La Grande Catherine
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Description

Tsarine et impératrice, Catherine II de Russie, La Grande Catherine, est si légendaire qu’il ne faut pas, pour autant, en oublier la vérité historique.
Célèbre par ses amours, elle le fut aussi par son règne. Son prestige fut immense. Certes, elle a travaillé à sa propre gloire et si elle a œuvré dans la guerre et le désir de la conquête, elle a régné avec droiture, ouverte aux idées libérales, ce qui pourtant ne l’a pas empêchée d’aggraver le servage en distribuant terres et paysans aux seigneurs qui servaient sa noble cause.
Travailleuse acharnée, dotée d’une santé de fer et d’un tempérament de feu, rien ne la détourne de la politique. Catherine choisit ses amants jeunes, beaux, forts, intelligents et se les attache au mieux de ses intérêts.
Passions effrénées et violentes ! Catherine II vit, règne, brille, aime, prend et jette. Elle incarne toutes les Russie, elle, petite princesse allemande qui n’avait pas une seule goutte de sang russe dans les veines !

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Nombre de lectures 25
EAN13 9782374534831
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

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Exrait

Présentation
Tsarine et impératrice, Catherine II de Russie, La Grande Catherine, est si légendaire qu’il ne faut pas, pour autant, en oublier la vérité historique.
Célèbre par ses amours, elle le fut aussi par son règne. Son prestige fut immense. Certes, elle a travaillé à sa propre gloire et si elle a œuvré dans la guerre et le désir de la conquête, elle a régné avec droiture, ouverte aux idées libérales, ce qui pourtant ne l’a pas empêchée d’aggraver le servage en distribuant terres et paysans aux seigneurs qui servaient sa noble cause. Travailleuse acharnée, dotée d’une santé de fer et d’un tempérament de feu, rien ne la détourne de la politique. Catherine choisit ses amants jeunes, beaux, forts, intelligents et se les attache au mieux de ses intérêts.
Passions effrénées et violentes ! Catherine II vit, règne, brille, aime, prend et jette. Elle incarne toutes les Russie, elle, petite princesse allemande qui n’avait pas une seule goutte de sang russe dans les veines !
Le discrédit jeté sur Lucrèce Borgia qui, pour sa défense, n’a eu que son immense désir de plaire, d’aimer et d’être aimée, est injuste. Elle ne fut qu’un instrument de puissance que les Borgia utilisèrent à des fins politiques pour mieux servir leurs desseins personnels.


***




Née dans la Sarthe, Jocelyne Godard a longtemps vécu à Paris. Depuis quelques années, elle vit dans le Val de Loire. Les sagas et biographies romancées qu’elle a publiées au fil du temps ont toujours donné la priorité à l’Histoire et aux femmes célèbres des siècles passés. Ces femmes qui ont marqué leur temps, souvent oubliées ou méconnues, et qui, par leurs écrits, leurs œuvres, leurs engagements, leurs talents, leurs amours, ont signé l’Histoire de leur présence qu’elle n’a cessé de remettre en lumière. L’Égypte ancienne et le Japon médiéval l’ont fortement influencée. Puis elle s’est tournée vers l’époque carolingienne, le Moyen-Âge et la Renaissance. Et, plus récemment, elle a mis en scène, avec l’éclairage qui leur revient, une longue saga sur l’investissement des femmes durant la Grande Guerre. Lorsque ses héroïnes sont fictives, elles ont toujours un lien étroit avec les femmes qui ont fait la Grande Histoire. Dans ses plus jeunes années, elle s’est laissé guider par la poésie et elle a publié quelques recueils. Puis elle s’est tournée vers le journalisme d’entreprise auquel elle a consacré sa carrière tout en écrivant ses romans. Depuis son jeune âge, l’écriture a toujours tenu une grande place dans son quotidien. Un choix qui se poursuit.
Jocelyne Godard
Les amours des femmes célèbres
La Grande Catherine Entre Amour et Politique
Les Éditions du 38
1. Une Allemande en Russie
C’était au sein du royaume de Prusse, dans une vieille cité nommée Stettin où se tassaient d’antiques résidences, que vint au monde, ce jour-là en 1729, une future impératrice de Russie. Et pas la moindre, elle fut si célèbre que l’Histoire l’appela « La Grande Catherine ».
Une fois née, la petite princesse de Zerbst, Sophie Augusta-Frédérique de Holstein-Zerbst n’était ni mieux, ni plus mal dotée que tous ces enfants qui vivaient dans des résidences princières de seconde souche comme il en existait tant en Allemagne.
Le père de Sophie, le prince Christian-Auguste de Zerbst, était un général-major attaché à l’armée prussienne, un homme bon, juste, fidèle, mais un prince obscur et désargenté. Il sut aimer sa fille plus que son épouse et, maintes fois, il manqua désespérément à la jeune Sophie quand, expatriée en Russie, elle se sentait trop seule.
Sa mère, la princesse Jeanne-Élisabeth de Holstein, était issue d’une famille beaucoup plus élevée puisqu’elle était la cousine de l’ex-impératrice Anna, l’une des filles du grand tsar Pierre 1 er. C’était une femme froide et superficielle qui aima son fils, le cadet, plus que sa fille. La petite Sophie en souffrit, consciente que si elle avait été un garçon comme sa mère le souhaitait, elle aurait reçu plus d’affection maternelle.
Par contre, si à sa naissance le général-major attendait lui aussi un fils, il ne le montra jamais à sa fille. Mais devant l’attitude souvent agacée de sa mère, elle se comporta très jeune comme un garçon.
C’est pourquoi, dès ses premières années, la fillette, qui ne semblait pas être d’une grande beauté, bien qu’elle ne manquât ni de grâce, ni de distinction, s’attacha des manières masculines qu’elle se plut à développer tout au long de sa jeunesse.
Sophie aimait déjà jouer dans les rues de Stettin avec les autres enfants de la ville en prenant soin de commander ses petits bataillons. Elle détestait jouer à la poupée comme les autres fillettes. Elle préférait les jeux turbulents, s’amuser à la guerre, monter à l’assaut, s’agiter sur des monticules de caisses érigées en barricades ou patauger dans les flaques d’eau qui représentaient, disait-elle, de furieux océans qu’il fallait traverser. Déjà, Sophie adorait montrer qu’elle possédait une âme de chef.
Son éducation fut cependant soignée. Elle eut des maîtres sérieux pour lui enseigner tout ce qui devait lui servir plus tard, la littérature – elle avait déjà le violent désir de lire et d’écrire – puis la musique, la peinture et l’Histoire avec les règnes des autres pays. Elle disposa aussi d’enseignants qui lui apprirent d’autres langues que la sienne. Enfin, on lui donna tout ce qu’il fallait pour acquérir une excellente culture générale.
Mais elle eut avant tout une Française, Mademoiselle Cardel, fille d’un huguenot réfugié en Allemagne après la révocation de l’Édit de Nantes. Mais, outre la langue française qu’elle sut très vite, grâce à ses leçons, maîtriser à la perfection, Mademoiselle Cardel lui enseigna tout ce qui se rapportait à la culture venant de France.
Mademoiselle Cardel était un modèle de vertu et de sagesse. Douce, gentille, gaie, patiente et d’une humeur tellement égale que c’était un plaisir pour Sophie d’être en sa compagnie. Ce qui compensait la froideur de sa mère.
L’enseignement de Mademoiselle Cardel était très divers. Les dictées, afin qu’elle ne fît aucune faute plus tard dans ses correspondances, qui devaient se révéler nombreuses, étaient la base même de toute culture française.
Elle lui faisait lire Corneille, Racine, Molière, La Fontaine et lui rappelait sans cesse de ne pas oublier que la littérature était l’essence même d’une culture dont toute personne de qualité ne pouvait se passer.
Sophie avait une intelligence très aiguisée et une vivacité d’esprit poussée à l’extrême. Elle avait toujours la repartie qu’il fallait dans les occasions appropriées.
Belle ! Sa mère lui fit comprendre qu’elle ne l’était pas et qu’elle devait compenser cette faille par une distinction et une grâce qui la sortiraient du lot des autres jeunes filles autour desquelles tournaient les gentilshommes à marier. À défaut de l’aimer, elle lui donna au moins cet excellent conseil qui amena sa fille à penser qu’elle devait à tout prix se distinguer des autres.
Ses parents l’emmenaient souvent à Berlin, ce qui, pour elle, était toujours l’occasion d’apprendre quelque chose qu’elle gravait aussitôt dans sa mémoire.
Compte tenu de la haute situation sociale de Jeanne-Élisabeth de Zerbst-Holstein, il arrivait parfois au roi Frédéric 1 er de Prusse de les inviter à un dîner ou à une réception. Un jour que Sophie accompagnait ses parents à Berlin, elle avait osé tenir tête au roi, mais d’une façon gracieuse et fort polie sur l’un des usages de la Cour qu’elle trouvait excessif, juste un petit problème d’étiquette. Le roi s’en était amusé et, ce jour-là, sa mère avait compris que l’impertinence et la hardiesse de sa fille – et peut-être même son trop-plein d’énergie – seraient un atout considérable dans sa vie future.
Un peu inquiète tout de même, elle avait observé le visage du roi de Prusse et s’attendait à une réflexion sur l’éducation imparfaite de sa fille qui avait alors quatre ans. Mais il n’en fit rien. Il regardait plutôt avec un franc sourire aux lèvres la fillette qui plantait hardiment ses yeux dans les siens. Il faut dire qu’avant de lui jeter poliment la remarque qu’elle avait à lui faire, Sophie lui avait fait une parfaite révérence dans sa jolie robe taillée à l’identique de celle des dames et des demoiselles d’honneur. Car, dans la haute noblesse, les petites filles et les petits garçons, à cette époque, portaient des habits d’adulte, en modèle réduit. Vestes et justaucorps ou robes à panier avec corsets et décolletés selon le sexe de l’enfant.
Un an plus tard, en 1734, la mère de Sophie mit un garçon au monde. Pour elle, ce fut une explosion de joie, malgré la mine attristée de sa fille. Son père, bien que ravi lui aussi, se montra beaucoup plus discret et redoubla même d’attention pour elle, ce dont elle lui fut reconnaissante toute sa vie.
Hélas, quelques années plus tard, le garçonnet décéda d’une maladie infectieuse, laissant Jeanne-Élisabeth dans une tristesse infinie qui laissa Sophie aussi morose qu’amère.
Adolescente, elle se regardait souvent dans le miroir en se disant qu’avec l’âge, son menton et ses joues prenaient un peu de rondeur et que ses yeux s’allumaient d’un éclat plus vif. Quant à ses formes, elles changeaient elles aussi, s’allongeaient, s’affinaient et devenaient très gracieuses. À présent, elle se trouvait presque belle.
C’est à Berlin qu’elle rencontra, un jour, un vague cousin germain du côté de sa mère, Pierre-Ulric de Holstein un peu plus âgé qu’elle et qui ne lui laissa pas un souvenir impressionnant. Bien au contraire, il était maigre, avait un visage ingrat, inintéressant et un regard fuyant.
Mais elle ne s’en soucia guère et ne le détailla pas davantage, ignorant ce jour-là que ce garçon qui l’avait regardée la tête baissée et l’œil relevé, les yeux déjà méfiants et le sourire hostile, serait le futur tsar de Russie et qu’elle en serait l’épouse.
Sophie qui avait reçu toute l’éducation due à une princesse allemande de qualité filait ainsi ses années de jeunesse, avec l’amour d’un père hélas trop souvent absent, et l’indifférence d’une mère, distante et insensible aux transports pourtant généreux de sa fille. Ceci jusqu’au jour où une lettre arriva de Saint-Pétersbourg.
L’enfance et la jeunesse de Sophie étant passées, il fallait envisager la phase suivante de sa destinée. Ses parents n’eurent pas à lui chercher un quelconque petit prince de province ou de voisinage allemand, comme ils s’apprêtaient à le faire pour lui assurer son existence, car la lettre qu’ils reçurent de cette Russie lointaine les en dispensa.
Elle venait de l’impératrice Élisabeth qui avait évincé du trône le jeune Ivan VI en le plaçant dans un sombre couvent pour des raisons d’inadaptation au pouvoir, autrement dit pour une cause de débilité profonde.
L’impératrice Élisabeth qui régnait en Russie descendait de la branche directe de feu le dernier tsar Pierre le Grand et se trouvait être une cousine de la mère de Sophie qui, par sa naissance, venait s’inscrire dans la lignée impériale.
Dans sa lettre, elle réclamait à sa cousine un portrait de sa fille afin d’étudier son apparence et son allure et de prévoir, si cela lui convenait, de les faire venir toutes les deux à la Cour de Saint-Pétersbourg pour envisager un mariage avec le Grand-Duc Pierre, l’héritier du trône.
Or, le personnage en question n’était autre que ce garçon entrevu un jour à Berlin, Pierre-Ulric de Holstein, que l’impératrice Élisabeth avait réclamé à la Cour quelque temps plus tôt, n’ayant pas d’héritier pour lui succéder sur le trône de Russie. Le choix qu’elle avait porté sur les deux adolescents était prudent, sage et logique puisque son neveu, Pierre-Ulric de Holstein, tout comme Sophie de Zerbst, étaient des cousins éloignés descendant de la branche impériale.
Ce fut ainsi qu’à la fin de l’année 1743, mère et fille se préparèrent à quitter Stettin pour la grande et lointaine Russie.

