Welcome et Zoé
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Description

« Welcome et Zoé », c’est une belle et un clochard de l’adolescence, vagabondant dans quelques recoins obscurs de Paris et devenant tous deux victimes du jeu de passion qu’ils ont déclenché.

Quand Zoé, une adolescente de 14 ans, décide de fuguer de son pensionnat, elle n’imaginait peut-être pas qu’elle allait rencontrer son premier amour : Welcome, un garçon de la rue.

L’aventure des deux adolescents traverse les rues de Paris, les boutiques, les cafés, les maisons, mais entre une partie de cartes et une course-poursuite, que s’est-il passé ?

Et qu’est-ce qui se cache dans l’appartement sens dessus dessous de la rue Saint-André-des-Arts ?


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 janvier 2014
Nombre de lectures 0
EAN13 9791025100103
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Brice Pelman
Welcome et Zoé
French Pulp éditions
Policier



© French Pulp éditions, 2016
49 rue du moulin de la pointe
75013 Paris
Tél. : 09 86 09 73 80
Contact : contact@frenchpulpeditions.fr
www.frenchpulpeditions.fr
ISBN : 9791025100103
Dépôt légal : décembre 2015
Couverture : © Véronique Podevin
Le Code de la propriété intellectuelle et artistique interdit toute copie ou reproduction destinée à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.




Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant.
Jacques Prévert.




Tout de suite en entrant, un sentiment d’angoisse.
Quand elle se vit dans le miroir du vestibule, elle se reconnut à peine tant elle était blanche, défaite, hagarde. Ce miroir se trouvait de guingois, de même que l’applique électrique qui était restée allumée.
Franchissant le seuil de l’appartement, elle découvrit d’un coup d’oeil l’enfilade du salon et du bureau. Tout était sens dessus dessous, comme si quelqu’un s’était ingénié à renverser chaque fauteuil, à mettre en pièces chaque bibelot. Les rideaux eux-mêmes avaient été tailladés ; le sol était jonché de papiers et de détritus divers.
Elle referma la porte derrière elle, s’avança de quelques pas… Chacun de ses gestes avait la grâce et la paresse du ralenti, peut-être parce qu’elle retardait inconsciemment l’instant d’en apprendre davantage.
En même temps, elle avait envie de fuir et quelque chose ici poussait en avant. Les deux forces se contrariaient et elle restait en place, les deux bras curieusement à l’horizontale, le gauche encore tourné vers la porte, le droit tendu vers le salon…


1
Elle courait ; elle courait à perdre haleine. Elle ne sentait plus ses jambes, il lui semblait que son cœur allait éclater. La pluie lui trempait les cheveux, fouettait son visage, s’insinuait dans le col de sa robe, giclait sur ses cuisses. Et, derrière elle, sur le bitume, à cent mètres, peut-être moins, résonnaient les pas et les cris de ses poursuivants.
— Au voleur ! Arrêtez-la !…
Ils étaient deux, des hommes dans la force de l’âge, sûrement entraînés aux sports. Alors, forcément, avec ses petites jambes, Zoé n’avait aucune chance de leur échapper, ils se saisiraient d’elle et alors c’en serait fini, fini à tout jamais de sa liberté toute neuve. Pourtant, elle n’y croyait pas encore tout à fait ; elle courait ; elle espérait qu’ils se casseraient une jambe, qu’ils succomberaient à une attaque, qu’ils recevraient un pot de fleurs sur la tête, n’importe quoi… Et puis, il y avait la nuit ; la nuit est la complice des voleurs. Ce soir, Zoé était passée dans le camp des voleurs. Elle invoquait tous les saints scélérats de lui venir en aide, elle ne doutait pas qu’il y en eût.
— Arrêtez-la ! Arrêtez-la !
Où la menait sa course ? Combien de minutes, de secondes pourrait-elle encore tenir ? Au carrefour, elle aperçut une horloge éclairée qui indiquait 23h20. Par chance, les rues étaient désertes, exception faite de quelques rares voitures dont les pneus crissaient sur la chaussée mouillée et qui l’éclaboussaient au passage. Les piétons, eux, s’étaient réfugiés dans les cafés ou sous les portes cochères. Aucun d’eux ne se serait soucié de la prendre en chasse.
