Thway Le Sang
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Description

Yumi, une jeune japonaise d'Osaka, veut retrouver son demi-frère afin d'honorer la promesse faite à son père. Cet ex-officier de l'armée impériale, qui sévit en Birmanie de 1942 à 1945, lui a avoué sur son lit de mort avoir eu un enfant d'une Birmane, abandonnée lors de la débâcle de 1945. Mais le contact avec le jeune homme sera rude...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2012
Nombre de lectures 48
EAN13 9782296479586
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0124€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

THWAY
LE SANG
Lettres Asiatiques
Collection dirigée par Maguy Albet


Déjà parus


GUAN Jian, La clé de mes songes , 2011.
VO THI TRANG, Entre les neuf bouches du dragon , 2010.
TU TRI Jean, L’ombre du passé , 2010.
BALAIZE Claude, Saigon ! Regard d’éternité… , 2010.
PREMCHAMD, La Marche vers la liberté , trad. du hindi par Fernand OUELLET, 2008.
LIYANARATNE Jinadasa, Les esclaves et autres nouvelles , 2007.
TRAN Thi Hao, La jeune fille et la guerre , 2007.
PREMCHAND, Godan. Le don d’une vache , 2006.
HOURCADE Etsuko, Adieu Capitaine Kamimura , 2001.
KIM Sok Bom, La mort du corbeau, 2000.
LARROCHE Christine de, Rencontres en Corée , 1999.
POOPUT Wanee, D’HONT Annick, Le Bodhisattva Mahosot l’Intelligent , 1999.
PREMCHAND, Délivrance , 1999.
RIGAUDIS Marc, Japon, mépris… passion…, 1998.
SINGHASENI Anchalee, Bangkok – Rennes. Le chemin d’une vie , 1997.
VOISSET Georges, Histoire du genre pantoun , 1997.
PREMCHAND, Lettres asiatiques , trad. du hindi par Fernand Ouellet, 1996.
WICKRAMA SINGHE Martin, Virogaya. Le non-attachement , trad. du cinghalais par M. Pannawansa, 1995.
JOURNAL-GYAW MA MA LAY, La Mal-Aimée, trad. du birman par J.-C. Augé et Kh. L. Myint, 1994.
PHAN HUY DUONG, Un amour métèque , 1994.
KIM Rim, Sophat ou les surprises du Destin , trad. du khmer par G. Groussin, 1994.
MYA TCHOU Khing, Les femmes de lettres birmanes , 1994.
BHANDARRI Mannû, Le festin des vautours , trad. du hindi par N. Balbir de Tugny, 1993.
SAKAI Anne, La parole comme art, le rakugo japonais, 1992.
MA MA LAY
Adaptation Jean-Claude AUGÉ


THWAY
LE SANG


Traduit du birman par Khin Lay Myint


L’Harmattan
Autres ouvrages de Jean-Claude Augé


La Mal-Aimée , L’Harmattan, 1994, co-traduction du roman
Mone yway mahu de Ma Ma Lay
La Pagode d’or , L’Harmattan, 1995
Chroniques birmanes, Nouvelles de Voyage , L’Harmattan, 2004
Nouvelles Chroniques birmanes, L’Harmattan, 2004


Illustration de couverture :
Akari Aso, actrice interprétant le rôle
de « Yumi » dans le film japonais Thway de Koji Chino


1 ère édition : Ak R, 2006
51 rue de Genève 93 120 La Courneuve


L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-56002-4
EAN : 9782296560024

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
INTRODUCTION
« Journal-Gyaw » Ma Ma Lay est l’un des auteurs contemporains les plus célèbres du Myanmar, ex-Birmanie. Vous vous en rendrez compte, si vous effectuez un séjour dans ce pays. Beaucoup de gens, tant soit peu cultivés, connaissent son nom. Ils ont – sinon lu ses œuvres – du moins en ont-ils entendu parler et surtout de Thway, son dernier roman. Au cours de mon dernier voyage au Myanmar, il m’est arrivé d’en discuter avec toutes sortes de gens : guides, employés d’agences de voyage ou d’hôtels, hôtesses de l’air, étudiants… Et même avec un conducteur de cyclo-pousse de Mandalay (étudiant reconverti, il est vrai). Un écrivain est vraiment consacré s’il est populaire dans son pays. C’est donc le cas de Ma Ma Lay, qui fut non seulement femme de lettres, mais aussi journaliste, éditrice et militante politique. Féministe convaincue, ardente nationaliste, elle s’engagea dans la lutte contre le joug colonial britannique, puis l’impérialisme japonais, dont Thway porte témoignage.
Ma Ma Lay est née en 1917 près de Bogalay, une petite ville du delta de l’Irrawaddy, alors le « grenier à riz » de l’Empire des Indes dont faisait partie la Birmanie. Ce vaste territoire limoneux mis en valeur par les Britanniques, secondés par leurs associés indiens, a servi de cadre à son autre roman très populaire La Mal-Aimée {1} dont l’intrigue, située entre 1939 et 1942, se déroule au moment où s’intensifie la lutte nationaliste, sous la direction du héros populaire Aung San, contre le pouvoir colonial. Son père était alors le directeur de la banque britannique Dawson. Malgré ce statut social privilégié que lui conférait la colonisation, Ma Ma Lay fut révoltée dès son plus jeune âge par la condition infligée à son peuple. Très tôt douée de conscience politique, elle participa dès 1936 – année marquée par de violentes manifestations nationalistes (grèves, émeutes anti-indiennes) – à la lutte contre le pouvoir britannique, en devenant membre de Do Bama ( Nous les Birmans ) . Cette organisation indépendantiste, fondée en 1934, avait pour but d’obtenir la séparation de l’Inde, ce qui fut fait en 1937. La Birmanie, simple province de l’Empire des Indes, devenait une colonie à part entière. Nommée déléguée aux affaires féminines pour la région du Delta (Basse-Birmanie) dont elle était originaire, Ma Ma Lay assuma également la présidence de l’organisation féministe Thet Khit.
En 1938, elle épousa U Chit Maung, un nationaliste marxisant, rédacteur en chef de la revue indépendantiste New Light of Burma. L’année suivante, il créa sa propre revue Journal-Gyaw ( Journal Célèbre ) , dans laquelle Ma Ma Lay écrivit ses premières nouvelles. D’où le surnom désormais accolé à son nom.
Dès 1940, elle fut une ardente supporter d’Aung San, le leader de la lutte pour l’indépendance. Ce dernier, accusé de communisme par les Britanniques, dut s’enfuir en août au Japon, dont il rechercha l’alliance militaire. Fin 1941, le Japon envahit la Birmanie au lendemain de Pearl Harbour. Sous prétexte d’avoir libéré le pays du joug colonial, voulant faire de la Birmanie un membre de leur « Sphère de Coprospérité de la Grande Asie », les Japonais exercèrent une occupation de plus en plus brutale. Ma Ma Lay adhéra alors à la Ligue Antifasciste fondée par Aung San, qui joua double jeu, pour lutter clandestinement contre l’impérialisme japonais… avec l’appui des Britanniques. C’est cette période trouble (1942-1945), avec son lot d’humiliations et d’exactions à l’encontre du peuple birman, qui est à l’origine de Thway.
Mars 1945, date de la reprise de Rangoon par les alliés, marque la reconquête de la Birmanie. L’armée nationale birmane, créée à l’origine par les Japonais, se soulève contre l’occupant nippon (mouvement du 27 mars 1945, mentionné dans Thway ). Ce fut alors la débâcle de l’armée impériale, mais la Birmanie était redevenue une colonie britannique. Ma Ma Lay reprit alors son combat indépendantiste en dirigeant l’ association des Journalistes et écrivains de Birmanie.
En 1946, veuve à trente et un an, laissée sans ressources avec trois enfants à charge, elle réussit néanmoins à mener de front ses carrières de journaliste, écrivain, éditrice et de féministe engagée. Elle fonda sa propre maison d’édition et lança Le Cri du Peuple. Cette publication lui valut d’être accusée de soutenir les communistes. Les bureaux et l’atelier d’imprimerie furent saccagés et la maison d’édition fermée.
L’année de l’assassinat de Aung San, en 1947, elle devint éditrice en chef du magazine Kalaungshin, publié par l’ association des Femmes écrivains de Birmanie , dont elle devint présidente en 1948, créant la même année une nouvelle maison d’édition. De santé fragile, elle s’intéressa à la médecine traditionnelle, l’étudia et écrivit un livre sur le sujet, soigna même des malades. La Birmanie ayant enfin obtenu son indépendance, Ma Ma Lay entreprit plusieurs voyages à l’étranger. En 1950, elle se rendit au Japon et deux ans plus tard, elle accompagna des délégations birmanes en Chine, puis en Union soviétique, en tant que responsable des affaires culturelles. En 1955, elle participa à la conférence des écrivains asiatiques de New Delhi, au cours de laquelle elle apprit qu’elle avait obtenu le Prix national de littérature ( Sarpay Beikman Literary Prize ) pour son roman La Mal-Aimée, publié la même année. En 1958, soit treize ans après le bombardement d’Hiroshima, elle se rendit de nouveau au Japon comme déléguée pour assister à un congrès international contre l’armement nucléaire. À son retour, elle rédigea un vigoureux pamphlet contre l’utilisation de l’arme atomique à Hiroshima (60 000 morts, 100 000 blessés graves et d’innombrables victimes d’irradiations).
En 1961, elle devint la secrétaire générale du Writer Literary Club, une association apolitique d’intellectuels. Malgré cela, à l’avènement de la dictature du général Ne Win, dénommée The Burmese Way to Socialism, elle fut aussitôt suspectée de nouveau de sympathies procommunistes. Déclarée « ennemie du peuple », elle fut arrêtée, ainsi qu’une partie de sa famille, et emprisonnée pendant quatre ans (de 1963 à 1967). Sa maison d’édition fut confisquée et nationalisée.
Une fois libérée, elle se remaria avec un écrivain et écrivit sans relâche. Ce fut en 1973 qu’elle publia Thway, sans doute son roman le plus connu. En 1975, il fut traduit en japonais, ce qui valut au traducteur un prix littéraire. En 1979, Ma Ma Lay se rendit à Tokyo (ce sera son ultime déplacement à l’étranger) à l’invitation du gouvernement japonais. Celui-ci, sensible aux convictions pacifistes exprimées dans Thway, voulait rendre hommage à un écrivain susceptible, par sa notoriété, d’apaiser les sentiments antijaponais qui s’étaient développés en Birmanie depuis la fin de l’occupation en 1945. Affaiblie par la maladie, elle continua de gérer avec son mari la maison d’édition, dont elle était devenue l’employée, et s’éteignit à Rangoon, le 6 avril 1982, à l’âge de soixante-cinq ans.

