Gusse
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Description

Ce troisième roman de François Barberousse aurait dû être publié en 1938-39 chez Gallimard. Il ne paraîtra pas. Gusse, le héros du roman, est soldat pendant la Grande Guerre. Pour autant, le roman ne peint en rien la guerre elle-même. Il décrit le désespoir d'un jeune homme qui constate que la communauté paysanne qu'il aimait se délite au fil des années de conflit. Chaque permission est pour lui l'occasion de constater que le monde paysan est profondément blessé dans ses usages, dans ses valeurs. « L'âge d'or » des campagnes françaises (ainsi a-t-on pu nommer la période des années 1880- 1900) a bien disparu. Bien qu'éloignée du front, la Sologne et sa ruralité profonde ne sont donc pas à l'abri des changements. Et tout l'art de ce roman est de savoir les peindre avec force et avec tact.


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Informations

Publié par
Date de parution 13 décembre 2013
Nombre de lectures 27
EAN13 9782365752350
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0056€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

François Barberousse
 
 
Gusse
 
 
Avant-propos
de Pierre Paliard
(Petit-fils de François Barberousse)
 
© Marivole pour la présente édition, 2012.
© Pierre Paliard 2012 pour l’avant-propos de la présente édition.
 

 
 
 
Avant-propos
 
François BARBEROUSSE
 
François Barberousse est né en Sologne à Brinon-sur-Sauldre le 31 mars 1900. Son père était un paysan aisé qui devint meunier. François était le dernier fils d’une fratrie de 12 enfants. Il fréquente l’école communale de La Chapelle-d’Angillon où ses camarades lui donnent le surnom de Bayard pour son tempérament combatif et généreux. Madame Fournier, mère d’Alain-Fournier, l’auteur du Grand Meaulnes, est alors son institutrice. Il obtient son Certificat d’Études, et malgré ses talents remarqués et le soutien de son dernier instituteur, il ne pourra intégrer le collège de Bourges auquel on le promettait. Ses frères partis à la guerre, il se trouve obligé dès l’âge de quatorze ans de travailler comme un adulte sur le domaine. Ce qui ne l’empêche pas de désirer ardemment rejoindre le front pour y prendre sa part de gloire. Il sera incorporé, dès ses 18 ans, en 1918, quelques mois avant qu’on ne signe la paix, sans avoir pu prendre part aux combats. C’est finalement le début d’une carrière militaire qui le conduira, tout jeune, une première fois au Maroc, puis en Allemagne (occupation de la Ruhr), et à nouveau au Maroc où il participe à la guerre du Rif. Il revient en France au début des années trente à Tours, et y rejoint le 501 e  régiment de chars. Ayant commencé à écrire, et désireux de se rapprocher de la vie littéraire parisienne, il demande une mutation qui le conduit à l’École des Chars de Versailles en 1936.
Il fréquente en particulier Louis Guilloux, Louis Martin-Chauffier, Jean Paulhan et Isabelle Rivière, se souvient Micheline Paliard, sa fille. Tandis que sa jeune carrière littéraire connaît un succès manifeste après la publication de ses deux premiers livres chez Gallimard, il décide en 1939 de partir pour le front alors qu’il n’était pas contraint de le faire en tant que cadre administratif. Après la brève campagne de 1940, il prend contact avec le général Delestraint et entre aussitôt dans la résistance active. Instructeur militaire de l’armée secrète pour les Bouches-du-Rhône, il dispose le 2 novembre 1942, quand les Allemands pénètrent en zone sud, d’une troupe de 250 hommes, bien encadrés, qui assurera la protection de la famille du général Giraud lorsque celui-ci rejoindra l’Algérie. Recherché par la Gestapo, il doit emprunter plusieurs identités lors de ses nombreux déplacements en France. Il est commandant des FFI du 10 e  arrondissement à Paris lors de la libération de la capitale et participe par la suite au nettoyage de la pointe d’Arvert et à la libération de l’île d’Oléron.
 
