La route de Qâhira
186 pages
Français

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Description

A Paris, au Moyen-Age, Jehan étudiant au quartier Latin rencontre Tahir le Sarrazin, un exilé égyptien qui a gardé la nostalgie de Qâhira (Le Caire), la ville qui l'a vu naître. Intrigué et fasciné par la personnalité hors du commun pour l'époque de cet homme dont il pressent la richesse intérieure, Jehan va s'attacher aux pas de Tahir, qui lui dévoilera son histoire...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 novembre 2010
Nombre de lectures 206
EAN13 9782296711457
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0098€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La route de Qâhira
ou l’exilé du Caire
 
Roman historique
Collection dirigée par Maguy Albet
 
 
Dernières parutions
 
 
Didier MIREUR, Le chant d'un départ , 2010.
Ambroise LIARD, Dans l'ombre du conquérant , 2010.
Marielle CHEVALLIER, Dans les pas de Zheng He , 2010.
Tristan CHALON, Le Mage, 2010.
Alain COUTURIER, Le manuscrit de Humboldt , 2010.
Jean DE BOISSEL, Les écrivains russes dans la tourmente des années 1880 , 2010.
Dominique PIERSON, Sargon. La chair et le sang , 2010.
René LENOIR, Orages désirés , 2010.
Philippe CASASSUS, Philippe, le roi amoureux , 2010.
Jean-Claude FAUVEAU, Joséphine, l’impératrice créole , 2009.
Roger BOUCHAUD, L’homme du Sahel , 2009.
Tristan CHALON, L’homme-oiseau de l’île de Pâques , 2009.
Danièle ROTH, Marie Roland, Sophie Grandchamp : deux femmes sous la Révolution , 2009.
Luce STIERS, En route vers le Nouveau Monde. Histoire d’une colonie à New York au 17° siècle , 2009.
Michel FRANÇOIS-THIVIND, Agnès de France. Impératrice de Constantinople , 2009.
Petru ANTONI, Corse : de la Pax Romana à Pascal Paoli , 2009.
Christophe CHABBERT, La Belle Clotilde. Le crime du comte de Montlédier , 2009.
Michèle CAZANOVE, La Geste noire I, La Chanson de Dendera , 2009.
Tristan CHALON, Sous le regard d’Amon-Rê , 2009.
Yves CREHALET, L’Inconnu de Tian’Anmen , 2009.
Jean-Eudes HASDENTEUFEL, Chercheur d’or en Patagonie , 2009.
Jacques JAUBERT, Moi, Caroline, « marraine » de Musset , 2009.
Alexandre PAILLARD, La Diomédée , 2009.
Bernard JOUVE, La Dame du Mont-Liban , 2009.
Bernard BACHELOT, Raison d’État , 2009.
Marie-Hélène COTONI, Les Marionnettes de Sans-Souci , 2009.
Aloïs de SAINT-SAUVEUR, Philibert Vitry. Un bandit bressan au XVIIIe siècle , 2009.
Tristan CHALON, Une esclave songhaï ou Gao, l’empire perdu , 2009.
OLOSUNTA, Le bataillon maudit , 2009.
Jean-Noël AZE, Cœur de chouan , 2008.
J EAN- C LAUDE VALANTIN
 
 
La route de Qâhira
 
ou l’exilé du Caire
 
 
 
 
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
 
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
 
ISBN : 978-2-296-13326-6
EAN : 9782296133266
 
Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
 
À la mémoire de Marie-Louise et
de Charles
 
Je remercie Magol, mon épouse, pour son soutien constant
et son aide précieuse
 
 
Ainsi que Madame Azza HEIKAL
 
Chapitre I
La fête de l'été
 
C'était la vigile de Saint-Jean-Baptiste. La ville était en liesse. De nombreuses corporations fêtaient leur saint patron. Elles rivalisaient d'apparat. Des ruelles étroites déferlait en bandes bruyantes une jeunesse chantant on ne savait quelle joie. Tous se dirigeaient vers la place de Grève. Là se dressait une immense croix de pierre posée sur un piédestal à degrés.
Entre Seine et Croix, un bûcher de fagots était installé, perpétuant de très anciennes coutumes. À son sommet accroché à une perche, un sac s'agitait de sinistre manière : deux douzaines de chats et un renard sacrifiés à l'été nouveau hurlaient leur effroi.
Et le feu fut bientôt allumé, selon la coutume, par le roi Charles lui-même, septième du nom, faisant ainsi danser les ombres en multitude de la foule assemblée.
La population, bourgeois et mendiants, riches et pauvres, louait saint Jean à la manière païenne. Mille cris, mille danses dans la nuit naissante, sur cette place des supplices, lavée en un soir de tout ce sang répandu pendant l'année. Le sang des condamnés, comme autant de sacrifices.
 
Quand la nuit eut enfin vaincu les derniers fêtards, lorsque les feux saluant la naissance de l'été ne furent plus que tas de braises, sur le chemin qui me conduisait à mon logis, je rencontrai une forme humaine immobile, regardant le ciel, près de la rive du fleuve.
 
