La cavalière
172 pages
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La cavalière , livre ebook

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Description


Dans les châteaux du duché de Normandie, Bérengère la palefrenière, cachant toujours son identité de femme, se fait apprécier par ses multiples talents quand il s'agit de chevaux. C'est une cavalière audacieuse qui ne craint pas de franchir les lieux les plus hostiles pour démasquer l'ignoble comte de Chichester que son père, le baron de Lewes, veut lâchement lui faire épouser. Alors que le duc de Normandie se prépare à devenir roi d'Angleterre, son cousin le saxon Harold Godwine s'apprête à le trahir pour ceindre la couronne royale.



Protégée par la duchesse Mathilde à qui elle s'est confiée et farouchement aimée d'un jeune baron de la cour de Normandie tombé sous le charme de l'ambiguïté de son apparence physique, Bérengère tente de s'extirper des pièges que lui tend Chichester. Sous ses habits masculins, elle se fait rapidement remarquer par le duc de Normandie qui l'emploie.

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EAN13 9782374537832
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0052€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Résumé du Tome 1
Bérengère de Lewes est une jeune Saxonne qui, sur l’ordre de son père, doit épouser le cruel comte de Chichester possédant un immense territoire dans le Sussex, au sud de l’Angleterre. Ces domaines côtoient ceux, non moins étendus, du duc Harold Godwine, cousin du duc de Normandie.
Bérengère est au désespoir quand, le jour de ses fiançailles, le comte de Chichester la viole sauvagement. Désemparée et sans plus réfléchir, celle-ci s’enfuit avec Hermine son fougueux cheval et Olaf, son vieux et fidèle compagnon, palefrenier des écuries du baron de Lewes. Ensemble, ils traversent la Manche.
Mais pour confondre le comte de Chichester qui, impitoyablement, la poursuit jusqu’en Normandie où elle se réfugie, Bérengère s’habille en palefrenier et devient Bérenger. Olaf, qui l’a prise sous sa protection, se fait engager dans les écuries du duc Guillaume de Normandie qui s’apprête à recevoir son cousin Harold Godwine. En effet, ce dernier est chargé par le vieux roi Édouard de lui annoncer qu’il le désigne, à sa mort, comme héritier de la couronne d’Angleterre.
Dans les écuries du duc Guillaume, Bérengère, habile à mener les chevaux, trouve sa place et finit par s’y plaire, d’autant plus qu’elle a fait la connaissance de Raoul Turold, l’écuyer fidèle du duc de Normandie tombé sous le charme de l’ambiguïté de son apparence physique.
Mais hélas, triste fruit du viol qu’elle a subi, elle découvre qu’elle est enceinte. Protégée par Mathilde, duchesse de Normandie à qui elle s’est confiée, elle se cache et met son enfant au monde dans un couvent, tandis que le comte de Chichester la poursuit toujours.
Remise de son accouchement, la duchesse Mathilde qui prend en charge le nouveau-né, l’autorise à reprendre sa place dans les écuries et à remettre ses habits de palefrenier, du moins jusqu’à ce que le comte de Chichester se lasse de ses recherches. Mais celui-ci s’acharne d’autant plus que, sans héritier, il vient d’apprendre de la bouche du nain Nicomède qu’il avait un fils.




Née dans la Sarthe, Jocelyne Godard a longtemps vécu à Paris. Depuis quelques années, elle vit dans le Val de Loire. Les sagas et biographies romancées qu’elle a publiées au fil du temps ont toujours donné la priorité à l’Histoire et aux femmes célèbres des siècles passés. Ces femmes qui ont marqué leur temps, souvent oubliées ou méconnues, et qui, par leurs écrits, leurs œuvres, leurs engagements, leurs talents, leurs amours, ont signé l’Histoire de leur présence qu’elle n’a cessé de remettre en lumière. L’Égypte ancienne et le Japon médiéval l’ont fortement influencée. Puis elle s’est tournée vers l’époque carolingienne, le Moyen-Âge et la Renaissance. Et, plus récemment, elle a mis en scène, avec l’éclairage qui leur revient, une longue saga sur l’investissement des femmes durant la Grande Guerre. Lorsque ses héroïnes sont fictives, elles ont toujours un lien étroit avec les femmes qui ont fait la Grande Histoire. Dans ses plus jeunes années, elle s’est laissé guider par la poésie et elle a publié quelques recueils. Puis elle s’est tournée vers le journalisme d’entreprise auquel elle a consacré sa carrière tout en écrivant ses romans. Depuis son jeune âge, l’écriture a toujours tenu une grande place dans son quotidien. Un choix qui se poursuit.
