Adélaïde et le cœur du Régent
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Adélaïde et le cœur du Régent

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Description

Déjà, alors qu’ils s’adonnent à leurs jeux d’enfants à Versailles, Adélaïde de Lanuzac et Philippe d’Orléans sont épris l’un de l’autre. Toutefois, lorsque Adélaïde rencontre Louis-Auguste de Bourbon, fils légitimé de Louis XIV et de Françoise de Montespan, elle ne peut se défendre de l’attirance qu’il lui inspire, manifestement réciproque.
Mais le roi a tôt fait de couper court aux tiraillements qui sévissent dans le triangle amoureux. Soucieux tout à la fois d’assurer des unions princières à ses bâtards et de tuer dans l’œuf toute menace à son pouvoir absolu, il impose des mariages qui ont tout de mésalliances. Adélaïde doit s’exiler en Nouvelle-France au bras d’un obscur lieutenant.
Pourtant, lorsqu’elle reviendra en 1718 dans un Paris à qui la Régence de Philippe d’Orléans aura donné une effervescence nouvelle, elle constatera que, dans son cœur, rien n’a vraiment changé.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 septembre 2015
Nombre de lectures 38
EAN13 9782894359884
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0035€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Adélaïde et le cœur du Régent
LINDA SAYEG
Conception de la couverture et infographie : Marie-Ève Boisvert, Éditions Michel Quintin
Image de la couverture : © Lee Avison / Trevillion Images
Conversion au format ePub : Studio C1C4

La publication de cet ouvrage a été réalisée grâce au soutien financier du Conseil des Arts du Canada et de la SODEC.

De plus, les Éditions Michel Quintin reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada pour leurs activités d’édition.

Gouvernement du Québec – Programme de crédit d’impôt
pour l’édition de livres – Gestion SODEC

Tous droits de traduction et d’adaptation réservés pour tous les pays. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre, par procédé mécanique ou électronique, y compris la microreproduction, est strictement interdite sans l’autorisation écrite de l’éditeur.

ISBN 978-2-89435-988-4 (ePub)
ISBN 978-2-89435-788-0 (papier)

© Copyright 2015

Éditions Michel Quintin
4770, rue Foster, Waterloo (Québec)
Canada J0E 2N0
Tél. : 450 539-3774
Téléc. : 450 539-4905
editionsmichelquintin.ca
À Julia, Mathis et Nael À Jérôme et René
I
L’ÉPOUSE SECRÈTE STIGMATISÉE
Ah! Les masques! Si vous saviez comme les abbés ont l’air édifiant, comme les gens de cour l’ont important, comme les autres l’ont altéré de crainte et d’espoir! Et surtout, comme ces airs-là, pour la plupart, sont faux à des yeux clairvoyants! Alexis Piron
Versailles, le 25 juillet 1684
Le soleil inondait le palais et les jardins alentour. Pas une nuée ne venait assombrir le bleu du ciel. La brise était si légère que, pour la remarquer, il fallait hisser le regard jusqu’aux arbres dont les feuilles vertes bruissaient imperceptiblement. C’était un mois de juillet splendide. La langueur de cette journée invitait à la détente du corps et de l’esprit. Toute la cour en profitait pour s’amuser dans le luxe époustouflant que leur offrait Louis le Grand. Qui, ici, n’admirait pas l’immense palais qu’il avait fait sortir de terre et qui entourait l’ancien petit château de chasse de son père? Qui n’adorait pas les jardins somptueux décorant son parc?
Des centaines de courtisans se promenaient le long du Grand Canal, d’autres se prélassaient à l’Orangerie, au milieu de sculptures en marbre blanc, en bronze et en plomb doré qui s’accordaient merveilleusement aux arbres et aux arbustes parfaitement taillés. Les flâneurs côtoyaient les maçons et les terrassiers, toujours en activité. En cette année 1684, on ne pouvait fuir les travaux ni à l’intérieur ni à l’extérieur du palais. Si les parterres possédaient déjà le caractère qu’ils auraient désormais, il n’en allait pas de même du reste du jardin, qui était loin d’être achevé.
En cet instant et comme toujours à la cour de Louis le Grand, seuls le roi et ses ministres travaillaient. À la première heure du jour, Louis XIV donnait ses ordres pour toute la journée. Il accordait quelques audiences et, dès la messe terminée, se mettait au travail avec son conseil. Les milliers de nobles qui vivaient à Versailles avaient pour seule tâche de se distraire, de paraître toujours à leur avantage devant le roi et d’intriguer. Mais leur existence n’était pas une sinécure; les courtisans devaient perpétuellement ruser pour parvenir à se rapprocher de ceux qui étaient au-dessus d’eux selon le rang et à se distancer de ceux qui se trouvaient en dessous. Ils menaient un combat de tous les jours pour monter plus haut, toujours plus haut, afin d’approcher le Roi-Soleil. D’autre part, l’oisiveté que leur imposait le monarque et l’obligation de trouver toujours plus d’argent pour soutenir le niveau de vie ruineux de la cour les entraînaient dans des turpitudes honteuses. Ils se jetaient de plus belle dans le jeu, dans l’espoir de gagner de l’argent et s’endettaient; le jeu, qui était interdit dans tout le royaume, bénéficiait d’un statut particulier chez le roi, où l’on pouvait jouer des sommes astronomiques.
Qui aurait pu se douter de la vie mouvementée de ces gens en observant le joli tableau d’un magnifique palais habité par des créatures fabuleusement habillées et aux manières irréprochables?

Dans l’aile du Midi, au premier étage, des enfants jouaient, encore autorisés à profiter de leur innocence.
Une éblouissante petite fille, prénommée Adélaïde de Lanuzac, venait d’ouvrir une porte. À toute allure, elle s’engouffra dans la chambre de la duchesse d’Orléans et ses yeux firent le tour de la pièce. Il n’y avait personne. Sans pouvoir retenir un éclat de rire enfantin, elle se hâta de se cacher derrière la tenture du lit à baldaquin. Malgré leur jeune âge, ses yeux étaient accoutumés au luxe et elle ne prit pas la peine d’admirer la pièce qu’elle connaissait bien; elle ne voyait plus les extraordinaires boiseries qui, dorées à la feuille d’or, témoignaient d’une grande créativité de la part des ébénistes; elle ne voyait plus la console en bois placée derrière elle avec, au-dessus, un immense miroir incrusté dans le mur. Aux fenêtres, les rideaux étaient en brocart bleu rehaussé de fils d’or; le velours des chaises et du canapé était fait du même ornement. Une tapisserie dessinée par Charles Lebrun et fabriquée à la manufacture royale des Gobelins avait été offerte par le roi à la duchesse d’Orléans quelques années auparavant. La dame avait choisi de la placer au-dessus de la tête du lit pour se rappeler toujours cet auguste présent. Deux colonnes en marbre blanc étaient disposées de part et d’autre du lit en face duquel il y avait une cheminée en marbre rose surmontée d’une horloge et de deux girandoles en bronze doré décorées de porcelaine. Enfin, le plafond était peint de motifs floraux.
À l’abri de la tenture bleue, Adélaïde riait encore. Philippe, Louise-Françoise et Anne allaient peiner à la trouver; elle se délectait à l’avance de leur mine déconfite. Mutine comme n’importe quel enfant de dix ans qui joue à cache-cache avec ses meilleurs amis, elle posa sa main devant sa bouche pour s’interdire de rire à nouveau. Ce fut à ce moment que la poignée de la porte s’abaissa; Adélaïde se ratatina autant qu’elle le put sous l’épais tissu, tout en laissant une petite fente entrouverte. Cela lui permettrait d’observer ses amis sans qu’ils pussent la voir de leur côté. Qu’est-ce qu’elle allait s’amuser!
En s’ouvrant, la porte à deux battants laissa filtrer un rai de lumière qui encadrait la grosse figure d’Élisabeth-Charlotte d’Orléans et celle d’une de ses dames d’atour, la belle et douce Marie de Lanuzac, la mère d’Adélaïde. De les découvrir à la place de ses amis, la petite fille en éprouva une déception immense.
La duchesse Élisabeth-Charlotte d’Orléans, appelée Madame, était la belle-sœur du roi depuis 1671, l’année où elle avait épousé Philippe d’Orléans, le frère du roi qu’on appelait Monsieur. Démonstrative et intelligente, elle était une mère aimante pour ses deux enfants; il y avait son fils Philippe de Chartres, l’ami de toujours d’Adélaïde, et sa fille mademoiselle de Chartres, prénommée Élisabeth-Charlotte comme elle. La duchesse d’Orléans était une personne très franche; l’éducation qu’elle avait reçue dans son Palatinat natal n’avait pas donné tous ses fruits et, si son père et sa tante avaient tenté de réprimer ce trait de caractère indigne d’une princesse, leurs efforts s’étaient avérés vains. La nature de la princesse avait résisté.
Énorme et point belle, la princesse palatine avait nettement la préférence de la petite Adélaïde, précisément parce qu’elle était naturelle, au contraire de la plupart des femmes nobles de la cour. Les beautés que comptait la cour vous faisaient les plus grands sourires par-devant, pour vous enfoncer un poignard dans le dos dès que l’occasion s’en présentait. La cour de Louis XIV était cruelle. C’était un monde où prévalaient l’ambition et la coquetterie, où plusieurs cabales se déroulaient toujours en même temps. On n’y vivait pas tranquillement. Il fallait toujours rester sur le qui-vive, au point d’en être souvent épuisé. Si Adélaïde jouissait du privilège de son jeune âge pour échapper à nombre de ces tourments quotidiens, elle n’en apprenait pas moins depuis des années l’art de vivre de Versailles.
Élisabeth-Charlotte d’Orléans s’affala dans son fauteuil préféré, tandis que Marie de Lanuzac prenait place non loin d’elle, sur un fauteuil plus étroit. Dans l’intimité de sa maîtresse, la marquise de Lanuzac n’était plus soumise à la sévère étiquette que Louis XIV imposait aux courtisans. En effet, lorsqu’elle allait visiter les membres de la famille royale en compagnie de sa maîtresse, elle devait rester debout. Contrairement aux épouses des ducs et pairs, elle n’avait pas droit au tabouret, et d’ailleurs, en présence de la Dauphine, seules les femmes qui appartenaient à la famille royale disposaient d’un fauteuil ou d’une chaise. L’étiquette était tellement rigide qu’en l’absence de Louis XIV, le jour, il n’était permis aux princesses du sang de traverser la chambre royale qu’à condition qu’elles fissent la révérence devant le lit vide.
Un autre exemple de l’implacable étiquette était le grand lever de Son Altesse : le roi avait désigné les rares privilégiés qui disposaient de leur pliant pour l’occasion. Les centaines d’autres, en revanche, y assistaient en restant debout derrière la balustrade. Ou encore Son Altesse allait jusqu’à vendre des brevets exprès pour attribuer à telle ou telle personne l’honneur d’assister à ses gestes intimes, tels que ses séances sur la chaise d’affaires 1 .
Depuis qu’elles étaient entrées dans la pièce, la princesse palatine et Marie de Lanuzac n’avaient point cessé de palabrer. Réprimant son premier réflexe, Adélaïde était restée à l’abri de la tenture. Elle n’osait plus à présent avouer sa présence fortuite. Elle en avait trop entendu pour ne pas deviner la colère de sa mère si celle-ci la découvrait. Elle décida de rester immobile, respirant à peine. La petite fente lui permettait d’admirer la beauté angélique de sa mère à qui, lui disait-on de plus en plus souvent, elle ressemblait. Marie de Lanuzac était la plus belle des femmes d’honneur de la duchesse d’Orléans. Du reste, elle était l’une des plus belles femmes de la cour. Madame prenait grand soin, depuis de nombreuses années, de choisir les dames de sa maison en fonction de leur apparence. Elle voulait qu’elles attirent le regard de Louis XIV, ce à quoi elle ne pouvait point prétendre. Cela lui avait valu, autrefois, une mésentente retentissante avec Athénaïs de Montespan, qui avait compris la manœuvre, elle qui sortait les griffes dès qu’elle se sentait en danger.
— Si ce qu’on murmure dans tous les couloirs est vrai, disait Madame, je regrette sérieusement mes premières années ici. Même si la Montespan est parfois le diable en personne, je la préfère à cette hypocrite de parvenue. Non, je ne peux me résoudre à l’idée que le plus grand roi du monde a épousé la veuve Scarron, cette pauvresse qui gardait les oies en son enfance! C’est totalement inimaginable!
— Pourtant, Madame, c’est bien ce que monsieur de Louvois m’a affirmé ce matin.
— Cet imbécile a-t-il encore essayé de vous charmer par des indiscrétions?
— Assurément, Madame.
— C’est incroyable! Si cela venait aux oreilles de Sa Majesté, elle serait outrée des façons de faire de son ministre. Quand je vous disais que ce rustre ne possède pas les qualités de son père; Michel Le Tellier était tellement plus brillant!
— Selon ses dires, il aurait dû assister à la noce qui a été tenue en grand secret.
— Quand?
— Dans la nuit du samedi 9 au dimanche 10 octobre de l’an passé.
— Incroyable! Et nous n’avons rien vu 2 ! Elle cache bien son jeu! Et pourquoi cet imbécile de Louvois n’a-t-il pas été invité à un tel événement?
— Il m’a dit qu’il avait osé supplier le roi à genoux de renoncer à ce projet. Cela lui a valu de vives remontrances de la part de Son Altesse et la haine éternelle de madame de Maintenon.
La duchesse cacha son visage dans ses mains et se lamenta.
— Sur ce point, au moins, je suis d’accord avec lui. Et dire qu’il y a encore quelque temps je rêvais que la Montespan fût délaissée par Son Altesse. Qui aurait pu prédire que nous quitterions une situation peu agréable pour une bien pire?
— Nous aurions pourtant dû nous en douter.
— Plaît-il?
— Rappelez-vous l’ascension de madame de Maintenon il y a quatre ans, après le mariage du Dauphin avec Marie-Anne de Bavière.
— Hum! râla Élisabeth-Charlotte d’Orléans.
— Elle n’était rien, à cette époque. Pourtant elle a été nommée seconde dame d’atour de la nouvelle Dauphine, qui s’est bientôt plainte que le roi lui rendait visite non pour le plaisir de voir sa belle-fille, mais pour celui de discuter avec la marquise.
— Mais qu’est-ce que Sa Majesté trouve à cette vieille femme, à la fin?
— Oh, répondit Marie de Lanuzac en souriant, je dirais que, après une dizaine d’années de vie auprès de la marquise de Montespan, Sa Majesté se repose avec Françoise de Maintenon. Elle est calme, douce, tout le contraire de l’ancienne maîtresse, en somme. Et, vous le concéderez, malgré ses quarante-neuf ans, la marquise reste charmante.
— Pour une femme de votre beauté, vous êtes bien bonne envers cette truie!
— Je suis réaliste, Madame. À quarante-six ans, le roi a besoin de se ranger. En outre, il remporte moins de succès à la guerre qu’autrefois et il pense que c’est une punition divine. Il veut se racheter. Cette Françoise de Maintenon est arrivée au bon moment, avec sa grande dévotion et sa piété. J’imagine si facilement notre roi différent lorsqu’il est seul avec elle, dans ses appartements privés qui le préservent de la foule, là où il aime être en famille! Je l’imagine abandonnant son masque de roi pour devenir un simple particulier. Madame de Maintenon sait mettre en confiance ceux à qui elle veut plaire. J’ai pu le remarquer juste à l’observer.
— Une hypocrite! Voilà ce qu’elle est! On n’est pas dévote lorsqu’on couche avec un roi marié! Son éclatante faveur date d’avant la mort de la reine Marie-Thérèse d’Autriche! C’est une vulgaire putain. Et un roi de France n’épouse pas une putain! s’écria Madame en devenant rouge pivoine sous l’effet de la rage. Une fourbe qui a trahi ses amis les plus intimes! N’a-t-elle pas gagné la confiance du roi sournoisement en se jouant de la favorite qui l’a tirée de la gueuserie? Oh, ces temps-ci sont maudits. Tout s’accumule.
Et elle se mit à pleurer.
— Madame! murmura Marie de Lanuzac en lui prenant la main.
— D’abord mon pauvre mignon, le petit comte de Vermandois 3 , est mort après avoir tant souffert par sa mère, sans oublier son père qui a été si dur avec lui. Il lui a reproché son vice italien, alors qu’il se montre d’une extrême clémence avec mon époux, le pire débauché de France. C’est trop injuste! Sa Majesté préfère de toute façon le duc du Maine, Louis-Auguste, son bâtard qui a été fait chevalier de l’ordre en même temps que mon Philippe. Il adore cet enfant parce que c’est la Maintenon qui l’a élevé.
— Madame! de grâce! supplia Marie de Lanuzac.
— Maintenant, c’est moi qui tombe en défaveur à cause de cette catin! Je n’en peux plus!
Marie pencha son joli buste vers celui de sa maîtresse pour l’enlacer. Avec cette grande dame, si simple en réalité, quoique bourrue pour certains, elle pouvait se permettre cette familiarité. Elle l’étreignit et lui parla doucement :
— Ne gaspillez pas vos forces dans la haine de cette femme. Après tout, si notre roi s’était remarié avec une princesse, il aurait pu avoir d’autres enfants susceptibles de troubler un jour l’État.
— Il aurait pu trouver mieux qu’une gardeuse de dindons!
— Madame, vous la haïssez, mais vous n’êtes même pas sûre qu’elle vous fasse vraiment du tort.
Les pleurs de la duchesse d’Orléans redoublèrent. La marquise de Lanuzac lui présenta un fichu pour qu’elle s’y mouchât, ce qu’elle fit bruyamment.
— Vous admettrez, Marie, que, comme par hasard, Sa Majesté ne m’invite plus à tous les grands soupers comme avant. Elle ne me rend plus visite comme autrefois, elle ne me couvre plus de sa sollicitude, tout cela depuis qu’elle est mariée à cette ancienne domestique. Une pauvresse qui fut une coquette autrefois et qui ose aujourd’hui montrer l’exemple de la parfaite catholique! Elle travaille insidieusement à saper mon crédit, je le sais.
— Nous n’avons aucune preuve qu’elle monte le roi contre vous. C’est lui qui a changé. C’est parce qu’il a changé qu’il est attiré par une dévote dans son genre. Ce qui lui plaisait autrefois ne lui plaît plus aujourd’hui. Il était le premier à montrer l’exemple de l’infidélité avec Louise de La Vallière, puis avec Françoise de Montespan, sans oublier bien d’autres belles telles Olympe Mancini ou Angélique de Fontanges. Aujourd’hui, il veut montrer celui de l’ordre et de la dévotion. Mais vous refusez de jouer les imposteurs. Vous refusez de faire ce que font la majorité des courtisans en affectant d’être subitement devenus de grands bigots. Cela ne lui plaît point!
— Cela est vrai, je l’admets. Il a bien changé, car c’est la première fois de sa vie qu’il accorde une telle confiance à l’une de ses favorites. L’épouser, pfff!
La princesse palatine s’enfonça dans son fauteuil avant d’enchaîner :
— Il y a aussi le cabinet noir 4 qui lui rapporte tous les mots que j’écris à ma famille. Je ne suis pas clémente dans mes descriptions de la cour, mais je reste persuadée que cette vieille gardeuse d’oies a joué un rôle dans ma défaveur. Je la déteste! Et je sais bien qu’elle est hypocrite! Quand Louise de La Vallière a voulu entrer au couvent, la Montespan a tout fait pour l’en décourager, car elle savait que cela lui donnerait une mauvaise image. À côté de la désormais chaste Louise de la Miséricorde, elle allait devenir la maîtresse qui ne se repentait pas. Et qui a-t-elle envoyé à Louise pour la dissuader de se retirer du monde sous prétexte que la vie de nonne serait trop difficile à supporter? Personne d’autre que la crotte de souris! Une soi-disant dévote qui essaye d’empêcher une femme d’entrer chez les carmélites!
— Je ne suis pas sûre que la marquise de Maintenon ait eu le choix de refuser. Ni qu’elle ait apprécié de jouer ce rôle ingrat.
— Bah, quand cesserez-vous donc de la défendre? N’êtes-vous pas avec moi?
— Bien sûr, Madame, que je suis avec vous, s’offensa Marie de Lanuzac. J’essaye de vous faire entrevoir d’autres motifs de l’éloignement du roi. Je vous disais qu’il a changé, mais il y a aussi la désastreuse influence des mignons de Monsieur. Ils font courir de fausses rumeurs à votre sujet pour semer la discorde dans votre ménage, vous obligeant de la sorte à recourir à l’arbitrage du roi.
— Oui, il est vrai que Sa Majesté est fatiguée par ces histoires, mais quel autre moyen de se défendre, je vous le demande?
— Aucun autre, je vous le concède aisément. Ces hommes sont malfaisants. La plupart des courtisans pensent comme nous qu’ils ont tué la première femme de votre époux. Ce que je veux vous dire, c’est que la cause de vos malheurs peut être multiple et sans lien avec Françoise de Maintenon. Enfin, pour en revenir à elle, je ne crois pas que sa place soit très enviable.
