Cleffe, le chauffeur d ambulance
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Description

Enrôlé dans une compagnie de sapeurs
en fin d’été 1914, suite à la tragédie d’un
amour naissant, Cleffe Roy, âgé de vingt
ans et jeune employé à l’usine d’allumettes
Eddy, est intégré à la première division de
la Canadian Expeditionary Force. Il croit,
comme des milliers de jeunes canadiens,
se rendre au front, faire la guerre, voir
l’Europe, et revenir à la maison en
chantant pour la fête de Noël.
D’Ottawa à Valcartier, puis sur les plaines
de Salisbury en Angleterre, et durant près de quatre années éprouvantes, affligeantes, sur le front de l’Ouest en France, Cleffe,
chauffeur d’ambulance à moteur au milieu des bombes, des gaz toxiques et des rafales de mitrailleuses, nous livre une vision inusitée de la Grande Guerre.
Ses déchirements, ses croyances, ses amours, ses sentiments bouleversés,
et son courage sont étalés sans vergogne, dans une intrigue parsemée de rebondissements parfois drôles, souvent tragiques; et cela autant en bordure des effroyables tranchées, que dans le salon affriolant d’un bordel à Paris. Un roman qui évoque l’atrocité des boucheries abominables, des carnages, certes, mais qui offre aussi une impérissable leçon de bravoure, de fortitude et de générosité.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 novembre 2019
Nombre de lectures 6
EAN13 9782897264147
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

« L’auteur, dans son œuvre,
doit être comme Dieu dans l’univers,
présent partout et visible nulle part »
Gustave Flaubert
Du même auteur
Le complot d’Athabaska (roman historique) 2011
Tumulus (roman jeunesse) 2011
Incident à Val-Jalbert (roman jeunesse) 2012
L’assassinat d’Agnès (roman jeunesse) 2013
Dropout (roman) 2015


1
E n cette soirée de fin août 1914, les deux lanternes à l’entrée du Bytown grill & pub étaient allumées à proximité du trottoir de la rue Dalhousie, tout près du marché Byward à Ottawa. Un épais brouillard couvrait la rivière des Outaouais et se répandait partout sur la ville, donnant un air austère aux édifices du parlement situés à proximité. Il n’y avait pas encore un mois que l’Angleterre avait déclaré la guerre à l’Allemagne et par conséquent, le Canada allait aussi se battre pour le Royaume-Uni. Cet engagement pris par le premier ministre Borden était le principal sujet de conversation à travers toutes les villes et les campagnes canadiennes de l’Atlantique au Pacifique. Au pub, l’atmosphère n’avait rien de spartiate, la bière, le gin et le whisky alimentaient les esprits sur la question de la place du Canada dans ce conflit qui ne concernait que l’Europe. Chacun des buveurs y allait de son opinion, nourrissant ainsi l’ambiance délirante et enfumée du pub, à l’exception de quelques habitués réunis au fond de la pièce où ils disputaient une partie de blackjack, dont les mises étaient importantes.
La finale de la partie se jouait entre Greg Lynch – qui, disait-on, était le cousin de Thomas Lynch, gangster notoire de New York – et un jeune homme se faisant appeler Cleffe, dont le talent de joueur était remarquable. Son véritable prénom était Cléophas. Greg était connu pour être un truand ayant toujours réussi à filer entre les mains de la justice, faute de preuve de ses implications dans le crime à Toronto, Montréal et Ottawa. Cleffe avait été introduit auprès du gangster parce que ce dernier avait appris que le jeune homme était un joueur d’exception et il voulait mesurer lui-même cette prétendue réputation. Mais depuis le début de la soirée, Cleffe ne cessait de gagner sur l’ensemble des joueurs invités et maintenant, Greg et lui s’engageaient dans une fin de partie dont l’issue s’avéra triomphale pour Cleffe. Il avait battu Greg Lynch. La mise était considérable, et s’il eut fallu que Cleffe perde la partie il aurait été dans une bien mauvaise posture. Une situation qui aurait pu lui coûter un changement radical d’existence en entrant au service de Greg, pour le rembourser ; car jamais il n’aurait pu remettre la somme de la mise qui s’élevait à près de trois mille dollars.
Mais il n’en fut pas ainsi. Greg fit signe à l’un de ses sbires de remettre l’argent à Cleffe et d’offrir une tournée générale pour célébrer sa défaite et féliciter le jeune joueur. Au moment de remettre l’argent au vainqueur, Greg demanda au patron du pub d’immortaliser la scène avec l’appareil photographique posé sur son énorme trépied ; il le gardait toujours bien en vue derrière le bar, au cas où, comme en témoignaient les nombreuses photographies qui garnissaient le mur et les miroirs parmi les verres et les bouteilles. À l’instant du cliché et à l’étonnement de tous, Cleffe refusa l’argent. Il réclama tout simplement, et avec une audacieuse désinvolture, la voiture de Greg Lynch : elle valait approximativement le même montant, car il s’agissait d’une automobile de luxe, une roadster Russell munie d’un puissant moteur de quatre gros cylindres en ligne, avec une force de 68 chevaux. La requête de Cleffe provoqua une telle surprise qu’il s’en suivit un silence complet dans tout l’établissement. Soudain, Greg Lynch éclata de rire ; il accepta, en posant à Cleffe une condition des plus simples, celle d’être ramené à son hôtel, avec ses deux gardes du corps. Et l’on servit à boire pendant que Greg confiait à son jeune adversaire qu’il n’était pas offensé de se départir de sa Russell, car il allait en acheter une autre ou peut-être une nouvelle américaine en rentrant à New York, pour un voyage d’affaires dans les prochains jours. Une heure après, Cleffe le déposait avec ses hommes au chic hôtel Château Laurier. Il prenait ensuite la direction de la maison familiale sur l’avenue King Edward, pressé de montrer à toute la famille sa nouvelle et précieuse acquisition. Dans son enthousiasme, il avait oublié l’heure tardive quand il réveilla la maisonnée : sa mère Élise, ses sœurs Sabine et Corinne, son frère Albert et son père Aristide. Pour ne pas éteindre sa fougue, son entrain, sa joie, tous sortirent et firent quelques pas en bordure de la rue – malgré l’air humide qui les faisait grelotter – pour admirer la voiture que Cleffe venait de gagner. Il était minuit passé et chacun voulait retourner au lit après avoir manifesté le plus de ravissement possible et de compliments envers Cleffe. Seul Albert resta debout quelque temps pour partager un peu de thé avec son frère, qui, si cela eut été possible, aurait certainement garé l’automobile au milieu de la cuisine pour continuer à s’extasier. La nuit était bien avancée quand Cleffe réussit à trouver un sommeil qui resta léger, entrecoupé de réveils spontanés causés par le désir intense d’être près de la Russell. Il lui tardait de reprendre le volant. Il se remettait à penser que jamais il n’aurait cru être propriétaire d’une telle machine avec le peu d’argent qu’il gagnait chez Eddy.
Cleffe Roy avait vingt ans. Il travaillait à l’entretien mécanique et électrique de l’usine d’allumettes Eddy, à Hull, de l’autre côté de la rivière des Outaouais. Il avait commencé à travailler chez Eddy à l’âge de 15 ans. Son revenu annuel était maintenant de 625 dollars, un salaire moyen soit, mais il en était satisfait. Bien entendu, il devait contribuer aux frais quotidiens de la famille, tout comme son frère et ses sœurs, mais il lui restait tout de même près de 250 dollars pour son usage personnel. Il savait qu’il pourrait gagner davantage ailleurs, mais où ? Il lui faudrait quitter Ottawa et aller vivre à Montréal ou à Toronto ; et ce choix lui grugerait rapidement la différence de salaire rien qu’en frais de logis et de pension, si modeste que soit ce qu’il pourrait trouver. Non, définitivement vivre à la maison familiale était plus économique et puis, ses sœurs, toutes deux aînées, l’adoraient et le dorlotaient depuis son enfance, en particulier Sabine.
L’usine Eddy employait en majorité des femmes, elles étaient jeunes pour la plupart et Cleffe attendait avec impatience de franchir les grilles de l’établissement avec sa rutilante Russell 1914, au milieu de l’arrivée massive des jolies allumettières qui débutaient leur longue journée de travail à sept heures. Dès six heures et demie, il traversait le pont Alexandra qui reliait Ottawa à Hull. Le brouillard se levait et il espérait entrer à l’usine avec suffisamment de clarté pour être remarqué. Il adorait conduire une automobile, il avait appris cette habileté sur un camion Ford dont son frère Albert disposait pour livrer des pièces de fonderie à différents ateliers d’usinage établis dans la région. Il était passionné de mécanique, il percevait les moindres sons, les moindres mouvements rotatifs d’un moteur, comme il pressentait les subtilités des cartes de jeux. Et, c’étaient justement ces cartes qui lui avaient apporté le bonheur qu’il ressentait au volant de cette splendide carrosserie, qui faisait tourner les têtes des piétons et des conducteurs de chevaux qu’il croisait le long du pont. Il aurait voulu ne pas avoir à travailler, il aurait voulu conduire toute la journée, avec trois ou quatre ravissantes filles de l’usine entassées près de lui sur les luxueuses banquettes de la Russell et parcourir toutes les rues de Hull et celles d’Ottawa, et recommencer, tant il était fier de son acquisition. Il quitta cette rêverie en apercevant l’usine sans avoir imaginé un seul instant y trouver trois camions et quatre attelages occupant, déjà à cette heure matinale, la majeure partie de la cour de l’usine Eddy. On y chargeait des caisses d’allumettes et cela allait durer encore plusieurs jours ou aussi longtemps que nécessaire pour compléter une première commande de l’armée ; en prévention des approvisionnements que réclamait l’Angleterre pour ses prochains besoins dans les camps d’entraînement et sur le terrible front guerrier, en Belgique et en France. Cleffe dut donc garer sa Russell sur une rue avoisinante, en bordure d’un étroit trottoir. Son séduisant et spectaculaire effet de surprise envers les belles de l’usine était raté. Il ajusta la capote sur la voiture, sa casquette sur l’oreille, attrapa sa boîte à lunch et entra au travail par la porte des hommes. Il se rendit à la petite pièce qui lui servait d’atelier, enfila son tablier de mécano et il débuta sa tournée de vérification quotidienne au milieu des machines, du bruit, des rouages d’entraînement de certains appareils, pour leur bon fonctionnement et la sécurité des allumettières.
Malgré sa déception du matin, il restait radieux. Il passait d’une machine à l’autre, comme de coutume, parmi les quelques deux cents allumettières dont plusieurs – les plus coquines – ne se gênaient pas pour faire du charme au « beau Cleffe », comme elles l’appelaient. L’une d’elles, Rosa, un peu plus audacieuse que les autres, avait la réputation d’avoir la cuisse légère. Il n’était pas rare en ce milieu qu’une fille un peu plus émancipée que les autres soit jugée frivole. Elle aurait bien aimé accrocher Cleffe, le puceau, à son tableau de chasse. Elle faisait tout pour le séduire et Dieu sait qu’elle était plus que jolie, irrésistible, disait-on parmi la quinzaine d’hommes qui travaillaient chez Eddy ; mais Cleffe la voyait comme une diablesse entre les griffes de laquelle il fallait éviter de se trouver. Ce matin elle était encore plus désirable que de coutume. L’échancrure de blouse, beaucoup plus large et profonde que ne le permettait le règlement, était vaguement dissimulée derrière un tablier dont elle s’efforçait de garder le haut aussi accessible que possible à la vue de sa poitrine aguichante, caressée par ses longues boucles de cheveux roulées en spirale, à l’anglaise. Elle dégageait un doux parfum de rose.
— Dis donc mon beau Cleffe, lança Rosa à haute voix à cause du bruit, je t’ai aperçu quand t’as fait demi-tour devant la cour ce matin, c’est quoi cette limousine ? C’est à ton père ? Je l’ai dit à Fernande, à Berthe et Lili. On veut toutes que tu nous fasses faire un tour. Qu’est-ce que tu en dis ? Après le travail, avant que tu la ramènes à ton petit papa, et c’est moi qui paye la tournée chez Antoine !
— C’est pas une limousine, c’est une Russell de l’année et elle est à moi, pas à mon père.
— Pas possible, ce n’est certainement pas avec les crottes que tu gagnes ici que tu peux te payer une carriole pareille, tu me prends pour une valise ?
— Je l’ai gagnée aux cartes hier. T’es pas obligée de me croire !