Jocelyne GODARD
LES CHEVAUX DE LA MER
Tome 2 - La cavalière
Les Éditions du 38
AVERTISSEMENT

L’histoire de la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant est un épisode historique marquant fortement le début du XI e siècle occidental. Il m’a plu, dans ce roman, de « déranger » un peu cette histoire typiquement masculine en y glissant une héroïne fictive qui, au fil des jours et plongée au cœur de l’événement, relate les faits avec son regard de femme.
Par ailleurs, je me suis attachée à raconter, scène après scène et dans les détails les plus infimes, le déroulement de la célèbre tapisserie de Bayeux qui, dit-on, a été brodée par des hommes ! Splendide ouvrage où la fiction de mon roman n’avait qu’à puiser pour y trouver le ton authentique que j’ai voulu lui donner.
I
Il y avait grand remue-ménage au château de Bayeux, la ville aux deux aigles ! Le duc Guillaume tenait à rendre hommage à celui qui avait combattu si vaillamment en Bretagne à son côté. Il désirait « lui donner les armes », ce qui voulait dire le sacrer chevalier normand. Avant que les festivités des fiançailles ne commencent, le duc de Normandie avait tenu à ce que l’adoubement ait lieu. Il était conscient qu’Harold pouvait encore refuser le serment fait à Caen alors qu’il était encore sous l’emprise de la dette qu’il devait à Guillaume pour l’avoir délivré des mains de Guy de Ponthieu.
La cérémonie avait été éloquente et prestigieuse. Harold avait reçu des mains de Guillaume son épée, sa propre lance portant un gonfanon à quatre flammes, un casque à nasal et une cotte de mailles qu’il avait dû endosser de suite. Ensuite, on avait annoncé sous les trompes des hérauts que le duc saxon était devenu homme lige 1 de Guillaume. C’était là le début du processus des adoubements chevaleresques, sous une forme simplifiée qui, plus tard, devait s’enrichir d’un rituel beaucoup plus compliqué à coloration religieuse. Pour Guillaume, il fallait certes que cette remise d’armes officielle marquât l’attachement du Saxon à la terre normande. C’était aussi une sorte de reconnaissance anticipée des droits du duc anglais sur sa propre terre sous la souveraineté du duc de Normandie.
Siégeant sur son trône ducal, Guillaume tenait son épée. Il s’était fait apporter par les évêques, Odon en tête, les deux reliquaires des saints normands, Raven et Rasilphe, conservés en la cathédrale de Bayeux.
Les reliques étaient enfermées dans des châsses assez hautes et recouvertes de tissus liturgiques aux broderies chatoyantes. Une main tendue sur chacune d’elles, Harold s’était trouvé contraint à prêter serment. Attentive, l’assemblée s’était tue et retenait son souffle. Odon avait levé la main, puis l’index pour signaler à tous la gravité de cet engagement sacré.
Les chevaliers Turold et Vital entouraient Guillaume. Tous les évêques étaient présents, car aucun n’avait voulu manquer le serment de l’Anglais, réitérant d’une façon plus officielle, et surtout avec un caractère plus religieux, celui qu’il avait fait précédemment à Caen, c’est-à-dire laisser le trône anglais à Guillaume après la mort de Richard.
À présent que c’était chose faite, Guillaume se sentait plus détendu et, enfin, la cour pensa aux festivités que l’on préparait déjà depuis plusieurs semaines.
Dans la grande salle qui réunissait Mathilde et ses enfants, Guillaume fit une brève apparition. Le second de ses fils, Richard, l’accompagnait. Depuis quelque temps, Guillaume le prenait souvent avec lui pour lui enseigner l’art équestre dans le jeu du combat.
Richard courut embrasser sa mère. Mathilde était toujours, aux yeux de son époux et de ses enfants, l’une des plus belles femmes du royaume. Son visage fin aux traits réguliers, son élégance et sa distinction, son corps resté svelte malgré les dix enfants qu’elle avait mis au monde – elle avait eu la rare chance qu’aucun d’eux ne soit mort en bas âge –, attiraient encore bien des regards.
