Aux quatre chemins : Papineau, Parent, La Fontaine et le révolutionnaire Côté en 1837 et en 1838
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Description

Dans l’histoire du Québec, les événements de 1837 et 1838 tiennent une place d’une importance indiscutable. Révolution manquée, l’ombre de cet échec plane sur l’imaginaire politique jusqu’aux référendums de la fin du xxe siècle. Mais ces événements sont aussi un moment fondateur d’une importance insurpassée pour une idéologie qui a pourtant connu plusieurs mutations : le républicanisme québécois.
Pour Yvan Lamonde, ce moment, source d’une ambivalence identitaire profonde, se représente d’abord par deux personnages complémentaires mais opposés, comme les deux hémisphères d’un cerveau : Louis-Joseph Papineau, le « Grand Libérateur » qui exprime avec constance son opposition au régime colonial et son adhésion au projet républicain américain, et Étienne Parent, journaliste nationaliste et populiste avant la lettre, réformiste et modéré de la « famille de Québec ». Ce dernier est aussi le maître à penser de Louis-Hyppolite La Fontaine, ce Patriote convaincu devenu, après la défaite de Saint-Charles, le contempteur de Papineau et qui réussit bien à ostraciser celui-ci. S’ajoute à cette distribution le Dr Cyrille-Hector-Octave Côté, au sang chaud, figure plutôt rare du révolutionnaire anticlérical. C’est au croisement de ces quatre chemins que se sont trouvés les femmes et les hommes de l’époque. Cet ouvrage, d’une remarquable richesse et d’une grande clarté, présente pour la première fois la topographie des idées et des voies politiques proposées en 1837 et en 1838.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 mars 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895967354
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0650€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La collection «Mémoire des Amériques» est dirigée par David Ledoyen
Dans la même collection Georges Aubin, Au Pied-du-Courant. Lettres des prisonniers politiques de 1837-1839 Georges Aubin et Nicole Martin-Verenka, Insurrections. Examens volontaires, tome I (1837-1838) Georges Aubin et Nicole Martin-Verenka, Insurrections. Examens volontaires, tome II (1838-1839) Beverley D. Boissery, Un profond sentiment d’injustice. La trahison, les procès et la déportation des rebelles du Bas-Canada en Nouvelle-Galles-du-Sud après la rébellion de 1838 Ève Circé-Côté, Papineau. Son influence sur la pensée canadienne Yvan Lamonde, Fais ce que dois, advienne que pourra. Papineau et l’idée de nationalité Chevalier de Lorimier, Lettres d’un patriote condamné à mort. 15 février 1839 Robert Nelson, Déclaration d’indépendance et autres écrits Wolfred Nelson, Écrits d’un patriote (1812-1842) Lactance Papineau, Correspondance (1831-1857) Louis-Joseph Papineau, Cette fatale union. Adresses, discours et manifestes (1847-1848) Louis-Joseph Papineau, Histoire de la résistance du Canada au gouvernement anglais Carl Valiquet et Pierre Falardeau, 15 Février 1839. Les photos du film
En couverture: Charles Alexander, L’Assemblée des six comtés à Saint-Charles-sur-Richelieu, en 1837 , 1891
Collection du Musée national des beaux-arts du Québec
Photo: MNBAQ, Jean-Guy Kérouac
© Lux Éditeur, 2018
www.luxediteur.com
Dépôt légal: 2 e  trimestre 2018
Bibliothèque et Archives Canada
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (papier): 978-2-89596-273-1
ISBN (epub): 978-2-89596-735-4
ISBN (pdf): 978-2-89596-924-2
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC. Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada pour nos activités d’édition.

C’est la marche [la non-consommation des produits importés] qu’ont prise les Américains dix ans avant de combattre. Ils ont bien commencé, et ils ont bien fini, dans des circonstances semblables à celles où nous sommes placés. Nous n’en sommes qu’à bien commencer. Nous ne savons pas où s’arrêtera l’Angleterre, nous ne pouvons donc dire encore où s’arrêtera le Canada.
Louis-Joseph P APINEAU , Assemblée de Saint-Laurent, 15 mai 1837

AVANT-PROPOS
LA CONSTRUCTION DE LA «FAUTE»
L ES ÉMANCIPATIONS, les libérations et les révolutions nationales produisent trois types de personnages: des héros, des dictateurs et, lorsqu’elles ne sont pas réussies, des boucs émissaires. Papineau appartient à ce dernier type.
Dans l’histoire du Québec, deux événements auraient pu être fondateurs: le premier, une victoire sur les Anglais en 1760 qui d’avance, en principe, aurait annulé le second, les événements de 1837 et 1838. Mais ce furent deux «défaites». Une victoire en 1837 et en 1838 aurait fait oublier 1760. Comme ce ne fut pas le cas, 1837 et 1838 ont continué à être symboliquement nourris de 1760. On peut encore, au référendum de 1995, ressentir la réactualisation de cet inaccomplissement originel.
Ma prétention veut qu’aujourd’hui – pour ceux qui ont une conscience historique – comme hier, tout ça demeure «la faute à Papineau», comme le répète ironiquement la chanson de 1835 qui se moque de ceux qui en font le bouc émissaire de tous les problèmes [1] .
L’homme est au cœur même de la vie politique et parlementaire de 1808 à 1838. Outre les raisons plus circonstancielles que suggère la chanson, c’est la faute à Papineau en 1835 parce que, depuis 1822 et surtout depuis 1830, il génère de la dissidence en s’opposant au Colonial Office, aux gouverneurs de la colonie et à l’oligarchie britannique locale. En certains lieux francophones, on voit et craint aussi l’évolution de ses idées: les «libertés anglaises» ne lui suffisent plus, la monarchie lui déplaît, les institutions républicaines et démocratiques des États-Unis voisins l’attirent, il favorise la place des citoyens dans l’administration temporelle des paroisses. Puis, en 1834, il énonce 92 revendications et refuse en 1836 de donner sa chance à la commission Gosford au mandat pipé.
Vinrent ensuite 1837 et 1838, les déceptions, les dissensions, l’antagonisme plus ou moins poli entre des Patriotes radicaux, l’exil dans l’exil de Papineau en France, un peu forcé par certains.
Il y a une deuxième phase de «la faute à Papineau», celle qui va de La Fontaine en 1840 aux années 1970. Ce La Fontaine qui épingle «l’homme de 1836» et son «système à outrance» et qui se sert de Wolfred Nelson en 1848 pour miner la réputation de Papineau en en faisant un «fuyard» à Saint-Denis en 1837. Papineau ne pourra plus commettre de «fautes» en se retirant de la vie publique en 1854. Il meurt en 1871. Depuis lors, toutes les tendances du nationalisme canadien-français se le sont approprié. Imprécis et indéterminé dans les mémoires, il a pu et peut servir les causes qui s’en réclament.
Depuis les années 1960 et 1970, le marxisme local, et ses dérives en trotskisme et mouvement marxiste-léniniste, a vu «la faute à Papineau», seigneur, dans le fait qu’il n’a pas été révolutionnaire, qu’il a été un simple bourgeois «libéral». Papineau avait été trop revendicateur et agitateur aux yeux de La Fontaine en 1849, il ne l’était pas assez à l’aune de la révolution sociale et nationale en 1970. Qu’y a-t-il dans ce nœud?
Comment donc le sortir de la «faute originelle» si ce n’est en écoutant ce qu’il a dit et en lisant ce qu’il a écrit, maintenant que l’essentiel de sa pensée est accessible [2] ?
«FAUTE» PARTAGÉE, AMBIVALENCE QUI NE PEUT ÊTRE LEVÉE?
J’avais donc dans un premier temps pris la mesure de la constance des revendications de Papineau depuis 1822, de leur radicalité et de leur teneur précise en 1837, trouvant dans la phrase en exergue le point d’orgue de son engagement en 1837. Puis, grâce à mon ami Georges Aubin et à la documentation qu’il avait rassemblée sur Louis-Hyppolite La Fontaine, j’ai pu voir l’opportunité de mettre en opposition Papineau avec celui qui allait le marginaliser en 1849 et le remplacer par la suite dans la vie politique bas-canadienne. Et puis, une nouvelle piste. Depuis un moment, j’estime que Papineau et Étienne Parent représentent les deux hémisphères du cerveau politique québécois, à la source d’une ambivalence identitaire profonde. Et comme Parent est le père intellectuel et politique de La Fontaine, il fallait donc se plonger dans Le Canadien pour comprendre en profondeur quand, comment et pourquoi Parent se distinguait de Papineau. Enfin, Georges Aubin me mit entre les mains la correspondance du Dr Cyrille-Hector-Octave Côté avec Ludger Duvernay. Comme l’ami François Labonté achevait une étude sur le leader de 1838, Robert Nelson dit le Diable [3] , je découvrais en Côté une autre figure, celle du véritable Patriote républicain, anticlérical et révolutionnaire.
