Un homme jetable
39 pages
Français

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Un homme jetable , livre ebook

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Description

On dit que chaque matin, quand ils vont à la centrale, ils risquent leur vie.
On dit que les normes de sécurité ne sont pas toujours respectées, que pour mieux les exploiter, on ne leur offre que des CDD.
On dit aussi que ce sont des « hommes jetables », mais Jules se moque de tout ce qu’on peut bien dire. Il est trop content d’avoir quitté le foyer familial, maintenant qu’il fait le tour de France des centrales, il gagne sa vie, il est libre. Et puis, il a vingt ans, il n’a pas peur de mourir.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 janvier 2012
Nombre de lectures 68
EAN13 9782363150592
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,002€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Un homme jetable
Aude Walker
ISBN 978-2-36315-224-4

Janvier 2012
Storylab Editions
30 rue Lamarck, 75018 Paris
www.storylab.fr
Les ditions StoryLab proposent des fictions et des documents d'actualit lire en moins d'une heure sur smartphones, tablettes et liseuses. Des formats courts et in dits pour un nouveau plaisir de lire.
Table des mati res

Opérationnel et passif
À chaud / CNPE Tricastin 3
La boniche / CNPE Tricastin 3
Une vie au camping / CNPE du Blayais 1
Nuclosaure / CNPE Nogent 2
Jumper / CNPE Gravelines 4
Le couvercle / CNPE Flamanville 2
La reine de l’embrouille / CNPE Chinon 3
Baiser utile / CNPE Civaux
Le boyau/ CNPE Saint-Laurent 1
La révolte / CNPE Tricastin, Civaux, Nogent, Gravelines, Chinon…
Glossaire
Bibliographie et Filmographie
Biographie
Dans la m me collection
Opérationnel et passif
Pendant deux ans, j’ai été un secret. Comme près de trente mille ouvriers français qui travaillent dans les centrales nucléaires, j’ai été une donnée indéchiffrable planquée derrière des barbelés. J’ai vécu branché à des dosimètres, des appareils qui mesurent la dose radioactive reçue par un individu exposé à un rayonnement ionisant. Portés au poignet, à l’annulaire comme une alliance morbide, ou à la poitrine, ces appareils calculent le mal en permanence et le potentiel de mort dont on est porteur. Pratique, mais super-déprimant. Déprimant, mais super-addictif. Je ne sais pas pour les autres, moi en tout cas, je suis pendu à ça pour toujours. À courir comme un damné après le cri de ces deux salopes de sirènes. Ça fait pourtant des mois que j’ai arrêté.
Depuis, lorsque les choses déraillent un peu, le geste rapplique. Ma main remonte jusqu’à ma poitrine ou vers mon poignet et cherche mes dosimètres. L’opérationnel et le passif. Que je porte un T-shirt ou ma simple peau au bord d’une piscine, le hurlement des sirènes retentit et ma main galope vers une poche invisible en quête de ces putains de chiffres. Je veux voir si la bête a craché toute sa bile assassine, si elle a croqué un morceau de plus dans la barbaque à doses que je suis. Je sais que ce geste sera là pour toujours. J’ai juré de ne plus jamais foutre un pied dans une centrale nucléaire mais, toute ma vie, je garderai ce geste-là.
Quand le téléphone a sonné à l’aube, je ne dormais pas. Assis dans un fauteuil, je le veillais à distance. Je n’ai pas répondu tout de suite et j’ai laissé ma main grimper vers ma poitrine. Le dosimètre invisible sonnait et clignotait tant qu’il pouvait. Situation d’urgence. Trois pales noires d’hélicoptère sur fond jaune. J’ai décroché. la voix de Jeanne n’était qu’un souffle. Elle ne disait rien d’autre que la fin de son père.
« Jules, ça y est, Fernand est parti. »
Ma main a serré la poche vide de mon polo. J’étais heureux d’être passé la veille à l’hôpital. J’étais heureux d’avoir vu le personnel médical s’affairer pour lui donner de l’oxygène, lui laver le cul, lui replacer sa sonde. Fernand était soigné gratuitement. On avait gagné. De son lit bien bordé, il m’avait souri, m’avait traité de petit con pour la cent millième fois peut-être.
Il a bien raison Fernand, quand on se rencontre, je suis un sacré petit con. Pas que ça se soit particulièrement arrangé depuis, mais à ce moment-là, j’avais atteint un putain de niveau. Au mois de juillet de cette année-là, je me mets à chercher du boulot pour trois raisons précises : me faire pardonner ma note minable au bac que je viens de rater pour la deuxième fois, gagner l’argent qui manque à la maison afin d’éviter à ma sœur la prostitution déguisée que pratique sa mère en rabattant des milliardaires monégasques et, surtout, surtout : me tirer du domicile pour éviter d’assassiner ladite pute de mère. Donc, quand au Pôle Emploi de Nice, une fille au brushing flottant me met sur la piste d’une mission d’intérim dans le nucléaire, c’est comme si elle m’ouvrait les portes du dernier niveau de « The legend of Zelda », ce putain de jeu jamais terminé devant lequel je passe la majeure partie de mes journées. Dès qu’elle prononce les mots « déplacements », « intérim », « centrales », « kilomètres », je dis oui. Tout a l’air loin, à durée déterminée et instable. Parfaitement adapté. Après, il y a d’autres mots magiques : « pilote », « décontamineur », « scaphandrier », « jumper ». Ça ressemble à une réunion de super-héros dans la vraie vie. Même quand la mal brushée me propose une mission d’ agent de servitude , je continue à dire oui. En oubliant un peu vite que dans « servitude » il y a « servir » et qu’il va donc falloir faire des trucs limites, comme le ménage, et qu’en général, je déteste être au service de qui que ce soit. Mais je signe pour une formation de quinze jours : cinq jours de théorie, dix de pratique sur un chantier-école. La dame dit, les yeux clipés à son écran comme si c’était un aquarium de restaurant chinois :
« Ça peut être plus court. En ce moment, ils ont besoin de jeunes en zone contrôlée pour les arrêts de tranche. »
J’ai failli manger ses cheveux tant cette phrase m’a plu.