Elle était assise sur un large fauteuil à dossier haut recouvert d’une étoffe lourde et soyeuse. Une broderie était à ses pieds, logée dans un petit couffin en osier parmi des laines multicolores. Mathilde choisissait toujours les dessins de ses broderies. Celle qu’elle confectionnait mettait en scène les honneurs rendus à son époux lors de la bataille de Varaville contre son ennemi Geoffroy Martel où ce dernier n’avait pas eu gain de cause. C’était l’époque où le roi de France s’était allié avec le duc d’Anjou contre la Normandie.
Pour avancer l’ouvrage, la duchesse Mathilde le laissait à ses filles d’honneur qui, chaque jour, y travaillaient un peu, chacune se plaçant devant le carré qui lui était destiné.
— Mon doux ami, s’exclama la duchesse, se pourrait-il que vous me consacriez une parcelle de votre temps avant ces festivités ?
— Ma belle amie ! répondit Guillaume en posant un baiser sur ses lèvres, je ne reste en effet que peu de temps près de vous, j’ai fait demander un jeune palefrenier avec qui je dois discuter.
— S’agit-il de ce jeune homme dont le père est mort en Bretagne ?
— Lui-même. C’est un jeune garçon fort courageux à qui je veux donner une chance.
— Ciel ! Mon ami, quelle chance voulez-vous donc lui offrir ? Il n’y a pas de place de maître-chevaux à prendre, Alfrik s’étant précipité pour la saisir après la mort de Gurth !
— Je vais réfléchir et voir ce que je peux lui proposer.
— Père, fit Agathe, est-ce le jeune homme aux yeux bleus et au teint de pêche qui n’a pas les attitudes d’un palefrenier ordinaire ?
— Tais-toi, Agathe.
Mathilde appelait souvent sa fille Agathe, préférant cette consonance française plutôt que celle des Scandinaves qui en faisait « Elfgyve ».
— Pourquoi, mère ? Est-ce un péché que de regarder les beaux yeux d’un jeune homme ?
— Elfgyve ! jeta Guillaume. Votre mère a raison. Ce sont les yeux de votre fiancé que vous devez regarder à présent.
La jeune fille soupira et ne rétorqua rien sur le moment. Il était inutile de mettre son père en colère, car elle savait que les menaces du duc de Normandie n’étaient jamais vaines. Cependant, elle regarda sa mère qui lui souriait et se décida à poursuivre le plus tranquillement du monde :
— Père, je me trouve tout simplement mal assortie à ce Saxon, tout comme votre messager est mal assorti à cette Flamande.
— Agathe !
Cette fois, c’était Mathilde qui reprenait sévèrement sa fille.
— Oh ! Soyez sans inquiétude, je me conformerai entièrement à vos idées et j’épouserai sagement votre duc anglais.
Adèle qui n’avait que dix ans s’était approchée de son père et se haussait sur la pointe des pieds afin de l’embrasser.
— Puis-je vous faire un baiser, père ? Voilà plus de quatre jours que je n’ai point pu vous en faire.
Tandis que Guillaume se baissait pour être à la hauteur de sa fille, la petite Constance s’écria :
— Moi aussi, moi aussi !
Le duc de Normandie se mit à rire. Rien ne lui plaisait autant que ces démonstrations affectives avec ses nombreux enfants. Mathilde aussi, d’ailleurs, s’en réjouissait et prenait du plaisir à regarder ce tableau familial. Une image que rien ne venait jamais ternir.
Après quelques hésitations, Cécile était entrée en religion comme chacun le souhaitait depuis sa naissance. Robert, l’aîné, se heurtait souvent à son père, et à son intransigeance. Sur les propos du stupide nain Nicomède, la virginité d’Agathe avait allumé des suspicions au sein de la cour, mais Mathilde avait rapidement mis les choses au point et disculpé entièrement sa fille.
Assurément, la famille du duc et de la duchesse Mathilde était irréprochable. Guillaume prit la petite Constance dans ses bras.
— Il te faut grandir, ma fille, pour pouvoir m’embrasser du haut de ta petite personne !
La fillette se mit à rire, puis se précipita vers la porte sur laquelle on venait de toquer.
— Entre Ethel, jeta Mathilde à la nourrice.
Grande et forte femme au visage coloré, à la mine réjouie et à la poitrine volumineuse – elle avait eu elle-même six enfants – elle tenait par la main la petite, Adelise, tandis qu’Henri et Mahaut, les deux derniers venaient à leur suite.