Affecté à Alger au lendemain de la guerre comme chef d’escadrons dans un régiment de cavalerie, il est reçu par le général commandant la région militaire qui lui déclare : « Barberousse, j’ai pris connaissance de vos états de service, je suis heureux de vous accueillir… En ce qui concerne la Résistance, rassurez-vous, nous ne vous en tiendrons pas rigueur ! »
Outre cet accueil pour le moins déconcertant, il découvre en Algérie une réalité sociale qu’il n’avait pas connue vingt ans auparavant au Maroc. Bouleversé par la misère des populations indigènes et l’indifférence de la plupart des coloniaux à leur égard, il dénonce aussi leur exploitation par les puissants. « Il faut vraiment être allé en Afrique du Nord pour comprendre la signification de ces deux mots : haillons et misère. Dans Alger même, il n’est pas rare de rencontrer des hommes, des femmes, des enfants, vêtus, si l’on peut dire, de loques sans nom et dans un tel état de misère physiologique qu’ils font invinciblement penser aux déportés des camps nazis. Dans les vieilles rues, derrière la cathédrale on les peut compter par centaines… » écrit-il dans un texte de 1946 non publié. Il note aussi l’expression hostile des regards jetés sur les promeneurs qui s’aventurent dans les quartiers indigènes et écrit, faisant la comparaison avec le Maroc qu’il a connu : « Même dans les souks de Fez, en 1925, au plus fort de la période critique, on ne regardait pas ainsi le Français isolé. » Il concluait enfin par ces mots : « Il me semble évident que les choses ne pourront pas très longtemps continuer ainsi.» Conséquent avec lui-même, il demandera à être dégagé des cadres de l’armée. Il ne souhaitait pas être engagé dans un conflit prévisible et qu’il condamnait par avance. À l’âge de 46 ans, il lui faut retrouver un métier. Il trouvera à s’employer dans une société industrielle et y gravira rapidement les plus hauts échelons.
Dès lors, et sans que nous en connaissions les raisons,
François Barberousse renonce à écrire. Il prendra sa retraite à Cahuzac, dans le Lot-et-Garonne, où il résidera jusqu’à son décès en 1979. Il y est enterré avec son épouse.
 