— T’es sérieux mon beau Cleffe ?
— C’était la voiture de Greg Lynch, il l’a perdu au blackjack.
— Eh bien ! Voilà une bonne raison pour qu’on l’étrenne ensemble… T’as battu ce chien de bandit, viens que je t’embrasse, dans mes bras mon petit cœur !
Et sans plus de cérémonie, vive comme l’éclair, d’un mouvement rapide elle attrapa Cleffe par le tablier et le serra contre sa poitrine en l’embrassant, alors qu’un feu d’allumettes prenait sur le convoyeur qu’elle contrôlait; comme cela arrivait jusqu’à dix fois par jour. De l’autre main, sans même regarder, elle attrapa le seau d’eau réglementaire à ses pieds et d’un geste habile éteignit le début d’incendie, pendant qu’elle enflammait l’ardeur de Cleffe, de son fougueux et long baiser. Il venait de succomber à l’implacable Rosa !
Quand Cleffe circulait dans cette section de l’usine, regroupant les plus jeunes allumettières en raison de la santé robuste nécessaire à tenir le coup plus de douze heures par jour – robustesse qu’on leur supposait avoir –, une matrone l’avait à l’œil. Elle le talonnait à distance, car elle savait qu’il était la coqueluche dans ce milieu de femmes. Mais Rosa avait planifié son stratagème depuis le matin, elle avait ses complices et celles-ci avaient fait en sorte de distraire « la bonne femme Davidson », ainsi qu’elles l’appelaient, le temps que Rosa tende son embuscade au jeune mécano qu’elle voulait séduire. Cleffe n’arrivait pas à se défaire de l’étreinte de Rosa, il en perdait le souffle.
— Arrête Rosa, arrête, tu me fais… Arrête, ça va se voir !
Rosa se mit à rire, relâchant son prisonnier rougissant.
— Ce soir mon p’tit Cleffe, c’est vendredi, tu nous emmènes faire un tour, et je veux avoir la place à côté de toi, on va finir ça chez Antoine, comme je te l’ai dit. Et puis après, je t’emmène visiter le tour de mon jardin !
— Je n’sais pas Rosa. Chez Antoine c’est un trou. Si mon père apprend que je suis allé là, j’aurai des problèmes en entrant à la maison, tu comprends.
— C’est pas un trou, c’est juste parce qu’Antoine loue des chambres à l’heure au-dessus de son pub et puis qu’il y a souvent plus de femmes que d’hommes dans la place et que les curés y mettent pas les pieds, même s’ils aimeraient sans doute changer de servantes de temps à autre ! C’est à cause d’eux que tout le monde pense que c’est un trou. C’est une place pour avoir du plaisir sans payer trop cher…
Rosa allait s’attaquer de nouveau à Cleffe, mais cette seconde scène d’affection lascive fut interrompue par l’apparition de la matrone, qui, Dieu soit loué, n’avait rien vu. Cleffe reprit sa tournée, bouleversé qu’il était par l’ensorcellement sensuel de la belle allumettière. Il n’arrivait plus à penser à autre chose qu’à Rosa. Jamais il n’avait été embrassé de cette manière. Il se demandait si la réputation de frivolité de cette fille était réelle ou si c’était le résultat de jalousies entre femmes, ou encore celle de l’imagination de quelques bigotes, de culs-bénits ; car il y en avait, la bonne femme Davidson en était une. Rosa avait vingt et un ans, elle travaillait chez Eddy depuis trois ans seulement, elle était d’une famille de cinq enfants et la seule fille. Son père était décédé de la tuberculose, ses frères étaient maintenant tous loin ; deux travaillaient dans le nord de la Gatineau pour une compagnie forestière et les autres vivaient aux États-Unis, dans le Maine. C’est ce que savait Cleffe. En dehors de ça, il avait aussi connu la mère de Rosa ; elle se nommait Rose-Aimée, elle avait passé vingt ans de sa vie à travailler comme allumettière chez Eddy. Elle était décédée deux ans auparavant, de chagrin, de misère, de dépression. Elle avait été victime de son travail, victime de l’usage du phosphore blanc dans la fabrication des allumettes, qui causait la nécrose du maxillaire. Elle avait d’abord perdu ses dents, graduellement, jusqu’à ce que la maladie décompose les os de sa mâchoire. L’ablation fut nécessaire pour stopper la maladie. Sa défiguration l’avait contrainte à vivre cachée, à se démoraliser, et puis à mourir. Elle fut la dernière victime de cette terrible maladie, courante chez les allumettières.
Depuis, une loi interdisait l’usage du phosphore blanc dans la fabrication des allumettes et Eddy était passé au phosphore rouge beaucoup moins dangereux, mais tout aussi inflammable.
Il est vrai que ce changement de matière première ne s’était pas fait sans heurt, car il allait augmenter les coûts de fabrication et Eddy avait été réticent à modifier la production de l’usine. Même s’il avait la réputation d’être un bon employeur, il avait fallu une protestation générale des allumettières deux ans avant la loi pour convaincre les administrateurs ; et la jeune Rosa était la principale meneuse de cette manifestation. Elle était très influencée par les agitations des suffragettes qui s’étendaient partout au Royaume-Uni et dont les journaux faisaient état régulièrement ; ce mouvement la mettait en confiance, il lui fournissait l’exemple de l’audace, de la fierté d’être femme. Et cette protestation qu’elle avait soulevée et qui conduisit Eddy au changement l’avait placée en première ligne de ce qui devenait maintenant un syndicat, celui des allumettières. Rosa était une meneuse, issue de la classe ouvrière, comme la majorité des suffragettes.
Cleffe a continué sa tournée de vérification et d’ajustements mécaniques avec une euphorie qui l’habitait comme jamais. Il se sentait valorisé d’être désiré par Rosa, la star , la fille la plus en vue de toutes les allumettières ; il se sentait aussi victime de la belle Rosa, il ignorait comment cela allait finir. Et d’ailleurs, y aurait-il seulement une fin ? Peut-être qu’il ne sera rien d’autre qu’un pauvre quidam à qui elle aura réussi à faire croire à une histoire d’amour, mais qui s’éteindra comme un pétard mouillé après l’avoir allumé. Il était confus, mais le désir l’emportait, il voulait se retrouver à nouveau tout contre la chaleur et la véhémence de Rosa. Jamais une femme ne l’avait autant bouleversé. En fait, il ne connaissait rien à l’amour, rien d’autre que des frivolités de mâles en rut qui n’allaient jamais plus loin que quelques tripotages, quelques pelotages sans conséquence avec des filles aussi hésitantes que lui-même et qui allaient bêtement s’en repentir au plus vite auprès d’un curé tartuffe qui se régalait de les entendre derrière la grille de son confessionnal.
À sept heures du soir, la sirène de l’usine Eddy siffla la fin de la journée de travail. Cleffe était de retour à son atelier. Il laissa sur l’établi un noyau de moteur électrique qui attendrait lundi pour qu’il en termine le bobinage. Il changea de chemise, y ajusta une cravate marron ; il enfila une élégante veste de tweed et se coiffa de son chapeau Panama de couleur ivoire au ruban marron qu’il gardait toujours à l’atelier au cas où. Il sortit de l’usine par la porte réservée aux hommes. Rosa avait été rejointe par Fernande, Berthe et Lili et elles l’attendaient toutes souriantes dans leur manteau de fin lainage, en prévision d’un temps frais, pour la virée de la soirée. Cette tournée qui commencerait chez Antoine après la promenade en voiture ; comme une parade de vedettes célébrant un moment glorieux, sous les regards flatteurs des passants qui les admireraient. Mais le crépuscule trop hâtif, plafonné par de lourds nuages, plongeait déjà la ville ouvrière dans le clair-obscur. Bras dessus, bras dessous avec Cleffe au milieu, la radieuse bande marchait en travers de la rue en chantant joyeusement des goualantes que lançait Fernande, et ils n’avaient encore rien bu. Cleffe y allait de sa voix de baryton pour soutenir le mieux possible la chorale improvisée, même s’il s’emmêlait souvent dans les tonalités. Il arrêta de s’égosiller en arrivant à la voiture dont il s’empressa d’abaisser la capote afin de rendre à la Russell son allure de carrosse royal pour la promenade tant attendue des quatre filles. Lili, Berthe et Fernande prirent place sur la banquette arrière, et Rosa à l’avant aux côtés de Cleffe qui fit démarrer la belle Russell au ronflement riche et vibrant de son moteur bien rodé. Rosa trouva un flacon de whisky, que Greg Lynch avait laissé dans le coffret ; elle le fit passer tour à tour à chacun des joyeux drilles qui avaient bien besoin d’un réchauffement rapide en cette fraîche soirée du mois d’août.
Leur vadrouille dans la ville dura une quinzaine de minutes. Comme il commençait à pleuvoir et qu’il n’y avait personne ou presque dans les rues pour les remarquer, Cleffe fit un arrêt pour remettre la capote, pendant que les filles terminaient le flacon de whisky et ils filèrent droit chez Antoine. À leur arrivée, la place était déjà bondée de la clientèle habituelle, dont la plupart étaient déjà à moitié saouls. Rosa dut admettre que cette fois le lieu donnait plutôt l’impression d’un repaire de débauche et d’ivrognerie. Ils réussirent néanmoins à se frayer un passage jusqu’au bar. Mais ils ne parvinrent pas à commander à boire, à se faire entendre, tellement le tumulte dominait de partout. Cleffe proposa d’aller ailleurs ; mais ils eurent encore plus de mal à trouver la sortie, car on s’entassait de plus en plus chez Antoine et pour cause : une allumettière de seize ans – que Rosa reconnut – s’effeuillait debout sur une table, au rythme d’un air de Ragtime qui provenait d’un saxophone dont on ne pouvait voir le musicien. Et les pièces de monnaie étaient lancées à ses pieds, au creux d’un chapeau, dans le but de collecter des fonds pour les deux frères sans emploi de la jeune femme, qui venaient de s’enrôler pour aller faire la guerre en Europe. C’est ce que Rosa avait compris. Cleffe lança une pièce de dix cents, les filles en firent autant et ils sortirent.
Il y avait bien deux ou trois tavernes à proximité, mais les femmes n’y étaient pas admises. C’est donc au Bytown grill & pub à Ottawa que Cleffe conduisit son équipée féminine. Là aussi, sans être plein à craquer, il y avait foule, mais l’atmosphère y était moins débridée. Cleffe, qui était connu au pub, s’arrangea avec le pourboire nécessaire pour obtenir la seule table inoccupée en bordure de la piste de danse improvisée chaque vendredi. Comme toutes les semaines, un quintette de musiciens faisait danser le Fox Trot à la jeune clientèle des joyeux vendredis. Cleffe et ses femmes ne tardèrent pas à entrer dans la danse. Rosa était inépuisable et sans son tablier d’ouvrière elle faisait sensation avec ses seins sautillants derrière le décolleté de sa blouse. Quand Cleffe avait besoin de s’arrêter pour un peu de répit, elle continuait avec Berthe, Lili et Fernande et elles dansaient si bien qu’on leur laissait de plus en plus la place. Les musiciens n’arrivaient plus à faire une pause et l’ambiance atteignait un paroxysme qui ne s’était plus vu depuis des mois. Cleffe, seul à la table, applaudissait Rosa et ses amies quand un copain de longue date – qui avait quitté Ottawa depuis quelques années – vint se planter debout à côté de lui. Surpris de son apparition, il se leva pour l’accueillir chaudement.
— Ulric Bouvier ! Ça parle au diable, ça doit faire au moins deux ans ? Quel bon vent t’amène mon ami ? Qu’est-ce que c’est que ce monkey suit que t’as sur le dos ?
— C’est l’uniforme de l’armée canadienne, Cleffe, répondit Ulric en riant. Et la dernière fois qu’on s’est vus, ça remonte à plus de trente mois. Je suis de passage à Ottawa et j’étais à peu près certain de te trouver au pub, pour une petite partie de blackjack.
— On ne joue plus les vendredis, à cause du party et parce qu’il y a trop de femmes. Ça ne doit pas faire longtemps que t’es dans l’armée, il me semblait que tu travaillais chez Ross Rifle, à Québec ?
— C’est à cause de Ross que je me suis enrôlé. Je suis dans le corps de génie de l’armée depuis le dix-huit août, au camp d’entraînement de Valcartier. J’apprends aux instructeurs, qui eux apprennent aux recrues, comment démonter et remonter un fusil Ross et comment en prendre soin. Je ne suis pas le seul dans cette spécialité, mais je suis responsable d’une équipe. Ça fait que j’ai obtenu le grade de caporal quelques jours après mon engagement. À la fin du mois, il devrait y avoir plus de tente mille hommes au camp. Prêts à partir pour l’Angleterre. C’est le premier contingent.