Thway est le sixième et dernier roman de Ma Ma Lay. Son succès, tant en Birmanie qu’au Japon, vint couronner une vie riche d’engagements politiques et sociaux qui n’ont pas empêché le travail d’écriture. Plus que pour ses implications personnelles dans l’histoire mouvementée de son pays, Ma Ma Lay est connue pour sa production littéraire qui en fait l’un des plus grands auteurs de la littérature birmane contemporaine.
Outre son œuvre journalistique – articles engagés dans la cause féministe, chroniques sociales, pamphlets politiques –, Ma Ma Lay a écrit une quarantaine d’ouvrages de genres variés : récits autobiographiques, traités de médecine traditionnelle, nouvelles et romans. Parmi ceux-ci, La Mal-Aimée et Thway lui valurent une grande notoriété. Certains de ses romans et nouvelles furent traduits en Inde, en ex-Union soviétique, en Chine, au Japon et, plus récemment, aux États-Unis et en France. En ce qui concerne plus particulièrement Thway, ce roman a été récemment porté à l’écran par le réalisateur Koji Chino {2} . Cette adaptation ne peut que contribuer à faire davantage connaître le roman, et à travers lui, un pays original, tenu à l’écart du concert des nations et peu connu en dehors de quelques films de guerre, dont le plus célèbre est Le Pont de la rivière Kwaï, qui montre un autre aspect de la cruauté de l’impérialisme japonais.
L’intrigue de Thway commence en 1967 et a pour origine les conséquences négatives de cette période cruciale dans l’histoire de la Birmanie – l’occupation japonaise de 1942 à 1945 – que nous avons évoquée plus haut. Ce roman nous entraîne dans la quête de Yumi, une jeune Japonaise, partie en Birmanie pour honorer la promesse faite à son père, l’ex-major Yoshida, sur son lit de mort, seize ans plus tôt, alors qu’elle n’avait que quinze ans. Elle doit retrouver son demi-frère, né de l’union de son père, alors officier de l’armée impériale, avec une Birmane rencontrée pendant l’occupation du pays à la veille de la débâcle japonaise de 1945. Pour mener à bien cette mission, Yumi s’y est préparée longtemps à l’avance. Afin de se rapprocher de ce frère qu’elle n’a jamais connu, elle a appris le birman et la civilisation birmane à l’université d’Osaka. Elle sait qu’ayant été élevé dès le plus jeune âge en Birmanie, il n’a plus rien d’un Japonais, sauf peut-être l’aspect. Il a en effet tout de suite été privé de son père, incarcéré des années comme prisonnier de guerre et décédé au Japon des suites de ses mauvais traitements. Devenu, vingt ans après la fin de la guerre, un Birman à part entière, il n’a plus rien de commun avec elle, sauf les « liens du sang ». D’où le titre du roman Thway signifiant Le Sang, qui raconte cette quête motivée par un très fort sentiment de parenté.
Mais ce qu’ignore encore Yumi, au moment où elle arrive en Birmanie pour retrouversa trace (c’est le début du roman), c’est que ce frère, auquel a été donné le nom birman de « Maung Maung », a développé en lui de violents et tenaces sentiments antijaponais. En effet, recueilli dans un monastère comme orphelin, suite à la mort de sa mère dans le bombardement allié de Rangoon en 1945, il est victime de sarcasmes des autres garçons qui n’ignorent pas ses origines : « Tu es un reste non désiré de l’armée japonaise ! » Ils chantent à tue-tête sur son passage une rengaine dénonçant les femmes ayant eu des rapports intimes avec des soldats japonais pendant l’occupation. Ignorant tout des conditions de sa naissance, surnommé « Jap » et ostracisé, Maung Maung est persuadé qu’il est le fruit d’un viol commis dans le cadre des exactions des troupes japonaises dans tous les pays occupés en Asie du Sud-Est, notamment envers les femmes {3} . Il ressent une haine inextinguible à l’encontre des Japonais et de tout ce qui y fait référence, à part le judo, qu’il pratique pour défendre son pays contre toute nouvelle invasion japonaise ! L’enjeu pour Yumi est de vaincre le traumatisme ressenti par son frère en gagnant son affection afin de se faire accepter comme une sœur à part entière. Cette entreprise constitue la trame du roman.

Malgré son caractère abrupt et ambigu, nous avons tenu à garder tel quel le titre d’origine Thway, Le Sang , car il résume bien le roman. L’ambiguïté du mot « sang » (celui qui est versé pendant la guerre et celui qui établit la parenté) est levée dès le début de l’histoire. Ce n’est pas la consonance guerrière qui a donné son titre à ce livre relatif aux souffrances provoquées par la seconde guerre mondiale. Il s’agit au contraire de la référence à la parenté, à l’amour familial. C’est par amour pour sa femme birmane que le père de Yumi demande à sa fille d’entreprendre sa quête et c’est par amour pour ce frère qui lui manque que Yumi trouvera l’énergie de la mener à bien. Cette force intérieure, elle la doit à ce « sang partagé » qui permet de surmonter les obstacles.
Ainsi, Thway n’est pas une profession de foi antijaponaise et revancharde, malgré le nationalisme affiché de l’auteur. C’est un message pacifiste, inspiré par le metta (l’amour-compassion), l’un des principes du bouddhisme auxquels adhère Ma Ma Lay et qui apparaît nettement dans l’action de Yumi, fervente bouddhiste. L’auteur veut démontrer que l’impérialisme des dirigeants de l’Empire du Soleil Levant, et non les Japonais pris individuellement, est à l’origine des drames provoqués par l’occupation de la Birmanie. Yumi et son frère lui doivent leur malheureuse destinée. Mais le fait que le major Yoshida ait aimé une Birmane au point de vouloir l’épouser contraste avec l’image du soldat japonais, un soudard se distrayant avec une comfort woman en pays conquis. Dans Thway, comme dans La Mal-Aimée, l’idée bouddhiste de la responsabilité individuelle prédomine. Chacun est responsable de ses actes et, en l’occurrence, le major Yoshida a commis une bonne action. Malheureusement, chez Maung Maung, c’est l’image du soudard, véhiculé autour de lui, qui l’emporte, car il ignore tout du mariage d’amour de ses parents. Cette image est tellement ancrée en lui qu’elle est devenue une obsession et, bien pis, un traumatisme qui le fait haïr Yumi.
Thway est donc une condamnation de la guerre dont sont victimes les individus confrontés à des événements qui les dépassent. Ma Ma Lay a voulu donner à son œuvre romanesque une valeur humaniste et une portée universelle. Celle-ci n’appartient pas à la « littérature engagée », c’est-à-dire soutenue par une idéologie, qu’elle soit marxiste (pour laquelle l’auteur fut emprisonnée) ou étroitement nationaliste et féministe (à l’origine des combats de sa vie). Thway n’est pas une diatribe antijaponaise, de même que La Mal-Aimée n’est un pamphlet antibritannique. Au-delà de la frustration légitime, Ma Ma Lay exprime les sentiments que lui inspire le choc des civilisations, imposé par la colonisation ou l’impérialisme, et la réaction individuelle à cette réalité. L’emprise de la civilisation du vainqueur, supposée supérieure, sur celle du vaincu peut conduire à la perte d’identité. C’est le cas chez Maung Maung, qui se veut birman, mais n’est pas identifié comme tel à cause de ses origines japonaises. C’est aussi le cas de l’héroïne de La Mal-Aimée, Wai Wai, attirée par la civilisation occidentale véhiculée par la colonisation, tout en restant attachée à sa birmanité. Elle ne supporte pas que son mari, un Birman anglicisé à outrance, la coupe de ses racines familiales et culturelles.
Ma Ma Lay expose le point de vue du colonisé mettant en relief les aspects négatifs de la colonisation. Elle compatit avec celui ou celle qui souffre d’être en porte-à-faux à force d’hésiter, d’être partagé, entre deux cultures, dans un pays qui n’est pas unifié ; où la société n’est pas stabilisée. C’est le cas de la Birmanie, contrairement au Japon qui a su concilier modernité (d’origine occidentale) et tradition, ce qu’observe Ma Ma Lay dans Thway, avec une pointe d’admiration. À la fois actrice et observatrice de l’histoire mouvementée de son pays, elle-même tour à tour victime du colonialisme, de l’impérialisme, des luttes intestines entre leaders nationalistes, et de la dictature militaire, Ma Ma Lay est qualifiée pour exprimer les déchirements et les souffrances d’un peuple qui n’arrive toujours pas à connaître la stabilité politique. L’histoire de sa vie, intimement liée à son œuvre, fait mieux comprendre la trame des intrigues de ses romans, ainsi que la caractérisation des protagonistes, surtout celle des héroïnes féminines qui prédominent face à des hommes plutôt falots.