***

Tout s’agitait dans la grande maison de la famille de Zerbst. La mère de Sophie semblait plutôt ravie. D’autant plus que depuis la mort de son fils qu’elle pleurait encore, elle s’ennuyait à Stettin et pensait que ce dérivatif de grande envergure allait lui changer les idées.
De son côté, sa fille émettait beaucoup de réserves. Sa nuit avait été pesante. Elle s’était posé beaucoup trop de questions pour trouver le sommeil.
Je n’aime pas ce cousin que l’impératrice de Russie veut me faire épouser, dit-elle à sa mère qui haussa le ton pour lui répondre :
Ma fille, tu n’as pas le choix, c’est une décision qui vient de trop haut pour la contester. N’oublie pas que c’est l’impératrice elle-même qui te réclame.
Oui, bien sûr et j’en suis très fière, mais…
Il n’y a pas de « mais », rétorqua Jeanne-Élisabeth en jetant un dernier coup d’œil sur les malles et nombreux paquets qui s’amoncelaient dans la grande entrée de la maison.
Sophie se rebiffa :
M’auriez-vous laissé le choix si cet évènement qui agite toute la maisonnée n’était pas arrivé ?
Que veux-tu dire ?
Vous le savez bien mère, je veux dire s’il avait fallu me marier, ici, à Stettin.
Allons, ma fille, c’est la même chose, nous t’aurions mariée, ton père et moi, selon notre convenance. Il n’y a donc aucune différence, et surtout aucun choix de ta part à faire, sauf que dans ce cas bien précis, tu seras Grande-Duchesse et ensuite tsarine.
Évidemment ! soupira Sophie, c’est là toute la différence. Je serai même impératrice.
Oui, ma fille. Un jour proche tu seras l’épouse d’un empereur de Russie.
Bien sûr, soupira de nouveau Sophie, cela change tout !
Puis, laissant échapper un dernier soupir accompagné d’un sourire ambigu, elle ajouta :
Et cela vaut bien quelques petites désillusions amoureuses.
Réflexion fort justifiée ! La princesse de Zerbst-Holstein, hâtant le départ qu’elle ne voulait pas retarder, compta des yeux les bagages entassés à ses pieds, puis releva les yeux sur sa fille.
Quand tu connaîtras mieux le Grand-Duc, puisqu’il faudra assumer cette période avant ton mariage : tes fiançailles, tu finiras par l’apprécier. N’oublie pas qu’il est le futur tsar de la Russie. Pierre dont tu n’as vu le visage qu’une seule fois à Berlin est celui que tu verras chaque jour.
Têtue, cependant, Sophie rétorqua :
Oui, je le sais, mais ce visage ne me plaît pas.
Et avisant l’air un peu agacé de sa mère, elle ajouta :
C’est un droit que je peux m’accorder il me semble.
En effet, tu en as le droit, mais dans ce cas, garde-le pour toi et ne le propulse surtout pas à la Cour de Russie. Si ton commentaire venait aux oreilles de l’impératrice, tu t’en ferais vite une ennemie.
Son bon sens en éveil, Sophie acquiesça de la tête. Sa mère avait achevé de compter les malles que les laquais commençaient à saisir pour les entasser dans les quatre voitures qui suivaient la berline où devaient voyager Jeanne-Élisabeth de Zerbst-Holstein et sa fille.
Plantée devant sa mère, Sophie n’en avait pas fini. Depuis longtemps, une question taraudait son esprit et elle voulait en finir au plus vite :
Dites-moi, mère, avez-vous aimé mon père dès que vous l’avez vu la première fois ?
Il n’est pas question de ton père, ma fille, coupa vivement Jeanne-Élisabeth, achève plutôt de faire tes malles qui ne sont pas encore terminées. Je te rappelle que nous partons demain matin aux aurores.
La réponse étant vite écartée, Sophie n’avait plus qu’à obtempérer. Elle s’en fut dans sa chambre suivie d’une servante pour l’aider à ramener les quelques malles qu’elle boucla rapidement.
Le départ eut lieu dans un grand branle-bas où bruits, sonnettes, cris, alarmes et exclamations diverses jetées sur tous les tons venaient de toutes parts.
Christian-Auguste, en bon général-major qui se respecte, commandait, dirigeait, exigeait qu’on suive ses ordres dans les moindres détails, mais chacun allait de son bon vouloir, ne s’attachant qu’à une seule chose, du moins pour l’instant, que toutes ces malles, ces paquets, ces entassements divers gros et petits puissent tous entrer dans les grosses voitures qui suivaient la berline.
Et puis, c’était l’affaire de son épouse puisqu’il n’avait pas été question qu’il accompagne sa femme et sa fille en Russie. C’était à elle de veiller à ce que tout se déroule bien. Il ne s’en mêlait que juste pour Sophie. Juste pour lui montrer qu’il veillait encore sur elle durant ses derniers instants passés dans la maison familiale.
C’est pourquoi Christian-Auguste ne participait qu’en partie à ce départ puisque sa présence n’était pas nécessaire à la Cour de Saint-Pétersbourg. D’ailleurs, c’était aussi bien, car il était rappelé par son régiment qu’il ne pouvait pas déserter, même pour une cause qui se révélait aussi urgente que celle-ci. On ne cède pas la place à son inférieur sur un champ de bataille !
Tout fut enfin prêt. La berline en tête et les quatre grosses voitures qui suivaient s’ébranlèrent. Le lourd chariot qui emportait Sophie et sa mère était inconfortable et mal suspendu. De plus, la saison n’était pas propice aux déplacements. C’était la fin de l’été. Pour l’instant, il faisait encore beau, mais quand la route atteindrait les limites des régions du nord où l’hiver arrivait plus vite, le froid les saisirait et sans doute verraient-elles l’arrivée de la neige freiner leur voyage. Déjà, les voitures de chargement, beaucoup plus lourdes, pleines à craquer, ralentiraient l’allure.
Sophie se retourna pour faire un signe à son père qui les regardait s’éloigner tout en se demandant quel serait le destin qui attendait sa fille. Avant de partir, il lui avait remis un gros ouvrage sur les philosophes grecs qu’elle adorait lire. Combien de fois le lui avait-elle emprunté pour le feuilleter, en lire quelques pages, les mémoriser, puis le remettre soigneusement aligné parmi les autres livres de la bibliothèque.
En lui laissant cet ouvrage, Sophie savait que son idée était de la détourner de sa tristesse le jour où elle devrait abandonner sa propre religion pour épouser celle des orthodoxes. Car, avant tout, elle devrait montrer le plus grand respect pour le pays qui l’adoptait et se soumettre aux règles d’une totale obéissance envers ceux dont dépendrait désormais son avenir.
La philosophie des grands maîtres et penseurs grecs l’aiderait à mieux comprendre les situations embarrassantes qui viendraient barrer sa route.
Elle détourna la tête. Son père n’était plus dans son angle de vue.
Alors, l’image floue qu’elle gardait de ce garçon malingre, au visage ingrat, méfiant, au regard trouble et au sourire déplaisant, gâchait un peu sa joie et ôtait du plaisir à cette aventure. Mais sa nature profonde relevait le défi et elle se persuadait que sa forte personnalité, déjà très marquée, surmonterait les obstacles qu’elle rencontrerait.
La première étape ne fut pas longue et les voitures s’engagèrent dans les rues de Stettin. Les gens de la ville étaient devant leurs portes et faisaient bon accueil aux deux princesses. Ils leur souhaitaient un bon voyage, et une heureuse destinée à celle qui épouserait un Grand-Duc de Russie.
Sophie leur fit un signe de reconnaissance, leur montrant qu’elle avait été heureuse à Stettin, malgré toutes les petites contrariétés venues perturber son enfance, surtout au temps où sa mère choyait tendrement son fils, ne posant sur elle qu’un regard indifférent. Mais au fond, elle reconnaissait que son tempérament et sa nature profonde s’en étaient renforcés, durcis. Elle était prête à tout affronter, joies et déplaisirs, exaltations et découragements.