Quand elle ressentit les premiers effets d’un point de côté, elle plaqua une main sur sa douleur pour la contenir tout en ralentissant quelque peu son allure. Derrière elle, les pas se rapprochèrent dangereusement et elle tourna la tête pour voir les silhouettes des deux hommes qui couraient en gesticulant sous l’averse. Ils avaient l’air de deux mannequins désarticulés. Le plus gros des deux avait perdu du terrain, mais l’autre ne se trouvait plus qu’à une trentaine de mètres. « Je suis foutue », pensa-t-elle. Mais, en même temps, un nouveau sursaut la jeta en avant.
Deux solutions s’offraient à elle. Ou bien continuer de courir tout droit devant elle en espérant lasser ses poursuivants, ou bien s’engager dans la petite ruelle qui partait sur sa droite, dont elle ne voyait pas le bout, et dont l’obscurité lui paraissait propice. Si les saints scélérats y mettaient du leur, elle trouverait une cachette dans ce coupe-gorge.
Résolument, elle s’y engagea. L’homme derrière elle – il n’y en avait plus qu’un – s’y engagea à son tour. Ses semelles sur les pavés faisaient un boucan de tous les diables. Elle pensa à King-Kong pourchassant la dame de ses rêves.
De part et d’autre de la ruelle, il y avait des poubelles devant les portes. Zoé en renversa plusieurs derrière elle ; quelques secondes se passèrent, puis elle entendit un juron suivit d’un tintamarre qui lui mit le cœur en fête. Pas pour longtemps, hélas ! L’homme, un moment désarçonné, la reprit en chasse avec une fureur accrue. Elle l’entendait ahaner maintenant ; il devait être à bout de souffle lui aussi car il haletait comme une forge. « S’il m’attrape, il me tuera. »
La ruelle tortillait comme une vraie couleuvre et Zoé n’en voyait pas le bout. « Pourvu que je ne me sois pas fourvoyée dans une impasse ! » se disait-elle. Bien qu’elle passât régulièrement sa langue sur ses lèvres humectées de pluie, sa gorge avait la rugosité d’une toile émeri. Pour un verre d’eau, elle aurait donné le contenu du portefeuille qu’elle serrait dans sa main.
— Tu me le paieras, salope !
Entre deux chuintements, son poursuivant parvenait à l’invectiver. Il avait encore gagné quelques mètres sur elle et sa résistance, comme sa colère, ne paraissait pas avoir de borne. Zoé pensait qu’elle ne s’en tirerait plus sans un vrai miracle, un truc sérieux. Par exemple, un fleuve de boue se lèverait, engloutissant l’homme derrière elle ou bien les pavés se dresseraient en barricade entre eux deux. Mais rien, rien ne se produisait ! Pire, l’homme se rapprochait encore. Déjà, elle croyait sentir ses sales pattes sur sa taille, sur ses épaules… Il la battrait, c’était sûr, il la giflerait, lui donnerait des coups de pied… « Pour t’apprendre, salope ! » Ce qui ne l’empêcherait pas ensuite de la remettre à la police. Rien n’y ferait, ni les prières ni les supplications ; ce genre d’homme se montrait intraitable.
Enfin, elle aperçut la fin de la ruelle. Dieu soit loué ! Ce n’était donc pas une impasse ! Elle débouchait dans une large avenue bien éclairée, luisante comme une toile cirée. L’enseigne rouge d’un cinéma se reflétait dans la chaussée. Zoé aurait souhaité entrer dans la salle, mais le temps qu’elle prenne son billet aurait permis à l’homme de la rattraper. De toute façon, on jouait un film interdit aux moins de dix-huit ans. Elle avait beau faire plus que ses quatorze ans, elle était loin de paraître majeure. Elle poursuivit sa route en haletant. Juste comme elle allait tourner le coin de l’avenue, elle entendit le bruit d’une chute. Elle se retourna pour voir son poursuivant à terre sur le trottoir. Ainsi, le miracle s’était produit ! C’était moins spectaculaire que la levée spontanée d’un fleuve de boue, mais tout aussi efficace. L’homme était tombé lourdement et se massait la cheville en grimaçant.