Je voudrais terminer cette présentation sur une note personnelle, qui explique pourquoi j’ai entrepris l’adaptation de Thway. J’ai eu, en effet, le privilège de rencontrer Ma Ma Lay, alors qu’elle était en train d’écrire ce livre, si bien que les descriptions, les personnages du roman ont pour moi une résonance particulière. J’étais, en effet, alors en poste comme responsable du département de français à l’Institut des langues étrangères de Rangoon. Cet Institut même où Yumi s’est fait nommée « lecturer » (au département de japonais). La topographie des lieux m’est donc familière et je crois reconnaître certains personnages, certains détails d’appartement. D’autres lieux visités en dehors de Rangoon, comme Pégou, Mandalay, Pagan, m’apparaissent tels qu’ils étaient à cette époque, car je m’y rendais souvent en dehors de mon travail… le même que celui exercé par Yumi, notamment dans le laboratoire de langues (qui fut offert par les Japonais). Ce cadre de vie hors du temps, figé par la politique autarcique du général Ne Win, je l’ai connu, voici trente ans, à peu près au même moment que Yumi. J’étais donc particulièrement motivé pour travailler sur Thway, plus de dix ans après La Mal-Aimée. J’ai entrepris ce travail à la demande et en collaboration avec la fille de l’auteur, Daw Khin Lay Myint, qui fut « assistant lecturer » dans le département que je dirigeais. Partant d’une traduction rigoureuse de cette ancienne collègue, devenue depuis une amie, professeur à l’Alliance française et titulaire des Palmes académiques, j’ai repris avec elle le texte mot à mot pour le rendre plus lisible pour un lecteur français. Le moment est venu de m’expliquer à ce sujet.

Une adaptation s’est imposée, tant pour des raisons linguistiques que stylistiques. La structure du birman est, en effet, plus simple et, de ce fait, l’écriture est beaucoup plus imprécise qu’en français. Entre autres, il n’y a pas d’article, de flexion verbale, ni nominale. Le verbe ne se conjugue pas, quels que soient le sujet, le temps, le mode. Les marqueurs (de temps, de nombre, par exemple) ne sont pas systématiquement employés, le sujet du verbe n’est pas toujours apparent, etc. Le birman est une langue elliptique, contrairement au français qui est analytique. C’est l’auteur qui décide de préciser. Il n’exprime pas tout ce qui lui paraît évident C’est au traducteur d’interpréter au mieux, en s’appuyant sur le contexte, la logique, la chronologie des faits. Il doit faire appel à l’intuition, au bon sens pour apporter l’information et la clarté nécessaires. En ce qui concerne le style narratif, s’il convient parfaitement à un Birman (multiples redondances, redites, liées précisément aux insuffisances de l’outil linguistique, emphase, en particulier dans l’expression des sentiments, descriptions dithyrambiques, etc.), il peut rebuter un lecteur français supposé plus « cartésien », habitué à plus de concision et de simplicité. D’autre part, mais cela est plus classique dans la littérature, dite « exotique », de nombreux mots relatifs à la vie de tous les jours sont intraduisibles et doivent faire l’objet de notes. C’est le cas de l’habillement, des codes sociaux et interrelationnels, des croyances (bouddhistes et animistes) et autres domaines qui font du Myanmar un pays pas comme les autres, même à l’heure actuelle. Il suffit, aussitôt arrivé dans ce pays, de voir des hommes en paso et des femmes en longyi pour s’en convaincre. Pour éviter la surabondance des notes qui entravent la lecture, nous avons eu recours à la périphrase, comme dans : « Elle piqua quelques thazin dans son chignon – ces fleurs blanches indispensables à la mise traditionnelle d’une mariée birmane ». Même problème pour les expressions idiomatiques qui émaillent le récit, telle que celle-ci : « Maung Maung aurait volontiers été se coucher devant un tigre au lieu d’aller chez Yumi. », traduite par : « Plutôt mourir que d’aller chez Yumi ! ». Ou encore : «Si on creuse sous les racines d’un banian, on risque de trouver les oeufs d’un caméléon. », traduite par : « Le passé, c’est le passé. ». Des métaphores certes pittoresques, mais qui, s’ajoutant les unes aux autres, rendent la lecture plus déroutante pour un non-Birman.
Une traduction n’est jamais satisfaisante. Elle suscite chez le traducteur un sentiment d’impuissance et d’inachevé, surtout dans le cas de langues aussi différentes que le birman et le français. Dans le cas de Thway, il s’agit en réalité d’une co-traduction faite par deux native speakers, ayant certes la connaissance, mais surtout l’intuition de leur langue propre. La perte en authenticité « ethnique » est compensée, du moins nous l’espérons, par un intérêt accru pour l’histoire elle-même racontée avec talent par Ma Ma Lay. Pour ma part, je me suis efforcé de transcrire ce récit en faisant appel à toutes les ressources de la langue française. Ce faisant, je ne pense pas avoir trahi la pensée, ni les intentions de Ma Ma Lay, exprimés à travers le prisme de sa langue. Cette adaptation, nécessaire, implique un travail de réécriture, mais n’est pas pour autant une « belle infidèle ». Elle a reçu, en son temps, l’aval écrit de Ma Ma Lay, heureuse à l’idée de pouvoir toucher un public si différent du sien. En acceptant cette tâche, j’ai voulu rendre hommage au grand écrivain témoin de son époque et saluer la mémoire d’une femme courageuse dans l’adversité, qui n’a jamais renié ses idées malgré les risques encourus.

