Le peuple rieur
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Description

Le livre que vous vous apprêtez à lire raconte la très grande marche d’un tout petit peuple, il refait à la fois le chemin de sa joie et son chemin de croix. Présente aux premières lignes du journal de voyage de Champlain, aujourd’hui aussi familière que mystérieuse, la nation innue vit et survit depuis au moins deux mille ans dans cette partie de l’Amérique du Nord qu’elle a nommée dans sa langue Nitassinan : notre terre.
Au fil des chapitres, vous allez accompagner le jeune anthropologue que j’étais au début des années 1970, arrivé à Ekuanitshit (Mingan). Vous le devinez, ces petites histoires sont prétextes à en raconter de plus grandes. Celles d’un peuple résilient, une société traditionnelle de chasseurs nomades qui s’est maintenue pendant des siècles, une société dont les fondements ont été ébranlés et brisés entre 1850 et 1950, alors que le gouvernement orchestrait la sédentarisation des adultes et l’éducation forcée des enfants. Ce récit commence dans la nuit des temps et se poursuit à travers les siècles, jusqu’aux luttes politiques et culturelles d’aujourd’hui.
— Serge Bouchard

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 novembre 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782895967194
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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LE PEUPLE RIEUR
HOMMAGE À MES AMIS INNUS
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La collection « Mémoire des Amériques » est dirigée par David Ledoyen
Dans la même collection :
– Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, Elles ont fait l’Amérique. De remarquables oubliés. Tome 1
– Serge Bouchard et Marie-Christine Lévesque, Ils ont couru l’Amérique. De remarquables oubliés. Tome 2
– Jacques Cartier, Voyages au Canada
– Lahontan, Dialogues avec un Sauvage
– Lahontan, Mémoires de l’Amérique septentrionale
– Paul Lejeune, Un Français au « Royaume des bestes sauvages »
– Nicolas Perrot, Mémoire sur les mœurs, coustumes et relligion des sauvages de l’Amérique septentrionale
– Auguste-Henri de Trémaudan, Histoire de la nation métisse dans l’Ouest canadien
– Victor W. von Hagen, À la recherche des Mayas

© Lux Éditeur, 2017 www.luxediteur.com
Photo de couverture : © Luc Leclerc Conception de la couverture et de la maquette intérieure : Jolin Masson
Dépôt légal : 4 e trimestre 2017 Bibliothèque et Archives Canada Bibliothèque et Archives nationales du Québec
ISBN (ePub) : 978-2-89596-719-4
ISBN  (papier) : 978-2-89596-237-3
ISBN (PDF) : 978-2-89596-910-5
Ouvrage publié avec le concours du Conseil des arts du Canada, du Programme de crédit d’impôt du gouvernement du Québec et de la SODEC . Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada pour nos activités d’édition.
Quand j’étais petit, je ne voulais pas être un pompier, je voulais être un Indien. À défaut d’y parvenir, je les ai aimés, tellement aimés. Tous les Indiens, en particulier les Innus. À Georges, à Desneiges, à Michel ; à Reggie, Jean-Charles, Joséphine, Rita et tant d’autres, ce livre, avec toute mon affection.
MOT DU CHEF D’ESSIPIT
Ce livre sur la nation innue et sur la communauté d’Essipit concrétise un rêve que nous entretenons depuis des années. Il y a déjà, en effet, plus d’une décennie qu’avec la collaboration d’historiens, d’aînés, d’anthropologues et d’ethnologues, nous accumulons divers écrits, photos et enregistrements, destinés à documenter un ouvrage tel que celui-ci. Mais jamais n’aurions-nous cru que ce projet allait susciter l’intérêt d’un auteur d’aussi grand renom que Serge Bouchard. Il n’y a pourtant rien là de surprenant, puisque Serge Bouchard est un ami inconditionnel des Innus : il a vécu parmi nous, dans toutes nos communautés, du Pekuakami (lac Saint-Jean) jusqu’à Pakut-shipu. Il s’y est fait des amis, il y a connu des moments d’émerveillement, de détresse, de grande joie et aussi de profonde tristesse. Ce livre en fait état.

Rien de doctoral dans cet ouvrage. Pas de savantes analyses, pas de grandes théories. Que des faits, des images et des histoires : beaucoup d’images, beaucoup d’histoires qui, comme dans l’innu-aimun, la langue des Innus, sont évoquées, décrites, racontées et parfois même murmurées autour d’un feu. Avec en arrière-plan, le sourire tranquille du peuple innu qui regarde passer la vie comme coule une rivière, parfois paisible, sans remous et sans rapides, parfois violente comme un torrent : souvenirs de chasses et de pêches miraculeuses, de dialogues avec les animaux et d’échanges avec les nombreux esprits de la forêt ; souvenirs aussi de brisures, de déchirures et d’enlèvements d’enfants que l’on conduit de force au pensionnat.
Ce livre, c’est en quelque sorte un cadeau que font Serge Bouchard et la communauté d’Essipit au peuple innu. Comme un miroir, il renvoie à ceux qui s’y regardent l’image d’une grande profondeur, tel un lac dont les rivages se perdent à l’horizon. D’aussi loin que la mémoire existe, les Innus étaient là, ils y sont encore et continueront d’y être jusqu’à ce que la mémoire cesse. Et pour qu’elle demeure, il faut en entretenir la flamme.
Merci donc à Serge Bouchard et à sa coauteure Marie-Christine Lévesque, au regretté historien Pierre Frenette, aux membres de la nation innue et à tous ceux qui ont contribué, de près ou de loin, à faire de ce rêve une réalité.
Tshinashkumitinau kassinu uikaneshmaut .
Martin Dufour Chef, Conseil de la Première Nation des Innus Essipit.