Zoé n’en continua pas moins de courir, mais à plus faible allure. La rue dans laquelle elle s’était engagée était étroite, bordée d’une haute palissade qui dissimulait un chantier. Au moment où elle s’y attendait le moins, elle vit surgir une ombre devant elle. Une main se saisit de son poignet et elle se sentit entraînée derrière la palissade. N’avait-elle échappé à un danger que pour en affronter un nouveau ? La vague lueur d’un réverbère lui permit de distinguer les traits de celui qui l’avait empoignée. C’était un jeune garçon au visage maigre, aux vêtements en lambeaux. Tout de suite, elle sut qu’elle pouvait lui faire confiance. Il devait avoir à peu près son âge, ses cheveux étaient roux et son visage piqueté de taches de son, mais la sympathie qu’il lui inspirait venait de ses yeux, de bons yeux de chien fidèle un peu tristes.
— Dis rien, lui intima-t-il. Planque-toi là.
Il lui désignait une cachette derrière un amoncellement de madriers. Elle s’y glissa et s’assit à même des gravats, les jambes dans ses mains, le front appuyé sur ses genoux. Elle était trempée jusqu’aux os, elle suffoquait et son cœur lui battait les côtes. Bientôt, elle entendit courir derrière la palissade. L’homme avait dû se relever et s’étonnait sans doute que la fugitive se fût brusquement volatilisée. Zoé perçut le juron qu’il proféra, puis le bruit de l’averse couvrit ses pas. Vaguement rassérénée, elle redressa le torse.
Son sauveteur grimaça un sourire.
— Ça va ?
Elle hocha la tête ; elle n’arrivait pas encore à parler.
— Qu’est-ce qu’il te voulait, ce type ?
Elle lui montra le portefeuille qu’elle serrait toujours dans sa main.
— Tu lui as piqué ?
Nouveau signe affirmatif.
— Comment tu t’appelles ?
— Zoé.
— Moi, c’est Welcome.
« Drôle de nom », pensa-t-elle. Tout doucement, elle commençait à récupérer. Ils se tenaient à l’abri de la pluie sous une avancée de béton ; ils entendaient les gouttes s’écraser sur les madriers ; tout autour d’eux flottait une odeur de mortier frais et de terre mouillée.
— Tiens, bois ça.
Il lui tendait une boîte de conserve à demi pleine d’eau. Elle but avidement, manquant même s’étrangler.
— Tu as faim ?
Elle dit oui, qu’elle mourait de faim. D’une poche de son jean, il sortit un morceau de pain.
— C’est tout ce que j’ai…
Elle le prit et mordit dedans sans façon. Il la regarda manger en la dévisageant. Malgré ses yeux cernés et ses cheveux en tire-bouchons, d’où s’écoulaient encore des cascades, il la trouvait mignonne. Sa robe trempée lui plaquait au corps et la faisait paraître nue. Ses petits seins aux mamelons dressés avaient quelque chose d’arrogant. Jamais Welcome n’avait encore caressé les seins d’une fille…
— Tu devrais te sécher, dit-il.
La bouche pleine, elle eut une mimique pour dire :
— Comment ?
— J’peux faire du feu.
— Ici ?
— C’est facile. Y a de l’essence et du bois…
Elle le vit disparaître derrière une cloison. Quelques instants plus tard, il était de retour avec un jerrican. Il n’eut qu’à se baisser pour ramasser des morceaux de bois de chantier qu’il disposa en tas. Zoé, qui avait mangé son pain, le regardait faire en frissonnant. Les bras croisés sur sa poitrine, elle se frictionnait les épaules énergiquement.
Welcome versa l’essence sur le tas de bois et craqua une allumette. Les flammes jaillirent en ronflant. Surprise par l’intensité du feu, Zoé se jeta en arrière. Une épaisse fumée s’élevait du foyer, noircissant les hourdis du plafond. Welcome alla remiser le jerrican où il l’avait pris. Quand il revint, Zoé avait ôté ses sandales et s’employait à décoller sa robe de sa peau en tirant le tissu. Il pensa qu’elle ferait mieux de l’enlever carrément, mais n’osa pas le lui proposer.