En me rapprochant, je vis un homme étrange dont le visage était médiocrement éclairé par les reflets de la lune dans l'eau. Il regardait le ciel, indifférent à ce qui l'entourait, comme obsédé par le ballet des astres.
Je lui lançai :
— Eh compère, cherches-tu une nef pour monter là-haut ?
— Ce n'est pas la peine, j'ai une barque amarrée sur la rive. Je ne suis pas pressé.
« Tiens, me dis-je, voilà un homme d'esprit. » Il se retourna vers moi et me dévisagea. Ce qui me frappa d'abord, ce fut sa longue chevelure noire et bouclée. Nous autres escholiers avions à peu près tous le chef taillé à l'écuelle. Et puis, dans la pénombre, on devinait un teint cuivré, buriné par on ne savait quel soleil. De ses oreilles pendaient des anneaux d'argent de petite taille. Il portait le pourpoint à larges rayures des Bohémiens. Ses mains s'accrochaient à une ceinture serrée sur sa taille. Quel âge pouvait avoir ce diable d'homme ?
 
Tous les Bohémiens inquiétaient un peu, après qu'ils eurent beaucoup intrigué : il y a quelques années, une bande d'une centaine d'hommes et de femmes venant de la basse Égypte fut logée à la chapelle Saint-Denis.
Les hommes très noirs, les cheveux crépus ; les femmes, des dessins inscrits dans la chair de leur visage. Les enfants qui les accompagnaient rivalisaient d'habileté. Ils jonglaient.
 
C'étaient des créatures qu'on n'avait jamais vues, curieusement vêtues de vieilles robes drapées, liées d'une corde à l'épaule, recouvertes souvent d'une simple chemise. Des sorcières qui lisaient l'avenir dans les mains comme dans un livre ouvert les accompagnaient.
Aussi, lorsque la nouvelle se répandit, jamais on ne vit plus de monde à la bénédiction de la foire du Lendit en la chapelle Saint-Denis. C'était pour voir les Bohémiens qui séjournaient là-bas.
Monseigneur l'archevêque de Paris en fut informé. Il se rendit sur place, avec un frère mineur du nom de « Petit Jacobin » auquel il commanda de prêcher les dogmes de notre Église. L'évêque en vint à excommunier les imprudents qui avaient montré leurs mains, puis chassa les Bohémiens et les envoya en pèlerinage expiatoire à Notre-Dame de Pontoise. Plus tard, certains de ces Bohémiens, qu'on appelait aussi les Égyptiens, se risquèrent à reparaître à Paris.
L'excitation de la fête, et peut-être aussi la cervoise qui avait coulé abondamment, m’aidèrent à vaincre mes craintes.
— Je hasardai une nouvelle question pour bavarder.
— Viens-tu de la petite Égypte ?
Il ne répondit pas. Il avait recommencé à scruter le ciel.
— Es-tu un Bohémien ? risquai-je, enhardi par son silence.
Il me dévisagea à nouveau puis commença à s'éloigner. Après avoir avancé de quelques pas, il tourna la tête. Sans me regarder, il me lança :
— Je suis de l'Égypte vraie
— Où vas-tu, Bohémien ? lui criai-je.
— Que me veux-tu ?
Il était las. Je l'ennuyais sans doute. Je lui ai quand même dit :
— Je louerai ton nom si tu me parles de ton pays.
Il poursuivit son chemin.
— Si tu veux me voir, viens au cimetière des Innocents, tu demanderas Tahir le Sarrasin.
Ce diable d'homme m'intriguait, et le fait qu'il vînt d'un pays lointain n'expliquait pas tout. Une sérénité habitait son esprit et son corps. Il donnait l'impression de vivre ailleurs. Nous prêtions alors grande attention aux mystères et quelques mauvais bougres en profitaient pour abuser le pauvre peuple crédule, par divers maléfices et divinations.
Aussi, je m'interrogeais sur ce qui pouvait causer la curieuse impression que m'avait laissée le Sarrasin.
Il me fallait apprivoiser cette ombre de la nuit, cet homme qui aurait pu être mon père, alors que, tel un oiseau de proie, il allait me dévorer et bousculer mon existence.
Je me dirigeai à mon tour vers mon lieu de repos et retrouvai deux de mes compagnons d'université, un temps abandonnés, qui gravissaient les pentes de la montagne Sainte-Geneviève. Et, entre les arpents de vigne et les bruyants cabarets, je me suis mis à leur raconter ma curieuse rencontre. Bien qu'échauffés par la fête, mes amis escholiers, que j'invitai à m'accompagner dès le lendemain au cimetière des Innocents pour y rencontrer l'homme qui se nommait lui-même le Sarrasin, montraient peu d'empressement à ma sollicitude. J'eus beau parler de fuite, de couardise, l'air buté de mes deux compagnons ne laissait espérer aucune faille dans leur détermination.
 
L'idée d'aller seul dans cette cour des Miracles et de me frotter aux gueux et aux autres gibiers de potence de ce lieu de sépulture me glaçait le dos. Se battre avec les bourgeois ou les paysans de l'abbaye de Sainte-Geneviève, participer aux rixes entre nations d'escholiers au Pré-aux-Clercs, oui, mais risquer d'affronter les bandits et les faux aveugles du quartier maudit était une autre affaire. La curiosité, d'où n'était pas absent un certain sentiment d'indiscrétion, fut plus forte que la crainte. Et, quelques jours après la nuit de la Saint-Jean, je pris le chemin des Innocents, abandonnant pour un temps, rhétorique et déclinaisons.
 