PROLOGUE

DANS MON LIVRE ROUGE
A DOLESCENT, AU TEMPS DU COURS CLASSIQUE , j’avais dans ma chambre, sur un petit bureau où je faisais mes devoirs, un volume rouge à couverture rigide dont j’étais fier comme devait l’être un moine du Moyen Âge devant un manuscrit rare. C’était Les Indiens du Canada de Diamond Jenness. Je le consultais sans cesse, comme pour réapprendre chaque jour une matière rare et précieuse que j’avais peur d’oublier. Et je sais très bien ce que plus tard, beaucoup plus tard, l’écrivaine innue an antane kapesh a voulu dire quand elle affirmait être fière d’être une « sauvagesse » : le terme que d’aucuns considèrent maudit traduisait pour elle, littéralement, son bonheur de vivre sur le territoire sauvage. de la même manière, j’ai toujours cru naïvement que le mot « indien » était parmi les plus beaux mots du monde. Je trouvais qu’il était beau d’être un indien. L’histoire aura eu raison de moi, aura eu raison de nous. Ils sont bien disparus ces « Sauvages » et ces « Indiens », jetés à la fourrière des mots honnis, conspués. On les a changés en pensant changer le monde. Ne dites plus ceci ou cela, le problème s’en trouvera résolu – car nous savons tous qu’il est beaucoup moins aveugle, le non-voyant, comme elle est beaucoup moins infirme, la personne à mobilité réduite. Il semble bien qu’il soit beaucoup moins indien, l’Autochtone.
Dans le livre que vous vous apprêtez à lire, nous utilisons fréquemment ces mots, « Indiens » et « Sauvages » ; ils n’ont pas ici l’usage incorrect qu’on leur prête aujourd’hui. À vrai dire, quand il est question des Indiens en général, nous utilisons aussi les termes « indigènes », « Autochtones », « premiers occupants », « membres des Premières Nations », indifféremment, pour éviter la lourdeur des répétitions. De toute manière, peu importe comment nous les appelons, ce livre prend le parti des Innus.
Même si je sais aujourd’hui que l’anthropologue Diamond Jenness partageait les vues racistes d’un État canadien qui avalisait la thèse de l’infériorité intellectuelle des Indiens, il avait tout au moins tenté dans son ouvrage de dresser une liste des nations originelles de ce pays. Il préparait, je suppose, les petites plaques d’un futur musée à la mémoire des peuples disparus… En matière de terminologie, toutefois, je crois bien que nous étions là où nous devrions tous en arriver aujourd’hui, c’est- à-dire à désigner les nations par leur nom propre. À cet égard, le terme « autochtone » n’a rien résolu, en vérité il n’a servi qu’à masquer une réalité : dites ce mot et vous serez dédouanés de dire clairement que vous parlez des Innus, des Eeyous, des Anishinabes, des Atikamekw ou des Hurons-Wendats. C’est pourtant un bel exercice d’apprendre à nommer les nations par leur nom, une à une, c’est bien ce que je faisais quand j’étais jeune, plongé dans l’étude de mon livre rouge. Ainsi, je dirais volontiers à tous les jeunes journalistes et commentateurs d’aujourd’hui – paraphrasant le titre d’un de mes ouvrages [ 1] – que les Innues ne sont pas les épouses des Inuits.

Ce livre présente la très grande marche d’un tout petit peuple, il refait à la fois le chemin de sa joie et son chemin de croix. Il tente de décrire cette nation aussi familière que mystérieuse – présente aux premières lignes du journal de voyage de Champlain –, et qui vit, survit, depuis au moins deux mille ans dans cette partie de l’Amérique du Nord qu’est le Nitassinan : le pays des Innus [ 2] . Car l’Amérique n’a pas émergé en 1492. N’en déplaise aux fabricants d’icônes, elle n’a pas attendu Christophe Colomb pour être « découverte ». Au-delà de l’horizon colonial, ce continent a un passé riche, beaucoup plus ancien que ne l’établit couramment l’Occident. À l’époque précolombienne, déjà, l’Amérique avait ses vieux mythes, ses ruines, son Antiquité. En réalité, rien n’était moins neuf que le « Nouveau Monde ». Or, voilà bien la source de tous les malentendus en histoire. Le commencement. Par exemple, il semblerait que deux nations, et seulement deux, aient fondé le Canada. Et encore ! L’une a obtenu son titre à l’arraché quand l’autre rêvait de le lui confisquer. Cette affabulation a mené à une formidable aberration : l’empoignade des deux solitudes a fini par éjecter hors de l’arène tout ce qui n’était ni l’une ni l’autre, c’est-à-dire le reste des acteurs.
Cette mémoire a exclu les Premières Nations, comme elle tient dans l’ombre les Métis, les Chinois, les Noirs, les femmes pionnières et la légion des petites gens ordinaires qui ont fait le pays. L’Indien ne participe pas à la Marche de la civilisation ; le progrès, même moral, ne le concerne pas. On lui a concédé une place approximative dans la pré-Histoire, on l’a écarté des grands desseins nationaux. La société dominante a toujours pris soin de s’inventer un Indien à sa mesure, un être imaginaire qui incarne tous ses préjugés – même positifs. Elle en a fait des poèmes, des tableaux, des romans et des films. Mais en réalité, les premiers habitants de l’Amérique sont demeurés dans l’angle mort de nos rétrovisions, acteurs de soutien d’un passé largement trafiqué.
Au fil des chapitres, vous allez accompagner le jeune anthropologue que j’étais au début des années 1970, quand je suis arrivé à Ekuanitshit (Mingan). Vous le devinez, ces petites histoires de mes premiers séjours là-bas sont prétextes à en raconter de plus grandes. Celles d’un peuple résilient de chasseurs nomades qui s’est maintenu pendant des siècles ; un monde parfaitement constitué qui allait devoir affronter des changements historiques brutaux, faire face aux explorateurs, aux maladies, aux envahisseurs avides, aux idéologies du mépris et aux politiques d’anéantissement ; une société dont les fondements ont été ébranlés et brisés entre 1850 et 1950, alors que le gouvernement orchestrait la sédentarisation des adultes et l’éducation forcée des enfants. Méconnus, ignorés, calomniés, déclarés morts, espérés disparus, les Innus sont pourtant toujours là, rieurs, à la croisée de leurs multiples renaissances. Ils sont aujourd’hui une vingtaine de milliers à espérer que soit reconnue leur culture propre ; à lutter pour faire leur place dans la grande ronde planétaire.
C’est la communauté d’Essipit qui, au nom de tous les Innus, a tenu à présenter à sa manière la richesse de cette culture. Il y a quelques années, son Conseil, en particulier le chef, Martin Dufour, le directeur général d’alors, Réginald Moreau, et le directeur des communications, Marc Chaloult, ont pris l’initiative du présent ouvrage, m’invitant à en être l’auteur. Voilà qui explique qu’un chapitre soit consacré à l’histoire particulière de cette petite communauté innue de la Côte-Nord, « Essipit, “la rivière aux coquillages” ». Ce village a traversé les âges et les vicissitudes, émergeant de nos jours comme une toute petite bande pourtant très forte, forte de son sens très « indien » de la communauté, une société métissée et résolument innue, fidèle à ses terres et fière de son passé, espérant beaucoup de l’avenir.