L’œuvre littéraire
 
Mais c’est la littérature qui l’intéresse depuis son plus jeune âge. Ses études, arrêtées au niveau du Certificat d’Études primaires, ne l’empêchent pas d’avoir dévoré tout ce qui lui tombe sous la main dans le cadre inattendu de la ferme familiale. Maître Justin Barberousse, son père, avait acheté plusieurs « bibliothèques bourgeoises» mises en vente à la mort de leurs propriétaires. À la veillée, la famille rassemblée écoutait la lecture que celui-ci imposait à tous. Et François en tire un immense profit. Cette boulimie s’accompagne d’une mémoire peu commune. Il construit là une culture buissonnière faite de passion et de curiosité. Il écrira donc très vite de petits textes et des poèmes. Notons au passage que deux de ses sœurs ont elles-mêmes grand appétit de lecture. Une lettre d’Alain-Fournier du 19 février 1914 en témoigne. Il n’a pu envoyer un exemplaire du Grand Meaulnes à mesdemoiselles Barberousse et le regrette, car, dit-il, « j’avais cru voir chez elles une avidité à s’instruire qui m’avait ému ». Ceci confirme bien l’originalité de ce milieu campagnard ouvert à l’aventure des lettres. Ayant obtenu un exemplaire de Marie-Claire, le roman autobiographique de Marguerite Audoux paru en 1910 avec une dédicace de l’auteur (« À mesdemoiselles Barberousse qui gardent les moutons dans la Sologne tout comme Marie-Claire »), l’une d’entre elles répond avec beaucoup d’application dans un français châtié en signant « Rose Barberousse, bergère solognote». Peut-être y avait-il là une certaine coquetterie, mais ces échanges littéraires entre bergères disent étonnamment bien la vitalité de cette culture rurale travaillée par l’amour du savoir et le goût des lettres.
Dès 1935, c’est L’Homme sec que publie la NRF, suivi en 1936 par Les Jours aux volets clos, également à la NRF. Précédant la page de titre du deuxième roman une note annonce au lecteur la parution prochaine d’Épis de glane, un recueil de contes et nouvelles, et signale deux romans « en préparation ». Le premier a pour titre Gusse et le deuxième Gilbert Preslier. Pourtant, aucun de ces trois ouvrages ne sera publié. Nous avons pu retrouver en 2010 les manuscrits d’Épis de glane et de Gusse qui vont ainsi sortir de l’oubli. Gilbert Preslier, quant à lui, reste introuvable, y compris dans les archives de Gallimard. Ces romans et nouvelles trouvaient leur place dans le projet éditorial de Gallimard, tel qu’il apparaît en quatrième de couverture de l’édition de L’Homme Sec de 1935 sous le nom de «Tableaux de la paysannerie française» à côté d’autres romans d’inspiration paysanne signés par Marcel Arland, Marcel Aymé, Henri Bosco, Jean Giono, Roger Martin du Gard, Henri Pourrat, Jules Renard et autres.
En composant ses livres, François Barberousse a manifesté très clairement son intention de rendre fidèlement la vérité de la vie paysanne. Il exige d’un écrivain de la terre d’être un paysan comme il le fut lui-même, et il ajoute dans la préface de L’Homme Sec : « Qu’on ne s’y trompe pas, la chose est beaucoup plus rare qu’on ne le croit. Pour être un vrai paysan, il ne suffit pas d’être fils ou petit-fils de paysan et de vivre à la campagne. Il faut avoir peiné sur la glèbe, il faut avoir courbé son dos sur la charrue, et tiré la faux dans les prés. » Le fond de son œuvre est nourri par une indignation face à la misère des simples dans ces campagnes trop souvent décrites comme un décor pastoral oublieux des luttes sociales. Certains de ses propos, fort appuyés, conduiront à limiter la diffusion de ses livres porteurs de révolte par une sorte de censure sournoise les retirant des lieux de grande diffusion comme les gares parisiennes, au témoignage de sa fille. On peut connaître ses idées en lisant un texte, semble-t-il non publié, par lequel il répond à un article d’Henri Béraud paru dans Gringoire (ainsi que le précise le texte sans cependant donner la date de cette livraison).On y trouvera d’abord le rejet du fascisme par les masses populaires au nom desquelles François Barberousse prétend parler : « Si bêtes que tu nous supposes, nous ne sommes pas mûrs encore pour défiler la parade au pas de l’oie… Dans le régime que vous nous souhaitez − toi honteusement en prenant l’air de celui qui ne sait rien et tes patrons, tes copains, ouvertement −, il faudrait la moitié de la population sous les armes pour garder l’autre moitié. » Une telle perspective conduirait à nouveau à la guerre, affirme-t-il, et ceci pour le plus grand malheur des classes populaires : « Et qui serait le dindon de cette aimable farce, comme il l’a déjà été de la fine plaisanterie que fut la guerre de 14-18 ? Ton bon cousin Jean Laboureur (ainsi que l’avait nommé Béraud dans son pamphlet)… Merci bien. À la bonne vôtre ! » En dehors de l’intérêt de l’échange avec l’éditorialiste de Gringoire, ces mots nous disent le sentiment de François Barberousse face aux grands conflits de son temps. Homme de courage, il est aussi homme épris de justice, profondément indigné par le jeu d’une « coterie » prête, selon lui, à sacrifier pour ses intérêts un peuple dont elle ignore tout. « Où, quand, comment ces gens-là auraient-ils connu le peuple ? Ils l’ignorent, ils s’en font une image fausse, ils ne connaissent pas ses besoins, sa soif de justice sociale − et non de charité, ce paternalisme odieux − son droit bon sens et sa claire logique. Ses réactions spontanées vous déroutent, vous déçoivent, car vous ne sentez pas “ peuple ” ». Ce sont précisément ces sentiments qui animent les romans de François Barberousse. Mais les personnages ne sont pas pour autant des types idéalisés. Ils sont bien au contraire traversés par des contradictions et des doutes qui leur donnent une consistance humaine généreuse, un poids de vérité qui touche le lecteur.
