblance avec la réalité est donc une simple coïncidence.
En couverture : photo de Genève prise par Elena Benitez Humada.
A la mémoire de deux personnes qui m’ont aidé à ne pas avoir peur de penser à contre-courant :

mon père, Fabio Alberto Fiallo, par son exemple,

et Jean-François Revel, par ses écrits.
« ...mesurer l’extraordinaire activité déployée de nos jours par celui-là même qui ne fait rien. »
Robert Musil, L’Homme sans qualités
APPRENTISSAGES

I
Une pluie fine, pas rare au printemps dans la région du lac Léman, n’avait cessé de tomber, aidant à créer l’ambiance morose qui convenait pour l’occasion. De nombreux fonctionnaires internationaux, quelques chefs de mission et autres membres d’ambassades, ainsi que deux ou trois représentants du canton de Genève, s’étaient donné rendez-vous au cimetière du Petit-Lancy, tout proche du centre-ville.

Des limousines aux couleurs sobres, impeccablement entretenues, arrivaient en ordre dispersé devant le portail d’entrée du cimetière. De chacune sortait un chauffeur qui s’empressait d’aller ouvrir la porte arrière sans pour autant recevoir un « Merci », pas même un regard bienveillant, de la part de son patron ou de ses accompagnants. Un tel service allant de soi dans les hautes sphères de la diplomatie, exprimer une parole ou un geste de gratitude envers un subordonné aurait pu prêter à croire que l’on n’y était pas habitué.

Quant à ceux, plus nombreux, qui conduisaient eux-mêmes leur automobile, trouver une place de stationnement dans ce quartier qui en comptait pourtant de moins en moins ne posait pas un problème majeur ; ils ne doutaient pas un seul instant que, avec leurs plaques affichant leur statut diplomatique, ils pourraient se garer n’importe où sans avoir à s’acquitter d’une quelconque amende naïvement collée sur le pare-brise par un agent municipal outrecuidant.

A défaut d’être émouvantes, les funérailles obéirent à un protocole bien réglé, quoique sans apparat. Celui qu’on enterrait n’ayant été que le numéro deux d’une organisation internationale, il n’y avait pas à dérouler un quelconque tapis rouge pour accueillir sa dépouille. Le protocole, eh oui, a ses lois incontournables, plus strictes sûrement que celles du jugement divin.

Dans le souci de ne pas abuser du temps précieux des grands de ce monde qui s’étaient inclinés devant la dépouille du haut fonctionnaire, la cérémonie se limita à trois allocutions, très brèves, prononcées successivement par le chef exécutif de l’institution, un collègue ayant connu le défunt depuis leurs années d’université, et finalement une assistante de longue date du personnage disparu.

Comme il se doit dans ce genre de situation, aucun des trois intervenants ne tarit d’éloges à l’égard de celui qui venait de les quitter. Le premier vanta le sens des responsabilités et les compétences de feu son adjoint, soulignant que son travail quotidien, ses qualités de gestionnaire, son tact dans les relations avec autrui, resteraient gravés, bien que de manière anonyme, dans l’histoire de l’organisation. Le deuxième évoqua le caractère jovial et le sens de la solidarité d’un camarade inoubliable. La troisième, enfin, mit en relief la fibre humaine, la capacité d’écoute d’un chef qui, ajouta-t-elle aussitôt, savait faire preuve d’autorité quand les circonstances l’exigeaient.

Avant de quitter les lieux, le public fut invité à se recueillir et à méditer une dizaine de minutes en écoutant l’une des pièces musicales préférées du défunt, choisie par la veuve pour l’occasion. Il s’agissait de l’enregistrement d’un air du début de l’opéra Le crépuscule des dieux , de Richard Wagner, air connu par ses premiers mots en allemand : Zu neuen Taten (« Vers de nouveaux exploits »).

L’air en question ne faisait pas seulement partie des morceaux favoris du disparu, mélomane invétéré et grand amateur de Wagner. Quoique n’ayant rien de mystique ou de religieux, les deux premiers vers (« Saurais-je t’aimer, cher vaillant, si je ne te laissais pas partir vers de nouveaux exploits ? ») rappelaient, souligna la veuve, la conviction de son mari qu’une nouvelle vie s’ouvre après la mort.

Une troisième raison, n’ayant d’ailleurs rien à voir avec les goûts ou les croyances du défunt, renforçait la pertinence de cette pièce d’opéra : elle correspondait à l’état d’esprit dans lequel se trouvaient bien des fonctionnaires présents ce jour-là au cimetière du Petit-Lancy. En effet, tout en regrettant la disparition d’un collègue, ils y voyaient l’occasion de relever de nouveaux défis, d’accomplir de nouveaux exploits. Voyons-en les raisons.

Jamais encore dans l’histoire de cette organisation vieille d’un demi-siècle, quelqu’un d’un si haut niveau, le chef exécutif adjoint, n’était décédé dans le plein exercice de ses fonctions. Une maladie, dont on s’abstenait de divulguer la nature, l’avait frappé inopinément, lui laissant à peine trois mois de vie depuis le moment où elle avait été diagnostiquée.

La décision concernant le successeur avait, paraît-il, été arrêtée, et l’annonce en serait faite le lendemain. Mais pour le moment, seuls le chef de l’institution, son directeur des ressources humaines et l’heureux élu savaient sur qui le choix s’était porté pour remplacer le défunt.

Des bruits couraient, toutefois, aussi bien à l’intérieur de l’organisation que dans les missions diplomatiques, sur le nom du futur adjoint. Les supputations allaient bon train, mais chacun devait se contenter d’exprimer ses propres conjectures, invoquant tantôt la logique, tantôt l’existence d’un « tuyau en haut lieu » qui lui aurait révélé la précieuse information, pour justifier un avis qui n’était en définitive que le fruit de son imagination, ou d’un désir personnel, quand ce n’était, chez les plus avisés, l’envie d’avancer une simple hypothèse pour pouvoir ensuite, au cas où celle-ci se vérifierait, se vanter de sa perspicacité. Quoi qu’il en fût, les personnes qui n’avaient aucune influence sur la chaîne des décisions étaient précisément celles qui s’adonnaient à ce petit jeu avec le plus d’allant et de conviction.

La question de la désignation du nouvel adjoint finit par monopoliser les causeries dans le cimetière du Petit-Lancy cette après-midi pluvieuse de printemps. Il y avait de quoi. Si des fois (comme le disaient certains) la personne choisie était quelqu’un de la maison et non pas un parachuté, nombreux seraient alors les employés pouvant avancer dans l’échelle professionnelle : celui ou celle qui remplacerait l’adjoint laisserait vacante son ancienne place, ce qui permettrait d’y promouvoir quelqu’un d’autre, et ainsi de suite. On calculait qu’une nomination de l’intérieur pouvait enclencher jusqu’à sept promotions. Du pain bénit pour le personnel ; tous les espoirs étaient permis.

Parmi tous ces gens, plusieurs avaient mobilisé ciel et terre, et avant tout leurs gouvernements, dans l’intention de faire pression sur les instances dirigeantes de l’institution en faveur de leurs candidatures respectives. Car, dans ce monde à part qui est celui des organisations internationales, chaque événement, chaque nouvelle, chaque bouleversement politique, chaque décès, sont jaugés, scrutés, décortiqués, à l’aune de leurs répercussions, possibles ou supposées, sur le tableau d’avancement.

Au lieu donc d’apparaître comme le point culminant d’une carrière, ce décès marquait en fait un nouveau départ, ouvrait les portes à de nouveaux exploits. Voilà pourquoi l’air du Crépuscule des dieux correspondait à ce que ressentaient les fonctionnaires rassemblés au cimetière du Petit-Lancy pour dire un ultime adieu au collègue disparu.


Le caractère hermétique, secret, de la décision prise pour remplacer le défunt était directement proportionnel à l’amertume que cette décision ne manquerait pas d’engendrer. Car pour les sept chanceux qui verraient leur carrière progresser, il y aurait à coup sûr sept fois plus de déçus : tous ceux qui pensaient y avoir autant droit sinon plus.

Phénomène curieux et pourtant fréquent : à chaque fournée de promotions, le nombre des mécontents dépassait de loin celui des heureux. Il n’était même pas sûr que le système d’avancement professionnel servait à soutenir le moral des employés : les frustrations engendrées conduisaient à des grèves sur le tas de la part de ceux qui se sentaient lésés. Des grèves qui, dans une entreprise privée, déclencheraient automatiquement des licenciements, mais en tout cas pas dans une institution comme celle qui nous occupe.

A cela il fallait ajouter le mécontentement créé dans les missions diplomatiques qui auraient soutenu sans succès les aspirations d’un de leurs ressortissants. Car les chefs de ces missions, chargés par leurs capitales de défendre telle ou telle candidature, devraient rapporter leur échec à leurs ministères respectifs et, de ce fait, pourraient voir écornée la confiance qu’on avait placée en eux.

Rien d’étonnant donc qu’on eût pris tant de soin à occulter le nom du successeur du chef adjoint.

II
Le soir, chez lui, Rodolfo Velle, un des fonctionnaires ayant assisté aux obsèques, ne put se dérober à ce réflexe humain, trop humain, qui consiste à penser à la mort quand on l’a devant soi. Le décès de son collègue lui rappela subitement que la vie n’est pas éternelle, qu’il convient, à certains moments, de dresser un bilan de ce que nous avons fait du temps qui nous a été imparti.