Je veux comprendre et faire comprendre le moment où, aux quatre chemins de 1837 et de 1838, s’énoncent les raisons pour lesquelles on continue ou pas , hier et aujourd’hui, à penser et à vouloir l’émancipation.

CHAPITRE 1
LA NATURE ET L’ESCALADE DES REVENDICATIONS DE PAPINEAU AVANT 1837
L E CYCLE de cinquante ans de vie publique de Papineau commence en 1808 avec deux marqueurs d’importance: le règne du gouverneur Craig sous lequel se concocte un premier projet d’union du Bas et du Haut-Canada en 1809 et, l’année suivante, la saisie des presses du Canadien et l’emprisonnement de ses rédacteurs, commandés par ce même gouverneur qui vit dans la hantise d’une reconquête de la colonie par la France. Papineau commence à la meilleure école coloniale.
Les responsabilités viennent rapidement: les députés l’élisent orateur (président) de la Chambre d’assemblée en 1815 et ses collègues du Parti canadien le choisissent comme chef en 1817. À 31 ans, il voit à la cohérence de son parti, au programme, aux élections; il prépare les projets de loi, dirige les débats, fait face au gouverneur.
UNE PRISE DE CONSCIENCE IRRÉVERSIBLE EN 1822
Le deuxième projet d’Union, concocté dans le secret par des marchands de Montréal en 1822, déclenche une prise de conscience irréversible chez Papineau, au Parti canadien et chez des Canadiens même, comme on nomme encore à l’époque les descendants des colons de la Nouvelle-France. Avec ce projet, il ne s’agit plus d’angliciser, de protestantiser les francophones catholiques; la visée est plus radicale: unir le Haut et le Bas-Canada de façon à ce que le plus rapidement possible les Britanniques de la colonie prennent le contrôle de la Chambre d’assemblée, y deviennent majoritaires. Outre le pouvoir impérial du Colonial Office et le droit de véto du gouverneur, les Britanniques ont alors aussi recours au blocage par le Conseil législatif nommé par le gouverneur, Conseil qui doit entériner les lois votées par les députés élus, mais qui, précisément, refuse de les approuver. Une mobilisation civique délègue John Neilson et Papineau à Londres pour aller dénoncer le caractère non démocratique de ce projet d’Union méconnu du Parlement britannique.
Neilson et Papineau y plaident la cause des Canadiens [1] . Surtout, Papineau y fait un certain nombre de constats: méconnaissance en métropole de la situation coloniale, lobby des marchands coloniaux auprès du Parlement, désintérêt du Colonial Office. Le choc n’est pas que politique, il est aussi social. La révolution industrielle étale ses effets dans les rues et dans les droits restreints des citoyens. Papineau est frappé par les inégalités sociales, inscrites et perpétuées dans le système monarchique même et dans le système bicaméral des Communes et de la Chambre des lords. Tout seigneur qu’il soit, il ne se perçoit pas comme le membre d’une quelconque aristocratie; la propriété foncière en Amérique est d’une autre nature, Jefferson en est un cas de figure [2] .
Le séjour à Londres est aussi l’occasion de se formuler à lui-même et au secrétaire d’État aux Colonies, lord Bathurst, sa vision de l’émancipation coloniale et de l’avenir des États-Unis. Ce dernier reconnaît que le Canada est à une époque de «transition orageuse» et «d’évolutions maladives» qui sera suivie d’une «organisation normale de la vie politique et de l’indépendance nationale». Lord Bathurst, qui estime «trompeuse» la prospérité des États-Unis, demande à Papineau vingt-cinq ans de «patiente résignation [3] ».
Un changement s’opère dans la pensée de Papineau à son retour de Londres en 1823. Le scénario d’Union a certes été écarté pour le moment, mais après quinze ans de travail parlementaire et politique, Papineau n’attend plus grand-chose de la métropole. L’Europe, y compris la France, ne propose guère de voies d’avenir dans cette période antérieure à l’éveil des nationalités. C’est ailleurs que Papineau cherche une issue, une voie d’émancipation, lui qui a une honnête connaissance de l’histoire et surtout des institutions politiques de la République américaine.
Dès 1826, Papineau identifie, en accord avec sir James Mackintosh, le vice du système colonial: «Laisser le conseil [législatif] ce qu’il est, c’est avoir organisé le mécontentement public et par la suite l’anarchie.» Il cherche une alternative, au moment où le Parti canadien devient le Parti patriote. Le mot «patriote» est français, mais l’idée est étatsunienne; c’est celle des Patriots de 1776. Le Parti se veut dès lors plus inclusif: faire place non seulement aux Canadiens, mais aussi aux patriotes qui partagent les objectifs démocratiques des Canadiens.
Il y a une période de tâtonnement jusqu’à la fin des années 1820 à propos de la solution au problème du Conseil législatif aristocratique, qui est la voix du gouverneur et qui, pour Papineau, a été institué pour diviser. Il est en effet un ressort essentiel de l’administration coloniale: les Britanniques de la colonie, qui y sont très majoritairement nommés par le gouverneur, bloquent le travail des représentants élus, assurant une évidente limite à la souveraineté populaire. Ce Conseil est manifestement d’inspiration aristocratique.
La situation coloniale continue de pourrir malgré la création, en 1828 à la Chambre des communes de Londres, d’un Comité sur les affaires du Canada qui sert à gagner du temps en différant toute concession. C’est le propre du colonialisme, le moyen de maintenir le système en place. Diviser et maintenir le statu quo le plus longtemps possible, avant de recourir à d’autres moyens qui risqueraient d’entacher la réputation de la métropole sur la scène internationale.
DEUX REVENDICATIONS DURABLES
En mars 1831, Papineau commence à parler d’abolition du Conseil législatif et, bientôt, de son électivité, comme dans le cas de la Chambre d’assemblée. Dans une intervention en Chambre le 10 janvier 1833, il fait montre d’une remarquable connaissance de l’histoire coloniale et constitutionnelle des États-Unis et propose d’en tirer des «leçons instructives». Il évoque explicitement l’idée d’une «troisième constitution» au Canada qui étendrait le système électif à tous les domaines [4] . L’idée d’un Conseil législatif électif lui vient de certains États de l’est des États-Unis où les sénateurs, comme les représentants au Congrès, sont élus. Lui qui a misé dans la Chambre des communes en métropole et dans la Chambre d’assemblée de la colonie sur la composante représentative du système politique britannique et qui n’a eu de cesse de la valoriser en opposition à ses persistances aristocratiques entend pousser plus loin cette orientation démocratique. On imagine mal aujourd’hui le radicalisme de cette exigence nouvelle du début des années 1830. On devait avoir conscience au Colonial Office que cette revendication avait des relents de 1776. La révolution ici se voulait non violente, elle était politique et modifiait fondamentalement le gouvernement de la colonie. À Londres, on avait trop cherché un moyen de contrôle dans le Conseil législatif pour laisser échapper ainsi cette clé maîtresse du colonialisme. Sans qu’il y paraisse trop, Papineau avait trouvé une corde sensible et solide. Et puis, cette revendication était, sans qu’il y paraisse trop encore une fois, un moyen de contrôle politique par les Canadiens. Un Conseil législatif élu aurait toutes les caractéristiques de la Chambre d’assemblée élue: les Canadiens y seraient immanquablement majoritaires. Et, du coup, un scénario d’émancipation devenait concevable, naturel.
On comprend ainsi qu’il y ait eu de 1831 à 1840 un blocage politique décisif dans la colonie. L’enjeu était de taille: il était à la fois républicain et d’intention émancipatrice.
Parallèlement à cette revendication d’un Conseil législatif électif, Papineau mène un combat pour assurer une première et fondamentale indépendance de la colonie: le contrôle du budget par les représentants élus, par la Chambre d’assemblée. Depuis 1827, les débats en Chambre et lors d’élections portent sur les subsides, la liste civile et le budget. L’autorité britannique insiste pour que les postes budgétaires soient votés «pour la vie du Roi». Les députés du Parti patriote et Papineau arguent qu’il n’y a pas de roi dans la colonie et votent les postes budgétaires annuellement. C’est une autre source d’irritation. Les députés se plaignent aussi de l’usage arbitraire de fonds publics par le gouverneur qui maintient des fonctions inutiles et distribue des pensions et récompenses à des favoris inscrits sur la «liste civile». Mais c’est surtout la revendication d’un contrôle complet du budget de la colonie par les élus qui fait monter la pression. Car il faut bien voir que ces stratégies parlementaires sont autant de moyens constitutionnels de conquérir l’autonomie sinon l’indépendance de la colonie.
