L’enfant et la petite serpe , livre ebook
128
pages
Français
Ebooks
2024
Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne En savoir plus
Découvre YouScribe et accède à tout notre catalogue !
Découvre YouScribe et accède à tout notre catalogue !
128
pages
Français
Ebooks
2024
Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne En savoir plus
Publié par
Date de parution
19 septembre 2024
EAN13
9782386476792
Langue
Français
Publié par
Date de parution
19 septembre 2024
EAN13
9782386476792
Langue
Français
L’enfant et la petite serpe
Du même auteur
Les Toiles de David , Éditions Complicités, 2021
Penn Foul , Éditions Complicités, 2022
© Éditions Complicités, Chez Pierres de Paris – 44 rue Rouelle, 75015 Paris, 2024
ISBN : 9782386470967
Dépôt légal : 4 e trimestre
www.editions-complicites.com
Le Code de la propriété intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5.2° et 3°a), d’une part que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective », et d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (Art. L-1222-4).
Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Paul Auzoul
L’enfant et la petite serpe
Éditions Complicités
For John, I imagine…
Avec le temps, va tout s’en va
On oublie les passions et l’on oublie les voix…
Léo Ferré
Partie I
Chapitre I
Sous le firmament étoilé, les derniers lambeaux de stratus embrasés aux feux de Bengale s’écorchaient aux arêtes de la falaise. La rivière capricieuse, souveraine en sa vallée, mêlait ses miroitements aux reflets sanglants d’un soleil en rade. Sur le plateau calcaire envahi de nuages écharpés, des ombres préhistoriques, surgies des grottes, cernaient sous une lune sanguine les esprits du pays. En bas, dans l’entaille d’un pli de terrain, un linceul venait de couvrir Saint-Cirq-Lapopie, la rose endormie du Lot, dont seul survivait encore le clocher de l’église.
Stupéfaits par le panorama crépusculaire, Gilles et Noëlle sondaient la nature, sous la coupole du ciel cendré, avec la crainte du troupeau découvrant la silhouette du loup-cervier. Leurs chevilles étaient transies par les vapeurs au ras de la lande tiède, après l’effort d’une rude excursion. Les fronts perlaient de sueur dans les ultimes rayons. Pourtant, leurs peaux frissonnèrent de la fraîcheur du soir tombant. Déjà caché par l’ombre des broussailles, Daniel avait coulé dans le noir, prostré contre les cuisses de sa mère.
Après une journée suffocante, pour un 3 janvier, ils regrettaient l’effacement du paysage dans ce cimetière pourpre que balayait un vent de travers, sec et altier. Il enroulait ses tourbillons du sud au nord, par-delà les causses de Limogne jusqu’à Rocamadour. Au sol, le garçon reniflait les arômes de noisettes sués par cette terre sèche aux lianes de ronces qui le griffaient. Le regard vers Grégols, à l’est, Noëlle s’était détournée des gorges du Lot et suivait maintenant la ligne creuse d’un vallon de luzerne que délaissaient des chèvres inquiètes de ne plus sentir les odeurs âcres de la fromagerie. Tout allait s’effaçant. Saint-Cirq s’enfonçait peu à peu dans la fente de nuit. Le soleil, qui achevait de se consumer derrière Cahors, les livrait aux ténèbres. Et, au milieu de ce désert, un chien de berger jetait ses cris effarés en reniflant la Lune.
— C’est un décor somptueux, n’est-ce pas ? Tu vois, Noëlle, ce tableau immense qui nous entoure, c’est la France, notre chère patrie, avec ses paysages uniques au monde, ses villages médiévaux flottant dans les airs, aux flancs des falaises verticales, si fières à travers les millénaires. Vite, Daniel, donne-moi le Kodak, une dernière, avec ces beaux effets de soleil à l’agonie ! Nous nous fabriquons des souvenirs, mes enfants !
De rage, Noëlle avait détourné son regard vers le sol :
— Ça va, Gilles ! Je suis paumée, et toi, tu t’en balances… Et puis, ce chauvinisme de droite dont tu m’abreuves tous les samedis, au même endroit, devant ce cimetière minéral où rien ne ressemble à la vie ! Décidément, tu ne peux pas sentir ma peine, mon désir. Tu t’en fous dès que ça ne concerne plus tes petits détails. Amène-moi vite, je suis affolée, j’ai des fourmis dans les doigts. Vois-tu, j’ai peur de ce noir qui m’empoisonne les moelles et me glace le sang ; ça me prend jusqu’aux poumons. Je hais le Lot ! Saint-Cirq est un trou ! Je veux retourner à Paris. Tu comprends ? Je n’aime pas ces falaises !
Gilles, avec un léger sourire, l’enlaça, écrasa même d’un baiser ses larmes et lui enfila mécaniquement la capuche de son anorak bleu. Ses cheveux bouclés, qui twistaient habituellement sur les bords, avaient disparu. Il ne fallait plus traîner. Cette autre crise l’avait affaiblie et, sur son visage violacé, il s’étonnait de ses paupières nerveuses qui tressautaient à chaque rafale, comme l’annonce d’une crise d’épilepsie. Le ciel d’encre, malgré le rougeoiement de la lune, semblait s’amuser à effacer les traces du chemin le long du précipice. Ils s’égaraient parmi les rochers taillés comme des ogres barbares où les attendaient des gouffres affamés.