Ces jours-là, il était en train de lire le Voyage au bout de la nuit . Il en était à plus de la moitié. La lecture de ce roman était pour lui un moyen de se dépayser, une sorte de séjour touristique dans des contrées lointaines : celles habitées par des petites gens, avec les soucis et les déboires qui leur sont propres et que Céline y dépeint. Il est vrai que, de par son travail, Velle était amené à côtoyer les grandes calamités de notre temps : la guerre, la misère, les maladies, les violations des droits de l’homme, j’en passe, et des pires. Mais il le faisait depuis sa tour d’ivoire de fonctionnaire international. Or le Voyage le plongeait plus directement dans les difficultés et les souffrances de ceux « d’en bas », de ces hommes et de ces femmes qui doivent patauger jour après jour dans la mouscaille de l’humiliation hiérarchique, du travail à la chaîne, de la précarité. Dans ce genre de boue, il n’avait jamais eu à s’engluer.

En lisant ce roman, il remerciait la Providence de l’avoir placé dans un univers où rien ne manque, où tout est huilé, à savoir celui des organisations internationales. Il se plaisait même à remarquer combien son français, qui n’était pourtant pas sa langue maternelle, était « supérieur, car plus raffiné », à celui parlé par les troufions, les prolos et autres héros du monde célinien. Le Voyage , en un mot, le faisait se sentir bien dans sa peau.

Après avoir soupé, il ouvrit le bouquin où il l’avait laissé la veille, s’y plongea quelques minutes, en parcourut quelques pages, essayant de chasser les idées funèbres qui le hantaient. Peine perdue. Il n’arrivait pas à se concentrer. En ces moments, malgré lui, il touchait la mort ; ou plutôt, la mort le touchait. Normal, se dit-il ; ce n’est pas tous les jours que nous quitte un collègue si haut placé. Ce décès l’interpellait, l’obligeait à admettre que devant l’inexorable, il n’est point de tour d’ivoire, que nous sommes tous égaux, que chacun de nous est acculé tôt ou tard à se poser des questions sur la vie, et à faire un détour sur le passé.


N’étant pas rompu aux affres de la spéculation métaphysique, il se pencha sur un phénomène on ne peut plus terre-à-terre : il se mit à penser combien Genève avait changé par comparaison avec la ville qui l’avait accueilli dans les années 70, voilà déjà trois décennies. Bien sûr, il y avait habité depuis lors sans interruption, traversait tous les jours le centre-ville pour se rendre à son travail. Il ne pouvait donc ignorer les mutations que Genève avait subies. Mais, justement, à force de les voir se produire, il n’avait prêté guère d’attention à ces changements. Or, l’enterrement de son collègue l’ayant amené à prendre la mesure du temps qui fuit, Rodolfo se mit à songer à la Genève d’hier avec force nostalgie. Comme s’il s’était attendu à la voir suspendue dans le temps, figée dans l’espace, réfractaire à toute évolution.

Ce désir de voir immuable l’endroit où nous avons vécu à la fleur de l’âge n’était pas propre à Rodolfo ; loin de là. Il fait partie de nous tous. Et toujours, contrariant nos attentes, le cadre de vie que fut celui de notre jeunesse s’en va nonchalamment avec elle. Mais plutôt que de nous rendre à l’évidence et de nous résigner, nous en voulons au destin, lui reprochant de n’avoir pas su préserver le cher endroit que nous avons cristallisé dans la mémoire et magnifié dans l’imagination.

La mélancolie que nous ressentons à ne pas retrouver le décor de nos plus belles années s’avère un moyen détourné de ne pas nous avouer à nous-même le caractère éphémère de celles-ci. Nous nous étonnons de ce que ce décor ait bel et bien disparu, car nous aurions souhaité, en le croyant inaltérable, sauver à travers lui notre période dorée. Subterfuges inutiles, puérils, ridicules, dont le subconscient se sert pour masquer la réalité, pour repousser la nécessaire, incontournable, effarante constatation de l’échéance fatidique de la mort, la seule qui nous importe en vérité : la nôtre. Et en tout cela, Rodolfo ne faisait nullement exception.


Bien des choses avaient en effet changé dans Genève.

Depuis toujours, ou en tout cas depuis longtemps, la ville avait servi de foyer à des organisations internationales aux objectifs on ne peut plus nobles, à leurs armées de fonctionnaires bien payés, de même qu’à des diplomates huppés, sans oublier les gens fortunés venus de toutes parts, au patrimoine pas toujours bien acquis, échoués ici pour mettre leurs richesses à l’abri des yeux inquisiteurs et de la gourmandise fiscale de leurs pays d’origine. Genève a été le réceptacle des privilégiés de ce monde ; et pour mieux les accueillir, elle s’est toujours efforcée de se montrer indolente, hautaine, aseptisée.

Petit à petit, cependant, Genève s’est métamorphosée en une ville hétérogène, d’un cosmopolitisme nouveau, différent à bien des égards de celui dont naguère elle se targuait. Dans ses rues et ses tramways, on n’aperçoit plus seulement la richesse, la propreté et le confort. La promenade dans les quartiers commerçants a perdu l’allure bourgeoise d’antan, celle de femmes et d’hommes exhibant de beaux habits et prenant une collation dans des salons de thé huppés aujourd’hui disparus. Maintenant, c’est en jeans délavés, et en tee-shirt ou en anorak selon la saison, que l’on fréquente les boutiques et les grands magasins du centre-ville avant d’ingurgiter à la va-vite un milk-shake et un hamburger ou un kebab dans un des fast-food qui ont investi l’endroit.

La drogue s’y fait présente par le biais de petits dealers qui écoulent de moins en moins discrètement leurs marchandises dans la gare centrale et aux alentours du lac. Inutile de dire que cambriolages et autres actes délictueux ont considérablement augmenté. Même les caissettes à journaux, où l’on pouvait se servir après y avoir glissé une pièce de monnaie, sont peu à peu retirées des trottoirs, tellement les resquilleurs ont rendu financièrement intenable cette belle coutume ancestrale. De plus, comble du scandale en terre d’Helvétie, les toilettes publiques ont perdu leur netteté d’autrefois. A des doses sans doute homéopathiques, mais non moins significatives pour autant, la misère et autres fléaux sociaux se sont invités dans cette ville faite initialement par des gens gâtés pour des gens gâtés.

Genève demeure nonobstant sous l’emprise de l’austérité. Comme si elle voulait continuer à faire honneur à son étiquette de « cité de Calvin ». N’importe quelle agglomération de taille comparable, et dotée de la même mosaïque d’immigrés, jouirait d’une animation permanente ; à Genève, en revanche, hormis les dix semaines que dure la saison estivale, les rues se vident le soir, et cela, d’autant plus radicalement que la délinquance se répand. Lausanne, pourtant plus petite, située elle aussi sur les rives du Léman, fait montre d’une animation à longueur d’année – notamment au bord du lac, à Ouchy – qu’on ne rencontre pas ici. Genève s’étend, les embouteillages s’y font omniprésents, la population croît et se diversifie ; et malgré tout, la vie s’étiole dès la nuit tombée.

Genève est un piège. Un piège, je dis bien, et pas un leurre. Car elle ne trompe pas. Elle donne effectivement ce que, vue de l’extérieur, elle fait miroiter : une ambiance paisible, des emplois bien payés et une incomparable qualité de vie. Ici, pas de déception possible : chacun y obtient ce qu’il est venu chercher. Et c’est précisément là où le piège se referme ; c’est précisément parce qu’elle correspond à l’image qu’elle projette, à l’idée que l’on se fait d’elle avant de la connaître, que Genève s’avère un guet-apens. Quiconque, attiré par ses appâts, échoue dans cette cité et parvient à s’y frayer un chemin – ce qui, d’ailleurs, n’est pas une entreprise titanesque – aura bien du mal à trouver des raisons valables, et suffisamment puissantes, pour en repartir un jour.

La proportion d’étrangers est par voie de conséquence en constante augmentation. Ils accourent de partout. D’Europe de l’Est, du tiers monde aussi. Ils viennent de France voisine, pour échapper, les uns à des impôts astronomiques, les autres à des salaires à faire pleurer.

Pour y rester, la plupart sont prêts à accepter n’importe quel emploi, y compris des métiers dont la pénibilité somme toute relative rebute les Helvètes. L’étranger à la recherche d’un boulot est prêt, surtout, à s’ennuyer solennellement, à tuer toute velléité de fête. Après tout, pourquoi pas ? On n’est plus en mai 68, quand il était de bon ton, partout en Europe, de honnir l’ennui. Par les temps qui courent, rien ne vaut un bon pouvoir d’achat, plein de gadgets chez soi, et un risque plus faible qu’ailleurs de se faire arnaquer. Voilà ce qui compte dans le monde d’aujourd’hui. Et en tout cela, à Genève on est servi.

Et pour mieux s’y intégrer, on sacrifie volontiers toute fantaisie. Car celui qui choisit Genève, ou que Genève choisit, c’est quelqu’un qui demande du confort, du calme, de la sécurité. C’est, en d’autres termes, quelqu’un qui, par réalisme, par fatigue ou par dépit, s’interdit de rêver. Genève est, en définitive, un fidèle échantillon de notre temps.

