Une balle dans le canon
142 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Une balle dans le canon

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
142 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

D'inspiration autobiographique, le livre parle de l'âge difficile, du passage effectif de l'adolescence à la maturité, ce qui arrive beaucoup plus tard que l'émergence de la condition de mineur et le passage du bac. Après diverses épreuves initiatiques - vues comme telles - le héros semble assumer progressivement le jeu de société qui consiste à vivre-suivre parmi ses semblables.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2011
Nombre de lectures 50
EAN13 9782296805187
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0076€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Une balle
dans le canon
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www. librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54560-1
EAN : 9782296545601

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Tiberiu Anna Rusu


Une balle
dans le canon

Prose


L’Harmattan
UN
1.0.
Après plus de vingt-quatre heures de captivité dans les chaussures étriquées, les plantes des pieds se posent voluptueusement dans l’herbe, goûtent la fraîcheur de la rosée, se tiennent un temps immobiles, ensuite, très lentement, commencent à esquisser des pas sans perdre le contact de l’herbe, la caressant et s’en faisant caresser.
Avant de toucher le quai, elles s’arrêtent.
Le frisson est monté dans les globes des yeux épuisés par la veille de la semaine de concours, par la fumée du train omnibus archibondé, par l’effort de les garder ouverts. Le front se déride et les paupières descendent, soulagées ; la peau des épaules accuse la présence d’un soleil encore timide pendant que, soudain, stridente, la sirène de la fabrique de meubles se met à marquer sept heures du matin.
J’ouvre les yeux et je regarde la rive : déserte ; dans l’herbe verte, trop verte pour mes yeux fatigués, la valise jaune, lourde de livres et de cahiers. Pourquoi l’avoir trimballée jusqu’ici ?
Je tourne mon regard vers l’eau - personne ; les pêcheurs sont installés plus haut, la pêche est interdite ici, à trente mètres en amont du barrage ; comme la nage d’ailleurs.
J’ai la chair de poule, envie d’éternuer, un pas - je suis sur le béton du quai. Les plantes humides s’y collent avec reconnaissance, en absorbant la chaleur estompée du soleil d’hier et en l’acheminant vers le haut, vers la fraîcheur du corps. Puis, lorsque la superficie couverte s’est refroidie, elles glissent à côté, vers une nouvelle dose de chaleur - chaleur de jours passés - en laissant des traces d’un début de pied plat.
Dans les oreilles pénètre le bruit du barrage, se superpose un temps à celui, rémanent, des roues du train, pour s’imposer ensuite avec une intensité réduite, familier - fond sonore discret pour odeur de rivière et d’herbe, pour cinq peupliers immobiles sur la rive opposée. Pour une larme découverte dans des cils résignés.
Beaucoup d’air dans la poitrine et je m’assois. J’allonge mes jambes sur les dalles du talus, prends appui sur les paumes : la superficie de chaleur a augmenté. En bas, devant moi - l’eau, pas tout à fait limpide : il aurait plu à la montagne.
Cette fois-ci j’ai été à seize centièmes du dernier admis. Seize.

Je me lève. Dans l’eau, sur l’ombre droite, compacte du quai - mon ombre. J’ai un mètre soixante-dix-neuf et dans les soixante-dix kilos. Je lève les bras, les plie, m’étire. Mes articulations engourdies par le voyage craquent.
Maintenant !
Je m’arc-boute et je plie les genoux en m’aidant des bras portés à l’arrière : mon plongeon doit être long afin de dépasser le seuil en béton qui s’aperçoit à quelques centimètres sous l’eau. J’inspire profondément et me détends, m’éjectant dans un saut que je voudrais faire durer aussi longtemps que possible.
Les doigts tendus percent la surface lisse de l’eau qui me monte, froide, jusqu’à la tête ; les bras pénètrent dans des couches plus profondes, stagnantes, plus chaudes : je ferme les yeux et je me mets à éliminer l’air des poumons pendant que je glisse dans un corps à corps total avec la rivière ; je la pénètre et elle me pénètre, elle m’attire et me repousse vers la couche supérieure, fraîche.
J’ai fini d’expirer, mais je fais retarder le moment de la sortie jusqu’à ce que, arrêté, je sente sur les épaules la fraîcheur sèche de l’air. A partir de là, par un mouvement des bras vers le bas, je commence ma course vers l’autre rive, en papillon, de plus en plus vite, en faisant sortir tout le buste au temps des bras, et en courbant brusquement les épaules ; les jambes ondoient, les pieds battent l’eau ; je respire bruyamment, je ne sens pas la fatigue ; encore plus vite, me voilà à moitié de la course : j’ai recouvré mon rythme.
Dans deux trois heures ce sera la foule, le bruit du barrage - englouti par le brouhaha des transistors, magnétophones, guitares, cris ; il n’y aura plus moyen de nager à cause des canots.