***

Après une petite pause, le convoi prit la route en direction de Berlin.
Parfois, des brusques cahots les envoyaient cogner sur les bords intérieurs de la berline ou leur brisaient les reins. Parfois, l’une des voitures versait dans une ornière dont il était difficile de se dégager. Furieux, le cocher descendait, jurait, crachait et réclamait l’aide de ses confrères et même celle du laquais et des deux chambrières qui faisaient partie du convoi.
Arrivées à Berlin, les deux princesses étaient attendues. Le comte de Brummer, un Allemand, haut fonctionnaire d’État et médecin de Cour à Moscou et à Saint-Pétersbourg, vint à leur rencontre. Il se présenta à la jeune Sophie d’une façon assez aimable pour ne pas l’indisposer :
J’espère que nous ferons un excellent voyage, princesse Sophie. Je suis dépêché par l’impératrice Élisabeth pour vous conduire jusqu’en Russie.
Comme Sophie lui offrit un ravissant sourire, il se tourna vers sa mère et poursuivit tout en la saluant en courbant profondément la nuque :
J’ai longtemps été le précepteur du prince Pierre de Holstein. Mais cette fonction s’est achevée lorsque l’impératrice l’a réclamé à ses côtés pour en faire son héritier et le Grand-Duc de Russie. Il lui fallut alors des maîtres russes et non plus allemands.
Puis, jetant un coup d’œil sur le nombre de voitures qui suivaient la berline, il parut étonné :
Il me semble que l’impératrice avait donné les instructions pour ne pas charger, ni trop allonger votre convoi…
Notre convoi tout entier s’avère indispensable, comte de Brummer, le coupa Jeanne-Élisabeth. Il ne pouvait pas être plus mince. Nous avons pris nos objets indispensables, nos souvenirs les plus chers, nos effets d’été, mais comme nous entrerons bientôt dans la période d’hiver, nous aurons forcément besoin de nos pelisses et de nos fourrures qui prennent une grande place et qu’il a fallu entasser dans ces voitures.
Et il ne fallait pas oublier mon trousseau, ajouta Sophie.
Ma fille a raison. Il ne fallait pas omettre son trousseau. À quoi, selon vous, comte de Brummer, fallait-il donc nous arrêter ? À deux ou trois robes chacune, quelques chemises, autant de bas, quelques souliers, trois ou quatre châles et une douzaine de mouchoirs. Allons, cela n’aurait pas été raisonnable.
Brummer embrassa du regard les voitures où s’entassaient le personnel et les chargements.
Vos cinq cochers auraient suffi. La Cour de Russie mettra à votre disposition tout le personnel qui vous sera nécessaire : femmes de chambre, laquais, palefreniers, cuisiniers et autres servantes et serviteurs.
Et bien, soupira Jeanne-Élisabeth, nous en sommes ravies, mais je pense que l’impératrice Élisabeth ne nous fera aucun grief d’avoir voulu épargner quelque peu son propre personnel. Nous l’avons fait par mesure de politesse.
Brummer ne put qu’acquiescer de la tête en soupirant de soulagement lorsqu’il constata l’absence du prince Christian-Auguste. Ce point-là avait été longtemps débattu avec l’impératrice qui ne voulait pas s’encombrer d’un mari contestant tous ses ordres dès qu’il s’agirait d’en donner un à sa fille.
Brummer avait même entendu dire que l’impératrice avait précisé, lors d’une petite assemblée où ne figuraient que ses favoris, que la jeune fiancée choisie pour le Grand-Duc serait plus docile qu’une personne de plus haute naissance.
De nouveau, il se retourna vers Sophie, et d’un ton toujours très aimable, désirant ne pas heurter celle-ci, mais lui préciser l’autre face de sa mission :
Vous êtes consciente, princesse Sophie, qu’il faudra apprendre à faire une révérence parfaite, à tenir une conversation entre personnages cultivés, à demeurer stoïque durant les trop longs dîners…
Promptement, Sophie le coupa :
Et apprécier un opéra, discuter d’une pièce de théâtre récemment vue là où elle était jouée, savoir parler de littérature, de poésie et de musique…
Brummer tenta de l’interrompre à son tour, mais Jeanne-Élisabeth de Zerbst fut plus rapide et le fit en précisant :
Que croyez-vous donc, cher comte, que ma fille n’a reçu aucune éducation de qualité. Détrompez-vous, nous lui avons donné les plus grands maîtres qui soient. Elle en remontrera peut-être bien au Grand-Duc lui-même.
Sur cette pique tournée à l’avantage de sa fille, Brummer choisit de ne plus insister. C’était un Allemand lui aussi, il préférait installer entre eux une harmonie plutôt pacifique qu’une atmosphère tendue.
Jeanne-Élisabeth eut un sourire vainqueur. Brummer ne lui ferait aucun barrage et ne lui créerait aucun souci, d’autant plus que le choix de l’impératrice porté sur Sophie de Zerbst devrait lui convenir et que la belle humeur avec laquelle il les accueillait était sans doute sincère.
Son époux lui avait expliqué qu’en tout premier lieu une préférence avait été fixée non pas sur leur fille, mais sur la princesse de Saxe, ce qui aurait eu le privilège de réunir la Russie, la Saxe, l’Autriche, la Hollande et l’Angleterre, soit les trois-quarts de l’Europe, contre la Prusse et la France.
Et bien que cette idée fût soutenue par l’homme tout-puissant de la Cour de Russie : Bestoujev, ce projet avait avorté et le choix s’était fixé sur la jeune princesse Sophie de Zerbst-Holstein.
Avant de quitter Berlin, il leur proposa de partager sa berline dont le luxe et le confort leur permettraient de voyager plus agréablement et sans lassitude excessive.