— Tu vas partir aussi ?
— Oui, mais pas avec le premier contingent. Après mes six jours de permission, je prends le train et je retourne à Valcartier pour le même job avec des nouvelles recrues. Tu devrais voir ça, Valcartier c’est comme une ville, c’est immense ! Après le grand départ, je serai dirigé quelque part ailleurs pour l’instruction des nouveaux volontaires qui formeront le deuxième contingent, durant l’hiver, je ne sais pas où, parce que Valcartier va fermer en hiver.
— C’est Ross ou l’armée qui te paye ?
— L’armée ! Je gagne une piastre et dix cents par jour, habillé, nourri, blanchi, logé. Pourquoi tu me demandes ça ? Tu veux t’enrôler ? Tu serais dans le même corps que moi avec ton expérience d’électricien et de mécanicien !
— Es-tu malade Bouvier ! Je gagne pas mal plus chez Eddy et regarde un peu les belles petites femmes qui travaillent dans ma shop …
— Oui, mais c’est toujours les mêmes chaque jour, et puis tu ne voyages pas !
— Je voyage, je monte en Mauricie une fois par mois avec Albert, on va à la pêche sur la Bostonnais, sauf en hiver bien entendu !
— C’est pas ça voyager, Cleffe ! Vois-tu, par exemple moi, je vais partir au plus tard au mois de mai pour l’Europe avec mon régiment ; on va voir du pays, l’Angleterre, le palais de Buckingham, la Belgique, la France, Paris, la tour Eiffel, penses-y ! Jamais je ne trouverai assez d’argent pour me payer ça.
— Oui, mais tu vas faire la guerre Ulric, tu ne vas pas en vacances !
— Pas le génie. C’est l’infanterie, l’artillerie et la cavalerie qui vont au combat. En tant qu’ajusteur en mécanique, je reste avec le génie ; nous autres on s’occupe des affaires pratiques, des ouvrages, du matériel, des moteurs, des transports, des routes... Et puis à part ça, ça ne va pas durer longtemps, tout le monde à Valcartier raconte que ça ne se prolongera pas plus de cinq ou six mois. Après, on aura le temps de découvrir ! On va être vite démobilisé. Surtout le prochain contingent, la guerre sera à peu près finie quand on débarquera là-bas.
Cleffe n’eut pas le loisir de poursuivre ses commentaires plus longtemps, Rosa venait de le rejoindre avec les filles. Ulric se leva pour céder sa place et aussi pour les présentations d’usage, pendant que Cleffe insistait pour que son ami se joigne à eux. Les filles n’eurent pas de mal à le convaincre et l’on trouva rapidement une chaise supplémentaire. Ulric commanda une bouteille de scotch et l’on trinqua aux retrouvailles des deux bons amis, puis au caporal Ulric, aux allumettes Eddy et à n’importe quelle cause leur venant à l’esprit. L’alcool eut vite fait de rendre la tablée en état de fête et de faciliter rapidement les familiarités ; si bien que les mains de Lili parcouraient déjà la tunique d’Ulric pour en apprécier la qualité du brun lainage et que Berthe lui avait fauché son képi qu’elle portait fièrement, pendant que Fernande lui chantait langoureusement « La valse brune » en se glissant graduellement sur ses genoux, les yeux dans les yeux. Et les musiciens en pause, épatés par la voix chaude de Fernande, se mirent à l’accompagner et finalement c’est toute la salle qui reprit le refrain, et l’on se mit à valser partout où il y avait le moindre espace dans le pub.
« C’est la valse brune, des chevaliers de la lune, que la lumière importune et qui recherchent un coin noir. C’est la valse brune, des chevaliers de la lune, chacun avec sa chacune la danse le soir » .
— Je n’arrive pas à comprendre comment tu fais pour danser et chanter aussi bien après tout le scotch que t’as bu, murmura Cleffe à l’oreille de Rosa en dansant.
— Ça n’a pas d’importance, ce qui compte c’est que tu me tiennes dans tes bras Cléophas Roy ! Veux-tu me marier ? Je n’ai plus envie de vivre seule et puis j’ai le goût de toi depuis longtemps.
— Voyons Rosa t’es pas sérieuse, c’est le scotch, c’est la première fois qu’on danse ensemble, on se connaît à peine, je veux dire que sans l’usine d’Eddy…
— Ça ne fait rien Cleffe, t’es celui que je veux aimer pour de vrai. Si tu veux, on peut faire un essai ? Je sais ce qu’on dit de moi chez Eddy, mais c’est exagéré. Je ne suis pas une putain, je suis juste une femme qui…
— Écoute Rosa, je me sacre de ce que le monde pense de toi. J’ai pensé à toi tout le reste de la journée à l’usine. T’es une femme exceptionnelle, tu m’as hypnotisé, je suis resté ébloui depuis que tu m’as embrassé, mais je pense qu’on devrait essayer de se fréquenter un peu avant de publier les bans. Faudrait que tu rencontres mes sœurs, ma famille, et puis il y a la guerre, on ne sait pas encore comment ça va tourner. Mon père est loin d’être certain que ça va se régler en quelques mois ! Il est déjà question que tous les hommes valides doivent partir, c’est peut-être rien qu’une rumeur, mais il n’y a pas de fumée sans feu.
— Justement, si tu es marié, peut-être que t’aurais pas à t’enrôler ? Je t’aime Cleffe.
— Je pense que je t’aime aussi Rosa, ça doit être ça qu’on appelle le coup de foudre.
— La valse est finie, Cleffe ; on est les seuls à danser !
Les applaudissements sont venus de partout pendant que Cleffe et Rosa retrouvaient leurs amis à la table. Ulric avait repris son képi ; il s’apprêtait à partir, mais les trois allumettières le retenaient et Rosa insistait pour continuer la soirée à sa petite maison de faubourg à deux pas de l’usine Eddy. Cleffe également voulait continuer cette veillée dans l’intimité du petit groupe et il lui tardait de montrer à Ulric sa superbe Russell dont il n’avait encore soufflé mot. Les filles avaient demandé un court délai, le temps d’une visite à la salle de toilettes des dames. Ulric, avec sa galanterie coutumière, les attendait dans le hall tout près de la porte de sortie. Cleffe était allé démarrer la voiture garée sur le côté opposé de la rue. Il avait raconté à Ulric qu’il disposait d’une vieille bagnole empruntée pour la soirée. Rosa fut la première à rejoindre Ulric pour sortir, ils attendaient les autres.
Cleffe faisait tourner le moteur de sa puissante voiture en observant la sortie du pub, qui avait l’apparence d’une chic maison victorienne. Il était prêt à accueillir les filles, surtout la belle Rosa qui lui avait déclaré son amour et il espérait impressionner son ami Ulric Bouvier !
Il y eut un énorme boum ! Tout le pub éclata dans une explosion terrifiante. La porte vola au bas des cinq marches de l’entrée avec Rosa et Ulric dans une violence inouïe. La déflagration fut suivie d’un fort crépitement que reconnaissait Cleffe ; celui d’un feu qui court dans les circuits électriques. Les flammes apparurent aussitôt. Des gens criaient, certains étaient sortis par la porte arrière, d’autres sortaient par les fenêtres éclatées qui étaient à peine à plus de cinq pieds du sol. C’était l’affolement, la panique dans la rue, pendant que Cleffe portait Rosa dans ses bras et la couchait, inanimée, sur la banquette arrière de la Russell. Il retourna ramasser son camarade Ulric qui marmottait des mots incompréhensibles en se faisant porter, incapable de marcher. Cleffe le déposa sur le siège du passager ; il hurlait de douleur et se cramponnait le mieux qu’il le pouvait pendant que la voiture fonçait à vive allure vers l’hôpital général St-Luke sur la rue Elgin. Cleffe mit moins de cinq minutes pour s’y rendre, ne s’arrêtant pas aux intersections et klaxonnant à réveiller la ville entière. Rosa et Ulric furent pris en charge par quatre infirmières résidentes ; elles refusèrent que Cleffe reste sur place pour attendre et veiller auprès de Rosa. On lui conseilla de revenir au matin, après huit heures. Il comprit qu’il ne pouvait pas insister. Il retourna sur le lieu de la déflagration, mais il ne put s’en approcher. Les pompiers occupaient tout le secteur avec leur nouveau camion et leurs attelages de chevaux. Il voulait retrouver Fernande, Berthe et Lili. Il questionna des gens qu’il avait vus au pub durant la soirée et qui étaient sortis indemnes, mais personne ne savait quoi que ce soit à propos des trois filles. Il resta debout parmi les badauds, à attendre, à espérer, à observer les victimes que des brancardiers transportaient vers des ambulances. Certaines étaient recouvertes d’une toile et parmi les figures qu’il apercevait, il ne reconnaissait aucune d’entre elles. Le bruit courait dans le public que c’était la chaudière qui avait explosé, entraînant un court circuit qui très rapidement déclencha le feu dans les murs et les plafonds du vieil immeuble. Fatigué, Cleffe alla s’asseoir dans sa voiture.
L’incendie fut maîtrisé en quelques heures. Les pompiers fouillaient encore les décombres quand le jour se levait. De loin, assis dans sa Russell, Cleffe observait. Depuis des heures on ne sortait plus personne de ce qui restait du pub. À sept heures, il partit à l’hôpital et attendit qu’on lui ouvre comme prévu à huit heures. Une religieuse hospitalière d’une cinquantaine d’années l’accueillit ; elle lui offrit un café en le priant d’attendre que le médecin vienne à sa rencontre. Cleffe pressentit par cette précaution que quelque chose de grave concernait Rosa ou Ulric. Il ne tarda pas à connaître la confirmation de sa sombre pensée ; Rosa était déjà décédée avant même son arrivée à l’hôpital, le cou brisé, et Ulric allait être amputé de la jambe gauche dès qu’un chirurgien serait disponible à Ottawa.


2
— What’s your name ?
— Cléophas Roy
Au centre de recrutement de la rue Sparks à Ottawa, un officier militaire anglophone qui parlait français arriva à la hâte et prit la relève du précédent qui ne parlait que l’anglais.
— Bon ! On continue Cléophas. Où es-tu né ?
— À Hull
— Ton adresse ?
— 364 avenue King Edward à Ottawa
— Le nom de ton père ?
— Aristide Roy
Et le jeune officier poursuivit le questionnaire, dont le formulaire était entièrement en anglais. Il inscrivait les réponses de Cleffe sans même relever la tête. Il termina avec la dernière question qui demandait à Cleffe s’il était d’accord pour servir dans la Canadian Over-Seas Expiditionnary Force . Cleffe répondit par oui et il signa le formulaire que l’officier contresigna. Il venait de s’enrôler comme volontaire. Il fut dirigé vers un lieutenant, qui ne parlait également que l’anglais et qui lui donna une feuille de route avec laquelle il allait se procurer l’uniforme réglementaire et les consignes à la suite de son engagement. Il lui restait deux jours de liberté avant de s’embarquer pour rejoindre d’autres centaines de recrues à Montréal, où il allait être affecté au corps de génie, à titre de sapeur, en raison de son expérience d’électricien et de mécanicien. Il installerait les lignes électriques dans les abris et les tentes et partout où ce serait nécessaire pour l’efficacité des troupes au combat. Il n’avait pas trop compris de quoi il s’agissait, il lui semblait que les informations étaient d’une parfaite confusion, mais qu’importe, il croyait que tout serait plus clair quand il serait sur le terrain d’entraînement. On lui avait dit qu’après ce bref séjour à Montréal pour les affectations aux compagnies concernées, il irait prendre le train avec les différents bataillons pour rejoindre Valcartier, au moment où l’ordre en serait donné. Voilà ce qu’il savait en sortant du centre de recrutement. Il alla ensuite se recueillir quelques instants au petit cimetière des pauvres, comme on l’appelait, sur la tombe de Rosa, où il déposa une rose tardive du jardin familial. Une basse messe avait été célébrée quelques jours avant pour le repos de son âme, car elle était catholique. Plusieurs allumettières furent autorisées à se rendre à la cérémonie religieuse et à l’enterrement. Monsieur Millen, l’un des administrateurs de l’usine Eddy, était présent et c’était lui qui avait assumé les coûts de la messe et de l’inhumation. C’est peu après la cérémonie que Cleffe avait pris la décision de quitter son emploi. Il avait profité de ce que monsieur Millen lui adressait la parole – c’était la première fois –, pour lui annoncer son intention de se porter volontaire pour le contingent canadien. Monsieur Millen ne fut pas surpris ; il l’a même félicité pour son patriotisme et lui a affirmé, hors de tout doute, que son emploi lui reviendrait dès son retour.