Le poète Joe Bousquet donne dans l’exemplaire des Cahiers du Sud de juillet 1935 une critique attentive et subtile de L’Homme sec. « L’Homme sec est un livre écrit avec beaucoup de naturel, sans arrière-pensée littéraire. Il est pourtant mis adroitement au service d’une vision qui sait retenir l’attention du lecteur sur tel ou tel personnage, y revenir encore, concentrer sur l’un d’eux toute son attention sans porter préjudice appréciable aux autres qui lui font cortège, même quand il les oublie…» C’est moins le réalisme social qui retient le critique qu’un travail « attaché à des buts poétiques » et il sait encore remarquer que ; « n’en déplaise à monsieur Barberousse qui affirme le contraire dans sa préface, il a créé un personnage d’importance (L’Homme sec), une façon de christ boueux et dévoré qui prend sur lui tous les péchés et toutes les misères du monde… J’aime assez ces surprises où l’on voit un personnage s’ouvrir dans l’imagination des hommes un chemin que l’auteur n’avait pas prévu ; et ne faire ainsi qu’une bouchée de la conception initiale dont il était sorti. » Cet éloge, disant un véritable élan créateur au-delà du récit militant, explique sans doute à sa manière l’écho favorable rencontré par ce premier roman auprès de la critique. Le périodique Lu du 29 novembre 1935 met le nom de Barberousse parmi ceux « qui sont évoqués à l’occasion de la prochaine distribution des prix ». Le correspondant à Paris du périodique argentin Prensa de Buenos Aires (8 novembre 1936) remarquera un an plus tard que ce livre est « un des plus nets succès de la saison ». Dans la Nouvelle Revue Française du 1 er septembre 1936, Marcel Arland donne aussi des appréciations favorables à l’occasion de la publication du deuxième roman de François Barberousse, Les jours aux volets clos : « Voici le second roman de M. François Barberousse ; il n’est pas moins remarquable que L’Homme sec . C’est, dans les deux livres, la même société paysanne, avec sa rudesse et son entêtement, la même intensité dramatique, les mêmes passions farouches, brutales, qui savent mal se traduire, s’apaiser en paroles et qui éclatent dans un crime, un suicide, une vilénie. Le peuple que met en scène M. Barberousse n’est certes pas idyllique ; ce n’est pas pourtant la paysannerie à la Zola, emportée par un sombre courant romantique. À tout instant, je ne sais quelle secrète fantaisie, dramatique elle-même, se mêle au drame et lui donne un curieux accent. » Le troisième roman, Gusse, qui devait être publié en 1939 chez Gallimard, ne paraîtra pas. Gusse, le héros du roman, est soldat pendant la Grande Guerre. Pour autant, le roman ne peint en rien la guerre elle-même. Il décrit le désespoir d’un jeune homme qui constate que la communauté paysanne qu’il aimait se délite au fil des années de conflit. Chaque permission est pour lui l’occasion de constater que le monde paysan est profondément blessé dans ses usages, dans ses valeurs. « L’âge d’or » des campagnes françaises (ainsi a-t-on pu nommer la période des années 1880-1900) a bien disparu. Bien qu’éloignées du front, la Sologne et sa ruralité profonde ne sont donc pas à l’abri des changements. Et tout l’art de ce roman est de savoir les peindre avec force et avec tact. Les villes vivent aussi cela. Mais elles bénéficient d’un dynamisme qui masque les mutations sociales et l’émergence de nouvelles mentalités sous les traits d’une modernité qui peut paraître attrayante. Il n’en va pas de même pour les campagnes qui, dès lors, peuvent apparaître comme les grandes perdantes de la guerre. Ce triste constat porte un désespoir irrecevable à la fin des années trente : Gallimard y voit un ton pacifiste peu en phase avec les évènements qui vont précipiter la France dans la Seconde Guerre mondiale. Le livre n’est donc pas publié. On retrouve dans ce livre les qualités remarquées chez les précédents, lorsque la critique fait le constat d’une écriture simple et précise, qui dit les choses crument quand il le faut mais qui sait tout autant décrire avec justesse le parfum d’une terre ou la drôlerie d’une situation. Dans le Bulletin des Lettres du 25 novembre 1935 (Lyon), l’auteur du compte rendu en vient même à comparer l’auteur à Céline : « Ce roman paysan ( L’Homme sec ) rappelle par sa crudité le Voyage au bout de la nuit, mais il lui est, à notre avis, supérieur par le naturel, la sincérité et les réflexions qu’il suggère. » Et bien différent, sommes-nous tentés d’ajouter par l’admiration que l’on ressent pour ces vies dignes et rudes de paysans (il en existe dans ces pages) qui savent garder courage et bonté dans un milieu difficile. Le retour à la lumière des ouvrages de François Barberousse amènera sans doute de jeunes esprits à le découvrir et à l’aimer, et enrichir ainsi la fortune critique d’un auteur dont le cercle des lecteurs devrait légitimement dépasser celui des amateurs de littérature régionale.
 