— À l’exception de Robert, il ne manque que Cécile, mon ami, pour que votre famille soit au complet.
— Comment va-t-elle ? En avez-vous de bonnes nouvelles ? s’enquit-il en prenant dans ses bras tour à tour les plus jeunes de ses enfants.
— Cécile est en excellente forme et ma cousine Marie-Clothilde m’en fait de grandes louanges. Remercions Dieu, Guillaume, qu’il permette qu’elle soit aussi sage. Elle sera digne, dans quelques années, d’être la supérieure de mon couvent.
À présent que le duc de Normandie avait embrassé toutes ses filles, Henri et Guillaume se haussaient, eux aussi, sur la pointe de leurs pieds pour embrasser leur père.


Quelque temps plus tard, dans une petite salle qui servait à la fois de cabinet de travail au duc de Normandie et de salon aux allures typiquement masculines, car il n’y avait que lances, épées, arcs, carquois et flèches sur les murs, j’entrai d’un pas incertain.
— Entre, mon garçon ! cria Guillaume, et mets-toi à l’aise.
Il m’observa longuement en s’attardant sur mes yeux bleus frangés de cils noirs. Pas étonnant que sa fille aînée les ait remarqués ! Mais, diantre ! Se pouvait-il qu’un tel regard de garçon pût attirer une fille ? Cette peau blanche et imberbe qui avait de quoi surprendre ! Guillaume remit cet examen à plus tard et me lança un regard bienveillant. La vie recelait tant d’anomalies ! Nicomède son nain en était bien un exemple.
— Quel âge as-tu, Bérenger ?
— Quinze ans.
J’avais décidé d’ajouter une année sur le conseil d’Olaf.
— Ah ! Tu es bien jeune pour la chose que je m’apprête à te demander.
Il dardait ses yeux sur moi. Peste ! C’était plus fort que lui, il doutait. Mais de quoi doutait-il ? Même son fils Richard, de quatorze ans, avait une ombre naissante sur le menton et sa voix basculait entre les graves et les aigus.
— Bien ! fit-il d’un ton débonnaire. Te consoles-tu un peu de la mort de ton père ?
— Il le faut bien, seigneur duc.
Guillaume hocha tristement la tête.
— Il est dommage que nous n’ayons pu récupérer les quelques corps de nos hommes disparus dans le feu. Oui ! Il est regrettable que tu n’aies pu prier sur la dépouille de ton père.
Il soupira en se remémorant le combat aux instants les plus chauds et, comme s’il ne voulait plus s’y attarder davantage, reprit d’une voix ferme :
— J’ai deux choses à te demander. J’ai vu ton cheval à l’écurie pour la première fois.
— Parlez-vous de Blason ou d’Hermine, seigneur duc ?
— Ta jument blanche. Elle était à l’écurie.
D’un signe de tête, j’acquiesçai et fis remarquer en soutenant son regard :
— Où étais-je donc, seigneur duc, pour ne pas vous avoir vu ?
— Quand je t’ai demandé, le maître-chevaux m’a renseigné. Tu étais parti avec Turold pour acheter un cheval.
— C’est juste.
— Tu te débrouilles bien, paraît-il, dans l’achat des chevaux.
— Oui, seigneur duc ! Mon père m’a tout appris.
— Turold m’a rapporté beaucoup de bien sur toi. Il dit que tu sais faire galoper les chevaux comme personne d’autre. Il affirme aussi que tu peux discipliner et faire manger dans ta main les plus belliqueux. Est-ce vrai ?
— C’est juste. Et mon père m’a enseigné comment chevaucher à en perdre haleine. Ah, seigneur duc ! Quels moments de plaisir. Nous galopions comme des fous dans les landes du Sussex. Nous ramenions des chevaux et des poneys sauvages. Venant de la Cornouaille, ils passaient par hordes entières sur nos terres. C’est moi qui ai dressé Hermine. Elle n’avait que dix ou douze mois quand je l’ai attrapée. Je n’ai jamais compris pourquoi elle s’était échappée de la horde à laquelle elle appartenait. Mon père disait que sa mère était morte et que la pouliche, restée près d’elle, avait dû laisser la horde poursuivre sa route. Je crois qu’il avait raison.