Oubliant le danger, perdu dans ses pensées, Gilles revoyait ses dossiers volumineux, empilés sur son bureau. Pourtant, bien que surmené, il accepta qu’on se rendît là-bas, puisqu’il fallait voir ce qui restait de Maria. Surtout, Noëlle avait les nerfs. À un moment, il crut devoir la sermonner, en prenant une voix de miel :
— Est-ce que tu ne l’idéalises pas depuis qu’elle est partie ? Elle ne cessait de te secouer les puces, trouvant que tu te négligeais, habillée comme un sac. Tu devrais prendre un peu de hauteur, ma chérie. Ne crois-tu pas ?
— Arrête ! Tu me tues ! Ce que tu dis est vrai mais c’était pour m’alléger. Elle, au moins, m’envisageait, rétorqua Noëlle avec un rictus pincé comme une grimace. Tu ne comprendras jamais cette chaîne entre nous. Elle était notre soleil, notre âme, et tu n’avais que railleries pour ses longues robes noires, sans ne jamais respecter les blessures de son cœur. Tu ignores nos secrets… Si seulement tu étais une femme…
— Dis-les moi… !
— Oh ! À propos ! Trouves-tu aussi que je me néglige ? Oh ! Dis-moi simplement que je suis laide… Tu aimes encore un peu mon corps même si je suis ta petite furieuse… ?
— Est-ce bien utile d’en parler dans ces circonstances ? Sincèrement, tu te laisses glisser, depuis plusieurs mois, sur une pente… Ça ne va pas fort ! Ta pâleur, ton visage creusé et ton squelette ambulant ! Tu devrais prendre plus de tranquillisants et profiter du bon vin de Cahors. Veux-tu que j’en touche un mot au docteur Rossi ? Il est une référence en psychiatrie, tu sais, et sa clinique est voisine.
Le vent sifflait en les enveloppant d’une écharpe invisible. Noëlle dégagea son oreille de la capuche. Ses doigts tremblaient.
— Que disais-tu, mon ami ? … Oui, je te promets de me calmer. Emmène-moi là-bas ! Je t’en conjure.
Les percussions des rafales qui claquaient la toile contre ses tempes comme la peau d’un tambour l’avaient empêchée d’entendre. Le souffle coupé, elle s’était redressée dans un tressaillement involontaire, pétrie d’une vision glaçante, puis avait soudain enfoui son visage au fond de son châle d’angora. En abandonnant quelques larmes au bord de ses paupières, elle se tourna vers Gilles, avec le bouquet de muscari à la main que Daniel avait délicatement cueilli pour Maria :
— Si je dévalais la falaise… Enfin, serais-tu chagriné ? demanda-t-elle, en cherchant sa respiration qui s’exténuait. Peiné. Oh ! Oui ! Je le croirai, tristouille d’avoir perdu ta comptable utile qui encaisse les coups en se plaignant à peine en avalant son Prozac ?
— Noëlle… Encaisser les coups ? Que veux-tu dire par là ? Quelqu’un te fait-il du mal au studio ? Est-ce Marko ou Felice ?
— … Elle, Maria, elle se souciait de ma « petite mine », le matin, en m’effleurant le bras. Certes, un peu militaire mais d’un cynisme corrosif : « Êtes-vous heureuse de gâcher votre vie, ma petite Noëlle ? » Elle le sentait que ça partait en vrille, toi et moi. Elle se taisait, sauf pour me dire que le divorce n’était pas fait pour les chiens ! Elle avait ses pudeurs, son couple maudit, mais on se déchiffrait l’une l’autre, après nos années de désamour conjugal… Vous, les hommes, comme vous nous faites souffrir !
— Noëlle, tu parles trop. Je n’ai rien entendu avec ce sifflement dans mes oreilles !
— Amène-moi tout de suite, s’il te plaît, là où elle est. Plutôt là où elle n’est plus. Paix à son âme… Vite… Plus vite, encore ! Courons, maintenant… ! Très bien. Courez, vous deux !
— Noëlle, est-ce une bonne idée, vu ton état ?
— Allons ! Très vite ! Emmenez-moi… là-bas ! À l’ombre de ses poussières d’os.
Ils longèrent le sentier tortueux de la falaise, en accélérant le pas dans la nuit, posant les pieds au bord du vide en toute inconscience, malgré le souffle froid venu des profondeurs. Cette remarque sur la fatigue de son corps, au milieu des tourbillons du vent, était franchement vexante. Le cœur de Noëlle s’était déchiqueté aux arêtes acérées de la roche. Sous leurs pieds, craquaient les brindilles qui s’envolaient en petites tornades. Une cassure perturba un couple d’aigles aux aguets, impassibles, sereins malgré la bourrasque, impérialement postés sur un piton en surplomb comme des dieux au-dessus des hommes. Le long de la crête, les rapaces les surveillaient d’un œil sournois. Daniel se colla à sa mère lorsque les prédateurs abandonnèrent leur mirador et remontèrent la rivière à grands coups d’ailes, majestueusement déployées, et dessinant l’ombre de leur mouvement ondulant au-dessus des rives de cailloux, où des poules d’eau, égarées d’effroi, leur offraient des festins de roi.
— Regarde, nous y sommes presque, lança Gilles. D’ici, on distingue la ca