UN BILAN «ACCUSATEUR»: LES 92 RÉSOLUTIONS DE 1834
Deux ans après l’émeute du 21 mai 1832 qui, en un événement, récapitulait bien la profondeur et l’ampleur des tensions coloniales, Papineau, Elzéar Bédard et Augustin-Norbert Morin dressent le bilan des doléances coloniales dans les 92 Résolutions [5] .
Si le document s’ouvre sur un aveu de loyauté à l’empire britannique, il souligne du même souffle la détermination de la colonie à obtenir les mêmes pouvoirs que la métropole (résolutions 1, 2, 5, 6, 7, 8, 52). Ce qui n’est pas sans une évidente audace de la part de la Chambre d’assemblée coloniale, lieu et voix de la «volonté générale», qui exige un contrôle total sur les revenus de la colonie (résolutions 23, 32, 39).
Papineau et les députés dénoncent les «dépêches insultantes» du Colonial Office (résolutions 49, 51), la perte de crédibilité des gouverneurs qui se succèdent à un rythme éloquent (résolutions 65, 66, 84, 85), la répartition inégalitaire dans la fonction publique et les malversations (résolutions 74, 84).
Trente et une des 92 Résolutions (résolutions 9 à 40) – le tiers – épinglent le vice essentiel de la colonie, le Conseil législatif qui a bloqué, depuis 1822, 302 projets de loi votés par la Chambre d’assemblée élue. On en demande explicitement l’électivité. Huit résolutions (31, 41, 43, 45, 46, 48, 50, 56) font référence aux États-Unis comme à un modèle de justice sociale et un lieu exemplaire de l’électivité des responsabilités civiques.
En Chambre, Papineau déclare que «chacun de nous doit être aujourd’hui accusateur, si l’amour du pays nous anime». Le ton monte: il dénonce le gouverneur Richmond, qui serait venu «réparer les débris de sa fortune» dans la colonie, et tout autant son successeur qui puise dans les coffres de l’État en faveur des grands propriétaires pour acheter «non leur conscience, car ils n’en n’ont pas, mais leurs opinions». Il est dorénavant clair pour lui qu’il «ne s’agit que de savoir que nous vivons en Amérique, et de savoir comment on y a vécu [6] ». C’est-à-dire sans aristocratie et en république.
Le 21 février 1834, les Résolutions sont votées à 56 voix contre 23, le vieux compagnon de route John Neilson s’alignant toutefois avec les opposants.
FACE À FACE AVEC LE GOUVERNEUR-COMMISSAIRE GOSFORD
En 1835, lord Gosford est nommé gouverneur et responsable d’une commission d’enquête sur les doléances du Bas-Canada qui n’est, selon l’agent de la Chambre d’assemblée à la Chambre des communes Arthur Roebuck, qu’une autre stratégie pour gagner du temps. Une lettre de Papineau à Roebuck, au moment où commencent à paraître des parties du rapport de la commission, décrit une rencontre entre Papineau et Gosford, et donne un précieux aperçu des arguments de part et d’autre ainsi que de leur ton.
Le commissaire admet que Londres serait prêt à accorder un Conseil législatif électif au Haut-Canada, mais pas au Bas-Canada par crainte de représailles envers les Britanniques de la colonie. Papineau lui demande s’il a connaissance de quelque loi jamais votée à leur détriment. Gosford invoque que la demande d’un Conseil législatif électif serait suivie d’une autre en faveur d’un gouverneur électif. L’orateur de la Chambre d’assemblée l’invite à en prendre plutôt l’initiative et à associer son nom à un tel geste, garant de bonnes relations après «la séparation d’avec la métropole». Sans surprise le gouverneur demande « a fair trial », une autre chance. Papineau réplique avec force, déplorant que le commissaire s’appuie sur une «poignée de fanatiques» et qu’on a caché pendant quatre mois les intentions réelles de la commission, révélées involontairement par le gouverneur Head du Haut-Canada, qui refuse explicitement toute demande d’un Conseil législatif électif. Papineau soutient que «la séparation morale est déjà effectuée» et, haussant d’un ton l’échange, il informe Gosford que «si nous ne songeons pas encore à une résistance physique, c’est que nous sentons que nul de vos plans de dominer administrativement, ou par l’entremise du Parlement, ne peut vous réussir; que toutes vos lois et vos instructions n’excitent que le mépris et une résistance, passive il est vrai, mais si universelle qu’elle est tout efficace. Le fruit mûrit, l’automne approche, plus vous soufflerez haut, plus vite le fruit se détachera». Il évoque la possibilité de contacts avec le Congrès des États-Unis qui porteraient «l’alarme dans Downing Street». Il faut changer le système colonial «ou la séparation ne sera pas éloignée [7] ».
La session parlementaire de 1836 confirme le blocage politique et constitutionnel de la colonie [8] . Papineau rappelle «que le plus grand vœu du pays est que le Conseil législatif soit électif» et que c’est pour cela que la Chambre d’assemblée a refusé de voter les subsides au gouvernement. Les efforts pour réformer ce Conseil étant manifestement vains, «il est maintenant nécessaire d’essayer un autre plan», car on ne peut plus tolérer que le Conseil piétine «chacune des mesures souhaitées par le peuple». Il précise à un député sa vision républicaine de l’émancipation: « [Q]uand il s’agit de nations: la volonté du peuple est la loi suprême.» Quelques jours plus tard, le 4 octobre 1836, Gosford proroge la session.
LE BILAN REVENDICATIF DE PAPINEAU AVANT 1837
Les revendications de Papineau sont-elles sans valeur parce que «constitutionnelles»? Ses fameuses «luttes constitutionnelles» sont-elles ternes, banales, platement «réformistes»? Le tonus de l’action politique et parlementaire de Papineau avant 1837 trouve sa vigueur réelle si on le replace dans la condition coloniale du Bas-Canada et dans sa détermination d’émancipateur responsable qui prend sans cesse la mesure des moyens de sa politique.
Quelque trente-cinq ans d’activité parlementaire, politique et électorale donnent du poids à la carrière publique de l’homme. En 1837, il aura connu, depuis Craig, nombre de gouverneurs et il leur aura tenu tête de manière constante. Il aura appris le jeu colonial pratiqué par ces hommes. Papineau aura aussi connu deux projets d’Union, en 1809 et en 1822. Il sait depuis 1822 quelle est la visée des marchands et de l’autorité coloniale: ajouter aux pouvoirs économique et aristocratique le pouvoir démocratique en devenant majoritaires en Chambre. Papineau est conscient d’un colonialisme britannique subtil et patient et c’est à ce colonialisme qu’il doit trouver la parade.
L’émancipation est son objectif clair depuis 1823; le projet est avoué, il l’a affirmé à lord Bathurst. Papineau refuse la «patiente résignation» demandée par Bathurst en 1823 et le « fair trial » proposé par Gosford en 1836. Le mot «séparation» est d’ailleurs usuel et fréquent lors de sa rencontre avec le gouverneur-commissaire en 1836. Et s’il ne propose pas la résistance armée, il prétend que la résistance passive est si universelle qu’elle sera efficace.
Le projet d’autonomisation de la colonie s’est d’abord formulé en termes de volonté de contrôle sur les revenus de la colonie. L’indépendance commence là et Papineau s’y tient. Mais l’émancipation, et c’est la chose inédite, se fera à l’américaine. Dès 1823, Papineau voit l’avenir prometteur des jeunes États-Unis. Dès 1826, il trouve dans les Patriots de 1776 l’esprit qui doit dorénavant animer le parti qu’il inspire et dirige; le parti n’est plus que pour les Canadiens, il est démocratiquement pour tous les «Patriotes». À partir de 1831, c’est aux États-Unis qu’il trouve le modèle de l’électivité des fonctions publiques et, en particulier, celle du Conseil législatif. À quatre égards, cette demande est radicale sans qu’il y paraisse trop: elle remet en cause le gouvernement de la colonie, elle substitue un système républicain à un modèle monarchique, elle pourrait donner aux Canadiens la majorité dans la Chambre d’assemblée et au Conseil législatif, elle rendrait enfin possible une marche à l’indépendance naturelle de la colonie.