— Tu as quel âge ? demanda-t-il.
— Quatorze ans.
— Comme moi.
C’était faux ; il n’en avait que treize et des poussières, mais il n’aurait pas aimé qu’elle sût qu’il était plus jeune qu’elle. S’ils devaient faire un bout de chemin ensemble, autant qu’il prît tout de suite la direction des opérations.
— D’où tu viens ?
Elle ne répondit pas.
— Tu t’es sauvée ?
Plus pour se donner une contenance que par curiosité, elle se mit à fouiller le portefeuille. Il contenait quatre billets de cent francs, trois coupures de dix et des tickets de métro.
— Tu veux pas parler ? T’as peur de moi ?
Elle répondit que non, qu’elle avait confiance en lui, et raconta qu’elle s’était sauvée le matin même de son pensionnat, une institution religieuse de Fontainebleau.
— J’ai filé à la gare, expliqua-t-elle, je suis montée dans le premier train et… ben voilà, c’est tout.
— Tu avais de l’argent ?
— Pas un sou. J’ai joué à cache-cache avec le contrôleur.
— T’as pas de parents ?
— Si.. Ma mère s’est remariée. C’est pour ça qu’elle m’a mise en pension.
— Et ton paternel ?
Elle haussa les épaules comme pour se débarrasser d’un vêtement gênant.
— On doit te chercher depuis ce matin ? dit-il.
— Ah ! ça ! Y a des chances, oui !
— T’as une idée de ce que tu vas faire ?
Le regard rivé sur les flammes, elle secoua la tête. Lentement, elle commençait de se réchauffer, mais le sommeil la gagnait. Elle aurait voulu être sèche pour s’endormir aussitôt.
Un long moment, Welcome se tut. Tout en la guignant du coin de l’oeil, il réfléchissait à ce qu’il pourrait faire pour elle. Il trouvait qu’elle serait un excellent compagnon de route. Et même, s’il savait s’y prendre, elle le laisserait peut-être lui caresser les seins de temps en temps…
— J’ai une idée, dit-il tout à coup.
— Quoi ?
— Tu vas t’habiller en garçon et te couper les tifs.
Machinalement, elle porta la main à ses longues mèches humides. Depuis des années, ses cheveux faisaient l’émerveillement de tous ceux qui l’approchaient. Soyeux et dorés, ils se répandaient dans son dos jusqu’à la taille. Ils étaient si denses qu’on aurait pu croire qu’elle s’abritait sous une petite tente.
— C’est pas génial ?
— Ouais, fit-elle, c’est pas bête. Tu as des habits ?
— Moi, non, mais ça peut s’arranger… Combien y a dans ton lazingue ?
— Ton quoi ?
— Ton lazingue… ton portefeuille !
— Quatre cent trente francs.
— Mince ! T’as de quoi te lloquer comme un duc !
Elle fronça les sourcils. Sa façon de parler la déroutait quelque peu.
— On ira chez Tobie, dit-il.
— Qui c’est ?
— Tobie-la-fripe… le fourgue de la rue Saint-Jacques.
— Le quoi ?
Il la regarda curieusement. Il fallait donc tout lui expliquer ? Qu’est-ce qu’on apprenait dans les pensionnats ?
— Laisse tomber, dit-il finalement, on verra ça demain…
Elle frissonna malgré la chaleur du foyer.
— Ça va pas ? Tu te réchauffes pas ?
— Si, si…
— Tu ferais mieux d’enlever ta robe…
« Ouf ! ça y est, j’ai osé », pensa-t-il. Mais il se demanda si elle l’avait bien entendu. Elle demeura recroquevillée sur elle-même, la tête rentrée dans les épaules, les bras serrant frileusement ses genoux, et son regard continua de se perdre dans les flammes. Elle avait un peu la posture d’une gargouille.
— Tu vas pas pouvoir pioncer comme ça, dit-il, toute mouillée…
Elle ne répondit pas, mais elle savait qu’il avait raison. Tant qu’elle n’aurait pas retiré sa robe trempée, elle n’arriverait pas à se réchauffer.
— Hé ! J’t’ai causé ! s’énerva Welcome.