III
La nature est tout de même fort bien faite. Car pour rétablir l’équilibre, pour rompre l’ennui, pour créer le suspens et insuffler l’esprit d’aventure, il existe au milieu de cette ville un endroit où les gens vivent affairés, épanouis, heureux. Heureux de consacrer leur temps aux causes les plus dignes, les plus utiles que l’on puisse imaginer. Heureux d’avoir la chance et le privilège de travailler dans une organisation internationale pleine de ferveur humaniste, rayonnante d’énergie, et dont le nom est tout un programme en soi : le Directoire pour l’Unité du Monde et le Progrès, connue par ses initiales, le Dump.

S’agissant du nom, on aurait pu faire mieux. Mais que voulez-vous, le choix de ce nom fut le résultat hybride de tractations interminables (signe avant-coureur des blocages à venir dans les travaux de l’institution). Chaque grande puissance avait ses propres exigences à faire valoir à ce sujet ; et il fallait les concilier toutes. A commencer par celles de la France qui, toujours pointilleuse sur la préservation de l’influence de la langue de Molière, posa une condition non négociable : les initiales de cette nouvelle organisation ne devaient pas correspondre seulement à son nom anglais (comme la France l’avait toléré dans le cas de l’Unesco et de la Fao, dont les sigles reflètent exclusivement leur appellation en anglais), mais aussi à son nom en français.

Pour sortir de l’impasse, l’on choisit finalement le nom de Directoire pour l’Unité du Monde et le Progrès, qui devient en anglais « Directory for the Unity of Mankind and Progress », donnant « Dump » comme sigle dans les deux langues. Eurêka !

Il y avait néanmoins un petit couac dans la manœuvre : « dump » en anglais veut dire « dépotoir », ce qui ne plaisait pas aux puissances anglophones. Or, celles-ci, de guerre lasse, ne voyant rien de mieux à proposer qui fût compatible avec l’exigence française, acceptèrent le titre en question. Toujours est-il que, connaissant la signification du mot « dump » en anglais, le milieu francophone donna à la chère institution, avec un zeste d’affection et un autre de moquerie, le surnom de « Dépotoir ».

Quoi qu’il en soit, il convient d’y insister : à lui seul, et malgré ses imperfections, le titre de l’organisation suffit pour passionner n’importe qui. Nul besoin de connaître ses principes et ses objectifs concrets. Qui pourrait s’opposer à un monde uni et à un progrès répandu aux quatre coins de la planète ? Qui pourrait rester insensible à une entreprise de ce genre ? Qui pourrait refuser, si l’occasion se présentait, de consacrer sa force, ses talents, sa vie même, à une si louable institution ?


C’est ici donc, au milieu de la Genève cosmopolite, que se trouve le siège de cette organisation exceptionnelle fondée quelques années après la Seconde Guerre mondiale à l’instar de sa sœur aînée, les Nations unies, dont elle se veut la concurrente, quitte à en devenir la jumelle. Mêmes objectifs en effet : la paix, la prospérité pour tous, l’équilibre écologique, les droits de l’homme, la sécurité internationale, j’en passe, et des meilleurs. Au surplus, même critère d’opération : un Etat, une voix. Enfin, même goût de la recherche du consensus, du compromis entre Etats aux intérêts et aux principes divergents, voire antagoniques. Au point que certains pourraient être tentés de se demander si, plutôt que d’une sœur jumelle, il ne s’agit pas tout simplement d’un sosie de l’Onu.

Croire cela, cependant, aller si loin dans la ressemblance, équivaudrait à oublier trop vite, et injustement, les différences majeures qui existent entre les deux organisations. Car, ne nous en déplaise, il faut lucidité garder. Le Dump ne fait pas, et ne peut pas faire, le poids face à une organisation aussi parfaite, aussi efficace, aussi dévouée à son mandat que l’Onu. Tout de même, sans pour autant se hisser au niveau de sa sœur incomparable, le Dump se donne avec zèle à l’ouvrage, et tout compte fait, ne s’en acquitte pas trop mal.

Les différences entre l’une et l’autre ne se limitent pas au niveau de l’excellence. Il faut également tenir compte de l’emplacement géographique. Le siège du Dump se trouve côté sud du lac Léman, tandis que l’Onu se dresse en souveraine sur la rive opposée. Difficile dans ces conditions de savoir laquelle des deux organisations possède la plus belle vue de ce lac majestueux, serein, qui invite en permanence à la méditation.

La fantaisie n’est d’ailleurs pas en reste pour attiser cette salutaire émulation. Que l’immeuble de l’Onu ait pour nom Palais des Nations ? Qu’à cela ne tienne : celui du Dump prendra l’appellation, aux résonances oniriques, de Château de l’Harmonie.

Par contre, la fantaisie n’y règne malheureusement pas sur le plan architectural : le Château de l’Harmonie ne fait pas partie des sept merveilles du monde. L’édifice est grand, mais simple, c’est le moins qu’on puisse dire. On y va pour travailler et non pour le plaisir des yeux, rétorquera-t-on.

Le Château de l’Harmonie ne se distingue pas non plus par son caractère fonctionnel. Prenons le cas des ascenseurs. D’une quinzaine au total, la plupart sont situés dans l’aile du bâtiment la plus distante de l’arrêt de bus ; il s’ensuit que les nombreux fonctionnaires qui utilisent ce moyen de transport doivent souvent traverser un couloir d’à peu près un kilomètre de long à la recherche d’un ascenseur disponible. Qui plus est, il y en a toujours deux en panne au minimum, jamais les mêmes. Les mauvaises langues disent à ce propos que, au lieu de procéder aux réparations nécessaires, les techniciens reçoivent l’ordre d’assurer le roulement des moteurs afin de donner l’impression qu’il s’agit de pannes nouvelles à chaque fois. Ce petit jeu coûte moins cher, paraît-il, que de remplacer les moteurs défectueux.

Personne ne se plaint trop de ces pannes à répétition, car cela donne une excuse pour arriver encore quelques minutes plus tard au poste de travail ou pour passer davantage de temps dans le somptueux Bar de l’Amitié, à l’atmosphère feutrée, aux fauteuils relaxants entourés de plantes tropicales, sis au dernier étage du bâtiment. D’autant que la vue imprenable sur le lac, avec le fameux jet d’eau symbole touristique de la ville de Genève, pousse chacun à s’y prélasser indéfiniment. Rien d’étonnant qu’à plusieurs moments de la journée on voie se former devant le comptoir une file d’attente interminable de fonctionnaires et de diplomates qui désertent, les uns les bureaux, les autres les salles de réunions, pour commander une boisson que chacun sirotera sans se presser, engourdi dans un des magnifiques fauteuils qui abondent dans le bar.

Vu l’envergure du travail à accomplir, il n’y a rien de surprenant non plus à ce que les fonctionnaires du Dump figurent parmi les mieux payés de la planète. Même ceux de l’Onu de New York font pitié. Alors que, par exemple, une secrétaire à l’Onu de New York peut difficilement se payer pour elle seule un appartement en location à Manhattan, devant passer chaque jour un bon moment dans le métro, sa collègue du Dump à Genève réussit parfois – tel était du moins le cas avant la récente flambée des prix de l’immobilier dans la région – à s’acheter un appartement, voire une petite villa en France voisine, à quelques minutes à peine en voiture de son lieu de travail. Et ne parlons pas des salaires mirobolants des hauts fonctionnaires de cette auguste institution.

Inutile de chercher la logique dans ce différentiel entre Genève et New York : c’est à y perdre son latin. Vous-même, cher lecteur, avez intérêt à reconnaître humblement vos limites intellectuelles devant un exercice de mathématiques aussi complexe, et à faire semblant d’avoir tout compris.

Les conditions sont ainsi réunies pour que, au Dump, l’on puisse se sentir au-dessus de la mêlée dans le monde imparfait où nous vivons. Aucune activité, aucune charge, aucune vocation ne peuvent faire pendant, en termes de grandeur et d’impact sur les questions internationales, à celles exercées par le personnel et les responsables du Directoire pour l’Unité du Monde et le Progrès.

Qui pourrait s’y comparer ? Ceux qui travaillent dans le privé ? En tout cas pas. Dans les affaires, il n’y a que la recherche du profit qui compte, peu importent les injustices sociales et les déséquilibres internationaux, ou encore la détérioration écologique, que cela peut engendrer. Ici, au Dump, on s’attelle précisément, entre autres choses, à en corriger les excès et les distorsions par le biais de recommandations, de conventions et de traités.

Alors, les gouvernements des Etats membres, avec le pouvoir qu’ils détiennent, ne réalisent-ils pas des activités supérieures à celles du Dump ? Eh bien, non, eux non plus. Pour preuve : c’est le Dump qui, sans en faire ostentation bien sûr, mais néanmoins convaincu de la pertinence de ses analyses, conseille à ces gouvernements, non seulement ce qu’il leur faut corriger dans leurs politiques nationales pour rendre celles-ci plus efficaces, mais aussi les mesures qu’ils doivent prendre ensemble après concertation.

Et les universités, avec leurs cours et leurs travaux de recherche ? Eh non, elles non plus ne font pas le poids face au Dump. Pour réputées qu’elles soient, les universités ont l’air d’eunuques intellectuels comparées à notre institution, car elles n’ont pas les moyens d’agir, de mettre en pratique leurs idées, alors que le Dump peut aisément y parvenir à l’aide des innombrables conférences intergouvernementales qu’il organise chaque année.