Étonnée d’en avoir autant dit sans que le duc m’en ait prié, mais aussi sans qu’il me coupât la parole, je m’arrêtai brusquement. Guillaume se leva et fit quelques pas dans la pièce. Puis, il vint se planter devant moi.
— En voyant ta jument, je me suis demandé si elle n’était pas d’une race plus pure que Kjarval.
— Oh ! C’est impossible, seigneur duc.
Guillaume se mit à rire.
— Ne crains rien, je ne suis pas jaloux et je sais saluer la beauté d’un animal, même lorsqu’il appartient à quelqu’un d’autre. Je vais juste te proposer un arrangement.
— Me proposer ou m’imposer, seigneur duc ?
Son rire retentit à nouveau. Un peu gras, assez tonitruant, il était cependant franc et spontané. Je lui plaisais. J’avais de la repartie, de l’intelligence et du doigté.
— Je vais te confier Kjarval.
Il vit l’étonnement sur mon visage.
— Kjarval !
— Oui. Tu t’occuperas de mon palefroi, comme du tien. Et s’ils se plaisent, la promiscuité aidant, Kjarval saillira ta jument et nous aurons un poulain que je t’achèterai fort cher. Qu’en dis-tu ?
— Si c’est un ordre, seigneur duc, j’accepte. Si c’est une proposition, je demande à y réfléchir.
— Pourquoi ? Mon offre te paraît-elle hasardeuse ?
À présent, je paraissais très à l’aise.
— Il me coûtera de ne pas garder le poulain d’Hermine.
— J’ai dit que je te le paierai cher.
— Ce n’est pas une question d’argent, seigneur duc. C’est une question d’amour.
— Voilà une réponse qui me plaît. Je crois que sur un tel jugement ton père t’aurait félicité. Alors, dans un premier temps, acceptes-tu de t’occuper de Kjarval ?
— J’accepte.
Sur ce point-là, je ne pouvais me permettre de froisser le duc de Normandie. Ma condition de palefrenier m’y obligeait. Un refus pourrait d’ailleurs engendrer un renvoi sur-le-champ. Et que ferais-je alors ? Mieux valait accepter et, d’ailleurs, m’occuper du palefroi du seigneur de Normandie me donnerait du pouvoir auprès des autres palefreniers sans prendre pour autant les fonctions de quelqu’un d’autre. Personne n’y trouverait à redire puisque le but, à plus ou moins long terme, était de faire saillir ma jument.
Allons ! Je ne m’en tirais pas trop mal et si ce n’avait été l’immense regret, proche du désespoir, d’avoir appris les fiançailles du chevalier Turold, j’aurais été parfaitement heureuse ce soir-là. Certes, l’image d’une autre femme dans les bras de Raoul m’indisposait si fortement que je ne savais comment contourner ma désillusion.
— Ne m’avez-vous pas dit, seigneur duc, que vous aviez deux choses à me demander ?
— C’est juste. Mais ce point-là réclame de l’intelligence et de la diplomatie. Comme il me semble que tu requiers ces deux qualités, j’ai pensé à toi. J’aimerais que tu complètes l’éducation équestre de mon fils Richard. Vous avez presque le même âge et il t’appréciera.
— Je l’ai pourtant vu lors d’une chasse au faucon que vous aviez donnée à l’arrivée du duc Harold en Normandie. Il semblait se débrouiller fort bien !
— Non ! il est loin d’être aussi habile. Il n’est à l’aise que sur les poneys. Il manque d’assurance sur un destrier.
— Et un coursier ?
— Moins encore.
Toujours planté devant moi, il me dévisageait encore. Sans doute plus qu’il ne fallait. De nouveau, mes yeux accaparèrent son attention. J’aurais voulu baisser le regard pour ne point aller au-delà d’un soupçon déjà passablement aiguisé, mais ce n’était guère dans mes habitudes. Je le fixai de plein fouet.
— J’accepte aussi, seigneur duc.
— Alors, tu viendras à la cour du château pour y donner tes leçons. Je ne veux pas que les autres palefreniers assistent à ses mésaventures. Puis-je compter sur toi ?
D’un grand mouvement de tête, j’acquiesçai.
— Richard est un garçon sensible, intelligent, mais trop émotif. Il s’entendra parfaitement avec toi. Il aimera tes manières distinguées et délicates. Les maîtres équestres dont je dispose à Caen et à Bayeux sont trop rudes pour lui. Dieu merci, c'est le seul de mes fils qui soit ainsi.