À Mitau, il fallut s’équiper de traîneaux. Brummer leur expliqua qu’ils entreraient en Russie à une époque où l’hiver était toujours précoce par rapport à l’Allemagne.
Jeanne-Élisabeth eut un petit rire discret et ne put s’empêcher de répliquer :
Nous nous en doutions, cher comte, et c’est la raison pour laquelle nous avons entassé des couvertures et des fourrures dans nos voitures.
Mais la berline douillette et spacieuse de Brummer eut la bonne conséquence d’assouplir tous ses propos et elle se mit à discuter avec l’ex-précepteur du Grand-Duc comme si elle se trouvait dans l’un des salons impériaux.
Mitau était une ville teutonne tombée sous l’influence russe quelque temps plus tôt pendant le règne de l’impératrice Anne 1 re de Russie. Le duc Ernst Johan von Biron, qui s’était emparé de sa régence et qui avait commencé la construction du palais de Mitau, fut renversé et envoyé en Sibérie. Mais à sa mort, la tsarine Élisabeth l’avait rappelé.
Le lieu était ravissant. Le palais était juché sur une petite île située entre les bras du Lielupe qui arrosait la ville à l’emplacement d’un ancien château fort, le château des « Chevaliers Teutoniques ».
À Mitau, il y avait une garnison russe où le colonel Voïkov se présenta aux deux femmes avec beaucoup de courtoisie et de civilités en les informant qu’il avait été chargé de les accompagner jusqu’à Riga.
Le traîneau que l’impératrice a mis à votre disposition est très confortable. Vous apprécierez l’aisance qu’il vous offrira.
Mais la neige n’est pas encore tombée, jeta Sophie étonnée.
Elle ne tardera pas. Passé Riga, les premières chutes de neige vous recouvriront.
En effet, ils quittèrent Mitau sous une tiédeur qui ne laissait pas prévoir l’écart brutal de température qui les saisit à l’approche de Riga où ils devaient rester plusieurs jours dans une maison de poste.
Brummer devait prendre un certain nombre de contacts afin qu’on reçoive les deux princesses, mère et fille, avec les honneurs qui leur étaient dus dès leur entrée en Russie.
Le maître de la maison de poste de Riga, fort aimable, avait reçu les deux femmes généreusement. Son accueil chaleureux les avait comblées.
En 1710, les Russes avaient fait de Riga la capitale du gouvernement de Livonie. Auparavant, la ville avait été conquise par les Polonais en 1561, puis par les Suédois en 1621.
Bien que curieuse et intéressée par tout ce qu’elle apprenait, Sophie éprouvait une grande hâte à quitter des lieux où, à son avis, elles restaient trop longtemps, car il fallut prolonger cette halte de quelques jours encore.
Sophie rêvait déjà au luxe dans lequel on la plongerait bientôt. Un palais ! Un éblouissant palais où, majestueusement, elle gravirait les immenses escaliers de pierre et suivrait les interminables couloirs éclairés desservant des pièces en nombre incalculable et superbement décorées.
Elle entrerait dans de grands salons lumineux et découvrirait les vastes bibliothèques où les livres, tous reliés de cuir, serrés sur des rangées entières avec des escabeaux pour accéder aux étagères les plus hautes, la retiendraient pendant de longues heures.
Elle rêvait aussi à l’étiquette, sans doute très stricte, qu’elle devrait suivre sans faire d’erreur. Elle rêvait aux pierreries et aux diamants que porteraient les dames de Cour, aux velours et aux soieries des coussins et des tentures, aux ors, aux cristaux et aux porcelaines. Les palais des tsars en regorgeaient.
C’était la Russie, la grande et mystérieuse Russie qu’elle allait découvrir.