Rien donc dans ce monde, sauf bien sûr sa sœur incomparable, n’est au niveau de la splendeur du travail et des possibilités d’action du Dump.

Reste encore, j’allais oublier, l’hyperpuissance américaine, toujours prompte, selon ses intérêts, tantôt à agir unilatéralement, tantôt à jouer le gendarme du monde, tantôt, enfin, à se dérober à ses responsabilités de grande démocratie. Encore heureux que le Dump soit là pour servir de contrepoids, pour servir de tribune aux puissances moyennes et aux petits pays, permettant aux unes et aux autres de faire entendre leur voix et d’œuvrer pour la digne cause d’un monde multipolaire. Car s’il existe une tribune où l’on s’essaie à entraver les desseins impériaux de l’hyperpuissance, c’est bien là qu’un tel défi est relevé.

Comment le Dump s’acquitte-t-il de cette tâche ? Eh bien, par le biais du sacro-saint principe d’opération dont nous avons déjà fait mention, le même qui guide les Nations unies : « un Etat, une voix ». Peu importe la taille démographique ou le poids économique d’une nation ; elle y vaudra, ni plus ni moins, une voix.

Peu importe, surtout, le régime politique de chaque pays : qu’ils soient régis par une dictature ou par une démocratie, au Dump ils sont tous égaux. Des gouvernements qui dénient le droit de vote à leurs peuples exercent ici ce droit sans entraves en sans vergogne. A leur profit bien entendu. C’est ainsi que des gouvernements qui ne tolèrent pas des élections libres chez eux, qui font disparaître ou qui mettent en prison leurs opposants, qui interdisent la liberté de la presse, peuvent siéger à la commission du Dump chargée de veiller au respect des droits de l’homme au niveau mondial, et ne se privent pas de donner des leçons de morale aux autres pays. Ainsi, plus les régimes dictatoriaux et corrompus sont nombreux sur cette planète, plus de poids ils auront dans la prise de décisions. Car le Dump est une démocratie.

Après tout, qu’y a-t-il de répréhensible dans une telle pratique ? Qui a le droit de décider si un régime est une dictature ou une démocratie ? Alors, dans le doute, il faut s’abstenir de juger. Il faut aussi prendre en compte, n’est-ce pas, le degré de développement politique d’un pays. Il faut laisser chaque dictature décider d’elle-même à partir de quel moment elle voudra cesser d’emprisonner et de torturer ses citoyens pour délit d’opinion ; il faut, en d’autres mots, la laisser prendre l’initiative de se muer en démocratie, et ce, au nom du principe de l’autodétermination des peuples, c’est-à-dire de la non-ingérence, gravé à jamais en lettres d’or dans la charte fondatrice du Dump, de même, d’ailleurs, que dans celle de l’Onu. Car, doit-on encore le marteler, le Dump est une démocratie.

IV
Rodolfo Velle avait soumis sa candidature au Dump au début des années 70, quelques mois avant d’achever ses études aux Etats-Unis. Dans un premier temps, il eut pour réponse un simple accusé de réception ne laissant entrevoir aucune possibilité d’emploi. Or, de même qu’avec ces lettres d’amour qui nous parviennent quand on ne les attend plus, Rodolfo avait perdu tout espoir lorsque, à Paris, où il poursuivait ses études avec une bourse de la France généreuse, il reçut une invitation du Dump à se rendre à Genève pour une entrevue dans le cadre d’un programme de recrutement de jeunes professionnels.

« Pourquoi maintenant ? pourquoi moi ? se demanda-t-il. Par quel tour de passe-passe du destin ma candidature a-telle finalement été retenue ? Qu’est-ce qui a pu réveiller soudain, après tant de temps, l’intérêt du Dump ? » Certes, il s’agissait d’une simple invitation pour une entrevue ; mais tout de même, c’était déjà quelque chose, un pas dans la direction tant souhaitée. L’espoir renaissait en lui.

Sa bonne étoile ne s’arrêta pas là. Les entretiens qu’il eut à Genève, les questions qu’on lui posa, les tests qu’il dut passer en vue de mesurer ses connaissances dans des domaines aussi divers que l’économie, les relations internationales et les langues, lui parurent d’une intrigante simplicité. Rien que des questions superficielles.

Constatant les banalités auxquelles ses interlocuteurs le soumettaient, il arriva à la conclusion qu’il avait dû, au début de l’entrevue, faire une gaffe, dire une bêtise qui avait découragé les représentants du Dump d’aller plus loin dans l’évaluation de ses compétences. Après cette gaffe hypothétique, pensa-t-il, l’entrevue se poursuivait par simple politesse, comme pour ne pas lui dire tout de suite qu’il n’avait aucune chance de se faire embaucher. La mauvaise nouvelle lui serait communiquée à la fin des entretiens, ou, qui sait, par courrier quelques jours plus tard. Aussi se fit-il à l’idée, pour ne pas tomber des nues, d’entendre dans le meilleur des cas, au terme de la visite, un poli « Nous continuerons à étudier votre candidature avec le plus grand intérêt et vous ferons part, en temps voulu, de la décision prise par les autorités concernées ».

Or, au moment de prendre congé, une offre, oui, une offre d’emploi lui fut formulée ! Un emploi d’économiste au plus bas de l’échelle professionnelle, puisqu’il venait de terminer ses études et n’avait aucune expérience à faire valoir. Offre bien sûr informelle à ce stade, n’engageant pas encore le Dump, mais qui devait être suivie rapidement, lui précisa-ton, d’une lettre officielle de confirmation. Vint ensuite, inattendue, bouleversante, fabuleuse, la question magique, celle qui emplit de joie tout aspirant à un poste de travail : « Quand pourriez-vous commencer ? ».

« Me voilà, se dit-il, propulsé au centre névralgique des débats des puissants de ce monde, dans la Genève internationale, avec un salaire au-delà des attentes de l’étudiant que je suis, après avoir dû galérer à Paris avec une bourse dérisoire, n’ayant pas reçu d’aide de mon père, qui voulait me pousser à retourner au pays pour m’engager dans le négoce familial. Et tout cela à vingt-six ans ! »

Il lui resta néanmoins un petit goût amer à la sortie des entretiens. Oh, rien de trop méchant. Mais quand même. Il ne pouvait en effet se vanter d’avoir accompli une quelconque prouesse intellectuelle. A aucun moment ne fut-il mis en difficulté par une question scabreuse, à aucun moment n’eut-il besoin de s’élever dans une réponse au-dessus des platitudes, à aucun moment l’occasion ne lui fut-elle offerte de donner un point de vue, sinon brillant, tout au moins original. Tout lui parut étrangement facile, curieusement trivial. On eût dit que le Dump n’avait guère d’intérêt à tester ses compétences, qu’on l’attendait, ou ce qui revient au même, que son recrutement avait été décidé avant même l’entretien.

Il n’empêche que le sentiment qui effleura son esprit en premier lieu fut bien la gratitude. Une gratitude immense envers le Dump pour avoir retenu sa candidature, pour avoir donné une raison d’être à ses études. Gratitude qui devait agir en moteur de son futur travail. Le jour même de l’entrevue, en quittant le Château de l’Harmonie, il se lança le défi de prouver aux responsables du Dump qu’ils avaient bien fait de le choisir, qu’il méritait la confiance placée en lui, qu’il serait à la hauteur des tâches qu’on lui assignerait.

La motivation lui manquait d’autant moins que les objectifs de cette institution, notamment le développement du tiers monde, un ordre économique plus juste et des rapports plus équilibrés entre pays pauvres et pays nantis, se trouvaient au cœur des raisons, ou plutôt des idéaux, qui l’avaient poussé à étudier l’économie. « Ce ne sera pas un simple gagne-pain », se dit-il alors. Il entendait s’investir à fond, donner le meilleur de lui-même, de ses compétences, de son temps, aux causes défendues par le Dump.

Gratitude, motivation, envie d’exceller. Tels étaient donc les stimulants les plus précieux que, le jour de son entrée en fonctions, Rodolfo Velle recélait en lui.

V
En fait, la candidature de Rodolfo avait tout d’abord été classée sans suite. Mais quelques mois plus tard, un événement conduisit les autorités du Dump à rouvrir le dossier. Le voici.

Un poste de cadre niveau junior devint vacant au cabinet du Directeur Suprême (« DirSup », comme on appelle le grand chef du Dump à l’intérieur de la maison). Ce service étant politiquement sensible à cause des sujets délicats que l’on y traitait, on prenait soin d’en écarter tout fonctionnaire susceptible d’obéir à des consignes extérieures à l’institution. On évitait également d’y placer ceux qui répondaient au sobriquet de « nullités intrinsèques », c’est-à-dire des indésirables que l’on avait embauchés sous la pression d’un gouvernement et dont l’efficacité approchait le degré zéro. Pour les mêmes raisons, on mettait à l’écart les fonctionnaires qui tombaient dans la catégorie de « bois morts » : ceux qui, efficaces en début de carrière, s’arrangeaient ensuite, après avoir obtenu la titularisation, pour esquiver le travail.

Ne demandez pas, cher lecteur, combien de fonctionnaires restaient pour faire la besogne une fois enlevés les différents groupes d’inutilisables. Ne demandez pas non plus pourquoi le Dump ne se débarrassait pas de ceux qui renonçaient à travailler efficacement après avoir obtenu leur titularisation. Ne demandez pas enfin comment les autorités du Dump pouvaient tolérer l’existence de fonctionnaires qui obéissaient à des consignes de leur gouvernement, alors que chacun au Dump était tenu, sous peine de se faire renvoyer, de respecter un serment de loyauté envers l’institution signé au moment de son entrée en fonctions. Passons sur ces questions et poursuivons notre récit.