Ce livre n’est pas un ouvrage savant, ce n’est certainement pas un traité d’histoire. Il n’en a ni la prétention ni la facture. C’est un ouvrage œcuménique, écrit par un homme qui aime son sujet. Trop ? Imaginez, on me l’a reproché ! Mais de ce respect, j’oserais dire de cette passion, je ne m’excuserai jamais. L’identité innue me fascine, et sa résistance, son intelligence, m’inspirent une profonde admiration. Je laisse donc ici un legs, une manière de dire que je passe la main. Prenez ce livre pour ce qu’il est : une note laissée dans la poche de l’un, sur le bureau d’une autre, des notes de reconnaissance, certainement des mots d’amour.
D’autres auteurs, et des meilleurs, ont écrit des études, des essais, des livres remarquables à propos du peuple innu. Je pense bien sûr à José Mailhot, Denys Delâge, Sylvie Vincent, Pierre Frenette, Jacques Frenette, Daniel Clément, Paul Charest, pour ne nommer que ceux-là, et par-dessus tout à Rémi Savard, dont le livre Le rire précolombien dans le Québec d’aujourd’hui m’a inspiré le titre du présent ouvrage. Je ne suis donc pas le premier à la tâche. Ma contribution s’ajoute aux autres, certes, mais disons qu’elle vise résolument un large public : les jeunes filles et garçons innus, pour la suite du monde, ainsi que l’ensemble des Québécoises et Québécois, de sorte qu’un jour la connaissance et la reconnaissance des Premières Nations du Québec deviennent fondamentales. Ce livre de vulgarisation me semble d’intérêt national, je dirais même d’urgence nationale. Comme mes collègues ont essayé de le faire avant moi, je cherche à traverser le mur de l’ignorance, à répéter, répéter, jusqu’à ce que ces récits deviennent un acquis culturel pour toute la société.
Un mot sur Marie. Vous l’aurez compris, je parle de ma fidèle compagne, Marie-Christine Lévesque, qui a écrit ce livre avec moi. Elle fut partout, à la recherche, à la rédaction, à la révision et à la multitude de vérifications appelées par ce type de projet. Nous avons fait ce livre ensemble, il n’aurait pu en être autrement. Cette écriture à quatre mains est une opération délicate, mais il faut croire qu’à force de forger, nous sommes devenus un couple de forgerons : l’un qui martèle, l’autre qui enlumine. Ou, comme l’écrivait Marie dans l’avant-propos d’un autre ouvrage : « L’oiseau-mouche sur le museau d’un ours, voilà ce que nous sommes. »
La vie est ainsi faite. Sans mon livre rouge sur les Indiens du Canada, Dieu seul sait quel autre chemin j’aurais emprunté qui m’aurait éloigné de mon sujet.
Serge Bouchard


[ 1] Serge Bouchard, Les corneilles ne sont pas les épouses des corbeaux , Montréal, Boréal, 2005.

[ 2] Voir la carte conçue pour ce livre par le Conseil de la Première Nation des Innus Essipit, p. 22 .

NITASSINAN : LE PAYS DES INNUS


Apparentés à la grande famille algonquienne, les Innus sont présents dans la péninsule Québec-Labrador depuis plusieurs millénaires. Ces anciens nomades furent les premiers Autochtones à établir des liens commerciaux et culturels avec les explorateurs et missionnaires européens. Ils forment aujourd’hui une nation d’environ dix-huit mille personnes regroupées en onze communautés : neuf dans la partie boréale du Québec – Mashteuiatsh (Pointe-Bleue), Essipit (Les Escoumins), Pessamit (Betsiamites), Uashat mak Mani-utenam (Sept-Îles et Maliotenam), Ekuanitshit (Mingan), Nutashkuan (Natashquan), Unaman-shipu (La Romaine), Pakut-shipu (Saint-Augustin), Matimekush (Schefferville) ; et deux à Terre-Neuve-et-Labrador, soit Sheshatshiu (Northwest River) et Natuashish (Davis Inlet). Leur langue, l’innu-­aimun, et leur culture, l’innu-­aitun, demeurent toujours bien vivantes.