J.-C.Augé
Antony, janvier 2006
8 mars 1967
Dans quelques instants, l’avion allait se poser à l’aéroport de Rangoon. En bouclant sa ceinture, Yumi sentit son cœur se serrer. Elle avait de plus en plus de peine à maîtriser son émotion au fur et à mesure que le sol se rapprochait. Penchée contre la vitre, elle en scrutait les moindres détails. Quand les roues touchèrent la piste, le mot « Biruma » s’échappa de ses lèvres comme un cri du cœur longtemps contenu. Curieusement, malgré une nuit et un jour de vol, elle n’éprouvait aucune fatigue.
La dernière à quitter l’appareil, Yumi avait l’air plus fraîche et dispose que les autres passagers, dans sa toilette toute blanche – chapeau, robe, gants et chaussures. Plutôt grande pour une Japonaise, la trentaine, avec un nez bien dessiné, de fins sourcils et surtout des yeux qu’on n’oublie pas, elle avait une allure particulièrement distinguée.
Après une courte pause pour embrasser du regard la scène autour d’elle, elle descendit la passerelle en respirant profondément l’air de cette fin d’après-midi rafraîchie par une brise légère. La Birmanie, enfin ! Depuis longtemps, elle avait rêvé de se rendre dans ce pays. Mais déjà, au fond de son cœur, elle craignait que ce voyage fût vain…

Le ciel était dégagé et l’ardeur du soleil encore vive. Dès que ses pieds foulèrent le sol birman, Yumi ressentit le bonheur d’être sur une terre accueillante. D’un pas léger elle se dirigea vers l’aérogare. Rejetant en arrière ses longues mèches, son regard se posa sur une foule de gens venus attendre les passagers. C’était comme si tous ces hommes, ces femmes, ces vieillards s’étaient déplacés pour elle. La jeune femme leur adressa un sourire comme à des parents proches, puis pénétra dans le hall en se rappelant la promesse faite à l’âge de quinze ans : « Un jour j’irai en Birmanie », s’était-elle écriée en découvrant pour la première fois en photo la Shwedagon. Elle avait prié très fort pour que la puissance spirituelle qui émanait de la grande pagode de Rangoon renforçât sa volonté d’accomplir sa mission. Maintenant qu’elle était en Birmanie, elle se demandait avec angoisse : cela valait-il la peine d’avoir fait le voyage si son rêve ne devait pas se réaliser ?
Pour mener à bien son projet, Yumi avait suivi pendant quatre ans des cours à l’université d’Osaka et obtenu une licence de birman, puis une maîtrise de linguistique, et était devenue professeur. Tout en enseignant, elle avait cherché par tous les moyens à poursuivre ses études en Birmanie. Par chance, on lui avait proposé un poste de lectrice à l’Institut des langues étrangères de Rangoon. Elle en fut toute excitée : même si elle n’avait jamais douté qu’elle irait, un jour, en Birmanie, elle ne pensait pas que son vœu serait aussi vite exaucé !
Un fonctionnaire du service de l’immigration lui posa des questions en anglais. Elle répondit en birman. L’homme leva les yeux vers elle, perplexe. Tandis qu’on inspectait ses bagages, quelqu’un de l’ambassade du Japon vint la chercher. Tout heureuse de rencontrer un Japonais, elle s’inclina et lui sourit. Il la salua respectueusement à son tour et lui dit qu’il devait la conduire chez elle et informer le lendemain le ministère de l’Éducation de son arrivée.

Tandis que la voiture quittait l’aéroport, Yumi se répétait sans cesse les mots que son père avait prononcés avant sa mort : « Mingaladon », « Pégou », « Payalay ». La jeune femme pria le chauffeur de faire un détour par Mingaladon où se trouvaient les cantonnements datant de la seconde guerre mondiale. Elle se demanda dans quel bâtiment pouvait bien loger son père, le major Yoshida.
Yoshida servait alors en Birmanie dans une division blindée. La mère de Yumi était morte en lui donnant naissance à l’hôpital d’Osaka. Avant son départ du Japon, son père avait dû la confier à ses grands-parents. Yumi n’avait à cette époque qu’un an et demi. Disposant de talents artistiques, son père écrivait des poèmes, peignait et appréciait la littérature. Il souffrait tellement de l’absence de sa fille qu’il lui dédiait un poème à chaque fois qu’il changeait de poste. En ce moment même, elle se rappelait celui intitulé « Mingaladon », qu’il avait envoyé pour son cinquième anniversaire et essayait de se le réciter. S’assurant qu’on ne la regardait pas, elle s’inclina discrètement pour honorer les lieux où jadis avait vécu son père et, abaissant ses longs cils, elle pria en silence. Puis elle sortit de son sac une photo de son père prise à Mingaladon et la montra à l’employé de l’ambassade. « C’est la photo envoyée par mon père quand j’avais cinq ans. » L’homme hocha la tête, surpris, et observa le cliché délavé après tant d’années. La douceur des traits, l’air distingué de l’officier contrastait fortement avec l’uniforme strict et l’épée qu’il portait fièrement au côté.
Ainsi votre père servait dans l’armée japonaise ?
C’est cela.
Vit-il au Japon à présent ?
Non, il est décédé.
En Birmanie ?
Non, au Japon.
Ah vraiment ?
L’employé regarda de nouveau la photo et la rendit à Yumi. Celle-ci la contempla longuement comme pour signifier à son père qu’elle s’était bien rendue là où il avait servi, puis la rangea.

Les derniers rayons du soleil affleuraient la route de Mingaladon. Un peu plus loin, parmi les arbres d’une petite colline, se dressait la pagode Kyaikkala, toute embrasée par le soleil couchant. Cette scène paisible remplit Yumi de mélancolie. Elle n’avait plus envie de parler, songeant à son étrange destinée, à ce frère chéri qui l’attendait quelque part en Birmanie. L’idée qu’elle risquait de ne pas le voir lui était insupportable. Mais comment le retrouver ? Elle s’était donné beaucoup de mal pour venir dans ce pays, mais à présent elle se demandait avec anxiété comment cette aventure allait se terminer.
Le chauffeur obliqua et arrêta la voiture devant un bâtiment.
C’est l’Institut des langues étrangères, où vous allez enseigner. Il est fermé à cette heure-ci.
Yumi descendit de la voiture. De l’extérieur, elle contempla le petit édifice à deux étages, tout en longueur, bordé par une pelouse. L’atmosphère était calme, silencieuse.
Ici, on enseigne le français, l’allemand, le japonais, le chinois, le russe et l’anglais. Cet Institut est renommé pour la qualité des cours.
D’emblée, l’établissement plut à Yumi. D’architecture moderne, mais sobre et de bon goût, il lui rappelait un centre de méditation bouddhiste. Elle n’aurait pas aimé enseigner dans un bâtiment colonial de style néoclassique, lourd et massif. Elle ressentit soudain l’envie de rencontrer ses étudiants.
Dès l’instant où, à l’âge de quinze ans, elle avait découvert en photo la Shwedagon, elle avait décidé de s’y rendre le jour même de son arrivée. Aussi pria-t-elle l’employé de l’ambassade de l’y conduire tout de suite.

La terrasse de la pagode était noire de monde. La vue de l’immense stupa {4} d’or ressortant sur le bleu du ciel la bouleversa. Elle resta immobile, les mains jointes, et formula secrètement sa première prière en birman :
Ô Shwedagon, c’est grâce à toi que je suis ici aujourd’hui. Je t’en prie, protège-moi, continue à m’aider dans mon entreprise. Fais que mon rêve se réalise.
Puis elle fit le tour de l’imposant stupa, passant devant des pavillons de toutes tailles, aux toitures étagées, ornées jusqu’au faîte de fines sculptures de bois ou de pierre. Quand elle examina de plus près les motifs floraux pour en admirer la facture, elle prit conscience de la qualité de l’art religieux birman. Dans chacun des pavillons, elle remarqua que les nombreuses statues de Bouddha témoignaient, les unes autant que les autres, de la richesse et de la variété de cet art. Les arabesques sculptées dans le bois formaient des festons sans fin d’une finesse telle qu’elle se demandait si on pouvait y toucher sans les briser. Elle examina également avec attention les panneaux peints représentant la vie de Bouddha et en apprécia la beauté d’un œil exercé.
Yumi avait suivi un cours de peinture donné par le grand peintre japonais Nakagawa Kigon pendant ses années d’université. Elle pensait que son art avait atteint le niveau de celui de son père. D’ailleurs, son maître était très fier d’elle au point d’exposer ses peintures. Cela lui prendrait, sans doute, du temps pour assimiler la sculpture et la peinture birmanes. Mais elle se promit de revenir à la Shwedagon à chaque fois qu’elle en aurait l’occasion pour se perfectionner sur place. Elle décida d’exécuter une peinture à l’huile de la pagode et de tenter d’écrire un ouvrage sur l’art birman avant de repartir pour le Japon.
Yumi ne se sentit bien installée qu’après avoir reçu par bateau ses affaires de maison. L’administration mit à sa disposition une voiture avec chauffeur et lui fournit un logement. Comme la maison était trop grande pour elle toute seule, elle décida d’employer une bonne à domicile. L’ambassade l’informa qu’elle pourrait facilement trouver une Indienne pour occuper l’emploi. Mais elle recherchait une Birmane d’âge mûr pour pratiquer son birman et apprendre les coutumes du pays. Elle trouva en Daw Aung May, la cinquantaine, la personne qu’il lui fallait. Comme toutes les personnes de son âge, Daw Aung May était une dame qui avait des principes et sur laquelle on pouvait compter. Yumi la considéra bientôt comme une dame de compagnie, plutôt que comme une domestique, et même comme une parente. Elle l’appela Obasan , c’est-à-dire « tante » en japonais.
Chaque matin, Daw Aung May avait belle apparence avec ses cheveux maintenus en chignon par un peigne, un eingyi {5} blanc et un longyi {6} différent chaque jour. Son visage et ses bras étaient enduits de tanaka {7} . Tout en étant posée, elle parlait vite et n’arrêtait pas de travailler. Comme la plupart des habitants de Mandalay, elle s’exprimait avec distinction. Elle avait d’abord appris à lire et à écrire avec des bonzesses dans un monastère de Sagaing, puis poursuivi ses études dans un couvent tenu par des religieuses catholiques à Maymyo jusqu’à la mort de sa mère. Ensuite, laissée à elle-même, elle avait eu une existence chaotique. Finalement, grâce à sa bonne connaissance de l’anglais, elle s’était fait une réputation de domestique compétente dans les milieux diplomatiques les plus huppés de Rangoon. Mais elle était plus heureuse de travailler chez une enseignante originaire d’Asie que pour des Occidentaux. Comme Yumi parlait birman, avait des manières simples et chaleureuses, Daw Aung May la traitait avec gentillesse et s’en occupait comme si elle était de sa famille. Chaque jour, elle lui préparait des plats différents, japonais, chinois, européens et birmans. Plusieurs fois Yumi la complimenta : « C’est une bénédiction de t’avoir, chère Obasan ! »