Il se mit soudain à tourner autour de moi comme s’il cherchait un détail qui affûtât son jugement. Je me mis à rougir.
— Allons ! Pourquoi rougis-tu comme une fille ? dit-il quand il fut de nouveau devant moi. Si je ne connaissais pas ta vaillance, je me poserais des questions.
Cette fois je crus préférable de terminer l’entretien au plus vite. Je sentais qu’une discussion prolongée risquerait de tourner en ma défaveur. Pour l’instant, j’en avais l’avantage, je devais le garder. Je m’inclinai :
— Puis-je partir, seigneur duc ?
— Non, pas encore. J’ai une dernière chose à te dire. Tu me plais et je pense que tu retiendras aussi l’attention de mon épouse. De toute façon, elle voudra connaître celui qui donne des leçons à son fils. Je t’invite donc aux festivités qui se dérouleront la semaine suivante en l’honneur des fiançailles de ma fille Elfgyva avec le duc Harold d’Angleterre, ainsi que celles de Turold mon messager avec Éléonore de Flandres.
Si je n’avais pas craint l’œil sombre du duc de Normandie posé sur moi, je me serais certes écroulée de désespoir.
II
Quelques jours plus tard, il fut décidé que les festivités auraient lieu dans la grande salle de réception de Lillebonne où le duc et la duchesse de Normandie disposaient d’une résidence.
À peine la cour était-elle installée, prête à festoyer, que la duchesse Mathilde éprouva le désir de me rencontrer.
— Le jeune palefrenier attend que vous le receviez, dit la servante à la duchesse qui venait de poser le manuscrit dont elle étudiait avec attention les enluminures.
Elle posa rapidement ses yeux sur Agathe qui n’avait pas levé les siens, poursuivant la broderie sur laquelle elle ne semblait guère se concentrer.
— Faites-le entrer, Herlève.
La jeune servante arborait un visage mutin. Elle portait joliment ses dix-huit ans avec une silhouette mince et gracieuse, un sourire malicieux, des yeux rieurs et des gestes alertes dont elle n’essayait même pas de cacher la trop grande pétulance. Mais Herlève était ainsi faite. Née joyeuse, sa condition de servante ne ternissait nullement sa belle humeur.
— La duchesse a grande envie de vous voir, me souffla-t-elle à l’oreille. Elle a demandé à ce qu’on ne la dérange pas.
De toute évidence, elle me prenait bien pour un damoiseau. Je lui souris, montrant ainsi ma reconnaissance pour ces quelques mots bienveillants, ce qui incita Herlève à poursuivre :
— C’est un de ses signes distinctifs qui montrent qu’elle veut s’intéresser à vous. Ne la décevez pas.
— J’y prendrai garde, murmurai-je.
— Elle est avec Agathe, sa fille aînée. On l’appelle aussi Elfgyva à la façon scandinave.
Elle porta l’une de ses mains à ses lèvres, les recouvrant de ses doigts blancs et fins, comme si elle hésitait à me renseigner davantage. Mais son embarras fut vite balayé par un sourire et elle me dit à voix basse au travers de ses doigts :
— Elle est gentille, mais un peu distante et hautaine. Moi, je préférais Cécile.
Elle abaissa gracieusement sa main. Herlève ne devait pas s’épuiser sur de gros travaux ménagers pour posséder d’aussi longs doigts, finement attachés sur des mains faites pour habiller, coiffer et parfumer sa maîtresse.
Enfin, elle me fit entrer dans une vaste pièce où mère et fille étaient assises l’une en face de l’autre sur une banquette de pierre recouverte d’un épais coussin douillet. Elles étaient à côté de la fenêtre ouverte qui éclairait la grande salle et, par d’incessants regards à l’extérieur, elles pouvaient observer l’animation dans la cour du château. Ainsi, rien ne leur échappait des arrivées et des départs aussi bien des valets et des écuyers que des chevaliers ou des seigneurs.
Je me courbai devant la duchesse et jetai juste un coup d’œil à sa fille qui venait de lever les yeux. Certes, contrairement aux deux femmes, j’étais de mise simple, vêtue comme un palefrenier. Mais mon bliaud était d’une propreté impeccable et, seul, un nez délicat pouvait flairer son odeur de paille. Court, comme ceux des hommes, il m’arrivait à mi-cuisses. Mes braies étaient larges et mes chausses qui en recouvraient le bas, attachées par des lacets de cuir, montaient jusque sur mes mollets. Mon chaperon encastrait mes épaules et la capuche enserrait ma tête que je gardais rarement découverte, bien que mes cheveux soient toujours coupés ras.