CHAPITRE 1

LE RIRE D’UN HOMME BON
Je ne croy pas qu’il y aye de nation sous le soleil plus mocqueuse et plus gausseuse que la nation des Montagnais.
Paul L E J EUNE , Relations des jésuites , 1634
L E CANOT DE MICHEL se dirigeait vers une pointe rocheuse au fond d’un grand lac sauvage au nord de Mingan ; l’après-midi d’été était magnifique. Nous longions les rives depuis plus de deux heures, j’étais heureux à l’idée de bientôt débarquer, de me délier les jambes, de me lever tout simplement. Assis sur mes talons à l’avant du canot, à l’indienne comme on dit, cela faisait un bon moment que je ne les sentais plus, mes jambes, la circulation sanguine étant réduite au minimum ; j’avais passé le stade du picotement, j’en étais à l’engourdissement, mais il n’était pas question de me plaindre ou de changer de position. La beauté du pays me rentrait dans la tête, je rêvassais et voyageais dans le temps, nous glissions sur l’eau calme comme une nef sur la surface d’un indéfinissable vide, les épinettes défilaient, les unes après les autres, les unes pareilles aux autres, comme le graphique d’une bande sonore, des pointes et des pointes, des basses et des hautes, un fond vert sombre, presque noir, le décor du temps avant la temporalité.
J’entendais Michel me parler en innu, comme si j’étais moi-même un Innu. Je percevais à peine le son de la rame qu’il plongeait à cadence régulière dans l’eau et j’admirais naïvement ce geste, cette dextérité, cette assurance : ramer, tout simplement ramer. Chacun de ses coups de rame était le mouvement d’un danseur extraordinaire, alliant la force à l’élégance, l’économie à l’efficacité, la répétition à la facilité. Cela coulait, c’est le cas de le dire. Michel faisait corps avec l’embarcation, on voyait son contentement de la gouverner, de la faire avancer, de faire tout ce qu’il voulait avec elle. Il m’apparaissait comme un seigneur survolant ses terres, ses eaux, son domaine. Bel homme, il avait le teint cuivré de ceux qui ont vécu dehors, au vent, à la lumière, au froid cinglant ou sous les grosses chaleurs. Son visage exprimait une profonde douceur. Il avait une tête de nomade, il était souverain dans son canot comme un Sioux sur son cheval.
J’avais aimé cet homme dès que je l’avais aperçu. Ç’avait été un grand honneur pour moi d’apprendre qu’il m’avait accepté dans sa maison, le temps de mes longs séjours à Mingan. Jeune anthropologue, je ne savais rien ; j’étais curieux, passionné, je voulais tout voir, tout vivre. Résider dans la maison de Michel Mollen représentait pour moi une grosse affaire. Michel Mollen. Le nomade du grand territoire, celui qui avait fait de si bonnes chasses, celui qui avait aussi connu la famine hivernale, celui qui avait traversé le Labrador, et tout le Nitassinan du Nord ! Les gens du village l’admiraient, les plus jeunes s’en faisaient un modèle. Mon ami Georges Mestokosho, un Innu de mon âge avec qui je passais le plus clair de mon temps, trouvait que j’avais de la chance : « Tu vas rester dans la demeure d’un vrai. Michel est un grand chasseur. Il est bon dans tout ce qu’il fait. Il ne parle pas beaucoup, en tout cas pas en français, mais il va beaucoup t’apprendre. Tu n’as qu’à l’observer. »
Georges avait entièrement raison, j’allais développer avec Michel Mollen une amitié un peu surréaliste, bien que profonde. Pendant les quelques années où je l’ai vu régulièrement et longuement, Michel ne m’a jamais dit un mot en français. Lorsqu’il me voyait revenir au village après un séjour à Montréal, ses yeux s’illuminaient ; il affichait un sourire très touchant, il me disait des choses en innu et il ne s’attendait pas à ce que je lui réponde. Il m’arrivait de le comprendre, mais j’étais trop timide pour pouvoir converser avec lui dans sa langue. N’empêche, il entendait bien combien je l’aimais et je le respectais.
Le canot fila entre deux crans rocheux et Michel aborda sur une petite plage de sable fin. Ses cheveux noirs au vent et la cigarette au bec, il me fit signe de descendre et de tirer le canot sur la rive. Enfin, j’allais me dégourdir. Je voulus me relever, sauf que je ne sentais plus du tout mes jambes. Paralysé, je… tombai en pleine face sur le sable. Dans le silence absolu des épinettes, un grand, un très grand rire fusa. Même si dans ma chute, j’avais projeté le canot sur le côté, passant près d’envoyer Michel à l’eau, celui-ci ne faisait aucun cas de l’embarcation ni d’être mouillé. Il riait, il riait tellement, comme quelqu’un qui se retient depuis longtemps, comme s’il attendait depuis des lunes ce moment libérateur. Son corps faisait des soubresauts, je voyais ses dents blanches, ses pommettes plissées, ses yeux mouillés, il éclatait de plaisir. Ce ne fut ni la première ni la dernière fois que ma gaucherie allait provoquer l’hilarité parmi mes compagnons innus.
« Voilà l’Innu par excellence », me dis-je, celui qui donnerait tout pour rire un bon coup, l’Innu moqueur, le joueur de tours. Michel devinait sûrement depuis deux heures que je souffrais dans le canot, il attendait juste le moment où j’allais m’étaler de tout mon long pour lâcher son fou. Son rire était bienveillant, c’était le rire d’un homme bon. Il savait qu’il pouvait se laisser aller avec moi, il avait confiance en ma candeur. Je suis certain que si nous avions discuté de philosophie, nous aurions convenu qu’il me gratifiait de son rire, qu’il me reconnaissait en quelque sorte, qu’il m’incluait dans son cercle.
Michel a monté la tente en une demi-heure, sans trop que je m’en aperçoive. Avant même que j’aie pu retrouver l’usage de mes jambes à force de les masser, les perches d’épinette étaient plantées et la toile posée. À l’intérieur, il avait aussi installé le petit poêle de tôle, le chauffage bienfaisant des Innus ; le voilà qui s’affairait à faire du thé. Les choses se mettaient en place et le camp prenait forme sans à-coups, sans surprise, sans hésitation. Michel enchaînait les gestes avec une grande maîtrise, exécutant une sorte de chorégraphie ancienne, comme si nous y étions, dans les temps anciens.
Mais il y avait les mouches, une armée phénoménale de mouches noires, des nuées et des nuées terrifiantes de petits vampires en appétit, leur masse brouillait la pureté de l’air. J’étais piqué à en devenir malade. J’étais piqué, alors que Michel ne l’était presque pas. Les mouches lui couvraient les mains, elles marchaient sur sa peau, dans son visage, dans son cou, on aurait dit qu’elles hésitaient à le mordre. Lui, en tout cas, s’en souciait peu, faisant de rares gestes pour les chasser. En début de soirée, nous sommes repartis pêcher sur le lac. À peine un quart d’heure plus tard, nous avions pris une vingtaine de belles truites. En d’autres circonstances, j’aurais savouré ce moment béni, mais les mouches noires me gâtaient la vie. Nous sommes revenus à la rive plus tôt que prévu, Michel voyait bien que j’allais devenir fou.
Il a préparé les truites, il a refait du thé, il a allumé un feu de boucane pour chasser les mouches. En plus de cette fumée de branches vertes, nous fumions tous les deux cigarette sur cigarette afin de toujours avoir au visage un halo de protection. Je m’étais enveloppé dans une couverture, comme un grand malade, inutile à l’ouvrage. Michel effectuait toutes les tâches avec un égal sourire, moi, je l’observais et je réfléchissais. Tandis que s’allumaient les étoiles une à une, voilà que Michel se mit à me conter une histoire, comme si j’étais son compagnon, son fils peut-être. Il parlait doucement, je pouvais saisir des mots, des expressions, je savais qu’il parlait des animaux. Il était en confiance, l’ordre du monde était respecté. J’avais beau me demander si j’allais survivre à la nuit, je trouvais l’instant profondément riche. J’avais devant moi tout ce que je pouvais espérer, c’est-à-dire l’essentiel. L’eau, nipi , le thé, nipishapui , le canot renversé sur la plage, ce fameux ush , l’embarcation magique qui nous conduisait partout, de rivières en lacs, de criques en portages, légère et rassurante. Il y avait aussi la truite, matamek u , qui cuisait sur le feu et le bois mort d’anciennes épinettes noires qu’on entendait crépiter, sheshekatikutak u . Surtout, j’entendais la voix immémorielle du grand Michel Mollen ; nuitsheuakan , mon ami.