— D’épouser Louis Dieudonné ne serait pas enviable? Vous divaguez, très chère!
— Chacun doit faire comme s’il ne savait pas, alors que toute la cour est au courant. Elle n’est pas reine et ne le sera jamais. Elle est son épouse en secret, rien officiellement. Il peut se défaire d’elle à tout moment.
— Comme vous y allez! C’est que je vais finir par croire que vous l’aimez!
— Je la plains même si je ne l’aime pas. Ce n’est point un cadeau que le roi lui a fait par un tel mariage.
Tout à coup, la porte de la chambre fut ouverte avec fracas. Trois enfants la franchirent en riant.
— Je suis sûre qu’elle est là! s’exclama une jolie petite fille brune aux grands yeux marron.
— Elle nous aura fait courir partout, râla une petite blonde aux yeux bleu azur.
La première était mademoiselle de Nantes, la fille aînée de Louis XIV et d’Athénaïs de Montespan. Elle était coiffée à la Sévigné, c’est-à-dire les cheveux maintenus en arrière par un ruban assorti à ceux de sa robe qui laissait retomber quelques mèches soigneusement bouclées sur ses jolies joues roses. La marquise de Montespan refusait que ses filles soient coiffées à la Fontanges. Elle haïssait celle qui lui avait ravi, même provisoirement, les faveurs du roi, celle qui avait donné son nom à cette coiffure inventée par hasard.
La jeune Louise-Françoise de Bourbon était vêtue avec splendeur, ce qui rappelait que, bien que bâtarde, elle était fille de roi. Sa robe avait été taillée dans de la soie rouge de garance et des pierres précieuses y étaient cousues. Des manchettes en dentelle dépassaient des manches courtes et elle portait des gants. Mademoiselle de Nantes possédait un visage long et fin, de jolis yeux marron, un petit nez et une bouche vermeille comme on les aimait. Elle faisait déjà rire son entourage par ses saillies. Sa vivacité d’esprit rappelait celle de sa mère, qui appartenait à la fameuse famille de Rochechouart-Mortemart, dont tous les membres se distinguaient depuis des générations par leur culture et leur appétit intellectuel. C’était le fameux esprit Mortemart qui avait enchanté le roi pendant plus d’une décennie. Il ne fallait pas oublier que c’était par son intelligence, en sus de son exceptionnelle beauté, qu’Athénaïs de Montespan avait retenu le monarque aussi longtemps, lui dont l’appétit sexuel était notoire. Au moment où Louis XIV s’était trouvé à l’apogée de son règne, elle avait été la seule digne de lui. Sa blondeur flamboyante, ses formes généreuses, ses jeux de mots et ses réparties qui faisaient éclater de rire toute la cour avaient écarté la trop discrète Louise de La Vallière, son ancienne amie. L’histoire se répétant, c’était une amie d’Athénaïs de Montespan, Françoise de Maintenon, qui avait éclipsé à son tour l’ancienne sultane-reine.
La deuxième enfant était Anne de Beaufort. Son père, le comte de Beaufort, était issu de la noblesse d’épée 5 et avait déjà acquis une grande renommée au front, qu’il quittait rarement. Sa mère, Henriette de Beaufort, était une dame d’atour de la duchesse d’Orléans et la meilleure amie de Marie de Lanuzac. Bien que parfaitement mise et coiffée, Anne de Beaufort ne portait pas des vêtements aussi somptueux que ceux de son amie Louise-Françoise. En revanche, elle possédait un charme qui laissait augurer une grande beauté à venir. Ses cheveux étaient d’une blondeur rare, ses yeux bleus étaient immenses et sa bouche, fine. Bien en chair, elle correspondait parfaitement aux canons de la beauté à la mode. Comme Adélaïde, elle était née et avait grandi à la cour, mais à Saint-Germain plutôt qu’à Fontainebleau comme la première, au temps où la cour était encore un peu nomade.
Derrière les deux petites filles se tenait un garçon du même âge. Il portait un justaucorps cintré qui descendait jusqu’aux mollets. Le jeune duc de Chartres 6 ne portait pas de perruque, comme le faisait son père de façon si ostensible. Il se contentait d’un tricorne orné de plumes. Il avait les cheveux châtains et les yeux marron. Son visage aurait pu paraître quelconque s’il n’avait possédé un air d’intelligence peu commun qui le rendait fort charismatique. Le petit prince portait l’épée. Souvent, avant même d’avoir cinq ans, les princes arboraient leur épée sur les robes qu’ils portaient les premières années de leur vie.
Les trois enfants avaient été brusquement freinés dans leur élan, et leur mine s’était assombrie lorsqu’ils avaient découvert la duchesse d’Orléans et la marquise de Lanuzac. Louise-Françoise surtout était intimidée, car la duchesse d’Orléans haïssait publiquement sa propre mère, Athénaïs de Montespan, mais aussi celle qui l’élevait depuis sa naissance, Françoise de Maintenon. La petite fille n’était jamais à son aise en présence de la duchesse, et en cet instant moins qu’à tout autre. Quand elle vit Philippe et Anne s’incliner dans une jolie révérence, elle s’empressa de les imiter. Elle se courba plus bas que ses amis.
— Nous vous prions de nous pardonner cette intrusion, mesdames, assura Anne. Nous jouions à cache-cache et nous pensions qu’Adélaïde était ici.
— Nous sommes vraiment désolés, ajouta Philippe en adressant à la princesse palatine un regard à faire fléchir la plus sévère des mères.
Louise-Françoise se contenta de rester silencieuse, la tête baissée, pour ne pas faire monter la colère de Madame, réputée pour ses emportements subits. Son attitude et les sourires séduisants d’Anne et de Philippe donnèrent les résultats escomptés. Élisabeth-Charlotte d’Orléans et Marie de Lanuzac oublièrent leur air sévère et éclatèrent de rire.
— Vous vous êtes trompés, mes chers enfants, en cherchant votre amie dans les parages, affirma Marie. Elle n’est point ici, à ma connaissance.
Elle s’adressa à sa maîtresse.
— N’est-ce pas? dit-elle.
— Tout à fait, chère amie. Vous pouvez partir la chercher ailleurs, mes petits.
Après une courte révérence, les enfants repartirent en courant. Alors qu’Adélaïde poussait un discret soupir de soulagement, croyant tout danger écarté, la voix de Marie de Lanuzac retentit dans la pièce.
— Adélaïde, où que tu sois, tu peux maintenant quitter ton repaire.
La petite fille pâlit légèrement. La colère de sa mère devait être grande, car elle avait écouté une conversation très privée. S’armant de courage, elle se releva. Tête basse, elle s’avança vers les deux femmes sans oser lever les yeux. Quand elle s’y risqua enfin, ce fut pour constater que les yeux noirs de sa mère lançaient des étincelles peu rassurantes. Elle frissonna. Elle ne s’avisa même pas de regarder Madame qui, pourtant, était plutôt amusée de la situation et en oubliait sa haine pour Françoise de Maintenon.
— Tu es là depuis longtemps? l’interrogea Marie de Lanuzac.
— Je suis arrivée peu de temps avant vous, avoua Adélaïde, je voulais juste me cacher et…
— Ne souffle pas un mot de plus! ordonna la marquise, ulcérée. Tu aurais dû révéler ta présence immédiatement quand nous sommes entrées. Et depuis quand la chambre de la duchesse d’Orléans sert-elle à vos jeux? C’est une honte!
— Allez-vous me faire fouetter? demanda Adélaïde en se mettant à pleurer.
Surprise, la marquise de Lanuzac eut un léger mouvement de recul.
— T’ai-je jamais fait fouetter?
— Certes non, mais je ne vous ai jamais vue à ce point en colère contre moi.
— Cessez donc de pleurer, ma toute belle, s’interposa la princesse palatine. Personne ne va vous faire fouetter pour si peu! Venez donc, approchez-vous.
Ce fut très lentement et en continuant de sangloter qu’Adélaïde obéit.
— Enfin, Adélaïde, tu es bien trop émotive! lui reprocha sa mère. Il est normal que je te gronde, alors que tu nous écoutes depuis une bonne demi-heure!
— Oui, mère, je le sais bien. C’est que… alors même que vous passiez la porte, vous parliez déjà. J’ai immédiatement ressenti une grande honte d’avoir entendu vos premiers mots. C’est pourquoi j’ai pris le parti d’attendre votre départ pour sortir. Je vous en demande pardon.
— Vous êtes toute pardonnée, mon enfant, s’exclama la duchesse d’Orléans. Une si adorable enfant ne saurait être punie pour si peu. Et puis, j’assume tous mes propos, bien que je sache pertinemment que vous les garderez pour vous.
Elle décocha une œillade à la petite.
— Oh bien sûr, chère Madame, bien sûr!
— D’ailleurs, ajouta la duchesse d’Orléans, qu’en avez-vous pensé?
Adélaïde ne rougit pas; la timidité n’existait pas au pays de la cour de France. Cela ne l’empêcha pas pour autant d’éprouver une certaine gêne.
— Par exemple, que pensez-vous de la Maintenon? insista la princesse palatine.
— J’avoue ne pas la connaître beaucoup, Madame. Cependant…
— Cependant? l’encouragea la princesse.
— Eh bien! le peu que je sais d’elle me fait penser que vous n’êtes peut-être pas si éloignée de sa personne, osa Adélaïde d’une voix douce.
Élisabeth-Charlotte d’Orléans sursauta.
— Ce que je veux dire, Madame, c’est que, par exemple, comme vous, elle déteste le marquis de Louvois.
— Qui aime monsieur de Louvois, je le demande? fit Marie. C’est un gros balourd brusque et fourbe qui accable le peuple d’impôts pour faire les guerres qu’il veut. Il n’a aucune humanité.
— Enfin, il est capable d’aimer tout de même, puisqu’il vous aime, ironisa la princesse palatine avant d’ajouter à l’intention d’Adélaïde : Petite, auriez-vous trouvé d’autres points communs entre la sorcière et moi?
— Comme vous, elle est très charitable envers les pauvres. Et puis…
Adélaïde soutint le regard de la duchesse d’Orléans quelques secondes en silence et se racla la gorge avant de continuer.
— Vous vous trouvez bien malheureuse et exclue de la cour depuis quelque temps. Je ne crois pas que la marquise de Maintenon se sente moins exclue que vous. Le secret de son mariage l’isole comme personne. J’espère, ma chère Madame, que vous ne m’en voulez pas de ma franchise.
— Bien au contraire, ma chère enfant! Mais n’oubliez pas que je suis la première, ici, à souffrir de ma propre honnêteté. Ne suivez donc pas mon exemple si vous voulez être heureuse. Devenez un peu plus affectée.
— Je vous remercie pour vos bons conseils, Madame. Je vais prendre soin de ne pas me laisser aller avec ceux que j’aime moins que vous, c’est-à-dire presque tout le monde en dehors de mes chers parents et de mes bons amis.
La duchesse d’Orléans éclata de rire, au point que des larmes perlèrent au coin de ses yeux. Ce rire, Adélaïde l’adorait. Retentissant, presque viril, il était contagieux comme aucun autre.
— Tu peux remercier la duchesse pour sa mansuétude, fit Marie. Maintenant, pars rejoindre tes amis. Et n’oublie pas : ne répète jamais un mot de ce que tu as entendu.
— Je vous le promets, ma chère maman.
Sur ce, la fillette plongea dans une révérence profonde et n’attendit pas pour s’éclipser, heureuse d’un tel dénouement. La duchesse d’Orléans se tourna alors vers Marie.
— Votre fille est brillante, chère amie. Quelle clairvoyance sous des dehors si enfantins, quelle perspicacité! Je vous félicite d’avoir une enfant si bien tournée et raisonnable dans le même temps.
La marquise de Lanuzac rosit de plaisir; elle était fière d’Adélaïde.
* * *
Alors que la duchesse d’Orléans complimentait sa dame d’atour sur sa progéniture, l’enfant empruntait un escalier discret pour éviter de traverser toutes les chambres qui composaient les appartements de la princesse palatine. Au rez-de-chaussée, elle rejoignit la galerie principale. Elle aurait voulu sortir par l’une des portes-fenêtres, mais la foule l’empêchait de s’en approcher. Comme d’habitude, le bruit était étourdissant. La galerie était encombrée de courtisans et de domestiques. Habituée au vacarme, Adélaïde pensait à ses amis. Ils devaient être furieux contre elle, car ils avaient clairement délimité leur espace de jeu aux appartements de Madame et aux jardins qui se situaient juste sous ses fenêtres. Ils avaient eu le temps de fureter partout.
Cherchant à se dégager du troupeau, Adélaïde s’éloigna de la zone délimitée. Sans y prendre garde, elle se retrouva non loin des appartements d’Athénaïs de Montespan. Elle se souvenait encore des éclats de voix de la marquise, peu de mois auparavant, lorsque Louis XIV avait décidé d’agrandir ses appartements au premier étage et qu’il en avait chassé son ancienne maîtresse. Cela avait été pour le roi l’occasion de se rapprocher de Françoise de Maintenon, dont le logement était adjacent à l’ancien appartement de la marquise de Montespan. En échange, il avait donné à la précédente favorite l’ancien appartement des Bains, situé au-dessous du grand appartement. C’était un lieu où ils s’étaient souvent aimés dans leur jeunesse. Tout avait été refait à neuf, et somptueusement, mais il n’en restait pas moins que ce déménagement était le signal de l’inéluctable déclin de la marquise. Le message ne pouvait pas être plus limpide. Piquée au vif, Athénaïs de Montespan partait de plus en plus souvent pour son château de Clagny, laissant son nouvel appartement à son fils aîné, le duc du Maine.
Adélaïde fit marche arrière lorsqu’elle vit un groupe de courtisans sortir dans le jardin. Elle se précipita pour les suivre à l’extérieur. En hâte, elle gagna les parterres au pied de l’aile du Midi. Où pouvaient bien la chercher à présent Anne, Philippe et Louise-Françoise?
— Elle est là! fut-il clamé à haute voix.
Adélaïde sursauta.
— Où ça?
— En bas, regardez!
L’enfant se retourna et leva la tête pour découvrir à une fenêtre du premier étage les trois têtes de ses amis. Les sourcils froncés de Louise-Françoise et d’Anne étaient éloquents. Seul Philippe lui souriait et lui présentait une moue enjouée, lui apportant comme toujours un sentiment de sérénité et de gaîté.
— Mais que fais-tu? s’écria Louise-Françoise. Tu n’as pas le droit de changer de place pendant que nous te cherchons! Tu triches donc depuis le début. C’est honteux!
— Cela fait une heure que nous courons partout. Ce n’est pas loyal de nous faire cela! lui reprocha Anne en hochant la tête.
Philippe prit sa défense en voyant son air désolé.
— Ce n’est pas ce que vous pensez, mes amies. Adélaïde a dû trouver une excellente cachette et, lasse de nous attendre, elle vient d’en sortir. N’est-ce pas, Adélaïde?
— C’est à peu près cela, convint-elle.
— Mais où étais-tu? insista Louise-Françoise.
— Venez donc me rejoindre dans le jardin. Je vous raconterai tout.
Une minute plus tard, les trois enfants arrivaient en courant. Adélaïde leur conta qu’elle était cachée chez Madame lorsqu’ils y étaient venus, mais que ni la princesse palatine ni la marquise de Lanuzac ne le savaient. Elle avoua qu’elle s’était fait gronder, mais ne parla point de la conversation qu’elle avait allègrement écoutée. Pardonnée, elle suivit ses amis dans les allées de Versailles. Après avoir fait le tour du parterre du Midi, ils longèrent la longue façade classique du palais, mais s’en éloignèrent bien vite pour échapper au tintamarre des travaux. L’aile du Midi avait été construite en 1678 pour abriter la cour, mais l’aile du Nord était toujours à l’état de projet. Le roi s’était résigné à faire détruire la grotte de Thétis pour pouvoir commencer les travaux dans le but de créer des logements supplémentaires 7 .
Alors qu’ils entamaient un autre tour et qu’ils se rapprochaient de nouveau de l’aile du Midi, les enfants aperçurent monseigneur le Dauphin. Il était blond, de taille moyenne et déjà gras. Il sortait accompagné de son ancien précepteur. Les enfants le suivirent et avancèrent vers l’ouest en admirant silencieusement le bassin de Latone et l’Allée royale. Sur les margelles de marbre du parterre d’Eau étaient placés des bronzes représentant les fleuves du royaume. Lorsque les enfants y parvinrent, leurs regards se posèrent sur le Grand Canal, puis plus haut, sur l’horizon.
Pour Louis XIV, les jardins étaient aussi importants que le château. Le travail d’André Le Nôtre et de Charles Le Brun en attestait. Dans les allées, les courtisans croisaient les nombreux ouvriers qui travaillaient nuit et jour aux aménagements et aux nouvelles constructions. En outre, depuis le mois d’avril, les besoins en eau augmentant sans cesse pour l’alimentation des fontaines, on œuvrait à dévier le cours de l’Eure. Versailles était un chantier continuel.
Les enfants reprirent leur promenade, chacun la tête dans ses rêves. En passant devant une des statues, celle qui s’appelait L’Amérique , Adélaïde marqua une pause sans trop savoir pourquoi. L’allégorie était plus discrète que les autres statues du parc; c’était une jeune Indienne qui représentait le Nouveau Monde, les seins dénudés et ne portant qu’une jupe courte qui laissait voir ses jambes nues.
— Tu crois qu’un jour nous irons dans cette contrée? demanda la fillette, songeuse.
— Pour y faire quoi? demanda Philippe avec étonnement. Notre vie est ici. Pourquoi aller nous perdre dans un pays lointain où tout est barbare et dangereux? Me faire scalper par un Iroquois ou un Sioux, non merci!
— Il n’y a pas que de méchants Iroquois en Nouvelle-France. Bien des Amérindiens sont les alliés de notre souverain. Les Illinois, je crois. Ce ne doit pas être si dangereux que cela, sinon le roi n’y enverrait pas autant d’hommes et de femmes. Le Conseil supérieur de Québec applique une justice calquée sur celle de notre royaume et la Compagnie des Indes occidentales 8 est la preuve qu’il y a beaucoup de richesses là-bas.
— Oh, je vois que ton professeur a entamé le programme relatif à la Nouvelle-France, ironisa Philippe.
— Madame de Maintenon est allée aux Amériques quand elle était enfant, continua Adélaïde comme si elle n’avait pas entendu. Tu imagines? Elle a traversé l’Océan! Elle a vu autre chose que le royaume de France! J’aimerais partir comme elle, moi aussi. J’aimerais découvrir ces contrées où tout est nouveau.
— Si tu prends exemple sur la vie de la vieille au temps de sa jeunesse, répliqua Philippe en ricanant, tu risques de te retrouver à mendier!
— Sans compter, renchérit Anne qui s’était approchée, qu’elle a passé son existence à changer de vie. Après avoir sollicité l’aumône en Poitou, elle s’est faite hérétique. Après l’Indienne en Amérique, elle s’est faite coquette à Paris. Finalement, après réflexion, elle a choisi la pruderie. Tous ces changements doivent être épuisants!
Elle s’esclaffa, fière de ses bons mots.
— Il y a de quoi devenir lunatique! On la dit justement changeante! ricana Philippe.
Mal à l’aise, Adélaïde leva les yeux sur Louise-Françoise qui, rouge de colère, était en train d’ouvrir grand la bouche.
— Souhaitez-vous être bannis de la cour, sots que vous êtes? Encore un mot comme ceux-là et j’irai parler à Sa Majesté mon père de votre impudence!
— Pourquoi le prends-tu ainsi? s’enquit Philippe. Après tout, tu devrais en vouloir à la marquise! N’a-t-elle pas évincé ta propre mère? Même que ta mère, qui était son amie, ne l’a jamais vraiment estimée. Sa naissance est trop méprisable. Toi-même, ne devrais-tu pas…
— Tais-toi! Ma mère ne s’est jamais occupée de moi! Seule la marquise de Maintenon est auprès de Louis-Auguste et de moi lorsque nous sommes souffrants. Elle seule s’occupe de notre éducation, de nos repas, de notre avenir. Ma mère se moque de nous! Nous ne sommes pour elle qu’un moyen d’attacher encore un peu le roi à sa personne.
— Mais enfin, balbutia Anne, tu ne peux pas…
— Tais-toi, toi aussi! Sinon tu iras comme ta mère faire une cure de silence pendant quelques mois en Bretagne! À moins que ce ne soit pour la vie, et alors tout le monde te méprisera, ici, tu ne seras plus qu’une petite noble campagnarde! Madame de Maintenon n’est pas celle que vous décrivez! Vous ne la connaissez même pas! Son enfance a été atroce et c’est cela qui l’a rendue si pleine de piété. Une piété sincère, m’entendez-vous? Sincère! Autant que son humilité. On n’oublie jamais les regards méprisants ou compatissants quand on mendie. Quant aux années qu’elle a passées avec sa tante huguenote, eh bien! elles lui ont permis de se reconstruire, figurez-vous. Après avoir vécu avec un père indigne et une mère incapable de l’aimer, elle en avait bien besoin. Et de quoi parlez-vous? Ta mère, Philippe, était bien protestante jusqu’à son mariage! Elle aussi sait changer de religion au gré de ses intérêts!