Avant de quitter Riga, ils eurent la surprise de voir un attelage qui tirait une dizaine de voitures dont les traîneaux étaient fixés à l’arrière.
Le convoi s’arrêta et des militaires de la garde impériale en surgirent. En quelques explications, ils tinrent le comte de Brummer au courant des nouvelles consignes à suivre. Il ne fallait plus se rendre à Saint-Pétersbourg d’où l’impératrice et le Grand-Duc étaient absents. Partis à Moscou pour des raisons d’État – ce qui eut l’air de contrarier Brummer – c’est là que l’impératrice Élisabeth accueillerait la princesse Sophie et sa mère.
Les gardes impériaux saluèrent longuement les princesses de Zerbst. Puis, ils expliquèrent que, dès la journée suivante, les premiers flocons de neige feraient leur apparition et qu’ils en seraient recouverts peu de temps après. Mieux valait donc attendre quelques jours de plus à Riga que la première tempête les saisisse. Puis, on changerait rapidement les voitures contre de solides traîneaux sur lesquels on entasserait les chargements divers.
Une semaine plus tard, la neige recouvrit le sol en une seule nuit offrant à leurs yeux un décor immense, d’une blancheur aveuglante qui occultait le chemin qu’ils devaient suivre jusqu’à Moscou. Si la température baissait, la neige encore molle durcirait au cours de la nuit suivante permettant aux traîneaux de glisser plus facilement et plus vite.
Ils partirent tous au petit matin, emmitouflés dans leurs fourrures et atteindraient dans quelques jours le premier village où ils pourraient passer une nuit dans un relais de poste ou une auberge chauffée afin de s’y reposer plus confortablement.
Sophie cria de joie. Le sang bouillonnait dans ses veines. Enfin tout s’accélérait. C’est à peine si elle eut une pensée pour le visage ingrat de Pierre Ulric-Holstein, tout Grand-Duc qu’il était ! Seule comptait à présent son arrivée à Moscou avec tout ce qui suivrait.
Sa mère sommeillait. La somnolence l’avait vite emportée tant elle avait été agréablement surprise par le confort du traîneau. L’intérieur était une œuvre d’art. Il était tendu de drap rouge galonné de filets d’argent avec un grand lit de plumes et des coussins de soie qui parsemaient la multitude de fourrures destinées à les protéger du froid qui sévissait à l’extérieur.
C’était une froidure glaciale que Sophie et sa mère semblaient ignorer pour l’instant. Pourtant, malgré la chaleur réconfortante que leur apportaient les fourrures dans lesquelles elles étaient enfouies, Sophie sentait ses mains et ses pieds gelés. Même le bout de son nez, dès que son visage surgissait des couvertures, rougissait tant il était glacé. Mais elle n’y pensait pas et préférait poursuivre ses rêves qui allaient bientôt devenir réalité.
Quant à Jeanne-Élisabeth, dès qu’elle sortait de son sommeil, elle se prenait à réfléchir aux heureuses conséquences des évènements à venir. Car il était clair que les connaissances qu’elle ferait à la Cour lui apporteraient sans aucun doute les considérations qu’elle attendait depuis longtemps et qu’elle n’avait jamais pu recevoir enfermée dans son minuscule domaine de Zerbst.
Le premier soir, Brummer fit stopper son convoi dans un petit village qui accueillit les deux femmes très chaleureusement. Ajouté au convoi de la garde impériale auquel ils s’étaient joints, l’ensemble totalisait une trentaine de traîneaux, créant une animation curieuse qui ravit tous les habitants du village.
Le tintement des clochettes mises en branle sur les traîneaux avertissait de leur arrivée sur chaque lieu où ils devaient s’arrêter afin d’y passer la nuit. Comme ils étaient en Russie, les gens les acclamaient dès qu’ils traversaient ou s’arrêtaient dans un village.
2. Le Kremlin
L’arrivée à Moscou se fit dans le délire de la foule qui accueillait la jeune princesse, future fiancée du Grand-Duc.
Moscou n’avait pas fini d’émerveiller Sophie, tout comme Saint-Pétersbourg le ferait à son heure. Mais Moscou avait toute un passé et Sophie le connaissait. Elle aimait trop se pencher sur l’histoire des pays et des règnes pour ignorer celle de ses cousins les Russes. La belle ville de Saint-Pétersbourg n’avait que la renommée du grand tsar Pierre 1 er derrière elle pour l’intéresser tandis qu’avec Moscou, elle pouvait remonter au temps des premiers tsars de Russie.
L’époque du joug des Tatars achevée sous le règne du premier tsar de Russie, Ivan IV qu’on avait surnommé Yvan-le-Terrible, avait vu s’étendre et s’embellir avec lui la grande principauté de la Moscovie. Mais à présent, Moscou, qui n’était plus considérée comme la première cité de Russie, avait vu défiler bien des victoires remportées par les princes moscovites sur les immenses territoires des barbares venant de l’est.
À présent, tout avait changé. Pierre le Grand était monté sur le trône et avait bâti la ville de Saint-Pétersbourg sur les bords de la Néva pour en faire une grande cité moderne aux portes ouvertes sur l’Occident. Moscou restait cependant la cité mère, toujours chère au cœur des Russes. Car c’était là que l’on retrouvait les vieilles traditions encore moyenâgeuses, périmées pour beaucoup, dont la nouvelle noblesse. Leurs aïeux les boyards, conseillers des monarques précédents, n’étaient plus à la mode du jour.
Quant à l’armée russe, Pierre le Grand l’avait entièrement réorganisée sur le modèle occidental. Il avait fait de la Moscovie une puissance militaire avec laquelle, désormais, l’Europe devait compter. Il en était de même pour la flotte russe qui s’était implantée solidement sur la mer Baltique en affaiblissant la Suède.
De toutes ces évolutions, l’impératrice de Russie devait en tenir compte. C’est ce qu’avait fait Élisabeth 1 re lorsqu’elle était montée sur le trône. Demeurant longtemps à Moscou, elle y avait appris tout ce qu’il fallait en retenir.
Pour elle, Moscou restait la véritable capitale de la Russie et elle s’était attachée à mettre des Russes de pure souche à tous les postes de commandement de la ville. Puis elle avait signifié d’une façon catégorique que la Russie était suffisamment « occidentalisée » à présent et qu’elle n’avait plus besoin d’être gouvernée par des étrangers. C’est bien pourquoi, elle s’emploierait de toutes ses forces à faire de la jeune Sophie une vraie Russe, en commençant par lui faire abandonner sa religion luthérienne et adopter à part entière la religion orthodoxe.
Donc, pour Sophie qui découvrait Moscou avant Saint-Pétersbourg, l’éblouissement, puis le ravissement furent complets.
Elle ne pensait déjà plus à ses pieds engourdis par le froid, ni aux occupations quotidiennes qu’elle avait laissées derrière elle, et ni même en ce moment précis à son père auquel elle se promettait d’écrire dès qu’elle aurait commencé à prendre ses aises dans sa nouvelle existence.
Lorsqu’en arrivant à Moscou son regard découvrit les superbes et nombreuses églises à coupoles dorées, elle resta littéralement séduite. Et quand elle vit les imposantes tours crénelées qui ponctuaient les murailles du Kremlin et dont les trois plus importantes se trouvaient aux angles des remparts pour protéger la ville des attaques meurtrières venant des Mongols barbares, elle resta saisie par le nombre de questions qu’elle aurait voulu poser.
On lui avait dit qu’autrefois, au sommet de la Tour du Sauveur, sonnaient d’énormes horloges à carillon à chaque évènement. Elle leva les yeux et les aperçut de loin qui s’inscrivaient dans un ciel blanc chargé de neige.
Les premières tours du Kremlin avaient été construites presque trois siècles plus tôt. Des ponts-levis donnaient accès aux portes monumentales et permettaient d’entrer dans la ville. On avait creusé des douves larges et profondes et elles avaient été remplies d’eau à l’aide des rivières avoisinantes.
Au Moyen-Âge, le Kremlin était une citadelle imprenable. Tout au long des remparts, les groupes des maisons en bois où vivaient les habitants composaient les faubourgs de la ville. Le cœur du Kremlin était occupé par le palais et les églises.
Au centre trônait la place des cathédrales, celle de Saint-Basile avait été construite par le tsar Ivan IV en mémoire de sa victoire sur les Tatars après avoir conquis la cité de Kazan. Puis, celle de l’Assomption dans laquelle ce même Ivan avait déchiré, sur un geste de défi, le traité soumettant Moscou à l’empire mongol. Enfin, celle de l’Annonciation avec ses dômes d’or, construite un siècle plus tôt, qui servait de chapelle privée au tsar. Mais c’étaient là les principales, les plus majestueuses et les plus grandes, car il y en avait beaucoup d’autres.
Dominant la place des cathédrales, le clocher d’Ivan le Terrible avait été longtemps la construction la plus haute de Russie.
Et puis, prise par son entière attention, Sophie qui tournait la tête afin d’en découvrir davantage, ne lâchait plus son regard du fleuve gelé, la Moskova, où couraient des dizaines de petits traîneaux élégants et légers. Ils se suivaient, se croisaient, se dépassaient dans une danse effrénée qui ravissait ses yeux.
Jusqu’à ce que Pierre le Grand transfère la capitale de Moscou à Saint-Pétersbourg, le Kremlin avait été le théâtre de l’histoire grandiose, hélas souvent sanglante des tsars.

***

Les convois s’arrêtèrent devant le Kremlin, face à l’escalier du palais où vivait l’impératrice. Deux mois s’étaient écoulés depuis le départ de Stettin. Et voilà que Sophie allait se trouver d’un moment à l’autre devant la femme qui faisait trembler toute la Russie.
Mais avant tout, il fallait respecter l’étiquette, cette fameuse étiquette qui régentait tout l’empire et qui devait être suivie au détail près. Cependant, pour l’instant, mère et fille semblaient être posées sur un nuage. Rien ne comptait plus que la vision idyllique qu’elles s’étaient faite sur la belle souveraine qui dirigeait la Russie.
Tout un cortège de laquais et de serviteurs conduisirent les deux femmes dans une pièce où elles durent revêtir les habits d’apparat nécessaires à leur première rencontre avec l’impératrice. Toilettes qu’elle leur offrait en signe de bienvenue. Ce fut un heureux moment que celui qui marqua leur entrée à la Cour.
Par-dessus les paniers indispensables, on disposa les multiples et fins jupons que l’on recouvrit avec les satins, les soieries, les brocarts, les dentelles. Les robes aux décolletés avantageux furent rehaussées de perles de nacre pour Sophie vêtue de blanc et d’améthystes pour Jeanne-Élisabeth qui faisait ressortir sa toilette couleur parme.
Enfin, chaussées, coiffées, parfumées, elles se tinrent prêtes quand, envoyé par l’impératrice, ce fut le Grand-Duc qui les accueillit en premier.
À la grande surprise de Sophie, ce grand adolescent n’eut aucune attitude pompeuse ou arrogante, ni même hardie ou assurée. Il paraissait plutôt hésitant et timide, surpris sans doute devant l’allure élégante de sa future fiancée dont il avait gardé l’image d’une adolescente ni belle, ni laide, au visage insignifiant, même s’il avait remarqué à l’époque son air effronté et sa trop grande assurance.
Quant à Sophie, se trouvant brusquement devant ce garçon qui semblait encore ne pas être sorti de l’adolescence et pour lequel elle n’avait montré, autrefois, qu’une totale indifférence, elle fut troublée devant son physique toujours aussi ingrat. Il avait la face trop longue, l’œil saillant, la bouche molle et l’air souffreteux. Elle le trouvait encore plus vilain que le portrait qu’elle avait conservé de lui.
Raide, le geste sans grâce et empreint de gêne, il se courba devant les deux femmes et commença à expliquer à mots hésitants, presque décousus, que l’impératrice les attendait et qu’il avait pour mission de les conduire jusqu’à elle.
Tout un cortège les accompagna, traversant une suite de salles emplies de personnalités dont la hiérarchie devait aller du plus simple au plus haut dignitaire de la Cour.
Les valets et les servantes suivaient derrière prêts à intervenir au moindre signal.
Les dames et demoiselles de Cour entouraient Sophie et sa mère. Le Grand-Duc avait reçu l’ordre de tendre son bras à la princesse Sophie de Zerbst-Holstein afin qu’elle y posât le bout léger de ses doigts.
Ce geste accompli, elle sentit la nervosité envahir l’esprit de son cousin le Grand-Duc qui ne semblait pas être au mieux de sa forme. Il avançait lentement ainsi qu’il devait le faire, les yeux fixés devant lui sans même bouger les pupilles comme s’il était mort de peur.
L’impératrice se trouvait dans la salle d’audience. Deux laquais attendaient. Vêtus de leur livrée or et azur, coiffés de leurs perruques blanches, et parfaitement stylés, ils ouvrirent les deux grands battants de la porte.
Élizabeth 1 re de Russie se tenait au fond de la salle, vêtue d’une robe à paniers en satin glacé piqué de fils d’argent et orné de galons d’or. Des diamants étincelaient dans ses cheveux remontés en un gros chignon surmonté d’une plume blanche.
Debout, le teint vermeil, le visage épais, grande, opulente et robuste, mais assez majestueuse pour en imposer à tout son monde, elle avait un nez petit et gros, mais de superbes yeux bleus et, pour accueillir les deux princesses, elle arborait un sourire bienveillant.
Sophie sut que le moment de la révérence était arrivé et que tout ce monde la regardait pour essayer d’y repérer la moindre des erreurs.
La jeune fille avait décidé depuis longtemps de faire une révérence à la française. Prenant soin de baisser les yeux, elle inclina le buste dans une juste mesure, ni excessivement, ni insuffisamment. Puis les bras souples et les mains légères détachées de son corps, elle plia les genoux sans faire bouger sa nuque, ni ses épaules. Et enfin, elle se redressa lentement.
Durant ce bref instant, mais qui donna le temps à ces dames de la Cour de reconnaître que la révérence avait été parfaite, Jeanne-Élisabeth de Zerbst, la mère de Sophie, s’était approchée de l’impératrice pour lui balbutier un compliment qu’elle fut la seule à entendre. Peu importe, l’impératrice n’avait d’yeux que pour cette adolescente jolie, fraîche, les yeux vifs et le visage intelligent. Notant sa grâce altière, l’aisance de ses mouvements et son visage franc et ouvert, elle se félicita. À première vue son choix lui paraissait excellent.
Née princesse elle aussi, l’impératrice Élisabeth avait une grande courtoisie et l’art de mettre les gens à leur aise. Elle savait être, quand elle le voulait – car tout dépendait de son état d’esprit – très liante et d’un tact incomparable.
Je suis ravie de vous accueillir, princesse Sophie, j’espère que vous vous plairez à Moscou comme à Saint-Pétersbourg.
J’en suis sûre, Votre Excellence, car je n’ai vu que de loin les merveilles de la ville et je suis déjà envoûtée par le charme de la Russie.
La réplique de l’adolescente plut fortement à l’impératrice qui poursuivit :
J’en suis très heureuse, princesse Sophie, et pour mieux vous instruire sur l’histoire de la Grande Russie, votre futur fiancé le Grand-Duc vous prêtera son professeur d’Histoire qui vous fera visiter l’intérieur du Kremlin.
Je vous en remercie mille fois, Votre Excellence, jeta distinctement la jeune fille en inclinant la tête.
L’impératrice paraissait pleinement satisfaite. Enfin, elle détacha son regard de la fille pour se tourner vers la mère et lui dit le plus aimablement du monde :
Votre fille est ravissante, ma chère cousine, et je suis certaine que nous allons bien nous entendre. Nous parlerons entre nous plus longuement par la suite. Je vous ai alloué un appartement entier dans le palais du Kremlin et je vous offre un train de serviteurs qui seront à vos ordres. Vous en disposerez tout le temps que nous resterons à Moscou. Après, nous aviserons.