Pierre Paliard
 
 
1 ère partie
 
 
“Ô peuples, l’avenir est déjà parmi nous.”
Victor Hugo - Les quatre vents de l’Esprit.
 
 
I
 
Lundi 31 juillet 1922
 
C’était hier. Il pleuvait. Une pluie d’été sans hâte et presque chaude. Les gens étaient navrés et surtout monsieur Thureau-Deschamps qui s’était tant et tant démené pour montrer à ses électeurs une excellence dans l’exercice de ses fonctions. Ses électeurs ? enfin si l’on veut... Il n’a pas eu la majorité des voix du pays, m’a-t-on dit. Il s’en est même fallu de beaucoup. Pourtant il en est maire. Parbleu ! il sait ce que cela lui coûte. Seulement, si ses concitoyens lui laissent acheter la mairie, ils n’en veulent point comme député. Je reconnais bien là les Sommerériens. Après tout ils n’ont pas tout à fait tort et si Paris vaut bien une messe, un beau lavoir tout neuf vaut bien une écharpe. Bref, sans les cantons voisins, effrayés par le trop rouge programme de son concurrent, M. Thureau-Deschamps n’eût pas été élu au deuxième tour.
Je suis allé sur la place, comme tout le monde. Tout le pays était là, sauf, évidemment, le seul homme que je souhaitais rencontrer. J’ai vu des femmes pleurer sous des parapluies et des hommes qui recevaient bravement l’eau du ciel qui tombaient sur leur tête nue avec les redondances creuses du ministre. Car il parlait, cet homme, puisqu’il était venu pour cela. Il lâchait, avec une émotion mal simulée, des phrases emphatiques qui avaient dû servir ailleurs. Sous la toile posée à la hâte sur quatre piquets pour l’abriter, lui et les précieux feuillets de son discours, il avait l’air d’un camelot récitant par cœur un boniment usé. « ...vos chers disparus... sont tombés... GLORIEUSEMENT... » Et cela coulait... tiède, mou, écœurant. Je suis parti : je n’en pouvais plus.
J’ai pris la route de Salbris sans réfléchir que c’était celle du cimetière. Pour moi, c’était seulement sa route, jusqu’au carrefour. Celle par laquelle il arrivait en permission, celle par laquelle il est parti un soir tard... Rien ne l’a détourné de son chemin et moi je n’ai pas su l’arrêter, le ramener, le grand gars têtu qui me disait dans l’arrière-salle du bistrot, les deux coudes sur la table : « Glaude, tout est foutu ! »
Au Rond-point, les petits sapins – je suis sûr qu’on les appelle toujours ainsi par habitude – embaumaient. Ça sent la résine fraîche et la mousse humide. Tout est toujours pareil sauf les sapins. Bon Dieu, ont-ils pu grandir ! La route de Salbris creuse sa tranchée blanche dans leur masse verte et file tout droit à perte de vue. L’autre – la sienne – n’ose pas rentrer dans la sapinière : elle en longe la lisière du côté du Haut-des-Prés.
Dans le coin, le poteau indicateur auquel Chatouille grimpait pour en redescendre la tête en bas ; la peinture des lettres est un peu délavée, mais à droite on peut lire encore :
« SA BR S 14 KM 300 ». À gauche, on n’a pas remis l’aile manquante. Ou bien les gamins, en revenant de l’école, ont abattu la planche neuve à coups de pierres comme ils avaient fait de l’ancienne. Autrefois, cette absence d’indication me faisait aimer ce modeste chemin vicinal. Je l’appelais « la Route-Sans-Nom », ce qui faisait hausser les épaules de monsieur Robelin quand il m’entendait parler ainsi.
Tous les isolateurs des poteaux de télégraphe, autour du Rond-Point, sont mutilés. Sur les six poteaux doubles placés à l’angle des deux routes, pas un n’est intact. C’est bête, mais j’ai éprouvé une sorte de joie en faisant cette constatation.
Gusse... Chatouille... c’est la trace de votre passage que j’ai retrouvée ici. Se peut-il qu’onze ans aient passé, déjà, depuis ce soir d’avril où vous vous amusiez à « casser les godets » !
J’avais essayé aussi, comme les autres, mais sans plus de succès. Seul Poupouce avait frôlé le but. Il n’était pas maladroit Poupouce, mais il était loin de posséder votre virtuosité de lanceur. Lorsque vous vous y êtes mis tous les deux, c’était autre chose. Trois cailloux chacun : les six godets étaient en miettes.
Nous avions beaucoup bu et sauté et crié toutes les bêtises qui nous passaient par la tête. Sang-Bouillant, le clairon, s’était écarté dans les bois pour satisfaire un besoin. Il l’avait dit, du moins, mais Julot Godard affirmait que ce n’était qu’un prétexte. Il me disait en me poussant son coude dans les côtes : « Ça prend pas : on arrive, il est allé vomir... Deux doigts dans la gorge, ça fait de la place. »
En l’attendant, on s’occupait comme on pouvait. Le drapeau était posé là, sur le revers du fossé. Lorsque Sang-Bouillant est revenu, il a voulu nous rassembler par rang de taille et faire l’appel. « Pas une demi-portion, pas une fausse-couche, disait-il, c’est pas tous les ans que je conduis une classe comme ça ! Faut faire une entrée propre dans le pays, les gars ! » C’est à peine si nous l’entendions hurler les noms, car Totor-Beaubigeat, le tambour, saoul comme homme, n’arrêtait pas de taper sur sa caisse et de beugler : « C’est-y un roulement, ça, bon Dieu d’comédien ! »
On finit quand même par démarrer. Il faisait très beau et le crépuscule était doux. Le vent du soir jouait avec les rubans de nos bérets tricolores. Gusse, très droit, marchait au pas derrière la clique. Il tenait à deux mains, haut levée, la hampe de son drapeau : une image d’Épinal. Je me surpris à murmurer sottement : « Bonaparte au pont d’Arcole... en plus grand. »
Tous nous étions enroués à force de brailler. Pourtant, lorsqu’aux premières maisons Chatouille entonna de nouveau le refrain des conscrits, nous l’accompagnâmes hardiment. Je n’affirmerai pas que les voix étaient justes et l’ensemble parfait, mais nous y mettions autant d’ardeur que de conviction. Et les femmes, les jeunes filles, accourues sur les seuils pour nous voir passer, furent saluées par ces vigoureuses paroles qui exprimaient sans artifice un mâle espoir :
 
Adieu nos pucelles
Si gentes, si belles
On les reverra
Quand la classe, quand la classe
On les reverra
Quand la classe reviendra !
 