Ça faisait quatre jours que Rosa était enterrée et qu’Ulric était amputé. Cleffe avait pu le voir deux jours après la chirurgie et ils avaient discuté de l’avenir. Ulric avait reçu un télégramme de son ancien employeur, Ross, qui lui garantissait la reprise de son emploi à Québec dès qu’il serait réhabilité et autorisé par le médecin. Il était aussi question qu’Ulric soit admissible à une pension de l’armée, car il avait servi en temps de guerre, bien que sa blessure ne soit pas due à ses fonctions militaires, mais durant une permission. L’affaire était entre les mains du contentieux de l’armée. Autant dire que ce serait long, il en était persuadé. Ulric était fier de l’enrôlement de Cleffe ; il lui rappelait avec insistance de lui expédier des cartes postales de l’Europe qu’il visiterait prochainement. Ce voyage outre-mer était l’essentiel de leur conversation. Ils ne parlaient que très peu de la catastrophe du Bytown grill & pub , quoique le sujet était inévitable, parce qu’Ulric savait que Fernande occupait l’un des trente lits du même hôpital. C’était la seule des quatre filles qui avait survécu. Elle était pourtant au même endroit que Lili et Berthe quand la chaudière a explosé juste en dessous d’elles, en dessous du plancher, mais l’heure de Fernande n’était pas venue, disait-on. Aujourd’hui c’était la troisième fois que Cleffe rendait visite à Ulric et ce dernier avait écrit un petit mot à l’intention de Fernande que Cleffe devait lui remettre avant de quitter l’hôpital. Il lui avait lu avant de cacheter l’enveloppe :
Chère Fernande, il me tarde de reprendre « La valse brune » avec toi. Peut-être en sautillant sur une jambe de bois, ou bien dans un fauteuil roulant que tu feras tourner aux trois temps de la valse et en me la chantant ! Ton caporal qui t’attendra, si tu veux. Ulric.
— As-tu peur de lui dire que tu es amoureux d’elle, vieux crétin ? Mais tu as sans doute raison, il vaut mieux que tu tisses le lien en douceur. Surtout que Fernande en a pour un bout avant de sortir, vu l’état de ses brûlures. Un petit billet doux par jour, ça va lui remonter le moral, c’est ce que je te prescris, mais t’as besoin d’être imaginatif !
— Promis docteur ! On dirait que tu te prends pour un expert avec les femmes, un Casanova…
— Si tu savais tout ce que j’avais imaginé pour le futur avec Rosa. Tout ça en l’espace de quelques embrassements et d’une valse, tu comprendrais ! J’en étais fou. Jamais je ne trouverai une fille aussi sincère et aussi belle. Elle n’était pas pour moi, c’est tout !
— Je blaguais Cleffe ! C’est à cause d’elle que tu t’es enrôlé, à cause de la brutalité de l’événement, faudrait être cave pour ne pas le savoir. Ça s’appelle une peine d’amour, un chagrin insondable. Tu vas t’en remettre. T’es fait fort, même avec ta petite charpente, tu verras.
— C’est plus qu’une peine d’amour. Elle est morte et c’est moi qui l’ai emmenée dans ce maudit grill .
— Tu fais quoi d’ici à demain ?
— Une visite rapide à Fernande avec ton billet, après je vais chercher ma sœur Sabine à la fabrique de chapeaux pour l’emmener à la petite maison de Rosa. Son plus jeune frère, Thomas, est descendu du nord pour vider la cabane. C’est Eddy qui reprend tout, pour y loger des employés. J’ai proposé que Sabine prenne les objets de Rosa ; lui, il ne voulait pas toucher à ses effets personnels, des affaires de femmes. Sabine est ma sœur la plus discrète, elle saura quoi faire. Les pauvres ont besoin de linge ! C’est la seule, dans la famille qui connaît ma petite histoire avec Rosa ; elle a toujours été ma confidente, elle n’est pas bornée, Sabine… Après, j’emmène Albert à la gare. Il a obtenu un job de mesureur de bois pour la Wayagamack ; il s’en va, il en avait assez de livrer de la ferraille.
— T’as une grosse journée à finir. Mais demain ?
— Demain matin je repasserai te voir, ensuite mon père va me reconduire à la gare Union pour mon départ. C’est lui qui garde la Russell, le temps que je serai en Europe, surtout qu’il m’a encouragé à m’enrôler ; il est fier de moi.
Cleffe partit vers la salle où se trouvait Fernande. Elle dormait. Il glissa le billet sur la table de chevet, sous l’œil complice de la patiente du lit voisin qui lui souriait, en promettant à Cleffe de prévenir Fernande du message. En quittant l’hôpital, Cleffe se remémorait ce terrible événement qui lui fit perdre Rosa et ses amies d’usine, qui a fait d’Ulric un handicapé et qui a blessé Fernande qui endurerait peut-être des complications le reste de ses jours. La tragédie le tourmentait. S’il avait pris l’argent à la place de la voiture qu’il désirait, peut-être que rien de tout cela ne serait arrivé. Il se sentait l’instrument du destin de Rosa, des filles et d’Ulric. Il se sentait coupable d’avoir fait mourir l’amour naissant que lui apportait Rosa. Il ne savait plus ce qu’il deviendrait ; il était malheureux, mais il faisait les efforts de rester brave et digne comme son père lui avait appris. Partir, s’engager pour l’Europe avait été sa solution.
L’inventaire et le ramassage, pour ainsi dire, des affaires de Rosa n’avaient pas été très longs. Cleffe était resté dans sa voiture. Il avait refusé d’entrer, il se sentait incapable de voir la chambrette de Rosa et le reste de cette modeste demeure qui avait abrité les nuits de celle qui l’aimait, de celle qui lui avait proposé le mariage et qui l’avait quitté si brusquement. Il lui revenait maintenant des paroles de l’opéra de Carmen que chantonnait souvent son père, à propos de rien, comme un air qu’il aimait tout simplement ; l’amour est enfant de bohème et n’a jamais, jamais, connu de loi . Ces mots lui suffisaient pour comprendre la hardiesse de Rosa, il l’a voyait maintenant comme la Carmen, celle de Bizet. Sabine revint à la voiture accompagnée de Thomas, chacun portait deux cartons de vêtements que Cleffe s’empressa de ranger dans le coffre à bagages et il présenta ses condoléances à Thomas qui semblait plus gêné que bouleversé par le décès de sa sœur. Il était jeune, à peine dix-huit ans, et c’est à lui qu’avait incombé cette triste tâche de vider la maison où il avait passé son enfance avec ses frères, entassés dans une seule pièce. Il avait réussi à vendre les quelques meubles de même que le matériel de cuisine, deux hommes avec un attelage viendraient les prendre plus tard dans l’après-midi. En route vers l’avenue King Edward, Sabine était pensive, silencieuse ; elle réfléchissait à une trouvaille qu’elle avait faite dans un tiroir au bas de la psyché de Rosa. C’était une photographie de Rosa nue, assise sur un divan, une fenêtre avec des rideaux servait de décor d’arrière-scène. Ce n’était pas une photo indécente, obscène, loin de là, c’était une œuvre esthétique prise certainement par un artiste professionnel, car les ombres et les lumières étaient parfaitement équilibrées. Elle se demandait si elle devait la remettre à Cleffe qui verrait sa Rosa nue comme un ver. Ce ne sont pas tous les amoureux qui ont la chance de voir leur soupirante toute nue avant le mariage, surtout dans une ville conservatrice comme la nôtre, pensait-elle ! Il y avait aussi une coupure de journal dans l’enveloppe, c’était une annonce qui proposait de gagner la chance d’être choisie pour faire partie d’une équipe de spectacle, à New York, dans un numéro du genre French cancan . Rosa n’avait sans doute pas envoyé la photo, à moins qu’une copie ait existé, mais cela paraissait peu probable, car l’impression d’un cliché était dispendieuse. Rosa avait dû être dubitative à un moment et comprendre qu’il s’agissait d’un piège pour jolies femmes. Quant au photographe qui avait pris le cliché, il n’était pas mentionné. L’endos ne portait aucune inscription.
Sabine était tentée de remettre la photo à Cleffe en pensant qu’il pourrait y trouver un petit côté réconfortant quand il serait loin avec le contingent canadien. Ça lui permettrait de vivre un amour platonique comme tant d’autres le vivraient parmi les militaires engagés, avec des photos beaucoup moins audacieuses. Elle hésita un moment et se ravisa en concluant qu’il valait mieux qu’il reste avec le souvenir des brefs moments passés avec Rosa, sans plus. Elle rangea doucement l’enveloppe dans son sac à main en se disant qu’il ne serait pas trop tard pour la lui remettre à son retour d’Europe, ou la détruire tout simplement ; elle verrait.
Sabine se pencha vers son frère et lui donna un baiser sur la joue en ajoutant « foncez chauffeur, il nous faut être à l’heure pour prendre Albert ». Et Cleffe appuya sur l’accélérateur !
La maison familiale des Roy n’avait rien de très somptueux. Certes, elle était mieux que les maisons de madriers et de planches des familles ouvrières de Hull, mais elle demeurait quand même modeste à Ottawa. Elle était en briques rouges, avec une entrée agrémentée d’un petit jardin anglais où les roses persistaient encore à ce temps-ci de l’année. À l’arrière se trouvaient un potager et une remise, ainsi qu’une ancienne bécosse abandonnée – une déformation d’un mot que les Anglais appelaient backhouse – qui servait de cabinet d’aisances l’année durant. Elle était envahie par la végétation depuis quelque temps, car maintenant la famille jouissait de l’eau courante, et donc des w.c. Une allée d’environ cinquante pieds de longueur longeait le côté droit de la maison, depuis la rue jusqu’à la remise qui, il n’y avait pas si longtemps, avait été une écurie. Au rez-de-chaussée se trouvait un petit salon avec une cheminée de briques ; la pièce était meublée d’un sofa Chesterfield au cuir brun patiné par l’usage, de quelques fauteuils et d’une table à jouer et des lampes de lecture pour chacun des fauteuils. De jolies gravures à l’eau-forte ornaient chaque côté de la cheminée. Attenant à ce salon, s’offrait une salle à manger avec une table de chêne et huit chaises ; un énorme buffet garnissait presque la totalité du mur auquel il était adossé. Au fond, une porte donnait sur la cuisine qui dominait le potager de ses deux fenêtres à carreaux. La chambre d’Élise et Aristide se trouvait dans cette même partie arrière de la maison. Depuis le côté gauche de la cuisine, un escalier de bois verni donnait accès à deux chambres mansardées, l’une pour Sabine et Corinne et l’autre que partageaient Albert et Cleffe.
Albert était assis sur le sofa du salon, les pieds posés sur sa malle, devant le charbon rougeoyant dans la cheminée, nécessaire à enrayer l’humidité de la pièce, inévitable en cette fin d’août. Il buvait un grand verre de bière brune. Corinne et sa mère étaient affairées à la cuisine pour la préparation du repas du soir. Aristide, enfoncé dans son fauteuil, silencieux, accompagnait Albert avec une bière. Sabine et Cleffe furent étonnés de les trouver dans une attitude de détente, alors qu’Albert aurait dû être pétulant et prêt à prendre le chemin de la gare.
— J’ai pris un bain trop vite, j’aurais pu attendre à demain, déclara Albert en se levant pour faire la bise à Sabine. Mon ami Bernard est passé à midi pour me dire que l’horaire des trains était complètement changé. Les deux trains de jours ont été prioritairement affectés aux transports des enrôlés volontaires. Ça fait que je prendrai le train des civils à neuf heures en soirée.
— On aurait dû y penser, dit Cleffe. Il y a plusieurs centaines de recrues qui attendent de partir. On va se suivre de près mon frère, le mien est à dix heures demain matin.
— C’est pour ça que ça sent la bonne cuisine de maman ; on a de la chance, on sera tous ensemble pour souper. Je t’apporte une bière Cleffe et je rejoins les femmes, conclut Sabine heureuse de la tournure des événements.