J’étais là, en 1970, à Mingan – une vingtaine d’années avant que la réserve adopte officiellement le nom originel du lieu, Ekuanitshit. Tout juste en face, sur l’île du Havre, une équipe d’archéologues venait de découvrir, quelque trois ans plus tôt, les fondations d’un bâtiment en bois datant de l’époque de Louis Jolliet, c’est-à-dire de la fin du XVII e siècle. On connaît Louis Jolliet comme découvreur du Mississippi, mais qu’il réalisa ensuite, à la demande de Frontenac, une mission politique à la baie d’Hudson, qu’il devint commerçant de fourrures, puis exploitant de pêcheries, qu’il explora et cartographia les côtes du Labrador, voilà des faits moins répandus. En 1679, en copropriété avec son beau-père, il reçut des autorités de la Nouvelle-France la seigneurie des îles et îlets de Mingan, où il établit sa base pour la chasse au loup-marin et la pêche à la morue. C’est un des bâtiments de ce poste de traite, détruit à deux reprises par les Anglais de l’amiral Phipps, que les archéologues tirèrent de l’oubli en 1967.
Mingan. Tout semble si tranquille sur cette plage. Et pourtant le lieu est imprégné de l’esprit des Anciens, il vibre d’histoire. Mais de quelle histoire parle-t-on ? De celle de l’Amérique, censée avoir débuté en 1492 avec Christophe Colomb ? Nous savons que les Amérindiens existaient bien avant la venue des Européens, qu’ils étaient même des dizaines de millions sur le continent, du cap Horn jusqu’en Alaska, mais qu’en est-il des Innus ? À quand remonte leur présence dans l’arrière-pays du Québec ? Combien furent-ils de générations à peaufiner leur savoir et leur dextérité, à marcher, canoter, trapper dans les bois, à assurer la continuité des grandes familles ?
L’archéologie est une bonne amie. Comme toutes les sciences de la mémoire, elle nous accompagne au fond des choses ; elle établit des liens, des séquences, des transformations, elle dessine les contours des ères et des époques et des existences passées. Sans l’archéologie, ce passé basculerait dans la « préhistoire », manière coloniale de dire qu’il serait sans histoire. Car, pour les gens sérieux, l’Histoire commence avec l’écriture. Faux, dit l’archéologie, les objets parlent, les bribes et les morceaux témoignent : le territoire en son entier est un livre ouvert. Des Laurentides au Labrador, et partout dans la vallée du Saint-Laurent, on retrouve les traces d’une très ancienne activité humaine. Pour la seule Côte-Nord, près de mille cinq cents sites archéologiques sont connus, dont la majorité témoignent d’une occupation amérindienne. Cependant, ces fouilles ont été largement concentrées sur le littoral, aussi nous avons peu de connaissance en ce qui a trait à l’intérieur des terres ; cet immense espace conserve à ce jour ses mystères. À mesure que s’ouvrent de nouveaux chantiers, des hypothèses se vérifient, des réalités s’échafaudent, et revivent.
Nous croyons tout au moins que les êtres humains foulèrent le territoire du Nitassinan – « notre terre », en innu contemporain – il y a environ huit mille ans. Dans cette partie du continent nord-américain, les dernières grandes calottes glaciaires qui avaient entièrement recouvert le Bouclier canadien durant presque cent mille ans se retiraient alors vers le nord. Peu à peu, la végétation se répandait sur le littoral nord du Saint-Laurent : apparurent de petites épinettes noires, du bouleau nain, du saule et ce grand tapis de mousse, ce lichen nourrissant qui attira vraisemblablement les premiers caribous. À leur poursuite, des chasseurs et leurs familles occupèrent au fur et à mesure les terres libérées des glaces. Malgré la dureté du climat, à force de courage et d’ingéniosité, ils y trouvèrent leur compte. Ils multiplièrent les grands voyagements, toujours aux pieds des glaciers, remontant vers le nord à la recherche de territoires riches en gibier. Ils accumulèrent les traditions et les savoirs, laissant de précieux indices de leur culture, notamment des pointes de flèches reconnaissables et nettement identifiées à leur mode de vie. Ils côtoyèrent probablement les derniers castors géants du Pléistocène, aussi gros que des ours noirs et, qui sait, peut-être le mammouth laineux ? Car c’était bel et bien le crépuscule de l’âge glaciaire. La tradition orale des Innus contemporains conserve la mémoire du grand Katshituask u , un animal de légende que personne n’a jamais vu. Ce mastodonte aux pattes raides est décrit comme une sorte d’ours gigantesque marchant à la façon d’un éléphant ; ce pourrait bien être lui, le mammouth laineux, disparu au Nitassinan durant la période de déglaciation.
Généralement, les archéologues soutiennent que c’est autour de six mille à cinq mille ans avant aujourd’hui (AA), selon les régions, que l’environnement de la Côte-Nord – niveau de la mer, climat, couvert forestier – s’est constitué tel que nous le connaissons à présent [ 1] . La faune, déjà, y était bien vivante. Les caribous abondaient ; le grand orignal solitaire rôdait ; les ours noirs se regroupaient nombreux pour attraper les saumons dans les chutes tumultueuses des rivières ; les perdrix blanches se comptaient par dizaines de milliers, en un seul endroit, en un seul moment ; les mammifères du nord, dont les fourrures étaient si belles, le renard, le lynx, le loup, la belette, le vison, la martre, le lièvre, le castor, et peut-être même le carcajou, se trouvaient de vastes espaces pour bien vivre, se reproduire et faire tourner le cycle de la vie. Les gibiers d’eau, oies et canards n’étaient pas en reste, qui nidifiaient, qui passaient et repassaient dans le ciel, et l’eider qui s’installait à demeure dans les eaux libres de l’hiver. Les rivières et les lacs poissonneux trouaient les forêts d’épinettes noires, de bouleaux, de pins gris. Tout poussait, remuait, bondissait, proliférait. C’était la renaissance de la Boréalie, après la longue éclipse du Grand Froid.
Au fil du temps, de nouveaux univers culturels ont émergé, tournés davantage vers les richesses côtières, le loup-marin, le morse, les oiseaux migrateurs, les poissons d’eau salée, les crustacés. En langue innue, comme dans toutes les langues algonquiennes, l’opposition est bien marquée entre le monde de la forêt, nutshimit , et le monde de la mer, uinipek u . D’ailleurs, d’autres différences sont à noter : le grand Nitassinan, celui-là même qui englobe toute la Boréalie innue, de Mashteuiatsh au sud jusqu’à Natuashish au nord, ne constitue pas un pays uniforme. Autant sur les plans culturel que géographique, et éventuellement historique, il se partage en trois zones bien délimitées. D’abord le sud, à savoir Charlevoix, le lac Saint-Jean, le Saguenay. Puis, vers l’est, la Haute-Côte-Nord. Enfin, vers le nord-est, la Basse-Côte-Nord et le Labrador – un quadrilatère formé par les villages de Uashat, Matimekush, Natuashish et Pakut-shipu. Les paysages varient d’une région à l’autre : cela va de la forêt mixte à la forêt boréale, et de la taïga à la toundra. De même, chacun de ces pays a connu son destin, son histoire particulière.
Dans l’état actuel des choses, s’il n’est pas possible d’établir que les anciens habitants du Nitassinan étaient des Innus, la communauté scientifique s’accorde pour dire que ceux-ci apparurent dans le décor il y a environ deux mille quatre cents ans. Ces sociétés paléolithiques devinrent au fil des générations ceux que les Européens appelèrent, selon les époques et selon la localisation des bandes sur le territoire : les Montagnais, les Kakouchaks, les Chicoutimiens, les Tadoussaciens, les Bersiamites, les Papinachois, les Oumamioueks, les Ouchestigoueks, les Excomminquois, les Petits Esquimaux, les Naskapis et bien d’autres noms encore. Des années s’écoulèrent avant qu’on reconnût qu’il s’agissait d’une seule nation partageant la même langue, l’innu-aimun – avec toutefois des variations dialectales marquées – et la même culture, l’innu-aitun. Ceux qu’on nomma alors, toutes bandes confondues, Montagnais ou Montagnais-Naskapis finirent par imposer, autour des années 1980, leur véritable nom, dans leur propre langue : « Innus », un mot qui signifie tout simplement, de même que les noms « Inuit » et « Eeyous », « êtres humains ».