***

Le lendemain, ce fut la journée de présentation des courtisans, dignitaires et fonctionnaires de la Cour que les princesses de Zerbst auraient l’occasion de côtoyer.
Après Brummer, qu’elles avaient suffisamment fréquenté durant leur voyage pour comprendre qu’il s’efforcerait de maintenir le choix de l’impératrice parce qu’il se tournait vers une future Grande-Duchesse allemande, bien qu’elle fût favorable à une emprise diplomatique russe plutôt que prussienne, ce fut la présentation du tout-puissant Bestoujev.
Diplomate et homme politique russe, il tenait le poste important de la chancellerie impériale. Il était originaire d’une grande famille moscovite de Novgorod. Très instruit et très cultivé, il avait fait ses études à l’Université de Copenhague, puis à celle de Berlin.
Alexis Bestoujev avait une cinquantaine d’années quand Élisabeth 1 re était montée sur le trône, ayant eu le privilège d’entrer au service de Pierre le Grand en 1710. Il avait le sens de l’administration du gouvernement et l’impératrice le tenait pour le meilleur de ses conseillers.
Sophie plaqua hardiment son regard dans le sien lorsqu’il la salua, les yeux levés sur elle. Quant à sa mère, elle avait plutôt le regard tourné vers le marquis de la Chétardie qu’elle avait remarqué bien avant qu’elle ne lui fût présentée.
Ce dernier était issu d’une vieille famille de la noblesse française et ne se privait pas de dire que le frère de son père avait été le confesseur de Mme de Maintenon au siècle du grand roi Louis XIV.
Lieutenant-colonel, sa carrière militaire avait été interrompue par des missions diplomatiques à l’étranger et il s’était retrouvé ambassadeur de France en Prusse. Puis il était arrivé à la Cour de Russie sous le règne de l’impératrice Anna Ivanovna. Il n’en avait pas été délogé depuis que régnait Élisabeth 1 re .
Le marquis de la Chétardie avait le goût de l’intrigue, de la mondanité, le don de plaire et l’esprit tourné vers une psychologie fine et aiguisée, doublées d’une vive intelligence. Il était prompt à séduire et avait charmé sans plus attendre la nouvelle impératrice dont il avait été l’amant quelque temps.
Mais, un peu plus tard, elle l’avait lâché pour le jeune et beau Alexis Razoumovski, fils d’un fermier cosaque libre. Doté d’une voix éblouissante, il avait été recruté pour être chanteur dans la chorale impériale. Inévitablement, il avait été remarqué, puis très vite propulsé au cœur de la Cour de Saint-Pétersbourg. Dès lors, l’impératrice n’avait pas tardé à exercer sur lui une emprise totale jusqu’à le mettre dans son lit.
Elle l’avait anobli et lui avait donné le haut poste de Grand Veneur. Devenu comte Alexis Razoumovski, il ne quittait plus le sillage de l’impératrice.
Il se courba avec beaucoup de grâce devant les princesses de Zerbst. Son regard de velours – il avait des yeux dans lesquels toutes les jolies dames de la Cour auraient voulu se noyer – se porta longuement sur la gracieuse Sophie, puis sur sa mère et leur dédia, à l’une comme à l’autre, un sourire éblouissant.
Alexis Razoumovski portait sur son habit les insignes de l’Ordre de Sainte-Catherine, brodés d’or. Devenu le favori en titre de l’impératrice, il vint se placer à son côté tout en restant légèrement écarté sur sa droite.
Pierre Saltykov était une grande figure militaire russe. Il avait été envoyé par Pierre le Grand en Europe pour apprendre l’art de la navigation. Il n’était revenu en Russie que vingt ans plus tard, reçu à la Cour d’Élisabeth.
Jean de Lestocq, un aventurier français qui avait exercé une immense influence sur la politique étrangère de la Russie, était arrivé à la Cour de Saint-Pétersbourg à peu près en même temps que Saltykov. Devenu médecin de Cour et conseiller, il était aussi le financier de l’impératrice.
Le comte Tchoglokov et le comte Vorontzov, dont les épouses devaient être désignées pour être au service des princesses de Zerbst en tant que dames de compagnie, se tenaient à l’arrière.
Sophie s’était fait un devoir de mémoriser tous ces visages avec leurs titres et leurs positions de hauts dignitaires à la Cour impériale. Comme elle n’était pas sotte, elle se doutait que tout ce monde-là n’était pas forcément du même clan, et que les uns soutenaient le parti de la Russie, et que les autres se tournaient plus volontiers vers la Prusse ou vers la France.
La journée fut longue, épuisante, étouffante jusqu’au soir où un dîner fut servi, non moins éblouissant que l’avait été la présentation officielle de la future fiancée du Grand-Duc. L’impératrice y avait convié ses courtisans et ses plus proches dignitaires.
De toute la journée, Jeanne-Élisabeth n’avait cessé de murmurer à sa fille, dès qu’elle en avait eu l’occasion, de rester stoïque, digne et droite. Mais c’était inutile parce que Sophie savait que cette première journée officielle, suivie du dîner en son honneur, laisserait une image d’elle qui resterait indélébile dans l’esprit de tous. Douée pour la discussion de haut vol, elle ne pouvait que plaire et intéresser les dignitaires, ses voisins de table.
À son côté, Pierre, le Grand-Duc, avait parlé de guerre, de bataille, de gloire et de champ d’honneur, le plus souvent à tort et à travers, dans une excitation qui prenait de l’ampleur chaque fois qu’il vidait son verre. C’était à un tel point que Bestoujev, qui lui lançait des regards furieux, commençait à se demander si, dans quelques années, il ne serait pas porté sur la boisson. Déjà, à maintes reprises et en diverses occasions, il avait remarqué qu’il ne refusait jamais de prendre une liqueur forte.
Ce fut la plus belle occasion pour Sophie et sa mère, qui n’était pas très loin d’elle, entourée par les comtesses Tchoglokov et Vorontzov, de s’apercevoir que Pierre n’avait aucune culture générale et qu’il ne portait aucun intérêt sur l’administration du gouvernement de la Russie.
Seul le courtisan Simon Thodorski, un prélat tolérant qui n’était pas un orthodoxe rigide, dialoguait avec lui. Il avait été chargé de faire l’éducation religieuse du Grand-Duc. Difficile tâche quand ce dernier ne voulait pas quitter tout ce qui le rattachait à l’Allemagne. Thodorski avait pris le parti de comprendre les agissements de son élève qui n’était pas porté vers tout ce qui versait dans le culte russe.
Originaire de Kiel, non loin de Stettin où était née Sophie un an plus tard, la mère de Pierre, Anna Pétrovna morte à sa naissance, avait laissé un enfant chétif, trop tôt mis sous la coupe et la discipline des officiers de la garde attachée à la famille des Holstein, autrement dit le père de Pierre. Réclamé par lui après ses années de petite enfance – il avait sept ans – il était devenu soldat avant d’être homme. Il n’avait eu que des visions de caserne, de chambrée, de corps de garde et de champ de parade militaire. En deux mots, il avait contracté dès son plus jeune âge le goût du métier des armes, mais dans ce qu’il y avait de plus bas, de plus grossier et de plus vulgaire.
Quand son père mourut, il réintégra le domicile des Holstein et fut mis sous la férule des serviteurs et des précepteurs dont Brummer avait été le chef. Mais toute cette armée de personnages hétéroclites ne s’était guère préoccupée d’élever l’esprit de l’enfant.
Puis un jour Élisabeth 1 re , n’ayant pas d’héritier, ni de successeur prévu dans la lignée impériale, avait adopté le jeune Pierre Ulric de Holstein, le fils de sa sœur Anna Pétrovna. L’enfant avait treize ans et était de religion luthérienne.
Hélas, selon Brummer qui n’avait jamais été tendre avec lui, le protégé de l’impératrice qu’elle avait fait nommer Grand-Duc n’avait aucune disposition pour gouverner un pays, encore moins celle d’assurer l’avenir de la dynastie des Romanov.