 
Elle est revenue, la classe. Revenue et repartie. Et maintenant, où êtes-vous mes copains ? J’ai bien gagné le droit de vous appeler ainsi, n’est-ce pas ?
À ce moment-là, je ne pouvais le faire. Il y avait entre nous comme une barrière invisible et solide. Et cependant, nos culottes courtes avaient ciré les mêmes bancs d’école. N’empêche. J’étais le fils du maître d’école, presque un bourgeois ; l’étudiant, le né-ailleurs. Un gars trop blanc, aux paumes sans cals, qui n’avait manié ni la cognée ni la faux et qui n’aurait su dire, devant une récolte en herbe, si c’était de l’avoine ou du blé. Je sentais cette infériorité et je ne vous en voulais pas. Mais de me savoir presque un étranger parmi vous, cela me peinait. Gusse, cette gêne entre nous, elle n’existait plus cette dernière nuit où nous nous sommes vus au café de la Gare... et pourtant je t’avais vu loucher sur mon galon de sous-officier, et ça n’était pas fait pour me mettre à l’aise.
Avec Godard ou Cassier ça ne m’aurait pas causé la même impression. Mais toi, tu m’as parlé comme tu aurais parlé à Chatouille ou à Poupouce. Mieux qu’à Maurice Beaulande auquel tu gardais rancune sans raison. Tu m’as parlé en vrai copain... Je sais, c’est par hasard. Parce que je me trouvais là et que tu n’en avais pas d’autres sous la main...
Eh bien, non et non, ce n’est pas vrai. Je ne le crois pas. Un gars comme toi ne parle pas lorsqu’il veut se taire. Du reste, tu m’as dit peu de choses, mais cela même tu ne l’aurais pas confié à n’importe qui. En admettant qu’ils aient été là nos conscrits, comme le jour du conseil, c’est moi que tu aurais choisi entre tous, j’en ai l’intime conviction. Pourquoi ? je n’en sais rien, et toi, tu n’en savais probablement pas davantage. C’était comme cela et puis c’est tout. Ce que nous savions, ce que nous sentions tous les deux, c’est que la barrière d’autrefois n’existait plus. De toi à moi, plus de différence.
Pour les mêmes causes, par les mêmes effets, depuis 41 mois nous en avions « bavé comme des Russes ». Tu disais : « T’entends Glaude, j’en ai chié comme un voleur. » Et je te répondais: « Moi aussi, Gusse, j’en ai chié. » Et c’était vrai et cela renfermait tout. Notre sincérité était totale comme celle des enfants et des hommes saouls. Nous en avions trop vu pour nous raconter des boniments.
Dix jours plus tard – non, douze, j’en avais rabioté deux –, un autre avec lequel je faisais, à pied, le chemin de Salbris, m’a parlé comme ça aussi. Celui-là, je ne le connaissais pas et j’ignore encore son nom. Il était aspirant : un jeune, classe seize, il m’a dit. Il n’était pas de Sommerère, il y avait des parents seulement. J’ai cru comprendre que son oncle était l’un des châtelains des environs, mais il n’a pas précisé lequel.
 
* *
*
 
Il y avait une rainette dans le fossé de la route. Elle était sur le revers du talus, à mi-pente. Je la voyais progresser de temps en temps d’un petit saut. Elle se confondait presque avec l’herbe mouillée. Je l’ai attrapée et je l’ai mise dans mon mouchoir. Après, j’en étais très embarrassé. Il pleuvait toujours et le caoutchouc, emprunté à mon collègue Naudin, gouttait dans mes chaussures. Je me disais qu’il était idiot de rester à ce carrefour, sous la pluie, et de garder mon mouchoir à la main pour y tenir prisonnière une petite bête dont je ne savais que faire. Et pourtant je ne pouvais me décider à m’en aller, à quitter Sommerère aussi vite.
À ce moment deux hommes sont passés et m’ont salué, poliment. J’ai levé mon chapeau et je les ai bien regardés, mais il m’a été impossible de mettre un nom sur leur visage. Ils ont pris la Route-Sans-Nom. J’ai pris celle de Salbris. L’un d’eux, en s’égosillant, disait à l’autre qui devait être dur d’oreille : « C’est le garçon à monsieur Robelin, l’ancien maître d’école... »
Sa curiosité satisfaite, le sourd dut revenir à leur conversation antérieure, car j’entendis d’abord : « Pour ça, il cause bien le gars : celui qui lui a coupé le fil n’a pas volé ses cinq sous... »
Et tandis que je libérais ma rainette, me parvinrent encore ces paroles dont la sagesse me plut : « Da, comme tu dis, faut en prendre et en laisser, parce que, ces hommes-là la crache leur coûte pas cher. »
 