Au petit matin, le réveil fut brutal. Michel sursauta en me voyant, il m’examina en silence, il semblait inquiet. J’avais le visage enflé d’un boxeur qui se serait battu pendant quinze rounds et aurait reçu une bonne raclée. Les mouches noires m’avaient littéralement cogné, j’arrivais à peine à ouvrir les yeux. Notre voyage ne pouvait se poursuivre dans ces conditions. Michel, à travers le brouillard du matin, s’activa aussitôt, et moins d’une petite demi-heure plus tard, nous levions le camp. À mon arrivée à la maison, il me remit aux bons soins de sa femme Adèle. Notre retour précipité fit beaucoup jaser. Des amis passèrent me voir, tant pour observer le « phénomène » que pour m’encourager, un petit sourire aux lèvres. J’entends encore les effusions de Michel dans la cuisine, racontant notre voyage. Il se moquait gentiment de Kauishtut – le Barbu, mon surnom à Mingan –, tout le monde riait à pleine gorge, je faisais partie du cercle. Je n’aurais pu avoir meilleur guide pour pénétrer la culture innue. C’est vrai, Michel Mollen était l’Innu par excellence, non seulement par son côté bon enfant, mais en ce qu’il représentait l’archétype du nomade. Il était fait pour marcher dans la taïga, la sphaigne, les mouches, l’adversité, il était bâti, taillé sur mesure pour la Boréalie. En tout cas, bien plus que pour la vie sédentaire dans les bungalows du gouvernement. Avant la création des réserves indiennes, au temps des grandes chasses au caribou, Michel avait vécu sous la tente, il avait été un enfant de cette liberté, de cette misère parfois, de ce nomadisme que les missionnaires jésuites méprisaient tant, mais qui avait permis aux Innus, depuis des millénaires, de tirer profit de toutes les richesses du Nitassinan, autant continentales que côtières, et de subsister dans les conditions les plus arides, apparemment, qui soient.


[ 1] D’après François Guindon, Rapport d’intervention archéologique 2016. Inventaire et fouille dans le Nitassinan de la Première Nation des Innus Essipit , rapport remis au Conseil de la Première Nation des Innus Essipit et au ministère de la Culture et des Communications, Baie-Comeau, Archéo-Mamu Côte-Nord, décembre 2016.