La chronologie des revendications de Papineau importe pour plusieurs raisons, entre autres, parce qu’elle permet de comprendre et d’expliquer un paradoxe de sa pensée. Lui qui connaît les réussites et les projets d’émancipation nationale en Europe, en Grèce, en Italie, en Pologne, en Belgique, en Irlande, qui connaît l’appel au principe des nationalités, pourquoi n’a-t-il pas utilisé dans son argumentaire et dans ses discours cet argument du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes? Papineau doit trouver une alternative au colonialisme au milieu de la décennie 1820. La question des nationalités n’a pas encore vraiment fait surface. Mais surtout, pendant dix ans, avant de voir clairement en 1834 qu’il «ne s’agit que de savoir que nous vivons en Amérique, et de savoir comment on y a vécu», il trouve en Amérique le type d’indépendance qu’il estime possible et souhaitable. Un type d’indépendance qui a déjà fait ses preuves, un type d’indépendance concevable sur ce continent. Le scénario européen de l’indépendance des nationalités ne lui semble pas convenir en Amérique. Le Bas-Canada doit avoir les moyens d’une autre indépendance qu’il lui reste à concevoir et formuler.
Chose certaine, en 1834 aux moments des 92 Résolutions, Papineau propose à ses concitoyens d’être comme lui, «accusateur».

CHAPITRE 2
PAPINEAU (1837-1839): «UN GOUVERNEMENT ENTIÈREMENT DÉPENDANT DU PEUPLE»
C OMME LA SOUVERAINETÉ POPULAIRE ne peut pas s’exercer dans la Chambre d’assemblée prorogée par le gouverneur en 1836, Papineau et le Parti patriote conçoivent une nouvelle stratégie en 1837: l’organisation d’une trentaine d’assemblées populaires où sont débattues et votées des résolutions qui reprennent les 92 Résolutions de 1834, mais qui vont plus loin dans le contenu et dans le ton. Papineau intervient dans plusieurs assemblées: à Saint-Laurent, à Sainte-Scholastique et à Saint-Benoît au nord de Montréal, à L’Assomption, à Lachenaie et à Berthier entre Montréal et Trois-Rivières, dans les comtés de L’Islet et de Bellechasse à l’est de Québec.
PAPINEAU AUX ASSEMBLÉES POPULAIRES
Il tient son discours le plus important à Saint-Laurent, le 15 mai. Pour l’orateur, le temps est venu des circonstances pénibles qui permettent de distinguer les vrais amis, ceux à qui on n’a pas réussi à faire peur depuis l’époque du gouverneur Craig. Faisant allusion aux résolutions Russell de mars 1837 qui disaient dix fois non aux 92 Résolutions, Papineau déclare que la circonstance nouvelle, «c’est que le parlement britannique prend parti contre nous». Il tire les choses au clair: «Nous étions faibles, parce qu’au milieu de nous, il y avait une portion nombreuse de nos concitoyens, qui avait le tort de croire que le gouvernement de la métropole était plus éclairé, était à notre égard moins malveillant, était plus porté à la justice que celui de la colonie. Les voilà maintenant détrompés [1] .» Il faut imaginer la désillusion, et le changement de ton qui s’annonce.
Le tribun déclare aux citoyens présents que «les temps d’épreuves sont arrivés», que «la plus inutile commission» Gosford a remis un rapport, «le livre des trois imposteurs». L’art de ces commissaires n’avait qu’un but, «celui de perpétuer cette séparation des races, en la mentionnant avec affectation, en vingt occasions où il n’y avait pas lieu de le faire; en laissant percer leurs partiales prédilections pour leurs co-sujets Européens, et leurs étroites antipathies contre leurs co-sujets Canadiens». Il le redit, c’est là une «maligne et fausse imputation».
C’est donc pour lui «une obligation morale» de résister, ce que feraient des Anglais démocrates. Résister, c’est recourir à la démocratie, à ce «flot démocratique» qui a coulé «irrésistiblement par une pente qui, devenant de plus en plus rapide, renversera sans violens efforts, les impuissans obstacles que l’on peut tenter de lui opposer». Dans ces circonstances, que faire? demande-t-il explicitement: « [F]aut -il abattre, ou n’est-il pas mieux d’user un mauvais gouvernement, par la résistance constitutionnelle que l’on peut, que l’on doit, lui faire éprouver en parlement?» Car, certains du succès des futures élections, faut-il aux citoyens «meurtrir l’arbre violemment le premier jour d’automne, avec des pierres et des bâtons, quand tout indique que les fruits tomberont au second jour»?
C’est à Saint-Laurent que Papineau explique clairement pourquoi il ne recourt pas au principe des nationalités, comme l’ont fait plusieurs pays en Europe. Le «flot démocratique», c’est en Amérique qu’il coule, aux États-Unis. Et c’est là où l’émancipation est possible, à la manière américaine. Qu’est-ce à dire? L’orateur l’explique aux gens de Saint-Laurent: «Les États-Unis ne peuvent avoir de colonies. Leur constitution pourvoit d’avance à ce qu’un territoire dès qu’il a 60,000 habitans puisse se constituer en un état libre et indépendant.» Ce nouvel État devient le maître et l’arbitre absolu de son sort; il n’a pas à craindre, comme au Bas-Canada, la nomination d’officiers «qui y seraient envoyés passagèrement, pour s’enrichir au galop, et aller digérer d’énormes richesses mal acquises à mille lieues de distance». Papineau est concret; il prend ses exemples dans les mauvaises expériences connues où des officiers sollicitent du gouvernement général qu’il intervienne et «donne à des monopoleurs étrangers les terres de l’état à un tiers du prix» auquel il les vendrait aux citoyens résidents; où l’on dépouille la législature locale du droit de régler toutes ses dépenses locales quand et comme elle l’entendra; où l’on altère et refait les lois et coutumes locales sans y rien comprendre. Pour Papineau, les 26 États existants de l’Union américaine sont autant de «souverainetés indépendantes» groupées autour du gouvernement fédéral. Dans ce gouvernement, «la place de qui que ce soit qui voudra s’y réunir est marquée d’avance: c’est celle de l’égalité et de la fraternité, avec les plus libres associations qu’il y ait au monde».
Papineau présente cette union américaine comme «séduisante» et la situation bas-canadienne comme «humiliante». Il pose la question à ses compatriotes: «Est-ce à dire que de suite nous devons répudier l’une pour épouser l’autre? Doucement! Si cet arrangement était le seul qui pût rétablir la paix du ménage, oui, il y faudrait avoir recours.» Mais, ajoute-t-il, si les insatisfactions et les doléances persistent après les résolutions Russell, «l’histoire des anciennes plantations recommencera avec le même résultat inévitable».
Papineau propose alors de délibérer «sur les moyens de porter remède au mal» et de répondre aux oppresseurs: «Combinons-nous de plus en plus fortement pour les harceler et les contrarier dans tous leurs projets.» Il développe une nouvelle stratégie et un calendrier d’actions qui disent clairement où il en est au printemps 1837. Il s’adresse à «la masse du peuple», aux «classes moyennes et [aux] classes pauvres qui forment le revenu», tandis que ce sont «les classes supérieures qui le dévorent». La stratégie est celle du refus de consommation des biens anglais et écossais importés et taxés de façon à ce que la métropole soit privée des revenus de ces taxes. C’est ce que firent les Américains en 1773 lors du Boston Tea Party. Il faut donc préférer le sucre d’érable au sucre raffiné; le thé de contrebande venant des États-Unis; le lin et les lainages du pays; la bière, le cidre et le «whiski» canadiens plutôt que les vins, le rhum et les madères.
L’emprunt de la stratégie à l’histoire des États-Unis lui suggère pour le Canada un calendrier adapté:
[L]e moyen, dix ans plus tard [en 1776], d’employer tout ce qu’ils avaient gagné, tout ce qu’ils n’avaient pas prodigué sur du vin ou des soieries, qui ne peuvent jamais être une nécessité, sur du canon et de la poudre qui étaient devenus pour eux une nécessité. Nous pouvons espérer, qu’éclairée par cet exemple, la métropole ne nous réduira pas aux mêmes extrémités; c’est une espérance, non une certitude. Sans aller jusques là, leur exemple d’industrie et d’économie nous est utile pour les temps de calme, il nous est indispensable pour les temps de trouble. Quelque soit l’avenir incertain qui nous est réservé, le tems est venu où leurs premiers bons exemples de non consommation, sont bons à copier.