La politique de recrutement du Dump se voyait soumise à un système de quotas, lequel déterminait le nombre de postes qui revenait à chaque pays. Le quota d’une nation dépendait de sa taille économique et géographique ainsi que du montant de sa contribution au budget de l’institution. Le système en question obligeait souvent le Dump à embaucher un postulant du seul fait qu’il était ressortissant d’un pays sous-représenté, alors qu’il y avait de meilleures candidatures sur le marché.

Compte tenu de toutes ces contraintes, le Dump fondait de grands espoirs sur les jeunes recrues embauchées pour leurs seules compétences et non pas sous la pression d’un gouvernement. Avec ces jeunes fonctionnaires non pistonnés, le risque était moindre de tomber sur des taupes, sur des nullités intrinsèques, ou sur des bois morts. De par leur motivation inentamée, ils apportaient du sang frais, se montrant bien plus productifs que la pléiade de « conseillers spéciaux » et autres fonctionnaires de haut rang qui avaient perdu leur zèle originel (si tant est qu’ils l’eussent eu un jour), dont le travail se limitait à donner de temps à autre, comme pour tuer l’ennui, leur avis sur telle ou telle question.

Mais revenons-en au sujet qui nous occupe : le poste vacant au cabinet du DirSup.

Dès que cette vacance de poste fut annoncée officiellement, arrivèrent deux candidatures embarrassantes.

L’une venait de la République associative et solidaire de Ropovie (Rasr).

Le Dump avait à l’époque un arrangement spécial, non écrit, avec certains Etats. Au lieu des procédures normales de recrutement, c’étaient les gouvernements de ces pays qui transmettaient, après les avoirs triées et choisies, les candidatures de leurs ressortissants. Ces gouvernements avaient de surcroît le pouvoir de rappeler leurs ressortissants quand bon leur semblait, ayant par ce biais le moyen de décider quand le Dump devait mettre fin aux contrats de ceux-ci. La Rasr faisait partie de ces Etats jouissant d’un statut particulier dans le système de recrutement du Dump.

Personne n’ignorait que les ressortissants de la Ropovie se voyaient contraints par leur gouvernement de transmettre, à la mission de ce pays à Genève, des renseignements obtenus dans le cadre de leur travail au Dump. Et le Dump, impuissant face à de telles entorses au règlement du personnel, et tenu par le système des quotas d’allouer certains postes à des Ropoves, préférait, pour satisfaire leur puissant gouvernement, les embaucher à des grades élevés tout en évitant de leur confier des sujets sensibles afin qu’ils ne pussent tenir leur mission au courant. Et il s’avérait qu’un travail classé au bas de l’échelle au cabinet du Directeur Suprême, de par les dossiers épineux que l’on y est forcément amené à traiter, pouvait donner lieu à des fuites malencontreuses.

L’autre candidature gênante provenait de l’ambassade à Genève de la république des Ballons, petit pays d’Amérique latine, l’un des premiers à devenir féru de football (d’où son nom), dont Rodolfo Velle était ressortissant.

En effet, apprenant l’existence du poste en question, l’ambassadeur, Son Excellence Meato Portuno, commença à remuer ciel et terre et à mettre la pression sur les autorités du Dump en faveur de la candidature de son fils Tranquilo.

Survint alors un événement qui aurait pu permettre à l’ambassadeur Portuno d’avoir gain de cause : un ressortissant des Ballons avait pris sa retraite quelques semaines auparavant, laissant le pays sous-représenté au sein de l’institution. Aussi était-il difficile de refuser un poste à un Ballonien, surtout si celui-ci jouissait du soutien actif de son ambassadeur.

Meato Portuno se mit alors à invoquer la règle des quotas comme argument en faveur de son fils, et avertit les autorités du Dump qu’il ne manquerait pas de saisir la presse si d’aventure Tranquilo n’obtenait pas le poste en dépit de sa qualité de citoyen d’un pays sous-représenté.

Le jeune Tranquilo posait néanmoins un sérieux problème. Il avait travaillé au Dump, précisément grâce aux démarches de son père, et s’était avéré une « nullité intrinsèque ». Au cours des dix-huit mois que dura son contrat, il n’avait absolument rien fait, pas rédigé une seule note ni un seul mémo, trouvant toujours une excuse pour laisser à mi-chemin les tâches qu’on lui confiait. Ses activités se bornèrent à représenter l’institution à des réunions tenues aussi bien à Genève qu’en d’autres lieux (ce qui lui permit de voyager tous frais payés). Son temps, il l’occupait davantage à causer avec des secrétaires au Bar de l’Amitié qu’à travailler dans son bureau. Il dépassa ainsi le degré de nullité acceptable pour l’institution. Et Dieu sait combien ce degré s’avérait peu contraignant.

Les responsables du Dump durent recourir à des subterfuges inénarrables pour ne pas lui renouveler son contrat malgré les efforts de son papa. Aussi ne tenaient-ils pour rien au monde à embaucher de nouveau cette nullité consommée.

Il valait donc mieux remplir au plus pressé le quota de la république des Ballons avec un autre ressortissant, seul moyen de faire barrage aux nouvelles manœuvres de l’ambassadeur Meato Portuno en faveur de son fils Tranquilo.

Ce fut dans ces circonstances que la candidature de Rodolfo Velle vint à être réexaminée et à déboucher sur une issue favorable. Un choix d’autant plus difficile à contester par l’ambassadeur Portuno que Rodolfo avait un dossier plus étoffé que celui de son fils : Rodolfo possédait une maîtrise en économie d’une université des Etats-Unis, tandis que Tranquilo ne pouvait exhiber, s’agissant des études de postlicence, qu’un vague « diplôme » d’une autre université du même pays. Qui pis est, dès qu’on y regardait d’un peu plus près, l’on s’apercevait que le fameux « diplôme » était un simple certificat attestant que le titulaire avait assisté à des cours durant une année dans ce centre académique, certificat que certaines universités délivrent d’office, en tant que prix de consolation, à ceux qui ratent leurs examens.

VI
L’ambassadeur Portuno incarnait tout ce qui avait poussé Rodolfo à quitter son pays. Voyons pourquoi.

Pendant vingt-trois ans, la république des Ballons avait été gouvernée d’une implacable main de fer par le général Marabunto Terrones, renversé aux débuts des années 60, au moment où Rodolfo commençait ses études universitaires. Il faut préciser que c’était l’époque où les dictatures militaires d’Amérique latine (Perón en Argentine, Batista à Cuba, Trujillo à Saint-Domingue) tombaient les unes après les autres, et qu’un vent de renouveau, inspiré par la révolution castriste, soufflait sur tout le continent. Aussi, les Etats-Unis, qui avaient soutenu Terrones depuis sa prise du pouvoir, craignant la contagion castriste, laissèrent-ils tomber leur ancien allié, lequel fut renversé par des membres de sa clique et obligé de fuir en catastrophe, avec sa famille et une poignée de complices, vers l’Espagne de Franco.

Des jours de liesse suivirent le renversement de Terrones. Le peuple envahit les rues, celles bien sûr de La Cancha, la capitale, celles des principales villes de province aussi. Au cri de « Liberté ! ». Au nom des martyrs et des torturés de la dictature, la jeunesse du pays demandait justice contre les collaborateurs du tyran déchu.

Mais l’opportunisme a ses raisons que la morale ne connaît pas. Par ces entourloupettes politiques dont l’Amérique latine détient le secret, à la fin d’une dictature aussi sanglante, impitoyable et longue que celle de Marabunto Terrones, rien ne fut entrepris dans les Ballons sur le plan de la justice. Les changements furent dans une large mesure cosmétiques : on chassa les complices les plus notoires, les aidant à quitter le pays en catimini, et on nomma à des ambassades ou à des consulats certains collaborateurs qui avaient intérêt à se faire oublier pour un moment. A part trois ou quatre sbires de petit rang, mis en prison moins dans le but de faire justice que pour les sauver de la vendetta de la rue, personne ne fut traduit devant les tribunaux.

Les complices de Terrones se mirent à brandir une même excuse à l’unisson : tous prétendirent avoir exercé sous la contrainte les fonctions qu’ils avaient à satiété quémandées au tyran. Certains eurent même le toupet de s’autoproclamer victimes de la tyrannie, sortant pour cela le nom d’un proche qui, ayant combattu le régime, ou étant simplement tombé en disgrâce après avoir travaillé pour la dictature, faisait partie de la longue liste des Balloniens assassinés sur l’ordre de Terrones.

Les terronistes trouvèrent un allié inespéré en la personne de don Flamboyo Mentis, tacticien habile qui, tout en ayant passé une bonne partie de la dictature de Terrones en exil, n’en éveillait pas moins, pour des raisons restées floues, une méfiance certaine chez bien des dissidents qui l’avaient connu.

Dès son retour aux Ballons à la chute de la dictature, don Flamboyo lança sa fameuse consigne « Regardons vers l’avenir », voulant dire par là que l’important n’était pas de juger et de sanctionner les complices de la dictature, mais de mettre le pays sur de nouveaux rails. Il s’assura ainsi l’appui non négligeable de l’appareil laissé par Terrones, donnant naissance à ce qu’on appela « les transhumants » ; c’étaient des individus qui avaient rallié le mouvement de don Flamboyo après avoir servi la dictature comme ministres, membres du Congrès, militaires, diplomates, journalistes, ou en tant qu’espions.