C’est bien la première fois que j’aime l’école. Je ne tente même pas de foutre la merde ou de péter le nez de qui que ce soit. Je suis concentré à temps plein. Tout est simple, rapide. Je pige toutes ces histoires de tuyauterie, de turbine, de circulation d’eau, de haute et basse pression. Je me mets à voir le monde comme un vaste circuit. À partir de là, tout est vase communicant. Je me découvre doté d’une mémoire en béton armé. Dans mon cerveau, le schéma de la centrale se monte chaque jour comme un Lego définitif et passionnant. Le BAN, le plancher turbine, les Groupes Turbo Alternateurs, le Condenseur, la boîte à eau, la cuve du réacteur… Je vais vivre dans une cité secrète. Et dans ce petit cinéma intérieur qui s’organise, la costumière est très forte. J’adore la tenue Mururoa, leur truc de sumo-cosmonaute. Les gants, les chaussons, les bottes, le heaume, le tuyau qui en sort, l’air à y intégrer sans perdre une seconde. C’est beau, ça nous fait une dégaine de sauveur de l’humanité et en plus, ça fait marrer tout le monde.
Je n’irais pas jusqu’à dire que je me fais des potes à la vie à la mort, mais l’ambiance est bonne. En tout, on est six : un mec de dix-neuf ans qui se présente comme étant « en échec scolaire », un mécanicien d’une trentaine d’années qui a envie de bosser sur de nouvelles machines, un cuistot à peine plus vieux que moi qui veut faire ce métier parce qu’on y voyage, un jeune prof de chimie au chômage, une grosse fille agent d’entretien en milieu hospitalier qui veut travailler dans une centrale comme son mari chaudronnier et moi qui ne sais pas trop comment me présenter. On déconne pas mal. Michaël, le mécanicien, est vraiment marrant. Mais parfois, un truc lourd s’abat sur la troupe. Lorsqu’on reçoit quelques bases d’enseignement de radioprotection, la petite meute se la ferme. Même si on apprend dans un monde en carton, le risque rôde déjà. Encore ludique, mais bien présent. Cela va très vite, je ne retiens pas grand-chose. Si, juste un truc. Pour les travailleurs nucléaires, le seuil maximal recommandé par l’Agence Internationale de l’Énergie Atomique est de vingt millisieverts par an. Je ne sais pas bien à quoi ça correspond, sinon que pour le reste de la population, il est fixé à un seul millisievert et qu’en cas de dépassement, les travailleurs ont trois pour cent de risques supplémentaires de développer des cancers des poumons, de l’appareil digestif et de la thyroïde entre trente et quarante ans. Pour le reste, je ne suis pas bien brillant. On peut même dire définitivement nul en chimie. Excepté le bordel sur la fission et la fusion que j’ai appris par cœur sans le comprendre. Simplement parce que ça me donne la sensation que je vais plonger dans les entrailles de la Terre pour en tirer un cœur battant qui fera vivre les hommes éternellement. Chaque soir, après avoir lu une histoire à ma sœur, je lui chuchote ces deux phrases : « La fission des éléments chimiques les plus lourds comme l’uranium 235 engendre des éléments plus légers en dégageant de l’énergie. La fusion des éléments les plus légers comme le deutérium et le tritium, deux noyaux isotopes de l’hydrogène, engendrent l’hélium qui dégage beaucoup d’énergie ». Elle rigole aussi fort que si je lui chatouillais le dessous des pieds, sa terre sensible.
À chaud / CNPE Tricastin 3