*
 
Le soleil commençait à répandre ses rayons sur la ville. Je me sentais assez bien, baigné par la douceur de l'été naissant. Je savais confusément qu'il y avait autant à apprendre sur la vie, sinon plus, avec ce Sarrasin que sur les bottes de paille du collège. Je gagnai la rive droite de la ville par le pont des Meuniers, chargé d'un alignement de moulins, avec ses pilotis plantés dans la vase, en attendant une crue qui allait comme toujours broyer ces bois et plonger les habitants dans les eaux du fleuve devenues furieuses.
En traversant le pont, je sentais sous mes jambes l'application des lourdes aubes de bois que le courant actionnait. Grincements, clapotis, Paris s'éveillait précautionneusement.
Ça et là, les étals se garnissaient, les portefaix livraient leurs charges. Le peuple des petits métiers sortait de sa torpeur pour faire vivre une nouvelle journée à la cité.
Arrivé sur la terre ferme, je m'engouffrai sous le grand Châtelet pour atteindre la rue Saint-Denis. Le soleil caressait à peine les toits. Sous ces pentes, quelle solitude, que de tortures ! Sous le ventre de la sinistre prison, le tumulte du quartier de la boucherie qui jouxtait le grand Châtelet s'amplifiait. Les tueurs et les écorcheurs étaient déjà à l'ouvrage. Les vociférations des hommes se mêlaient aux cris des animaux qu'on égorge. Quartier sanglant, quartier de labeur, quartier de vie, quartier de mort, je ne saurais le dire.
Je marchais toujours. J'aperçus enfin l'église des Saints-Innocents dans l'enfilade de la rue.
J'entrai dans l'endroit qu'on appelait le cimetière des Innocents. C'était une grande place entourée d'une enceinte formant galeries. Les corps étaient ensevelis à même le sol, si bien que l'endroit paraissait désert. Ribaudes, écrivains publics, marchandes de lingerie s'activaient joyeusement sur cette terre de désolation. Un convoi funèbre troublait à peine ce salon. J'avisai un groupe de femmes qui paraissaient plus familières des rêves que des vertus et leur demandai si elles connaissaient Tahir le Sarrasin.
Comme je leur fis comprendre que, pour l'heure, je n'étais pas intéressé par leur commerce, elles m'envoyèrent au diable, un peu courroucées par tant de négligence.
À deux pas, quatre bougres lançaient les dés. Je ne voulus point les déranger, ne fussent que quelques instants, tant leur temps paraissait précieux.
Je questionnais, je me renseignais, j'allais d'une arcade à l'autre. L'homme paraissait insaisissable. Enfin, après beaucoup de recherches parmi le dédale des ruelles, dans une venelle avoisinante, je trouvai le Sarrasin. Il était là, assis sur une borne comme sur un trône. Autour de lui, des hommes de mauvaise compagnie.
Je le reconnus à son épaisse chevelure noire. Le pourpoint faisait peine à voir. Mais, dans son regard, on pouvait par instants y déceler malgré tout un sentiment proche de la fierté.
Il y avait là Eusèbio de Thrace, Sigismond du pays du Levant, Scipion et encore Ethlagore, tous gibiers de haute futaie, un peu bandits, un peu devins, en voyage, de passage, vivant de rêves et de misères, comme posés sur un fil à vingt pieds au-dessus de la tête des badauds, à la barbe de la prévôté.
Dans cet antre ruisselant, près des Innocents, on parlait toujours et encore du pays lointain et du soleil perdu.
Quelques gueux se hasardaient dans ces sinistres lieux, attirés par des légendes que racontaient ces femmes et ces hommes venus de pays d'au-delà des mers et les médecines qu'ils procuraient.
On disait qu'ils lisaient à livre ouvert dans la pensée des gens. Il ne s'agissait pas de lire dans les lignes de la main comme ces Bohémiens qui avaient causé un peu de trouble dans les familles en annonçant à leurs patients leurs mésaventures conjugales. Non, ceux-là, plus secrets, plus distants aussi, étaient pour qui savait les approcher, des initiateurs. Ils vous parlaient des joutes amoureuses du soleil et de la lune, du septième paradis. Ceux-là vous parlaient aussi de vous. Et vous étiez tout ébahi de tant de science, sous d'aussi méchantes manières.
Ils formaient dans le va-et-vient du matin un petit groupe coloré. Des haillons souvent, des pieds nus, une peau cuivrée. On ne savait comment ils vivaient, mais ils vivaient. À mon approche, Tahir se pencha vers les hommes qui l'entouraient pour leur parler à voix basse. Je fus invité à payer mon tribut prestement à la compagnie. Eusèbio, un soldat en rupture de ban, me détaillait avec ses yeux perçants comme un boucher débite un animal. Assis à même le sol, un membre de la corporation des mendiants taquinait avec une trique un rat blessé qu'il s'amusait à faire glisser sur les pavés luisants. Rires et quolibets m'accueillirent, j'étais sur le point de m'enfuir, mais, avant que je n'aie pu esquiver le moindre geste de repli, la main ferme de Tahir s'abattit sur mon poignet et me força à m'asseoir.
J'avais gagné une place parmi les écorcheurs, mais je n'en tirais aucune vanité. Je devais passer quelques jours dans la frange des basses-fosses, enrôlé dans la paresse, peu rassuré, je le confesse, par les affres initiatiques qui m'attendaient, je le savais. Journées mémorables s'il en fut, j'étais le souriceau des chats, celui qu'on jette et qu'on rattrape d'un coup de patte.
Lorsque venait la nuit, les vendangeurs, les derniers crocheteurs, tout ce peuple de l'ombre s'immobilisait enfin dans les austères cours qui les abritaient. Ils donnaient le spectacle effrayant d'une meute assouvie.
Mais elle grondait encore du souffle rauque de l'assoupissement. Un cri parfois secouait la nuit, ou déchirait la torpeur du matin. Un tapis de corps, allongés à même le sol, une violence à fleur de peau, la misère par-dessus tout.
Voilà comment j'ai vécu cet été-là, comme un gueux m'a-t-on dit, mais pour moi, simplement au-delà du réel.
 