A l’oral j’ai donné plein de variantes pour L’expression de la concession à partir de « Roland - blesser - grave - sonner - cor. »
Bien qu’il fût / bien que, quoique / grièvement blessé, Roland sonna son cor.
Malgré sa grave blessure…
Quelque grave que fût sa blessure…
Il était grièvement blessé, et pourtant…
Grièvement blessé, Roland sonna quand même…
« Oui, ça y est, c’est pas mal », a dit l’examinatrice en jetant un œil sur ma fiche pour voir les notes des épreuves écrites. Après quelques mots chuchotés à l’oreille de son collègue moustachu et morose, elle m’a lancé : « Vous avez un petit accent, comment dirais-je, exotique… », en calligraphiant un 8 (huit) / 10 (dix).
J’aurais eu un neuf ou si ma moyenne du bac avait été plus haute d’un cran. Ou si…
Petit accent : elle, bonne Moldave de souche, avait reconnu en moi le bâtard transylvain qui parle un roumain perverti par les langues des « nationalités cohabitantes » {1} : la nasalisation, le o ouvert, les ö , ü - absents en roumain moldo-vlaque.

Halte ! Mes doigts ont atteint la vase, il est temps de continuer à pied la course vers la berge sablonneuse. Je me redresse, la vase m’arrive au-dessus des chevilles, l’eau au niveau des cuisses, je lève un genou pour faire le premier pas. Tout mon corps est concentré afin que les pas soient aussi longs que possible, malgré les deux résistances que ressent chacune de mes fibres – au décollement de la vase et lors de l’avance de la jambe dans l’eau.
Encore un, deux, trois, quatre, cinq, hop là, la berge, un bond, à bout de souffle, le lit de sable, je m’abandonne, je m’écroule, je halète. Je ferme les yeux, je halète, je ruisselle. Epuisé je suis.
J’avais quatre ou cinq ans lorsque, accompagnés par ma tante de Reghin, nous nous engageâmes, moi et mes deux cousins, à passer la rivière dans un endroit où, deux jours auparavant, sa profondeur ne dépassait pas le niveau de mes genoux. Mais cette fois-ci, une brusque crue faisait que, vers le milieu du cours, l’eau nous touche le haut de la poitrine à nous, les enfants, et ma tante décida qu’il valait mieux y renoncer.
Nous fîmes volte face et, nous tenant par les mains, nous commençâmes à avancer en direction de la rive que nous venions de quitter mais, sur les galets glissants et à cause du courant qui paraissait plus fort qu’à l’aller, deux d’entre nous tombèrent en entraînant les autres aussi dans leur chute.
Nous ignorions que nous nous trouvions tout près d’un large trou dû aux excavations de gravier. Soudain, nous perdîmes pied et nous nous trouvâmes dans l’eau profonde mais beaucoup moins rapide ; avec un peu de sang froid nous aurions pu, par quelques mouvements, atteindre la berge - surtout que nous avions déjà pris des leçons de natation en piscine.
Cependant, la surprise, la peur annulaient toute initiative ; nous nous abandonnâmes à l’eau, nous nous laissâmes emporter en attendant quelque aide du dehors, une aide qui ne pouvait venir, en aucun cas, de la part de la grand-mère asthmatique laquelle, sous un saule pleureur, nous regardait horrifiée et poussait des cris rauques.
Un homme qui faisait son foin dans le verger voisin, alerté par les au secours de ma grand-mère et de ma tante, arriva en courant, plongea tout habillé et nous sauva tous - grappe autour de la tante.
Moi, j’étais en train de penser au sort de mon cadeau d’anniversaire : le pistolet à bouchons tellement convoité…
Depuis lors, bras salvateur s’est à chaque fois identifié pour moi à des muscles tendus sous la chemise à carreaux, mouillée, collée à la peau, déchirée à l’épaule et sentant la sueur.
Le lendemain je rencontrai notre sauveur, mon sauveur, et j’éprouvai un sentiment de gêne profonde dès que je l’eus reconnu ; je fus sur le point de rebrousser chemin, j’étais seul sur la route de campagne, il n’y avait que lui devant moi s’approchant d’un pas chancelant, les mains dans les poches, en sifflotant. Impossible de faire semblant que… : c’était un hameau qui venait d’être rattaché à la ville. Parvenu à sa hauteur je dis « Bonjour … ».
Il avait la même chemise, grossièrement raccommodée à l’épaule. Il s’arrêta, me regarda, je m’arrêtai à mon tour.
« Tiens, c’est toi… Alors, écoute, poussin : dans l’eau, comme dans la vie, faut remuer les bras, les jambes… Faut bouger, quoi ! »

