La Cité éphémère
166 pages
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La Cité éphémère , livre ebook

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Description

Un jour de 1954 qui ressemblait aux autres, en lisant le quotidien local, Pierre Cambessou apprend avec stupéfaction que le projet d'un énorme barrage hydroélectrique va se concrétiser. Il doit immerger une très grande partie de son exploitation agricole et la maison qui abrite sa famille depuis plusieurs générations. "Ma pauvre baraque sera sous vingt-cinq mètres d'eau", s'insurge-t-il. C'en est trop ! Avec ses faibles moyens face à l'administration et au sacro-saint intérêt public, il décide de se battre afin de faire annuler ce maudit projet. La bataille du pot de terre et du pot de fer s'engage, mais Pierre, raisonné par son épouse et sa fille Lucie, comprend vite qu'il doit consentir au compromis d'une expropriation où il a tout à gagner. Nouvelle maison, nouvelles terres, nouvelle vie ! C'est donc déchiré par la nostalgie et les souvenirs qu'il accepte l'inacceptable. Dans ce coin retiré du Cantal, où jusqu'à ce jour il ne se passait pas grand-chose, le chantier s'installe avec ses corollaires de terrassement, de maisons préfabriquées, de cantines, d'ateliers, de personnels venus de l'Hexagone et d'ailleurs, d'engins de toutes sortes et de bruit... Bref ! Lucie et ses deux frères trouveront-ils leur place dans le dédale de ce chantier gigantesque et de cette cité éphémère ?


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 octobre 2014
Nombre de lectures 129
EAN13 9782365751810
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

André Boudon-Delmas La Cité éphémère
À mes chers parents, aujourd’hui disparus. Je leur dédie cet ouvrage en mémoire des différents postes qu’occupa mon père à la production hydraulique d’Électricité de France et des neufs déménagements qui s’imposèrent au cours de sa longue carrière. André BOUDON-DELMAS
Avertissement : Ce que vous allez lire est une fiction située dans le cadre de la construction du barrage de Grandval dans le Cantal. Aussi, la totalité des personnages nommés dans ce roman, l’expropriation dont certains sont victimes, ne sont que pure fiction. En revanche, l’époque, le contexte général de ce chantier, son déroulement et les performances de l’ouvrage terminé, sont assez proches de la réalité.
– I –
Pierre marchait de long en large les yeux fixés sur la vallée, sur sa vallée. Il était furieux ! Depuis longtemps, des bruits avaient couru au sujet de l’éventuelle construction d’un barrage, puis l’engouement des nombreux défenseurs du projet était retombé, le tranquillisant un peu. Mais voilà que dix ans après, ça les reprenait de plus belle et faisait la une duMontagnard.Isolé dans cette terre de bout du monde, il se croyait invulnérable, intouchable, introuvable, alors que l’article lui laissait à penser qu’il ne comptait pas, qu’il était insignifiant, quantité négligeable. D’après de multiples et longues études déjà effectuées, disait le journaliste, le site paraissait approprié à la réalisation d’une importante retenue d’eau à des fins de production d’énergie électrique. Pierre comprit que si ce gigantesque projet prenait corps, la majeure partie de sa propriété serait noyée. Il enrageait ! N’y avait-il pas assez d’endroits en France pour couler ce maudit béton sans venir détruire son gagne-pain ? À l’exception des dix-huit mois d’armée passés dans une caserne alsacienne, il n’avait jamais quitté son canton plus d’une journée. Sa modeste ferme exposée à mi-pente sur l’adret de la rivière lui venait de ses parents qui la tenaient des leurs, qui eux-mêmes l’avaient reçue par filiation. L’on pouvait ainsi se perdre dans la généalogie ascendante de la famille, les Cambessou résidaient en ces lieux depuis des lustres. Alexandrine qui venait de soigner ses biques le trouva gesticulant dans la cour. – Serais-tu devenu fou ? questionna-t-elle surprise. – Va lire le journal, après tu parleras ! lui répondit-il, arborant sur un visage contrarié les yeux noirs des mauvais jours. Elle comprit à l’attitude de son mari que l’heure était grave, et entra précipitamment dans la maison sans ajouter un mot. Pierre la suivit. Parcourant l’article mis en évidence par un gros titre, elle saisit immédiatement les conséquences pour leurs terres, pour leurs vies, qu’engendrerait un tel chantier. Ils se regardèrent, marquant d’un temps de silence leur cruelle déception. Ils croyaient que ce projet était définitivement enterré dans les complications administratives, comme des centaines d’autres le furent par le passé. Malheureusement la brève lecture des quelques lignes d’imprimerie venait de mettre fin à cette certitude en résonnant comme une gifle magistrale.