Au bout de peu de temps, le chef du département de japonais se mit à estimer Yumi. Il appréciait sa manière d’enseigner et la considérait comme une collègue fiable. Le jour de la rentrée, le principal et son chef l’accompagnèrent dans sa classe. Ils passèrent devant les salles de français et d’allemand avant d’arriver à la sienne, assez grande pour contenir quarante étudiants. Cette salle, pourvue de plusieurs fenêtres, était bien éclairée. À l’entrée était accrochée une carte du Japon, des posters montrant Tokyo, des installations industrielles et une scène de cérémonie du thé. Tout cela donnait une touche japonaise. Les étudiants de Yumi étaient de jeunes adultes, fonctionnaires pour certains. Elle leur enseignait le japonais avec enthousiasme, un peu gênée d’avoir affaire à des étudiants de son âge, ou plus vieux. Très peu étaient plus jeunes. Mais dans les premiers instants, elle comprit à quel point ils étaient tous motivés. Elle imagina son frère parmi eux en train de répéter après elle avec assiduité…

Yumi chérissait ce jeune frère au plus profond de son cœur. Pourtant, elle ne savait pas quel genre d’être c’était, où il vivait, ce qu’il faisait à cette heure. Elle ignorait même s’il était toujours vivant. Âgée de quinze ans, elle avait appris son existence, cinq ans après la fin de la guerre, de la bouche de son père, alité, miné par la maladie. Il lui avait parlé de ce frère juste avant de mourir. Pour qu’elle sache qu’elle ne restait pas seule au monde après sa mort, mais avec cet enfant qu’il avait eu d’une Birmane… Jusqu’à ce jour-là, il n’y avait jamais eu de frère ou de sœur dans sa vie. Désormais, elle avait un jeune frère. Là-bas, en Birmanie, un pays qui allait désormais compter pour elle, jusqu’à en devenir une obsession. Souvent elle essayait de deviner l’âge de ce frère, d’imaginer sa personne. Comment était-il ? De quelle façon se comportait-il ? Quelle était sa façon de penser ? Le timbre de sa voix ? Tout cela, elle ne pouvait se l’imaginer que fort vaguement. Ce n’était que des impressions fugaces qui la poursuivaient tandis que les années s’écoulaient. Yumi estimait avoir eu plus de chance que son frère : elle, au moins, avait revu son père, tandis que lui avait été abandonné. Cette injustice la peinait profondément. Plus elle y pensait, plus sa détermination à retrouver ce frère disparu s’en trouvait renforcée.
Le père de Yumi ne lui avait fourni qu’une adresse incomplète pour retrouver cette femme birmane, qui s’appelait Ma Htwe Htwe. Yumi savait seulement qu’elle était la fille du chef du village de Payalay, près de Pégou. Elle avait été élève infirmière à l’hôpital de cette ville. Son père lui avait appris qu’après avoir rencontré Ma Htwe Htwe, il avait demandé sa main. Quand le Japon perdit la guerre et que ses troupes se retirèrent de la Birmanie, le major Yoshida dut abandonner dans la débâcle son épouse birmane et un fils âgé de dix mois. C’était tout ce que son père lui avait révélé au sujet de son demi-frère. Elle avait calculé qu’à ce jour il devait avoir vingt-deux ans.