Chapitre II
Par-delà Méditerranée
 
Tahir, quand il le voulait bien, était un merveilleux conteur. Il parlait de son pays avec délectation, parfois même avec débordement. Quelquefois, une ombre assombrissait son visage, le plongeait dans l'infini. Cela durait un instant. Puis il repartait d'un grand éclat de rire. Il était revenu parmi nous.
À nouveau, il s'arrêtait, comme honteux d'avoir pu rire de son pays perdu. Il évoquait son enfance à Qâhira – « La Victorieuse » –, la ville des mamelouks. Il se racontait.
C'était des souvenirs épars, des étincelles qui donnaient une lumière vive à une pauvre vie, un refuge pour les années difficiles, un réconfort contre l'infortune. Plaisir de vivre et douceur de mourir, ainsi allait le temps ; Tahir était écartelé entre les continents, sans pouvoir ni sauver ni retrouver ses joies d'antan.
Il parlait de sa mère avec vénération. Sans doute avait-il quitté l'Égypte très jeune. Sans doute aussi oubliait-il son père. L'avait-il seulement connu ?
Dans ce pays, les enfants vivaient avec les femmes de la maison jusqu'à huit ou neuf ans, puis les garçons rejoignaient les hommes dans une partie de la maison qui leur était réservée. Toute leur enfance les préparait à ce statut d'homme dans lequel ils étaient investis officiellement vers leur onzième année.
 
Tahir m'avait expliqué qu'il existait une véritable séparation entre les hommes et les femmes, un peu comme deux communautés étroitement associées, s'épiant mutuellement.
L'avidité rongeait les rapports à l'intérieur du harem, tandis que, dans le selemlick , là où vivaient les hommes, la vie s'organisait autour de l'action dominatrice du père. Ici nul cri, nul pleur, nul débordement. Elle était semblable à la roue du moulin qui se meut autour de son essieu, imperturbablement.
Tahir se plaisait à citer une parole de son père qui l'avait frappé dans sa prime jeunesse.
Il disait : « Je ne sais si on peut comparer le harem à une ruche, avec sa reine et ses abeilles travailleuses, ou au contraire à un essaim de guêpes sauvages. »
Il ne me dit jamais comment il vint dans le pays de France, je ne l'appris que beaucoup plus tard.
Cet homme taillé à vif par mille sujétions donnait l'impression d'un fauve à peine apprivoisé, à la détermination farouche. On l'eût cru au bout du néant, mais lui glissait, s'infiltrait, connaissant parfaitement les limites que lui concédaient les archets du guet, protégeant comme des reliques quelques défunts souvenirs. Malgré tout superbe et impénétrable, le Sarrasin s'accommodait du dérisoire et du quotidien. Il m'étonnait.
Il se pencha vers moi puis, lentement, presque péniblement, il commença un long récit qui fut suivi de beaucoup d'autres. On ne devait pas, à ces occasions-là, l'interrompre. Le mieux était alors de montrer une relative indifférence, car il donnait l'impression de parler seulement à lui-même. Nous n'avions qu'à l'écouter.
C'étaient les souvenirs d'enfance d'un homme mûr, de ceux qu'on épingle au mur, de ceux qu'on étale par plaisir, de ceux qui font oublier le présent et son lot d'infortune.
 