Depuis, je n’ai pas cessé de remuer mes bras, mes jambes, je n’ai pas cessé de bouger - de peur - je me suis opposé au courant, j’ai même essayé de nager contre lui ; j’y suis parvenu un certain temps, comme il m’arrive (m’arrivait !) lorsque je fais (faisais) des choses pour la première fois : ensuite la fatigue m’a envahi - ou peut-être le courant est devenu de plus en plus fort - si bien que je me suis vu, tout en nageant contre lui, rester sur place - quand même à la surface et en mouvement.
Je me suis maintenu dans cette position un certain temps après quoi la terre ferme m’a rappelé ; j’ai coupé le fil de l’eau et j’ai regagné la rive, bien en aval du point où j’avais nagé.
La berge était escarpée, j’y ai grimpé en égratignant mes doigts et mes genoux ; je me suis assis pour reprendre haleine, mais le remous ne cessait de m’attirer.
Je suis remonté à pied, j’ai soigneusement choisi l’endroit et j’ai plongé à nouveau ; l’eau m’a emporté vers le lieu où je venais de nager ; j’ai repris les mouvements par lesquels je ne faisais qu’aider l’eau à passer par-dessous, par-dessus. Sans avancer d’un pouce.

Je suis de nouveau sur la rive, le soleil, anémique pour l’instant, embrasse mon visage, je le perçois dans les yeux, je le vois par la fente mince des paupières légèrement entrouvertes comme à travers du verre fumé ; couché sur le dos, je hume l’odeur de la vase froide en train de sécher sur mes pieds.
Mes deux cousins aussi ont eu leurs concours..
Tante nous demanda, lors du dîner en famille qui suivit notre aventure, lequel d’entre nous l’avait tirée par les cheveux. C’était moi. Ma main gauche était crispée sur son épaule pendant que de la droite je la tirais vers le haut. J’ignore si les deux efforts contraires s’annulaient. Cependant, je me demande si ces gestes contradictoires ne constituent pas justement la formule de mon existence tout entière.
Depuis, j’ai sauvé moi aussi des gens de la noyade - dans la rivière et à la piscine ; j’ai « payé ma dette » : pendant des années je m’étais senti redevable envers cet homme dont je n’ai jamais connu le nom, et j’éprouvais une honte, une humiliation terrible à chaque fois que je me souvenais d’avoir dû être repêché de la rivière pendant que j’enfonçais d’une main ma bonne tante, tout en essayant de la retirer de l’autre…

Le sauvetage est tout un savoir, sinon tu risques d’y laisser ta peau en même temps que ton « client », ou bien de te noyer en le sauvant.
Et ce qui est ensuite le plus pénible c’est le moment du premier face-à-face d’après l’événement, avec l’autre. Ce sont les grandes leçons de la rivière.