CHAPITRE 2

TERRE DES MORUES
Des les premiers tems auxquels les Basques faisoient les pecheries des Ballaines et des morues dans le golfe de st laurens, ils firent amitié avec tous les sauvages de cette contrée…
Mémoire des négociants de Saint-Jean-de-Luz et de Ciboure, 1710
L E DC-3 DES AILES DU NORD s’est posé sur la piste du village de Longue-Pointe-de-Mingan. C’était un 4 mai, en 1970, il était dix heures du matin. le soleil, magnifique, avait fait reluire la mer tout au long du vol. En ce pays où il vente ordinairement si fort, nous vivions un jour de calme plat, si bien que l’atterrissage s’était fait en douceur. Il restait encore quelques plaques de neige sous les jupes des épinettes, mais on sentait venir la belle saison. Je suis descendu de l’avion et, mes deux gros sacs à la main, j’ai marché sur le tarmac en direction des pick-ups regroupés près d’un hangar. En ces terres isolées, l’avion sur la piste est comme le bateau au quai : un événement. Le temps de les rejoindre et l’avion redécollait, dans ce vrombissement sourd si caractéristique des gros moteurs à hélices. Il était beau à voir, cet appareil de légende. D’ailleurs, depuis que nous avions quitté Sept-Îles, je trouvais tout beau – les paysages boréaliens et côtiers, le vert sombre de la forêt parfois dense, parfois chenue, les nuances de bleu dans les eaux du golfe, les longs rubans de sable…
Arrivé à la hauteur des pick-ups, je demandai si quelqu’un pouvait me conduire au village montagnais de Mingan, à dix kilomètres vers l’est. Un homme me fit signe : l’affaire était entendue. Nous sommes donc partis sur-le-champ, roulant à bonne vitesse sur une route de gravier et soulevant derrière nous un impressionnant nuage de poussière jaune. « Qu’est-ce que vous allez faire sur la réserve ? » me demanda mon chauffeur. J’hésitai à répondre. Il était déjà difficile, en 1970, de simplement se dire anthropologue, je me voyais mal lui expliquer mes recherches en ethnoscience et en anthropologie cognitive. J’allai au plus simple : « Je viens apprendre la langue montagnaise. » Il se tourna d’un coup, me toisa un moment, puis lança, catégorique : « Y a rien à apprendre ! Y parlent pas une vraie langue, les Indiens, y marmonnent toujours les mêmes sons ! »
Je retins un commentaire. Comment aurais-je pu lui expliquer, alors qu’il se montrait si sûr de son fait, que l’innu-aimun était une langue d’origine paléo-asiatique appartenant à la famille linguistique algonquienne, et que pour apprendre à parler correctement une langue aussi complexe et aussi éloignée du français, il fallait faire autant d’efforts que pour apprendre le chinois ou le japonais ? En vérité, j’avais pour but de recueillir le savoir des Innus dans le champ de la zoologie, et cette étude de terrain devait me mener à la rédaction d’un mémoire de maîtrise en anthropologie. Mon chauffeur aurait-il cru que je me préparais à cette visite depuis des années ? Aurait-il compris mon intérêt, ma passion, le respect que j’éprouvais envers cette culture ?
Mon hypothèse de recherche était simple : dans une société traditionnelle de chasseurs nomades, le savoir est communiqué par l’exemple, mais il se transmet aussi et surtout par la tradition orale. Les aînés jouent à la fois les rôles de dépositaires et de transmetteurs, autrement dit, chaque vieux et chaque vieille de la bande est une bibliothèque ambulante qui conserve un savoir considérable. À Mingan, je venais à la rencontre d’archives vivantes. Que savaient ces chasseurs, au juste, sur les animaux et la nature ? Connaissaient-ils le nom de toutes les espèces ? Comment les classaient-ils dans leur tête ; de quelle façon s’organisaient et se structuraient mentalement les informations accumulées depuis des générations d’observations et de pratiques ? Voilà ce que l’anthropologie appelle l’ethno­science, l’étude du savoir d’un peuple à propos de l’environnement dans lequel il évolue. En bref, j’étais à la recherche des visions du monde innu en ce qui concerne les animaux sauvages. Et c’est par la langue, comme reflet d’une architecture particulière de la mémoire, de l’imaginaire, de la pensée, que j’entendais y accéder – cette langue qui n’existait pas.
Je me suis installé dans la réserve de Mingan pour un premier séjour de cinq mois. J’y ai été reçu par le chef, Philippe Pietasho, qui a veillé à ce que je sois confortablement installé au sein d’une famille. Le temps de quelques semaines, j’ai commencé à établir des contacts avec mes futurs informateurs : huit aînés, vieux et vieilles, qui accepteraient de me livrer leurs connaissances sur les animaux. Peu à peu familier de la communauté, j’ai été rapidement frappé par le fossé culturel qui séparait les Innus de leurs voisins canadiens-français de Longue-Pointe et de Havre-Saint-Pierre. Mon échange consternant avec le chauffeur du pick-up prenait une dimension encore plus surréaliste… Comment lui et probablement bien d’autres de ses concitoyens ne s’étaient-ils jamais rendus compte, à les côtoyer, que les Innus parlaient une langue aussi belle ? Comment ne pas avoir été séduit par la musique, saisi par la vitalité de cette langue ancienne qui avait traversé les âges pour parvenir au XX e siècle, parlée par une douzaine de milliers de locuteurs ? Ce fut d’ailleurs mon premier dépaysement : les habitants de la réserve utilisaient l’innu-aimun pour tout et tout le temps. Ici, c’était le français, et même l’anglais, qui n’existaient pas. Une ligne imaginaire séparait le village du reste du monde : ici, nous étions en Algonquinie.
En 1970, la mémoire du territoire demeurait encore vive dans l’esprit des aînés. La culture traditionnelle affleurait partout. Comme le disait le vieux Mathieu Mestokosho : « Jamais mon âme ne sortira du bois. » L’établissement permanent de la communauté à Mingan était tout récent : la réserve indienne fédérale n’avait pas dix ans, le village était en construction continue depuis 1962, à raison de quelques maisons par année. On voyait encore beaucoup de tentes, personne ne possédait de télévision ou de radio, encore moins d’automobile. L’esprit du nomadisme habitait toujours les lieux. En préparation de mon travail, j’avais compilé l’inventaire de toutes les espèces animales présentes sur la Côte-Nord et au Labrador, y compris les espèces marines. Sur des cartons, j’avais collé l’image de chaque mammifère, chaque oiseau, chaque poisson, chaque crustacé… Eh oui, c’était l’ancien temps, nous n’étions pas encore entrés dans l’ère numérique. Ma démarche avait une dimension mécanique et répétitive, il fallait tout montrer, tout noter, à la main. Pour mieux m’y retrouver, et pour traduire les propos de mes informateurs, j’avais embauché comme assistant ce jeune homme dont j’ai parlé plus tôt, Georges Mestokosho, le fils de Mathieu.
D’abord, nous nous assoyions avec tel vieux, telle vieille, et je leur montrais les cartons les uns après les autres afin de recueillir systématiquement le nom qu’il ou elle donnait à chacune des espèces. Cet exercice repris auprès de huit aînés, je finis par établir une liste et un lexique élémentaires des animaux terrestres et marins aux sources d’un bestiaire innu original. À mon étonnement, des espèces apparaissaient que je n’avais pas inventoriées, d’autres prenaient une importance que je n’avais pas prévue ou entraient dans une catégorie inédite par rapport au mode de classification linnéenne. Si la structure taxonomique fut assez facile à établir, il me fallut mettre en relief les dimensions plus dynamiques du savoir innu ; des siècles de nomadisme avaient donné à ce peuple une expérience quasiment intime, et absolument spirituelle, du territoire. Couleur, forme, comportement, milieu de vie, rôle mythologique, poids symbolique, résonnance dans l’ordre du sacré… la mise en scène de chacune des espèces identifiées ouvrait les perspectives d’un discours fécond. Qui était Katshituask u , cet ours monstrueux qui avait mangé les parents du jeune Tshakapesh ? Où résidait Papakassik u , le maître des caribous ? Comment s’y prenait Uishkatshan, le geai gris, pour venir en aide aux petits mammifères affamés ? L’ethnoscience remplissait ses promesses : j’avais le privilège de voyager dans l’imaginaire d’une culture et d’accéder à une vision du monde originale.
De même, je fus agréablement surpris de voir à quel point ces jeux et exercices lexicaux intéressaient les aînés. En fait, ils semblaient heureux de partager un savoir millénaire qu’ils possédaient en propre et d’être écoutés avec respect, comme des savants en leur domaine. Aucune complaisance de ma part : les Innus étaient non seulement de fins observateurs de la nature, mais ils déployaient de remarquables connaissances qui embrassaient tout le champ de la biodiversité boréale. La terre subarctique, que l’on prétendait austère et pauvre, représentait pour les Innus un jardin rempli de richesses, une terre infiniment aimable. « Vous resterez pas longtemps ! » m’avait dit mon chauffeur en me déposant à Mingan ; ces paroles, ce ton, ce petit sourire en coin me revenaient souvent en tête. Après cinq mois d’entretiens suivis, intenses, passionnants, je me rendis compte que je n’avais fait que sonder en surface un puits de savoir intarissable. J’allais revenir en hiver, et puis l’année suivante, au printemps, pour un autre séjour de cinq mois.
Bien sûr, je n’étais pas le seul anthropologue à m’intéresser aux Innus. L’ethnolinguiste José Mailhot, notamment, faisait le même travail que moi dans la communauté de Matimekush et nous pouvions comparer nos résultats. Nous avons même publié ensemble une partie de nos données, ce qui représenta pour moi un véritable accomplissement [ 1] . Il faut dire que nous faisions figure de pionniers ; nos recherches en ethnoscience et en ethnozoologie ouvraient la voie, en quelque sorte. Au fil des conversations avec Georges Mestokosho, j’appris que les gens de Mingan gardaient le souvenir de plusieurs anthropologues, la plupart américains, venus étudier la culture de leur communauté depuis le début du siècle. Ils en faisaient des descriptions comiques, ils les comparaient : l’un avait peur de l’eau, l’autre portait des pantalons bouffants… En même temps, ils avaient pour ces chercheurs de terrain, vivant comme eux, mangeant comme eux, un grand respect. Le plus important fut sans doute Frank G. Speck. Il s’était intéressé de près aux Amérindiens de l’est de l’Amérique, notamment aux Béothuks, aux Micmacs et aux Montagnais-Naskapis. Ses recherches ethnographiques à propos des bandes familiales chassant sur le territoire entre 1920 et 1930, ainsi que sa collection de photographies, ont fourni un matériau inestimable aux anthropologues, comme José Mailhot et moi, qui sommes venus après lui.
Speck avait noté que les Innus de Mingan se nommaient eux-mêmes Akwandjiwilnuts , ce qu’il avait traduit par « peuple de l’endroit où quelque chose est échoué ». Il présumait que ce « quelque chose » renvoyait aux baleines, si nombreuses dans les eaux du golfe. Encore à cette époque, témoignait-il, lorsque les Innus trouvaient des baleines échouées à l’embouchure de la rivière, ils en recueillaient la graisse. Cette pratique très ancienne leur venait-elle des pêcheurs basques ?