*
 
Qâhira « La Victorieuse », plantée par un conquérant au bord du Nil comme un trophée exposé ; Qâhira et ses hordes enrubannées s'étalait au carrefour des mondes, baignée par un soleil cuisant et pénétrant, balayée par le vent.
Des étals des marchands regorgeant de marchandises, le ferraillement des artisans, le bruissement d'un jet d'eau sur le marbre d'une fontaine, la fraîcheur d'une demeure, mais aussi et partout la foule, la foule immense irriguant ses rues… Qâhira, c'était aussi tout cela.
Le soleil fondait. Dans la maison de la famille de Tahir, on tentait de ménager une température supportable. Des courants d'air étaient organisés en permanence et, dans le toit, une cheminée aspirait à l'envi l'air chaud.
La mère de Tahir s'appelait Ward al-Mouna – « Rose d’espoir » –, mais Tahir l’appelait Mia-Mia. Elle était la seconde femme de Mukhtar, le père de Tahir, grand commerçant de Qâhira. Choisie par Zaynab, la première épouse, la mère de Tahir se devait de vivre dans l'ombre. Dans la moiteur du sérail, entre visites et domesticité, le temps s'écoulait dans une apparence paisible, mais c'était une sourde contrainte de la condition et des usages.
Tahir vivait dans l'une de ces vastes maisons de pierres du quartier marchand de Khân al-Khalîlî.
La lourde porte d'entrée en bois de Palestine livrait le passage à un porche qui s'ouvrait sur un jardin ombragé où l'on tenait prisonniers les rayons du soleil. La maison, on aurait pu dire, les maisons, enserrait ce petit îlot de verdure, comme la bague sertit le joyau. Un dédale de couloirs et d'escaliers serpentait dans un apparent désordre entre les salles de réception, les chambres et les salles d'eau. En cas de danger, de faux placards s'ouvraient au moyen de mécanismes dissimulés dans les motifs de décoration, permettant ainsi aux habitants des lieux d'échapper aux assaillants.
Il régnait une ambiance à la fois douce et féroce, « difficile à comprendre par un pauvre escholier comme toi », me disait Tahir. Un monde fascinant et tellement lointain pour moi.
Cette grande maison n'était certes pas des plus luxueuses. Pourtant, il semble bien que l'on pouvait y goûter une forme de joie de vivre, à voir les yeux de Tahir s'éclairer quand il lui prenait d'évoquer son jeune âge. Il avait oublié les peines, il ne lui restait que la nostalgie.
Celle qui en fait dirigeait la maison, c'était Alifa, la mère du maître. Elle la tenait fermement, sans partage, comme la mère de sa mère l'avait fait avant elle.
 
La maison abritait aussi un vieil eunuque blanc qui appartenait à Alifa et était exclusivement attaché à son service, la baignait, conduisait son chameau lorsqu'elle sortait de la maison. Les eunuques blancs étaient assez rares, car la plupart des eunuques venaient d'Afrique et avaient une peau très foncée. Ils étaient attachés au service des femmes. L'eunuque, comme on l'appelait, était traité comme un être à part. Il volait régulièrement sa maîtresse, mais cette dernière affectait de ne pas s'en apercevoir, considérant que la possession de cet esclave qui savait si bien la servir constituait son dernier luxe, dans un monde précaire et finissant. Il parlait avec une voix curieuse, à la limite entre celle d'une femme et celle d'un enfant. Il racontait à Tahir la vie des bédouins qu'il avait servis pendant une grande partie de sa vie, avant son rachat par le cadi d'Andrinople en Turquie. C'était un juge puissant et redouté.
Un jour, son maître donna une grande fête à l'occasion de la construction de sa nouvelle résidence, une œuvre élevée à son prestige.
Le peuple des grands de la ville se pressait, ainsi que des courtisans. Turbans rutilants, cafetans chatoyants, l'encombrement de la maison par le flot des visiteurs témoignait de la curiosité, mais aussi de l'appétit des convives.
La fête battait son plein, les plateaux de loukoums avaient succédé aux dindes farcies, aux poulets embrochés gorgés de miel dont la peau crissait sous les mains avides, aux gazelles marinées dans une huile pétrie d'aromates et de citrons. Des fruits multicolores éclataient de lumière sur le cuivre rougeoyant de petites tables disposées à proximité immédiate des convives. Les boissons les plus réputées venaient désaltérer les gosiers en feu, du sirop d’orgeat, du jus tiré de grenades importées d’Inde, d’oranges savoureuses, de citrons en multitude. On goûtait aussi avec un plaisir rare une eau fraîche et cristalline apaisante. C’était une fête gourmande. Les danseuses étaient arrivées. Makiva, la plus célèbre d’entre elles, venue spécialement d'Andrinople, avait broyé son corps de serpent sous l'œil amusé du cadi. Et là-haut, derrière les volets en moucharabieh, les femmes, fébriles, contemplaient la fête.
Il y avait aussi les jongleurs. Les esclaves se pressaient apportant sans cesse d'immenses plateaux de nourriture.
Puis un vieux mendiant arriva, courbé en deux, une chèvre noire le suivait. On le prit pour une attraction.
Il attirait les enfants autant qu'il fascinait les adultes, on le dévisageait avec un peu de crainte. Car il parlait aux animaux, il parlait aux chats, les oiseaux se posaient près de lui et semblaient l'écouter. Des chats et des oiseaux figés dans le marbre, subjugués par la voix lancinante de Mira le mendiant – c'était son nom. Nul n'osait alors déranger, ne serait-ce que par un murmure, ce spectacle hallucinant. Mais ce qu'il y avait d'extraordinaire, c'est qu'on ne retenait jamais ce que le vieux mendiant racontait aux chats et aux oiseaux.
 
— C'étaient de longs instants insaisissables qui nous plongeaient dans la crainte et l'ébahissement, racontait Tahir.
 