Philippe fronça les sourcils et un silence pesant s’installa. Chacun observait l’autre, ne sachant point s’il valait mieux se taire ou parler d’autre chose. Louise-Françoise tourna le dos à ses amis, croisa les bras et souffla fort. Adélaïde attendit quelques instants qu’elle se fût calmée pour proposer, en haussant un sourcil à l’intention de Philippe :
— Oublions tout cela, voulez-vous, mes amis? Il est encore bien tôt pour nous sustenter, souhaitez-vous faire quelque chose d’autre en attendant?
— Et pourquoi pas une promenade en gondole sur le Grand Canal? proposa Philippe en faisant un effort pour oublier les derniers mots prononcés par Louise-Françoise au sujet de la duchesse d’Orléans.
— Oh, oui! Nous pourrions emprunter deux barques et demander aux gondoliers de faire la course! s’enthousiasma Adélaïde.
— Excellente idée! s’écria Anne. Allons-y vite. Veux-tu, Louise-Françoise? Nous te promettons de ne plus rien dire de méchant sur la marquise de Maintenon.
— Très bien, dit Louise-Françoise en daignant se retourner, mais j’exige que vous vous excusiez.
— Je te demande pardon, dit Anne.
Comme Philippe restait muet, Adélaïde lui donna un coup de coude discret.
— Excuse ces mots malheureux, souffla-t-il du bout des lèvres.
— Bien, fit Louise-Françoise en retrouvant le sourire, allons-y vite!
— Moi, je monte avec Adélaïde! annonça Philippe.
— Oh, cela, tu n’avais point besoin de nous le dire, fit remarquer Anne. Nous l’avions déjà deviné…
Comme elle prenait la main de Louise-Françoise et l’entraînait dans une course effrénée vers le Grand Canal, Philippe leva des yeux timides sur Adélaïde pour lui demander silencieusement la permission de faire de même. Elle lui sourit, et ce fut elle qui lui prit la main. Avant qu’ils ne se lancent à la suite de leurs amies, Philippe osa déposer un baiser furtif sur la joue d’Adélaïde et lui murmura :
— Je pourrai bien me permettre encore quelques moqueries au sujet de cette marquise à double face, mais je prendrai garde que Louise-Françoise ne soit pas là.
Adélaïde ne répondit pas. Elle approcha sa petite bouche charnue de la joue de Philippe pour lui rendre son baiser.
II
LOUIS LE GRAND ET SA COUR
Vous ne le connaissez pas; il y a en lui de l’étoffe de quoi faire quatre rois et un honnête homme! Mazarin, à propos de Louis XIV
La Petite Venise à Versailles, le 25 juillet 1684
— Capitaine Consolin! Capitaine Consolin! appelèrent en chœur les enfants.
Un homme de haute stature qui travaillait à la réparation d’une chaloupe se retourna. Trapu, tout en muscles, il avait l’allure d’un militaire chevronné. Ses yeux gris, lorsqu’ils vous dévisageaient, vous obligeaient à baisser le regard. Immédiatement, il reconnut le neveu et la bâtarde du roi accompagnés de leurs amies. Il les salua d’un hochement de tête en soulevant son tricorne.
— Bonjour, mesdemoiselles et monsieur le duc! Que me vaut l’honneur de votre visite?
— Bonjour, capitaine! Nous aimerions que vous mettiez à notre disposition deux gondoles pour faire une course! expliqua Philippe avec enthousiasme.
— Mais est-ce que j’ai deux gondoles disponibles? Là est la question. René! tonna-t-il.
— Oui, capitaine! répondit le plus vieux de ses matelots en sortant la tête par la fenêtre d’une des maisons de la Petite Venise.
Le village nommé ainsi était un ensemble de bâtiments que Louis XIV avait fait construire près de Trianon pour la vingtaine de marins venus travailler pour lui à Versailles. Ces hommes conduisaient sur le Grand Canal une galiote de Dunkerque, des chaloupes, des gondoles, des barques, des brigantins, mais aussi deux yachts d’Angleterre, tout cela pour le seul plaisir du roi et des courtisans pour lesquels ils se tenaient à disposition. La Petite Venise comportait également un port de mouillage et un chantier naval qu’on pouvait voir depuis le palais.
— Nous reste-t-il deux gondoles avec autant de gondoliers?
— Tout à fait, capitaine. Giacomo et Giovanni sont ici avec moi.
— Qu’ils viennent.
Deux petits hommes bruns aux yeux azur se présentèrent. Ils saluèrent les enfants avec considération. Ils les connaissaient bien; ce n’était pas la première fois que la petite troupe demandait à faire une course sur le Grand Canal. En échange, les enfants leur adressèrent de grands sourires. Ces hommes n’étaient pas comme les courtisans avec qui ils frayaient quotidiennement; leur roture les rendait certes grossiers, mais, d’un autre côté, ils n’affectaient pas de feintes apparences. Encore jeunes et purs, peu au fait des intrigues courtisanes, les quatre enfants étaient résolument plus heureux en compagnie de tels hommes. Le temps se chargerait de les changer.
Quelques minutes plus tard, Giacomo et Giovanni dirigeaient avec adresse les longues gondoles pour les amener dans l’une des branches du canal, là où ils pourraient aller à toute allure sans gêner la lente progression des autres embarcations. Le Grand Canal formait une croix et l’une de ses branches était généralement moins empruntée, la plus courte, celle qui allait vers Trianon. Le trajet prit du temps; le canal était particulièrement sollicité en cette belle journée d’été. Les deux gondoles croisèrent bien d’autres bateaux occupés par de nobles dames et de grands seigneurs, étant donné que le Grand Canal permettait d’accéder facilement à la ménagerie située à une demi-lieue de Trianon. Surtout, les courtisans espéraient croiser le roi pour s’en faire remarquer. Leur vie tournait continuellement autour de cet unique espoir.
Depuis que Louis XIV s’était définitivement installé à Versailles en 1682, des milliers de personnes y vivaient, ainsi que dans les alentours. Certes, la cour faisait encore quelques voyages, notamment à Fontainebleau pour la saison des chasses, mais c’était à Versailles que les courtisans vivaient désormais. Son Altesse avait décidé que son nouveau palais accueillerait toute la cour et non plus quelques nobles seulement triés sur le volet. La vie des princes français avait beaucoup changé depuis la Renaissance, où il était usuel de voyager dans tout le royaume. À présent, on s’enfermait à Versailles, où tout le monde pouvait venir observer les princes dans leur vie quotidienne. Ce nouveau palais était surpeuplé. Outre les nobles, il y avait sept mille domestiques qui servaient, cuisinaient et lavaient sans relâche. Une foule de gens y cohabitaient, et c’était même pour échapper à son propre piège que Louis XIV avait fait construire le palais de Marly.
— Philippe, c’est ton père! cria Louise-Françoise depuis son embarcation.
— Saluons-le, proposa Anne en secouant sa petite main vers la chaloupe où voguait Monsieur.
Mais Philippe d’Orléans ne prêtait guère attention à deux gondoles transportant des enfants, même si son fils s’y trouvait. Il était bien trop occupé à minauder et à rire des saillies de son ami et amant, le chevalier de Lorraine. Discrètement, Adélaïde observa le petit homme au ventre déjà appréciable, qui possédait d’admirables yeux noirs brillants de douceur et de gravité. Ses cheveux étaient de la même couleur, mais sa très haute perruque les cachait. La fillette ne trouvait point qu’il ressemblait au roi, mais c’était surtout ses costumes efféminés qui le différenciaient de Sa Majesté. Malgré la chaleur de ce mois de juillet, le duc d’Orléans disparaissait sous des montagnes de rubans et de diamants et, en croisant sa chaloupe, les enfants ne purent éviter les trop lourds parfums portés par sa compagnie de mignons, tous très jeunes, en dehors du chevalier de Lorraine.
Adélaïde avait beau connaître le duc d’Orléans depuis toujours, bien souvent elle était saisie de le voir agir avec ses favoris. Certes, sa chaloupe transportait aussi quelques femmes, car Monsieur, qui était l’exact contraire de son épouse, si masculine dans ses façons d’être, ne pouvait se passer de leurs médisances. Cependant, la petite fille n’avait jamais été parfaitement à l’aise avec Philippe d’Orléans parce qu’il n’aimait pas autant les femmes que ses mignons. Sa misogynie la refroidissait presque autant que le chagrin qu’il masquait.
Car Monsieur n’était pas heureux. Il ne s’aimait pas. Malgré ses badinages incessants, on percevait chez lui une morosité qu’il prenait soin de cacher. L’ombre qui traversait parfois la prunelle de ses yeux noirs le trahissait, pour qui savait percer les cœurs. Et ce don ne dépendait pas de l’âge.
Adélaïde souffrait aussi de la gêne éprouvée par son ami de toujours. Jamais il ne l’avouerait, mais Philippe supportait mal les attitudes précieuses de son père. Il ne manquait pas d’hommes comme Monsieur à Versailles, mais le jeune prince rêvait de gloire militaire, pas de rubans ni de bijoux. Il aurait aimé que son père fût resté aux yeux de tous le héros de guerre qu’il avait été dans sa jeunesse. Malheureusement, le roi avait veillé à faire oublier ces glorieux souvenirs pour ne faire de son frère qu’un bouffon.
Quand Adélaïde tourna les yeux vers Philippe, elle s’aperçut qu’il la dévisageait. Elle lui offrit son plus beau sourire et, très vite, s’approcha pour déposer un baiser sur sa joue rose. Philippe retrouva le sourire instantanément; Adélaïde ne l’avait pas habitué à de telles initiatives.
— Regarde, c’est madame de Maintenon, fit-elle à l’oreille du prince en lui prenant la main.
— La vieille conne, comme dit ma mère.
— Tu ne devrais pas parler ainsi. Ce n’est pas respectueux.
— C’est une hypocrite! Elle ne mérite pas le respect de l’arrière-petit-fils d’Henri IV.
— Nous la connaissons très peu. Tu as bien vu, tout à l’heure, à quel point Louise-Françoise l’aime.
— Dame! c’est la vieille qui l’a élevée. Moi, je la déteste, cette guenon!
— Philippe, n’oublie pas que tu es un petit-fils de France. Tu ne dois pas mal parler. Ce n’est pas parce que ta mère ne l’aime pas que tu dois la haïr.
— Bien sûr que si! Il est normal que je prenne le parti de ma mère, avec qui je suis en tout point d’accord. Cette femme est ridicule avec sa fausse dévotion. Et, même si elle était vraiment pieuse, je la détesterais. Je déteste les dévots. Ce sont des hypocrites, comme le disait si bien Molière, et elle est la première des tartuffes du royaume, elle qui a eu des amants autrefois tels que le fameux marquis de Villarceaux. Quelle prétention est la sienne de croire que Dieu l’a envoyée aider le roi à revenir sur le droit chemin. C’est à s’étrangler de rire!
Tandis que Philippe déversait son aigreur, Adélaïde contemplait la marquise de Maintenon à la dérobée. Les deux petits bateaux allaient bientôt se croiser, elle pouvait voir son visage de très près. Elle la trouvait belle, cette femme qui n’était pas loin de fêter ses cinquante ans et qui ne portait pas beaucoup de rides comme tant d’autres femmes de son âge. Son visage était fait à la perfection, ses yeux étaient immenses et doux, ses lèvres étaient charnues à souhait. Malgré la haine entretenue dans la maison de Madame à l’égard de l’épouse secrète du roi, la petite Adélaïde ne parvenait pas à ressentir d’animosité envers elle. En admirant ses magnifiques atours, elle éprouvait quelque difficulté à imaginer ce qu’avait été la vie de l’ancienne Françoise Scarron.
Petite-fille du célèbre Agrippa d’Aubigné, un grand ami d’Henri IV qui, malgré sa particule, n’était pas noble, elle avait connu une enfance misérable. Née en prison à cause de son père, un escroc violent, un libertin et un ivrogne, elle avait été élevée par sa tante paternelle, de confession protestante, avec qui elle avait vécu pendant huit ans, une période au cours de laquelle elle avait été heureuse. Ses parents étaient venus la chercher pour l’emmener avec ses frères sur l’île de Marie-Galante, aux Antilles. Son père pensait y faire fortune. Au bout de quelques années, il avait abandonné sa famille pour rentrer en France, où il était mort peu de temps après. Sa mère était alors revenue en France avec ses trois enfants qu’elle avait envoyés mendier leur nourriture aux portes du collège des Jésuites. La tante paternelle avait repris sous son aile la jeune Françoise et ses frères avaient été envoyés à l’armée.
Arrivée à l’âge adulte, sans fortune, Françoise d’Aubigné se savait vouée au couvent. C’était Paul Scarron qui l’en avait sauvée en lui proposant de l’épouser. Elle avait accepté sans hésiter, malgré la maladie qui paralysait le poète et le rendait difforme; il lui avait procuré un toit, mais aussi et surtout son entrée dans le monde. Après la mort de son époux, elle avait été remarquée pour sa piété et son intelligence par Athénaïs de Montespan, qui la rencontrait chez des amis communs et qui l’avait engagée comme gouvernante de ses enfants; c’était elle qui avait demandé au roi que Françoise Scarron fût présentée à la cour. C‘était aussi elle qui avait insisté auprès de Louis XIV afin d’obtenir pour son amie une pension. Tout le monde connaissait la suite. Il l’avait rencontrée alors qu’il venait visiter sa progéniture et il avait aimé sa douceur. Ce qui avait attiré son attention, la toute première fois, c’était la tendresse que ses enfants lui portaient, tout particulièrement le petit duc du Maine.
Lorsque la gondole frôla sa chaloupe, madame de Maintenon leva les yeux sur Philippe et Adélaïde. De Philippe, elle ne vit rien d’autre que sa nuque et son chapeau. Il avait ostensiblement tourné la tête pour marquer son mépris. Adélaïde, en revanche, se permit un sourire auquel l’épouse secrète répondit. Les quelques secondes que dura cet échange silencieux permirent à la marquise de juger cette enfant. Elle avait l’habitude de jauger ses semblables rapidement. Sa vie avait été un long combat pour en arriver là où elle était. Elle avait dû endurer les difficultés en silence, l’échine courbée. Elle s’était toujours adaptée aux autres pour s’intégrer et avait appris à se présenter à ses différents interlocuteurs de façon à plaire à chacun.
Adélaïde lui plut au premier coup d’œil. La petite fille était née à la cour de France et elle la côtoyait de loin depuis toujours. Mais Françoise de Maintenon ne l’avait jamais réellement remarquée avant ce moment. Elle n’oublierait plus son visage de poupée aux immenses yeux noirs, aux somptueuses lèvres bien dessinées et au petit nez mutin. Sa mère, à qui elle ressemblait tant, pouvait bien être son ennemie, cela ne l’empêcherait pas d’apprécier cette petite si elle se montrait amicale. Or, le regard empreint de bonté qu’elle venait de découvrir était sincère. Son instinct ne la trompait jamais; cette enfant était différente de la plupart des courtisans nauséabonds qui pullulaient à Versailles.
— C’est étonnant de la voir se promener, commenta Philippe à l’oreille d’Adélaïde en reprenant le cours de leur conversation. Elle sort rarement de chez elle. Il paraît qu’il faut obtenir une audience pour la rencontrer. Qui est la personne qui l’accompagne?
— Sa nièce 9 . Elle l’élève. Au fait, comment vas-tu te déguiser pour la fête de la semaine prochaine? demanda Adélaïde pour éviter de poursuivre sur le sujet.
— J’ai pensé à un costume de Romain, à condition que tu portes toi aussi un costume de Romaine.
— Mais je voulais me déguiser en déesse Athéna!
— Je me déguiserai donc en Éros!
— Gardons plutôt ton idée de Romains, finalement, elle n’est pas mauvaise. Oh! regarde, monseigneur le Dauphin fait aussi une promenade sur le canal!
Philippe posa les yeux sur son cousin germain. Le Dauphin était le seul enfant, sur les six qu’avaient eus Louis XIV et la reine Marie-Thérèse, à avoir survécu. Âgé de vingt-trois ans, il était déjà empâté et ne possédait guère le charme légendaire de son père.
— Il n’a pas l’air très content, souligna Adélaïde en avisant la mine boudeuse et les sourcils froncés du futur roi de France.
— C’est qu’il est entouré de ses anciens précepteur et gouverneur 10 . Cela doit lui rappeler de mauvais souvenirs.
— Le roi le fait-il encore abreuver de leçons de son lever à son coucher?
— Plus depuis que monseigneur est marié. Mais il semble qu’aujourd’hui ces messieurs aient trouvé le moyen de passer un peu de temps avec leur ancien élève.
— Monsieur Bossuet disait qu’il fallait s’employer à élever monseigneur dans la crainte de Dieu, à ce qu’il paraît?
— C’est exact, confirma Philippe. Son éducation religieuse a été intense et il a été surveillé quotidiennement pour que son esprit reste exempt de toute corruption. Il a étudié sans cesse jusqu’à son mariage. Il connaît parfaitement son latin grâce aux auteurs Virgile et Cicéron. Il a appris la politique à partir de l’histoire de France. Quant à la guerre, c’est Jules César qui a été son modèle.
— Cela a dû être très ennuyeux de ne jamais pouvoir s’évader en rêveries.
— Ma mère dit que c’est pour échapper au bain de connaissances qui a immergé sa jeunesse que monseigneur passe beaucoup de temps à la chasse et dans son château de Meudon. On dit qu’il y voit souvent sa demi-sœur Marie-Anne, la princesse de Conti, et on murmure qu’il aimerait beaucoup l’une de ses dames d’honneur.
— Laquelle?
— Je ne sais point. Ma mère ne m’a pas donné plus de précisions. Elle a simplement ajouté qu’il est très gourmand comme elle, pour oublier le poids de sa vie de futur roi.
— Et ta mère, que veut-elle oublier en mangeant?
— Ses disputes avec les mignons de mon père, l’étiquette qu’elle ne supporte pas, la vie de cour qu’elle prétend haïr…
— Adélaïde! Philippe! leur cria Anne depuis sa gondole où Louise-Françoise agitait ses bras pour retenir leur attention. Vous êtes prêts pour la course?
— Ouiiii! crièrent les deux enfants. Allez, Giovanni! montre à ces deux péronnelles que nous sommes les plus forts!
— C’est nous qui allons gagner! rétorqua Louise-Françoise. Giacomo, sois le meilleur!
— Un, deux, trois, partons! lança Giovanni.
Les deux gondoles s’élancèrent. Les enfants s’époumonaient pour encourager leurs gondoliers, qui donnaient tout ce qu’ils avaient comme force dans les bras pour leur plaire. Au bout de longues et intenses minutes de course, ce fut Anne et Louise-Françoise qui sortirent victorieuses, grâce à Giacomo.
— Que disais-tu tout à l’heure, monsieur le duc de Chartres? demanda Louise-Françoise avec une nuance d’ironie dans la voix.
— Je crois que c’était quelque chose qui ressemblait à du mépris. Nous étions des péronnelles qui allions perdre, n’est-ce pas, très chère? ajouta Anne en s’adressant à Louise-Françoise.
— Tout à fait! Je crois que cette petite leçon aura bien servi à ce bavard doublé d’un vantard!
En riant, Philippe et Adélaïde leur jetèrent de l’eau à la figure pour les faire taire, ce qu’elles s’empressèrent de leur rendre. Dans leur allégresse enfantine, ils n’entendirent pas le son de la cavalcade qui avait déjà fait tourner les têtes d’un grand nombre de courtisans. Ce fut Giovanni qui leur signala qu’il fallait se calmer.
— Mesdemoiselles et monsieur le duc, le roi arrive!
— Mon père! s’exclama Louise-Françoise, qui ne manquait jamais une occasion de rappeler qu’elle était la fille de Louis XIV.
— Mon oncle! ajouta Philippe en lui jetant un regard de biais.
Anne et Adélaïde se lancèrent un regard de connivence. La rivalité entre Philippe et Louise-Françoise était toujours palpable, malgré leur amitié. Philippe, comme sa mère, avait une haute opinion de son rang et du respect que tous devaient aux Grands. Quant à Louise-Françoise, elle aurait tout donné pour ne pas être née bâtarde. Sa mère étant mariée au marquis de Montespan, les enfants qu’elle avait donnés à Louis XIV n’avaient pas été déclarés comme les siens pour les protéger du marquis, qui aurait pu les réclamer. S’ils avaient été légitimés par Louis XIV, il n’en restait pas moins qu’ils n’avaient pas de mère sur leur acte de baptême. Pour ces enfants, bien qu’ils fussent de sang royal, ce n’était pas facile. La bâtardise était pire que la gale et Louise-Françoise rêvait de faire un mariage comme sa demi-sœur, la princesse de Conti. Une telle union lui conférerait une vraie place dans la maison royale ou dans l’une de ses branches cadettes. Françoise de Maintenon lui assurait depuis toujours que le roi y travaillait.