Or, au grand dam de don Flamboyo, on ne préfère jamais les copies à l’original. Trois petites années après le renversement de Terrones, le pouvoir tomba, par voie électorale et avec l’aide plus qu’active des Etats-Unis, entre les mains de Manigancio Torcido, qui n’était autre que… le dernier vice-président de Terrones. Don Flamboyo s’avéra donc être le dindon de la farce : il n’avait fait que préparer le terrain pour la réhabilitation politique de la clique de Terrones.

Avec le retour au pouvoir de Manigancio Torcido et autres complices du dictateur déchu, quelque chose d’essentiel dans la vie d’un peuple disparut dans le pays : l’espoir. Cet espoir que la tyrannie n’avait jamais pu extirper de l’esprit des Balloniens, la transition ratée vers la démocratie se chargea de le ruiner. Pendant la tyrannie, chacun vivait en songeant aux mille et une façons dont la transition pourrait avoir lieu. Mais à la chute de Terrones, parmi toutes les variantes possibles, ce fut une transition oublieuse du devoir de justice qui l’emporta.

Ce fut dans cette atmosphère pétrie de rêves brisés que Rodolfo Velle, à l’instar de tant d’autres Balloniens, jeunes et moins jeunes, prit la décision d’aller tenter sa chance ailleurs, recherchant, avec succès, une bourse d’études pour continuer ses études d’économie aux Etats-Unis.

Or, en arrivant au Dump quelques années plus tard, il put constater, non sans amertume, que pas même Genève, pas même le Dump, n’avaient échappé aux dégâts de la transition ratée de la république des Ballons. Car Meato Portuno, celui-là même qui avait essayé de manipuler le système de quotas du Dump en faveur de son fils, avait été un terroniste éminent. Il avait en effet exercé des fonctions importantes (ministre, ambassadeur et député) sous le régime honni, ayant compté pour cela sur le soutien non négligeable d’une belle-sœur qui, pourtant mariée à une tierce personne, était la maîtresse du frère du dictateur. La chute de Terrones n’interrompit pas pour autant l’arrivisme de don Meato : après avoir appartenu brièvement au groupe des transhumants et donc au parti mentisiste, il sut retourner sa veste encore une fois et parvint à négocier, auprès de l’équipe du président Afinado, la planque genevoise que tant d’autres convoitaient.

VII
Dans le cadre du programme pour jeunes professionnels sous lequel Rodolfo fut recruté, les premiers mois étaient consacrés à faire une série de stages dans les différents départements concernés par les problèmes économiques mondiaux. Le but ? Faire découvrir aux nouveaux fonctionnaires la maison, ses méthodes de travail, ses critères, ses objectifs. Des stages pendant lesquels Rodolfo fut amené aussi bien à lire et à commenter certains documents avant leur publication qu’à prendre part à la préparation de nouveaux papiers.

Rien de très intéressant en réalité. Si ce n’est un séjour de plusieurs semaines dans le département pour le Progrès scientifique et le Développement. Le nom du département annonçait la couleur des objectifs poursuivis, à savoir mettre la connaissance scientifique et les innovations techniques qui en découlent au service du développement du tiers monde.

Compte tenu de l’importance que le Dump accordait alors à ce sujet, on avait nommé comme directeur de ce département quelqu’un qui jouissait d’une grande estime en haut lieu : Vranki Luminer.

A l’époque de l’arrivée de Rodolfo, l’influent directeur livrait bataille contre le système international des brevets. Ce système, selon lui, permettait aux grandes sociétés transnationales de s’assurer une situation de monopole sur les innovations techniques et les nouveaux produits qu’elles brevetaient. Les entreprises du tiers monde, si elles voulaient utiliser les avancées scientifiques et les innovations techniques pour fabriquer les articles protégés par les brevets, se voyaient obligées, soit de payer des redevances (« royalties ») que Luminer jugeait trop élevées, soit d’attendre l’expiration des brevets, lesquels duraient vingt ou trente ans environ. Aussi, concluait Luminer, les pays en développement avaient-ils beaucoup à gagner à un assouplissement du système des brevets, car ces pays pourraient alors entamer la fabrication d’un nombre plus vaste de produits et commencer même à les exporter, ce qui aiderait à accélérer leur progrès économique.

Sous l’impulsion de Luminer, le Directeur Suprême avait décidé de proposer à la communauté internationale l’adoption d’un « Pacte d’amitié technologique » visant à assouplir la protection des brevets et à permettre ainsi aux pays en développement d’acquérir plus facilement les techniques de pointe.

Le projet de « Pacte d’amitié technologique » faisait pendant à un « Code de conduite » sur le transfert de technologie qu’une organisation sœur, faisant partie, elle, des Nations unies, avait mis sur la table des négociations dans ces années 70. Luminer ne comptait pas se laisser prendre ce gâteau ; il voyait dans cette question un sujet d’avenir dans lequel le Dump avait intérêt à s’investir.

Attitude plus que compréhensible que la sienne. Dans le milieu de la Genève internationale, les différentes institutions se traitent souvent comme des rivales ; elles se guettent, chacune désirant attirer au maximum vers elle, quitte à empiéter sur le travail des autres, l’attention et les fonds de l’ensemble des Etats. C’est dans cette logique de combat que s’inscrivait la démarche de Luminer.

Bien des économistes ne partageaient pas l’emballement de Luminer et du Dump dans ce domaine. Ils prétendaient que les pays industrialisés n’accepteraient jamais de signer un accord international, fût-il appelé « Code de conduite » ou « Pacte d’amitié », qui forcerait leurs entreprises à transférer généreusement le fruit de leurs efforts en recherche et développement. Luminer ne reculait pas devant ces objections et prétendait que, même avec des brevets moins protecteurs, les grandes entreprises tireraient profit de leurs dépenses en innovation.

Il prenait sa mission très au sérieux, n’était jamais à court d’idées et maniait les effets d’annonce à la perfection.

Ainsi, dans un rapport à la rédaction duquel Rodolfo fut associé, le dynamique directeur affirmait que 99 pour cent de la recherche scientifique réalisée depuis les origines de l’humanité jusqu’à nos jours était l’œuvre de savants encore en vie, ce qui revient à dire que pratiquement toute la recherche scientifique faite depuis l’invention de la roue avait été effectuée au cours des dernières décennies.

Où donc le directeur voulait-il en venir ? A ceci. Comme 99 pour cent des innovations scientifiques auraient eu lieu durant les toutes dernières décennies, ces innovations demeurent sous la protection des brevets. Maintenir en l’état le système des brevets équivalait donc à empêcher les entreprises du tiers monde d’utiliser les fruits de pratiquement toute la recherche scientifique réalisée à travers l’histoire.

Etonné par la précision du chiffre avancé (99 pour cent), Rodolfo ne résista pas à l’envie de poser quelques questions lors d’une séance de brainstorming du département concerné. Comment en était-on arrivé à cette proportion, demanda Rodolfo ? Comment avait-on mesuré la valeur de la recherche scientifique à travers les âges ? Quel poids relatif avait-on donné, dans ces calculs, aux grandes révolutions scientifiques (théorie de Copernic, loi de Newton, relativité d’Einstein) et aux grandes découvertes (électricité, ondes hertziennes), par rapport aux avancées moins transcendantales, comme l’invention des pesticides ou celle des édulcorants ? Quelles études, enfin, venaient étayer une pareille estimation ?

Nullement déstabilisé par les questions de Rodolfo, le directeur afficha un sourire d’autosuffisance et répondit sans hésiter : « Pas de souci, jeune homme. Si nous l’affirmons dans un document officiel, ce taux de 99 pour cent deviendra la vérité. Qui va se mettre à faire des calculs pour contester notre affirmation ? »

Un rire collectif, unanime, admiratif, retentit dans la salle en guise d’approbation aux propos de Luminer.

De cette expérience, Rodolfo retint une bouleversante leçon : contrairement à ce que ses professeurs lui avaient fait croire tout au long de ses études, on n’a pas toujours besoin d’observer une très grande rigueur pour faire avancer un argument de politique économique.

Dans cet usage, appelons-le « pragmatique », des chiffres statistiques, Luminer n’aura pas été, semble-t-il, un cas unique. Plus tard, en 2008 pour être précis, Elisabeth Pisani, journaliste et épidémiologiste ayant travaillé pour le programme des Nations unies contre le sida, publia un livre, The Wisdom of Whores : Bureaucrats, Brothels and the Business of Aids (“La Sagesse des prostituées : bureaucrates, bordels et le business du sida”), qui décrit la façon dont son employeur aurait, non pas faussé, mais en tout cas présenté d’une manière alarmiste, voire surestimé, les chiffres concernant la propagation de cette maladie. Le but était de rallier le soutien politique et financier le plus large possible des gouvernements au programme en question. L’auteure du livre qualifie de « mafia du sida » ceux qui, dans les instances internationales, se seraient adonnés à ce type d’opération.