À l’agence, ils ont dit : « Il faut partir de nuit. » Bon point. Je préfère. C’est le moment où le monde se prête à mon jeu de petit con. Tout devient invisible et dangereux. Je peux rouler à fond et sentir monter le souffle chaud dans ma poitrine, ce truc qui me fait penser à la liberté. En plus, l’obscurité m’empêche de bien voir dans le rétroviseur. Ce jour-là, ça m’épargne la gueule de roumaine morveuse que doit s’être arrangée ma mère pour l’occasion. Quand je lui ai dit que j’avais trouvé ce boulot, elle s’est sentie obligée de pleurer. J’aimerais savoir dans quelle zone audiovisuelle elle les a attrapées, ces larmes en toc. Dans quelle série à deux boules, dans quel débat politique, dans quelle bouse crachée par sa boîte magique qu’elle regarde neuf heures par jour ? En tout cas, c’était bien ficelé. J’ai eu droit à toute la samba sur le sujet. C’est dangereux, on sait rien, qu’est-ce que t’es allé encore chercher, faut toujours que tu me causes des ennuis, ça t’amuse de faire peur à ta mère ? J’ai peur moi aussi, c’est bien pour ça que j’y vais. Loin, très loin de ton enfer climatisé mendié avec ton cul à des joueurs de golf immondes. Je veux plus te voir, maman. Mais je t’enverrai de l’argent chaque mois. Pour Line. Pour elle, pas pour toi. Je reviendrai vérifier.
Je trace très vite en direction de Grasse. Je dois être à 2h30 devant le casino pour récupérer mon binôme. On ne m’a rien dit de lui, excepté son attachement inébranlable à la ponctualité. Ça tombe bien, j’ai tous les défauts du mec instable, mais pas celui-ci. Je suis toujours à l’heure. Je suis super-content d’arriver avant le vieux. Mon côté petit con. Grasse fait partie des rares villes françaises capables de garder la même allure glauque de parking de jour comme de nuit, en hiver comme en été. Mais lorsque je freine devant le casino qui ressemble à un hôtel démoli par une guerre d’un autre temps, il surgit de je ne sais quelle trappe invisible. Grand, maigre, le visage charnu, vieux et l’air incompréhensible. Pas vraiment la tête de mes super-héros du nucléaire. Plutôt une tête de maraîcher pas très à cheval sur les normes d’hygiène. Il a une telle manière de s’effacer de la réalité que je le vois tout juste entrer dans la Honda, je l’entends à peine me dire : « Bonjour, moi c’est Fernand. » Il ne me regarde pas, ce qui me permet de découvrir son nez en forme de chapeau en papier :
« Faut y aller. Il nous faut trois heures pour arriver à Tricastin.
— C’est où, Tricastin ?
— Putain, il a fallu qu’on me colle un vrai bleu…Tricastin, c’est dans la Drôme, Pierrelatte, Saint-Paul-Trois-Châteaux, tout ça…
— C’est pas loin de Grignan, non ? Je le fais en deux heures et demie, ça, M’sieur », je lui réponds, en prenant soin d’accentuer mon élocution de lascar sudiste qui n’a pas peur de grand-chose et surtout pas d’un vieil ouvrier caractériel. Parce que ce n’est pas une liqueur ce type-là. Et quand il me regarde droit dans les yeux avant que je démarre pour me dire de lui donner du Fernand plutôt que du Monsieur et qu’il sait que Tricastin, c’est à trois heures de Grasse, ça fait trente ans qu’il fait le trajet, je dois avouer que je n’ai pas vraiment envie de lui faire un gros câlin. Moi qui avais imaginé mon binôme comme un ogre jovial, me voilà à la colle avec un fantôme acariâtre aux cheveux jaunes. Qui sent le linge mal séché, en plus. Et puis, la Drôme, merde ! Moi qui rêvais d’un grand départ, d’un plongeon dans le Nord, il a fallu que ma première mission soit dans le Sud, près de chez moi.

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