Chapitre III
À l'étuve
 
On m'avait dit qu'à l'étuve de l'horloge une masseuse du nom de Marion de Compiègne pourrait bien en savoir long sur Tahir. Cette sorte de considération dont il jouissait de la part des gueux n'était pas étrangère au mystère qui l'entourait et qu'il entretenait comme une légende. Pourquoi ? Comment ? Nul ne le savait sauf elle, c'était bien là le principal.
Je me rendis un jour à l'étuve dès la criée, dans cet univers de baquets et de lourdes tentures plongé en permanence dans une vapeur protectrice, suprême délassement.
À l'entrée, je demandai Marion à un immense gaillard, qui, tel un cyclope, gardait le couloir menant aux salles d'étuves. Pour toute réponse, l'homme me désigna un baquet et fit signe aux servantes d'eau de le remplir.
Sitôt installé dans le liquide brûlant, protégé de la rugosité du bois par un drap de lin, on me fit choisir des aromates. J'optai pour l'huile de Chypre et aussi le romarin.
La chaleur du bain me plongeait petit à petit dans une indéfinissable lassitude, une douce torpeur qui me procurait un infini plaisir. J'avais l'impression que tout mon corps fondait, comme un chapon que l'on prépare pour un festin. L'idée même me fit tressaillir. C'est alors qu'apparut Marion, ses cheveux roux plaqués par la vapeur sur un visage écarlate. L'œil aiguisé.
Elle me lança :
— Alors, escholier, que penses-tu de ce barbotage ? Mais, dis-moi, je ne t'ai jamais vu ici. Vous voyez, vous autres, je suis célèbre jusque sur les bancs du collège, lança-t-elle aux autres filles de l'étuve.
 
Dans la moiteur des alcôves, avec les rires étouffés sous les tentures, à l'heure des confidences, on pouvait tout dire et tout entendre. Courtisane des bains, j'espérais bien que Marion ne serait ni avare de ses charmes, ni de ses souvenirs. Le fait est que je ne pus bénéficier ni des uns, ni des autres ce jour-là.
Je devins donc un habitué de l'étuve, ce qui faisait fondre mon pécule bien trop rapidement. C'était le prix à payer pour amener progressivement Marion à me parler de Tahir.
Et puis je me demandais : « Et si cette fille ne connaissait rien de Tahir ? Que de dépenses inutiles alors ! Enfin inutiles, inutiles, à la réflexion, pas si inutiles que cela, mais coûteuses certes, oh oui, très coûteuses par saint Honoré ! »
Puis, après que des liens d'amitié se furent tissés entre nous, je vis petit à petit Marion changer, même un peu se transformer, par un comportement plus tendre, moins provocant qu'à l'étuve. J'en vins à l'aimer sincèrement, mais Marion répugnait à ce qu'on l’aime. Nous nous retrouvions dans une auberge du quartier qu'on appelait d'Outre-Petit-Pont, sur la montagne. Dans ce quartier, Marion risquait moins d'être inquiétée, car, œuvrant dans une étuve, elle était considérée comme une « fille de vie ». Ses vêtements ne devaient être parés par aucun ornement, ni broderie, ni bouton doré, ni même argenté, ni fourrure de renard, rien qui pût attirer l'œil et les convoitises.
Pour avoir enfreint cette règle, des filles de l'étuve avaient été conduites au Châtelet par les sergents.
Un soir, nous fûmes surpris par le couvre-feu à l'auberge. Le tenancier chercha à tirer profit de la situation et me demanda un denier parisis pour ce faux-pas ; je n'avais trouvé au fond de ma bourse que vingt sols, une misère comparée à la somme exigée par l'aubergiste. Marion tira de son corsage une pièce d'argent brillante et chaude qu'elle me glissa dans la main, avec un fin sourire.
On entendait déjà, au loin, le pas lourd et le cliquetis de quelques armes mal arrimées de la ronde du guet.
— Bonnes gens, dormez ! lançait le sergent du guet. Celui du quartier d'Outre-Petit-Pont avait une voix particulièrement grave. Il ne manquait jamais de réveiller les couche-tôt, prématurément assoupis.
J'étais subjugué par cette fille. Une fois la gangue de l'étuve retirée, elle m'apparaissait divine, avec cette malicieuse pointe d'espièglerie.
La nuit avait plongé l'auberge dans le silence. La lune envoyait au travers des volets de bois disjoints des signaux blanchâtres qui projetaient dans la pénombre toute une vaisselle d'ombres. La grande cheminée suppurait encore, des chiens finissaient une carcasse.
Accoudé à dormir sur la grande table de chêne, je regardais Marion somnoler, sa chevelure rousse éclaboussait son visage qui reposait sur ses bras posés en coussin. Respiration apaisée, moment insensé où l'on côtoie le meilleur du pire.
Alors que je m'apprêtais moi-même à dormir, elle me dit :
— On t'a vu souvent avec Tahir le Sarrasin. Comment se porte-t-il ?
J'étais surpris, les rôles étaient inversés.
— Comment, tu connais Tahir ? lui demandai-je, faussement surpris.
— Je l'ai bien connu, me dit Marion, mais je ne le vois plus.
— J'aime bien Tahir, lui avouai-je, mais je ne le comprends pas toujours et, en outre, je ne sais d'où il vient, et encore moins où il va.
Je m'enhardis au point de lui dire :
— Raconte-moi l'histoire de Tahir.
 
Et, finalement sans trop se faire prier, Marion me fit le récit de la vie de Tahir.
 