– Pétard de Dieu, il faut lire le journal pour apprendre comment on va être mangé. C’est quand même un drôle de monde ! Ils pourraient au moins nous tenir au courant, nous demander notre avis...
Il employait une forme impersonnelle en mettant derrière le « ils » toutes les autorités de notre pays : les décideurs, l’État, les collectivités locales, les entreprises, les entrepreneurs... Bref, tous ces gens pour qui il ne comptait pas, tous ces gens qui allaient détruire son exploitation, sa résidence, son passé en apposant leur signature au bas d’un document au nom de la sacro-sainte utilité publique.
Il décida sur-le-champ d’enfourcher sa bicyclette pour se rendre à Chalignac afin d’y rencontrer le maire. Il fallait gravir trois kilomètres d’une longue côte sur un chemin en mauvais état, trop souvent raviné par la pluie et les orages, pour trouver, là-haut sur le plateau, une route plus paisible qui conduisait à la bourgade en serpentant entre prairies et bosquets. Depuis son enfance, combien de fois avait-il fait ce chemin ? Il multiplia d’un rapide calcul mental trois cents soixante-cinq jours par quarante années de vie et se demanda si les quinze mille jours qu’il trouvait n’étaient pas erronés. Au bas mot, pensa-t-il, deux mille, trois mille allers et retours à pied ouà bicyclette, au village ou ailleurs, devaient s’inscrire au compteur de ses courtes et robustes jambes. Ça fait du chemin, marmonna-t-il dans sa barbe hirsute. L’habitude aidant, il ne se plaignait jamais. Tous les habitants des très nombreux hameaux isolés étaient logés à la même enseigne. Dans ce contexte, se plaindre de la pénibilité du travail ou du manque de moyen de locomotion était un luxe auquel personne ne pensait.
Le maire et son épouse tenaient la seule auberge du village. Par ce fait, la salle du bistrot était devenue l’annexe de la mairie. En arrivant, comme il le faisait toujours, Pierre appuya sa bicyclette contre le mur de l’église, retira la pince à vélo du bas de son pantalon, se recoiffa du plat de la main et poussa la porte de l’auberge. Contrairement à son habituel enjouement il affichait une certaine gravité. Gravité qui fut immédiatement perçue par la clientèle et par le maire qui comprirent d’emblée l’origine de son tourment.Le Montagnardétait lu dans la plupart des maisons. Dès neuf heures, l’excellente nouvelle pour la commune, le canton, voire la région, s’était propagée à la vitesse de l’éclair. À Chalignac, on était heureux ! Du travail sur place pour de nombreuses années, de nouvelles structures capables d’accueillir le gigantesque chantier, l’enrichissement des commerces dans le village et bien au-delà, d’importantes recettes fiscales... Mis à part deux ou trois grincheux qui, de toute façon, étaient systématiquement pour ceux qui étaient contre et contre ceux qui étaient pour, l’ensemble de la population voyait le projet d’un bon œil.
Les Cambessou, que l’on ne pouvait pas réduire au rang des « grincheux », avaient, eux, de bonnes raisons de se comporter en opposants. Leur propriété, leur lieu de vie, leur maison, leurs souvenirs et ceux de leur famille, allaient inexorablement être
engloutis dans les profondeurs d’une retenue d’eau noire et pernicieuse. Cette simple pensée leur était insupportable ! Le maire eut beau insister sur son incompétence en la matière, son désarroi quantà la situation de son concitoyen, la compréhension de sa colère... rien ne calma Pierre ! Puis, comme de coutume, ils trinquèrent. Après un long silence, le maire trouva quelques mots apaisants : – Mon pauvre ami, nous pourrons faire tout le bruit que nous voudrons, ce n’est pas toi ni moi qui allons faire capoter le projet. Alors autant coopérer intelligemment. Il vaudrait mieux que tu plaides pour une nouvelle ferme sur le plateau, avec une maison confortable et des terres plus riches, et surtout plus faciles d’exploitation que ce que tu as. C’est peut-être toi qui t’en tireras le mieux ! – Tu parles comme un livre, Roger, mais imagine que demain