Ce ne fut qu’au bout de trois mois que Yumi commença son enquête. Elle ne voulait pas précipiter les événements. Craignant une imposture, elle se retint de parler du fils de Ma Htwe Htwe : si la nouvelle se répandait, n’importe quelle femme ayant eu un enfant d’un soldat japonais disparu pourrait prétendre être celle qu’elle recherchait. Et Yumi ne pourrait s’empêcher de la croire. Finalement, elle se décida à solliciter l’aide de Ma Khin Win Mu, son assistante au département de japonais. Celle-ci lui confirma qu’il existait bien un village appelé Payalay près de Pégou. Lorsque sa collègue voulut connaître la raison de son intérêt pour ce village, elle ne sut que lui répondre. Après un moment d’hésitation, elle lui dit :
Un ami de Tokyo m’avait priée, au cas où j’irai un jour en Birmanie, de me renseigner pour savoir si son épouse birmane, une certaine Ma Htwe Htwe, y vivait encore…
En entendant parler ainsi de cette femme, du petit village de Payalay, Ma Khin Win Mu pensa que ce Japonais devait être un simple soldat de l’armée d’occupation. Pour en être certaine, elle demanda :
C’était un homme de troupe ?
Non, un officier. Il m’a assuré que Ma Htwe Htwe était la fille du chef du petit village de Payalay.
Officier ou pas, Ma Khin Win Mu n’avait que mépris pour les Birmanes qui avaient eu une liaison avec l’ennemi pendant la guerre. Elle répondit cependant d’un air détaché :
Mais cela fait vingt ans que la guerre est terminée ! Comment savoir si cette Ma Htwe Htwe est encore au village ?
Yumi se rendit compte que Ma Khin Win Mu ne semblait pas du tout s’intéresser à sa recherche. Elle changea de tactique :
Il faut que je sache si elle est toujours en vie. Mon ami m’a confié des affaires pour que je les apporte à son épouse.
Quelles affaires ?
Ma Khin Win Mu voulait en savoir plus. Qu’un Japonais traitât avec égard une Birmane, cela ne pouvait que lui plaire.
Des vêtements. Maintenant qu’il est mort, je dois tout faire pour la retrouver, n’est-ce pas ?
Vous avez raison : si cette femme est encore là-bas, probablement pauvre, ces vêtements pourraient s’avérer fort utiles.
Ma Khin Win Mu avait maintenant de la peine pour Ma Htwe Htwe, une Birmane comme elle, même si elle s’était jadis unie à un Japonais.
À chaque fois qu’elle allait donner ses cours, Yumi espérait avoir des renseignements sur Ma Htwe Htwe, mais elle n’osait pas manifester son impatience, montrer à quel point elle désirait rencontrer cette femme. Elle voyait Ma Khin Mu matin et soir, mais jamais elle n’osait aborder le sujet devant tout le monde, de peur d’éventer son secret. Elle voulait que l’assistante prît l’initiative de lui en parler personnellement. Deux mois durant, Yumi se consacra pleinement à son travail : préparations, corrections et examens occupèrent tout son temps. Elle n’eut plus l’occasion de parler de Ma Htwe Htwe. Puis un beau jour – c’était un dimanche – Ma Khin Win Mu et une jeune femme se présentèrent à son domicile. Selon la tradition japonaise, Yumi s’inclina profondément pour les saluer et les conduisit au salon. Elle s’adressa à Daw Aung May :
Obasan, je te prie d’apporter du thé à nos hôtes. Ce sont des collègues de l’Institut.
En entendant Yumi dire : « Je te prie », Ma Khin Win Mu mesura à quel point celle-ci avait progressé en birman depuis cinq mois. Juste avant de s’asseoir, elle lui dit :
Nous sommes venues vous parler de Payalay…
De Payalay ? Qu’avez-vous découvert ?
Yumi était toute excitée, elle s’assit pour écouter. Ma Khin Win Mu lui présenta la jeune femme qui l’avait accompagnée.
C’est une étudiante de l’université de Rangoon. Une voisine. Ses parents habitent à Pégou. Son père a proposé de vous conduire au village. Il pense qu’il pourra retrouver la trace de Ma Htwe Htwe.
Quand Daw Aung May apporta le thé, Yumi craignit qu’elle n’entendît leur conversation. Aussi s’adressa-t-elle à Ma Khin Win Mu en japonais :
Wa ! Urushi Payalay wa. Watashi me ikemasuka ? Payalay mura de tomarundesuka {8} .
Ma Khin Win Mu lui répondit également en japonais que s’ils partaient de bonne heure, ils pourraient être de retour le jour même.
Hai hai {9} . Allons-y samedi prochain. Ma Khin Win Mu, pouvez-vous nous accompagner ?
La jeune étudiante de Pégou regarda Yumi s’exprimer tantôt en birman, tantôt en japonais.
Nous verrons. Je ferai mon possible pour venir.
D’emblée, Yumi ressentit de la sympathie pour la jeune étudiante. Depuis son arrivée en Birmanie, elle avait discrètement admiré les Birmanes dans leur tenue traditionnelle. Mais rarement en avait-elle vues avec une mise aussi élégante. Sa façon de s’habiller différait radicalement de celle de Khin Win Mu, plus occidentalisée. Son style de coiffure s’accordait fort bien avec son cheik htamein {10} . Elle ne coiffait pas ses cheveux sur le devant, mais en les peignant en arrière pour les réunir en chignon en forme de hsameik {11} . Elle se tourna vers la jeune femme.
Comment vous appelez-vous ?
Yumi parlait très vite avec un accent japonais. Seule Ma Khin Win Mu la comprit. Elle dut poser plus distinctement ses questions.
Quel est votre nom ?
Ma Nu Nu.
Qu’étudiez-vous ?
L’histoire. Je termine ma licence.
Il y a aussi des étudiants étrangers qui étudient le birman dans votre université ?
Oui. Un petit nombre seulement.
Moi aussi, j’aimerais pouvoir continuer à étudier comme eux et obtenir un diplôme.
Quelle a été la durée de vos études de birman au Japon ?
Il m’a fallu quatre ans pour obtenir ma licence à l’université d’Osaka, au département des langues étrangères. J’ai aussi fait un peu d’espagnol et de français, mais j’ai voulu me spécialiser dans votre langue.
Curieuse, Ma Khin Win Mu lui demanda :
Qu’avez-vous étudié plus précisément ?
L’histoire et la civilisation birmanes, particulièrement les règnes d’Anawrahta, Kyansittha, Alaungpaya et Bayinnaung. Au bout de quatre ans, j’étais en mesure de lire des journaux et des magazines birmans. Après ma licence, j’ai commencé une maîtrise de linguistique tout en postulant pour un poste d’assistante… Voilà tout.
Yumi voulait donner l’impression qu’elle n’avait rien d’autre à ajouter. Elle brûlait de leur dire qu’elle était en réalité venue pour son frère. Elle se mordit les lèvres, mais son expression trahit sa frustration. Nu Nu la regarda fixement. Elle l’avait écoutée avec grand intérêt, tout heureuse d’entendre une étrangère prononcer les noms des plus grands rois birmans. Elle essayait de se l’imaginer en Birmane.
Yumi était revêtue d’une robe de soie bleue qui soulignait la sveltesse de sa taille, le galbe de ses hanches et de ses jambes, et allait bien avec son teint clair. Elle portait des sandales japonaises. Sa chevelure était retenue en queue de cheval par un simple élastique, ce qui mettait en valeur ses ardents yeux noirs et la délicatesse de son nez. Avec un visage aussi agréable, elle ne pouvait qu’attirer tous les regards !
Je ne suis jamais allée à Pégou. Prenez-vous chaque jour les transports en commun ?
Nu Nu sourit.
C’est impossible ! Je ne reviens à Pégou qu’une fois par semaine.
Avez-vous déjà été à Payalay ?
Non, mais un ami de mon père y vit. Je pense qu’on pourra se renseigner sur Ma Htwe Htwe auprès de lui.
À quelle heure pensez-vous partir samedi ? Je vous accompagnerai, car je dois aller voir mes parents.
À six heures du matin.
Ma Khin Win Mu et Nu Nu éclatèrent de rire toutes les deux, au grand étonnement de Yumi. Ma Khin Win Mu lui expliqua :
C’est trop tôt ! Voilà ce que je vous propose : donnons-nous rendez-vous à l’Institut. Je vous y attendrai avec Nu Nu à partir de sept heures.
Spontanément, Yumi répondit en japonais « Hai hai ! », mais elle n’avait pas bien compris le sens de « rendez-vous ». Comme d’habitude, elle pria Ma Khin Win Mu de l’aider.
Celle-ci lui expliqua de nouveau comment toutes trois allaient se retrouver pour aller à Pégou.
Il y a tellement de mots avec une prononciation presque identique en birman ! J’ai encore beaucoup à apprendre, n’est-ce pas ?
Nu Nu était subjuguée par la voix douce de Yumi et sa pointe d’accent si charmante. Ce fut Ma Khin Win Mu qui se chargea de lui répondre :
Votre accent s’est bien amélioré depuis votre arrivée et vous vous exprimez plus aisément. Votre vocabulaire s’est bien enrichi ! Est-ce que vous prenez des leçons particulières ?
Je n’en ai pas besoin. J’ai déjà Obasan. Chaque jour, elle m’apprend à parler sans accent. Si je prononce mal un mot, elle me le fait répéter jusqu’à ce que ce soit correct.
Parfait. Cette dame m’a l’air d’être très gentille. Qui vous l’a procurée ?
L’ambassade. J’ai beaucoup de chance de l’avoir. Elle est propre et tellement efficace. Je n’ai à m’occuper de rien dans la maison…
Nu Nu lui demanda :
Combien la payez-vous ?
Cent cinquante kyats par mois.
C’est beaucoup ! La maison a l’air vraiment bien tenue ! Fait-elle tout elle-même ?
Non. J’emploie également une Indienne qui fait la lessive et le ménage. Obasan, elle, veille à ce que tout soit bien en ordre. Elle se charge des courses, de la cuisine. Elle sait aussi coudre. Moi, je n’ai rien à faire.
Ma Khin Win Mu lui dit :
C’est comme si vous aviez une parente birmane. Bravo !
Quand elle a débuté ici, elle me considérait comme son employeur. J’avais beau l’appeler Obasan, elle me répondait par Sayamagyi {12} . Je n’aimais pas cela. Il a fallu insister pour qu’elle m’appelât « Ma Yu ». N’est-ce pas charmant ? Parfois elle dit encore « Madame ».
Nu Nu et Ma Khin Win Mu aimaient entendre parler Yumi. Elles appréciaient sa façon d’être et sa prévenance. Les trois femmes se trouvaient vraiment bien ensemble. En louant l’ameublement du salon, Ma Khin Win Mu observa le tableau représentant la Shwedagon :
Où avez-vous eu ce beau tableau ? Qui en est l’auteur ?
Moi. Je suis allée à la pagode avec Obasan tous les jours pour faire ma peinture. Je viens tout juste de la terminer.
Vous êtes une vraie artiste !
Ma Khin Win Mu et Nu Nu s’approchèrent du tableau pour pouvoir mieux l’apprécier. Nu Nu ressentit de l’admiration : les Japonais avaient l’air d’être doués dans tous les domaines ! Elle aurait voulu leur ressembler à cet instant
Il y a tant de choses que j’aimerais peindre pendant que je suis ici. Je dois aller à Pagan et à Mandalay. L’art birman m’intéresse beaucoup, vous savez…
Toute érudite qu’elle fût, Nu Nu se demandait si elle était aussi passionnée, aussi encline à étudier l’art de son propre pays que cette étrangère. Jusqu’à cette rencontre avec Yumi, elle croyait tout savoir. Maintenant elle en doutait. Par exemple, elle n’avait jamais pensé aller à Pagan. Un comble !