J’étais dans ma dernière année de collège. Un peu plus haut, à quelque trois cents mètres d’ici.
Je séchais avec quatre camarades, deux garçons et deux filles - cela m’arrivait pour la première fois depuis que j’allais à l’école, moi toujours deuxième prix avant le lycée. L’eau était froide. Les deux garçons se sont déshabillés, je n’avais pas mon slip de bain.
Assis à côté des filles, je regardais le spectacle, frustré.
Le premier entra dans la rivière en courant et en lançant des cris de guerre sioux ; il fit un saut, pareil à celui des poissons, à fleur d’eau, et se mit à nager vers le barrage.
L’autre avançait d’un pas prudent, en grelottant ; enfin, après quelques génuflexions, nous le vîmes avancer en direction de l’île, il est vrai, en faisant des mouvements assez gauches.
Je me levai et je tournai le dos à la rivière pour suivre des yeux un avion qui faisait monter un planeur. Ce n’était pas l’absence du maillot de bain qui m’avait empêché de me baigner. Octav, le bon nageur, avait prévenu les filles qu’il allait se mettre à poil pour ménager sa culotte. Moi, je craignais que ma mère ne découvre mon escapade : on était fin avril, il ne faisait pas assez chaud pour pouvoir espérer qu’en rentrant j’aurais les cheveux secs. Et encore. Elle aurait pu sentir, en me faisant la bise, l’odeur de ma peau.
Pour ce qui est des filles, je n’étais devant elles qu’une nouille…
« Regardez, regardez ! » entendis-je s’écrier Roza.
Je tournai sur mes talons et je dirigeai mon regard dans la direction de son doigt. On ne voyait qu’une main frappant mollement l’eau et, par deux fois, la tête émergeant à demi.
Je me déchaussai, déboutonnai mon pantalon.
« Laisse ça ! », lança Roza, je fis un pas, le pantalon glissa, je tombai, m’arrachai, me relevai, plongeai, piquai un sprint sauvage, j’avais mille kilomètres à parcourir, j’arrivai à celui qui se noyait, le saisis par les cheveux et le tirai à la surface.
Il happa l’air, mais en même temps il s’agrippa à moi et me poussa vers le fond. On était tous les deux sous l’eau, lui, cramponné à moi, moi, m’efforçant à me détacher de lui, j’avais bu une bonne tasse, il était plus fort que moi, me dominait, je sentais que je ne sortirais plus jamais à l’air.
A cette époque-là, je voulais vivre.
Je me débattis, lui donnai un coup de genou au bas-ventre et soudain, son étreinte céda. Je glissai entre ses bras en poussant des deux mains son menton ensuite de quoi, par un effort que je croyais ultime, je fis surface.
Au contact de l’air je me mis à tousser et à cracher, les forces me quittaient, j’avais oublié tout et tous.
J’entendis, comme dans un rêve, une voix venant du côté de la berge : « Sors-le, sors-le… Il est là,…là. » Je ne voyais plus personne dans l’eau.
Tout à coup, je me rappelai tout ce que j’avais entendu au sujet du sauvetage de la noyade. Je remplis d’air mes poumons, replongeai et l’aperçus d’emblée dans l’eau légèrement trouble pas loin de moi ; il se contorsionnait sans vigueur.
Je refis surface, m’approchai de l’endroit où il devait se trouver, replongeai encore, le contournai afin d’éviter ses bras, le saisis toujours par les cheveux très longs et le fis monter à la surface.
Cris de joie sur la berge.
En l’empoignant aux aisselles, je commençai à nager vers les filles. J’avançais péniblement à chacun des mouvements des jambes. Je tentai la variante où le noyé est soutenu d’un seul bras, mais ça ne marchait pas. Tout s’embrouillait devant mes yeux.
« Tiens-le ! », entendis-je tout près de moi.
Je tournai la tête : un canot s’approchait. J’essayai d’avancer encore - impossible. Engourdi, je me sentais chavirer…
Il faut que je remue les jambes, remuer les jambes, encore ; le canot nous rejoint, un homme et une femme, lui, il se penche, saisit le noyé par les épaules et crie à sa compagne : « Allez, tire ! ». Elle commence à ramer vers la rive, lui, il remorque le noyé qui ne bouge plus.
Je suis seul dans l’eau. Oublié.
Comment je suis arrivé à la berge ? Je retiens une nouvelle voix « T’as pied ! », ensuite, assis sur l’herbe, ruisselant. Etendu, les yeux fermés.
Quant je les eus rouverts, je vis l’homme au canot penché sur moi ; il me gifla, ce qui me fit un drôle d’effet, mais il souriait.
« Ça va ? »
Je fis oui de la tête, j’étais muet, crevé.
Il me mit debout, mes jambes tremblaient, je me rassis, il ordonna qu’on me ramène les fringues, m’enleva la culotte dont le tissu ne cachait plus rien, me fit enfiler le pantalon, boutonna la braguette, enleva mes chaussettes (il y avait un trou percé par le pouce droit), me fit chausser, enleva ma chemise, l’essora ainsi que les chaussettes, les étendit sur l’herbe.
La femme s’approcha avec une serviette de bain dont elle me couvrit le dos et me tendit une bouteille.
« Bois ! ». Je ne pouvais pas la tenir, la femme porta le goulot à mes lèvres. C’était fort : j’étouffai et toussai.
Du monde s’était rassemblé, les filles racontaient en faisant des signes dans ma direction.
« Où est-il ? » Je ne le voyais pas, j’étais curieux de ce qu’il était devenu, mon camarade.
« Ils l’ont emmené en voiture. Lui (l’homme à la gifle) l’a fait dégueuler, lui a massé la poitrine et, après trois claques, l’a réveillé », me dit, d’une voix rauque, Roza, les yeux étincelants.
L’homme, on voyait bien qu’il était content de lui, de tout ce qui se passait autour, prit ma main tremblante, la serra et me dit : « Bravo jeunot, tu viens de faire le geste le plus beau de ta vie… ! »
J’ai appris par la suite qu’il était prof de géo dans un lycée de la Basse-Ville, où il animait en outre un cercle de secourisme.
Le geste le plus beau ?
La semaine d’après (c’était un samedi, oui, on travaillait les samedis), le camarade, le sauvé - qui était dans une classe parallèle - me trouva dans la cour de l’école à la grande récré, me dit « Eueh… je te remercie… Voilà… » et s’en fut.
Je m’étais imaginé que l’histoire resserrerait nos rapports. Cela n’arriva pas : il évitait manifestement de me rencontrer, ne prenait plus part aux matches quotidiens de foot tennis ; quant à la rivière, je ne l’y vis plus.
Je me cassais la tête pour trouver une explication : n’ai-je pas commis des fois quelque maladresse ?… Je finis par l’éviter à mon tour, comme ça, pour lui donner le change…
S’il arrivait que la rencontre soit inévitable, « Salut » - « Salut », c’était tout. On n’avait plus rien à se dire.
Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai compris les règles de ce jeu compliqué ; si je les ai comprises. Mais de là à les appliquer au bon moment…
L’épisode a vite fait le tour de l’école ; tous me regardaient avec sympathie. J’en étais fier. Dans la rue, je guettais sur le visage des gens un signe montrant qu’ils m’ont reconnu, moi, le héros. A l’école, j’étais promu au rang des grands, on venait me demander des détails, des conseils… Mais j’avais perdu un copain…
Et puis, personne ne savait - à l’exception peut-être du prof de géo - que, sans ce canot, sans ces voix venant de la berge, nous nous serions probablement noyés tous les deux.
Ç’aurait été beaucoup plus simple.
1.1
QUELLE HEURE EST-IL ?
De l’autre côté j’aperçois quelques silhouettes en train de se déshabiller, des têtes à fleur d’eau ; un chien court en sautillant.