— Il vient par ici, ajouta Anne, au comble de l’excitation. Vite! Giacomo, aide-nous à sortir de cette gondole!
— Moi la première, s’imposa Louise-Françoise. Je suis la fille du roi. Je passe avant la fille du comte de Beaufort.
— Il est vrai, admit Anne en faisant un pas en arrière pour la laisser passer.
Giacomo donna le bras aux deux demoiselles, tandis que, sur l’autre gondole, Philippe repoussait Giovanni pour aider seul Adélaïde à mettre pied à terre.
— Vite, leur dit Louise-Françoise, il va passer à côté de nous, j’en suis sûre!
— Il va peut-être s’arrêter, il t’aime beaucoup, lui dit Philippe, flatteur.
— Il adore tous les enfants, rétorqua Louise-Françoise avec une fausse humilité, car elle se savait l’une des préférées de son père.
Louis XIV, sa garde et les courtisans qui l’accompagnaient s’approchaient au trot de la rive. Le roi rentrait de la chasse. La tête haute, il admirait ce Versailles qu’il avait voulu avec ses fontaines, ses bassins, ses jardins et sa ville toute neuve derrière le portail d’entrée. Comme Louis XIV l’avait expliqué à son fils 11 , il fallait époustoufler les ambassadeurs du monde entier; ils relataient à leurs souverains respectifs quelles étaient la puissance et la richesse de la France. Ce château et ses jardins sortis de terre étaient le lieu idéal pour organiser des fêtes somptueuses qui éblouissaient les émissaires étrangers. La vie royale était une succession de divertissements : banquets, chasses, théâtres et bals costumés.
La vie de cour était aussi un excellent moyen pour assujettir les Grands : éloignés du divin Louis XIV, ils n’étaient plus rien. Seuls ceux qui se ruinaient pour suivre le train de vie de la cour pouvaient prétendre à ses faveurs. Il voulait que les nobles du royaume entier ne rêvent que de la vie à Versailles, que leur pire cauchemar fût d’être rejetés de lui. Peu importait le coût de tels travaux, peu importaient les milliers d’ouvriers morts à la tâche; Son Altesse souhaitait soulager son peuple, mais il pensait à sa gloire avant tout. Les sept millions dépensés pour amener l’eau aux fontaines, Louis XIV ne voulait pas les connaître. C’était une broutille en regard de son immortalité, comme l’étaient les millions dépensés dans les guerres successives qu’il menait 12 .
Dans son enfance, le jeune Louis XIV avait dû subir maintes humiliations. Il n’avait que cinq ans à la mort de son père, Louis XIII, et la régence avait échu à sa mère, Anne d’Autriche, épaulée par le cardinal Mazarin. Comme c’était souvent le cas pendant une régence, une fronde avait émergé avec, à sa tête, le hautain prince de Condé et l’hypocrite Gaston d’Orléans, frère cadet de Louis XIII. À cette époque, les princes du sang, les ducs et les pairs se partageaient l’administration de la France. Fiers de leur lignage, abreuvés de dignités, transportés par leur gloire personnelle, ils étaient puissants; grands officiers de la couronne, ils gouvernaient les provinces et ils détenaient les charges de la maison du roi. Leur domination était indiscutable.
Pendant trois ans, la reine mère et ses deux fils avaient dû quitter Paris, qui n’était plus sûr. Le jeune Louis XIV avait appris à ruser pour mieux tromper ses ennemis qu’il ne pouvait pas encore écraser, les Grands de France : les Condé, les Orléans, les Conti et les Gondi. Jamais le jeune Louis n’oublierait le camouflet que lui avaient infligé le prince de Condé et le duc de Nemours le jour où leurs carrosses s’étaient croisés au Cours la Reine : ils ne s’étaient pas arrêtés pour saluer leur roi ainsi que l’exigeait l’étiquette. Le petit roi s’était alors juré qu’il apprendrait un jour à sa cour ce qu’était le respect dû à son monarque.
La Fronde lui avait inculqué une leçon : pour bien gouverner et tenir ses hommes, il fallait être redouté et briser l’opposition des Grands. Pour bien régner, il fallait diviser. Car la Fronde n’avait pas été qu’une querelle entre les Grands et le roi; elle avait aussi été une terrible guerre civile au cours de laquelle la population française était tombée de vingt à dix-huit millions d’habitants. Le pouvoir du roi avait failli disparaître. Ces années difficiles avaient mûri l’enfant.
À quarante-six ans, Sa Majesté avait fière allure. Le groupe de cavaliers longeait à présent le Grand Canal, que le roi avait fait construire, malgré les réticences des architectes, sur un ancien site de marais infestés. Tous les courtisans, qu’ils fussent près ou loin, s’étaient baissés dans une révérence. Ils ne se relèveraient que lorsque Son Altesse Royale serait loin devant eux. Les enfants ne faisaient pas exception; ils étaient courbés en deux devant le plus illustre roi du monde.
Toute à sa gracieuse révérence, Adélaïde repassait dans sa tête ce qu’elle avait appris au sujet du règne de Louis XIV, de ses tribulations et de ses réformes. Ce fut le souffle du pur-sang de Sa Majesté qui la tira de ses rêveries; elle sursauta. Louis le Grand s’immobilisait devant les quatre enfants. L’honneur qu’il leur faisait était insigne. Adélaïde inspira profondément en posant le regard sur le beau visage du souverain. Ses yeux étaient doux et brillants tout à la fois. Elle ne voyait pas son nez un peu long ni ses joues grêlées par la petite vérole; elle ne voyait pas ses rides de plus en plus nombreuses ni toutes les dents qui manquaient au niveau de sa mâchoire supérieure, sauf une. Elle aimait son corps robuste et viril, sa perruque à laquelle se mélangeaient ses vrais cheveux, sa chemise immaculée à manches de dentelle qui dépassaient de sa veste, son épée sertie de diamants et son chapeau à plume. Elle admirait son maintien noble et altier. Il se dégageait de sa personne le désir de tout faire à la perfection. Tous se pâmaient devant sa majesté naturelle.
Adélaïde réalisa qu’un discret bourdonnement les entourait. De nombreux courtisans s’étaient approchés; agglutinés les uns aux autres, ils espéraient avoir l’occasion de se faire remarquer. Les hommes jouaient des coudes pour être vus en premier; les femmes se poussaient, n’hésitant pas à se griffer l’air de rien ou à se faire des croche-pieds, oubliant toute bienséance dans l’espoir d’une phrase ou d’un regard du roi. Ceux qui avaient la chance de capter son attention, même si ce n’était que pour lui soutirer un mot totalement anodin, avaient de quoi peupler leur vie pendant des années. Si l’honneur se renouvelait en public, les chanceux étaient recherchés par tous les autres courtisans.
Tout à coup, une baronne inconsciente osa lancer à haute voix :
— Sire, Marly!
Louis XIV, qui avait parfaitement entendu, comme tous ceux qui l’entouraient, ne tourna pas même la tête vers la pauvre baronne. Elle en pâlit à faire pitié. Plus tard, le roi demanderait qui elle était et il n’oublierait pas son nom; il n’oubliait jamais un nom. Doté d’une extraordinaire mémoire, il pouvait se rappeler un homme des années après l’avoir vu une seule fois. Adélaïde éprouvait de la peine pour cette dame, comme pour tous ceux qui rêvaient d’être acceptés aux côtés de Son Altesse au château de Marly. Seul un petit nombre de nobles, cinquante tout au plus, y avaient droit. D’y être convié devenait l’aboutissement de la vie de nombreux d’entre eux. Là-bas, les hommes pouvaient garder leur chapeau sur la tête. Là-bas, on oubliait l’étiquette versaillaise. C’était un château de petite taille en comparaison de Versailles, entouré d’une douzaine de pavillons copiés sur les villas d’Andrea Palladio, un architecte de la Renaissance italienne, pour loger les heureux élus.
— Mademoiselle de Nantes, monsieur le duc de Chartres, comment vous portez-vous? demanda le monarque.
— À merveille, Votre Altesse Royale, s’empressa de répondre Louise-Françoise en lui adressant son plus éclatant sourire.
— Très bien, Votre Majesté, confirma Philippe. Nous vous savons gré de votre sollicitude à notre égard.
— Toujours entourés de vos bonnes amies, mesdemoiselles de Lanuzac et de Beaufort, n’est-ce pas?
Anne et Adélaïde se baissèrent dans une nouvelle révérence, honorées d’être nommées par le monarque en public.
— Relevez-vous, chers enfants, que je voie vos mignons visages.
Les petites filles obéirent et les yeux de Louis XIV passèrent sur chacun des minois. Même s’il n’était plus amoureux d’Athénaïs de Montespan, il aimait retrouver certaines de ses expressions sur les visages de leurs enfants. La vivacité des yeux de Louise-Françoise lui rappelait les jours heureux auprès de l’impétueuse marquise. Il trouvait qu’Anne de Beaufort promettait d’être une femme très attirante et qu’Adélaïde de Lanuzac était enchanteresse. Il ne serait pas difficile de combler leurs pères, le comte de Beaufort et le marquis de Lanuzac, qui le servaient à la guerre où ils excellaient. Il trouverait, le jour venu, de très bons partis pour ces demoiselles; il leur offrirait une dot à la hauteur des services rendus par leurs pères, une dot qui attirerait de grands noms. Leur beauté, déjà visible malgré leurs dix ans, serait un atout de taille pour affrioler les prétendants.
Comblée d’être mirée par un demi-dieu, Adélaïde trouva que le roi était agréable, aimable et gentil. Son air de majesté impressionnait toujours au premier abord, mais, dès qu’il vous parlait, son visage s’adoucissait et il savait vous mettre à l’aise.
— Mes mignons, voulez-vous m’accompagner à l’inauguration de la Maison Royale de Saint-Louis 13 , demain?
— Sire, c’est trop d’honneur! s’exclama Louise-Françoise, radieuse.
— Nous sommes flattés, Votre Altesse, de pouvoir participer à un événement si important en votre auguste présence, assura Adélaïde avec un sérieux qui toucha Louis XIV.
— Savez-vous pourquoi j’ai pris la décision d’ouvrir cette école?
— Son Altesse a voulu suivre en cela le chemin qu’elle a déjà emprunté avec la création des Invalides, qui vient en aide aux officiers âgés et pauvres, déclama Philippe avec élégance.
— Et avec la création des régiments de cadets à l’intention des fils de ces officiers, ajouta Louise-Françoise pour voler la vedette à son cousin.
— C’est cela même. La Maison Royale de Saint-Louis sera l’équivalent pour les jeunes filles. J’ai chargé la marquise de Maintenon, votre ancienne gouvernante, fit-il à l’adresse de Louise-Françoise, qui sourit de contentement, d’y éduquer des jeunes filles de noble lignée, mais malheureusement pauvres. Jules Hardouin-Mansart vient de terminer les travaux et les deux cent cinquante pensionnaires sont arrivées, essentiellement de Paris, de Normandie, de Bretagne et du Poitou. Je leur ferai l’honneur de leur souhaiter la bienvenue en personne. Soyez à dix heures au portail d’entrée.
— Oui, Votre Majesté, dirent en chœur les enfants en se baissant dans une nouvelle révérence, tandis que Louis XIV donnait un coup d’éperon à son destrier et reprenait la direction du palais.
Quand il fut hors de vue, les enfants ne hurlèrent pas leur plaisir et ne tombèrent pas non plus dans les bras des uns et des autres. Il y avait bien trop de monde autour d’eux et les regards malveillants, remplis de haine jalouse, les dissuadèrent d’exprimer leur joie. Leur jeune âge ne leur évitait pas les mauvais sentiments ambiants.
Les courtisans qui s’étaient approchés tout à l’heure en espérant se faire remarquer du monarque se dispersèrent. Ils avaient été témoins de l’honneur que le roi venait d’accorder aux enfants et la nouvelle en arriverait à la porte du palais avant que les intéressés n’y soient eux-mêmes. Gracieusement et la tête haute, ceux-ci prirent le chemin du retour. La main de Philippe serrait celle d’Adélaïde.
Anne, Philippe et Adélaïde allaient déjeuner chez Madame; ils se dirigeaient vers l’appartement du duc et de la duchesse d’Orléans qui s’étendait de l’extrémité sud de l’aile du Midi jusqu’au salon central 14 . De son côté, Louise-Françoise allait rejoindre sa petite sœur et ses frères 15 ; chacun passerait l’après-midi à se préparer pour les festivités de la soirée. Comme dans sa jeunesse, Son Altesse continuait d’offrir d’extraordinaires fêtes baroques. Elle avait instauré des soirées trois fois par semaine appelées les Grands Appartements : dans sept immenses pièces en enfilade de l’appartement du roi, les courtisans s’entassaient entre sept et dix heures du soir pour admirer la décoration d’or et d’argent, mais surtout et toujours pour voir Sa Majesté se promener parmi eux. Le soleil étant la devise du roi, les sept planètes avaient été reprises pour décorer le plafond de ces pièces, compartimenté par des stucs dorés et peint avec généralement un motif central entouré d’autres motifs; beaucoup d’artistes italiens y avaient travaillé. Partout le magnifique marbre français apportait son prestige et le mobilier d’argent était somptueux. Les cent mille bougies qu’on allumait au coucher du soleil rehaussaient la somptuosité des lieux; on admirait les tapisseries, les tableaux, les statues, l’argenterie, les lustres, les chandeliers et les tapis. Les autres jours de la semaine, les Grands Appartements étaient le lieu d’autres divertissements : mascarades, concerts ou soupers 16 . Ils étaient situés au premier étage, sur la droite du corps central, et menaient de la chapelle 17 à la galerie des Glaces. Sa Majesté les traversait tous les jours pour aller à la messe.
Ce soir-là, on allait écouter un concert, rire devant une comédie et enfin se masquer pour danser. Après le bal, il y aurait des jeux toute la nuit, mais les enfants iraient se coucher avant; ils ne jouaient pas encore aux cartes ou au billard jusqu’à trois heures du matin. Seule Louise-Françoise avait parfois le droit de rester en compagnie de son frère aîné, qui faisait médianoche avec son père. Anne et Adélaïde étaient jugées trop jeunes par leurs mères pour assister à ces soirées qui ne donnaient pas toujours le bon exemple. En tant que neveu du roi, Philippe pouvait passer de temps à autre une nuit à regarder les assemblées de joueurs qui, dans un luxe démesuré d’habits, de nourriture et de décor, jouaient à des jeux de hasard dans lesquels il n’était pas inhabituel de perdre tous ses biens. Il n’était pas dupe, le jeune Philippe, des dames qui adoraient les jeux autant que les hommes et qui s’adonnaient à des actes indignes de leur condition pour payer leurs dettes. Les aristocrates s’enivraient toute la nuit et parfois de jeunes personnes devaient se faire raccompagner jusqu’à leurs appartements, n’étant plus en état de s’y rendre seules. Le roi avait sévi, au début des années 1680, quand il avait compris qu’à sa cour il n’était plus question que d’adultères et de libertinages. Ses semonces avaient été vaines. Ces comportements perduraient.
Mais les enfants ne pensaient pas à cela. Ces problèmes n’étaient pas de leur âge. Ils allaient s’amuser ensemble et c’était tout ce qui comptait pour eux. Et, le lendemain, ils seraient en compagnie du roi, enviés par tous. La vie leur souriait.
III
LE ROI D’AIRAIN
On n’a plus d’amis quand on est en faveur : la place qu’on occupe devient l’objet de l’envie, et chacun veut en profiter; plus de société, plus de liberté, plus de simplicité; tout devient habileté, desseins, complaisances forcées, flatteries sans mesure et aigreur dans le fond. Françoise de Maintenon
Sur le chemin de la Maison Royale de Saint-Louis, le 26 juillet 1684
Installée au fond du carrosse royal qui cahotait sur la route, Adélaïde n’arrivait pas à jouir du moment présent. Elle ne s’intéressait guère au paysage qui défilait. Elle ne regardait ni la route bordée d’aulnes ni les vignes accrochées aux coteaux, encore moins la joliesse du ciel clair, parsemé de nuages encore hauts. Elle ne voyait pas poindre, parmi des arbres au fond de la vallée sur la droite, un vieux moulin dont les murs se lézardaient. Le long de la route, des paysans s’attroupaient pour voir passer le monarque. Les paysannes secouaient la main et criaient :
— Vive le roi!
Adélaïde était censée vivre une aventure excitante et pourtant c’était tout le contraire.
Pour penser à quelque chose de plus amusant, elle se repassait en boucle les images de la soirée de la veille. Les heures s’étaient écoulées, joyeuses. Le moment qu’elle avait préféré, c’était celui où un cortège avait navigué sur l’eau du Grand Canal. Quand les feux d’artifice s’étaient élevés dans les airs, Philippe l’avait prise par la main. Tous les yeux de la cour étaient alors rivés sur les lumières qui étincelaient dans le bleu de la nuit. Personne ne les avait vus disparaître.
Ils avaient couru jusqu’au grand labyrinthe 18 , qu’ils aimaient beaucoup. Situé entre les parterres de Bacchus et de la Raison, il avait été conçu pour dispenser des leçons de morale grâce à ses statues, ses animaux de plomb peints, une machine aquatique et ses fontaines. Philippe et Adélaïde s’étaient blottis contre l’une des trente-neuf petites fontaines, là où nageaient les carpes du roi 19 . Ils s’étaient confié mille petits secrets. C’était des confidences sans conséquence; ce qui importait, c’était leur grande complicité, l’amour si fort et si pur qu’ils ressentaient l’un pour l’autre. Depuis quand s’aimaient-ils ainsi? Adélaïde était bien incapable de le dire. Depuis toujours, sans nul doute. Quelle sottise de croire que les enfants ne peuvent pas aimer comme les personnes d’âge mûr.
Dans le carrosse, Adélaïde retint un soupir en songeant à quel point elle était bien, la veille, avec Philippe. Mais on ne soupirait pas en public, encore moins devant l’épouse du roi.
C’était l’épisode du matin qui avait attristé la fillette. Anne, Philippe et Adélaïde s’étaient présentés bien avant l’heure au portail d’entrée du palais, toujours ouvert. La cour de marbre et la cour royale étaient alors encombrées par les hommes, les chevaux, les carrosses et les chaises à porteurs qui se croisaient dans un va-et-vient permanent. S’y mélangeaient les grands seigneurs, les belles dames, les bourgeois, les domestiques, les mendiants et les palefreniers. N’importe qui pouvait entrer à Versailles; une des règles de la monarchie était l’accès libre et facile des sujets à leur prince.
Les enfants étaient parés de leurs plus beaux atours et prêts à appliquer à la lettre les conseils que la duchesse d’Orléans, la marquise de Lanuzac et la comtesse de Beaufort leur avaient prodigués. Les trois femmes étaient très fières de leurs rejetons. Le roi avait annoncé qu’il irait en comité très restreint, c’est-à-dire quasiment seul, à l’inauguration de la Maison Royale de Saint-Louis. Les enfants avaient bénéficié d’une considération inédite, dont la gloire retombait évidemment sur leurs familles. La veille, excitée par la perspective de la journée à venir, Adélaïde avait peiné à s’endormir. Mais le charme avait été rompu ce matin lorsque la marquise de Maintenon avait fait son apparition. Sérieuse et digne, elle s’était avancée jusqu’au carrosse en tenant par la main leur amie Louise-Françoise. Toutes deux étaient suivies du duc du Maine.
À quatorze ans, Louis-Auguste de Bourbon faisait déjà la fierté de son père. Ce jeune homme blond aux yeux bleus, grand pour son âge, était beau. Son intelligence et son caractère agréable étaient appréciés. On murmurait qu’il avait hérité de l’intelligence de son père et de l’esprit de sa mère. Seule la boiterie qui ne le quittait pas depuis l’enfance était à regretter. Toutefois, le roi vouait à madame de Maintenon une reconnaissance sans bornes pour avoir permis à son fils préféré de marcher; pendant ses premières années, Louis-Auguste avait été privé de l’usage de ses jambes. Seules les eaux de Barèges, où sa mère adoptive l’avait conduit, avaient pu le soigner. Françoise de Maintenon était assurément une mère pour lui. Il l’aimait comme telle, et elle le chérissait peut-être plus que le roi. Elle avait ressenti un véritable coup de foudre le jour de sa naissance alors que, à peine sorti du ventre d’Athénaïs de Montespan, il lui avait été remis pour qu’elle l’entraînât loin de la cour afin de l’élever discrètement 20 . Aussitôt elle s’était sentie mère.