***

Ce soir-là, quand mère et fille se retrouvèrent dans le logement que l’impératrice leur avait alloué à l’intérieur du palais impérial, elles crurent se trouver dans ses appartements personnels tant l’espace était grand et la somptuosité des pièces quasiment royale.
Des pièces qui se succédaient les unes après les autres, offrant un mobilier de style, étalant des toiles de maître sur les murs, des objets de luxe sur les tables, les coffres et les consoles admirablement sculptées, multipliant les glaces qui reflétaient à l’infini les vases de fleurs qu’on y avait posés un peu partout.
Un grand cabinet de travail tendu de soie pourpre brodée de motifs en fils d’argent, et assorti aux tentures des fenêtres, les frappa d’admiration. Une table y était installée. De l’encre, une plume et la feuille indispensable pour écrire. Sophie ne put résister à l’envie de faire parvenir une lettre à son père :

Votre Altesse,
Je prends la liberté d’écrire à Votre Altesse pour lui demander son consentement sur ses intentions à mon égard. Je puis l’assurer que sa volonté sera toujours la mienne et que personne ne saurait me faire manquer à ce que je lui dois.
Comme je ne trouve presque aucune différence entre la religion grecque et la religion luthérienne, je me suis résolue, après avoir lu les instructions de Votre Altesse, à réfléchir et je lui enverrai, au premier jour, ma confession de foi.
Je puis me flatter que Votre Altesse en sera contente restant toute ma vie dans un profond respect pour elle.
Votre très obéissante et très humble fille et servante.
Sophie A. F. d’A.Z.

Sa mère ne fit aucun commentaire, consciente que ce qu’elle écrivait était une affaire entre son père et elle. Il était en effet question de ce qui les préoccupait si fort tous les deux : la façon dont Sophie aborderait le changement de religion. Son père lui avait expliqué qu’il y avait plusieurs façons d’envisager ce point délicat afin de ne heurter ni les luthériens, ni les orthodoxes.
La lettre achevée, mère et fille poursuivirent la visite de leur appartement. Leurs chambres étaient claires et spacieuses et toute une armée de laquais, de chambrières, de servantes, de cochers, de cuisiniers, étaient à leur service. Elles avaient leurs attelages et, pour chacune, une voiture à quatre chevaux.
Elles logeaient en plein cœur du Kremlin dans un petit palais à l’intérieur du grand palais. C’étaient de vastes et belles constructions de bois, entièrement décorées et joliment peintes à l’imitation de la pierre. Mais elles brûlaient si vite lorsqu’il y avait un incendie, ce qui était fréquent, qu’il fallait tout rebâtir, remeubler et redécorer, tout à l’identique.
Mmes de Tchoglokov et de Vorontzov avaient été nommées dames de compagnie des princesses de Zerbst. Les trouvant aimables et gracieuses, Sophie en était ravie, mais sa mère avait rapidement décliné leurs offres de service, préférant agir à sa guise et aller là où elle le voulait sans en rendre compte à l’impératrice. Car il allait de soi que tous leurs déplacements, même les plus insignifiants, lui seraient aussitôt rapportés.
La comtesse Marie de Tchoglokov, dont l’époux tenait un poste subalterne à la Cour dans le réassort des approvisionnements militaires, avait été chargée de préparer leurs voyages et leurs déplacements.
Quant à la comtesse de Vorontzov, dont l’époux partageait son temps entre sa résidence de province et la Cour, elle avait été chargée de préparer les plaisirs, les amusements et divers passe-temps auxquels elles devaient s’adonner.
Mais là encore, Jeanne-Élisabeth préférait disposer de son temps sans en référer à qui que ce soit. Cette façon d’agir ne pouvait que plaire à Mme Vorontzov qui, seule, son mari étant parti sur ses terres, avait tout loisir de papillonner d’un amant à un autre.
Il n’y eut aucune difficulté, aucune discorde, aucun mot trop élevé, tout s’arrangea à merveille. Mme de Tchoglokov était encore jeune et jolie, serviable et généreuse. Et surtout plus sage que son amie. Mme de Vorontzov était gaie, enjouée, rieuse et ne prenait rien au sérieux. Elles rempliraient toutes les deux leurs devoirs, chacune à sa façon.
Tout le temps qu’elles restèrent à Moscou, puisque c’était au Kremlin que les fiançailles devaient se dérouler, la vie fut une succession de fêtes, de bals, de joyeux soupers où le Grand-Duc dévoila un caractère cyclique. Tantôt son air taciturne n’engageait pas à la discussion, il était alors renfermé et observait chacun comme s’il était un espion. Et tantôt son excitation dépassait la mesure acceptable. Il se montrait alors bruyant et tapageur et vidait ses verres à grandes gorgées.
Le premier matin, tandis que sa mère dormait encore dans la grande chambre contiguë à la sienne, Sophie se leva sans l’aide de personne, prenant soin de ne pas attirer l’attention des servantes. Puis elle quitta le palais pour se rendre aux écuries royales. Elle avait le désir d’y voir les chevaux et de parler au premier palefrenier rencontré pour emprunter un cheval le temps d’une promenade aux alentours.
À peine arrivée, elle y vit Alexis Bestoujev qui détachait son cheval. Elle se souvint du regard insistant qui avait accompagné son salut lors des présentations.
Il parut étonné :
Princesse ! Vous ici. Qu’êtes-vous donc venue y faire ?
Sophie embrassa du regard l’intérieur de la grande écurie et jeta d’un ton joyeux :
Oh ! C’est tout simplement que je regrette beaucoup d’avoir laissé mon compagnon à Stettin lorsque nous sommes parties, ma mère et moi, pour venir en Russie.
Votre compagnon ?
Sophie se mit à rire :
Oui, mon grand ami, mon fidèle cheval. Nous allions souvent caracoler lui et moi dans la campagne environnante. Il soufflait, il suait, il galopait et moi j’étais folle de joie. Nous étions heureux.
Vous aimez les promenades à cheval ?
Son regard dans le sien, Sophie soupira :
Je les adore. Elles vont cruellement me manquer.
À cinquante ans, sanglé dans son habit de chancelier, Alexis Bestoujev était encore un bel homme. Entré au service du tsar Pierre le Grand, il était à présent au service d’Élisabeth 1 re avec toute l’expérience qu’il avait acquise au fil du temps.
Sans perruque, ses cheveux bruns ondulés laissaient courir des fils argentés qui lui seyaient fort bien. Il était grand, de belle stature, les traits du visage bien proportionnés et, à la Cour, il ne courait aucun bruit sur une liaison qui l’aurait tenu éloigné de son foyer familial.
Il fut le premier à baisser le regard et, se retournant, appela le palefrenier qui avait l’habitude de s’occuper de son cheval.
Y a-t-il dans les écuries un jeune cheval disponible pour la princesse de Zerbst ?
Le palefrenier, un homme rustique d’une quarantaine d’années, grand, costaud, le visage ouvert, l’œil alerte et vêtu proprement, acquiesça de la tête :
Je verrai bien Nika. C’est un jeune cheval qui ne demande qu’à être pris en main. Mais il est encore un peu sauvage, un peu rétif et peut-être qu’une main masculine lui conviendrait mieux.
Oh, j’aime les chevaux qui ont du caractère, le coupa promptement Sophie.
Bestoujev se mit à rire :
Peu de femmes ont cette opinion. En principe elles préfèrent les chevaux plus souples et plus dociles, faciles à mener. Voulez-vous essayer de le monter ?
Avec un grand plaisir, répondit Sophie le visage éclairé d’un grand sourire.
Dans ce cas, allons faire un petit tour à l’extérieur. Nous verrons bien comment cela se passe.
Le cheval était jeune, impétueux et d’une blancheur totale et parfaite. Aucune tache de couleur ne venait assombrir sa robe. Un vrai palefroi !
Cette remarque que Sophie jeta fit acquiescer de la tête le chancelier :
C’est vrai qu’il a beaucoup d’allure, mais il n’est pas destiné à faire partie des chevaux de parade.
Un cheval de parade celui-là ! contesta à son tour le palefrenier. Il est beaucoup trop impulsif et nerveux pour se contenter de se pavaner dans les rues les jours de festivités. Il lui faudra de l’espace et du grand air.
Oh ! Je vous en prie, comte Bestoujev, laissez-moi le monter. Je suis sûre que, lui et moi, nous allons nous plaire.
Le palefrenier le flatta, le harnacha, le détacha et tendit la bride à la princesse. Elle le mena à l’extérieur de l’écurie et le grimpa aussitôt. La surprise de Bestoujev fut totale quand il la vit écarter d’un geste décidé les pans de sa robe, les passer de chaque côté du cheval, jambes écartées, buste relevé et tenir solidement sa monture d’une main d’homme. Ses deux pieds battant le flanc droit et le flanc gauche du cheval.
C’est parfait, s’enthousiasma-t-il, son étonnement tournant brusquement en pure satisfaction. Je demanderai ce soir même à l’impératrice de vous en faire cadeau.
Est-ce une promesse assurée ?
C’en est une.
De nouveau, il avisa l’œil allumé de la princesse, et ils partirent pour faire le tour du Kremlin tandis que le sol recouvert de neige ne semblait pas perturber le cheval.
Sophie était ravie. Il n’y avait plus besoin du Grand-Duc et de son professeur d’Histoire pour lui expliquer le passé de Moscou. Alexis Bestoujev les remplaça avantageusement.
Après tout un circuit dans le centre du Kremlin où son guide lui relata l’histoire des cathédrales et des églises devant lesquelles ils passaient, Bestoujev était déjà assuré de la grande habileté de Sophie à mener sa monture. Aucun doute, cette jeune fille était une cavalière expérimentée. À cheval, rien ne devait lui faire peur.
Puis, il lui proposa de lui faire visiter le Palais à Facettes construit par Ivan III qui abritait les audiences et les fêtes. Et enfin le Palais des Armures qui servait de dépôt à l’arsenal du Kremlin et qui enfermait une partie des trésors amassés par la cour impériale.
Ils traversèrent les extérieurs du Kremlin, et derrière les remparts, ils s’aventurèrent dans les faubourgs de Moscou. Sophie fut effrayée de voir combien la misère du peuple côtoyait le luxe et l’opulence installés au cœur de la ville.
Des cabanes, des baraques, rien que des masures en bois, étaient entassées les unes sur les autres, le tout dans une neige sale, noire et boueuse, témoignant de la grande pauvreté de tout le peuple russe qui se tenait là.
De temps à autre, de minuscules carrés enneigés entourés de piquets en bois servant de barrières, plus symboliques que réelles, suggéraient de maigres jardins où devaient pousser les quelques légumes venant agrémenter leur soupe.
Sophie détourna la tête et poursuivit la route que lui faisait prendre son guide. Ses souvenirs tout à coup rejoignirent son pays natal. À Stettin et dans tous ses environs, la misère semblait être moins grande. Mais, ne s’en étant jamais trop inquiétée, elle n’en était plus aussi sûre.