— Installez-vous, Bérenger, nous allons discuter.
Mathilde se leva, quitta la fenêtre et se dirigea vers un siège en bois sculpté qui faisait face à un autre, strictement identique, qu’elle me désigna de la main. Mais je restai debout, n’osant observer le luxe et le confort qui m’entouraient. Ciel ! Comme je souffrirais de ne point vivre dans toutes ces merveilles si je n’aimais pas à ce point la liberté, l’espace et le grand large !
— Je sais que le duc Guillaume vous a donné sa confiance. C’est en partie grâce à Raoul, son messager, qui rapporte grand bien sur vous. Mais c’est aussi notre cousin Osbern qui a su vous flatter ainsi que votre père, hélas disparu dans le combat de la Bretagne. Cela fait beaucoup d’éloges sur vous. Aussi ai-je décidé de vous faire moi-même confiance.
Je me taisais, ne sachant pour l’instant que répondre. L’heure n’était pas encore aux questions que je devrais affronter avec beaucoup de prudence. Ce fut Agathe qui démarra l’interrogatoire. Sa voix était haute, assez chantante et un peu aiguë.
— Connaissiez-vous bien ma sœur Cécile ?
— Nous avons fait de grandes chevauchées ensemble.
— L’avez-vous revue ?
Pourquoi Agathe posait-elle cette question qui me mettait dans une situation délicate ? Avouer que je l’avais vue à la Trinité nécessitait une explication supplémentaire et pas de la moindre importance. Répondre par la négative si Mathilde et sa fille étaient au courant me ferait passer pour une menteuse et risquerait de faire démarrer l’entretien sur de mauvaises bases.
— Oui, répondis-je évasivement.
Fort heureusement, la duchesse Mathilde vint couper ma brève réponse.
— Raoul, le messager du duc Guillaume, rapporte que vous êtes d’une grande douceur avec les chevaux et que vous réussissez, cependant, à les discipliner lorsqu’ils montrent un caractère difficile.
— C’est vrai.
Agathe s’était levée et, s’approchant de sa mère, poursuivit son interrogatoire. Apparemment, ce qui concernait sa sœur semblait la toucher plus que les chevaux.
— Ma sœur vous faisait-elle des confidences ?
— Allons, Agathe, trancha la duchesse d’une voix calme et grave, laissons Cécile à la paix du couvent et parlons plutôt de ton frère Richard.
Agathe vint se piquer devant moi et me fixa dans les yeux. Je crus discerner une sorte de méfiance. Elle baissa les yeux et balaya du regard les formes de mon corps.
— Je vous en prie, asseyez-vous, fit Mathilde.
On eût dit qu’elle voulait éviter que sa fille n’appesantît trop son regard sur ma silhouette mince. D’ailleurs, elle conforta cette pensée en jetant simplement :
— Je crois qu’il est l’heure de ta leçon de musique, Agathe. Tu vas être en retard et le maître luthier va te sermonner.
Y avait-il du regret, du doute ou tout simplement de l’indifférence quand elle quitta la pièce ? Je ne sus vraiment comment définir l’impassibilité de ce visage, hautain et distant, comme l’avait dit Herlève.
Mathilde attendit que la porte fut refermée sur sa fille pour reporter ses yeux sur moi. Une giclée d’eau glacée lancée sur mon visage n’eût pas fait plus fort effet.
— À présent, mon enfant, dit-elle de sa voix grave, il faut me dire toute la vérité.
— La vérité ! répétai-je d’un ton mal assuré.
— Pour vous éviter de vous enliser davantage, je vais vous confier ce que je sais déjà.
— Cécile…
— Cécile ne m’a rien dit du tout, coupa la duchesse de Normandie. Elle se serait fait tuer plutôt que de vous trahir. C’est sa tante qui a cru bien faire, et elle a eu raison de me raconter les quelques propos qu’elle avait exigés de la bouche de ma fille lorsque vous êtes entrée à la Trinité.
— Que savez-vous ? bégayai-je soudainement pâle.