Adélaïde, Anne et Philippe avaient salué Françoise de Maintenon d’une petite révérence sans ostentation. Si chacun savait qu’elle était l’épouse du roi, il n’en restait pas moins qu’officiellement elle demeurait une simple dame d’honneur. On jouait la comédie à Versailles comme on respirait; c’était naturel. De son côté, Françoise de Maintenon les avait salués avec le grand sourire qu’elle réservait à tous les enfants. Louis-Auguste leur avait accordé un salut condescendant; il ne pouvait se retenir de dédaigner les gamins. Lui-même se sentait déjà homme.
Avant de monter dans le carrosse, Françoise de Maintenon avait murmuré quelque chose à l’oreille de Louise-Françoise, qui était alors partie en courant vers Adélaïde et Anne.
— Adélaïde, madame la marquise souhaite que tu montes avec nous! avait annoncé joyeusement Louise-Françoise. Viens vite, nous allons bien nous amuser avec Louis-Auguste. Il a pris son jeu de cartes.
— Et Anne? avait demandé Adélaïde.
— Elle ne m’a parlé que de toi, avait répondu Louise-Françoise en haussant les épaules.
— Mais tu as dû mal comprendre! Anne voyagera comment? avait persisté Adélaïde. Il n’y a qu’un carrosse!
Le duc du Maine s’était alors approché.
— Que faites-vous, mesdemoiselles? Madame la marquise vous attend.
— Louis-Auguste, Anne peut venir avec nous, n’est-ce pas? s’était enquise Louise-Françoise.
— Absolument pas. La marquise a ordonné qu’elle voyage dans la voiture des domestiques.
— La voiture des domestiques? avait suffoqué Adélaïde. Mais quels domestiques nous accompagnent?
— La camériste de la marquise, avait expliqué le duc en découvrant avec étonnement le beau visage de la petite fille qui venait de parler. Elle va rester quelques jours là-bas pour arranger la nouvelle chambre de sa maîtresse.
— Tu en es sûr? avait insisté Louise-Françoise, tandis qu’Adélaïde et Anne avaient changé de couleur.
— Certain, avait certifié le duc avec un regard qui n’exprimait aucun apitoiement sur le sort d’Anne. Maintenant, il faut y aller. La marquise n’accepterait pas de faire attendre Son Altesse.
Adélaïde s’était tournée vers Anne et l’avait serrée dans ses bras, tout en murmurant à son oreille :
— Sois forte, ne montre pas ta déception.
Anne lui avait adressé un joli sourire en guise de réponse. La tête haute, un air de circonstance affiché sur son minois de petite chatte fière qui se lèche la patte comme si de rien n’était, elle s’était hâtée de grimper dans la voiture où voyageait la servante qui accompagnait partout l’épouse secrète du roi. La vieille et fidèle Nanon Balbien servait Françoise de Maintenon depuis la mort de Paul Scarron; elle avait bénéficié de la fulgurante ascension de sa maîtresse. Nanon avait été quelque peu étonnée de voyager avec la fille d’un comte, mais elle n’avait pas posé de questions. Pour sa part, Anne s’était mordu la lèvre inférieure pour garder un air impassible devant la servante, quand elle aurait voulu hurler de rage.
La petite Beaufort connaissait pertinemment la raison pour laquelle elle pâtissait d’une telle éviction. Quelques années auparavant, lorsque la rumeur avait commencé à circuler au sujet de la liaison du roi avec Françoise de Maintenon, Henriette de Beaufort n’avait point caché son mépris pour cette mésalliance. Elle avait osé le clamer à haute voix et sa réprobation indiscrète était forcément venue aux oreilles de la marquise de Maintenon, qui s’en était plainte au roi. La duchesse d’Orléans, qui pensait exactement la même chose que sa dame d’honneur, avait été priée de la renvoyer trois mois dans ses terres en guise de punition et d’avertissement. La prochaine fois, l’exil serait définitif. Seul le dévouement du comte de Beaufort, excellent militaire, avait sauvé Henriette du bannissement irrévocable. Le temps avait passé, l’eau avait coulé sous les ponts, mais Françoise de Maintenon n’avait pas oublié; pour elle, Henriette de Beaufort était une ennemie mortelle qu’elle rêvait d’écraser sous ses talons. Mais son mari la protégeait, ainsi que la duchesse d’Orléans. Elle venait de s’offrir une petite vengeance mesquine en s’attaquant à sa fille. Cette injustice blessait profondément le cœur tendre d’Adélaïde. Elle qui, la veille, avait eu une impression favorable au sujet de la marquise éprouvait de la désillusion.
Dans le carrosse, madame de Maintenon s’était installée au fond à gauche. Près de la fenêtre de droite, Louise-Françoise et Louis-Auguste s’étaient assis face à face. La marquise avait invité Adélaïde à s’asseoir entre elle et Louise-Françoise, et la fillette contemplait les deux places vides en face. Elle se concentrait pour rester de marbre en pensant à son amie. Mais Anne était forte. Elle s’en remettrait en haïssant la marquise autant qu’elle le pourrait. Dehors, à la droite et à la gauche du carrosse qui brinquebalait, le roi et Philippe chevauchaient de magnifiques étalons, entourés de soldats de la garde royale. Pendant quelques instants, en harmonie, la marquise et son royal amant observèrent Louis-Auguste et Louise-Françoise. À travers la vitre, ils échangèrent un sourire complice; c’étaient leurs enfants.
À ce moment-là, Louis-Auguste sortit ses cartes pour entamer une partie.
— Adélaïde, veux-tu jouer avec nous? proposa Louise-Françoise dans un grand sourire.
Adélaïde sourit à son tour. Dans le fond, elle était étonnée que Louise-Françoise ne s’inquiète pas davantage d’Anne. La vérité, pensa-t-elle, était que sa mère avait raison : elle était bien trop émotive. Comment était-ce possible, alors qu’elle vivait à la cour depuis toujours? Si elle n’était nullement timide, elle n’était pourtant pas aussi aguerrie qu’elle aurait dû l’être. Louise-Françoise n’était certainement pas indifférente au sort d’Anne. Elle lui témoignerait son amitié tout à l’heure, mais, en attendant, elle ne se rendait pas malade à cause de la situation. Les chamailleries entre clans étaient usuelles, les attaques et les vengeances également. Il fallait qu’elle s’endurcisse.
— Loin de moi l’idée de vous déranger! Vous préférez sans doute jouer ensemble, hasarda-t-elle pour ne pas dire qu’elle n’en avait guère envie.
— Votre compagnie nous sera très agréable, assura le duc du Maine en perdant toute la suffisance dont il faisait preuve peu auparavant.
Louis-Auguste n’avait pas complètement changé d’avis. Il était presque un homme qui faisait beaucoup d’honneur à sa sœur et à son amie en jouant aux cartes avec elles; c’était de petites filles qui jouaient encore avec leurs poupées; elles n’étaient donc pas dignes de beaucoup d’intérêt. Néanmoins, la perfection du visage de la jeune Lanuzac ne pouvait lui échapper. Une certitude venait de lui éclater à la figure : un jour, cette enfant deviendrait le plus beau joyau de la cour. Sans méfiance, il était sous le charme de la petite bouche charnue d’un rose foncé qui faisait penser qu’Adélaïde était maquillée. Ses yeux immenses et noirs étaient les plus admirables qu’il eût vus, la forme en cœur de son visage était exquise et son petit nez en trompette, d’une rare élégance. Louis-Auguste planta ses beaux yeux bleus dans ceux de la petite fille et lui tendit des cartes. Vaincue, Adélaïde se pencha pour les attraper. Pendant quelques secondes qui lui parurent durer une éternité, sa main resta en contact avec celle du duc du Maine. Son cœur s’accéléra brusquement. Leurs yeux semblaient ne plus pouvoir se séparer. C’était à la fois agréable et gênant.
Une main froide se posa subitement sur celle d’Adélaïde, rompant brusquement le charme et soulageant la petite fille en même temps. Subjuguée par la honte, elle avait le sentiment d’avoir trompé Philippe l’espace d’un instant.
— Laissez-moi la jeune Lanuzac, voulez-vous, mes mignons? ordonna la marquise de Maintenon plutôt qu’elle ne le demanda.
— Bien sûr, très chère, affirma Louis-Auguste dans un sourire éclatant.
Les trois mains se séparèrent. Adélaïde se tourna vers Françoise de Maintenon.
— Cela ne vous gêne pas de me faire un peu la conversation, mon enfant?
— Ce sera, au contraire, un grand plaisir, madame la marquise, mentit Adélaïde avec aplomb.
Louise-Françoise et Louis-Auguste commencèrent leur partie de cartes dans de grands éclats de rire. Le bruit qu’ils faisaient permettait de couvrir une conversation tenue à voix basse.
— Êtes-vous heureuse à la perspective de découvrir la Maison Royale de Saint-Louis? commença par demander la marquise à Adélaïde.
— J’en suis comblée, madame la marquise.
En regardant par-delà la fenêtre, Adélaïde découvrit Philippe en train de lui adresser un petit signe de la main. Il la contemplait à la dérobée et lui vola un sourire. Elle avait déjà oublié ses battements de cœur pour Louis-Auguste. La marquise interrompit ce doux échange.
— Je crois très fort aux vertus de l’éducation.
— Oui, madame, je crois que c’est une bonne chose, car ma mère pense de même.
— Et vous écoutez votre mère en toutes choses?
— Oui, madame, je m’y efforce, pour le moins.
— Vous êtes une bonne enfant. Toutefois, il vous faudra apprendre, avec le temps, à vous forger vos propres opinions.
— Oui, madame la marquise, répondit Adélaïde en pensant le contraire.
Quelle outrecuidance! Comment osait-elle essayer d’enrôler la fille de l’une de ses ennemies? Bien sûr que Marie de Lanuzac n’aimait pas la marquise de Maintenon; elle était au service de la duchesse d’Orléans depuis plus de douze ans, et elle était son amie avant tout, une amie fidèle.
— Bien des familles de petite noblesse se trouvent dans le dénuement le plus extrême, continua Françoise de Maintenon, l’air de rien, et j’ai toujours eu à cœur, lorsque je fais la charité, de penser à l’éducation des filles. Elles sont les premières sacrifiées. Je sais de quoi je parle… Plus que tout, je souhaite prendre dans cette maison d’éducation la direction des affaires. Il n’y aura point de religieuses. Je ne les aime pas. Je veux en faire une maison qui donnera l’exemple au royaume entier. Je veux que, bientôt, la ville comme la cour désirent vivre comme on vivra à Saint-Cyr.
— Oui, madame la marquise, répéta Adélaïde en tournant discrètement les yeux vers la fenêtre, où elle surprit avec amusement le regard agacé de Philippe.
Ses yeux se reposèrent sur Françoise de Maintenon, qui parlait en regardant droit devant elle. Son visage était plus ridé qu’Adélaïde ne l’avait cru la veille, sur le Grand Canal. Mais elle était belle. En continuant de l’observer, elle repensa à des paroles de sa mère, qui avait un jour dénoncé les réelles motivations de Françoise de Maintenon lorsqu’elle avait incité le roi à ouvrir la Maison Royale de Saint-Louis. Selon Marie de Lanuzac, la marquise ne cherchait que sa gloire personnelle. Adélaïde devinait à présent que l’enfance de madame de Maintenon était une autre explication. L’épouse secrète du roi n’aurait-elle point rêvé, dans son enfance, qu’on vînt la chercher pour la mettre dans une telle maison, plutôt que d’avoir à vivre la vie misérable qui avait été la sienne?
— C’est pour sauver ces pauvres jeunes filles que j’ai eu l’idée de mettre sur pied cette maison d’éducation.
— C’est une idée excellente, madame, affirma Adélaïde. Elle fera bien des heureuses. Ces personnes vous voueront une reconnaissance sans limites.
— Nous allons découvrir leur visage dans peu de temps. J’ai hâte de faire la connaissance de ces braves enfants. Êtes-vous bien contente d’être parmi nous?
— Madame la marquise, je vous assure que rien ne pouvait me faire plus plaisir que d’accompagner Son Altesse et vous-même à cette inauguration. C’est une distinction qui me remplit de joie, vous pouvez me croire.
— Je vous crois, mademoiselle de Lanuzac. Il est vrai que je ne vous connais point, mais je vous fais confiance. Je connais en revanche l’animosité que ressentent à mon égard beaucoup de courtisans. Je suis tenue pour fausse parce que je suis enfermée dans une position ambiguë.
Elle chuchotait à présent à l’oreille d’Adélaïde.
— Mon conseiller spirituel 21 souhaite que j’aide le roi et le guide vers le bien. Il ne s’agit aucunement d’entrer dans les affaires de l’État, comme on me le reproche âprement. Je tente seulement d’aider Son Altesse du mieux que je le peux et uniquement en ce qui concerne le salut de son âme. C’est monsieur de Beauvilliers qui a dit : « La femme n’a pas été donnée à l’homme pour détruire son âme; elle a été créée par vous, mon Dieu, pour l’aider à faire son salut. » Je suis d’accord avec ce point de vue et je m’efforce de le respecter. Je n’ai jamais tenté d’intervenir dans les affaires, jamais. Je me flatte d’ailleurs d’avoir rapproché Son Altesse de feu la reine, qui était radieuse de ce bonheur qu’elle n’espérait plus.
Adélaïde se surprit à penser qu’il avait dû être plus aisé, pour une amante de l’âge de Françoise de Maintenon, de partager le roi avec feu la reine, peu attrayante, qu’avec une belle dame qui aurait constitué une vraie rivale.
— Ce fut grâce à ce cher abbé. Vous connaissez ses sermons, n’est-ce pas?
— Oui, madame. J’assiste à tous les offices avec ma mère et je me souviens de nombreux discours en chaire de l’abbé de Salignac de La Mothe-Fénelon. Il invite notre cour à vivre une vie religieuse intégrale. Il dit que notre royaume est scandalisé par les désordres et les fastes de notre cour.
— C’est un homme fort avisé. Sa spiritualité est supérieure à celle de bien des chrétiens. Je ne suis pas peu fière de l’avoir écouté et d’avoir réussi la conversion du roi, de l’avoir détaché de madame de Montespan, à qui je devais pourtant tout. Je l’ai fait pour lui, quoi qu’en disent ceux qui ne m’aiment pas. Souvent, je suis victime de mon tempérament qui s’adapte difficilement aux mœurs de la cour. Prenez le temps, mon enfant, de vous faire votre propre opinion sur ma personne, de juger par vous-même et non par ce qu’on vous en dit.
— Je vous promets de m’y efforcer, madame la marquise, répondit poliment Adélaïde.
De l’avis de la petite fille, l’attitude de Françoise de Maintenon à l’égard d’Anne était éloquente. Comment ne pas mal la juger, sans compter tout ce qu’elle avait appris par sa mère? Marie de Lanuzac était aimée du marquis de Louvois depuis des années et, malgré le peu de succès rencontré, il continuait à la poursuivre de ses assiduités et il n’hésitait pas à lui confier des secrets d’État pour lui prouver son amour. C’était de cette façon que la marquise de Lanuzac avait appris, bien avant toute la cour, la nature du commerce entre le roi et Françoise de Maintenon. Mais monsieur de Louvois avait sans doute omis de parler de la honte ressentie par madame de Maintenon, sincèrement pieuse, au début de sa liaison avec le monarque. Tout ce qu’il avait retenu, c’était que, si elle était dévote, cela ne l’empêchait guère de garder la tête froide, sachant exactement où elle voulait aller. Il ne s’était attardé que sur l’hypocrisie dont elle avait su faire preuve pour gagner la place qui était la sienne aujourd’hui, sans que personne y vît goutte. Il s’était appesanti sur sa capacité à donner de sa personne pour assurer sa fortune. Monsieur de Louvois la haïssait et s’était allié au groupe de ses ennemis. Avec Athénaïs de Montespan, il s’était fait un plaisir d’étaler le passé de l’ancienne madame Scarron en l’empirant tant et tant que le roi n’y avait cru un mot et avait pris le parti de la marquise de Maintenon contre la marquise de Montespan. Tous ceux qui avaient jusque-là méprisé l’ancienne gardeuse d’oies s’étaient tout à coup précipités dans ses appartements pour la solliciter. Elle aurait voulu les éconduire tous, mais cela n’aurait pas été bienséant. Alors parfois elle paraissait changeante, sautant d’une humeur à l’autre. En réalité, la vie à Versailles l’étouffait, même si elle était heureuse d’être parvenue au but qu’elle s’était fixé auprès du roi. Elle qui ne semblait pas née pour être heureuse avait réussi à effacer son malheureux passé grâce à la lumière dont Louis XIV, qui l’aimait tant, l’irradiait.
La marquise dut lire dans les beaux yeux noirs d’Adélaïde, car elle enchaîna en soupirant :
— Il est vrai que je suis parfois dure et intransigeante. Je suis froide d’apparence et, dans le même temps, je suis très impulsive.
Adélaïde se dit que ces affirmations coïncidaient parfaitement avec les reproches que lui adressait Madame dans l’intimité de ses appartements, à la différence que l’épouse secrète oubliait de préciser qu’elle changeait complètement de personnalité en présence de Louis XIV, qu’elle laissait à l’abri de ses sautes d’humeur.
— Je suis loin d’être parfaite, bien que j’essaye tous les jours de devenir meilleure, continua-t-elle. Ma réaction envers votre amie, je la regrette déjà, voyez-vous. J’ai beaucoup souffert des médisances de la comtesse de Beaufort comme de tant d’autres. Néanmoins, je regrette ma réaction envers la petite Anne. Ce que j’ai fait est mal.
Le cœur d’Adélaïde se sentit tout à coup soulagé de l’étau qui l’enserrait.
— Peut-être, osa la petite fille, pourrions-nous demander au cocher de s’arrêter et inviter mademoiselle de Beaufort à nous rejoindre?
— Excellente idée! approuva la marquise en souriant. Ouvrons la fenêtre et demandons au duc de Chartres de s’acquitter de cette tâche.
Avec précipitation, Adélaïde passa ses bras au-dessus de la marquise et baissa la fenêtre avant d’appeler :
— Philippe! Philippe!
Quelque peu étonné, le garçon amena sa monture contre le carrosse.
— Philippe, dis au cocher de s’arrêter!
Sans poser de questions, le jeune garçon s’exécuta. Immédiatement, Adélaïde ouvrit la portière. Elle se jeta littéralement en bas du petit escalier pour courir vers la voiture qui suivait, dont elle ouvrit la portière.
— Anne! s’écria-t-elle. Viens vite!
— Mais que se passe-t-il?
— Rien de particulier. Madame la marquise souhaite que tu nous rejoignes!
— Tiens donc! fit simplement Anne en s’exécutant.
Avant de remonter dans le carrosse, Adélaïde regarda alentour pour la première fois depuis qu’ils étaient partis. Elle s’attarda sur le ciel, dont la couleur avait changé; les nuages avaient afflué et l’orage ne semblait plus très loin.
Une fois les deux fillettes à bord du carrosse royal, chacun fit comme si de rien n’était. Louis XIV n’avait rien dit en voyant la petite Beaufort changer de voiture. Quant à Louise-Françoise et Louis-Auguste, ils ne commentaient jamais les décisions de leur mère d’adoption, qu’ils révéraient. Seul Philippe, à qui Adélaïde adressa un clin d’œil discret par la fenêtre, leva les yeux au ciel pour traduire son exaspération devant le caractère lunatique de la marquise. « Décidément, pensait-il, ma mère a parfaitement raison à propos de la crotte de souris! » À l’intérieur du carrosse, l’ambiance devint plus enjouée. Anne et Adélaïde se joignirent à la partie de cartes des enfants légitimés, tandis que madame de Maintenon les observait avec une joie sincère.
Une demi-heure plus tard, on arrivait à la Maison Royale de Saint-Louis. De grosses gouttes de pluie commençaient à tomber. Les deux cent cinquante pensionnaires attendaient le roi, parfaitement alignées en deux rangs qui formaient une allée. Âgées d’au moins sept ans, elles avaient été admises dans la nouvelle école après consultation de leur dossier par Louis XIV en personne; pour jouir de cette bonne fortune, elles devaient appartenir à la noblesse depuis au moins quatre générations. Toutes lui vouaient une reconnaissance sans bornes pour la chance qu’il leur avait octroyée. Vêtues de jolies robes sombres, les pensionnaires portaient des rubans qui indiquaient à quel groupe elles appartenaient. Il existait quatre classes en fonction de l’âge des jeunes filles : la couleur rouge était destinée aux sept à dix ans, le vert aux onze à quatorze ans, le jaune aux quinze et seize ans et enfin le bleu aux dix-sept à vingt ans.
Le carrosse venait de s’immobiliser. La marquise fut la première à descendre. Quand Adélaïde la suivit, elle découvrit les centaines de nuques qui tremblaient devant leur souverain et maître.
— Relevez-vous, mesdames et mesdemoiselles, ordonna Louis XIV d’une voix douce mais ferme, avec son éternel air de majesté.
Les têtes se redressèrent. Madame de Brinon s’approcha; grâce à la protection de madame de Maintenon, elle avait été désignée comme supérieure de la nouvelle maison d’éducation.