Corinne et Sabine revinrent au salon avec quelques bouteilles de bière supplémentaires pour les hommes ; leur conversation tournait autour des grosses commandes dont les compagnies d’exploitation forestière bénéficieraient prochainement, à cause de la guerre, parmi lesquelles la Belgo et la Wayagamack pour qui allait travailler Albert. La guerre apporterait une importante croissance dans l’économie du pays. C’est ce qu’expliquait Aristide à ses fils. Il était bien placé, en tant qu’imprimeur du Roi, pour savoir tout ce qui se discutait au parlement et particulièrement ce qui s’imprimait dans la Gazette du Canada ; tant ce qui émergeait des conservateurs au pouvoir que ce qui venait des libéraux de Wilfrid Laurier. Ça faisait près de vingt ans qu’il était à l’imprimerie du parlement à Ottawa. Il lui arrivait même de travailler à la traduction de certaines déclarations quand les traducteurs officiels étaient débordés. La bière aidant, l’ambiance se réchauffait rapidement entre Aristide et ses fils et ils auraient sans doute ignoré le souper si les femmes ne leur avaient tiré l’oreille pour les emmener à table à six heures précises. La dinde fumante et farcie d’un mélange aux odeurs alléchantes de porc et d’épices – dont la mère Élise gardait le secret – fut solennellement dépecée par le paternel. Quand Albert avait annoncé que son départ était retardé, sa mère s’était précipitée au marché pour y acheter une dinde, et puisque Corinne était à la maison, ce qui n’était pas courant, elles se mirent à la tâche pour célébrer l’Action de grâce en famille, bien à l’avance, sachant que Cleffe et Albert ne pourraient pas revenir à Ottawa avant des mois et peut-être davantage. Le repas se déroulait dans l’allégresse ; le seul moment de tristesse fut amené par la maman qui a versé quelques larmes en rappelant qu’il serait rare à l’avenir d’avoir la chance que la famille soit réunie autour de la table. Elle faisait allusion à Corinne qui maintenant était fiancée à l’un des patrons de la Compagnie de chemin de fer du Nord et qui passait plus de temps dans la famille de son futur époux à Québec, qu’à la maison familiale à Ottawa. Elle a aussi laissé filer quelques sanglots à propos du départ de Cleffe et aussi celui d’Albert qui partait au fond des bois dans la Mauricie. C’est Sabine qui ramena la gaieté autour de la table…
— On a tout de même une bonne veine maman : Corinne à Québec aura un œil sur notre Cleffe, votre petit délinquant qui ne sera pas trop loin à Valcartier, et papa vous promènera dans la fastueuse Russell. On vous prendra pour une comtesse ! Tiens, il me semble que ça vous irait bien Comtesse Élise Roy de la grande avenue King Edward !
Cette digression rendit à Élise son sourire. Peu après huit heures, toute la famille accompagna Albert et Cleffe à la voiture. On leur chanta le chant de l’Au revoir et la Russell prit la direction de la gare Union. Les deux frères y arrivèrent trente minutes à l’avance. Ils se firent leurs adieux et se souhaitèrent toutes les chances du monde dans leurs nouvelles destinations.
***
Contrairement à ce que Cleffe savait – ou plutôt ce qu’il avait compris – il n’y eut pas de séjour à Montréal, mais simplement une correspondance de train qui se rendait directement à Québec et de là, à Valcartier. Pendant une semaine, les quelques milliers d’hommes qui arrivèrent à cet immense camp d’entraînement militaire en début de septembre furent étonnés, tout comme Cleffe, de l’ampleur des installations. Aussi loin que la vue puisse porter, on voyait des centaines et des centaines de tentes coniques alignées à la perfection par rangées, en plus des baraquements, des entrepôts, de plusieurs écuries, de quelque centaines de voitures hippomobiles… et comme Cleffe l’apprit plus tard, du plus grand champ d’exercices de tir en Amérique. À l’entrée du camp, un Q.G. était installé dans une ancienne maison de ferme. Situé en bordure de la large rivière Jacques-Cartier, Valcartier était une petite ville entièrement autonome avec son système d’égouts, son aqueduc et son chemin de fer. Le camp était électrifié et disposait d’un réseau de téléphone et de télégraphie. Sur place se trouvaient également les services de santé, composés d’un poste de secours et de premiers soins, de deux petits hôpitaux de 400 lits et d’un accès à deux hôpitaux généraux de plus de 1000 lits chacun. Six ambulances hippomobiles étaient en service sans arrêt, chaque jour ; car les cas de maladies ou de blessures par balle ou autre étaient fréquents et généralement, les victimes ne pouvaient être acheminées à l’hôpital autrement que sur un brancard.
Cleffe partageait une tente avec neuf autres militaires, tous dans le même corps du génie, tous sapeurs et affectés à des travaux d’électricité. Depuis leur arrivée au camp, il pleuvait presque chaque jour, et le vent soutenu de la vallée de la Jacques Cartier poussait cette pluie fine en des rafales glaciales, déjouant les systèmes d’irrigation et transformant les chemins, les routes et les plateaux d’entraînements en un immense bourbier. En une semaine, les tentes étaient imprégnées d’humidité. Les cas de rhumes et de bronchites allaient en augmentant de jour en jour. De nombreuses blessures étaient dues au terrain glissant sur lequel l’entraînement des compagnies d’infanterie devait malgré tout se poursuivre, malgré ce climat d’un automne trop précoce, triste et maussade. C’est dans cette ambiance que Cleffe effectuait son travail et son entraînement sous les ordres d’un sergent ou parfois directement d’un lieutenant du corps de génie, selon les travaux. À travers leurs tâches de sapeurs, ces gradés, comme tous les soldats, participaient à des périodes de marches, à des manœuvres et à des exercices de tir. Pour plusieurs, la discipline militaire n’était pas une règle coutumière, mais ce n’était pas le cas de Cleffe qui avait reçu une éducation sévère dès son enfance, le rendant rompu à l’obéissance. Son père était un homme exigeant mais intègre. Lorsqu’il imposait ses directives à ses fils, c’était justifié, sans imbroglio possible. Cleffe ne ressentait pas cette clarté totale dans les ordres qu’il recevait ; il y décelait souvent une part de confusion, bien qu’il ait été au camp depuis moins d’une semaine.
Depuis son arrivée, l’état major avait décidé d’effectuer certaines améliorations dans les installations du camp et de ce fait, deux nouvelles lignes électriques étaient en construction ; l’une allait desservir un garage d’entretien de véhicules à moteur et l’autre un entrepôt de munitions pour l’artillerie, jusque-là entassées sous des bâches de toile. Après six jours d’entraînement et de travaux, Cleffe bénéficia d’une permission de vingt-quatre heures. Les permissions n’étaient pas systématiques et parfois accordées au mérite ; elles étaient de courte durée, car l’entraînement se voulait intense et sans relâche à l’approche d’un départ pressant pour rejoindre les autres divisions en Angleterre. Mais d’une manière constante, les militaires se voyaient accorder une permission après six jours d’entraînement. Les départs du camp se faisaient le matin après le petit déjeuner ou vers la fin de l’après-midi, pour faciliter la logistique du train – allant de Valcartier à Québec et retour avec des militaires qui terminaient leurs permissions. Cleffe avait déjà planifié l’emploi de ce temps libre qui se passerait à Québec, en même temps que des centaines d’autres volontaires du corps expéditionnaire. Une visite à sa sœur Corinne était exclue : il n’était pas certain qu’elle soit arrivée dans la famille de son futur époux. Il avait tenté un appel téléphonique depuis le camp, chez les Gagnon – c’était le futur nom de famille de Corinne –, mais il n’y eut pas de réponse à leur maison cossue de Sillery. En descendant du train, lui comme ses compagnons d’armes se ruèrent dans les tavernes les plus près qu’ils pouvaient trouver, car la consommation d’alcool était interdite au camp de Valcartier, et ceux qui se faisaient prendre à consommer ou à vendre de l’alcool étaient sévèrement punis. Ils avaient soif et les débits de boissons abondaient à Québec depuis que les journaux avaient annoncé la création du camp d’entraînement à proximité de la ville, à moins d’une heure de train. Il y avait aussi autant de bordels que de débits. Les maisons closes avaient poussé comme des champignons en saison, comme tous les lieux d’activités proscrites par les autorités civiles, et surtout bannies par l’évêché. La liste était longue. Mais l’application de la loi devenait pratiquement impossible, même le racolage en pleine rue était incontrôlable à cause du nombre effarant de soldats en permission qui circulaient nuit et jour. La police militaire avait suffisamment à faire à Valcartier pour ne pas intervenir à Québec, sauf en cas de délits majeurs ou de grandes bagarres ; et compte tenu du temps nécessaire pour y arriver, il y avait de fortes chances que tout soit rentré dans l’ordre. Et les victimes éventuelles seraient déjà hospitalisées alors que les autres protagonistes seraient inévitablement introuvables. La rue Sainte-Cécile était le fleuron de ce monde subreptice. Certains lupanars prospères de cette venelle allaient jusqu’à afficher « salon de thé et jeux de société », les jeux de société n’étant rien d’autre qu’une pièce de la maison réservée aux joueurs de cartes avec mises en argent : un tripot où les militaires perdaient souvent leur paye aux mains de quelques fripouilles civiles, spécialistes de la triche. Cleffe avait obtenu l’information au camp, un soir qu’il disputait une partie de blackjack sous la tente – sans mise et pour ne pas perdre la main – avec des camarades qui s’adonnaient à ce genre d’activité. Il espérait mettre les pieds dans ce lieu peu recommandable – selon les bonnes mœurs – non pas pour s’offrir les services d’une prostituée, mais bien pour garnir ses poches d’argent vite gagné au jeu et destiné à constituer une réserve avant son départ pour l’Europe. Cleffe n’était jamais entré dans un bordel. Tout en descendant la rue Sainte-Cécile avec quatre autres sapeurs de son bataillon, il avait le vague à l’âme en pensant à Rosa ; il se sentait honteux d’aller vers cette maison de débauche, lui qui était encore amoureux de cœur de sa bien-aimée Rosa. Mais il lui fallait jouer. Les cartes étaient une passion depuis son enfance et dès l’adolescence il avait commencé à parier quelques sous et à gagner ! Sa façon de jouer était inexplicable : il avait à la fois le don et le génie, comme s’il ressentait à l’avance les annonces ou les passes prévisibles de ses adversaires. Il était capable d’une grande capacité de concentration.
Les quatre compagnons de Cleffe étaient de bons joueurs de cartes, célibataires et plus ou moins puceaux comme lui, mais pour eux, les cartes allaient passer au deuxième plan au bordel de madame Kate, la propriétaire du fameux tripot. Car, ce qui les motivait davantage, contrairement à Cleffe, était de se payer une initiation libertine avec des professionnelles, avant leur départ vers l’Angleterre. Ils y débarqueraient en hommes accomplis, selon leurs propos, et parés à fréquenter les meilleurs et les pires repaires de cocottes et de tapineuses ; les rumeurs militaires faisaient état de leur existence à foison autour de Salisbury, leur prochain camp d’entraînement avant leur arrivée au front.
Madame Kate était irlandaise de naissance, dans la jeune quarantaine, et était installée à Québec depuis son adolescence, qui s’était épanouie, si l’on peut dire, dans le milieu de la dépravation ; et c’est tout naturellement qu’elle était devenue tenancière de l’une des maisons closes les plus fréquentées de la rue Sainte Cécile. Elle accueillit les cinq sapeurs avec une courtoisie qui ne la quittait jamais, en commençant par offrir à chacun d’eux un verre de whisky en guise de bienvenue, ainsi qu’une vue plongeante sur son énorme poitrine bien corsetée. Elle répandait dans le boudoir d’accueil un parfum sans vertu mêlé de sueur, qui surprenait les arrivants et témoignait de sa volonté de présenter un climat chaleureux par sa personne. Kate invita les sapeurs à passer au salon des présentations où attendaient, dans des tenues affriolantes, assises sur des fauteuils ou sur un long divan, sept ou huit jeunes femmes dont l’âge allait de quinze à vingt-cinq ans et qui s’offraient aux choix des nouveaux clients. Timides et peu dégourdis – malgré les sourires les plus attendrissants des jeunes femmes à moitié nues –, ils restaient plantés là, comme s’ils attendaient l’ordre d’un supérieur pour tendre chacun le bras vers la fille de leur choix et approcher ces demoiselles censées les dépayser en fort peu de temps et faire d’eux les hommes virils qu’ils espéraient devenir. Cleffe était derrière, madame Kate l’invita à s’approcher, mais il refusa ; il se sentait en plein rendez-vous d’une trahison envers la belle Rosa et envers lui-même. Il n’aimait pas, il n’avait jamais aimé qu’on lui impose un choix de comportement. Il se décida à parler, c’était presque une exclamation.