Dans un même ordre d’idées, William Easterly, professeur à la New York University et ancien économiste à la Banque mondiale, s’en prend dans son livre The White Man’s Burden (« Le Fardeau de l’homme blanc »), publié en 2006, au lobby de l’aide au développement, lobby ayant son socle principal dans de puissantes organisations internationales et qui prétend, données statistiques à l’appui, que ladite aide, financée par le contribuable des pays industrialisés, joue un rôle utile dans la croissance économique du tiers monde. Easterly s’attelle au contraire à prouver que cette aide n’a servi qu’à alimenter la corruption et à fausser les priorités de la politique économique de ces pays. Une économiste africaine, Dambisa Moyo, de Zambie pour être précis, s’attaque elle aussi à l’aide octroyée aux gouvernements africains ; elle le fait dans son livre réquisitoire Dead Aid : Why Aid is Not Working and How There is Another Way for Africa (« Aide inutile : pourquoi l’aide ne marche pas et comment il existe une autre voie pour l’Afrique »). Tout cela contredit l’avis ô combien respecté des « experts » payés par des organisations internationales pour vanter les soi-disant bienfaits de l’aide au développement.

Dans le milieu des organisations internationales, l’usage « pragmatique » des chiffres n’épargne même pas le comptage de tués. On l’a vu lors de l’offensive de l’armée du Sri Lanka contre la guérilla tamoule en 2009. Dans un article intitulé « L’ONU a caché l’ampleur des massacres au Sri Lanka », écrit par le journaliste Philippe Bolopion depuis Colombo, la capitale de ce pays, le journal Le Monde daté du 29 mai 2009 dévoile les dessous de la manipulation : « Des chiffres étouffés. Des rapports sans suite. Un bilan de victimes très vraisemblablement sous-estimé. Des principes reniés. Bien qu’elle ait disposé d’éléments accablants sur la conduite de l’armée sri-lankaise, la hiérarchie de l’ONU a, selon une enquête du Monde, gardé le silence, de peur de compromettre ses activités dans ce pays. » L’article ajoute que « l’ONU a fait le choix de la conciliation avec Colombo, au risque de faillir à son devoir envers des centaines de milliers de civils en danger ».

Comparée aux cas susmentionnés, la surestimation faite au Dump par Luminer à propos de l’innovation technologique apparaît comme un phénomène somme toute banal.


Quant au transfert de technologie, on constate rétrospectivement que, en dépit des nombreuses conférences tenues à ce sujet, le fameux « Pacte d’amitié technologique » du Dump, pas plus que le « Code de conduite » parrainé par les Nations unies, ne parvint à voir la lumière du jour. Aujourd’hui, les pays en développement arrivent à se procurer les techniques de pointe, non pas grâce à un quelconque pacte d’amitié ou code de conduite, mais à travers les entreprises étrangères qu’ils accueillent, notamment les grandes sociétés transnationales, qui apportent avec leurs capitaux les techniques convoitées. Il n’en reste pas moins que la négociation d’un accord multilatéral sur le transfert de technologie retint pour un bon bout de temps l’attention de plus d’une organisation internationale ; et ce aux frais des Etats membres.

VIII
Comme d’habitude, la journée avait commencé en douceur au Château de l’Harmonie. Les fonctionnaires y arrivaient sans se presser, chaque employé gardant une marge de manœuvre, d’une ampleur insoupçonnée dans le privé, pour y adapter sa présence, qui à ses obligations familiales, qui à ses rendez-vous médicaux, qui pourquoi pas à ses envies. Tout le monde pouvait moduler ses horaires à sa guise, voire s’absenter à n’importe quel moment. Personne n’allait s’en plaindre, car chacun tirait profit de cet état de choses : les chefs de département et leurs collaborateurs se renvoyaient l’ascenseur, se couvraient réciproquement. Bel exemple de solidarité professionnelle, ou plutôt corporatiste.

Pourtant, au treizième étage, l’avant-dernier du bâtiment, l’étage juste au-dessous du Bar de l’Amitié, régnait un certain énervement. Depuis huit heures du matin, le Directeur Suprême adjoint de l’époque s’entretenait dans son bureau avec Richard Pulsor, conseiller spécial du grand patron, pour donner la touche finale à la position qu’il s’apprêtait à soutenir au nom de l’institution.

Affaire épineuse, délicate, celle qui amènerait ce jour-là au Dump un haut fonctionnaire du ministère des Relations internationales et un responsable du service de la Sécurité intérieure du canton. Il s’agissait de la suite à donner à une plainte pour tentative de viol dans les locaux du Château de l’Harmonie. Accusation portée contre le chef du personnel du Dump par une jeune femme qui s’y était présentée pour un second entretien d’embauche.

La question était d’autant plus difficile à résoudre que l’accusé, fonctionnaire de haut rang, jouissait du statut diplomatique. Aussi ne pouvait-il − du moins à cette époque, les années 70 − être poursuivi et jugé en Suisse que de son propre gré (il avait le droit de demander à être jugé chez lui) ou si le Directeur Suprême du Dump consentait à lever l’immunité attachée à son statut. Or il niait avoir commis le moindre délit, refusait de se soumettre à la justice locale et exigeait que le cas fût porté devant les tribunaux de son pays.

A cela s’ajoutait un détail qui rendait la situation plus difficile encore : l’absence de témoin. A dire vrai, il y en eut un : un employé du service de nettoyage qui, dans un premier temps, déclara aux autorités du Dump avoir ouvert la porte du bureau du chef du personnel au moment où celui-ci était en train de molester la dame. Mais ce témoin était subitement revenu sur sa déposition juste après s’être vu octroyer et une augmentation de salaire, et un contrat probatoire devant déboucher rapidement sur un emploi permanent.

Les autorités suisses ne pouvaient se faire d’illusion ; sans témoin à charge, et vu le statut de l’accusé, tout dépendrait du bon vouloir du Directeur Suprême du Dump.

Ponctualité helvétique oblige, les représentants des autorités du canton arrivèrent à neuf heures tapantes. Lors des échanges de salutations, les sourires ne s’affichaient pas sur les visages côté suisse, malgré les efforts déployés par les fonctionnaires du Dump pour créer un climat propice au dialogue et à l’entente.

Le premier à prendre la parole fut le représentant du ministère des Relations internationales. D’un ton grave, et avec une certaine lenteur, comme pour mieux mesurer la portée de chaque mot, il souligna qu’il était de l’intérêt de tous de porter d’un commun accord l’affaire devant les tribunaux suisses avant qu’elle n’arrivât aux oreilles de la presse. Autrement, se permit-il d’ajouter, l’image du Dump dans l’opinion publique pouvait en pâtir tragiquement.

En diplomate bien rodé, le Directeur Suprême adjoint commença par approuver les remarques de son interlocuteur. Mais ce ne fut que pour rejeter aussitôt la demande de levée de l’immunité du chef du personnel.

« Pour des raisons culturelles et historiques, expliqua-t-il, la législation du pays d’origine de l’accusé est fort différente de celle de la Suisse en ce domaine. Aussi ne voyons-nous pas comment nous pourrions exiger de notre collaborateur, dont le contrat de travail garantit ses privilèges diplomatiques, de se soumettre à la justice et aux lois helvétiques. D’autant que les faits qui lui sont imputés, à supposer qu’ils soient réels, se seraient déroulés dans l’enceinte du Château de l’Harmonie, laquelle enceinte bénéficie à son tour, comme vous le savez, d’une certaine autonomie. »

De très solides raisons politiques rendaient encore plus difficile une éventuelle levée d’immunité. Les ambassadeurs de plusieurs Etats de la région dont l’accusé était originaire avaient volé au secours de celui-ci, faisant savoir au DirSup, en termes vigoureux, qu’un retrait du statut diplomatique du fonctionnaire incriminé serait interprété par leurs gouvernements comme une manifestation de mépris, de la part du Dump, à l’égard des lois de l’ensemble des pays de leur région. Le DirSup, qui s’apprêtait à briguer un second mandat, devant pour cela rechercher le soutien du plus grand nombre possible d’Etats membres, ne pouvait pas rester sourd aux avertissements de tout un groupe de pays.

Le Directeur adjoint laissa passer quelques minutes de silence, comme pour mieux faire comprendre à ses interlocuteurs qu’il n’y avait pas grand-chose à négocier, avant de suggérer, au nom du Directeur Suprême, une formule de compromis.


La formule avait été arrêtée la veille, lors d’une réunion interne du Dump, par le DirSup en personne après avoir été suggérée par Richard Pulsor. C’était en fait ce dernier qui menait en coulisse la gestion du périlleux dossier.

En confiant cette mission à Pulsor, le Dump avait fait le bon choix. Pulsor possédait le goût de la négociation, ou plus précisément, pour employer le terme usité dans le langage dumpien, le goût de la « recherche du compromis ». Il adorait son travail : certains de ses collègues prétendaient avoir vu ses yeux rougir, brillant de satisfaction, après qu’il eut aidé à la solution de litiges qui paraissaient insurmontables.

Pulsor avait plus d’une corde à son arc.

Primo, il faisait preuve à tout moment d’une neutralité parfaite. Pour lui, dans un contentieux, il n’y avait pas des principes à défendre, seulement des intérêts à concilier.

Secundo, il savait trouver en toutes circonstances la tournure qu’il fallait pour sortir d’une impasse. Ce n’était certes pas un littéraire ; ses lectures se limitaient à des polars et à des hebdomadaires d’actualité politique. Or, après tout, on ne lui demandait pas d’être un homme de lettres, mais simplement d’aider à résoudre des conflits.