J’ai vu une seule fois un cadavre de noyé dans la rivière. Il flottait, emporté par un contre-courant lent qui côtoie l’île. Élève de professionnelle, il s’était noyé quatre jours auparavant, sa famille avait payé des pêcheurs pour le trouver ; avec leurs gaffes, ils étaient beaucoup plus en aval, en ignorant apparemment l’existence du contre-courant.
Il flottait en position verticale, on voyait ses épaules sur lesquelles s’étaient déposées des raies de vase et une étiquette d’allumettes, telle une épaulette. Il flottait la tête penchée, comme un pendu. Je voyais d’en haut, debout dans la barque, ce dernier acquiescement. Il avait des cheveux longs, ondoyant en mèches comme une méduse.
« Voyons voir sa bouille ! »
Je voulais faire comprendre par là que moi, copain d’Attila - dont le père était l’homme de ménage des salles de dissection à la fac - j’en avais vu d’autres…
Mais Octav, maintenant en troisième de Médecine Générale qui a donc dû passer entre temps des dizaines d’heures dans l’odeur écœurante de formol, le bistouri à la main, m’a arraché la rame avec laquelle je voulais faire tourner le noyé.
Les deux autres, Miké le boxeur et Radou le pongiste, s’en foutaient éperdument de tous les noyés de la planète, de tous les Attila chipant les clés de leurs paternels bourrés à l’alcool de pharmacie à peine coupé et me faisant caresser, les yeux bandés, le cadavre de la vieille mendiante…
Bien calés à l’arrière, ils s’adonnaient à un petit poker américain arrosé de bières de réfection : on avait fêté, la veille, les résultats du bac. Eux aussi sont étudiants, en fac d’ingénieurs, reçus du premier coup…
Père est arrivé le jour de la première épreuve, s’est finalement trouvé une place à l’hôtel - c’était comble en période de concours - en attendant la communication des résultats. Aussitôt qu’il apprit que, de nouveau, j’étais en dessous du trait rouge, il monta dans le premier train et s’en fut. Pas à la maison. Comment aurait-il pu regarder les GENS dans les yeux, ses collègues du tribunal, ses voisins, toute une ville, quand son fils cadet avait encore loupé, pour la troisième fois, son concours d’entrée en fac, quand il était veuf après vingt-neuf ans de mariage dont dix de cancer du sein. Quand il avait un enfant insensible et un autre - raté…
Raté ? Tu vas voir ce que c’est qu’un raté !