— Madame, je veux d’abord jouer aux cartes !
Cette sincérité spontanée fut si inattendue qu’elle provoqua le rire général de ses collègues, de Kate et des filles de la maison. L’atmosphère ainsi détendue, ce sont les filles qui s’approchèrent des sapeurs qu’elles entraînèrent dans un large corridor desservant les chambres d’hôtes où ils disparurent l’un après l’autre en toute confiance.
— Vous jouez à quoi jeune homme ? demanda Kate.
— À peu près tous les jeux, mais j’aime en particulier le blackjack.
— Il faut payer pour jouer, c’est comme avec mes filles ! Et à l’avance.
— Je ne le savais pas. C’est combien ?
— Quatre dollars.
Cleffe savait parfaitement qu’il devait payer un droit d’accès, on l’avait prévenu que le montant était de trois dollars, ce qui représentait trois jours de paye dans le corps de génie. Il avait menti à madame Kate pour s’assurer de ne pas se faire duper. Il avait préparé la somme dans une poche pour ne pas avoir à montrer les dix billets de deux dollars de l’autre poche qu’il avait prévus pour ses premières mises. Il sortit ses trois dollars.
— Pas trois, quatre.
— Vous êtes certaine ?
— Tu payes fiston ou tu vas jouer ailleurs, lui prescrit-elle en gardant son sourire dominé par une dent d’or.
Quatre tables de joueurs meublaient le salon qui servait de tripot dont la porte d’entrée, depuis le hall d’accueil, était camouflée derrière une lourde tenture. D’un coup d’œil rapide, Cleffe observa l’endroit qui n’offrait que le strict nécessaire à n’importe quel tripot : un bar était installé dans un coin, juste à côté d’une sortie mal fermée donnant sur l’extérieur, sans doute dans une cour derrière l’immeuble. La pièce était enfumée, puait l’alcool et l’âcre relent de tabac mâché et craché dans des pots de cuivre. Kate présenta Cleffe à un croupier à la table désignée pour le blackjack. Il restait une place assise sur cinq. Cleffe salua les joueurs dont l’un était un sergent d’infanterie en permission, les autres étaient des civils. Il misa les trois dollars demandés par le croupier et dès le premier tour, il les perdit. Il perdit également au deuxième tour. Ce n’était pas un hasard. Il agissait de cette manière afin de laisser croire au croupier qu’il était un joueur habile certes, mais sans plus, car il le soupçonnait d’être de connivence tacite avec Kate la patronne et un joueur désigné pour la triche systématique. Au troisième tour, les mises avaient plus que doublé et Cleffe rafla tout, de même qu’au quatrième tour. Il prévoyait faire relâche au cinquième tour et se reprendre en force au sixième. Il avait, à ce moment, largement rattrapé ce qu’il avait perdu et davantage. C’est alors qu’un charivari de cris et de bouteilles culbutées se fit entendre en provenance du boudoir d’accueil dans la pièce voisine. Une douzaine de marins en provenance d’Halifax et présentement à quai à Québec, saouls à s’écrouler, s’en étaient pris à Kate qui leur refusait l’accès dans son bordel, les considérant comme dangereux. Le chahut s’amplifia et dégénéra en une bagarre entre les hommes de main de Kate – qui surgissaient de partout – et les gaillards de la marine marchande. En moins de deux minutes, le foutoir de madame Kate était perturbé sur ses trois étages. Les clients, majoritairement militaires, s’habillaient à la hâte pour sortir ; certaines filles, les plus jeunes et nouvelles, étaient prises d’hystérie, bref, une pagaille sans précédent dominait le célèbre établissement de la rue Sainte-Cécile. Cleffe, comme les autres joueurs de cartes, était sorti par la porte arrière du tripot. Il suivit les habitués qui se précipitaient dans le passage de cour donnant sur la rue. Chacun s’enfuyait, mais Cleffe demeura à proximité pour observer la rixe qui maintenant se déroulait sur le trottoir et dans la rue ; il espérait voir surgir ses compagnons sapeurs et quitter les lieux ensemble, avant l’arrivée de la police. Un militaire – c’était un officier – tentait de se frayer un passage dans la mêlée, mais il fut intercepté par un marin costaud qui le frappa si durement qu’il l’envoya au sol et continua de le frapper à coups de pied en crachant sur l’homme et l’insultant de tout les jurons possibles connus dans la marine, avant de s’en prendre à un autre. Cleffe s’avança pour intervenir, mais l’officier, en titubant, réussit à s’extraire de la cohue ; il s’écroula à nouveau à quelques pas où se tenait Cleffe qui l’aida à se relever et à le porter plus loin.
— Thank you boy… murmura-t-il à Cleffe à travers ses lèvres ensanglantées.
— De rien monsieur ! Il faut sortir de la rue avant l’arrivée de la police, monsieur.
— Police wont be there soon. My car is parked on top of Sainte Cécile, get me there please !
— Yes sir ! répondit Cleffe comme s’il avait reçu un ordre.
Ils clopinèrent ensemble jusqu’au haut de la rue Sainte-Cécile pour retrouver la voiture de l’officier, une Ford-T, bien astiquée. Cleffe aida son éclopé à prendre place derrière le volant et lui proposa de donner le tour de manivelle pour démarrer. Ce fut fait. Mais l’officier était trop mal en point pour embrayer la mécanique.
— I can drive, sir. If you want, sir !
— Je parle un peu et assez bien le français, boy . Tu sais conduire ?
— Oui monsieur.
Cleffe prit la place du chauffeur.
— Où allons-nous, monsieur ?
— What is your name, boy ?
— Cleffe Roy, sapeur, volontaire au premier contingent, monsieur.
— All right . Je suis le capitaine Ralph Bartlett, chirurgien, corps médical. Nous allons à Valcartier. En route, boy . Soyez prudent, mais roulez au plus vite, j’ai un mal de chien dans le ventre et dans le dos.
La route qui menait à Valcartier était boueuse et cahoteuse. À une moyenne de quarante kilomètres à l’heure, avec un officier blessé, c’était un exploit que de maintenir le véhicule sur le chemin dans de telles conditions. Ils arrivèrent à une clinique du camp où le capitaine Bartlett descendit de voiture, aidé par des brancardiers. Cleffe suivit la consigne du capitaine lui demandant de ramener la Ford-T au Q.G. du camp. Il suscita quelques questionnements de la police militaire et quelques remarques sarcastiques de la part d’officiers supérieurs qui se doutaient bien que Ralph, comme ils l’appelaient, n’avait pas chuté d’un escalier. Il avait une réputation connue de ses collègues sur ses fréquentations licencieuses.
Trois jours après cet événement, Cleffe fut convoqué au Quartier Général, où l’attendait le capitaine Bartlett. L’officier semblait s’être remis assez bien des coups qu’il avait encaissés. Si bien, qu’il arrivait à tenir sa pipe entre les dents malgré une ecchymose bien visible sur la joue gauche. Il fumait allègrement, répandant dans le bureau cette odeur particulière aux tabacs anglais. Il invita Cleffe à s’asseoir, ce qui était inhabituel de la part d’un officier envers un simple soldat.
— Tout d’abord boy , débuta le capitaine, je vous remercie de l’énorme service que vous m’avez rendu et aussi de votre discrétion quant à l’origine de mes blessures. J’avoue être étonné de votre comportement. Mais au fait, que faisiez-vous sur la rue Sainte-Cécile ? Êtes-vous un amateur ? Chez Kate est une maison de choix, habituellement calme…
— Je jouais aux cartes monsieur, rien d’autre.
— Êtes-vous homosexuel ?
— Non monsieur, répondit Cleffe en se sentant rougir devant cette question on ne peut plus directe, qui laissait supposer qu’il ne fréquentait pas les femmes.
— Enfin, cela vous regarde. Où avez-vous appris à conduire une automobile Cleffe ?
— À Ottawa, avec mon frère. Je sais aussi conduire des plus grosses cylindrées, Monsieur !
— Intéressant. Mais ce qui m’a étonné est votre capacité de conduire sur une route aussi détériorée que ce foutu chemin, je dirais cette piste de fermes, qui rallie Québec. J’ai devant moi une copie de votre dossier, plutôt votre formulaire d’enrôlement, sur lequel je constate que vous avez une connaissance des moteurs en plus de votre expérience d’électricien. Vous avez un profil convenable et même au-dessus de la moyenne pour être transféré au corps médical. Il nous manque un chauffeur pour une ambulance, vous serez nommé caporal et vous aurez une augmentation de salaire. Vous pouvez vous porter volontaire ou je peux vous l’ordonner, à vous de choisir !
— Quand est-ce que je serai transféré, monsieur ?
— Demain au cours de la journée, je vous ferai parvenir les ordres à cet effet ; vos supérieurs sont déjà au courant de ma démarche au nom du corps médical. Ce sera tout pour l’instant, caporal Cleffe Roy. Je vous souhaite la meilleure des chances !
— Monsieur, est-ce impoli de vous demander quel tabac vous fumez, il sent très bon !
— Fumez-vous caporal ?
— Non monsieur, mais fumer la pipe me paraît très agréable.
Le capitaine Bartlett ouvrit un tiroir de son bureau, il remit à Cleffe une boîte de tabac et une pipe toute neuve dans un étui de cuir beige, portant, en bas-relief, l’insigne du corps médical de l’armée. Ému, Cleffe claqua les talons et salua le capitaine en disant thank you, Sir . Il entendit l’officier dire tout bas dans un français impeccable « rompez caporal ».


3
C leffe fut affecté à la première unité des ambulances divisionnaires de campagne, à titre de chauffeur de véhicule ambulance. Une unité d’ambulance de campagne n’est pas un regroupement de véhicules pour le transport des malades ou des blessés, mais une structure médicale administrative et opérationnelle, localisée à un endroit désigné dans les stratégies militaires. Cleffe portait fièrement ses galons de caporal sur le bras droit, surmonté de l’insigne d’une croix rouge dans un cercle blanc, et sur les épaulettes les lettres dorées AMC ( Army Medical Corps ). L’entraînement à Valcartier se poursuivait de façon négligeable, plus ou moins dans une sorte de chaos par rapport aux objectifs du haut commandement , les officiers étant constamment préoccupés à organiser et réorganiser les bataillons, les unités spécialisées, sans compter leurs soucis de la distribution des uniformes toujours en pénurie, tout comme les équipements de chaque recrue. Du côté médical ça n’allait guère mieux : outre les cas de blessures et de maladies, on recensait encore des milliers de volontaires arrivés depuis plus de dix jours qui n’avaient pas encore été examinés ni vaccinés. La confusion semblait s’être installée au camp à la manière déconcertante du mauvais temps. Le 16 septembre, Cleffe, en permission, s’était rendu à Québec par le train pour voir sa sœur Corinne, ainsi que Sabine, arrivée depuis quelques jours et logeant à la maison familiale des Gagnon, à Sillery. C’était le jour où le colonel Carleton Jones, directeur général des services de santé du contingent canadien, avait confirmé l’ordre de mobilisation des infirmières militaires. Plus d’une cinquantaine étaient déjà arrivées le jour même à l’hôpital de l’Immigration de Québec où elles étaient hébergées. Cleffe s’y rendit pour retrouver le capitaine Ralph Bartlett qui y avait été affecté, à sa grande joie, après le transfert de Cleffe au corps médical. Ainsi, il allait demeurer à Québec jusqu’à l’embarquement du contingent et il serait entouré d’un grand nombre d’infirmières, dont il avait la responsabilité d’établir les dossiers et de les répartir aux différentes unités de campagne, ce qui ne lui déplaisait pas du tout. Le capitaine attendait Cleffe, car il lui avait proposé de le conduire à Sillery à bord de sa Ford-T et de le ramener au train de Valcartier à la fin de sa permission. C’était généreux de sa part, mais non sans intérêt ; Cleffe lui avait parlé de sa famille, de sa sœur Corinne qui allait épouser un grand patron des chemins de fer, et aussi de son autre sœur Sabine, qui devait se trouver à Québec lors de sa permission. Il avait parlé d’elle avec une affection qui se sentait dans tous ses propos ; il avait parlé du métier de couturière qu’elle pratiquait dans une chapellerie célèbre, de ses goûts pour les arts en général, de ses penchants à boire avec Cleffe de temps à autre… Bref, il parlait de sa sœur Sabine avec beaucoup d’admiration. Le capitaine Bartlett avait vite saisi l’occasion de faire connaissance de cette célibataire qui semblait être une femme émancipée, à la manière dont en parlait le jeune caporal. Il va sans dire que Cleffe n’avait pas hésité un instant à montrer au capitaine une photographie de la belle Sabine. Une sorte d’amitié s’était établie entre les deux hommes, particulièrement parce que Cleffe était devenu le conseiller mécanicien du capitaine qui chérissait sa voiture. Il était d’ailleurs le seul officier médical à posséder un véhicule personnel et à moteur, à Valcartier. Le capitaine Ralph Bartlett avait fait ses études de médecine et de chirurgie à l’université McGill, à Montréal, d’où il était diplômé depuis plus de dix ans. Il avait maintenant trente-neuf ans. Cleffe l’attendait dans le hall de l’hôpital, où une circulation active et incessante faisait ressembler davantage à une entrée de marché populaire qu’à celle de la quiétude habituelle du vaste hall d’un lieu d’hospitalisation. Il faut dire que l’hôpital de l’Immigration, n’avait d’hôpital que le nom. L’endroit servait plutôt de centre d’hébergement d’urgence adapté aux besoins du personnel médical du premier contingent canadien pour outremer. Képi sur les genoux et pipe au bec, Cleffe observait l’arrivée d’une vingtaine de nouvelles infirmières en provenance de l’Ontario, toutes anglophones, plus âgées, et d’attitude plus sévère qu’en témoignait la cinquantaine déjà installée à l’Immigration et en provenance de Montréal pour la majorité. Il fut détourné de son observation des femmes – qui frisait le sans-gêne – par le capitaine Bartlett arrivé derrière lui en murmurant entre ses dents : « Je ne sais pas si elles pourront tenir la traversée de l’Atlantique, il leur faudra desserrer un peu leur démarche ! » Cleffe pouffa de rire, il remit son képi et salua le capitaine.