on t’enlève ta maison de famille en te promettant autre chose. Tu ne réagirais sûrement pas de la même façon. – Tu as raison. Il n’empêche que nous devons trouver le meilleur compromis. Ta ferme, mon cher Pierre, est à ce jour la seule de la commune qui soit dans ce cas, cela devrait à mon avis faciliter la transaction. Les autres propriétaires ne sont concernés que par des terres et des bois, ce qui est bien différent ! – Tu m’aideras ? – Compte sur moi, mon ami. Même si la mairie doit faire un effort, je pense ne pas avoir de mal à trouver une majorité. – J’aimerais que tu viennes à la maison expliquer tout ça à Alexandrine. J’ai peur qu’elle ne l’entende pas de cette oreille. – Promis, je vous rendrai visite dans les prochains jours. Trois mois après la nouvelle, deux messieurs, dont l’un était magnifiquement cravaté, étaient descendus d’une Citroën noire rutilante. Jean-Luc, l’aîné des garçons, les avait vus arriver ; il appela sa mère occupée à écrémer le lait de la traite. Alexandrine, peu rassurée, les mains sur les hanches, se posta sur le pas de la porte pour les accueillir. Certainement plus timide qu’elle n’aurait voulu le laisser paraître, elle n’opposa aucune résistance, et subitement se vida de toute animosité. Son amabilité naturelle prit le dessus. Pourtant, depuis qu’elle ressassait cette histoire, elle s’était promis de ne pas se laisser faire. Ils allaient l’entendre ! – Madame Cambessou ? interrogea le plus élégant. – C’est bien moi.
– Votre mari est-il là ? – Il n’est pas bien loin. Elle donna l’ordre à Jean-Luc d’aller le chercher et fit entrer les deux messieurs. Depuis l’article duMontagnardils avaient reçu un courrier émanant des services de la compagnie d’électricité porteuse du projet, qui disait en substance « que l’étude en cours s’orientait vers deux hypothèses de travail », mais que dans les deux cas, leur ferme allait être « impactée ! » Bien entendu un arrangement amiable devrait être trouvé le moment venu. – Cette fois, c’est sûr, il n’y a plus rien à espérer, avait déclaré Pierre, sans pour autant se résigner. Alexandrine en perdit le sommeil. « À quarante ans, avec nos trois enfants, où irons-nous ? » Cette lancinante question la taraudait, alors que les enfants, eux, se voyaient déjà dans un nouveau cadre, peut-être moins isolé, pourquoi pas plus proche de Chalignac, dans une maison neuve qui ferait bisquer les copains d’école. Lucie, leur grande fille de dix-sept ans, s’efforçait de cacher sa joie devant des parents profondément affectés par un éventuel départ. Elle priait en silence pour qu’enfin se matérialise cette nouvelle vie dont on parlait depuis si longtemps. Que faire là,à Bros ? Même le nom du hameau sonnait l’inachevé, le raccourci, l’isolement. Elle rêvait de jeunesse, de copains, de partages, de musiques, d’amour aussi... Mais ici,à part le travail, point de salut ! Depuis son brevet, obtenu sans difficulté, elle avait espéré des études au lycée qui auraient pu à terme lui permettre de sortir de ce trou où l’impression de s’étioler comme une plante peu nourrie ne la quittait pas. Mais voilà, ses parents venaient de faire un effort considérable en lui offrant le collège jusqu’au brevet ; inutile de demander plus ! « Nous n’avons pas les moyens », lui avait dit son père. Lorsque Pierre entra, les deux hommes étaient installés du même côté de la table. Alexandrine leur faisait face, debout les bras croisés, appuyée contre la cuisinièreà bois. Pierre les salua en se courbant, la casquette sous le bras. Le costume et la cravate ont toujours impressionné le paysan isolé. Les présentations faites, Cambessou s’était assis face à eux. L’homme élégant aux lunettes cerclées entra directement dans le vif du sujet : – Notre courrier du mois dernier faisait état de deux hypothèses de travail. À l’heure où nous parlons, peu de choses ont évolué, même si le bureau d’études semble s’orienter vers la solution la plus ambitieuse. Mais, en tout état de cause, pour vous le problème reste entier.