***

Les bontés et générosités de l’impératrice pleuvaient sur Sophie et sa mère. Le cheval lui fut offert sans aucune réticence. Bien au contraire, Élisabeth fut ravie d’apprendre que la jeune princesse était une cavalière accomplie. Cependant, elle n’avait pas encore vu sa façon de monter comme un homme et tenir la bride de sa monture avec une poigne toute masculine.
Jeanne-Élisabeth qui, dans les débuts, n’osait pas trop s’écarter de sa fille comprit très vite qu’elle n’avait plus besoin d’elle. Elle s’écarta un peu du centre du palais et chercha à se constituer un noyau d’amis avec qui elle pouvait librement discuter.
De son côté, Sophie chercha à mieux connaître l’impératrice. Consciente que c’était avec elle et non avec le Grand-Duc qu’elle devait composer, elle ne manquait pas de déployer devant elle la culture générale dont on l’avait nourrie depuis qu’elle était jeune. À commencer par les langues qu’elle parlait presque couramment, l’italien, l’allemand et surtout le français. Quant à la langue russe, elle la parlait et la maîtrisait si bien que l’impératrice renonça à lui faire donner des leçons comme elle l’avait prévu.
L’impératrice pouvait s’étonner des dons multiples que déployait cette jeune princesse allemande quand elle voyait le peu d’aptitude que montrait Pierre à parler correctement le russe depuis deux ans pourtant qu’il était avec elle.
De jour en jour, Sophie en apprenait davantage sur la nature d’Élisabeth 1 re de Russie. Elle semblait être un mélange de laxisme et d’entêtement, de coquetterie abusive et de relâchement, de pitié et de cruauté inutile. Elle avait des débordements amoureux qui pouvaient aller jusqu’à des orgies qu’elle regrettait par la suite.
Elles s’étudiaient l’une et l’autre, cherchant ce qui pouvait les opposer ou au contraire les rassembler. Elle dut sans doute très vite se rendre compte que ses connaissances et sa culture étaient très supérieures à celle de son neveu qu’elle avait fait couronner Grand-Duc.
Les fiançailles avaient été prévues dès l’arrivée du printemps, mais un incident empêcha le bon déroulement des choses.
Un matin, le Grand-Duc se sentit mal. Des vertiges le prirent, la fièvre l’obligea à s’aliter aussitôt. Il cessa de s’alimenter et commença à délirer.
Les médecins impériaux arrivèrent aussitôt à son chevet et décrétèrent qu’il avait attrapé la rougeole et qu’il lui fallait la diète, le repos complet et une surveillance constante.
Pour éviter la contagion, Élisabeth changea ses plans, qui avaient été soigneusement organisés. Craignant que la princesse ne fût elle-même atteinte par la maladie de Pierre, elle préféra leur faire quitter Moscou et les installer à Saint-Pétersbourg. Elle les y rejoindrait avec le Grand-Duc dès qu’il serait rétabli.
Brummer et Bestoujev les accompagneraient et les installeraient dans l’une des résidences qui côtoyaient le palais d’Hiver en les attendant.
3. La Néva
Les traîneaux filaient à bonne allure. Ils semblaient voler au-dessus de la neige éclaboussant l’espace de volutes blanches et légères. Cette neige éblouissante quand le soleil à peine teinté la faisait miroiter, illuminait la route de papillotes argentées.
Mais les jours passaient et la saison filait comme le temps et comme les souvenirs. La neige n’était plus retombée depuis longtemps. La Cour avait passé pratiquement tout l’hiver à Moscou, laissant prévoir de plus belles journées lorsqu’elle se réinstallerait à Saint-Pétersbourg.
Sophie observait en permanence le paysage qui, par instants, réapparaissait par petites touches à peine visibles.
Ils étaient partis depuis plusieurs jours et s’arrêtaient dans les relais ou dans les villages, toujours attendus par les habitants des bourgades qui voulaient apercevoir le visage de la future Grande-Duchesse.
Sophie adorait voyager, regarder, constater. Mais il y avait aussi ces instants où elle pensait à la suite des évènements qui l’attendaient et elle devait composer avec des éléments dont elle ignorait encore les conséquences favorables et chanceuses d’un côté, lourdes et pesantes de l’autre. Comment se comporterait son époux avec elle ? Avait-elle le droit de se méfier ? Elle le connaissait si peu. Ils n’avaient discuté ensemble que très rarement, chacun d’eux se méfiant de l’autre.
Ne craignez rien, lui chuchota la comtesse de Tchoglokov qui la voyait songeuse. Votre fiancé va se remettre. Il a l’air chétif, mais il est solide comme un soldat.
Un soldat ! répéta Sophie en souriant. Vous l’avez bien dit. Un soldat !
Le Grand-Duc est encore un enfant, vous savez.

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