Frère m’a cherché à son tour, à moins d’une heure après le départ de Père ; j’ai trouvé son mot à l’accueil du foyer d’étudiants : il me donnait rendez-vous devant le grand hôtel-restau du centre.
« Cette fois-ci, à un poil près… La prochaine, ce sera la bonne… »

Il n’y aura pas de prochaine fois.

Pendant le déjeuner un mendiant a mis sur notre table une main en papier mâché vert dépassant de sa manche de vieille tunique militaire, avec un doigt coupé, manière de prouver que ce n’était pas du chiqué… Et j’ai eu envie de vomir. Frère lui a refilé une pièce en m’épiant du coin de l’œil.
Nous sortîmes dans la grande place pavée en mosaïque, cela faisait bien longtemps que nous n’avions plus marché à côté l’un de l’autre. De surcroît, il gardait une main sur mon épaule.
Il avait prévu l’échec, prévu la réaction de Père, car autrement il n’aurait pas été là alors que sa profession le réclamait à l’autre bout du pays.
Frère est l’homme de l’anticipation, des pronostics savants ; il est tombé dans le mille quand, en attendant le serveur pour l’addition, il a dit, d’un ton décidé, en détachant les mots :
« Toi… je ne sais pas… tu devras… écrire… tout ça… tout ce qui… nous est tombé sur le dos… tous ces derniers temps. »
Il était en retard pour la réunion où il avait été convoqué, et il devait trouver une manière de me faire temporiser. De me faire entendre :
« T’en fais pas, ton insuccès n’est que l’un des coups que notre famille a eu à essuyer… Ce n’est tout de même pas une catastrophe … Il viendra sans doute des temps meilleurs. Moi, ton frère, j’ai confiance en toi… Et… ne fais surtout pas de conneries ! »
Et lui, il sait comment il faut présenter des discours pareils. De toute évidence, il se sentait obligé de dire quelque chose pour justifier sa présence…
Des paroles, Frère, ce ne sont que des paroles. Il faut de la force pour cela, trop de force : n’est-ce pas assez clair combien je suis faible ? Décrire avec assez de vigueur quelque chose qui ne tient pas aux seuls mots formant des phrases, aux phrases formant des paragraphes… Continuer la partie quand on voit que rien de ce que l’on entreprend n’aboutit…
Il n’y a plus aucune attache viable entre moi et vous.

« On t’a tout donné ! », m’a dit Père un soir où, contrairement à l’habitude, Frère n’était ni en mission, ni chez sa copine.
« Que veux-tu encore, des femmes peut-être ? ! »
Je ne me suis pas rendu compte dans quel état il était, je lui ai répondu en souriant : « Pour ça, je me débrouille, moi… »