— En route caporal, vous prendrez le volant. Et pensez-vous que votre sœur Sabine accepterait que nous allions dîner tous les trois au Château Frontenac ce soir ?
— Vous pourrez toujours lui proposer, capitaine ! Je n’ai pas vu Sabine depuis mon départ d’Ottawa, mais je pense que l’idée d’aller au château ne devrait pas lui déplaire, elle aime les endroits chics.
***
À Paris, le six septembre, le général Galiéni, gouverneur militaire de la Ville lumière, avait réquisitionné six cents taxis pour contribuer au transport des fantassins vers le front, le transport ferroviaire étant saturé. Chacun des taxis – pour la plupart des Renault de 9 cv – transportait cinq militaires qui allaient au combat, en renfort des troupes déjà sur la ligne de feu. Les journaux du monde entier parlaient de cette initiative, qu’on appelait « les taxis de la Marne ». La même opération eut lieu le lendemain, sept septembre. Cette intervention, bien qu’elle n’ait représenté que peu de monde par rapport aux centaines de milliers de combattants déjà sur la Marne, eut un effet moral des plus positifs sur les troupes, par la solidarité qu’elle démontrait entre le peuple français et ses braves soldats. À la mi-septembre, la première bataille de la Marne était terminée. Elle marquait un moment décisif d’une importance capitale pour la suite de la guerre contre l’Allemagne ; les tactiques de mouvement des troupes s’arrêtaient là et elles allaient faire place à la guerre de tranchées, qui serait la manière de combattre sur le front de l’Ouest pour les années à venir. Dès le mois d’août, les puissantes armées allemandes commandées par le général Helmuth Von Moltke avaient traversé la Belgique en moins de quelques semaines, franchissant le pays avec une force d’une puissance inattendue, refoulant les 340.000 hommes de l’armée belge qui continuait de lutter – particulièrement dans le secteur de l’Yser – contre le gigantisme d’une armée efficace, organisée et disciplinée. Dans le nord de la France, malgré une puissance nettement supérieure, l’armée allemande avait essuyé de lourdes pertes avant de briser la résistance des armées françaises et britanniques et d’envahir cette partie du pays jusqu’à la Marne, à moins de cinquante kilomètres de Paris, tel un rouleau compresseur de plus de deux cents kilomètres de large. La progression allemande avait été si rapide que le gouvernement français, par crainte de l’invasion de Paris, avait déménagé à Bordeaux. Mais le général Von Moltke – homme cultivé issu de la garde prussienne – sans doute excessivement respectueux du plan d’invasion initial, avait laissé un peu trop d’initiative à ses généraux d’armée, dont Rudolph Von Kluck. En effet, un changement de direction dans son avancée a permis aux armées britannique et française de profiter de cette situation inattendue pour attaquer et repousser l’armée allemande sur une grande partie du territoire français qu’elle venait de conquérir. Les milliers de prisonniers allemands n’étaient pas uniquement recrus de fatigue, mais plutôt ivres morts et incapables de fuir à la suite du pillage des caves de champagne de Reims. Cette ville avait été pilonnée et sa Cathédrale à moitié détruite par les obus de gros calibre de l’artillerie ennemie.
La retraite de l’armée allemande fut perçue comme une victoire certaine par le général Joffre de l’armée française, et par le maréchal French qui commandait la force britannique. Mais c’était un leurre. L’armée allemande avait reculé certes, mais elle s’était rapidement installée de l’Aisne jusqu’au relief des collines de l’Argonne en creusant des tranchées, des tunnels de raccordements, et d’autres ouvrages ingénieux à même le sol. Ces tranchées profondes inexpugnables et précédées de réseaux de barbelés devenaient infranchissables. Depuis les collines, des mitrailleuses bien camouflées, de même que l’artillerie lourde de l’empire germanique, vouaient à l’échec toutes les tentatives des Français et des Britanniques de déloger l’ennemi. En quelques jours seulement, les pertes de vies des alliés se chiffraient déjà par centaines de milliers. La décision fut prise de creuser des tranchées, comme l’ennemi ; la guerre de positions prenait place. Il va de soi que les postes de premiers soins aux victimes allaient s’implanter de manière plus permanente et le plus près possible du terrible front guerrier. Cela, afin de faciliter l’évacuation des blessés par les brancardiers qui devaient parcourir à pied et dans la boue, la plupart du temps durant la nuit, la distance depuis les tranchées jusqu’au poste de secours. Là, avec un peu de chance, se trouverait une piste à proximité, un chemin que pouvaient atteindre les ambulances hippomobiles. Les chevaux pouvaient plus facilement tirer leurs charges dans la boue et les ornières que les ambulances à moteur qui risquaient aussi de s’enfoncer dans les trous énormes et pratiquement invisibles la nuit, laissés par les explosions d’obus. Les informations sur le travail du corps médical au front, depuis le début de la guerre en août, étaient assez rares. Les journaux canadiens publiaient ce qu’ils apprenaient, ou ce que les autorités décidaient de pertinent pour le public. On mettait en lumière cette valeureuse victoire d’avoir fait reculer l’ennemi à la bataille de la Marne, mais on parlait peu ou pas des pertes de vies humaines qui frôlaient la démesure durant cette opération et qui allaient conduire à d’autres batailles des plus monstrueuses. Les rumeurs atteignant les volontaires du premier contingent à Valcartier étaient toujours positives, et prometteuses d’une guerre éclair qui n’allait pas durer, comme la plupart le croyaient. La réalité était tout autre. Bien abrités sur la rive nord de l’Aisne – avec l’avantage que leur offrait une crête au-dessus d’une voie bombardée qui avait pour nom le chemin des Dames – les Allemands dominaient toutes les batailles, forçant les attaques alliées à reculer dans leurs trous, dans leurs tranchées. Durant la dernière semaine de septembre, les deux camps envisagèrent de nouvelles attaques en échappant à cette embuscade, en la contournant par le nord en direction de la Manche et de la mer du Nord ; ce qui allait conduire à un effroyable combat dans le secteur de la ville d’Arras, en Artois.
***
L’embarquement du contingent canadien cantonné à Valcartier débuta le 22 septembre au port de Québec ; il dura onze jours. Le convoi était constitué de trente-deux navires qui allaient transporter les 30 621 hommes en Angleterre avec des milliers de chevaux, des centaines de véhicules à moteur, des armes légères, de grosses pièces d’artillerie et une panoplie de matériel. Si au front, depuis le début de la guerre, de nombreux officiers d’expérience se plaignaient d’un désordre regrettable dans les décisions en provenance des hauts dirigeants – et cela autant dans l’armée française que dans le corps expéditionnaire britannique – il en allait de même pour l’embarquement des unités militaires canadiennes. Le chaos dominait. La congestion était permanente sur les quais, l’une des causes venait du fait que deux brigades d’artillerie n’avaient pas tenu compte du règlement qui les obligeait à attendre au camp de rendez-vous et qui arrivèrent, sous les ordres de leurs officiers, directement sur les quais. Un autre incident fut que l’on fit monter sur un navire plus de 1 100 hommes d’un bataillon, avec wagons et bagages, pour réaliser rapidement, une fois embarqués, qu’il n’y avait pas assez de place. On fit descendre les militaires pour les faire remonter à bord d’un plus gros navire. Le précédent partit sur le Saint-Laurent avec seulement 560 hommes à son bord ! L’embarquement des véhicules à moteur révélait une autre incohérence : on se rendit compte que sur le navire qui devait les transporter, les écoutilles étaient trop petites pour les faire passer. Il fallut affréter un navire qui vint de New York pour remédier à cette situation inopinée. D’autres navires durent se munir d’un ballast d’eau pour compenser les espaces perdus par l’embarquement de canons sans en enlever les roues. Avec ces complications parmi bien d’autres, l’embarquement se poursuivait bon gré mal gré. Les unités de cavalerie de Valcartier arrivaient par la route et se rendaient au camp de rendez-vous, situé sur le terrain de l’Exposition, à Québec, pour attendre l’ordre d’embarquer. Toutes les autres unités arrivaient par train directement aux quais d’embarquement. Ce défilé sur rails se déroulait sans interruption ; à mesure qu’un navire était complet, un autre train arrivait sur les quais. C’est sous un ciel gris qu’enfin, le premier octobre au crépuscule, par une température de quatre degrés Celsius, la trentaine de navires descendit le fleuve Saint-Laurent pour rejoindre la baie de Gaspé, où toute la flotte du contingent jeta l’ancre, attendant les bâtiments d’escorte de la Royal Navy qui venaient d’Angleterre. Durant la période d’attente, un ministre est venu rencontrer les braves soldats pour leur livrer un discours des plus politiques sur l’importance de leur courage à aller défendre les droits et les libertés de l’humanité, et contribuer à la sauvegarde l’Empire britannique !
Cleffe était à bord du Mégantic avec son unité du corps médical, quand le 3 octobre, l’ordre fut donné de prendre la mer. En ces trois dernières journées d’attente, les militaires avaient déjà établi leur routine à bord des navires. En dehors des repas, des exercices physiques obligatoires et des services religieux à heures fixes, chacun s’adonnait le mieux possible à ses propres occupations durant la longue traversée. Pour certains c’était jouer d’un instrument de musique, d’autres avaient déjà formé une chorale de plus d’une centaine de voix ; on pouvait aussi assister ou participer à des combats de boxe, des acteurs en herbes préparaient une pièce de théâtre ; et bien entendu, un très grand nombre de soldats s’appliquaient à rédiger d’heure en heure leur propre journal de bord, dans l’espoir d’en faire un best-seller . Enfin. Pour Cleffe, c’était infailliblement les cartes à jouer qui occupaient ses loisirs. Il avait aussi souvent l’occasion de rejoindre le capitaine Bartlett pour une promenade sur le pont où il fumait la pipe et remettait inévitablement en question la soirée passée avec Sabine au château Frontenac.