– C’est-à-dire ? se risqua Pierre. – C’est-à-dire que quelle que soit la solution votre propriété doit disparaître. – Entièrement ? reprit Alexandrine. – Pas entièrement ! Mais ce qui en restera ne sera pas viable. Les côtes, les bois qui seront au-dessus de la ligne des plus hautes eaux... – Et jusqu’où viendra ce lac ? demanda Pierre, l’air renfrogné. L’autre homme, qui n’avait encore rien dit, déplia sur la grande table un plan cadastral où était matérialisée la fameuse ligne des plus hautes eaux. – Venez de ce côté de la table, proposa celui qui paraissait être le chef. Le couple approcha. Ils reconnurent immédiatement leurs terres. Ce plan, ils l’avaient cent fois compulsé sans savoir qu’un jour une limite, une frontière marquée d’un trait rouge pointillé viendrait anéantir leurs biens : la ferme et les meilleures terres se situant en dessous de ce niveau de malheur. – Vous voyez, dit l’homme, la côte, ou l’altitude maximum de l’eau, si vous préférez, se situera à 820 mètres, alors que la maison où nous sommes n’est qu’à 795 mètres. Un rapide calcul mental fit dire à Pierre : – Notre pauvre baraque aura 25 mètres d’eau sur la tête ! – C’est ça, ajouta d’une voix morne, l’homme au costume. La cruelle évidence leur parvint comme un crève-cœur ! Alexandrine imagina sa grande cuisine sous les eaux, tel un vieux gréement coulé, avec des poissons qui traversaient l’espace, des crustacés collés aux parois, le tout dans une végétation aquatique en mouvement. – Comment imaginer une chose pareille ? répétait Pierre. Il doit se construire une bonne dizaine de barrages dans le monde, et il faut que nous fassions partie des pauvres bougres que vous allez expulser. – Expulser n’est pas le mot qui convient, monsieur Cambessou. Ce n’est pas une expulsion au sens d’un bannissement ou d’une exclusion. Il s’agit d’une expropriation suscitée par une construction d’intérêt public qui impacte la quasi-totalité de votre capital foncier. Capital foncier que nous aurons à cœur de remplacer par une propriété au moins équivalente. Pierre s’emporta : – Ce ne sont que des mots ! Ce que je sais, c’est que nous devons foutre le camp sans autre alternative, alors que nous ne demandions rien à personne. Vous
comprenez ça ? Le ton employé imposa à ces messieurs un peu moins d’arrogance dans les propos. Aussi, la réponse se voulut plus rassurante, faite à voix mesurée. – Bien sûr que nous comprenons, mais de grâce, ne vous énervez pas, monsieur. Cette affaire n’est pas pour demain, nous avons deux bonnes années devant nous afin de régler ce douloureux problème. Nous allons trouver le bon chemin. Le chemin de la raison, sachant qu’aujourd’hui, à moins d’un miracle pour vous, le barrage va s’implanter en emportant votre propriété dès son remplissage. – C’est difficile à avaler, vous savez ! dit Pierre. C’est un coup dur pour nous, ajouta-t-il, le visage tendu en essuyant ses yeux larmoyants d’un revers de manche. Puis, comme pour se faire pardonner son éclat, il demanda : Que voulez-vous boire ? – Je prendrai volontiers un café si vous en avez, répondit l’homme aux lunettes en se tournant vers la maîtresse des lieux. – Il venait de passer au moment de votre arrivée. Il est tout frais ! Et vous, monsieur ? – La même chose s’il vous plaît. Alexandrine sortit quatre tasses avec soucoupes, fait rare qui témoignait d’une grande occasion ; elle les essuya avant de les distribuer sur la table. Le café chaud et fumant fut servi. Aussitôt une émanation très volatile, douce et agréable, mêlée de chicorée, embauma la vaste pièce. Pierre parut se détendre un peu. Il réfléchissait et mille questions se bousculaient dans sa pauvre tête sans qu’il puisse les formuler. Il resta un instant silencieux, concentré sur son café qu’il remuait d’un geste mécanique. Subrepticement, il releva la tête et rompit le silence : – Puisque c’est fait ! dit-il. Que pouvons-nous espérer ? Bien malgré lui, il venait d’envisager l’inéluctable perte de sa propriété. C’en était fini de Bros ! La nécessité de faire table rase du passé allait s’imposer. Facile à dire ! – Je suis heureux de cette question, dit le négociateur principal. Vous pouvez espérer une ferme plus moderne, peut-être mieux placée avec des terres plus riches et plus faciles à travailler... Bref ! Nous ferons notre possible, avec votre aide et votre consentement, afin de servir vos intérêts dans les meilleures conditions. – Sur quel tarif allez-vous vous baser pour me dédommager de l’équivalent ? – Nous allons tout simplement faire expertiser votre propriété actuelle pourvue de son cheptel, des bâtiments de ferme et de la maison d’habitation. – Vous pensez que nous sommes assez sots pour accepter un marché pareil ? Comprenant que l’affaire ne serait pas facile, l’homme retira ses lunettes en les
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