— Votre Altesse Royale, toutes les pensionnaires ici présentes, les maîtresses et moi-même saluons Votre Majesté et la remercions pour l’honneur immense qu’elle nous fait de sa présence en ce jour qui restera gravé dans nos mémoires à tout jamais, prononça-t-elle sentencieusement.
— Je suis très heureux de découvrir les bâtiments enfin terminés, mais aussi les visages de ces jeunes personnes qui seront bientôt très instruites et capables de tenir une maison ou de se dédier à Dieu, répondit Louis XIV avec la prestance qui intimidait tant de courtisans.
Il ajouta à l’intention des maîtresses, qui firent une nouvelle révérence :
— Je suis reconnaissant à l’ensemble du personnel de cette maison de la formation qu’elles vont donner à ces enfants.
Il poursuivit en se tournant à nouveau vers les pensionnaires :
— N’oubliez jamais que l’amour de Dieu est le plus important. Ayez le vice en horreur et aimez la vertu. Apprenez quels sont les devoirs d’une honnête femme dans son ménage. Soyez sérieuses et assidues dans votre apprentissage de la lecture et de l’arithmétique.
Un murmure se fit entendre où l’on pouvait distinguer, prononcé par les deux cent cinquante jeunes filles qui venaient de replonger dans une profonde révérence :
— Oui, Votre Majesté!
— Si Votre Majesté le veut bien, dit Françoise de Maintenon, ces jeunes personnes vont maintenant retourner en classe. Nous pourrons visiter les bâtiments et les jardins pendant ce temps. Son Altesse pourra dîner si elle le souhaite, un en-cas ayant été prévu à son intention.
— Je le veux bien, répondit Louis XIV.
Suivi de son épouse et des cinq enfants, le roi longea l’allée formée par les jeunes pensionnaires. Tandis que Louis-Auguste et Louise-Françoise gardaient la tête haute sans daigner regarder ces pauvresses, Adélaïde, Anne et Philippe leur souriaient et leur adressaient de petits gestes amicaux de la main. Mais les pensionnaires osaient à peine lever les yeux sur eux. Elles étaient bien trop impressionnées par la présence du roi de France.
Madame de Brinon fit découvrir les quatre classes à Louis XIV.
— Comme vous le voyez, sire, chaque classe a été peinte selon sa couleur, fit remarquer la marquise.
— Cela est très bien, approuva Louis XIV.
— À présent, les élèves peuvent rejoindre leurs places, ordonna Françoise de Maintenon. Sa Majesté va visiter en ma compagnie le reste de l’école.
Sans un mot, les jeunes filles prirent le chemin de leur classe. Quand toutes y furent retournées, la marquise s’adressa à Adélaïde et ses amis.
— Pourquoi ne resteriez-vous pas un peu dans l’une des classes pour observer comment se déroule une leçon? leur proposa-t-elle.
Elle demanda à madame de Brinon :
— À quelle matière allez-vous passer, à présent?
— Au cours de coiffure pour les plus âgées dont je m’occupe, répondit la dame. C’est important, puisque certaines demoiselles sont destinées à servir une grande dame dans le futur.
Le roi hocha la tête.
— Eh bien, restez ici tous les cinq, dit-il.
Louis-Auguste sourcilla.
— Pendant ce temps, reprit la marquise, si Son Altesse le souhaite, je vais lui montrer l’appartement dont je dispose ici.
— Je le souhaite, confirma Louis XIV, qui se laissait guider, de façon étonnante, en ce lieu où son épouse était la maîtresse.
Légèrement dépités, les enfants s’assirent sur un banc tout au fond de la classe bleue. Louis-Auguste était irrité; il n’avait cure de suivre une leçon de coiffure. Pour garder l’air digne, il promena ses yeux sur les murs de la classe. Ils avaient été peints d’une fresque représentant la mer pour rappeler la couleur assignée au groupe. Madame de Brinon retint son attention en demandant à une élève qui était couronnée d’une splendide chevelure rousse ondulée de venir sur l’estrade. La jolie rouquine dut défaire le bonnet blanc que portaient toutes les pensionnaires et laissa dévaler ses cheveux en cascade le long de son dos. Madame de Brinon prit alors une brosse et la montra à toute la classe.
— Tout d’abord, il faut toujours tenir la brosse par le milieu du manche. Il s’agit de ne pas l’appuyer trop fort sur la tête que vous coiffez en posant la main trop haut, ni de la laisser tomber en la posant trop bas.
— C’est trop fort! susurra Philippe à l’oreille d’Adélaïde. Nous allons devoir suivre ce cours parfaitement ridicule pendant que la vieille guenipe va coucher avec Son Altesse dans sa chambre.
— Chut! ne parle pas ainsi, Philippe! lui reprocha Adélaïde dans un murmure. Si le duc du Maine t’entend, il le répétera à la marquise.
— Tu sais bien que je dis vrai! rétorqua-t-il. Et je me moque bien du duc.
Il tourna les yeux vers la fenêtre. Elle donnait sur un joli jardin où il rêvait de s’échapper. Ce fut alors qu’il découvrit que, presque à portée de main à sa gauche, il y avait une porte. Il leva la tête vers madame de Brinon. Elle était à présent en train de lisser la belle chevelure rousse.
— Tiens-toi prête à te lever, chuchota-t-il à Adélaïde. Quand je te prends la main, nous nous évadons sans bruit!
— Tu as perdu l’esprit! se récria Adélaïde aussi bas qu’elle le put. Nous ne pouvons pas…
Elle ne termina pas sa phrase. Profitant de ce que madame de Brinon venait de tourner le dos à la classe pour entreprendre le chignon, il empoigna la main d’Adélaïde et l’obligea à le suivre dans sa course étouffée. Sans un bruit, il ouvrit la petite porte en bois qu’il referma après avoir poussé Adélaïde dans ce qui se trouvait être un vestibule.
— Il y a deux autres portes, murmura Philippe à demi-voix après avoir observé les lieux.
Sans hésiter, il alla ouvrir celle qui était la plus proche.
— C’est le chœur de l’église. Nous éviterons de passer par ici, conclut-il en offrant un visage rieur à sa compagne.
— Tu perds l’esprit! Si Sa Majesté découvre que nous lui avons désobéi, elle nous punira sévèrement. Ma mère et la tienne ne nous le pardonneront jamais.
— Nous n’avons pas désobéi à un ordre du roi, mais à une invitation de la crotte de souris. Nuance! Nos mères nous en seront reconnaissantes!
Toujours aussi rieur, Philippe se rapprocha d’Adélaïde et lui colla, pour la première fois de leur jeune vie, un court baiser sur les lèvres. Étonnée mais charmée, la fillette ne rougit pas quand il enchaîna avec la plus belle des déclarations.
— Je t’aime.
— Moi aussi, répondit-elle simplement en toute sincérité.
Ils se fixèrent quelques instants avant que la voix de madame de Brinon, derrière la porte, ne les aide à reprendre conscience.
— Vite! s’exclama Philippe en reprenant la main d’Adélaïde pour l’entraîner vers la troisième porte, qu’il ouvrit.
— Où allons-nous? demanda Adélaïde alors qu’ils se mettaient à courir le long d’un corridor. On pourrait nous voir!
Bientôt, ils furent pris d’un fou rire; ils coururent de plus belle et arrivèrent dans le réfectoire réservé aux collations des pensionnaires et de leurs maîtresses. Heureusement, là encore, il n’y avait personne. Toujours étouffés par leurs rires, ils filèrent comme s’ils avaient le diable à leurs trousses. Lorsqu’ils rencontrèrent un escalier, ils l’empruntèrent sans réfléchir et, arrivés en haut, ils découvrirent plusieurs chambres comportant quantité de lits. Chaque dortoir correspondait vraisemblablement aux quatre classes. Si tous les lits étaient blancs, les rideaux étaient en revanche attachés avec des rubans de la couleur du groupe. Au pied de chaque lit, il y avait un coffre pour chacune des pensionnaires. Là, c’était le vert, la couleur des filles de onze à quatorze ans.
Les enfants se jetèrent sur l’un des lits pour laisser libre cours à leur gaîté. Quand ils se furent un peu calmés, ils se prirent à se contempler. Cette fois, ce fut Adélaïde qui, oubliant toutes les leçons inculquées par Marie de Lanuzac au cours des dix dernières années, s’approcha des lèvres de Philippe pour y déposer un innocent baiser d’enfant. Philippe lui prit la main et la baisa.
— Un jour, je t’épouserai.
— Mais ta mère dit toujours que tu épouseras une princesse de sang royal.
— Personne, tu m’entends? personne ne me dictera la conduite à tenir lorsque je serai majeur. Jamais je n’aimerai une autre fille que toi. C’est toi que j’épouserai si tu le veux bien. Le voudras-tu?
— Oui, je le voudrai. Je t’aimerai toujours.
— Alors, je nous déclare fiancés en ce jour. Tu es à moi pour l’éternité.
Il scella ses paroles par un baiser. Il s’apprêtait à recommencer ce qui leur procurait un agrément certain lorsque des pas se firent entendre.
— On vient par ici! s’affola Adélaïde.
— Vite! cachons-nous sous un lit! l’exhorta Philippe.
Sans perdre une minute, ils prirent place chacun sous une couchette, sans se quitter des yeux.
— Vous m’offrez bien du bonheur, ma mie, fit une voix que les enfants reconnurent aussitôt.
— Vous m’en voyez ravie, très cher, répondit celle de Françoise de Maintenon.
Depuis leur abri, Adélaïde et Philippe échangèrent un regard de connivence; la marquise de Maintenon, l’ex-madame Scarron, venait d’appeler le roi « très cher ». Jamais en public elle ne se serait adressée à lui ainsi. C’était bien la preuve que la rumeur disait vrai. Ils étaient mariés.
— Je ne pourrais vivre sans Votre Solidité, ajouta Louis XIV avec humour. Vous m’apportez l’apaisement dont j’ai besoin depuis toujours, je crois.
— Alors, prouvez-le-moi, répondit Françoise de Maintenon, et ne m’obligez plus à trahir mon idéal d’honnêteté.
— Que voulez-vous dire?
— Notre mariage répare notre ancien péché, mais le fait qu’il reste secret fait toujours de moi un objet de scandale. Je passe pour une intrigante aux yeux de tous, une intrigante qui fait semblant d’être honnête tout en cachant une liaison coupable. Je ne suis aujourd’hui ni une épouse ni une maîtresse déclarée et l’on me crache dessus en me traitant de tartuffe. C’est douloureux et je ne sais combien de temps je saurai le supporter.
— Si c’est douloureux, souffrez, mais en silence! fut l’impitoyable réponse de Louis XIV. Je dois me plier moi-même à de rudes exigences pour exercer mon métier de roi. Il me semble juste que ceux qui m’entourent et qui bénéficient de mes faveurs fassent des efforts, puisque j’en fais moi-même! Je veux de l’ordre, madame! De l’ordre! Et, pour cela, il faut m’obéir. Si vous voulez rester à mes côtés, il vous faudra suivre mes règles, ma cadence. Celles qui n’en ont pas eu la force physiquement ou moralement sont mortes, aujourd’hui, ou bien elles se reposent au couvent 22 . Je croyais qu’il en allait différemment de vous. Oui, notre mariage secret m’affranchit de tout geste officiel envers votre personne. Oui, il vous prive de toute sauvegarde et vous demeurez entièrement dépendante de mon bon vouloir. Mais ne vous ai-je pas sortie de l’ombre en vous offrant mon cœur et mon estime? Ne vous ai-je pas prouvé ma confiance en recevant mes ministres chez vous? Ne vous avisez plus jamais de vous complaindre, madame, ou bien vous perdrez tout cela! À présent, faisons bonne figure et montrez-moi les jardins qui portent votre nom dans cette école que j’ai fait construire pour l’amour de vous.
— Oui, sire, pardonnez-moi de vous avoir importuné, supplia la voix tremblante de Françoise de Maintenon.
Les pieds royaux, chaussés de talons rouges qui grandissaient leur propriétaire sans qu’il en soit besoin, passèrent tout près des têtes des enfants, qui frémirent, suivis par ceux de l’épouse secrète. Ce ne fut que longtemps après avoir entendu les derniers pas qu’Adélaïde et Philippe osèrent quitter leur retraite.
— Cette fois, je suis d’avis que tu as raison. Il vaut mieux que nous retournions dans la salle de classe. Son Altesse doit être de fort mauvaise humeur après sa conversation avec la vieille.
— Cesse de la nommer ainsi, Philippe, lui reprocha gentiment Adélaïde.
— Que veux-tu, c’est plus fort que moi, je la hais. Allons-y!
Plus silencieusement qu’à l’aller, ils refirent le chemin inverse tout en restant sur leurs gardes. Ils retrouvèrent aisément le vestibule qui donnait accès à la classe de madame de Brinon. Philippe entrouvrit la porte. Par chance, la supérieure de la Maison Royale de Saint-Louis avait encore le dos tourné. Elle parachevait la splendide coiffure sur la tête rousse, tandis que les pensionnaires applaudissaient. Philippe et Adélaïde pénétrèrent à pas feutrés dans la pièce et se rassirent comme si de rien n’était. À leur droite, Louis-Auguste ronflait sans complexe aucun; il ne les avait même pas vus sortir. En revanche, Louise-Françoise leur décocha un regard noir, tandis qu’Anne eut l’air amusé.
— Où étiez-vous? demanda Louise-Françoise. Comment osez-vous désobéir au roi? Vous avez bien de la chance que je ne dise rien!
— Pourquoi le roi ferait-il plus confiance à une bâtarde qu’à un prince de sang royal? lui jeta Philippe à la figure.
— Comment oses-tu, impudent? Je suis la fille du roi, moi!
— Légitimée, certes, mais tu restes née de la cuisse gauche. Je n’ai pas de remarque à recevoir de toi. Le sujet est clos.
Louise-Françoise était rouge de colère. Toutefois, elle se tut; elle ne pouvait pas lutter contre sa naissance et il lui fallait ravaler son ressentiment. Philippe resterait toujours d’un rang supérieur au sien, à moins qu’un jour un mariage ne change cela. Pourquoi pas avec Philippe lui-même? L’idée de devenir la future duchesse d’Orléans lui souriait. Le béguin que Philippe nourrissait pour Adélaïde lui passerait vite, et la fille du marquis de Lanuzac n’était pas de taille à lutter contre la fille de Louis XIV, qu’elle fût légitimée ou pas. À cette idée, Louise-Françoise retrouva son teint et un sourire se dessina sur ses lèvres fines.
— Moi, j’aurais bien aimé être des vôtres, susurra Anne à Adélaïde. C’est assommant de suivre une leçon donnée à des filles qui nous serviront peut-être un jour! Vous êtes allés où?
— Nous avons seulement visité le réfectoire, mentit Adélaïde. La maîtresse s’est-elle aperçue de quelque chose?
— Absolument pas. Elle n’ose pas nous regarder à cause de la présence de Philippe et des enfants du roi. Elle a même rougi en posant le regard par inadvertance sur Louis-Auguste tout à l’heure. J’ai dû me mordre les lèvres pour ne pas rire. Une femme de son âge qui rougit, tu le crois?
— Difficilement, il est vrai, admit Adélaïde en souriant. En tout cas je suis soulagée, car elle ne nous dénoncera pas à la marquise de Maintenon.
Quelques instants plus tard, le roi fit la faveur à la classe de madame de Brinon d’une nouvelle apparition et il invita tout le monde à se joindre à la collation servie dans la cour royale en son honneur. Adélaïde et ses compagnons entreprirent de suivre le monarque et la marquise de Maintenon, tandis que les élèves de Saint-Cyr, toujours très impressionnées, attendirent un peu pour leur emboîter le pas. Par chance, le ciel s’était de nouveau éclairci. Les jardins étaient presque aussi beaux qu’à Versailles et les nouvelles pensionnaires, qui ne les avaient pas encore vus, étaient tout ébahies. Elles se croyaient au paradis terrestre. Des tables avaient été montées dans les allées et il n’y avait qu’à tendre la main pour se servir de mets délicieux. Alors que Philippe offrait les meilleures friandises qu’il trouvait à Adélaïde, ils se retrouvèrent nez à nez avec Louis XIV.
— Monsieur mon neveu, mademoiselle de Lanuzac! fit le roi en regardant autour tel un renard qui évalue les lieux au sortir d’une futaie. Dites-moi! que pensez-vous de ce nouvel établissement?
Philippe et Adélaïde étaient stupéfaits; manifestement, Louis XIV prenait la peine de s’assurer que personne ne l’entendait. Mais pourquoi?
— C’est une merveilleuse entreprise, Votre Altesse, dit Philippe, flagorneur.
— N’est-ce pas? Je viens de baptiser certaines allées; c’est très amusant. Mais je voudrais vous entretenir tous deux d’un problème.
Les enfants ouvrirent grand leurs oreilles, de plus en plus surpris.
— Si je n’étais pas pourvu d’un certain âge, je m’inquiéterais d’avoir comme des hallucinations.
— Des hallucinations, Votre Altesse? Cela m’étonnerait fort. Sa Majesté est d’une nature bien trop vaillante pour que cela lui arrive jamais, déclara Philippe.
— Pourtant, susurra Louis XIV en enfonçant son regard dans celui de son neveu et en se penchant légèrement en avant, je suis bien certain de souffrir de ce nouveau mal. Sinon, comment expliqueriez-vous que je vous aie vus tous les deux en train de courir dans un corridor de cette maison à une heure où vous étiez en réalité dans la classe de madame de Brinon, à suivre très attentivement, je n’en doute point, sa leçon?
Adélaïde et Philippe s’empourprèrent.
— Votre Majesté, répondit néanmoins Philippe avec courage, si toutefois il ne s’agissait pas d’une hallucination, il vous faudrait savoir que mademoiselle de Lanuzac aurait été forcée par moi à une action susceptible de vous déplaire. J’aurais, dans ce cas, usé de mon titre de petit-fils de France pour l’y contraindre.
— Je n’en doute pas. La bonne réputation de cette demoiselle n’est pas à faire, rétorqua le roi en regardant à peine Adélaïde, qui se courbait pour le remercier du compliment, et je puis en dire autant de la vôtre. Vos précepteurs ne tarissent point d’éloges quant à votre intelligence et à vos grandes capacités. Des capacités que tous n’ont pas. Je ne regrette nullement de vous avoir rendu de grands honneurs en créant pour vous la distinction de petit-fils de France. C’est une dignité dont les princes du sang ne jouissent pas, je ne vous le rappelle pas.
— Je vous suis infiniment reconnaissant, Votre Majesté, pour cet immense honneur et aussi pour avoir conservé les louanges de mes précepteurs dans votre auguste esprit.
— Cela est bien normal. Vous êtes mon neveu et j’ai de l’affection pour vous. Et qui n’a pas lu la revue le Mercure galant , qui a récemment loué votre surprenante facilité à apprendre tout ce qu’on vous enseigne? Sans oublier l’abbé Dubois, votre précepteur, qui ne cesse de vanter votre esprit net et agréable, votre bon sens, votre incroyable mémoire, votre esprit de synthèse, vos capacités d’expression écrite et orale et quoi d’autre? Ah oui! Votre génie pour les affaires. Cela fait beaucoup, n’est-ce pas, monsieur le duc de Chartres? Votre intelligence est éclatante.
Il conclut par un sourire qui fit frémir Adélaïde.
— Je vous remercie, Votre Majesté, répondit Philippe en s’inclinant profondément.
— Cependant, n’oubliez jamais qu’en tant que petit-fils de France vous devez être le premier à montrer l’exemple d’une allégeance sans tache. J’exige de vous une obéissance aveugle, ajouta Louis XIV en s’approchant du visage de Philippe. N’oubliez pas dans quel état d’asservissement j’ai plongé votre père sa vie durant.
Philippe devint blême.
— Je pourrais faire de même avec vous, ce qui serait dommage quand on connaît vos dons. Ne croyez-vous pas?
— Oui, Votre Majesté, admit Philippe en déglutissant avec difficulté.
Il préférait mourir plutôt que de vivre la vie de son père, une vie d’échecs vouée à la futilité. Depuis son enfance, le duc d’Orléans avait été condamné à l’oisiveté, par Anne d’Autriche d’abord, qui l’habillait en fille même après ses cinq ans, puis par son frère, qui craignait qu’il ne devienne un deuxième Gaston d’Orléans. Pourtant, il était clair que Monsieur n’avait rien d’un Gaston d’Orléans. À l’âge où le frère de Louis XIII préparait le meurtre de Richelieu, Monsieur tremblait pour Louis XIV, qui avait frôlé la mort. Il avait prouvé quelle sensibilité était la sienne, quelle bonté d’âme il possédait. Mais Louis XIV n’en avait rien voulu savoir, et il avait évincé son frère, jaloux de ses succès à la guerre. Lui, sa mère et Mazarin avaient fait de l’ancien jeune homme brave et charmant une créature dépravée.