Cleffe s’était d’abord rendu à la résidence des Gagnon à Sillery où il avait présenté le capitaine Bartlett à Sabine, à Corinne et sa future belle-famille, ainsi qu’à Élise et Aristide Roy, les parents, qui avaient profité du voyage d’Ottawa à Québec offert par leur fille Corinne. Les Gagnon avaient accueilli le capitaine et le caporal avec la convivialité de la circonstance. Ils s’attendaient à voir Cleffe, mais non accompagné d’un officier, ce qui bouleversa les plans de Corinne qui avait planifié un repas d’adieu, dans l’intimité de la famille. Adrien Gagnon, le fiancé de Corinne, ne laissa planer aucun doute qui mettrait le capitaine dans une situation d’impromptu. Il l’invita donc à se joindre à la famille pour le repas. Mais Ralph Bartlett avait, comme le savait Cleffe, un tout autre objectif. Il déclina l’invitation. Il accepta cependant de boire un verre au grand salon où il débita, de sa belle voix de stentor, les raisons et la façon dont il était devenu chirurgien avec le grade de capitaine au corps médical de l’armée ; Sabine, comme l’avait imaginé Cleffe, lui avait effectivement posé la question. Pendant son récit, il ne cessait de regarder la belle Sabine. Elle portait une jolie robe d’un rose fuchsia au décolleté sobre, mais qui laissait deviner une poitrine généreuse à la peau opaline. De son côté, elle démontrait, par ses insistances, un véritable intérêt envers Ralph Bartlett. Ce qui encourageait de plus belle l’officier dans son dessein : il souhaitait même que Cleffe trouve une façon polie de mettre en route le plan de la soirée qu’ils avaient, de connivence, organisée en se rendant à Sillery. Cleffe fit preuve d’une inventivité sagace.
— Le capitaine a eu la gentillesse de me faire profiter de sa Ford pour que je me joigne à vous. Je vous en suis très reconnaissant capitaine, annonça Cleffe dès qu’il y eut un bref temps mort dans la conversation et surtout, avant que Sabine ne relance Ralph par une autre question…
— Je comprends ma chère Corinne, poursuivit-il, que cette belle réunion avant mon départ te tienne à cœur, mais avant de recevoir ton invitation, le capitaine m’avait convié à un repas au château Frontenac pour me remercier de mes bons services en regard avec mes compétences de mécanicien. J’avais accepté, et je m’en veux un peu d’abandonner mon officier supérieur pour cette soirée qui sera sans pareille ; on en parle déjà, puisque durant le dîner, il y aura un concert, donné par l’orchestre philharmonique de Québec.
Corinne, Adrien et ses parents, Élise et Aristide restèrent cois pour un instant.
— Nous n’aurons pas de concert ici ce soir, mais notre gramophone tâchera de suppléer à l’orchestre, dit Corinne sur un ton jovial pour effacer au plus vite le petit malaise qui planait. Je réitère notre invitation capitaine, si bien entendu, vous pouvez vous abstenir de cette soirée au château.
— Je vous remercie, dit Ralph en se levant pour partir, mais les réservations sont faites, et je…
Il n’eut pas le temps de compléter ce qu’il allait ajouter que Sabine sauta sur l’occasion. Elle sentait son cœur battre à l’idée de son audace, mais elle avait le goût de connaître davantage ce fascinant officier médical.
— Je n’ai aucun mérite en mécanique d’automobile, mais si vous acceptiez de me ramener ici après ce souper concert, je me ferais un plaisir de remplacer Cleffe à votre table, puis nous pourrions nous revoir tous ensemble au retour et prendre le café au salon ! Qu’en dîtes-vous ? dit-elle en regardant tout le monde.
Un deuxième silence figea l’atmosphère. Cleffe souriait, il retrouvait le sans-gêne, l’insolence de sa sœur adorée. Avant même que le capitaine accepte, ce qui était prévu dans le stratège, il abonda dans le même sens, désamorçant le sentiment de perplexité qui planait.
— Quelle bonne idée Sabine, et comme ça, j’aurai le temps de discuter avec la famille sans que tu me voles la vedette ; après tout c’est moi qui pars pour l’Europe ! J’espère capitaine que vous en sortirez sain et sauf, je vous le souhaite. Sabine est inépuisable, vous verrez ! Nos vœux vous accompagnent pour une formidable soirée au château.
Cleffe venait de tout régler, personne ne pouvait faire marche arrière, c’était bâclé soit, mais efficace, à la manière du père Aristide, qui voyait d’un très bon œil que Sabine s’entiche d’un officier. Certes, les Gagnon étaient un peu plus pincés, mais la réunion était pour Cleffe ; ils sourirent et souhaitèrent une agréable soirée au capitaine et à Sabine.
Le dîner concert s’était très bien déroulé. Vers la fin, l’orchestre avait joué une valse de Strauss et invité les couples à danser. C’est à ce moment que le capitaine, avec une dignité de gentilhomme – contrairement à ses habitudes grivoises et impudiques de maisons closes – demanda à Sabine si elle était disposée à le retrouver à son retour d’Europe. Sabine qui depuis son arrivée chez les Gagnon avait senti une attirance particulière envers ce galant personnage – peut-être même un désir jamais encore éprouvé envers un homme –, fut momentanément confuse ; elle balbutia timidement quelques mots, très bas, alors qu’une chaleur toute particulière envahissait tout son corps. Elle se serra doucement contre lui.
— Je n’ai pas bien compris ce que vous avez dit.
— Je disais, oui, je vous attendrai capitaine Ralph Bartlett, mais c’est la première fois que je dis cela, vous comprenez ! En réalité, c’est la première fois qu’on me le demande.
— J’ai de la chance et croyez-moi Sabine, c’est aussi la première fois que je demande à une femme de m’attendre. Je suis amoureux de vous. Je le dois à Cleffe. Il m’a tellement parlé de toutes vos qualités, mais je crois qu’il a été très réservé, vous êtes beaucoup plus que tout ce qu’il m’a dit à votre sujet.
Sabine se sentit encore une fois troublée par les paroles de Ralph, c’était à la fois physique et psychique. Son esprit et son corps se trouvaient dans un état des plus enivrants. Elle était amoureuse de cet homme qu’elle ne connaissait pas à peine cinq heures avant. Ils s’arrêtèrent plusieurs fois après être sortis du château pour parler d’avenir sans ambages, s’embrasser, s’enlacer dans la soirée fraîche et le brouillard qui planait dans les rues étroites de la ville. Après plus d’une demi-heure de cette promenade romantique, ils prirent la Grande Allée avec la Ford-T, direction Sillery, pour retrouver la famille avant onze heures, heure que croyait raisonnable Sabine pour se joindre à la famille. À une centaine de mètres de la résidence, près d’un boisé, Ralph arrêta la voiture, ils se regardèrent et s’enlacèrent de nouveau et pour une dernière fois. Une fine pluie se mit à tomber en rafales sur le pare-brise de la Ford T. Ils étaient brûlants de passion, avides de désirs, sachant bien que de nombreuses semaines allaient les séparer. Ils ne prirent pas le temps de se dévêtir, ils firent l’amour là, sur la banquette de la voiture secouée dans tous les sens comme un petit navire par gros temps.
La mer était calme dans le golfe du Saint-Laurent et le convoi se déplaçait sans contretemps vers le lieu de rendez-vous. Ralph et Cleffe marchaient sur le pont du Mégantic en silence, chacun savourant l’excellent tabac qu’ils fumaient. Le temps était clair, le vent d’Est très faible offrant la condition la plus favorable pour cette activité simple. La cadence de la promenade était lente, car le pont était encombré de militaires qui se suivaient à la manière de moines parcourant leur cloître inlassablement. Il y avait à bord plusieurs infirmières du corps médical. Elles avaient leur quartier, mais le pont, par beau temps, était l’endroit prisé par tous les militaires de l’unité, ce qui comprenait les infirmières. Elles étaient considérées et respectées par tous. Et, si le capitaine Ralph avait laissé croire à Cleffe, par son comportement à l’Immigration de Québec, qu’il allait se vautrer au milieu d’un nid facilement accessible, il en était tout autrement maintenant. Cette déférence, Cleffe l’avait attribuée à deux choses, l’une c’est que les infirmières affichaient une classe respectueuse et l’autre, c’est que Ralph était amoureux de Sabine. C’était plutôt la deuxième qui était la source même du changement radical de comportement de Ralph Bartlett, comme Cleffe l’apprit à la première rupture du silence de la promenade.
— Je vais certainement vous surprendre caporal, mais il vaut mieux que vous le sachiez dès maintenant, au cas où il m’arriverait quelque chose quant nous serons au front, que je sois blessé et rapatrié je ne sais où en Angleterre, que nous perdions le contact. Je veux épouser votre sœur Sabine dès mon retour d’Europe. Nous en avons parlé. Nous avons même décidé de construire ou acheter une maison dans le quartier Outremont, j’adore Montréal et votre sœur aimerait y vivre…
La confidence du capitaine fut interrompue par un long coup de corne de brume lancé par le Mégantic, et suivi à répétition par tous les autres navires du convoi. Plusieurs officiers braquaient déjà leurs puissantes jumelles sur la vaste étendue du golfe, vers l’Est. On a vite compris la raison de ce tintamarre ; dans le lointain sur la ligne d’horizon, on apercevait un, puis deux, et trois navires de guerre de la Royal Navy qui venaient rejoindre le convoi du premier contingent canadien. Le rendez-vous était réussi. Aussitôt rejoint par les navires d’escorte, le convoi se disposa dans la formation prévue pour la longue traversée de l’Atlantique ; soit sur trois lignes de front, séparées de quinze encablures, chacune précédée d’un croiseur et un quatrième navire de guerre fermait la marche. L’armada était lancée. Après ce joyeux événement qui dura plus d’une heure, Cleffe aurait voulu poursuivre la conversation avec Ralph au sujet de Sabine et du mariage projeté au retour d’Europe, mais Ralph s’excusa, il devait se rendre à une rencontre d’officiers du corps médical concernant les possibilités d’instruction militaire pour la durée de la traversée. Cleffe resta songeur en allumant à nouveau sa pipe, il était heureux pour Sabine, mais en même temps une inquiétude accompagnait sa pensée. Il se demandait comment un homme pouvait changer si prestement ses habitudes. Ralph était un coutumier des bordels ; comment pouvait-il être amoureux de Sabine et vouloir l’épouser après une rencontre d’un soir ! Et il trouva la réponse en pensant à Rosa qui lui avait déclaré son amour subitement et qui voulait l’épouser le même soir. Il se rappela aussi l’air de Carmen que fredonnait si souvent son père Aristide. L’amour, si ce n’est pas un mystère, c’est certainement difficile à expliquer conclut-il. Ses pensées, comme chaque jour, se tournaient encore une fois vers l’amour vaporeux, sublime, qu’il ressentait surtout dans ses rêves, envers sa bien-aimée Rosa. Tout s’était passé si rapidement : cette folle sensation de désirs intenses, l’idée d’épouser la plus jolie et la plus audacieuse allumettière de Hull, puis cette sinistre explosion venue mettre une fin abrupte à tout ce qui aurait changé sa vie et celle de Rosa... Quelle déception, quel gâchis ! Son engagement volontaire dans l’armée était un cataplasme sur un membre en bois ; ça ne guérirait rien, il le savait, mais c’était à tout le moins un subterfuge pour tâcher d’oublier. Cleffe alla rejoindre quelques brancardiers qui étaient engagés dans une sérieuse partie de cartes, où tabacs et cigarettes servaient de mises, car les paris en argent étaient interdits. Il proposa de leur apprendre le blackjack. À partir de ce moment, sa maîtrise du jeu s’ébruita si rapidement qu’il devint le souverain des cartes de jeux à bord du Mégantic. Les jours passaient, la mer était calme, le temps restait frais, mais de plus en plus froid vers les fins d’après-midi au milieu de l’Atlantique. Les parties de blackjack étaient devenues des rendez-vous incontournables pour plus d’une centaine d’amateurs qui se trouvaient des coins tranquilles en petits groupes, bien au chaud, pour leur passion. Cleffe affrontait les meilleurs joueurs et à maintes occasions il faisait exprès de perdre pour encourager ses partenaires. Toutefois, si les paris en argent étaient prohibés, Cleffe avait gagné tellement de tabac qu’il en vendait à prix réduit et s’amassait un petit magot pour ses dépenses en Europe. Car même si l’ambiance de cette flotte sur l’Atlantique donnait une allure de guerre, la majorité des militaires « allaient en Europe », convaincus de revenir rapidement sans avoir combattu, et avec de magnifiques souvenirs des « vieux pays ».
Les quelques gros icebergs aperçus ici et là au large de Terre-Neuve, avaient inspiré les comédiens amateurs qui jouèrent une pièce comique inspirée d’une œuvre qui avait été créée et jouée vers 1850, sur un navire de la Royal Navy , parti à la recherche de l’expédition Franklin disparue dans les glaces du passage du Nord-Ouest. La pièce s’intitulait General Frost met Sir Partial Thaw .

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