En d’autres mots, nous en sommes au temps de la stratégie de non-consommation de biens importés, celui de l’indépendance de type américain n’étant pas encore arrivé.
Il termine son discours par cette affirmation que «vous et moi nous ne cesserons de demander justice pleine et entière à bon poids et à bonne mesure comme le peuple le veut et l’entend, et non pas goutte-à-goutte dans le mesquin petit détail [2] ».
Quinze jours plus tard, à Sainte-Scholastique, il rappelle que «nous avions des espérances dans la chambre des communes, mais cette chambre nous a trompés». Il estime qu’il faut répondre à la coercition faute d’obtenir les réformes demandés depuis des années: « [V]otre unique appui n’est plus qu’en vous-mêmes et dans votre chambre d’assemblée. Votre force est là.» Elle se trouve aussi dans «une puissance dans notre voisinage qui aura plus de sympathie pour nous et qui recevra nos prières avec plus de respect, car elle aussi, elle a eu ses jours d’infortune, et elle saura compatir aux maux des infortunés. Sa prudence et sa sagesse ont aussi subi l’épreuve du temps.» Après avoir invité les «femmes du Canada» à agir comme «les femmes patriotes de l’Amérique», Papineau réitère son idée de la stratégie de non-consommation de biens importés et le même calendrier d’actions: «Dix ans avant de prendre les armes, [les Américains] adoptèrent la marche que nous allons vous recommander [3] .» L’appel aux armes est prématuré.
L’assemblée de Berthier du 18 juin est plus houleuse. Le connétable et les seigneurs de la région ont alerté les capitaines de milice pour diffuser la proclamation d’interdiction des assemblées. Papineau affirme que personne ne peut empêcher l’expression paisible des opinions. Gosford a beau «faire la même grimace que Craig», les «procédés tyranniques n’ont d’autre effet que d’avancer l’éducation du peuple, lui faire exprimer sans crainte ses sentiments et le faire persister dans la juste demande de ses droits [4] ».
Le lendemain, 19 juin, 92 voitures forment un cortège entre Saint-Benoît et Sainte-Scholastique pour accueillir Papineau. La Minerve du 6 juillet rapporte un article du New York Daily Express du 1 er  juillet qui informe que «Papineau rallie des Français Canadiens»; le journal se demande s’il ne s’agit pas d’une autre affaire du Texas, sur la frontière nord cette fois. Si tel est le cas, la solution devrait être la même: «Si le Canada frappe à notre porte pour être admis à l’Union et que nous l’admettons, nous pouvons en prendre soin. Nous prenons actuellement beaucoup d’intérêt dans ces affaires canadiennes, car nous voyons que John [Bull, l’Angleterre] essaye de donner échec à Jonathan [les États-Unis] au Texas, et par conséquent nous sommes décidément en faveur d’un mouvement vers l’autre bout du damier national.»
Autre assemblée «anticoercitive» le 26 dans les comtés de L’Islet et de Bellechasse, autre cortège, avec en sus un dîner champêtre auquel assistent aussi La Fontaine, Morin et Jean-Joseph Girouard. Le Libéral de Québec du 1 er  juillet rapporte que Papineau y a proposé la stratégie de non-consommation des biens importés et défendu le droit de s’assembler malgré l’interdiction du gouverneur Gosford.
Le ton monte à l’assemblée réunissant les citoyens de L’Assomption et de Lachenaie. Après avoir rappelé que les 92 Résolutions étaient «un tableau fidèle des griefs», Papineau épingle l’ancien gouverneur Aylmer pour qui ces résolutions étaient le fait de «quelques cerveaux brûlés et d’hommes pervers». Des proclamations du gouverneur Gosford, il dit que ce ne sont «que des chiffons». Il qualifie les membres de la Chambre haute de Londres de «lords singes». Quant à la «jeune reine [Victoria] de dix-huit ans» qui vient de monter sur le trône, il suggère qu’elle pense «plutôt à se marier qu’à redresser nos griefs». Papineau ravive la question des terres publiques généreusement données aux conseillers à la hauteur de 4 000 acres à chacun d’eux. Il rappelle aux citoyens présents: en 1812, «c’est au prix de votre sang que vous les avez protégées pour la couronne britannique. C’est la sueur de vos fronts qui a ouvert les chemins et qui leur a donné du prix». S’il dit espérer «qu’on ne nous poussera pas aux dernières extrémités», il déclare qu’il ne faut plus rien demander par «d’humbles requêtes». Las de «vaines promesses», les Bas-Canadiens ont des griefs qui deviennent de plus en plus intolérables. Balançant entre «la voie de la prudence» et le refus «qu’un peuple dût toujours être soumis», il termine son discours par ce parti pris: «Mais si malheureusement la justice reste sourde à nos appels il faut que nous soyons tôt ou tard prêts à prendre ce que la main de fer du pouvoir voudrait nous arracher [5] .»
Papineau participe aux assemblées populaires pour en cautionner la tenue. Le gouverneur le convoque à ce sujet. Il répond on ne peut plus fermement au secrétaire civil de Gosford: «La prétention du gouverneur de m’interroger concernant ma conduite à Saint-Laurent le 15 mai dernier est une impertinence que je repousse avec mépris et silence [6] .»
LA DERNIÈRE SESSION DE LA CHAMBRE D’ASSEMBLÉE EN 1837
Papineau intervient de manière frontale en Chambre le 19 août 1837. Devant les députés, il affirme qu’il n’y a rien dans le discours du trône du gouverneur, qui est un «minable document», une «farce de mauvais goût». Ce sont d’autres promesses qui trompent encore et toujours le peuple où le gouverneur croit réussir «à son jeu de dupes».
L’orateur de la Chambre et leader du parti majoritaire ironise sur la cérémonie d’ouverture du Parlement: «Pourquoi toute cette pompe d’hier, ce vain étalage militaire, ce bruit de trompettes, de tambour», ce spectacle monarchique? Papineau avertit que Gosford n’amadouera personne, car il joue encore et toujours «le même machiavélisme qui pour dominer divise»; il fait ce que tous les ministres et tous les gouverneurs ont fait, sans une seule exception depuis 1792, jouer contre le pays «en organisant les deux Chambres pour une lutte perpétuelle qui fait leur lucratif amusement, que gâterait et détruirait de suite un Conseil électif». C’est ce machiavélisme de la division, inscrite dans l’opposition structurelle entre le Conseil législatif aristocratique et anglophone et la Chambre d’assemblée élue, francophone et anglophone, qui nourrit «sans cesse […] les distinctions d’origine, en vue d’attiser le feu destructeur des haines et des rivalités nationales et de s’en servir comme d’un levier politique». Pour Papineau, la lutte des races ne vient pas d’où l’on pense; les distinctions nationales sont le fait patent des Britanniques, ils les entretiennent. Car la réalité même de l’Empire présuppose qu’une supériorité nationale s’impose sans se nommer.
Papineau explique aux députés la véritable signification de la stratégie de non-consommation de biens importés: «Notre résistance constitutionnelle augmentera les dépenses de la métropole dans la colonie en même temps que les profits de son commerce et le montant de ses revenus y diminueront. Nous lui en pouvons et lui en devons rendre la possession onéreuse, puisqu’elle veut rendre onéreuse notre situation.» Le rideau tombe: «Que l’on ne nous vante plus la constitution anglaise si elle n’est qu’un piège et un leurre; belle dans la théorie, hideuse dans la pratique [7] .»
UN APPUI OUVRIER DE LONDRES
Sans doute à l’initiative d’amis du Parti patriote à Londres – Roebuck, Chapman, Leader –, la London Working Men’s Association expédie au Comité central et permanent de Montréal une lettre d’appui à laquelle Papineau répond avec quelques concitoyens. Il souligne «l’intrépide esprit démocratique» de l’association et précise que l’aristocratie est une chose étrangère aux Canadiens: «Les noms bien caractéristiques de vos divers métiers sont plus respectables à nos yeux que les titres pompeux, les privilèges oppressifs et les lois contre nature fondées sur l’hérédité, toutes choses qui ont été usurpées et accordées par les souverains et enregistrées au bureau des armoiries dans l’intention futile de créer deux ordres d’intelligence là où la nature n’en a fait qu’un.» Pour l’heure, les informe Papineau, «les arguments de la justice et de la raison sont nos armes». Mais, précise-t-il, ils «peuvent aisément être remplacés par des armes plus destructrices si les usurpateurs de nos droits continuent d’avoir les yeux trop faibles pour voir et d’être trop durs d’oreille pour entendre».