— Beaucoup trop pour ne pas être inquiète sur le sort de mon fils que le duc me demande de remettre entre vos mains pour son éducation équestre.
Elle haussa les épaules avant de poursuivre :
— Il est curieux qu’aucun homme qui vous ait approchée n’ait point découvert que vous étiez une fille. Votre jeune âge permet de vous cacher derrière l’adolescence d’un garçon encore imberbe dont la voix n’a pas encore mué, mais vous ne pourrez pas rester éternellement sous cet artifice grotesque.
Je sentis une petite sueur fine, froide et persistante, courir sur ma peau, descendre sur ma nuque et tomber sur ma gorge. Je passai l’une de mes mains sur mon visage et essuyai mon front.
La duchesse Mathilde me présenta un mouchoir de fine batiste blanche.
— Mon intention n’est pas de vous trahir, du moins pour l’instant, mais je veux tout savoir.
— Je veux bien essayer, murmurai-je complètement retournée.
Je passai le mouchoir sur mon visage et le tendis à la duchesse.
— Gardez-le.
Mathilde se leva.
— Avez-vous froid ? Voulez-vous que je réclame un feu ?
Je tournai mes yeux vers le grand foyer où des cendres témoignaient d’une flambée récente. La cheminée était immense et, de chaque côté, les chenets attendaient la bûche et le petit bois d’allumage stockés à côté du grand manteau de pierre.
— Je suis bien. Je ne crains pas le froid, répondis-je.
La duchesse Mathilde eut un soupçon de sourire, mais elle attaqua cependant d’un ton ferme :
— Qui êtes-vous ?
— Hélas, duchesse, je crois que c’est la seule question à laquelle je ne peux répondre sans être remise entre les mains de celui qui me poursuit de sa cruauté vengeresse et malsaine.
— Est-ce lui, le père de votre fils ?
— Ah ! Vous savez.
— La mère supérieure du couvent de la Trinité, sœur Marie-Clothilde est tenue de m’informer de tout ce qui se passe à l’intérieur du monastère. Cécile n’est pas au courant de tout ce que sa tante m’a rapporté.
À présent, je tournais un regard vide vers les deux grands coffres à pieds carrés que des pentures 2 séparaient en petits rectangles égaux. Ventrues et imposantes, les ferrures brillaient d’un gris intense sur le bois brun et lustré qui chatoyait dans la lumière du jour filtrant par la fenêtre.
— Si vous ne voulez pas me dire votre nom, pouvez-vous me donner celui de l’homme que vous fuyez !
J’hésitai.
— Allons ! Je sais que vous êtes d’une bonne famille. Celle d’un baron anglais sans doute. Je sais aussi que vous avez accouché d’un fils au monastère de la Trinité et que cet enfant y est encore. Mais j’ignore tout le reste. J’ai besoin d’en savoir davantage. Comment voulez-vous que je vous aide si vous ne me dites rien ?
— M’aider ?
— Eh bien oui, vous aider ! Avez-vous été violée par cet homme ?
Elle vit perler des larmes dans mes yeux.
— C’est une pratique que je ne peux tolérer, dit-elle. Dieu merci, depuis presque un siècle, l’Église a réussi à bannir cette conduite courante et sauvage utilisée par les Vikings lorsqu’ils sont venus s’installer en Normandie. Les origines du jarl 3 Rollon vont bien dans ce sens.
— Oh ! Je ne suis pas de votre avis duchesse, les origines du jarl Rollon sont plus saines que vous ne le pensez. Le comte saxon dont j’ai subi le viol est mille fois pire que ce Norvégien converti au christianisme et dont le fils réprimait les révoltes des Danois. Il favorisait une certaine forme de restauration religieuse et sa concubine Popa n’avait nullement été violée.
Stupéfaite par une telle connaissance qui mettait en cause les origines des ducs de Normandie, elle me regarda longuement. Certes, je ne dévoilai pas que pour prendre la fille, Rollon avait dû tuer le père, alors comte de Bayeux dont j’étais issue. Révéler que je descendais d’une branche illégitime de toute cette descendance eût été compromettant !
La duchesse Mathilde se reprit :
— Allons ! Ne nous écartons pas de votre cas personnel, mon enfant. Je vous le demande une seconde fois, pouvez-vous me dire le nom de l’homme qui a honteusement abusé de vous ?
Cette fois, je répondis d’une voix ferme :
— Le comte Ernault de Chichester, dont...

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