Chapitre IV
La peste
 
C'était la fin du printemps, Qâhira jaunissait sous les rayons acérés du soleil.
Le niveau du fleuve était au plus bas de l'année.
Mukhtar, le père de Tahir, s'agitait avec fébrilité, contrairement à son habitude. Il attendait une cargaison en provenance d'Aden, aux confins de la mer Rouge, qui avait un retard d'une lune. Il y avait fait échanger une cargaison de plateaux de cuivre et d'argent et des tapis en grande quantité, contre du bois de teck, du fer et également des armes réputées en provenance d'Inde.
 
Il était d'autant plus inquiet qu'il s'agissait d'un commerce récent pour lui. Pour cette occasion, il avait fait construire un nouveau bateau par les chantiers d’Aydhâb sur la mer Rouge : une voile latine triangulaire dont il était très fier. Elle apprivoisait littéralement le vent, à l'image des navires sillonnant l'océan Indien.
Mukhtar s’était contenté jusqu'alors de convoyer des marchandises en felouque sur le Nil. Mais il s'était laissé impressionner, au fil des années, par la réussite de son frère, l'aga Ibrahim el-Mori. Lequel, de vingt ans son aîné, avait abandonné depuis très longtemps la course sur le Nil et ses branches.
 
Mukhtar avait fini par se laisser convaincre, plus par la confiance et le respect qu'il témoignait à l'aga Ibrahim que par réelle conviction.
Sur le quai du port de Fustât, près de Qâhira, Mukhtar venait chaque soir, juste avant le coucher du soleil, pour voir si ses marchandises étaient arrivées. Elles devaient être convoyées par terre entre Aydhâb et le Nil. Ensuite, il était prévu de les charger à nouveau sur des felouques jusqu’à Fustât.
Il pouvait parfaitement demeurer en son jardin et envoyer Radji, son homme de confiance. Mais rien ne pouvait le retenir. Il disait ne se sentir bien que dans les entrepôts, dans les odeurs de musc, dans le chatoiement des soieries, dans l'éclat des métaux ciselés, parmi les marins et les marchands, enfin dans ce carrefour des peuples où il avait l'impression de sentir courir entre ses mains toutes les humeurs du monde, à l'écart des batailles rangées incessantes dans les rues de la ville, entre factions mameloukes rivales, qui effrayaient les habitants.
Le bateau était arrivé à Aydhâb avec deux lunes de retard, alors qu'on ne l'attendait plus. Il avait été éperonné dans le détroit de Bâb al-Mandab, sur le chemin du retour, par une felouque engagée imprudemment dans un détroit certes large, mais impropre aux bateaux traditionnels égyptiens, lesquels manquaient quelque peu de maniabilité sur mer.
Le navire dut retourner au port d'Aden pour y subir les réparations nécessaires, ce qui causa le retard. Mukhtar avait été averti de ces péripéties, par un pigeon envoyé depuis Aydhâb par son frère l’Aga, qui demeurait sur place.
Le père de Tahir n'était pas au bout de ses peines. Alors qu'au loin il avait reconnu sa petite flottille de felouques rapportant le chargement transbordé tant attendu, à peine avait-il fini de louer le Très-Haut pour sa bonté en permettant le retour de son bateau, que sa gorge se noua en approchant de la berge. Il lui fallut aussi supporter la cupidité du sultan Barsbay. Ses mamelouks justement étaient là en vue d'inventorier la marchandise qui arrivait d'Aden. Mukhtar savait bien ce que cela voulait dire.
Ils réquisitionnèrent sa cargaison. Ensuite, les hommes du sultan revendirent à Mukhtar les mêmes marchandises à prix fort. Il était bien entendu malséant de refuser la transaction ou même de protester. L'attitude du marchand aurait été considérée comme injurieuse. Le pauvre homme pouvait alors voir ses biens confisqués. Pis ! S'il n'était pas musulman, lui et sa famille risquaient d'être vendus comme esclaves.
Un autre drame couvait dans l'ombre.
La peste ! Un frisson avait parcouru la ville. La peste remontait du Nil. Elle avait débordé le fleuve, insidieusement, comme méticuleusement. Elle avait inondé le quartier du port. Elle envahissait maintenant Qâhira. C'était la fin des basses eaux. L'épidémie durerait tant que le soleil serait dans le signe du Lion. Puis, comme toujours, elle commencerait à diminuer d'intensité au moment de la grande crue du Nil, pour enfin disparaître lorsque le soleil passerait dans le signe de la Vierge.
Deux mois d'épouvante allaient secouer la ville. Elle s'était recroquevillée sur elle-même, animée seulement par les convois funèbres incessants. De proche en proche, comme un immense écho, les muezzins appelaient les fidèles à la prière.
Le retard du bateau n'avait pas permis à Mukhtar de s'éloigner avec sa famille du foyer d'infection, comme il le faisait habituellement. Il aurait pu se réfugier sur ses terres du Fayoum, une oasis un peu éloignée de Qâhira. L'air y était moins vicié.
Pendant l'épidémie, on avait limité les sorties de la maison au strict nécessaire. Les serviteurs avaient allumé des petits brûlots d'encens dans la plupart des pièces de la maison. Cependant, l'impressionnante chaleur ne permettait pas de condamner les fenêtres, comme on aurait pu le faire à l'occasion d'une épidémie hivernale.
Les allées et venues incessantes de Mukhtar au port l'avaient exposé à la dangereuse maladie. Lui s'en défendait, lorsque Alifa, sa mère lui adressait des reproches à peine voilés.
Les épidémies, nombreuses et convoyées bien souvent par les navires, n'effrayaient plus Mukhtar. Sans se sentir d'une quelconque façon immunisé, il pensait que le Très-Haut et Très-Miséricordieux l'appellerait à son heure et que rien ne pourrait y changer. Ainsi, quand le Nil retrouva son lit, quand l'épidémie sembla abandonner la partie, Mukhtar fit bien sentir que les inquiétudes sur ses sorties étaient sans fondement.
 