Une fois les deux femmes parties, Yumi s’attarda dans son salon redevenu silencieux, perdue dans ses pensées. Soudain son visage s’éclaira : en se rendant à Pégou, elle avait une chance de retrouver son frère. Comment réagirait-il quand il découvrirait qu’elle était sa sœur ? Pleurerait-il de joie ou de tristesse ? Ils avaient des mères différentes, mais le même père. Ils étaient donc du même sang. C’est pour cela qu’elle aimait déjà ce frère, qu’elle se sentait attachée à lui. Ressentirait-il la même affection pour elle ? Entre eux deux, il y avait cette étrangère, Ma Htwe Htwe…
Jusque tard dans la soirée, elle resta dans le salon, se posant maintes questions : ce frère était-il marié ? Avait-il un travail ?… Daw Aung May qui l’observait de loin finit par lui dire :
Et si vous preniez un bain, Ma Yu ?
Yumi se tourna vers elle, s’imaginant voir Ma Htwe Htwe. Les deux femmes devaient avoir le même âge. Daw Aung May, percevant l’étrangeté de son regard, lui demanda :
Pourquoi êtes-vous restée toute seule si longtemps ? À quoi pensiez-vous ?
J’aimerais vous poser une question, Obasan. Est-ce qu’en Birmanie les frères et les sœurs, nés de parents différents, s’aiment autant que ceux du même sang ?
Daw Aung May sourit.
Pour nous Birmans, cet amour n’est pas de même nature. En fait, c’est difficile à dire. Tout dépend du nombre de frères et sœurs, nés des remariages, surtout s’ils sont nombreux. S’ils ne sont que deux, c’est plus facile pour eux de s’aimer, c’est sûr. Qu’en est-il au Japon ?
Encouragée par cette réponse, Yumi répliqua :
Au Japon, les enfants d’un premier mariage et ceux du second, après la mort du père ou de la mère, s’aiment comme s’ils étaient frères et sœurs à part entière.
C’est comme en Birmanie. Mais si les parents d’un premier mariage sont toujours vivants, les enfants de ces familles recomposées, suite à un adultère, une séparation ou un divorce, ne se sentent pas aussi proches. Ils ont tendance à se sentir quelque peu étrangers… Mais ce cas est rare chez nous.
Yumi était heureuse de l’entendre parler ainsi. Elle sourit, demandant encore :
Si, par exemple, votre père s’était remarié à la mort de votre mère, aimeriez-vous les enfants qu’il aurait eus avec sa seconde femme ?
Bien sûr, surtout si, étant sa fille unique, mon père avait un fils de sa seconde femme. Je l’aimerais encore plus puisque nous serions frère et sœur sans partage.
En entendant ces paroles, Yumi fut comblée de joie. Incapable de laisser terminer Daw Aung May, elle la prit par les épaules.
Obasan, dans ce cas, est-ce que le frère aimerait davantage sa sœur, ou est-ce que ce serait l’inverse ?
Daw Aung May aimait la naïveté des questions de Yumi. Elle avait l’innocence d’un enfant. Aussi lui répondit-elle avec douceur :
Puisque la sœur est plus âgée, elle est comme une mère pour lui. Elle doit l’aimer plus que lui ne peut l’aimer.
C’est bien ça ! C’est la même chose au Japon et en Birmanie ! Chez nous, le frère aîné remplace le père, et la sœur aînée, la mère. Nous nous ressemblons vraiment !
Daw Aung May ne s’étonna pas des propos de Yumi, puisque celle-ci, jour après jour, lui demandait de lui expliquer les coutumes birmanes.
Le bouddhisme a influencé les traditions familiales dans toute l’Asie. C’est pourquoi elles se ressemblent d’un pays à l’autre. Chérissez-vous votre mère davantage que votre père ? Ou c’est l’inverse ?
Ma mère est morte à ma naissance, aussi n’ai-je pas eu de mère. Je n’ai eu que mon père à aimer… lui m’a adorée. Et vous ?
Le visage de Daw Aung May se crispa.
J’ai davantage aimé ma mère que mon père, parce qu’il l’a quittée pour une autre femme. Il s’est remarié alors que j’étais encore toute jeune. Je l’ai détesté pour cela. Je n’ai pas pu supporter de vivre avec les enfants qu’il a eus avec sa seconde femme.
Puis elle ajouta d’un ton plus gai :
Cela suffit pour ce soir, Ma Yu ! Allez vite prendre votre bain. Il est déjà sept heures passées.
Yumi avait pris l’habitude d’obéir à Daw Aung May lorsqu’elle faisait preuve d’autorité. Ce n’était plus une domestique, mais plutôt une « nanny » qui veillait sur elle. Comme si c’était son propre enfant !
C’était le mois de novembre. La route goudronnée était mouillée à cause de la brume matinale. Un vent frais soufflait du nord. Au loin se profilaient les sombres alignements d’une plantation d’hévéas. Bientôt le soleil pointa à travers les arbustes puis inonda le paysage de sa lumière crue.
Dans la voiture qui la conduisait à Pégou, Yumi se sentait plus heureuse que jamais auparavant. Ses pensées avaient la légèreté des nuages, mais son émotion était intense. Elle allait à la rencontre d’un frère et d’une belle-mère qu’elle ne connaissait pas et pourtant elle avait le sentiment de rentrer chez elle, de retrouver sa famille.
Depuis le départ, elle avait eu le temps de s’habituer à voir les rizières couleur émeraude, piquetées ici et là de grands arbres isolés, les petits ponts enjambant les cours d’eau, les entrées des villages marquées par une petite pagode blanche.
Une affaire urgente avait retenu Ma Khin Win Mu à Rangoon. Nu Nu, elle, était bien là, assise à ses côté, mais peu diserte. Songeuse, elle se demandait comment s’y prendre pour présenter cette Japonaise à ses parents.
Passé le village d’Indagaw, les voitures devinrent rares. Aussi purent-ils rouler plus vite. Yumi se disait : « Petit frère, j’arrive ! Je t’apporte la photo de ton père. À bientôt ! »
Apercevant au loin la pagode Shwemawdaw, Nu Nu s’écria :
Nous allons bientôt arriver à Pégou.
Hai hai ! se contenta de répondre Yumi, toute excitée.
La Shwemawdaw, comme la Shwedagon à Rangoon, est l’une des plus illustres pagodes qui ont marqué notre histoire. Mais c’est la Shwedagon qui compte le plus pour nous Birmans.
Nu Nu disait à Yumi le nom de chaque village qu’ils traversaient. Devant un poteau indicateur, elle précisait la distance qu’il restait à parcourir. Le reste du temps, elle ne lui parlait que si elle en avait envie, se retenant de poser des questions.
À l’entrée de la ville, une pancarte souhaitait la bienvenue. Peu après, la Shwemawdaw apparut toute entière, étincelante d’or. Suivant l’exemple de Nu Nu, Yumi joignit ses mains en signe de dévotion. Dans Pégou, ils traversèrent un grand pont et prirent une rue adjacente, roulant lentement pour éviter les charrettes et les rickshaws {13} . Puis Nu Nu demanda au chauffeur de pénétrer dans une cour fermée par une maison en briques à deux étages.
U Thaung, le père de Nu Nu, et Daw Hla Shwe, sa mère, vinrent les accueillir sur le pas de la porte. Yumi les salua en s’inclinant profondément, à la japonaise. Daw Hla Shwe remarqua son beau sourire. Nu Nu la présenta en ajoutant à l’intention de son père :
Tu sais, papa, elle parle très bien birman !
U Thaung répondit :
Nous avons été tellement heureux de recevoir la lettre de Nu Nu annonçant votre venue ! Considérez-nous comme des amis !
Ces paroles chaleureuses touchèrent Yumi. Elle remercia vivement les parents de Nu Nu. Prévenus de leur arrivée longtemps à l’avance, ils avaient rangé toute la maison. On la fit entrer dans le salon.
Asseyez-vous, Sayama. Après le café, nous irons à Payalay.
Avant de prendre un siège, le regard de Yumi fut attiré par deux objets trônant au milieu du salon. Pointant son index, elle demanda :
Qu’est-ce que c’est ?
Un pattala et un saung.
Yumi alla examiner le xylophone, puis la harpe dorée incrustée d’une mosaïque de verre.
J’ai déjà vu un saung au Japon dans le film La Harpe de Birmanie, mais jamais d’aussi près.
Elle fit courir ses doigts sur les cordes. Nu Nu égrena quelques notes sur le xylophone.
Savez-vous jouer de cet instrument, Nu Nu ?
Un peu seulement. Je suis en train d’apprendre.
Yumi, ayant l’oreille musicale, voulut en entendre davantage.
J’adore la musique. Je pratique le piano, mais je n’ai jamais entendu d’air interprété sur un pattala. Pourriez-vous en jouer un pour moi ?
Nu Nu acquiesça et exécuta un morceau avec virtuosité. Yumi apprécia tellement la musique qu’elle en oublia un instant l’objet de sa visite.
Oh ! Comme c’est beau ! J’aimerais apprendre, moi aussi ! M’en croyez-vous capable ?
Les parents de Nu Nu furent étonnés d’entendre Yumi s’exprimer en birman. Ils ne se lassaient pas de l’écouter. U Thaung voulut l’encourager :
Ce devrait être plus facile pour vous qui savez jouer du piano. Il vous faudrait un mois au maximum, à condition de trouver un professeur à Rangoon.
Les parents de Nu Nu offrirent du thé, du café et des en-cas typiquement birmans. Yumi se sentait si heureuse qu’elle goûta à tous les plats qu’elle ne connaissait pas encore. Chacun l’encourageait à essayer un mets, puis un autre, et la collation devint un moment de franche gaîté.
En parlant de Payalay, U Thaung dit qu’il connaissait là-bas quelqu’un qui pourrait aider à retrouver Ma Htwe Htwe. Aussi, quand ce fut l’heure de partir, Yumi était pleine d’espoir.