Londres ajoute l’agression au mépris. Le Canada peut sans crainte faire appel au monde entier pour légitimer sa détermination: «Nous n’avons pas évoqué l’indépendance à l’endroit de la Couronne britannique, mais nous n’oublions pas que la destinée des colonies continentales est de se séparer de l’État métropolitain lorsque l’action inconstitutionnelle d’un pouvoir législatif résidant en pays lointain n’est plus supportable [8] .»
UNE PRÉ-CONVENTION: SAINT-CHARLES, 24 OCTOBRE 1837
L’assemblée à Saint-Charles-sur-Richelieu des six comtés les plus populeux du Bas-Canada, à l’exception de Montréal, constitue le point d’orgue des assemblées populaires depuis la première à Saint-Ours le 7 mai. Le rassemblement est présidé par Wolfred Nelson. La Minerve du 26 octobre rapporte que Papineau, conséquent avec sa stratégie de non-consommation de biens importés, s’y est présenté habillé d’étoffe du pays et qu’il y a été accueilli par la décharge d’une centaine de fusils.
Le tribun y rappelle les «oppressions systématiques» et la «coupable détermination» du gouvernement anglais «de saper et de renverser jusqu’aux fondations de la liberté civile» et propose qu’il devient «impérieusement du devoir du peuple de se livrer sérieusement à la considération de sa malheureuse position – des dangers qui l’environnent, – et, par une organisation bien combinée, de faire les arrangemens nécessaires pour conserver intacts leurs droits de citoyens et leur dignité d’hommes libres». Rappelant les principes de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, il en appelle pour tous à «un gouvernement responsable», à «un système de gouvernement entièrement dépendant du peuple». Récusant toute valeur transcendante à la monarchie et à l’aristocratie, il affirme «que Dieu ne créa aucunes distinctions artificielles entre l’homme et l’homme» et que «le gouvernement n’est qu’une simple institution humaine» sujette au changement. Et puisque «l’agression a suivi l’agression» au point que «nous ne paraissons plus tenir à l’empire britannique», il invite ses concitoyens à porter attention au nouvel indice «que l’on a dessein de pousser l’agression encore plus loin, des troupes armées doivent être stationnées dans un temps de paix profonde dans toute l’étendue du pays, avec le dessein arrogant et malicieux de comprimer par la force physique l’expression de l’opinion publique, et de compléter au moyen de la violence et de l’effusion du sang notre esclavage et notre ruine déjà décidés de l’autre côté des mers». On cherche donc à provoquer pour mieux réprimer.
Du même souffle, il prévient que le peuple «doit tout partout être imbu de la conviction que les grands sacrifices à faire doivent être en proportion de l’objet glorieux que l’on a en vue d’accomplir» et que les inconvénients personnels «doivent être endurés non seulement avec bonne volonté mais aussi avec fermeté». À un mois du premier affrontement armé à Saint-Denis, le 23 novembre, il invite ses concitoyens de quelque origine, religion ou langue à s’organiser systématiquement dans les paroisses et townships et à mettre sur pied des «comités de vigilance», comme aux États-Unis en 1776. S’adressant aux jeunes, il leur recommande de rester sur le qui-vive: «Notre jeunesse, l’espoir de la patrie, devrait partout s’organiser à l’instar de leurs frères, les Fils de la Liberté , de Montréal, afin de se trouver prêts à agir avec promptitude et efficacité suivant que les circonstances pourront le requérir.» Quant aux «braves miliciens, qui deux fois par leur valeur et au prix de leur sang, ont défendu ce pays pour des dominations ingrates», ils devraient aussi «s’associer dans ce moment sous des officiers de leur choix, pour la sûreté, le bon ordre et la protection de la vie et de la propriété dans leurs localités respectives». C’est à ces conditions qu’on pourra «conserver heureusement les libertés coloniales [9] ».
L’EXIL AUX ÉTATS-UNIS
Après la victoire de Saint-Denis le 23, Papineau passe à Saint-Charles le 25 novembre en après-midi et, suivant la sanglante défaite, quitte le lieu pour Saint-Hyacinthe où il arrive le soir. Le lendemain, il part pour les États-Unis, traverse la frontière le 29. Il est à Swanton au Vermont le 30, à St. Alban’s le 1 er  décembre et à Albany, capitale de l’État de New York, le 5 [10] . Un mois plus tard, il écrira à sa femme Julie: «Nous convînmes dès lors de faire tous les efforts possibles, tout en gardant le plus strict incognito, de nous diriger vers Albany et d’y apprendre s’il était possible d’effectuer des emprunts nécessaires pour donner suite au projet de rentrer en Canada ou d’y renoncer si nous n’obtenions rien [11] .»
Le 6 décembre, des Patriotes partis de la frontière sont refoulés à Moore’s Corner (aujourd’hui dans la municipalité de Saint-Armand). Le lendemain, le président des États-Unis, Martin Van Buren, est déjà en contact avec les gouverneurs des États limitrophes. Le 13, le gouverneur Jenison du Vermont proclame la neutralité de son État.
Le même jour, O’Callaghan, bras droit de Papineau qui a traversé la frontière avec lui, s’enquiert à New York auprès de marchands et de banquiers de la possibilité de trouver des fonds; il a en main une lettre de Papineau garantissant les emprunts avec des terres publiques. On cherche des fonds pour acheter des armes et payer des officiers américains et européens susceptibles de s’engager avec les Patriotes. Papineau est confiant de trouver des fonds. D’Albany, il écrit le 16 décembre à son fils aîné, Amédée, réfugié à Burlington: «Mais loin d’avoir une si horrible perspective devant soi, nous en avons une qui, je le crois maintenant, nous assure ultérieurement d’un plein succès, quel que soit le nombre des victimes qui seront offertes en holocauste, pour assurer le triomphe et l’émancipation des deux Canadas. Nous pourrons bientôt y rentrer, j’espère [12] .» Papineau a un projet, il pense même déjà aux victimes.
La bataille de l’opinion publique est engagée. La presse ne se gêne pas pour manipuler l’opinion publique et chercher à ruiner des réputations et des causes. Le 18 décembre 1837, le journal antipatriote Le Populaire de Montréal exhume cinq lettres publiées dans le Montreal Herald , la voix des ultratories anglophones de Montréal, les plus antipatriotes parmi eux. Il s’agit de cinq lettres supposément trouvées dans la maison de Wolfred Nelson à Saint-Denis. Une première, non signée du 10 septembre 1832, qui pourrait être de Robert Nelson et qui indique qu’il faut aller de l’avant; le Herald suggère que la conspiration existait depuis longtemps. De son côté, Le Populaire laisse entendre que Papineau cachait cette lettre et qu’il laisserait tomber les Patriotes anglophones qui étaient supérieurs aux francophones. Une deuxième lettre, signée de la main de Robert Nelson, mais sans date, aurait rapport selon le Herald à la politisation d’un comité d’examen médical et suggère que, durant l’épidémie de choléra, Robert Nelson pensait plus à ses intérêts qu’à autre chose. Une troisième lettre sans signature, sans date et sans destinataire vise l’ancien agent de la Chambre d’assemblée à Londres Arthur Roebuck et William Samuel Chapman, ex-rédacteur du Daily Advertiser de Montréal, alors à Londres. Une quatrième lettre de Papineau à Wolfred Nelson, du 7 août 1837, dans laquelle le premier fait allusion à des jeunes gens qui se procurent des fusils et s’exercent au tir et à un projet de convention du Haut et du Bas-Canada où iraient sept des leurs pour élaborer une constitution «purement démocratique» devant laquelle on placerait l’Angleterre. Le Herald souligne que Papineau ne retient pas ces jeunes et encourage Nelson à «l’aveugle fanatisme des idées révolutionnaires». Dans une cinquième et dernière lettre du 21 octobre 1837, Wolfred Nelson écrit à son fils de 15 ans, étudiant au Séminaire de Saint-Hyacinthe, que «la province sera toute de sang et de cadavres» selon un plan qui s’accomplira. Le Populaire montre par là que les Patriotes élèvent leurs enfants dans des «principes pernicieux». L’Ami du peuple, de l’ordre et des lois , journal antipatriote de Montréal, mettra en circulation la nouvelle (fausse) de la mort de la femme de Papineau.