* *
*
 
Un fait certain et qui n’a rien de surprenant, c’est que je ne connais plus personne à Sommerère. J’en suis parti en 1902 pour entrer au lycée de Bourges. Cela fait donc vingt ans. En ces vingt ans j’y suis revenu cinq fois et mon plus long séjour n’a pas dépassé la durée d’une permission de détente.
Avant la guerre, nous passions nos vacances mi-partie à la Borne – le pays des potiers –, dans la famille de mon père, mi-partie à Saint-Florent, chez ma grand-tante maternelle. J’aurais préféré rester chez nous, mais on ne me demandait pas mon avis. Papa avait décidé, une fois pour toutes, que tout notre temps libre serait équitablement partagé entre son pays et celui de sa femme. Il comptait les jours et les cochait sur son agenda de poche.
Maman m’a montré une fois ce curieux document. À la page du mois d’août, une accolade bien tirée englobait la période du 1er au 28 et, en face, sur la partie blanche réservée aux notes, ces deux petits mots étaient moulés en belle cursive : La Borne. Un trait séparait les trois derniers jours, groupés sous l’indication « à reporter ». À la page suivante, consacrée au mois de septembre, nouvelle accolade commençant au 1er et se terminant au 25 avec cette inscription : « Plus trois d’août, Saint-Florent. » Vacances de Noël : accolade – La Borne. Vacances de Pâques : accolade – Saint-Florent.
Ma mère n’en était pas plus enchantée que moi-même. Passe encore pour la grand-tante qu’elle aimait bien malgré sa maison toute pleine d’images de piété et d’horribles petits saints en plâtre, mais je suis sûr qu’elle gardait chaque fois un détestable souvenir du temps passé chez mon grand-père.
Le vieux n’avait aucune sympathie pour sa bru, trop fine, trop fragile et qui allait trop souvent à la messe pour son goût. Il ne se gênait point pour le lui faire sentir. Elle ne s’en plaignait pas et me grondait doucement lorsque je lui confiais mon déplaisir d’aller là-bas. Elle me faisait sans conviction un brin de morale : « C’est ton grand-père, Claude, tu dois l’aimer... » D’ailleurs, à quoi bon protester, même en nous unissant ? D’avance, nous étions vaincus par les accolades si bien dessinées.
Nous ne revenions à Sommerère que le 26 septembre pour préparer ce que monsieur Robelin appelait « les quartiers d’hiver ». Jusqu’à la mort de maman, survenue en 1912, il en fut ainsi.
Elle est enterrée dans le cimetière des Potiers, maman, et le grand-père Robelin – il a quatre-vingt-quatre ans – va toutes les semaines arracher le chiendent et arroser les fleurs de sa tombe. Papa n’est retourné qu’une seule fois là-bas depuis, en 1917, et jamais chez ma grand-tante. Mais il s’est arrangé pour que moi, je continue d’y aller comme par le passé. Même pendant la guerre. Ne s’était-il pas mis dans la tête que je prendrais une permission sur deux pour l’un et l’autre lieu, à tour de rôle ?
Lors de la première – six jours – que je vins passer à Sommerère, il prit soin de me mettre au courant de ce projet. Oh, d’une façon toute particulière.
La chose se passa au moment de mon départ. Après m’avoir fait ses adieux et ses recommandations, il me demanda : « Alors, mon garçon, la prochaine fois je ne te verrai pas ? tu iras à Saint-Florent ? » Question ne comportant qu’une seule réponse possible, car c’était pour lui une chose bien entendue. Lâchement j’acquiesçai : « Effectivement, j’irai à Saint-Florent. » Et le plus fort, c’est que je la demandai en effet pour Saint-Florent, cette permission-là. Seulement, elle précédait juste mon départ à l’armée d’Orient. Je m’étais fait inscrire parmi les volontaires, en savourant comme une vengeance la pensée que pendant 18 mois au moins... Au retour d’Orient, je passai mon congé à La Borne...
 