Philippe éprouvait de la compassion pour ce père qui se jetait dans la débauche pour oublier l’inanité de son existence; car jamais Monsieur n’avait pu se satisfaire de sa condition, malgré la prodigalité et les complaisances de Louis XIV à son égard. D’un naturel joyeux, il exprimait son dégoût pour sa situation en se jetant dans une vie effervescente. Pour oublier l’état dans lequel le roi l’avait jeté, il passait son temps à jouer avec ses mignons, perdait des sommes considérables aux tables de jeu, dépensait sans compter pour se procurer des vêtements luxueux et des bijoux extravagants. Il disait qu’il voulait jouir de la vie au plus vite avant de mourir, mais, s’il se montrait égoïste dans sa recherche du plaisir comme le roi l’était aujourd’hui dans sa volonté de sauver son âme, c’était pour oublier.
— Nous sommes donc d’accord, conclut Louis XIV. Tout est pour le mieux. Votre perspicacité servira la France, ma gloire et celle de mon fils plus tard.
— Votre Altesse, vous ne trouverez point dans le royaume un serviteur plus dévoué que moi, affirma énergiquement l’enfant de dix ans.
Louis XIV le jaugea, sourit et partit à la rencontre de son épouse. Françoise de Maintenon voulait lui présenter l’ensemble du corps enseignant de la Maison Royale de Saint-Louis. Sans se départir de son expression souriante et affable, Philippe se pencha vers Adélaïde et lui murmura :
— J’aurai un grand destin et le roi le sait déjà, même si ça ne lui plaît guère.
IV
MADAME, LA PRINCESSE RÉPROUVÉE
Ainsi vont les choses dans cette cour, si les courtisans s’imaginent que vous êtes en faveur, vous pouvez faire tout ce que vous voudrez, mais s’ils s’imaginent le contraire ils vous tiendront pour ridicule, quand même vous descendriez du ciel. Dieu veuille que vous puissiez venir passer ici quelques mois et voir ce genre de vie. Je suis sûre que vous ririez de bon cœur. La duchesse d’Orléans, dans une lettre à sa tante Sophie de Hanovre
Trois ans plus tard, chapelle de Versailles 23 , le 18 janvier 1687
Les émanations des bougies et de l’encens formaient un drôle de mélange. On ne trouvait cette senteur très particulière que dans les églises; elle avait pour fonction de débarrasser l’atmosphère des impuretés émotionnelles et d’inviter les courtisans au recueillement. Était-ce grâce à elle que les gens de cour avaient l’air si pieux ce matin-là?
La chapelle provisoire de Versailles n’était pas grande, mais elle disposait toutefois, en sus de son parterre, de tribunes hautes d’un étage. L’homme de Dieu qui était en train de prêcher devait lever la tête pour s’adresser au roi, car celui-ci se plaçait toujours au centre de la tribune qui lui était réservée. De sa place, Louis le Grand pouvait voir qui assistait ou pas aux offices matinaux, qu’il ne manquait jamais. Il n’était pas dupe; nombre de pécheurs et de pécheresses ne se levaient tôt que pour mieux faire leur cour.
— Et la main de Dieu est toujours prête à venir au secours du roi, afin qu’il reste à tout jamais le rempart de ses États, conclut l’évêque de Meaux de son débit hachuré, parachevant ainsi son long sermon.
Chaque paire d’yeux était posée sur lui. Jacques Bénigne Bossuet souffrait d’une calvitie qui ne l’empêchait pas de laisser couler jusqu’à ses épaules les cheveux qui lui restaient; leur mouvement soulignait son majestueux port de tête. Comme à chaque fois qu’il s’exprimait avec la conviction qui ne le quittait jamais, ses yeux reflétaient une douceur qui était démentie par la longueur de son nez et son menton trop affirmé.
Longtemps Bossuet avait été le précepteur du Dauphin; Louis de France affirmait que l’enseignement de l’évêque de Meaux l’avait dégoûté de tout effort intellectuel. Qu’avait-il retenu de ses leçons? Nul ne pouvait le dire, car le Dauphin n’avait pas encore de fonction dans le gouvernement et il passait son temps à faire à sa guise. Il ne lisait guère et ne semblait s’intéresser à rien d’autre qu’à la chasse et à sa maîtresse. Il était le père de trois enfants qui allaient se faire baptiser, trois fils âgés de cinq ans, quatre ans et un an que lui avait donnés son épouse, Marie-Anne de Bavière.
Les trois petits-fils de Louis XIV étaient respectivement ducs de Bourgogne 24 , d’Anjou 25 et de Berry. Bossuet venait de s’approcher d’eux et il posait sa main successivement sur les trois têtes des chérubins. Philippe de Chartres tenait dans ses bras le petit duc de Berry, pour qui il avait été choisi comme parrain, tandis que sa mère, la duchesse d’Orléans, portait le duc de Bourgogne, dont elle était la marraine. Quant à Monsieur, il tenait son filleul, Philippe d’Anjou. Bossuet versa de l’eau sur le front des enfants par trois fois.
— Louis, je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Philippe, je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Charles, je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Tous les yeux de la cour étaient rivés sur les enfants. Leur mère, étincelante des diamants et des pierreries de la couronne, les admirait avec bonheur. Elle était allemande. C’était une cousine éloignée de la duchesse d’Orléans, qu’elle appréciait. La Dauphine était plus portée sur les activités intellectuelles que sur les intrigues et les paresses usuelles à la cour. Elle aimait la lecture, la conversation, la vie mondaine, la danse et la musique. Elle vouait une grande passion à l’opéra, qu’elle avait su faire goûter à son époux. Foncièrement bonne, elle tenait des cercles privés où elle interdisait à ses dames de s’adonner aux railleries.
Madame de Maintenon était l’une de ses deux dames d’atour, mais la Dauphine la méprisait. Tout de suite, elle l’avait considérée comme une domestique, ce dont l’intéressée s’était plainte au roi. Il avait sermonné sa belle-fille, chez qui le mépris s’était alors mué en haine, une haine que ressentaient la plupart des membres de la famille royale; ils considéraient la Maintenon comme une arriviste qui n’aurait jamais dû appartenir à leur clan. De son côté, Françoise de Maintenon ne tenait pas en grande estime la famille de son époux. Selon elle, le Dauphin n’augurait pas grand-chose de bon. À ses yeux, il était bête et ennuyeux, alors que la Dauphine était laide et asociale. Elle trouvait Monsieur ridicule et Madame vulgaire. Tous la détestaient et elle n’avait pas la grandeur d’âme de les aimer en retour.
L’immense bonheur que ressentait Marie-Anne de Bavière en cette froide matinée de janvier ne pouvait toutefois cacher la fatigue qui la harassait. Durant l’année 1685, elle avait fait trois fausses couches successives et la naissance du petit Berry s’était très mal passée. Elle en gardait une lassitude constante et le baptême des trois enfants avait dû être reporté pour lui permettre d’y assister. La Dauphine ne disposait guère de la force de caractère ni de la santé de sa compatriote, la duchesse d’Orléans. Peut-être faut-il souligner que Madame avait connu les jeunes et gaies années du roi; la cour était plus rigoureuse qu’à l’époque et cela pesait énormément sur le moral de Marie-Anne de Bavière. Elle dépérissait à vue d’œil dans ce milieu auquel elle ne s’adaptait pas.
Placée au deuxième rang, la jeune Adélaïde de Lanuzac observait à la dérobée le comportement de ses acolytes. Pour plaire à leur souverain, la grande majorité des courtisans présents faisaient mine d’être les plus dévotes créatures du monde. Le jour où Son Altesse avait décidé de se ranger et de s’imposer des règles de vie rigoureuses, les milliers de courtisans qui l’entouraient avaient cru bon de l’imiter pour monter en faveur. Les mains serrées et les paupières closes, ils attendaient que le roi pose les yeux sur eux depuis sa tribune pour murmurer du bout des lèvres des litanies incompréhensibles. Louis le Grand était-il dupe? Certainement pas, pensait la jeune fille du haut de ses treize ans; il était trop fin pour cela. Et de combien d’espions disposait-il pour lui rapporter les conversations les plus secrètes? Car, dès qu’il avait le dos tourné, les moqueries sur la bigoterie de la cour allaient bon train. Néanmoins, les courtisans lui étaient tous soumis; pas un jour ne passait sans qu’ils quémandent une charge, une pension ou un don.
La comédie qui se déroulait sous les yeux d’Adélaïde ne la faisait pas rire. C’était son milieu, sa vie. Elle ne connaissait que cela.
En trois ans, la jeune fille avait beaucoup changé. Ses longs cheveux avaient conservé leur couleur noire aux reflets auburn, parfaitement assortie à celle de ses grands yeux en amande. Son visage s’était affiné et avait perdu ses traits enfantins. En forme de cœur, il était d’une beauté parfaite. Son nez court et fin semblait moins retroussé qu’autrefois et ses lèvres étaient charnues et vermeilles. Grande et élancée comme on l’était à son âge, elle avait la poitrine qui se tendait et tout son corps commençait à ressembler à celui d’une femme. Il était encore trop tôt pour savoir si elle offrirait des formes généreuses comme on les aimait ou si elle resterait mince.
Son amie Anne de Beaufort, une jolie blonde aux yeux azur, était assise à côté d’elle. Elle avait pareillement bien changé, affichant de belles rondeurs qui avaient tenu leurs promesses. Son visage attirait de nombreux regards et elle en était bien aise. Si cela n’avait tenu qu’à elle, elle se serait jetée au cou de bien des jouvenceaux. Mais sa mère la surveillait de près, tant qu’elle n’était pas mariée, du moins. Anne et Adélaïde étaient placées derrière le banc que la duchesse d’Orléans venait de rejoindre après avoir rendu le petit duc de Berry à sa gouvernante. Elle reprenait sa place aux côtés de ses dames d’honneur, Marie de Lanuzac et Henriette de Beaufort.
Adélaïde leva les yeux sur l’orgue qui était placé au centre de la tribune, en face de Son Altesse Royale. Qui jouait, ce jour-là, en l’absence de Jean-Baptiste Lully, qui s’était blessé au pied dix jours plus tôt? En battant la mesure, il s’était donné un violent coup de canne et on disait qu’il allait de plus en plus mal, que la gangrène était de la partie.
— Regarde la Maintenon, chuchota Anne à l’oreille de son amie, elle contemple les statues des saints comme s’ils lui adressaient la parole. Crois-tu qu’elle les entend réellement?
— Cesse donc, Anne! lui reprocha gentiment Adélaïde avec un petit rire. La marquise est simplement en train de prier. Si tu savais vraiment ce que cela signifie, tu comprendrais son air béat.
— Supposons que je t’accorde cela. Que dis-tu des mines niaises de tous les imbéciles qui nous entourent?
— Pour un qui est sincère, les trois suivants sont des tartuffes. Mais a-t-on le choix d’agir autrement?
— Il est vrai, acquiesça Philippe de sa voix devenue grave.
Au moment où il reprenait sa place à la droite d’Adélaïde, il avait accroché les dernières phrases échangées entre ses deux amies.
— Tout cela fait que la cour est aujourd’hui d’un ennui à mourir avant l’âge, ajouta-t-il. Pour des jeunes comme nous, c’est une véritable malédiction. Je donnerais beaucoup pour avoir un roi jeune qui n’aurait pas encore oublié ce que s’amuser veut dire.
Philippe s’était transformé, lui aussi. Il ne ressemblait vraiment ni à son père ni à sa mère. Son seul point commun notable avec le duc d’Orléans était sa démarche un peu lourde. Ses grands yeux constituaient la plus jolie partie de son visage de forme ovale. Ses lèvres étaient restées fines et son nez s’était allongé. Intellectuellement, il avait dépassé les espoirs de son précepteur. Malgré son jeune âge, son esprit vif, son intelligence aiguë et son remarquable sens de la répartie attiraient l’admiration à Paris comme à Versailles.
— Son Altesse se trompe certainement si elle croit servir au mieux Notre-Seigneur en aimant à la folie une vieille conne et en étant bougonne du matin au soir.
Adélaïde et Anne éclatèrent de rire malgré elles en collant leurs mains contre leur bouche.
— Chut! les gronda Marie en se retournant promptement.
Les jeunes gens baissèrent la tête et affectèrent un air sérieux. Après quelques instants de silence, le jeune duc de Chartres ne put s’empêcher de continuer sur sa lancée; il était toujours ravi de faire mouche auprès d’Adélaïde.
— C’est une tristesse de ne plus pouvoir penser par soi-même, de confier sa cervelle à des prêtres en quête de fortune et à une vieille courtisane. Si c’est ainsi qu’on sauve son âme, je suis damné d’avance.
Derechef, les deux jeunes filles pouffèrent de rire. Scintillante grâce aux centaines de diamants que Monsieur lui avait demandé de porter pour le baptême des enfants de France, la duchesse d’Orléans se tourna vers eux.
— C’est pourtant le seul moyen que Sa Majesté a trouvé pour se faire pardonner son double adultère avec la Montespan, dit-elle à son fils au lieu de le réprimander.
La marquise de Lanuzac jeta un regard réprobateur à sa propre maîtresse.
— Hum! vous avez raison, Marie, ce genre de discours pourrait être entendu et me valoir plus de déconvenues que j’en ai déjà. Mais il faut bien se divertir un peu! Ces messes m’ennuient à mourir. Je dois me concentrer à tout moment pour ne pas tomber dans les bras de Morphée. Et ces chants! Ils m’impatientent à un point impossible à dire. Les psaumes sont bien plus jolis!
— Madame! avez-vous perdu l’esprit? s’offusqua la marquise de Lanuzac.
— Hum! bon, je me tais. Chut! les enfants!
Elle leur adressa un clin d’œil.
— Bien, Madame, lui fut-il répondu en chœur par les trois mignonnes bouches étirées dans un sourire complice.
L’horloge sonnait les dix heures au moment de la sortie de l’office. C’était l’occasion pour les ambitieux de solliciter quelque complaisance à Son Altesse ou de lui remettre un placet, à condition d’avoir prévenu le capitaine de ses gardes. Malgré cela, il n’était pas si facile de parvenir à s’approcher du monarque. À l’intérieur comme dans les jardins, Versailles était souvent bondé. Outre les courtisans et la famille royale s’y pressaient les laquais, les gardes, les promeneurs, les filles publiques et les marchands.
La nombreuse famille de Louis XIV lui avait emboîté le pas, suivie des aristocrates les plus en faveur, ceux qui appartenaient aux maisons des princes et des princesses, ainsi que des ministres. Au passage du monarque, les hommes s’inclinaient et les femmes tombaient dans de profondes révérences. Pour rejoindre ses appartements privés 26 , Louis XIV allait traverser les Grands Appartements et la galerie des Glaces.
— Encore là, celui-là? pesta la duchesse d’Orléans, qui marchait derrière Monsieur.
Marie de Lanuzac et Henriette de Beaufort suivirent le regard de leur maîtresse, qui s’était tournée pour biser son fils. Elles comprirent de qui elle parlait. Le marquis de Louvois se frayait un chemin, quelques mètres derrière, pour rejoindre le monarque.
— Il n’est jamais loin du roi, constata Henriette sobrement.
La comtesse faisait attention à ses paroles, ne désirant rien moins qu’un nouvel exil ennuyeux dans ses terres de Bretagne.
— Cet animal me tuera, râla la princesse palatine. Avec son orgueil et ses prétentions, il est le principal responsable de ce qui arrive à mon cher pays. Il veut se faire bien voir du roi, mais sa politique internationale est une honte. Avoir utilisé mon nom, mon nom à moi! pour aller faire la guerre à mes compatriotes! Il devra en répondre devant Dieu un jour.
Au cours des deux dernières années, bien des malheurs s’étaient abattus sur la pauvre duchesse.
Tout d’abord, il y avait eu la terrible révocation de l’édit de Nantes, une bêtise que la princesse attribuait à celle qu’elle surnommait vulgairement « la vieille conne » . Madame était une ancienne protestante qui ne s’était convertie que pour épouser Philippe d’Orléans. Elle avait bénéficié de l’exemple d’un père tolérant : pour repeupler son Palatinat après des années de guerre, Karl Ludwig avait offert des privilèges à tous ceux qui venaient s’établir dans ses États, quelle que fût leur confession. Elle ne pouvait donc guère comprendre l’intolérance soudaine du roi.
La duchesse avait ensuite perdu son frère Karl, qui avait succédé à leur père à la tête du Palatinat en 1680. Il était mort à l’âge de trente-quatre ans sans héritier et avait désigné comme successeur son cousin, le comte palatin Philipp Wilhelm von Neuburg 27 . Louis XIV venait, suivant en cela les conseils de son ministre de la guerre, d’attaquer le testament de Karl. Au nom de sa belle-sœur, il revendiquait plusieurs comtés stratégiquement importants pour la France. Il était décidé que des troupes françaises partiraient bientôt pour Philippsburg, où monseigneur le Dauphin ferait ses premières armes. L’électeur palatin Philipp Wilhelm était âgé de soixante-treize ans et, de surcroît, il n’était pas sur place, puisqu’il vivait à Neuburg. Par ailleurs, le Palatinat natal de Madame avait déjà été ravagé par la France en 1674 et il était démilitarisé, ce qui laissait présager l’inégalité du combat; les villes allaient se rendre sans se défendre.
Toutes ces catastrophes s’ajoutaient aux méchancetés croissantes que la duchesse d’Orléans avait à souffrir de la part des favoris de Monsieur. Louis XIV avait cru, ou avait fait semblant de croire, à leurs mensonges, ce qui avait contraint Madame à lui écrire une longue lettre humiliante pour se justifier qui s’achevait ainsi : Et je vous supplie encore de croire que je n’ai pas moins de respect et, si je l’ose dire, de véritable amitié pour Votre Majesté que les gens qui croient se faire valoir auprès de vous en me rendant de si mauvais offices. Je ne les connais pas, mais je sais bien qu’ils ne peuvent avoir de véritable respect pour vous, parce qu’ils ont la hardiesse de vous rendre odieux.
C’était une période difficile pour Madame, peut-être la pire de sa vie après la perte de son fils aîné, en 1676.
— Regarde, Philippe! dit Adélaïde alors que le jeune homme badait en admirant les jardins enneigés depuis les larges fenêtres de la galerie des Glaces.
— Que se passe-t-il?
— Monsieur de Louvois est en train de nous passer devant.
— Devant la famille royale! s’insurgea Philippe en constatant que le ministre d’État hâtait le pas pour rejoindre Louis XIV au plus vite.
Cela n’était pas aisé, car des centaines de courtisans profitaient de la sortie de l’église pour essayer d’attirer l’attention du souverain et, malgré l’immensité de la galerie des Glaces, on était serré pour avancer.
— Sire! une dot pour ma fille! demandait un comte désargenté qui avait perdu sa fortune au jeu.
— Votre Majesté, la liberté pour mon père! le priait une baronne dont le père payait encore pour sa participation à la Fronde.
— Je verrai, je verrai, répondait Louis XIV en hochant la tête dignement.
— Comme toujours il verra, commenta Anne avec ironie.
— Oh mon Dieu! Madame va découvrir Louvois, s’inquiéta Adélaïde.
— Il va parvenir à parler au roi avant le comte de Pons, ma parole! fit Philippe. Oh! ma mère l’a vu. Elle est rouge de colère.
— C’est qu’elle ne transige pas avec le rang, souligna Adélaïde, et le ministre vient de passer devant toute ta famille.
— Je crois qu’elle va s’étrangler. Il me semble que ta mère la retient.
— Bourgeois! cracha à haute voix la duchesse d’Orléans à l’intention de Louvois, incapable de retenir son mépris pour ce fils de marquis qui se comportait à Versailles comme s’il était né prince.
Cette insulte fit stopper net la course de François Michel Le Tellier de Louvois. Elle avait été dite si fort que des courtisans, des mètres plus loin, l’avaient distinctement entendue malgré le brouhaha de la foule. Nonobstant la froidure de ce mois de janvier, qui n’épargnait pas l’intérieur du château, le marquis de Louvois s’empourpra et ses yeux lancèrent des flammes. Une longue seconde passa, puis le ministre se tourna vers la duchesse d’Orléans pour la saluer respectueusement comme si de rien n’était. L’une des règles de l’étiquette consistait à traiter chacun selon son rang. En fonction de l’importance de telle ou telle personne, on ignorait celle-ci, on inclinait à peine la tête pour saluer celle-là ou, au contraire, on penchait lentement et profondément la tête vers telle autre. Madame rendit à la profonde salutation du marquis de Louvois une moue dédaigneuse. Comme elle tournait la tête pour bien marquer sa déconsidération, elle ne vit pas la haine qui traversa furtivement les pupilles du marquis. Adélaïde, qui n’en avait rien perdu, frémit.
— Il me fait peur, confia-t-elle à Philippe.
— Que veux-tu qu’il fasse à ma mère? C’est une fille de France; il n’est rien, lui.
— Il a bien convaincu le roi de partir en guerre! Sa Majesté l’écoute plus qu’il n’écoute ta mère.
— Il est vrai, admit Philippe en serrant le poing contre ce qui lui paraissait une offense humiliante. C’est à regretter monsieur Colbert, dont il a pris la place.