CHER MONSIEUR BANCROFT
Quelque quinze jours après son arrivée aux États-Unis et au moment où O’Callaghan est à la recherche de fonds et d’armes, Papineau pose un geste décisif, celui de demander l’avis d’un homme, l’historien George Bancroft, qu’il a rencontré quelques mois auparavant à Montréal. Dans sa lettre du 18 décembre, Papineau rappelle d’abord leur adhésion commune aux mêmes principes. D’entrée de jeu, il établit une position: l’Angleterre reprend au Canada sa politique de 1798 en Irlande, soit pousser «le peuple prématurément à une résistance où il devait succomber»; puis il précise à son correspondant la stratégie démocratiquement établie dans des assemblées populaires: «un plan de résistance légale et de désorganisation constitutionnelle de l’administration» qui consistait à tarir la source du revenu métropolitain «sans violer directement la loi» et à «constituer une organisation judiciaire élective distincte et séparée». Il fournit à Bancroft un indice de cette recherche de provocation en précisant ce qui en fut le déclencheur: «Une circonstance triviale, un accident fortuit et en soi de nulle importance: plantation d’un mai interprété comme arbre de la liberté [13] », «un overt act » selon les autorités coloniales qui indiquait une détermination de s’affranchir. C’est ce qui allait justifier «le militaire», 800 hommes bien armés pour appréhender une dizaine d’individus. En fait, le gouvernement «voulait commencer la guerre civile pour frapper de terreur, dans un long avenir, un peuple».
Selon Papineau, le Bas-Canada se trouve dans la situation de 1776 et on y appelle de «vœux unanimes» une union avec les États-Unis. La suite de la lettre éclaire ce moment insurrectionnel de Papineau: il cherche auprès de Bancroft un appui «pour donner à nos compatriotes des armes dont ils feraient un bon usage, les mettraient sous peu en état de se donner une organisation civile et militaire qui leur permettrait d’établir et défendre une constitution aussi libre et purement démocratique que celles qui régissent vos vingt-six États souverains». Encore plus précisément, Papineau indique son objectif: «Il nous faut effectuer l’achat de dix mille [fusils], de vingt pièces d’artillerie, des munitions et de quoi payer les vivres des volontaires qui les feront jouer pendant quatre mois, pour que nos chances de succès soient presque infaillibles.» Ce sont donc 100 000 dollars qu’il faut trouver, montant qui sera plus difficile à obtenir «aujourd’hui que des millions quand nous aurons commencé à organiser un gouvernement provisoire». Il prie «à mains jointes» Bancroft de lui faciliter «un prêt le plus large possible» à Boston, pendant que des efforts sont faits simultanément à New York «pour négocier des dons et des emprunts». Il avoue à l’historien américain: «Si ces secours nous manquent, vous aurez la Pologne et ses horreurs à vos portes [14] .»
Le lendemain de l’envoi de la lettre de Papineau, c’est au tour du gouverneur William L. Marcy de proclamer la neutralité de l’État de New York en invitant les habitants à ne pas intervenir dans les affaires du Canada.
Bancroft répond à Papineau deux jours plus tard, le 20 décembre. Il ne recommande pas une invasion armée du Canada, car l’entreprise achopperait certainement et compliquerait la situation. Selon lui, il faut maintenir une opposition légale et constitutionnelle, se présenter comme victime de la tyrannie, faire appel au tribunal de l’opinion et faire la preuve des persécutions. Chaleureux, Bancroft se dit prêt à accueillir Papineau chez lui; il lui offre l’expression de sa sympathie la plus chaleureuse, son admiration pour son génie et son patriotisme, et son respect pour ses souffrances et son courage [15] .
Le même jour, Bancroft répond aussi à O’Callaghan. Il ne nous est resté que la réponse de l’historien américain qui s’emploie, de façon on ne peut plus éclairante, à marquer les différences entre la guerre de l’Indépendance américaine et la situation canadienne. Pour lui, les Canadiens arrivent à un conflit sans s’y être préparés. Les Américains se sont soulevés d’un seul et même cœur alors que la division mine les Bas-Canadiens et les Canadiens du Haut et du Bas-Canada. Les Américains avaient des armes, ce qui n’est pas le cas des Canadiens. Aux États-Unis, écrit-il à O’Callaghan, les choses se sont faites vite alors que les Canadiens n’ont pas attaqué Québec, Montréal et Toronto. Et puis, Washington avait gagné à Bunker Hill avant le relais de Boston et l’appel à l’aide de la France. Selon Bancroft, les Canadiens n’envisageaient pas une insurrection parce qu’ils n’avaient pas la force pour le faire. Celle-ci ne s’est accrue depuis le mois de novembre et d’ailleurs, observe-t-il, peuvent-ils faire en exil ce qu’ils n’ont pu faire chez eux?
Et puis, pour Bancroft, l’état du monde a changé depuis 1776: aux jours de force et de guerre de l’époque ont succédé aujourd’hui les jours de paix. Des pays étaient alors prêts à aider les États-Unis, maintenant le monde est épuisé par les guerres et les plus ardents patriotes sont décidés à ne plus intervenir en faveur de révolutions, sauf par un appui moral. Il lui semble très difficile, d’autre part, de trouver 100 000 dollars. Certainement pas à main levée ou en ces temps de crise financière. Et même si on trouvait argent et munitions, qui appuiera les Patriotes sur le champ de bataille? N’est-il pas probable que les troupes anglaises maîtriseraient la situation? Il n’est pas évident que, même avec cet argent, la balance de pouvoir avec l’Angleterre serait équilibrée.
Bancroft aborde ensuite une question de fond dans l’expérience américaine: la confiance en soi. Il confie à O’Callaghan: «Rien d’autre qu’une passion nationale infinie et permanente ne peut le faire. Des hommes à l’âme ardente peuvent souhaiter des miracles: que M. P[apineau] soit en exil prouve que la passion nationale ne se manifeste pas, même en faible intensité. Sinon, avec son cœur en flammes, il n’aurait jamais été déserté et abandonné de sorte à ce qu’il soit obligé de fuir.»
À la question qu’O’Callaghan lui avait peut-être posée, que doit faire M. Papineau?, l’historien américain répond que celui-ci doit déclarer son intention de ne pas recourir à la force, inviter ses concitoyens à se retirer en exil ou à retourner dans leurs maisons; qu’il faut refaire une Chambre d’assemblée forte par sa force morale, qui obtiendra des droits, cela plutôt qu’un état de guerre; qu’il faut envoyer immédiatement un comité à Londres pour faire des représentations auprès de la Reine, pour préciser que les Canadiens ne demandent que les libertés anglaises, qu’ils désapprouvent la force, qu’ils rejettent sur l’administration coloniale la responsabilité d’avoir fomenté et causé l’insurrection; qu’il faut, enfin, préparer un plaidoyer à l’adresse de l’opinion anglaise avec un historique montrant la démarche constitutionnelle des Patriotes; Papineau se doit de dire que le gouvernement colonial a marqué un point, à moins que les Patriotes réussissent à montrer que les troubles sont clairement attribuables à l’injustifiable et vindicative administration locale [16] .
Un ami du général Wool, sympathique aux Patriotes canadiens, partage les vues de Bancroft; Francis Baylies écrit au général: «La révolution au Canada sera bientôt terminée. Les Canadiens français n’ont ni l’énergie, ni la persévérance, ni la foi pour passer à travers une telle crise. Ce sont des gens inoffensifs, sans grands caractères, et le mouvement révolutionnaire dans le Bas-Canada semble se limiter à eux seuls. Si tous les citoyens du Haut et du Bas-Canada s’unissaient pour résister aux autorités britanniques, je crois qu’ils pourraient réussir, mais comme ce n’est pas le cas, la révolution se terminera avant le Jour de l’An.» Tout en estimant que la séparation se fera éventuellement, il ajoute: «Les opérations semblent avoir été conduites avec peu de concertation et peu de sagesse. Un soulèvement chaotique, plutôt qu’une résistance bien organisée. Ce n’était pas le cas pour nos ancêtres. En moins d’une semaine après la bataille de Lexington, il y avait à Boston 13 000 hommes armés sous les ordres d’un commandement militaire [17] .»
MIDDLEBURY (VERMONT), LIEU ET MOMENT DE PARTAGE DES PROJETS
À New York, O’Callaghan continue de chercher des fonds. À l’hôtel Vauxhall Garden le 27 décembre, il prend la parole à une réunion de personnes qui appuient les Patriotes. Le lendemain, il exprime à James Porter, ami et hôte de Papineau, sa conviction qu’il trouvera des souscriptions, mais pas de financement global: «Après m’être entretenu avec plusieurs personnes, j’en suis venu à la conclusion qu’il était hors de question d’obtenir un prêt dans cette ville. Le seul argent que nous toucherons viendra de souscriptions [18] .»