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On m’avait dit : « C’est pas difficile, les tombes des soldats sont toutes dans le plein mitan... D’ailleurs, vous verrez bien… » Et l’on avait ajouté : « C’est monsieur Thureau-Deschamps, enfin la commune, quoi ! qui a donné les places et payé les entourages. »
En effet, ce n’est pas difficile et même en le faisant exprès on ne pourrait s’y tromper. Chaque soldat a sa belle croix en fonte moulée, sa grille passée à la peinture aluminium et sa demi-brouettée de gravier blanc. C’est propre sans être luxueux. Il y en a deux rangées pas tout à fait complètes, une de chaque côté de la grande allée transversale. On a bien fait les choses.
Voilà, « chers disparus glorieusement tombés », vous êtes servis. Un à un vous êtes revenus dans votre pays. Derrière le mur s’étend la sapinière que vous connaissiez bien, au-delà il y a la plaine. La plaine des chaumes et des guérets, la même que vous avez fouillée du soc de vos charrues, celle où vous avez peiné et sué sous le grand soleil libre des moissons. Vous êtes chez vous... mais vous n’êtes pas démobilisés. La paix, la grande paix, on vous la refuse. On vous a revêtus d’un uniforme, on vous a alignés pour une dernière et éternelle parade. On vous a collés au garde-à-vous des morts...
Je n’en ai trouvé que trois de la classe dix : Julien Godard, soldat au 285e d’infanterie, tué le 27 août 1914. Le premier de Sommerère. Il était avec Gusse, dans la même section, et c’est par une lettre de ce dernier qu’on apprit la chose, bien avant que ne parvienne l’avis officiel de son décès. Reine Fournier, sa bonne amie, s’est roulée par terre de douleur et elle s’est mariée bien avant l’armistice – avec un gars qui s’est toujours arrangé pour passer à travers, m’a dit Raimbault. Huit fois réformé : y en a qui savent s’y prendre.
François Cassier, maréchal des logis au 248e d’artillerie, tué le 4 novembre 1915. J’étais à Sommerère, ma première permission. Lui c’est l’éclatement de sa pièce qui l’a mis en bouillie. Qu’a-t-on pu en retrouver ? des fragments d’os ? Mais puisque son nom est sur la croix, qu’est-ce que ça peut faire, ce qu’il y a dans le cercueil ?
Maurice Beaulande, sous-lieutenant de chasseurs à pieds, tué le 16 mars 1917. En parlant de lui, Gusse, à Salbris, émit ce jugement : « Ce galon, ça l’avait abruti. » Or, Gusse avait tort. Et il se montrait d’autant plus dur qu’il se savait injuste. Un autre, qui avait servi sous ses ordres, m’a parlé du lieutenant Beaulande. Il m’a dit : « C’était un officier qui en avait dans le ventre ! Et avec ça, pas vache et pas fier. » J’en étais bien sûr, et Gusse en était aussi sûr que moi. Maurice, c’était un gars de Sommerère, tout simple et tout droit. Il faisait son métier d’officier avec la même conscience qu’il avait fait son métier de laboureur. À peine guéri d’une blessure il est reparti au front, volontairement, et il a fait cela comme il serait allé rentrer du foin un dimanche soir quand le temps menace. Les autres besognaient dur dans le pré, l’ouvrage pressait : pouvait-il faire autrement ?
Trois seulement sur six ? On vient les « voir » trois fois par an : aux Rameaux, à la Toussaint et le 11 Novembre en plus grande pompe. Trois petits tours, comme les marionnettes... Ils ont une tombe entretenue aux frais de la commune, une belle tombe. Ça console un peu, ça fait presque plaisir, comme une nombreuse assistance à un enterrement.
Trois seulement sur six : ils en ont de la chance les trois autres. Longtemps j’ai cherché la place de Chatouille. J’ai fini enfin par la trouver : une croix noire contre le mur du côté ouest. Sur la plaque de tôle qu’attaque déjà la rouille, il y a seulement: LIBERTÉ JOINT 1890-1917, car il est mort à Sommerère, de maladie, après avoir été réformé. C’est sans doute pour cela qu’on ne l’a pas mis avec les autres. On a dû penser que la guerre l’avait mal tué.
Quant à Poupouce, c’est différent : en mourant à Salonique, il s’est assuré la bonne « planque ». On ne le ramènera pas de si loin.
Mais Gusse, comment a-t-il pu échapper ? Peut-être ne sait-on pas où il est enterré ? En ce cas, il ne serait que momentanément sauvé, car on doit le chercher par là-haut et il reste de la place au bout de la rangée. Assez pour lui et pour quelques autres qu’on attend encore. On l’a gardée pour eux. On a mesuré ça au centimètre en comptant sur ses doigts, comme faisait le garde champêtre pour les places des forains, la veille de la Saint-Jean.
 
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Sur le champ de foire, des peupliers ont été abattus et la haie du fond – une haie d’aubépine – a été rasée. De toute évidence ce crime a été commis pour qu’on puisse voir de loin cette affreuse bâtisse poussée derrière, dans le champ qui monte. Elle se carre, cette baraque, elle pète d’orgueil et de mauvais goût auprès du Chêne-à-François, qu’elle ne parvient pas à enlaidir. Et pourtant, elle fait tout ce qu’elle peut : son beau crépi jaune d’œuf est un véritable défi.
De l’autre côté de la route c’est le Touillat. Mare plutôt qu’étang, il communique avec la Rère par un maigre ruisselet, modeste affluent d’une bien petite rivière. En période de crue, la Rère remonte dans la mare et chaque fois y laisse des poissons. En outre, il y a autant de grenouilles que de feuilles de nénuphars, et ce n’est pas peu dire !
Liberté Joint aimait particulièrement ce coin-là. Quand on ne savait pas où le prendre, il n’y avait qu’à venir à Touillat : on était sûr de l’y trouver. Je crois que c’est cela qui lui valut son sobriquet car, en Sologne, on désigne sous le nom de chatouille les petites lamproies de rivière qu’on ramasse dans la vase et dont on se sert pour amorcer les lignes de fond.
Chatouille faisait des pêches miraculeuses au Touillat. Il y prenait de tout : des loches et des petites carpes, des chevennes – qu’il appelait des blancs –, des grenouilles, des poissons-chats et des perches d’Amérique. Ses engins étaient aussi variés que peu orthodoxes. Mais ce qu’il préférait par-dessus tout, c’était attraper des brochets...

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