Frère m’a cogné sec, j’ai perdu l’équilibre et, en glissant sur le parquet, je suis tombé sur le dos. Habitué aux chutes, je me suis relevé d’un bond, mais ce n’était pas pour riposter. Nous avions la même taille et je pense même que j’étais plus fort que lui.
Je n’ai pas osé ? La question n’était pas là ; si cela n’a même pas effleuré mon esprit, de lui rendre la monnaie, c’est sans doute parce jamais auparavant il ne m’avait frappé - si ce n’était que par jeu. J’étais surpris. Sidéré. Si je l’avais frappé à mon tour, je vois déjà l’esclandre… De toute façon, il aurait fini par m’avoir d’une manière ou d’une autre, il connaît un tas d’astuces, le vendu.
Il se sentait lui aussi responsable de la fébrilité de Père – lequel, veuf, dans un rôle qu’il n’avait jamais eu dans la famille, décideur , était mécontent autant de la copine trop accaparante que de la nouvelle fonction dans cette boîte de lèche-bottes - et il s’est laissé aller, le frangin, dans le même élan de vouloir s’imposer.
Mais il n’aurait pas dû me cogner.
Père l’a pris par le bras et, d’une voix plaintive : « Ne vous bagarrez pas, mes enfants, ne vous bagarrez pas… »
« On se bagarre pas… C’est lui qui m’a tapé dessus… Et vous me les cassez… ». Après quoi je me suis enfermé dans ma chambre et n’en suis sorti que le lendemain matin pour aller au boulot, sans passer à la cuisine…
Mais il n’aurait pas dû.
Je ne peux plus rien faire pour lui, sauf de monter quelque chose au sujet du pistolet : je ne voudrais quand même pas qu’il ait des ennuis à sa boîte. De lèche-culs.

Il nous faut toujours penser aux autres. A quoi bon ? Comment ménager sa personnalité quand on fait partie d’une famille aussi bigarrée, aussi compliquée, où on est toujours obligé à tenir compte de quelque chose, de quelqu’un, du passé de l’un, de l’avenir de l’autre…
Quel désordre en moi, tout un remue-ménage…
Mais je vais faire du rangement, moi, un Ordre Parfait !

En me conduisant à la gare dans sa voiture de fonction - banalisée, il en change les plaques dès qu’il quitte le district - il m’a demandé si je n’avais pas besoin de quelque chose et m’a refilé quand même deux billets de cinquante et des clopes. Sur le quai…
« Bonne route et prends soin de toi ! »
Je prends soin de moi.
Il doit rentrer demain, dans la matinée.
Si je ne m’étais pas endormi dans le train quand j’ai enfin trouvé une place assise, maintenant tout serait fini. L’Ordre eût été fait. Je ne me suis réveillé qu’à Ludus, quatre gares plus loin. J’ai eu la chance de ne pas être piqué par le contrôleur. Au fond, ça ne comptait plus. A Ludus, salle d’attente crado-schlingue jusqu’à cinq heures du matin, ensuite stop dans une ambulance vibrant de musique folklo. Descendu au dépôt, près de la rivière, j’ai tendu au chauffeur un biffeton de dix ; il n’a pas dit non.

De l’ordre, un peu d’ordre. Après, le Grand Ordre.

Un frisson, je me contracte et me lève d’une détente. Ma peau est sèche, des grains de sable dans les poils de ma poitrine, quelques gouttes de mes cheveux mouillés me dégoulinent sur la nuque. Me grouiller. L’eau ne m’attire plus.
Je me mets à courir vers le barrage, j’en monte les marches, arrive devant le couloir qui passe au-dessus de l’eau, au long duquel sont disposées les manivelles de réglage du niveau. Le garde barrage est là, il fume accoudé à la balustrade. Sur la grille de la porte métallique un écriteau - PASSAGE DEFENDU, je m’arrête. L’homme m’aperçoit, me toise des pieds à la tête en insistant surtout sur les yeux ; il dit quelque chose. Je hausse les épaules : ses paroles se sont perdues dans le vacarme de l’eau. Il crie : « Tu t’y es mis de bonne heure ! », crache abondamment – graillon matinal tabagique - dans l’écume d’en bas et me tourne le dos.
Je pousse la porte, m’engage dans le couloir, passe derrière le garde, presse le pas, arrive de l’autre côté, sors, descends ; pas de course jusqu’à la valise. Le berger allemand que j’avais remarqué depuis l’autre rive s’assoit à deux pas de moi et me surveille d’un air digne. Ses yeux me rappellent ceux de Jacky, le chien de mon enfance, déchiqueté par les loups à la bergerie du monastère.
En frissonnant de plus belle, je m’habille : d’abord le col roulé blanc, sale et sentant la sueur ; le pantalon - froissé ; les chaussettes - poisseuses ; les chaussures qui serrent…
Je sors une cigarette - les clés de l’appart sont dans ma poche - l’allume. Une envie sauvage me prend de balancer la valise dans l’eau ou, tout au moins, les manuels et les cahiers : la valise pourrait encore servir.
Mais non, je dois me tenir à carreau, me conduire le plus naturellement possible ; je me sens regardé par l’homme au barrage, par le berger, par mille yeux fouineurs, méprisants…
Et puis ce serait un geste trop commun, théâtral, pour ce que je suis en train de mettre en place, une fois pour toutes.
En route ! Je longe le canal de la turbine électrique dérivé de la rivière, j’aime bien fumer après la nage ; à la piscine olympique, au-delà du canal, il y a entraînement de water-polo, des groupes d’estivants se dirigent vers la rivière, je suis content de ne pas rencontrer de connaissances. Surtout Bob qui m’a sifflé à la fenêtre avant le départ pour me dire « merde et merde ! » Et quelle MERDE…
Tout en guettant derrière mes lunettes solaires les passants, j’essaie de reconstituer la réflexion que j’avais mitonnée dans le train, la comparaison de ma vie avec la rivière : « quelque réminiscence de lecture sauvage », dirait mon prof de roumain. A quoi bon ? ! Plus la peine.
« Un petit accent exotique » ? Tu parles !
Je tire une dernière fois sur mon mégot, le jette ; je suis devant chez nous. Je contourne l’immeuble pour atteindre la porte de service, côté poubelles - elle est ouverte - pénètre, l’ascenseur est au rez-de-chaussée, je presse sur le bouton 6, la glace est craquelée et j’examine le puzzle de mon visage : cheveux courts, mouillés, yeux rougis, nez de travers, oreilles légèrement décollées.