— Il l’a fait avec un plaisir indicible, ajouta Adélaïde. Il était trop content de succéder à son ancien rival. Maintenant, il n’y a plus personne pour le contrer dans ses désirs de lutte armée contre toute l’Europe. Je ne comprends pas que Son Altesse écoute un homme à ce point dépourvu de réalisme.
— Moi, je ne comprends pas qu’il accorde tant de crédit à des gens de basse extraction. Ce petit marquis de rien du tout n’est même pas noble depuis quatre générations! Son père, l’ancien ministre Michel Le Tellier, descendait d’un paysan! Tout cela arrive à cause de la vieille courtisane.
— Je ne vois pas le rapport, répliqua Adélaïde.
— À cause d’elle, ma mère n’est plus invitée aux grands soupers et elle n’a plus l’occasion de plaire à Sa Majesté. Elle n’a même pas eu ses étrennes habituelles cette année 28 . Et encore, elle doit se réjouir d’être conviée à la chasse d’aujourd’hui et au dîner de ce soir.
— Cela dit, je ne sais pas si nous pourrons chasser bien longtemps, fit remarquer Adélaïde, qui sentait monter la colère de son ami.
Elle leva les yeux vers le ciel gris derrière l’une des hautes fenêtres de la galerie.
— Des flocons se remettent à tomber, précisa-t-elle. Même sous la neige, les bosquets du roi restent les plus beaux du monde, quand bien même je ne connais rien d’autre que Versailles.
Imperceptiblement, elle sourit en rêvant de courir avec Philippe dans la neige. Si seulement ils étaient libres de faire ce que bon leur semblait! Se sentant observée, elle tourna à peine le buste; son regard s’enfonça alors dans celui du duc du Maine, très expressif. Elle peina à cacher son trouble. Elle ne vit guère le magnifique costume qu’il portait, sa veste noire brodée de fleurs aux boutons recouverts de broderies, son gilet blanc de soie assortie à ses bas et sa chemise immaculée recouverte d’une écharpe au niveau du cou. Elle ne voyait que le bleu de ses yeux. Comme cela arrivait chaque fois qu’ils se rencontraient, la jeune fille sentit son cœur s’emballer; elle n’essayait plus de contrer ses réactions, elle ne cherchait plus à les comprendre ni à se les reprocher. Elle aimait Philippe à la folie, elle en était sûre. Pourtant, sous les yeux expressifs de Louis-Auguste, elle se sentait femme et son cœur s’en exaltait. Si elle savait qu’elle avait changé physiquement, c’était avant tout par le regard du fils du roi, qui s’attardait de plus en plus longtemps sur elle, ces derniers mois. Lentement, avec difficulté, elle détourna le regard après avoir salué Louis-Auguste comme il se devait.
Le roi était entré dans ses appartements privés. La duchesse d’Orléans l’avait suivi jusqu’au perron, comme tout le monde, pour lui faire sa cour. Elle faisait maintenant demi-tour et traversait en sens inverse la Grande Galerie afin d’emprunter un escalier qui allait lui permettre de rejoindre l’aile du Midi, où elle habitait. Ses dames lui emboîtèrent le pas. Un moment plus tard, elles passaient la porte des appartements de Madame après en avoir traversé plusieurs autres; à Versailles, comme dans tant de palais royaux, il n’y avait pas toujours de couloir : les pièces étaient en enfilade et on passait par les appartements de ses voisins pour arriver chez soi.
Madame faisait comme tous les autres, elle rejoignait sa chambre pour changer de tenue, comme il était de coutume plusieurs fois par jour à Versailles. Elle s’y était habituée, depuis presque vingt ans qu’elle vivait à la cour. En sus de ses dames d’honneur, les enfants la suivaient. Bien sûr, Philippe et sa sœur étaient là. À treize ans, Philippe n’avait pas encore de maison, mais il avait quelques pièces rien qu’à lui. Quant à Adélaïde et à Anne, elles occupaient avec leur mère respective une chambre chez la princesse. Dans les appartements de Madame, les enfants étaient protégés du public; s’il y avait dans les logements de la famille royale des salles communes en enfilade exposées aux yeux de toute la cour, il y avait aussi des cabinets en retrait qui permettaient de jouir d’un peu d’intimité.
À présent qu’elle était chez elle, Madame exprimait à haute voix sa hargne. Philippe profita des vociférations de sa mère pour tirer Adélaïde à lui. Il lui vola un baiser avant de la quitter pour rejoindre sa chambre.
— Parfois, je vous le dis à vous, je hais la France! Que ne suis-je restée dans mon Palatinat natal? Les Français ont beaucoup d’esprit, mais ils l’ont méchant. J’ai bien entendu tout à l’heure de stupides courtisanes ricaner. Des perruches illettrées qui ne savent pas faire autre chose que médire!
— Madame, vous le savez bien, susurra Henriette, je vous l’ai expliqué maintes fois. Ici, de se montrer spontané est vulgaire.
— Vous êtes en train de me dire que, quand j’ai traité de bourgeois ce Louvois de malheur, je me suis montrée vulgaire? hoqueta la duchesse d’Orléans. C’est pour cela que ces pimbêches gloussaient?
— Je vous supplie de me pardonner, c’est bien ce que je vous dis, affirma Henriette en se courbant.
— Je ne me ferai jamais à cette cour. Rien n’y est naturel, rien ne me correspond. Imaginez que ces stupides autruches, qui ont osé rire de moi tout à l’heure, s’évertuaient à me plaire autrefois. Quand le roi m’aimait bien, toute la cour m’aimait. Aujourd’hui, tout le monde m’oublie parce que lui m’a oubliée!
— Il vous a conviée à la chasse aujourd’hui! souligna Marie.
— Et au dîner de ce soir! ajouta Henriette.
— Pour la chasse, c’est parce que je suis la femme de son frère et que Monsieur lui-même refusera encore d’y aller. Il faut bien que je le remplace de temps à autre!
— Madame, votre bras, la pria Henriette pour l’aider à ôter son déshabillé d’hiver.
Conformément au souhait de son époux, la princesse portait toujours des robes à la dernière mode. Philippe d’Orléans choisissait lui-même les tissus pour les atours de sa femme. La jupe qu’elle portait, en soie crème, couvrait sa baleine rigide. Le décolleté ovale était immense malgré la saison hivernale et laissait voir les formes plus que généreuses d’Élisabeth-Charlotte d’Orléans. Le bas de sa jupe et son décolleté étaient décorés de points d’Angleterre 29 , de broderies et de rubans. Son manteau grenat était relevé sur les deux côtés par de multiples rubans que Marie défaisait avec l’aide de domestiques.
— Maïté, va donc aider ma fille, dit la duchesse d’Orléans à l’une de ses caméristes. Elle doit t’attendre.
La jeune femme disparut dans la pièce attenante où dormait et s’habillait la petite princesse qui portait les mêmes prénoms que sa mère. Comme elle s’éloignait, Henriette se rapprocha de la princesse palatine.
— Elle ne parle toujours pas, murmura-t-elle en désignant du menton la porte par où était sortie Maïté.
— Je le sais bien et je me demande si elle reparlera un jour.
— C’est elle qui a confié son enfant il y a quelques années à…, demanda la comtesse de Beaufort sans oser terminer sa phrase.
— À une comparse de la Voisin, oui, affirma la duchesse.
— Pauvre petite! la plaignit Marie. C’est qu’elle devait être bien jeune à l’époque! Elle n’a même pas vingt ans aujourd’hui.
— Elle avait quatorze ans et elle vivait dans le dénuement le plus complet, confirma la princesse. Une femme qui avait l’air très gentil lui a raconté qu’elle connaissait quelqu’un qui s’occupait des nourrissons dont les parents ne pouvaient pas prendre soin.
— Et elle l’a crue? C’était quand même un peu fort…
— Henriette, elle sortait à peine de l’enfance et elle était seule au monde, épuisée et affamée. Oui, elle a cru cette sorcière au visage enchanteur.
— Et le petit?
Madame poussa un soupir.
— Il a été égorgé lors de leurs messes sataniques.
— Je vous en supplie, implora Marie, pourrait-on aborder un autre thème? De parler de ces horreurs me rend malade.
— Et après tu te demandes de qui Adélaïde tient sa sensiblerie, se moqua Henriette.
Marie lui jeta un regard assassin.
— Hem! les responsables de ces horreurs ont tous péri au bûcher, souligna Henriette pour se faire pardonner 30 .
— Marie a raison, parlons d’autre chose, fit la belle-sœur du roi. Justement, il fallait que je vous demande de me passer du crayon bleu sur les veines pour les mettre en valeur; mon époux veut que j’aie l’air noble. Il exige aussi que je sois parée comme une poupée au dîner de ce soir.
— Nous nous y attellerons, Madame, affirma Henriette. Vous aurez le plus noble air du monde.
— C’est promis. Monsieur sera grandement satisfait de vous, confirma Marie dans un sourire.
Les deux dames d’honneur avaient fini de défaire la jupe de dessous en taffetas. Elles laissèrent à la duchesse sa chemise et la revêtirent d’une robe pour la chasse. Lorsque ce fut chose faite, Madame prit place devant sa coiffeuse et une femme de chambre s’appliqua à lui créer une nouvelle coiffure. Pendant ce temps, les domestiques entreprirent d’aider Marie et Henriette à s’habiller à leur tour. Anne, Adélaïde et la petite mademoiselle de Chartres avaient fini de se préparer; elles portaient déjà de chauds manteaux. Sans un mot, elles prirent place sur des tabourets pour attendre que leurs mères soient prêtes.
— Quand je repense à la guerre qui se prépare, il me semble que je vais mourir de chagrin, recommença la duchesse d’Orléans en secouant la tête, ce qui n’aida pas la femme de chambre qui tentait de la coiffer. En voulant intimider les princes allemands, Sa Majesté les a poussés au ressentiment. Ils sont tous alliés contre nous, aujourd’hui.
— Sauf la Bavière, qui est catholique, fit remarquer Henriette.
— Mon père ne voulait pas cela! poursuivit avec véhémence la princesse palatine. Il ne voulait pas de cette guerre contre la France! Il ne voulait pas cela pour son peuple; il aimait son peuple, lui!
— Madame, Madame, calmez-vous, voyons! Il y a des espions partout dans cette cour. Je crains qu’ils ne rapportent vos propos à Son Altesse, et que cela explique votre défaveur, osa Marie.
— Peuh! c’est surtout à cause de son cabinet noir, qui recopie toutes mes lettres. Eh bien! c’est tant mieux que Son Altesse sache ce que j’endure et ce que je pense. C’est être esclave que de vivre à la cour de Louis le Grand!
Marie et Henriette baissèrent la tête. Elles ne pouvaient rien contre le caractère de leur maîtresse, qu’elles adoraient par ailleurs. Elles auraient seulement préféré qu’elle sache mieux cacher ses émotions. Son incapacité à cet égard lui coûtait beaucoup. Elle était la première à en souffrir. Quand elle haïssait, elle le faisait avec force et c’était pour la vie, en général. Elle ne connaissait guère la demi-mesure.
— Son étiquette étrangle tous les êtres sains d’esprit, continua-t-elle d’une voix étouffée, comme pour elle-même. Devant le roi, personne n’a le droit au siège à dos, pas même Monsieur, qui doit se contenter du tabouret. Si je fais tomber mon ombrelle, je dois patienter pour qu’on me la ramasse, car il n’est pas de mon rang de me baisser. Nous sommes tous embastillés dans ces gestes à accomplir avec exactitude, en butte à des jalousies et des frustrations inévitables. Qui est véritablement heureux ici? Dites-le-moi!
— Nous sommes heureuses de vous servir, affirma sincèrement Marie. Nous n’aurions pu espérer une meilleure maîtresse. Je ne changerais ma vie pour rien au monde!
— Moi de même, renchérit Henriette. J’ai été fort malheureuse loin de vous pendant les trois mois que j’ai passés dans le trou perdu qu’est le comté de mon époux. Plutôt mourir que de me séparer de vous à nouveau!
La duchesse d’Orléans éclata de rire.
— Heureusement que vous êtes là, mes chères amies. Que deviendrais-je sans vous 31 ? Vous êtes différentes. Vous êtes heureuses de vivre à mes côtés, alors que je suis tellement en marge de ce qu’il faut être dans ce pays-ci.
— Nous sommes sincères, Madame, assura Henriette.
— Je le sais. Vous êtes mes bijoux les plus précieux après mon Philippe et ma petite Élisabeth-Charlotte. Ici, on ne vit que pour ses intérêts. Les plus petits laquais comme les plus grands ministres sont toujours tourmentés de savoir s’ils sont bien dans la faveur où ils espèrent se trouver. Vous faites partie des rares exceptions à cette règle.
La duchesse se retourna vers une porte de sa chambre.
— Belle! Titine! Bourgeoise! Amande! se mit-elle à appeler.
Elle n’eut pas besoin de continuer; ses huit épagneuls arrivèrent en jappant de plaisir.
— Mes beaux petits, suivez-moi, nous allons à la chasse. Vous êtes toutes prêtes, mesdames et mesdemoiselles?
— Oui, Madame, répondirent en chœur ses dames et leurs filles.
— Oui, ma chère maman, dit Élisabeth-Charlotte en adressant à sa mère un lumineux sourire qui finit de la consoler.
Alors que les dames et les demoiselles quittaient les appartements de la princesse, Philippe les rejoignit. Le petit groupe entreprit de traverser les appartements de Monsieur, dont il trouva l’occupant en train de parader dans son sublime salon. Amusée, la duchesse s’immobilisa pour observer la scène. En prenant des poses de diva, son époux se mirait dans un miroir sur pied. Une main sur la hanche, il arborait pour se grandir des talons rouges 32 hauts de dix centimètres et ornés de moult rubans bleus et rouges; au contraire de son frère, il était de fort petite taille. De l’autre main, il faisait virevolter sa canne, parée de rubans des mêmes couleurs. Il portait du rouge aux joues et aux lèvres, et son visage était peint au blanc de céruse. Tous les doigts de ses mains étaient couverts de bagues toutes plus précieuses les unes que les autres et les pierreries sonnaient à ses poignets. Sa haute perruque était faite exprès pour le grandir. Les poètes s’amusaient à le nommer « la plus jolie créature de France »; on devinait aisément pourquoi.
Autour de lui s’affairaient de jeunes pages et des valets beaux et efféminés. Le célèbre Philippe de Lorraine, son mignon favori 33 , était évidemment à ses côtés. À quarante-quatre ans, celui qu’on disait beau comme un ange, mais dénué de toute moralité, savait toujours se faire aimer. Il fournissait à Monsieur des partenaires de débauche et continuait de régenter sa maison. L’ensemble du personnel était sélectionné par ses soins. Madame déplorait que son mari ne sût pas se faire respecter, même de ses cochers. Ses serviteurs se montraient tous d’une parfaite insolence à son égard. La princesse palatine ne pouvait comprendre que le rang de son époux ne fût pas respecté par ces moins que rien.
— Encore un verre, mon cher Philippe! exigea le duc en tendant la main vers son mignon.
— Est-ce bien raisonnable? répliqua le chevalier de Lorraine en ricanant et en attrapant lestement la coupe argentée pour la remplir. Tenez, très cher, voici de ce délicieux rouge de Bourgogne que vous affectionnez tant.
— On ne dit pas « très cher » au frère du roi de France! le coupa froidement la duchesse d’Orléans, les faisant sursauter tous les deux.
— Vous voici, mon épouse? s’étonna le duc. Vous portez votre robe de chasse?
— Mais oui, Monsieur, le roi l’a avancée exceptionnellement à ce matin, plutôt que de la tenir cet après-midi à cause du temps. Il retrouvera ses ministres pour sa séance de travail après le déjeuner.
— Eh bien, vous êtes fort courageuse d’aller courir le cerf par ce froid glacial!
— Mes quarante-cinq ans et mon embonpoint ne m’empêchent guère de monter à cheval presque aussi souplement que je le faisais à vingt ans. N’y viendrez-vous pas, pour une fois, Monsieur?
— Que nenni, Madame, vous savez bien que je déteste cette ridicule activité. Je me moque des animaux, mais de les voir se faire ôter la vie m’importune grandement.
Il vida sa coupe d’un trait et Philippe de Lorraine le resservit aussitôt. Silencieuse, la princesse palatine songea que son mari buvait trop, beaucoup trop. Adélaïde tourna furtivement les yeux vers son amoureux. Il paraissait paisible; visiblement, il était content de voir son père. Philippe avait changé, ces dernières années. Il était devenu un jeune homme parfaitement serein. Le temps était révolu où il souffrait que son père s’affichât avec sa perruque à la bichon, trop poudrée de farine et surchargée de froufrous. « Encore, songea-t-elle, nous aurions pu croiser Monsieur déguisé en femme, portant une des robes taillées à sa mesure comme il en raffole! » À présent, Philippe aimait profondément son père tel qu’il était, avec ses débauches et ses goûts de femme. Ce n’était pas parce qu’ils étaient différents qu’ils ne pouvaient pas être attachés l’un à l’autre.
— D’ailleurs, continua le duc d’Orléans, ne vous hâtez point trop. Mon frère reçoit son ministre de la guerre sur sa chaise percée, en compagnie de tous ceux qui y sont habilités.
— Mais il y est déjà allé avant l’office, souligna la duchesse d’Orléans en fronçant légèrement les sourcils.
— Oh! ne vous mettez pas à compter, Madame, vous ne vous en sortiriez pas! dit Philippe d’Orléans en ricanant. Il y a deux mois, j’ai essayé de le faire et j’ai dépassé la dizaine de fois en moins d’une journée!
— Il souffre beaucoup de sa maladie 34 , le défendit Madame malgré la rancœur qu’elle éprouvait à l’égard de Louis XIV ces derniers temps.
— Je sais, c’est de pire en pire, quoiqu’il ait eu le bonheur de pouvoir rester debout ce matin au baptême. C’est rare, ces temps-ci.
— Il ne chassera pas dans sa petite calèche, alors, puisqu’il va mieux?
— Il est probable que si. L’effort de ce matin a dû lui coûter… Comment vont mes beaux petits? demanda-t-il en s’adressant à Philippe et à sa sœur.
Son visage se fendit d’un sourire rempli de tendresse. Adélaïde lut l’admiration qui scintillait au fond des yeux de Monsieur. Elle y déchiffra les pensées du père pour le fils. Pourvu d’autant de dons, l’enfant chéri du duc d’Orléans ne pourrait que prendre une revanche sur la vie ratée de son père. Ce fils gâté par la nature pourrait réaliser tout ce dont son père avait rêvé sans jamais l’obtenir. Treize ans après sa naissance, Philippe d’Orléans avait encore du mal à croire qu’il était le père de ce jeune homme promis à un grand destin, si supérieur à tous les autres princes du royaume.
Après avoir reçu le baisemain de Philippe, le duc se tourna vers sa fille. Elle était aussi peu jolie que sa mère, mais elle en avait hérité l’esprit. Peut-être qu’un jour elle serait reine, si son oncle lui trouvait un souverain à épouser. Cela n’était pas d’actualité; il faudrait attendre la fin de la guerre et il y avait du temps; mademoiselle de Chartres n’avait que onze ans. Aussi spontanée que sa mère, la fillette se jeta dans les bras de son père pour l’embrasser.
— Doucement, mon ange, doucement! Vous allez anéantir tout le travail de mes domestiques!
— Oui, papa d’amour, répondit la petite Élisabeth-Charlotte en appliquant tout de même un baiser sonore sur la joue du duc.
Du blanc de céruse avait tacheté les joues roses de mademoiselle de Chartres. Monsieur éclata de rire.
— Domestique? s’étouffa Philippe de Lorraine, qui avait maquillé lui-même le duc d’Orléans.
— Mon cher ami, vous savez bien que je ne parle pas pour vous, voyons! le rasséréna le duc.
— Bien sûr qu’il ne parlait pas pour vous, persifla Madame. Vous êtes bien plus qu’un simple domestique!
Elle avait suffisamment souffert des médisances du chevalier Philippe de Lorraine-Armagnac pour se permettre cette pique. Il était bien le pire de ses ennemis. Tourné comme un dieu grec, mais méchant, amoral, vénal et ambitieux, il manipulait comme bon lui semblait le frère du roi. Né pauvre, il s’était fixé comme objectif d’amasser une fortune qui lui permettrait de mener une vie de plaisirs. Il avait accumulé de nombreuses conquêtes féminines qui avaient fait sa réputation. Car il ne fallait pas se fier aux apparences. Le chevalier de Lorraine aimait les femmes, ce qui lui permettait de garder la maîtrise de sa personne avec Monsieur qui, de son côté, le chérissait plus que de raison. Avec ses amis, les marquis de Beuvron et d’Effiat, il gâchait la vie de la duchesse. Ensemble, ils colportaient de fausses rumeurs sur la vertu de Madame, ils lui attribuaient des amants imaginaires pour la discréditer auprès de son époux. Ils aimaient aussi la ridiculiser, se moquer de son physique et de ses manières.

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