Elle produisit un sourire timide.
— J’peux dormir ici ?
— C’te blague ! Bien sûr que tu peux. Faudra seulement décarrer aux aurores.. Les ouvriers rallègent au turbin à 7 heures…
Il se leva et elle le vit s’enfoncer dans l’ombre. Quand il reparut, il portait un sac de jute qu’il lui tendit.
— Tiens, prends ça… T’auras qu’à t’enfiler dedans.
Elle lui adressa un nouveau sourire où il entrait plus de gêne que de reconnaissance.
— Eh ben, vas-y ! Qu’est-ce que t’attends ?
Elle se leva, prit le sac de jute et le plaqua devant elle comme pour juger de l’effet d’une robe, en vérité pour voir si elle tiendrait tout entière dedans. Welcome ne la lâchait pas des yeux.
— Tourne-toi, lui dit-elle.
À contrecœur, il s’exécuta tout en haussant lourdement les épaules. « Je compte jusqu’à dix », se dit-il.. À cinq, il se retourna. Il vit Zoé en petite culotte et soutien-gorge, et son cœur se mit à battre plus fort. Ce fut de ce moment qu’il eut envie, vraiment, de la protéger.
Elle avait tant de mal à se glisser dans son sac en sautillant sur un pied puis sur l’autre qu’elle ne s’aperçut pas qu’il la regardait. Il attendit qu’elle fût décente et demanda :
— Ça y est ?
— Ça y est.
Alors, seulement, il fit mine de se retourner.
— Tu n’auras qu’à te coucher là, dit-il en lui désignant une sorte de matelas fait de plusieurs épaisseurs de sacs de ciment vides.
Elle comprit que c’était la couche qu’il avait préparée pour lui.
— Et toi ?
— Pas besoin, répondit-il avec superbe.
Elle savait qu’elle aurait dû protester, au moins pour la forme, mais elle était si fatiguée qu’elle n’en eut pas le courage. Elle s’allongea sur les sacs de papier ; la toile de jute la grattait, mais elle avait enfin chaud, le feu crépitait non loin d’elle et, en fond sonore, il y avait le bruit de la pluie sur l’avancée de béton, sur les madriers, sur une tôle qui traînait… Ç’avait été une dure journée !
— Bonne nuit, dit-elle en fermant les yeux.
— Bonne nuit, répéta Welcome.
Il la regarda se lover dans son sac et s’immobiliser. Au bout de quelques secondes, jugeant qu’elle dormait déjà, il s’approcha d’elle et considéra attentivement son visage. Doucement, pour ne pas risquer de la réveiller, il promena deux doigts sur son front, sur ses joues, sur la ligne de ses fossettes…
« Si je l’embrassais ? »
Comme plus tôt, quand il l’avait vue en culotte et soutien-gorge, il sentit son cœur s’emballer. Une bouffée de chaleur lui empourpra le visage.
Elle était belle ; vraiment, très, très belle. Et touchante. Et désirable.
« Si je l’embrassais ? »
Mais que se passerait-il s’il la tirait du sommeil ? Lui en voudrait-elle ? Se fâcherait-elle ? Il fallait éviter par-dessus tout de l’effaroucher ; la moindre maladresse pouvait être fatale.
La respiration de Zoé s’était faite plus lente, plus uniforme. À travers le sac de jute, Welcome voyait sa poitrine se lever et s’abaisser régulièrement. Ses lèvres étaient entrouvertes, des lèvres charnues, brillantes, comme rapportées sur son visage… Welcome s’approcha si près d’elle qu’il sentit son souffle sur sa bouche. Alors, oubliant toute prudence, il les baisa. Il sentit leur contact chaud et humide. Son cœur cognait, cognait comme une vieille tocante quand il se releva.
Il ne vit pas que, sous la toile de jute, la respiration de Zoé s’était sensiblement accélérée.

2
— Réveille-toi ! Réveille-toi !
Zoé sentit qu’on la secouait et ouvrit les yeux en pensant reconnaître Céline, sa compagne de chambre du Couvent des Fauvettes. Au lieu de quoi, elle vit Welcome et, brusquement, sa journée de la veille lui revint en mémoire, son escapade du pensionnat, sa fuite en train, son errance dans les rues de Paris, sa faim, le vol du portefeuille, la poursuite dont elle avait été l’objet et, finalement, l’intervention inespérée, quasi miraculeuse, de Welcome.
Elle se frotta énergiquement les paupières, considéra le chantier autour d’elle…
— Faut qu’on se grouille, dit Welcome. Ça va être 7 heures.
Elle s’étira, bâilla en mettant poliment la main devant sa bouche. Ses condisciples des Fauvettes devaient se trouver à la chapelle du couvent, bien rangées par six sur les bancs, le missel ouvert sur leurs genoux, et Mlle Anicet, à l’harmonium, se préparait à attaquer le Judica me Deus.
— Allez, plus vite ! insista Welcome.
Il lui tendait sa robe, qui avait eu le temps de sécher et qu’il tenait comme une chose fragile. Il se retourna de lui-même quand elle la prit. Trente secondes plus tard, il l’entraînait hors du chantier. La pluie avait cessé.
— Où va-t-on ? demanda-t-elle.
— Chez Tobie, répondit-il en pressant le pas.
— C’est loin ?
— À dix minutes.
Elle reconnut bientôt la place Saint-Michel avec sa fontaine. C’était un endroit de Paris qu’elle aimait bien. Un ami de sa mère habitait tout près de là, rue Saint-André-des-Arts. Comment s’appelait-il déjà ? Perkins ? Parkins ? Un nom comme ça. Zoé ne l’avait jamais vu, mais un jour qu’elle se promenait dans le quartier avec sa mère, elle avait été prise d’un besoin pressant et, plutôt que de la faire entrer dans quelque café, sa mère avait préféré la conduire chez son ami ; Harkins, voilà ! Son nom lui revenait maintenant. C’est à partir de ce jour que Zoé avait conçu quelques soupçons sur l’honorabilité de sa mère. Arrivée chez Harkins, sa mère avait sonné et, n’obtenant pas de réponse, elle avait le plus naturellement ouvert sa porte à l’aide de la clé trouvée sous le paillasson. Est-ce que ce geste ne supposait pas une grande intimité entre Harkins et sa mère ? Une certaine pratique de la vie commune ?
— Vise un peu…
Tournant la tête en tous sens, elle se demanda ce qu’elle devait regarder.
— Ta photo dans le canard, dit Welcome.
Juste à ce moment, elle se vit sur la première page de L’Aurore , à la devanture d’un kiosque, mais Welcome ne lui laissa pas le temps de s’attarder. Déjà, il l’avait prise par la main et l’entraînait en courant dans la rue de la Huchette, presque déserte à cette heure matinale. Il la précéda dans le porche d’un immeuble.
— Si tu veux pas qu’on te redresse, va falloir faire vinaigre, dit-il.
Haussant légèrement les épaules, elle écarta les mains en signe d’impuissance.
— Cache un peu tes tifs, pour voir.
Elle ramassa ses cheveux et en fit une sorte de tortillon. De ses poches, Welcome sortit une poignée de petits objets hétéroclites d’où il préleva deux élastiques. Maladroitement, il s’en servit pour contenir la tresse rebelle, puis il s’écarta pour juger de l’effet. Zoé était toujours aussi belle mais déjà moins facilement identifiable.
— Allez, viens, dit-il, on va foncer.
Ils se mirent à remonter la rue Saint-Jacques comme s’ils avaient eu le diable aux trousses. Elle imaginait la punition qu’on lui infligerait quand on la retrouverait. Après sa première fugue, on lui avait imposé de rester à genoux pendant toute l’heure d’éducation religieuse. Le plus dur, c’était de ne pas s’asseoir sur ses talons. À la moindre tentative, un coup de gaule la rappelait à l’ordre. Pour un mauvais souvenir, c’en était un. À la fin de l’heure, elle ne sentait même plus ses genoux. Et, sûrement, pour une récidive, la punition serait encore plus sévère !
— Arrête ! lui cria-t-elle. J’en peux plus…
— On y est presque.
— J’en peux plus, j’te dis !
À contrecœur, il s’arrêta. Zoé était toute rouge. Son cœur, ses tempes battaient furieusement et des mouches noires dansaient devant ses yeux. C’était plus fort qu’elle, elle n’avait jamais rien pu faire à jeun. Elle rêvait d’un café-crème bien chaud avec des croissants, au moins une demi-douzaine de croissants.
— C’est là-bas, dit Welcome en pointant son doigt devant lui.
Il désignait une boutique à la devanture peinte en noir devant laquelle s’alignaient des portemanteaux d’où pendaient des vêtements. Zoé jugea qu’elle s’en trouvait encore à deux cents mètres et entreprit de ne plus avancer qu’en marchant. Elle se tenait le flanc pour résorber son point de côté. Welcome avait cessé de lui tenir la main et marchait légèrement devant elle pour la dissimuler aux passants, mais sa nervosité était mieux faite pour attirer leur attention.
Quand ils parvinrent devant la boutique, un homme en sortit, qui fit à Zoé l’effet d’un géant. Il portait une immense houppelande qui traînait presque par terre et sa barbe d’un blanc sale, sûrement jamais taillée, lui faisait une espèce de jabot qui s’arrêtait à mi-poitrine. Cet homme – cette créature, plutôt – inspirait à Zoé un sentiment mélangé de terreur et de curiosité, mais sans doute la terreur l’eût-elle emporté si on lui avait dit que sa houppelande était faite d’une multitude de peaux de rats. C’est lui-même qui s’était chargé de tuer les bêtes, de tanner les peaux et de les assembler. Il se dégageait du vêtement ainsi confectionné une odeur de purin qui prenait à la gorge quiconque s’en approchait à moins de deux mètres.
Tobie – car c’était lui – reconnut Welcome au premier coup d’oeil.
— Salut, fils !
Il lui tendait une grande patte sale aux doigts écartés, que Welcome serra avec respect.
— Qu’est-ce qui me vaut ta visite de si bon matin ?
— C’est rapport à ma copine, répondit Welcome.
Par-dessus ses verres à monture de fer, Tobie coula vers Zoé un regard en pâte de guimauve.
— Ouais…
— Il lui faudrait un jean, expliqua Welcome.
Les yeux de Tobie se durcirent.
— Tu as de l’argent ?
Welcome tapota fièrement la poche arrière de son pantalon. C’est là qu’il avait serré les billets que lui avait confiés Zoé après avoir abandonné sur un trottoir le portefeuille compromettant.
— J’ai tout ce qu’y faut, dit-il. Tobie hocha longuement la tête.
— Quelque chose de joli alors, hein ?
S’approchant de sa jeune cliente, il lui souleva le menton. Zoé lui aurait abandonné sur-le-champ son magot pour se trouver au diable. À cet instant, même le sort de ses condisciples au Couvent des Fauvettes lui paraissait enviable.
— On va vous trouver ça, dit Tobie en entrant dans la boutique.
Welcome et Zoé le suivirent, le premier serrant fortement la main de la seconde pour la réconforter. Il s’élevait des rayons une atroce odeur de crasse et de naphtaline qui forçait la nausée. La lumière qui tombait d’un tube au néon mettait sur les visages des reflets glauques.
D’un coup d’oeil de professionnel, Tobie évalua la taille de Zoé avant de fourrager dans un immonde tas de nippes. Il tira bientôt à lui un jean d’un bleu délavé, qu’il tendit à sa cliente.
— Celui-ci n’a presque pas servi, dit-il. Vas-y, essaie-le.
Zoé le passa sans retirer sa robe. Le tour de ceinture allait bien, mais il était trop long de quinze bons centimètres. Tobie proposa de donner deux coups de ciseaux, ce qui fut fait dès qu’ils se furent mis d’accord sur le prix.
Zoé choisit encore un débardeur, un blouson noir en simili et une paire de baskets en bon état. Tobie lui céda le tout pour une somme rondelette d’où il consentit à retirer quelques francs en échange de la robe et des sandales que Zoé lui abandonnait. Après quoi, Welcome prit son courage à deux mains.
— Vous avez des ciseaux qui coupent bien, dit-il à Tobie. J’peux les essayer ?
Méfiant, l’autre demanda :
— Pour quoi faire ?
Welcome dut alors abattre ses cartes. Il raconta que sa copine avait décidé de se mettre à la mode en se coupant les cheveux ; Tobie n’était pas né de la dernière pluie. N’ayant pas lu les journaux – il n’en lisait jamais à cause de leur prix exorbitant – il pensa que sa jeune cliente fuyait la police, mais il avait l’art de ne pas poser de questions indiscrètes. En revanche, il comprit aussitôt le parti qu’il pouvait tirer de la situation. Une natte de cheveux comme celle de Zoé valait très, très cher. Il vendrait ça une petite fortune à un posticheur.
— J’étais coiffeur, autrefois, dit-il. Donne-moi encore cinq francs et j’te ferai une jolie coupe à l’américaine.
Welcome ne consulta Zoé du regard que pour la forme. Il était sûr qu’une transaction aussi honnête lui siérait. Par ailleurs, il était fier d’avoir su, du premier coup, trouver l’homme de la situation. Sûrement Zoé l’admirerait pour ça.
— Va pour cinq francs, dit-il.
Naturellement, Tobie n’avait jamais été coiffeur de sa vie. Il s’arrangea pour couper la natte de Zoé le plus près possible de son crâne afin d’en obtenir le meilleur prix. Après quoi, il s’efforça d’égaliser ce qui restait de cheveux, de sorte que, le travail achevé. Zoé ressemblait à un jeune conscrit.
— Hein ? Qu’est-ce que vous en dites ?
— Du tonnerre ! s’écria Welcome.
Zoé se montra plus réservée car il lui fallait s’habituer à sa nouvelle tête, mais elle ne jeta pas une larme sur ses cheveux perdus ; ils étaient le symbole d’un univers carcéral dont elle espérait bien être sortie à tout jamais…



Ce fut Welcome qui se chargea d’aller acheter les croissants à la boulangerie. Il en prit une douzaine pour être certain de ne pas être en manque. Zoé aurait aimé les accompagner d’un café au lait, mais bien qu’il fût à peu près certain qu’elle était désormais méconnaissable du grand public, il estima plus prudent qu’elle ne s’affichât pas à la terrasse d’un bistrot.
Il leur restait environ deux cents francs après leurs emplettes, assez pour se nourrir pendant quelques jours, mais Welcome estimait dommage de ne pas faire fructifier leur pécule.
— On pourrait aller chez Paulo, dit-il.
— Qui est Paulo ? demanda Zoé.
Il lui expliqua que c’était un ami à lui, un vieux de dix-sept ans. Des années plus tôt, son père s’était fait la malle et, depuis un bout de temps, sa mère se trouvait à l’hôpital avec une fracture du col du fémur. Comme il était seul chez lui, il organisait des parties de petits paquets ; tous les copains étaient cordialement invités.
— Les petits paquets, qu’est-ce que c’est ?
— Ça se joue avec des cartes. Le banquier divise le jeu, cartes retournées, en autant de paquets qu’il y a de joueurs. Ensuite, chaque joueur mise une somme sur le paquet de son choix. Quand tout le monde a misé, le banquier retourne le paquet qu’on lui a laissé. Tiens, mettons qu’il voie un dix, par exemple. Il retourne alors tous les autres paquets. Et là, c’est très simple, il ramasse la mise chaque fois que la carte retournée est plus petite que le dix et il la double quand la carte est plus forte.
— Et qu’est-ce qui se passe si un des joueurs retourne un dix, lui aussi ?
— C’est le banquier qui empoche.
— Il change jamais, le banquier ?
— Si, le premier qui retourne un as prend sa place.
— Et tu gagnes à ce jeu-là ?
— Je veux ! J’ai le pif pour miser sur les bons pacsons.
Zoé n’avait encore jamais joué à un jeu d’argent, ce qui lui parut un motif suffisant pour s’y essayer.
— D’accord, on y va, dit-elle. C’est loin ?
C’était à deux pas de là, rue Mouffetard. Ils s’y rendirent tout en mangeant leurs croissants. Ils ne craignaient plus maintenant de voir un passant apostropher Zoé. Sa nouvelle coiffure et ses vêtements de garçon avaient totalement modifié sa silhouette ; c’était au point qu’on pouvait douter de son sexe.

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