Pourtant, pourtant...
Avant que les eaux du fleuve n'aient retrouvé totalement leur indolence, au seuil d'une belle journée, Mukhtar el-Mori sentit les premières attaques du mal. C'était la peste noire, celle qui fait brûler en vous un feu ardent en vous plongeant dans les abîmes de l'anxiété.
Un peu à l'écart, la mort attendait. Mukhtar le savait. Il souhaitait quitter les siens comme il avait vécu, en surveillant son monde.
Aussi s'était-il fait installer au centre du diwàn , la grande salle servant aux réceptions. Accroché plus qu'accoudé à une selle de chameau, Mukhtar le marchand finissait sa vie sur un étrange tapis bédouin inconnu des siens, posé à même le sol.
C'était ainsi que Mukhtar entendait prendre le chemin du souvenir pour ceux qu'il allait bientôt quitter.
Deux esclaves avaient été désignés pour l'assister et le servir dans ses derniers instants. Ils deviendraient libres après la délivrance. Au moins, s'ils pouvaient vivre quelques jours, pensait-on, auraient-ils l'indéfinissable plaisir de les passer en hommes libres. On avait allumé aux quatre coins de la pièce des petits brûlots d'encens. La famille s'était rassemblée à l'étage, derrière les moucharabiehs. L'endroit semblait désert. En réalité, fidèlement à son habitude, Mukhtar était au centre, comme il avait vécu, tandis que les siens l'observaient dans l'ombre.
Tahir se souviendra toujours de ce triste épisode de sa vie en Égypte, frappé par cette fin dramatique tout empreinte de symboles.
Pendant les trois jours que dura son agonie, entre deux quintes de toux, Mukhtar s'adressait à chacun comme s'il lui restait toute une vie à vivre, repu de tendresse, les yeux illuminés de quelque merveille, tout à conseiller et à mettre en garde. Il commença par ses vieux serviteurs, auxquels succédèrent ses neveux et ses nièces. Puis, il s'adressa à Idriss, l'esclave nubien qui l'avait vu naître et le servait respectueusement, à l'attachement et la fidélité proverbiaux. Ce fut une marque de reconnaissance et d'affection. Il parla ensuite à son frère, l'Aga, après que préalablement l'assistance se fut retirée. Mukhtar remit entre les mains de ce dernier le destin de sa famille. Ce fut le seul moment où il laissa voir un semblant d'émotion. La mort ne lui faisait pas peur. Il était sur terre l'humble serviteur du Très-Haut.
Cette peine qu'il laissait deviner, c'était plutôt le défilé de la vie qu'il parcourait dans les yeux assombris de son frère. Quelques mots et l'intensité des regards échangés disaient : « Que de chemin parcouru, que de souvenirs perdus, que seront nous sans toi. »
 
Il appela ensuite ses deux femmes, montrant ainsi qu'il était aussi attaché à l'une qu'à l'autre, aussi tendre et enjoué qu'il le pouvait. Cette forme de testament oral rapprocha beaucoup les deux femmes. La rivalité qui les rendait quelquefois tendues allait s’apaiser maintenant, par la force des choses. Elles devaient construire ce qu'il leur restait d'avenir sur leur aide mutuelle.
Zaynab, la première femme de Mukhtar, n'avait que des filles.
Il demanda à chacune d'elles de faire un vœu et de l'écrire sur un morceau de feuille de bananier séché. La dernière, Bamba, âgée de six ans à peine, éclata en sanglots, car elle ne savait pas écrire et pensait que son vœu ne serait jamais exaucé. Ce qui fit rire Mukhtar aux éclats. Il suggéra à sa fille de dessiner son vœu. Nouveau sanglot, le vœu risquait de dépasser la feuille de bananier. Elle craignait d'ailleurs d'avoir besoin de toutes les feuilles du bananier. En plus, elle tenait absolument à garder secret son vœu, sinon ce ne serait plus un vœu. Mukhtar pensait que c'était difficile de quitter ses enfants sans les serrer dans ses bras.
Une fois que l'ensemble des vœux fut inscrit dans la chair de la feuille, Mukhtar se les fit apporter et les mit lui-même à brûler à même le sol, sans prendre connaissance des souhaits de ses filles, en remettant à Dieu leur destin.
Tahir fut ensuite appelé au chevet du mourant.
— Reste à vingt pas, mon fils, dit Mukhtar. Bientôt, l'avenir de cette maison reposera sur tes épaules.
L'enfant venait d'atteindre ses dix ans. Il découvrait dans le long monologue de son père l'importance du message par la gravité du verbe.
— Dieu le Très-Puissant m'appelle à lui. Et aussi il te confie, à toi, Tahir, le salut de cette maison, dit Mukhtar Puis il poursuivit :
— Jusqu'à ton seizième été, Séto Alifa, ta grand-mère, conduira les affaires.

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