Et je revois le cousin cardio sortir de l’enclos des poubelles, d’un air préoccupé… il y a tout juste deux ans : on est le 7, c’était le 6.
Qu’est-ce qu’ils m’ont roulé !

Une secousse et stop. Je sors en prenant soin de ne pas claquer la porte, je descends à pas feutrés, les clés à la main, au cinquième : éviter d’être remarqué par des voisins de palier, surtout par la voisine gentille et fouineuse.
La serrure d’en bas, une fois, encore une fois, celle d’en haut, sans bruit, je suis dans l’entrée, j’ai refermé la porte. Je pose la valise, entre dans la chambre de Frère, jette un regard dans celle de Père, arrive dans la mienne.
Je suis chez moi. Chez moi ?
Mon lit couvert d’un plaid rouge ; un coussin en point de croix, l’aiguille de maman ; la table de chevet avec le réveil arrêté et Vian, L’écume des jours, en traduction ; l’armoire avec, dessus, des piles de revues et de journaux ; mon bureau : la chemise à courrier, le vase de céramique noire avec des crayons, l’encrier, le nouveau cendrier à la place de celui en fonte grise parti avec le carton à loukoums, l’éphéméride dont les feuillets n’ont pas été détachés depuis mon départ ; la chaise à accoudoirs qui vient de Grand-père.
Je n’ai plus besoin de tout ça.
Sur les murs, mes posters : The Beatles, Adamo, Gigliola Cinquetti ; la photo de famille : nous quatre souriant pour l’éternité… Ça doit bien brûler, tout ça !
Les rayonnages de livres ; le rayon d’en haut. Je retire cinq Bibliothèque pour tous de la première rangée, les mets sur le plancher, en prends trois autres de la deuxième ; je tâte du bout des doigts : j’ai la clé.
De retour dans la chambre de Frère, j’ouvre le tiroir connu ; à moins qu’il ne l’ait emmené…
Non, le pistolet est à sa place, caché sous des dossiers, dans son étui de peau fauve ; je l’en sors, il est enveloppé dans un chiffon qui sent l’huile de graissage. Je l’ai dans ma main. Il ne me cause plus le frémissement habituel. J’empoigne la crosse, fais dégager du pouce le chargeur qui me tombe, froid, dans la main gauche. Il est plein : sept cartouches cuivrées aux pointes arrondies. Alignées strictement par les parois du chargeur, maintenues en tension par le ressort replié, au potentiel maximal, derrière la dernière.
Je remonte le chargeur, renveloppe le pistolet dans son chiffon, le remets dans l’étui et le replace sous les dossiers. Je pousse le tiroir et le referme à double tour, comme d’habitude.
Sur le balcon, personne en vue. Je lance la clé loin, en direction du bouquet de bouleaux de l’aire de jeux. Je n’en aurai plus jamais besoin. Merci, Bob, pour le jeu de clés. Les autres je les ai déjà balancées dès que je suis tombé sur la bonne.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents