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Description

Conquérir l'âme soeur sur Internet, partir, réussir à tout prix, en passant même par la prostitution etc... A travers ces nouvelles, l'auteur aborde une thématique variée, très sensible dans le Cameroun actuel où la jeunesse, en proie au désoeuvrement et à la pauvreté, est réduite à chercher le chemin de l'Europe... via internet. Mais au-delà, c'est le tragique de la vie sociale dans toute l'Afrique actuelle qui est décrite avec force précision dans une langue spontanée et satirique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2006
Nombre de lectures 50
EAN13 9782336264479
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0068€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296011663
EAN : 9782296011663
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Ecrire l’Afrique Dedicace Epigraphe L’ULTIME BRASSE LIGNE ROUGE ÉCHEC ET MAT ! LE SANS PAPIERS DE L’ÉGLISE SAINTE ÉLISE L’ESCROC DU SEPTIÈME ÉTAGE LA FEMME IDÉALE SPECTACLE À LA MAIRIE LA PETITE MARCHANDE DE PLAISIR RÊVEUR D’UN SOIR NON, MONSIEUR LE MAIRE ! SOURIRE TROMPEUR LA BÊTE DE SCÈNE ET L’AMOUREUX AU NOM DU PEUPLE TROP TARD L’INTERROGATION ÉCRITE
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Lottin Wekape
Ecrire l’Afrique
Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus
Grégoire BIYIGO, Orphée négro, 2006.
Grégoire BIYIGO, Homo viator, 2006.
Yoro BA, Le tonneau des Danaïdes, 2006.
Mohamed ADEN, Roblek-Kamil, un héros afar-somali de Tadjourah, 2006.
Aïssatou SECK, Et à l’aube tu t’en allais, 2006.
Arouna DIABATE, Les sillons d’une endurance, 2006.
Prisca OLOUNA, La force de toutes mes douleurs, 2006
Salvator NAHIMANA, Yobi l’enfant des collines, 2006.
Pius Nkashama NGANDU, Mariana suivi de Yolena, 2006.
Pierre SEME ANDONG, Le sous-chef, 2006.
Adélaïde FASSINOU, Jeté en pâture, 2005.
Lazare Tiga SANKARA, Les aventures de Patinde, 2005.
Djékoré MOUIMOU, Le candidat au paradis refoulé, 2005.
Koumanthio ZEINAB DIALLO, Les rires du silence, 2005.
Koumanthio ZEINAB DIALLO, Les humiliées..., 2005.
Amaka BROCKE, La fille errante, 2005.
Eugénie MOUAYINI OPOU, Sa-Mana au croisement des bourreaux, 2005.
Lottin WEKAPE, Le perroquet d’Afrique, 2005.
André-Hubert ONANA-MFEGE, Mon village, c’est le monde, 2005.
Loro MAZONO, La quatrième poubelle, 2005.
Kamdem SOUOP, H comme h..., 2005.
Sylvie NTSAME, Malédiction, 2005.
Blaise APLOGAN, Sètchémé, 2005.
Bernard ZONGO, Meurtrissures, 2005.
Ivo ARMATAN SAVANO, Dans les cendres du village, 2005.
Charles DJUNGU-SIMBA K, L’enterrement d’Hector, 2005.
Patrick Serge BOUTSINDI, Le Mbongui. Nouvelles, 2005.
Aissatou FORET DIALLO, Cauris de ma grand-mère.
Ann BINTA, Mariage par colis.
Ann BINTA, Flamme des crépuscules.
Ida ZIRIGNON, Au nom des pères.
 la mémoire de Flaubert Yewah,
À Florence Laure, mon épouse.
Il est du véritable amour comme de l’apparition des esprits : tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu.
François de La Rochefoucauld
Amour, Amour, quand tu nous tiens On peut bien dire : « Adieu prudence. »
Jean de La Fontaine
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La rue enfiévrée du quartier Mini-Ferme bouillonnait comme à l’accoutumée d’éternels lurons à la recherche des plaisirs sensuels. Dans les quarante-neuf bars qui bordaient la célèbre avenue, des hommes et des femmes, complètement avinés, se trémoussaient sans façon, tels de pantins désarticulés, au rythme d’un bikutsi fort enlevé. Deux militaires en tenue, saouls au point de mouiller régulièrement la braguette, offraient à la voracité des machines à sous leur paie mensuelle, en hurlant d’un rire hystérique. Le long de la rue, des marchandes de plaisir, alignées telles des dentelles de fleurs, épiaient attentivement les poivrots, potentiels voyageurs du septième ciel. Pendant que les unes gémissaient de plaisir ou de douleur dans des venelles obscures, tripotées par des mâles expéditifs, les autres marchandaient le prix d’une nuit, d’une heure ou d’une dizaine de minutes d’extase, sans cesser d’exhiber les grâces de leur corps.
Comme dans un supermarché huppé, tout ici était ordre et beauté pour faciliter la tâche aux clients. Ainsi, l’avenue avait été subdivisée en rayons regroupant des femmes de joie aux qualités identiques. On découvrait de ce fait, le rayon des fillettes de dix à douze ans, de qui les parents exigeaient une participation financière aux charges familiales. Ce rayon, fréquenté par des pédophiles fortunés, ne désemplissait pas ; c’était de loin le plus convoité. Des noceurs nocturnes, satisfaits par le service, payaient à vil prix des cartes d’abonnement trimestriel. Il y avait le rayon de grosses femmes fessues, au buste de pamplemousse, qui faisaient dans les cent cinquante à deux cents kilogrammes ; le rayon des femmes décharnées aux cuisses de pigeon et à l’arrière-train aussi plat qu’une planche à dessin ; le carré des professionnelles de la fellation aux lèvres gourmandes, perpétuellement enflammées ; le périmètre des mulâtresses méprisantes aux manières affectées dont les services coûtaient les yeux de la tête ; le rayon des albinos, bondé de mâles curieux, à la recherche de la nouveauté sentimentale. Les hommes s’y rendaient nombreux et rentraient heureux, avec la ferme conviction d’avoir enfin conquis leur Blanche. D’ailleurs, on les voyait se pavaner fièrement au quartier en lançant à qui voulait les entendre : « youpi, je viens de sauter une Blanche ! Super non ? » Dans cette avenue du plaisir, il y avait le rayon des femmes divorcées perpétuellement à la quête du sapeur-pompier nocturne ; l’aire des élèves et étudiantes qui, la nuit venue, rangeaient cahiers et livres, puis se vêtaient d’une mini-robe aphrodisiaque recouvrant un string qui tenait lieu de sous-vêtement ; le rayon des analphabètes qui ne parlaient ni français ni anglais et qui, telles des poupées télécommandées, passaient le clair de leur temps à hurler : « Mille francs ou cinq cents francs la passe... mille francs ou cinq cents francs la passe… » C’est tout ce qu’elles maîtrisaient du français et Dieu seul savait quel sacrifice elles avaient enduré pour retenir cette réclame publicitaire. Une jeune fille de la bande, aux joues creuses et à la mine cadavérique, mais un peu plus originale, criait sans cesse d’une voix de fausset : « Cinq mille francs sans condom, mille francs avec condom ! »
En piaffant d’impatience, Alida abandonna ses collègues de nuit et marcha le long de l’artère bruyante, happée par l’obscurité d’encre qui drapait une grande surface du carrefour. Quand elle reparut, ce fut pour foncer dans le porche d’un immeuble vétuste où un grand panneau annonçait ostensiblement : cyber café de la dernière chance . Depuis deux ans, elle partageait équitablement ses nuits entre les bras de mâles en rut et cet espace réservé aux internautes.
Une minute après son entrée, elle tendit un billet de cinq cents francs à une jeune fille qui lui remit en retour un billet de cession d’une heure de connexion sur la grande toile mondiale. En souriant, Alida héla un solide gaillard par une œillade furtive et ils prirent place devant un ordinateur.
À vingt ans, Alida n’avait plus rien à apprendre de la vie. Après avoir interrompu ses études au cours élémentaire première année, elle avait quitté Keté, son petit village, pour aller à la conquête des charmes de Yaoundé, la grande ville. Au terme de cinq années d’existence dans cette fourmilière urbaine, elle présentait une impressionnante carte de visite : cinq interruptions volontaires de grossesse, douze mariages avortés, vingt-deux chambres aménagées puis désertées, de nombreux mâles racolés au trottoir et dans des bars, plusieurs nuits passées dans des cellules de commissariat pour ivresse publique...
Jadis très belle, elle n’était plus que l’ombre d’elle-même. Aplatis tels des outres crevées, ses seins qu’elle essayait désespérément de maintenir par des soutiens-gorge de fortune, n’émouvaient plus que des mâles saouls, hantés par l’idée de se soulager. Son visage décharné abritait deux yeux blafards qui s’étaient définitivement éteints au contact des rudes épreuves de la vie. Quant à ses jambes maigrelettes et flageolantes, elles faisaient peine à voir. Désespérée, abandonnée de tous, elle prit la résolution de rejoindre le syndicat des exilées sentimentales qui se réunissaient dans les cyber cafés de la ville, à la recherche d’un mari européen. D’ailleurs, ne disait-on pas que l’Europe était synonyme de bien-être et d’épanouissement ? Conquérir un époux européen, c’était changer de nationalité, avoir la possibilité de fuir définitivement l’indigence criarde qui rongeait impitoyablement une grande couche de la population camerounaise. C’était enfin l’occasion rêvée de palper les billets craquants d’Euro, symbole de toute-puissance, d’autorité et de respect. Les doigts impatients martelant rageusement les touches du clavier ne s’encombraient pas de détails physiques. La seule condition émise par ces éternelles rêveuses frustrées au futur Roméo était l’appartenance à la race blanche. Le profil d’Alida présentait d’ailleurs l’information suivante : « Ravissante africaine de vingt ans recherche un Blanc, sans distinction d’âge ou de religion, pour fonder un foyer. Annonce très sérieuse. Blacks et aventuriers, s’abstenir. »
On voyait chaque jour de jeunes filles de seize à vingt ans rejoindre un époux blanc de cinquante, soixante et même quatre-vingts ans. On voyait également un intellectuel européen convoler en justes noces avec une jeune africaine n’ayant jamais flirté avec l’école. D’ailleurs, en amour, disaient-ils, on ne demande pas aux filles de siéger à l’Académie Française. De la même manière, ils ajoutaient que, par amour, on n’en veut pas aux hommes de défier Mathusalem dans la longévité.
Le cyber amour ne manquait pas d’étonner toute la société camerounaise. Il suffisait, comme Alida, de pianoter pendant quelques instants sur les touches du clavier afin de découvrir les sites d’annonces matrimoniales, d’admirer le fichier des cœurs solitaires, d’entrer en communication avec les potentiels époux de rêve et de les inviter à une longue discussion empreinte de mensonge et d’hypocrisie. Après l’envoi des photos par scanner, il fallait maintenir le dialogue en attendant le verdict qui se présentait le plus souvent de façon laconique : « Désolé, les femmes, je les aime plutôt fines, sveltes, ce qui est loin d’être votre cas... Dommage, j’ai horreur des teints foncés, regardez ailleurs... Je préfère les yeux oblongs de couleur bleue. Il me semble que votre nez est trop écrasé... Je ne suis pas un fan des femmes aux lèvres lippues... et blablabla... ». Certains sadiques poussaient le bouchon plus loin en exigeant des femmes qu’elles expédient des photos de nu, présentant les formes sacrées du corps dans tout leur naturel. Une fois la photo envoyée, on la retrouvait défilant sur Internet, accompagnée d’un message du genre : « que veulent au juste les femmes africaines ? Quelle honte ! Ensemble, célébrons les funérailles de la pudeur en Afrique ».
Une jeune étudiante à la beauté insolente, qui s’était filmée toute nue et dont la photo circulait sur Internet, s’était pendue un soir dans sa chambre. Malgré cette tragédie, beaucoup de jeunes filles continuaient à expédier par Internet des photos où elles posaient en tenue d’Eve et qui revenaient promptement dans leur boîte comme un redoutable boomerang. Futée, Alida s’était simplement servie de la photo d’une cousine mannequin dans une compagnie de mode.
Alida prit place auprès du moniteur, un colosse aux épaules de déménageur, qui l’aidait depuis cinq mois à convoler avec un Blanc. Non seulement la jeune fille ne savait ni lire ni écrire, mais pire encore, elle parlait français comme une vache espagnole. Le moniteur qu’elle récompensait chaque semaine en nature dans son lit était à la fin le véritable destinateur de ses correspondances. En boudant, le gaillard manipula la souris et l’on put lire sur l’écran : « Bienvenue à www.romeoetjuliette.com , site des rencontres amoureuses » . Après quelques minutes de clic, le visage de l’internaute s’éclaircit et il se leva brusquement, embrassa la jeune fille en criant : « Bravo ! On est riche, ma fille ! Qu’est-ce que je te disais ? Hein, parle encore... D’ailleurs, lis... Ah ! J’oubliais que tu ne sais pas lire. Bien, je lirai pour toi ! »
Les yeux nimbés de joie, le sourire aux lèvres, il s’assit et lut d’une voix émue :
« Alida ma puce,
Je reviens à l’instant de l’ambassade où j’ai pu obtenir mon visa. J’arrive à l’aéroport international de Nsimalen le 12 mai, c’est-à-dire dans deux semaines exactement.
Informe ta famille de mon arrivée afin que notre mariage soit célébré dans les plus brefs délais, car je ne passerai qu’un mois au Cameroun.
Gros bisous, Jacques ».
Alida ferma ses yeux blafards et des larmes ruisselèrent le long de ses joues creuses. Elle avait tant attendu ce jour ! L’être humain ne doit désespérer qu’à la mort, se dit-elle. En souriant, elle se rappela les débuts de cette communication fructueuse :
- Bonjour ma poule !
- Bonjour chéri.
- Je suis un Blanc, haut cadre dans la fonction publique française, divorcé depuis deux ans ; je suis à la recherche d’une âme sœur. Comment es-tu physiquement ? Appelle-moi Jacques Mekat.
- Doudouche c’est mon sobriquet. Mon nom c’est Alida Akaba. On me trouve très belle, avec un corps fin ; je suis d’ailleurs mannequin, âgée de vingt ans.
- Parle-moi de tes yeux, de tes seins et de tes cheveux.
- J’ai des yeux noirs en amande très doux, de beaux seins ronds et fermes, de longs cheveux lisses qui me tombent au dos.
- Tu m’aimes ?
- Je t’adore chéri. Avant de te connaître, c’est toi que j’aimais déjà dans mes rêves.
- Tu serais prête à me faire des câlins chaque jour ?
- Je ramperai, miaulerai, aboierai pour te rendre heureux, mon beau bébé.
- Tu embrasses bien ?
- Mes câlins font voir le paradis, bébé. Fais-moi confiance.
- Envoie-moi une photo de toi, je t’envoie la mienne à l’instant.
Le gaillard se leva, promena maladroitement les mains sur la poitrine plate de la jeune fille en murmurant : « En attendant les euros et les voitures que tu m’enverras une fois arrivée chez les Blancs, on va fêter ça toute la nuit ; rentre à la maison m’attendre. » Alida sortit du cyber café le visage radieux, traversa rapidement la rue où ses collègues de nuit apostrophaient vivement des hommes capricieux.

L’aéroport de Nsimalen fourmillait de monde en ce samedi soir. Des voyageurs, entassés dans le hall, faisaient les adieux à la famille et aux amis venus les accompagner. Anxieuse, Alida était debout au milieu de cette foule bruyante, une pancarte, sur laquelle était inscrit son nom, ostensiblement levée. L’avion de Jacques tardait à atterrir, aussi piaffait-elle sans cesse d’impatience. Soudain, la voix suave de la speakerine annonça l’arrivée du vol Y405 de la Cameroon Airlines, et le cœur d’Alida se mit à battre très fort. Habilement, elle se fondit dans la foule et s’immobilisa à l’entrée du quai d’arrivée où cinq policiers nerveux hurlaient sans cesse des ordres dissuasifs. Troublée, elle dévisagea les cinq premiers Blancs qui sortaient du quai et eut soudainement très peur. Et si Jacques avait choisi de ne plus venir ? Non ! cria-t-elle, elle n’avait pas le droit d’être si pessimiste. Elle s’inquiétait encore quand un quinquagénaire aux cheveux blonds s’arrêta devant elle, regarda de gauche à droite, scruta la pancarte et se présenta, hésitant.
- Jacques... Jaques Mekat. Vous êtes une amie d’Alida, c’est ça ? Pourquoi n’est-elle pas venue?
- Mais... C’est moi Alida, mon Jacques chéri. Enfin, tu es là.
La jeune fille termina sa phrase en se jetant dans les bras de Jacques, mais il s’esquiva brusquement en criant d’étonnement :
- Pourquoi jouez-vous avec mes nerfs ? Vous allez me dire où est Alida ?
- Comment te le dire Jacques, c’est moi Alida, lança la jeune fille d’une voix adoucie.
- Non, non et non ! Vous n’êtes pas Alida... Elle est plutôt belle, svelte, radieuse. D’ailleurs c’est un mannequin. Vous ne ressemblez en rien à la photo qui m’a enchanté...
- Je te jure que c’est moi Alida... Oui Alida Akaba. Mon sobriquet... Ah, oui, mon sobriquet c’est Doudouche. Je… Tiens, tu peux lire mon nom sur la carte d’identité nationale.
- Si j’avais eu votre image sur une photo, je ne serais jamais venu ici, vous n’êtes pas Alida. De grâce, cessez de me tourner en bourrique.
- Chéri... murmura Alida qui tentait en vain de convaincre ce Blanc qui ne se laissait pas du tout compter.
- Au secours ! Ne me touchez plus... Ne me touchez plus surtout... Seigneur, dites-moi que c’est un cauchemar qui passera bientôt. Policiers, policiers au secours !
Les flics accoururent, armés de matraques, suivis par la foule qui se mit aussitôt à huer les deux drôles d’amoureux. En larmes, Alida suppliait Jacques de ne pas détruire ses espoirs. Rouge de colère, Jacques ordonnait à Alida de disparaître avec son cauchemar. Comme la jeune fille tardait à exécuter les ordres, l’homme blanc demanda aux flics de l’escorter jusqu’au poste de police de l’aéroport pour qu’il renoue enfin avec la réalité. La foule éclata alors en rires et en cris, tout en fredonnant des chansons de gouaille qui reprenaient le même refrain : « Vive le cyber amour... Vive Internet... Vive l’amour made in Internet. »
Alida profita de la confusion créée par une femme qui se plaignait d’avoir perdu son portefeuille pour disparaître au plus vite et s’engouffrer honteusement dans un taxi après avoir lancé au conducteur : « N’importe où » . Trente minutes après, elle sortit lentement du taxi. Les larmes baignant les yeux, la rage au cœur, elle entra silencieusement dans sa chambre, se laissa choir dans son lit et pleura jusqu’au matin. La jeune fille venait encore de caresser un espoir déçu.
L’ULTIME BRASSE
Au-delà de tous les projets : partir, fuir le réel déprimant, s’envoler au firmament et vivre enfin. Au-delà de tous les rêves : s’évader de cette fournaise humaine, tout quitter et galoper au plus vite dans l’inconnu, à la recherche d’un bonheur salvateur. Au-delà de tous les espoirs : voir l’Occident et mourir.
Parqués dans un navire à voiles, une cinquantaine de désespérés scrutent silencieusement au lointain les images grimaçantes de l’euphorie future, tandis que l’embarcation glisse doucement sur l’eau paisible. Cinq heures assis dans la même position, à espérer que la Méditerranée leur présenterait sa bonne humeur. Aux prières sourdes exécutées les yeux fermés, s’ajoutent les mille interrogations qui accompagnent pareille pérégrination : foulerai-je les terres de l’Espagne ? vaincrai-je la fureur des garde-côtes ?
Les yeux noyés de larmes, Fadi triture nerveusement les pans soyeux de sa djellaba. Elle a tout quitté pour partir : la masure familiale abritant les longs jours de misère de ses quinze frères ; sa fille Binta, fragile comme une bulle de savon, fruit d’une nuit de viol orchestrée par des soldats saouls et libidineux ; sa mère, symbole poignant de la souffrance maternelle, dont l’époux fut fauché par les balles meurtrières de fanatiques religieux ; la petite mosquée de Saïda où, pour quelques dinars, elle travaillait comme domestique deux fois par semaine… Bien que régulièrement primée durant sa scolarité, elle n’avait pas pu franchir le cap de la troisième, car le père mort, il n’y avait personne pour payer ses droits d’inscription. Pendant que ses quinze frères exerçaient les métiers de cireurs de chaussures, de barbiers ou de limeurs d’ongles, elle nettoyait la petite mosquée qui lui avait été confiée ou vendait de la bouillie de riz aux nombreux fidèles.
Du revers de la main, la jeune aventurière essuie les larmes qui ruissellent le long de ses joues creuses. Aussitôt, elle revoit le visage ridé et émacié de sa mère pleine de recommandations : « Fadi, va, vole le bonheur à l’homme blanc et viens nous le présenter avant ma mort. Tu es notre seul espoir de joie. Va, le rêve n’existe plus dans notre pays. » Elle entend également sa mère renifler ses sanglots sonores à l’heure fatale de la séparation. Toute la famille a épargné des milliers de dinars pour la réalisation de ce voyage. Il faut suivre la voie royale de Samira, une jeune fille de Saïda qui avait réussi à fouler le sol espagnol après un voyage homérique. Depuis des années, on ne parle plus que d’elle dans toutes les cases, car elle a transformé la vie de sa famille. Deux ans après son départ, elle a fait construire une somptueuse villa à ses parents, leur a expédié deux grosses voitures et a régulièrement envoyé argent, cahiers et vêtements aux enfants déshérités de Saïda, devenant ainsi le modèle d’une jeunesse en détresse.
Une secousse brusque fait hurler les cinquante aventuriers, heureusement, un matelot rassure les âmes en peine : ce n’est qu’un banal coup de mer, sans plus ! Une seule idée hante l’esprit de Fadi toutes les fois qu’elle pense à sa famille. Un seul vœu anime ses pensées : partir, quitter cet univers de guerre et de famine où les enfants d’un même ventre s’entre-déchirent au nom d’Allah ; fuir cet univers carcéral où le moindre espace est un nid de bombes pour les ennemis de la tolérance ; oublier enfin ce pays où chômage, violence, injustice et misère sonnent chaque jour le glas de l’espoir si fragile.
Un silence profond habite l’âme des cinquante conquérants de l’espoir, pourtant au fond de leur cœur, une impressionnante littérature censurée par le stress de l’aventure, hèle en vain le secours du ciel. Ils ont tous tant à dire, mais comment parler quand, à la peur de l’échec, se mêle l’angoisse du voyage. Les seuls sons audibles semblent être la conséquence d’onomatopées accompagnant chaque violente secousse du navire. Tous savent que chaque jour, de nombreux corps sont engloutis par la mer ; que les rêves de bonheur peuvent à chaque instant se briser comme un éclat de verre : c’est le prix à payer pour être heureux.
Une fois de plus, des cris de détresse se font entendre. Un matelot en émoi hurle de toutes ses forces avant d’alerter les voyageurs : « le navire coule ! » C’est la panique dans l’embarcation. Pleurs, prières, sanglots et chants religieux se succèdent à un rythme effréné. Pendant que le navire s’enfonce dans les entrailles des eaux gloutonnes, les matelots se jettent à la mer, suivis de quelques voyageurs hardis. À chaque minute, les aventuriers inaptes à la nage tirent leur révérence à la vie, si bien qu’au bout de dix minutes, seuls quatre sinistrés tentent laborieusement de vaincre la rage de la mer. Le cœur battant, les bras meurtris à force de fendre les vagues, Fadi aperçoit au lointain les splendides châteaux d’Espagne. Elle ne peut s’empêcher d’admirer le corps squelettique de sa mère, ainsi que les yeux creux de Binta sa fillette. Ces corps décharnés lui arrachent aussitôt un cri déchirant : « Non, je dois réussir, je dois les sauver, il le faut ! »
Le corps endolori, la jeune fille nage péniblement dans les eaux sadiques, précédée de trois matelots plus habiles à la nage. Encore quarante brasses, Fadi… encore trente brasses… encore vingt brasses… un tout petit effort, encore dix brasses… Ouf, enfin le bonheur, enfin l’Espagne, enfin les châteaux ! Un sourire radieux illumine enfin les yeux de Fadi. Couchée sur cette terre paradisiaque qu’elle a toujours pétrie dans ses rêves, en souriant, elle admire des immeubles aux murs marbrés : « Maman, ma mission a été accomplie. La misère est finie, oui, fi… » Lentement, les yeux se referment, la poitrine s’affaisse, les dents se serrent et le cœur cesse de battre, préparant ainsi le vrai voyage, le véritable départ vers le gouffre tutélaire qui apaise la hantise de l’infini, la soif du bonheur. Au tréfonds de tous les murmures, partir, s’élever au-dessus d’un tas de margouillis. Au cœur de tous les cris, s’évader dans l’idéal, embrasser l’Éden consolateur et dire adieu à la misère. Une bise légère berce les fins cheveux de jais du corps raide : oui, finie la misère, bienvenue au bonheur !

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