Aucune émotivité, aucune envolée lyrique ne venait altérer la teneur des notes et autres documents qu’il rédigeait. Jamais un adjectif ou un adverbe de trop, et il s’en vantait. Style ennuyeux, certes, mais non moins utile pour autant. Dans les projets de résolution que Pulsor aidait à pondre, il savait où et comment catapulter des phrases passe-partout, du genre « par des mesures appropriées », ou « au moment opportun », ou encore « dans la mesure du possible », qui, vidant un texte de toute signification réelle, avaient l’avantage de rendre celui-ci acceptable pour toutes les parties concernées. Aussi Pulsor savait-il comment aider le Dump à décrocher un consensus sur des questions en apparence insolubles au départ.

Le troisième atout de Pulsor, et non le moindre, résidait dans la facilité avec laquelle il savait passer inaperçu et s’effacer derrière son supérieur, permettant à celui-ci d’apparaître, lors d’un blocage diplomatique, comme l’auteur de la solution façonnée en réalité par Pulsor. Jamais en première ligne, servir ses patrons, penser à leur place et en leur nom, tel était devenu l’objectif primordial de sa carrière professionnelle.

Voilà pourquoi, dans l’affaire qui nous occupe, personne d’autre n’aurait pu faire mieux que lui.

Ses atouts professionnels, hélas, ne lui garantissaient pas une vie privée épanouie. Sa femme, une belle blonde aux cheveux frisés, aussi grande que lui, mince et consciente de son charme, qu’il avait épousée avant d’arriver au Dump, l’avait quitté sans crier gare pour son coiffeur. Lui laissant comme seule explication un petit billet d’adieu sur le guéridon du hall d’entrée de leur appartement, elle avait embarqué ses affaires, leur fils et les cartes de crédit.

Richard n’arrivait pas à surmonter cette séparation vieille de presque deux ans. Il n’encaissait toujours pas le fait que sa femme l’eût quitté pour un coiffeur. Comme si le métier de celui qui avait ravi son épouse rendait sa solitude plus insupportable. N’aurait-il pas été pire pour lui que sa légitime soit partie avec un fonctionnaire qu’il aurait eu à croiser quotidiennement au Château de l’Harmonie ?

L’attitude de ses collègues n’arrangeait pas la situation. « Tout cela pour un coiffeur », disaient avec un malin plaisir ceux qui, jaloux de l’ascendant de Richard sur le DirSup, espéraient le voir déstabilisé par ses déconvenues conjugales. Tant et si bien que, au Bar de l’Amitié, la simple mention du métier du ravisseur de la femme de Pulsor apportait une touche cocasse aux conversations.

L’ardeur qu’il mettait dans son travail semblait en tout cas directement proportionnelle à sa tristesse existentielle. Depuis son arrivée au Château de l’Harmonie, sa vie tournait autour de sa carrière ; mais le dévouement initial s’était accru considérablement depuis le départ de son épouse. Il aimait à écrire tôt le matin, en prenant le petit déjeuner dans son appartement, des notes à l’intention du DirSup qu’il appelait « pré-mémorandums ». Etait-ce pour faire remarquer à son chef qu’il pensait au Dump dès les premières heures de la journée, ou tout simplement pour pouvoir combler sa vie ? Allez savoir. Par ailleurs, c’était aussi le Dump qui l’aidait à s’épanouir le soir : il arrangeait de temps à autre des rendez-vous galants, juste pour se changer les idées, avec telle ou telle secrétaire du Château, ravie de pouvoir être aperçue dans un restaurant avec un fonctionnaire dynamique, plus tout jeune il est vrai, mais toujours très en vue.


Revenons-en à la réunion avec les Suisses. La solution proposée par le Directeur Suprême adjoint consistait à faire transférer dans un autre pays le fonctionnaire accusé, avec la promesse formelle qu’il ne serait plus nommé à Genève.

Les autorités suisses s’étaient préparées à cette fin de non-recevoir, car il n’y avait guère de moyens juridiques ou politiques pour faire changer le Dump d’avis, surtout en l’absence de témoin à charge. Aussi n’eurent-elles d’autre recours que d’accepter la proposition du Dump, tout en exigeant que le fonctionnaire incriminé quittât le territoire helvétique dans un délai de dix jours, au-delà duquel il serait considéré publiquement comme persona non grata dans le pays, avec le risque de scandale que ce genre d’anathème pouvait entraîner.

Une fois les Suisses partis, au treizième étage ce fut le soulagement. Il ne restait plus qu’à signifier au chef du personnel qu’il serait muté avec effet immédiat à New York en tant que chef de l’antenne du Dump auprès des organisations internationales ayant leur siège sur la côte est des Etats-Unis. Poste prestigieux, davantage même que celui qu’il occupait à Genève.

Quelle ne fut pas la surprise générale lorsque l’accusé exprima son refus de se laisser transférer dans les conditions proposées !

« Il est bien connu, expliqua-t-il alors, qu’à égalité de grade, le salaire réel à New York est inférieur à celui de Genève. Le transfert envisagé entraînerait donc pour moi une perte substantielle en termes de niveau de vie. Je ne vois pas pourquoi je dois être puni de cette façon alors que, je persiste et signe, je suis entièrement innocent des faits qui me sont reprochés. Pour toutes ces raisons, je ne peux pas accepter la mutation. »

Le Directeur Suprême adjoint n’arrivait pas à cacher sa stupeur. Il pensait que l’affaire était bel et bien résolue ; mais voilà que le principal intéressé, celui-là même qui avait tout à gagner à se faire oublier, rejetait l’arrangement convenu.

Heureusement, Richard Pulsor, tel un prestidigitateur, sortit de son chapeau une nouvelle formule de compromis : relever le grade afférent au poste de représentant du Dump à New York, ce qui équivalait à gratifier d’une promotion le fonctionnaire faisant l’objet d’une plainte pour tentative de viol.

Inutile de dire que celui-ci n’opposa plus de résistance à l’injonction de partir dans les délais exigés.

Rodolfo Velle, qui travaillait alors comme assistant de Pulsor et avait de par ses fonctions suivi la négociation, découvrit avec étonnement une curieuse façon d’obtenir un avancement professionnel.

IX
Il ne figurait pas parmi les plus retardataires, c’est-à-dire ceux qui arrivaient à dix heures passées (au lieu de huit heures et demie, comme le stipulait le règlement). Mais sa relative ponctualité n’avait rien à voir avec une abnégation quelconque envers le Dump ; simplement, il devait déposer sa fille chaque matin à une école à mi-chemin entre Genève et le village du pays de Gex où il habitait ; ensuite, après un long petit-déjeuner dans un café empli de fumée situé non loin de la frontière, il se décidait finalement à se rendre au travail.

Au travail…Voilà un bien grand mot n’ayant que peu de rapport avec la réalité. Car Paul-Claude Cumol faisait la grève sur le tas depuis plusieurs années. Il ne le cachait d’ailleurs pas, tellement il en voulait à l’organisation qui l’employait. Figurez-vous que neuf ans auparavant, il attendait une promotion ; finalement, ce fut un de ses collègues de service qui la reçut ! Pour lui, c’était « simplement scandaleux ».

Non que Paul-Claude eût fait montre, avant cette gifle insupportable, d’une grande efficacité. Il venait de l’Administration de son pays, où il avait pu développer des pratiques pépères, et n’eut aucune difficulté à les maintenir, voire à les perfectionner, une fois nommé au Dump en tant que gestionnaire de projets. Plutôt lent à répondre aux questions, sans aucun sens de la repartie, il était fade sur tous les bords. Cela lui permettait de se faire oublier de ses supérieurs, lesquels ne trouvaient aucun intérêt à lui assigner des fonctions d’une certaine complexité.

Il ne pouvait donc, en son âme et conscience, croire qu’il méritait la promotion qui lui était passée sous le nez.

La raison de son amertume venait du fait que, à son avis, le collègue qui l’avait devancé dans la course à la promotion n’était nullement moins incompétent que lui.

« Puisqu’ils ont préféré quelqu’un d’autre, disait Cumol à qui voulait l’entendre, eh bien, qu’ils se démerdent ! Dorénavant, je resterai dans mon coin. Certes, je ne m’étais pas donné à fond. Mais lui ne faisait pas mieux, et tout le monde le savait. Il suffit de demander à ses collègues combien de fois ils ont dû refaire son boulot, combien de consultants ont dû être recrutés pour compenser son incapacité. Mais parce qu’il avait de meilleurs rapports avec son chef que moi avec le mien, il est passé avant moi. Je ne lèverai plus le petit doigt pour le Dump. Ils l’auront cherché. »

Les violations des droits de l’homme, la misère de pans entiers de la population mondiale, les grandes épidémies, les victimes de guerres horribles, le saccage de l’environnement, c’est-à-dire les grands maux de ce monde contre lesquels Paul-Claude Cumol se devait de lutter du fait qu’il travaillait dans une organisation internationale, ne pouvaient, à ses yeux, se comparer à l’atroce injustice que l’on avait commise contre lui en ne lui accordant pas une promotion au moment où il pensait la mériter. Suite à cet affront, il ne cessa de ruminer son fiel, terré dans son bureau.

Dans le privé, pareil comportement aurait entraîné un licenciement sans appel. Au Dump, par contre, Paul-Claude ne risquait rien : il avait décroché un contrat à durée indéterminée.

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