La voiture cahotait sur les nids-de-poule de la route poussiéreuse. Avec le soleil déjà haut, la chaleur était devenue accablante. Ils traversèrent nombre d’humbles hameaux de paillotes et parvinrent à Payalay vers dix heures. U Thaung pria le chauffeur de s’arrêter au bord de la route. On continua à pied. U Thaung enleva un bambou d’une clôture délabrée et pria Yumi de passer la première. Une fois dans la cour, il cria : « Ko Hpo Thaike ! »
Un homme malingre, âgé d’une quarantaine d’années, vêtu d’un simple paso {14} et portant une serviette enroulée autour de la tête, répondit :
Entrez donc, Sayagyi !
Ko Hpo Thaike regarda timidement Yumi. Avec ses pantalons bleu foncé, un T-shirt blanc et des lunettes de soleil, il pensait que c’était une Chinoise. Sa vieille baraque coiffée d’un toit de zinc comportait trois pièces. Sous le porche s’entassaient concombres et calebasses. À une corde pendait une balance à côté de laquelle une vieille femme se tenait accroupie. Les planches étaient couvertes de détritus et d’empreintes de pieds crottés.
Comme les autres, Yumi ôta ses sandales et entra dans la baraque. Elle s’assit en tailleur du mieux qu’elle put sur la natte placée pour elle par la vieille femme.
Ko Hpo Thaike était si intimidé qu’il ne savait que faire. Restant debout, il s’exclama :
Vous auriez dû me prévenir de votre visite, Sayagyi.
La vieille dame avait l’air extrêmement gênée. Ko Hpo Thaike lui présenta Nu Nu, la fille de son ami U Thaung, tout en fixant Yumi d’un drôle d’air. U Thaung intervint :
Cette dame est professeur de japonais à Rangoon. Elle recherche quelqu’un du village.
Vraiment ? s’écria Ko Hpo Thaike, en s’accroupissant à son tour sur la natte.
En examinant la pièce, Yumi pensa avec tristesse à son père qui avait dû vivre dans un pareil environnement après son mariage.
Elle souhaiterait rencontrer la fille du chef du village qui habitait ici à l’époque de l’occupation japonaise.
Avant que Ko Hpo Thaike ne répondît, la vieille femme ouvrit la bouche pour la première fois :
La seconde guerre mondiale ? Mais ça fait plus de vingt ans ! Il n’y a que de nouveaux habitants dans ce village. Les vieux sont partis. Nous ne sommes ici que depuis cinq ans…
Le mieux, maman, est de questionner U San Aye. Lui habitait Payalay à cette époque.
D’abord découragée par la vieille femme, Yumi reprit soudain confiance.
U Thaung demanda fébrilement :
Mais où est-il donc, cet U San Aye ? Pouvez-vous nous le présenter ?
Il vit dans une cabane en bordure du village. Il est âgé de soixante-dix ans et a du mal à se déplacer.
La vieille femme, de sa voix chevrotante, interrogea Yumi :
Pourquoi voulez-vous voir la fille du chef du village ?
Nu Nu expliqua à sa place :
Elle a épousé un Japonais pendant la guerre et cet homme, actuellement au Japon, a prié cette dame d’essayer de la retrouver. C’est ce qu’elle fait avec nous.
Yumi, jusqu’alors silencieuse, se tourna vers U Thaung :
Est-il possible d’aller voir cet homme chez lui ?
Bien sûr. Allons-y avec Ko Hpo Thaike.
Et il se leva aussitôt. Nu Nu l’imita, mais sans enthousiasme. Elle avait honte de la misère et de la saleté dans lesquels vivaient les villageois et que Yumi ne manquerait pas de remarquer.

Ils suivirent un chemin étroit et poussiéreux qui zigzaguait entre les paillotes. Yumi, feignant de ne pas être affectée par la répugnante odeur de lisier, marchait aussi vite que possible. Les femmes quittaient leur masure pour les voir passer, leurs bambins dans les bras. Une cabane et une étable attenante fermaient le chemin. Ko Hpo Thaike pénétra le premier dans l’enclos.
À l’entrée de la cabane, il y avait une natte aux bords déchirés ainsi qu’une petite table avec une théière en terre cuite. Ko Hpo Thaike cria : « Aba {15} ? » On entendit une toux caverneuse et un vieillard décharné sortit. Il avait la peau jaune comme du safran. Ses mains et ses pieds étaient tout enflés. Il avait un aspect vraiment repoussant. Ko Hpo Thaike s’avança, les autres restant en retrait. Protégeant ses yeux d’une main, le vieil homme regarda dans leur direction.
C’est vous, Ko Hpo Taike ? Qui sont tous ces gens ?
Il y a trop de lumière, Aba ? Où sont vos petits-enfants ?
Nga Meh et les autres sont partis garder les vaches. J’ai pu me lever aujourd’hui, car mes mains et mes pieds sont un peu moins enflés. Mais qui sont tous ces gens, Sayagyi ?
U San Aye abrita de nouveau ses yeux pour mieux voir.
Ces gens viennent de Rangoon. Ils désirent vous poser quelques questions.
Ah bon ?
Cramponné à un bambou qui soutenait la cabane, le vieil homme entreprit de s’asseoir, aidé par Ko Hpo Thaike. À travers ses yeux mi-clos, il dévisagea avec étonnement tous ces intrus qui venaient d’envahir son domaine. En s’asseyant sur la natte, Yumi entendit des craquements. Elle craignit que le plancher de bambous ne s’effondrât.
Pourquoi veulent-ils tous me voir ?
Pour savoir si vous avez connu le chef de ce village du temps de l’occupation japonaise.
U Hpo Thaike se tourna vers U Thaung, mais ce fut Yumi qui parla la première.
J’ignore comment s’appelait le chef du village, mais moi je connais le nom de sa fille…
U San Aye fixa Yumi et fronça les sourcils, forçant sa vue pour mieux la voir.
À l’époque, c’était U Hsaing qui dirigeait le village… Qu’est-ce que vous voulez savoir de plus ?
Cette dame voudrait rencontrer sa fille, car elle a épousé un Japonais pendant la guerre. Celui-ci lui a demandé de retrouver sa trace ici.
Attendez ! Vous voulez parler de Htwe Htwe. De Htwe Htwe… la fille de U Hsaing ?… U Hsaing… Le chef du village ? C’est ça ?
U San Aye prononçait les mots avec lenteur, en les détachant au fur et à mesure qu’il se rappelait le passé. L’important, c’était qu’il avait mentionné le nom de Ma Htwe Htwe. Avant eux ! Yumi, tout excitée, s’exclama :
Ma Htwe Htwe ? Oui, c’est bien elle !
Voyant le visage radieux de Yumi, Nu Nu partagea sa joie, se félicitant d’avoir pu l’aider.
Où sont U Hsaing et sa fille maintenant ? demanda U Thaung avec impatience. Toujours à Payalay ?
Le vieil homme, les lèvres tremblantes, dévisageait Yumi.
Cette fille-là est japonaise ?
Oui. Alors, répondez-moi !
U Hsaing et sa femme sont morts.
Et Ma Htwe Htwe ?
Le cœur de Yumi se mit à battre très fort. Elle retint son souffle.
Elle est morte aussi. Alors que la guerre était presque terminée, elle voulut retourner à son hôpital à Pégou. Ensuite, elle a été tuée dans un bombardement, en se rendant à Rangoon. Elle était seule…
Bouleversée, Yumi l’interrompit.
Sans son enfant ? Elle avait un fils, n’est-ce pas ? L’avait-elle laissé à Payalay ? Où est-il maintenant ? Encore ici ? Dites-moi, est-ce que je peux le voir ?
Le vieil homme ne comprenant plus rien, U Thaung lui répéta les questions.
Non, l’enfant n’est pas resté à Payalay. En se retirant du village où ils tenaient garnison, les Japonais l’ont rasé. Le chef du village s’est réfugié à Gadoke, en emmenant le petit avec lui. Ensuite, c’est son beau-frère, Htun Maung, qui s’en est occupé. Ne pouvant l’élever, il l’a confié au monastère de Kyaikzagaw.
Y est-il toujours ? Comment s’appelle-t-il ?
Je n’en sais rien. Ici, on lui avait donné le sobriquet de « Jap » à cause de son père. Il n’avait pas de nom birman…
Tout le passé envahissait l’esprit du vieil homme. Il fit une pause, puis reprit d’une traite :
U Hsaing était le chef ici, mais il résidait à Pégou ; il y avait une maison. Htwe Htwe fréquenta une école anglaise, puis fut élève infirmière à l’hôpital de Pégou. C’est là qu’elle fit la connaissance du père de Jap. Tous deux retournèrent à Payalay pour s’y marier. Si ma mémoire est bonne, ils ont offert du café à tout le monde, mais il n’y avait pas de sucre ! À la retraite des Japonais, Htwe Htwe s’est réfugiée avec le bébé qui avait deux mois dans la maison de son père à Pégou.

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