Alors que le 30 décembre O’Callaghan rencontre fortuitement à New York le jeune Louis-Hyppolite La Fontaine en route pour Londres, Papineau est à Saratoga Springs dans l’État de New York et part incognito vers Middlebury au Vermont où il arrive le 1 er  janvier 1838. Le lendemain, se tient une réunion de chefs patriotes, mais Robert Nelson n’y est pas, tout comme O’Callaghan qui aurait pu directement témoigner de ses convictions. Papineau communique son désaccord avec d’autres Patriotes qui planifient une insurrection à partir des États-Unis. Il explique que, sans moyens, sans argent, sans armes, sans appui militaire et diplomatique des États-Unis, le plan est suicidaire. Et puis, on discute d’un projet de déclaration d’indépendance rédigé par Robert Nelson qui prévoit l’abolition du régime seigneurial sans compensation. Papineau, qui est seigneur tout en détestant toute forme d’aristocratie et qui estime que le régime seigneurial contribue à perpétuer la propriété du sol par les Canadiens, n’est pas d’accord.
Le 5 janvier, Papineau est de retour à Albany, soucieux de ne pas incarner la division parmi les Patriotes sur la frontière. De surcroît, le président Van Buren vient de boucler la boucle en proclamant la neutralité des États-Unis.
UNE HISTOIRE DE L’INSURRECTION
En exil en France depuis février 1839, Papineau y publie en mai une brève histoire de l’insurrection au Canada dans la Revue du progrès dirigé par Louis Blanc. Le départ de Papineau pour la France s’est fait de façon ambiguë, à l’initiative du remuant abbé Chartier, même si Mackenzie, Wolfred Nelson, Louis Perrault et Bonnefoux y sont aussi pour quelque chose. Présenté à Papineau comme un projet de recherche d’appuis en France, le voyage contribue aussi à éloigner Papineau de la scène américaine où il s’est déjà fait discret pour ne pas créer de divisions parmi les Patriotes. La question même du financement de ce voyage, assumé au départ par les Patriotes, mais en fin de course par la sœur de Papineau, indique que celui-ci voulait bien informer les Patriotes du développement des choses, mais non par obligation de rendre des comptes à l’abbé Chartier et au gouvernement provisoire en exil [19] .
Cette histoire de l’insurrection – c’est le mot choisi par Papineau – entend expliquer aux Français le sens des événements tout en permettant à son auteur de réagir au rapport que lord Durham vient de rendre public à Londres. Papineau y réitère d’entrée de jeu l’idée que le gouvernement anglais «a commencé la guerre civile contre des populations qui ne l’avaient pas provoquée, à qui elle n’avait pas été conseillée, qui ne la voulaient pas au moment où elle a éclaté»; ce faisant, ce gouvernement «a forfait au droit, et, sans retour, il a perdu la possibilité de gouverner». Il met le gouvernement anglais «au défi de me démentir, quand j’affirme qu’aucun de nous n’avait préparé, voulu ou même prévu, la résistance armée». Papineau est affirmatif: «[C’]est de lui qu’est venue la provocation.» Il précise encore: «Ce n’est pas que l’insurrection n’eût été légitime, mais nous avions résolu de n’y pas recourir encore. C’est ce que nos papiers saisis ont appris à un gouvernement, calomniateur pour être persécuteur.»
Papineau estime que le rapport de lord Durham sur le passé, le présent et l’avenir du Bas-Canada a mensongèrement peint en beau la race saxonne et assombri le faux portrait des Canadiens français. «Vrai quand il accuse le pouvoir, faux quand il accuse le peuple», ce rapport servira aussi à prouver que l’indépendance du Canada est «un événement voulu par l’intérêt de l’ancienne comme de la nouvelle France, et par l’intérêt de l’humanité tout entière». Il montre «que les Canadiens n’ont aucune justice à espérer de l’Angleterre; que pour eux, la soumission serait une flétrissure et un arrêt de mort, l’indépendance, au contraire, un principe de résurrection et de vie».
L’histoire de l’insurrection est en fait le récit d’une longue lutte de la part de la métropole anglaise et de son oligarchie coloniale contre le pouvoir démocratique de la Chambre d’assemblée et pour maintenir au pouvoir, par le pouvoir de blocage du Conseil législatif dont les membres sont nommés par le gouverneur, une minorité qui sape le travail démocratique de la majorité, celle des représentants élus. Papineau cite ce passage du rapport:
La tendance a été de référer toutes les questions au bureau colonial, où l’on ne pouvait pas avoir les lumières nécessaires pour les bien décider. La colonie, dans tous les moments de crise, dans tous les détails d’administration, a donc éprouvé l’embarras d’avoir ainsi son autorité exécutive fonctionnant, non chez elle, mais de ce côté de l’océan. Les fréquents changements de ministère qui ont eu lieu chez nous, quoi qu’ils n’eussent aucune liaison avec les intérêts coloniaux, n’en ont pas moins déplacé les ministres des colonies si rapidement qu’aucun d’eux n’a eu le temps d’acquérir une connaissance même élémentaire de la situation de sociétés si nombreuses et hétérogènes.
Papineau ajoute: «Tel est le gouvernement Anglais peint par lui-même.»
Papineau dit refuser «une dépendance éternelle», une monarchie qui «n’est qu’un instrument entre les mains des nobles, un brillant colifichet qu’à certains jours la main des charlatans fait scintiller aux yeux de la foule». Il refuse ce que l’on propose: «Abjurez une étroite nationalité. Revêtez-en une plus grande et plus noble. Quittez votre nom de Canadiens, et prenez celui de Bretons [20] de l’Amérique-Septentrionale!» À cela, il dit préférer «celui d’Américains indépendants» pour lesquels l’avenir «est écrit dans les déclarations des droits de l’homme et dans les constitutions politiques que se sont données nos bons, sages et heureux voisins, les Américains indépendants [21] ».
Pour Papineau, ceux qui attendaient encore quelque considération ou une solution de Londres ont été «détrompés» par les résolutions Russell qui reprenaient les recommandations du gouverneur Gosford et dont l’orientation était connue au moment même de la création de la commission. Pour le chef patriote, Gosford n’a fait que ce que tous ses prédécesseurs avaient fait: perpétuer la division en refusant l’électivité du Conseil législatif, seul instrument politique de pouvoir de la métropole dans la colonie.

Il y a une évidente escalade dans les revendications et les stratégies de Papineau de 1837 à 1839. Il n’y a aucune ambiguïté à propos de son républicanisme et de sa conviction que le temps «des humbles requêtes» est fini. Mais jusqu’où va-t-il dans sa revendication? Propose-t-il une insurrection, une prise d’armes? Il faut faire une distinction fondamentale entre ce qu’il revendique publiquement et les démarches privées et secrètes qu’il fait au tout début de son exil, durant une partie du mois de décembre 1837.
Si la stratégie du «goutte à goutte» et l’approche du «mesquin petit détail» ne peuvent plus prévaloir, Papineau fournit des références pour expliciter et illustrer le point où en sont les Patriotes au printemps 1837: on en est, selon lui, à la lutte par la non-consommation des biens importés, comme aux États-Unis en 1765, mais on n’en est pas encore à la guerre d’indépendance comme en 1776. En mai 1837, à Saint-Laurent, Papineau en est là. Et puis ses questions durant les assemblées populaires de novembre 1837 suggèrent encore une hésitation: abattre ou user l’arbre, répudier l’Angleterre pour épouser immédiatement les États-Unis?
Mais qu’en est-il des «arrangements nécessaires» proposés à Saint-Charles, lorsque l’on sait que la stratégie britannique est de provoquer pour pouvoir réprimer et qu’on voit, en temps de paix, d’importants mouvements de troupes? À la Convention du 24 octobre, Papineau propose de généraliser l’initiative paramilitaire des Fils de la Liberté et invite les miliciens locaux à s’organiser, à être prêts. Attentisme, vigilance, qui-vive.
En traversant la frontière à la toute fin du mois de novembre 1837, Papineau est décidé à chercher des moyens en argent, en armes, en hommes. Il l’écrira plus tard à Julie, son épouse. Sans différer, O’Callaghan et lui font tout pour trouver des fonds, à New York et à Albany, au moment où Papineau écrit à Bancroft et lui demande son appui en vue d’un emprunt important à Boston pour acheter 10 000 fusils, 20 pièces d’artillerie et des munitions. L’intention et la volonté sont consignées noir sur blanc, privément.

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