Le soir, à Mingan, il m’arrivait souvent d’aller marcher sur la plage. Assis sur un débris de bois flotté, je songeais à l’histoire de ces lieux, de ces gens, et je voyais défiler la ligne du temps, m’étonnant que les Innus, en un endroit aussi retiré du monde, aient pu rencontrer depuis des siècles autant d’étrangers. Je me prenais à rêver : avaient-ils connu ces hommes du Nord qu’on appelle les Vikings – les Norses, Northmen, Normands, Norrois – et qui vinrent en Amérique vers l’an mille ? On croit que ces aventuriers ont exploré les côtes du Labrador, la Côte-Nord, les côtes de l’Acadie, en tout cas certainement l’île de Terre-Neuve, car des preuves de leurs établissements temporaires y ont été retrouvées. Il s’agit en fait de Norvégiens qui étaient passés de la Norvège à l’Islande et, de là, à la « Terre verte », c’est-à-dire au Groenland. Les pérégrinations d’Érik le Rouge et la colonie qu’il y avait établie sont bien documentées. Leif Eriksson, son fils, poussa les explorations encore plus à l’ouest. Il découvrit le Helluland, la « Terre des pierres plates », une région arctique mal définie, mais que l’on croit être la Terre de Baffin. De là, il prit la direction du sud et ses bateaux touchèrent le Markland, la « Terre des bois », que l’on situe approximativement au Labrador, pays des épinettes noires. Puis, on présume que Leif et ses hommes explorèrent le grand golfe du Saint-Laurent, car ils évoquent un troisième pays, le Vinland, la « Terre fertile ». Celle-ci est probablement la future Acadie des Français, aujourd’hui le Nouveau-Brunswick, l’île du Cap-Breton et les côtes de la Nouvelle-Écosse.
C’est donc à cette époque, vers l’an mille, que les premiers contacts avec des visiteurs d’outre-mer auraient pu avoir lieu, mais nous n’en avons absolument aucune preuve. Il nous est juste possible de l’imaginer à partir des sagas scandinaves, écrites deux siècles après les faits. Selon ces écrits légendaires, les Norses auraient entretenu des relations plutôt houleuses, sinon violentes, avec les populations autochtones d’Amérique, qu’ils appelaient indifféremment les Skraelings – terme péjoratif –, un peu comme les Grecs nommaient « barbares » tous ceux qui leur étaient étrangers. Mais qui étaient ces Skraelings  ? Sûrement des Inuits, mais peut-être aussi des BBéothuks ? des Micmacs ? des Innus ? Le mystère demeure entier.
Après le voyage d’Eriksson, un commerçant islandais, Thorfinn Karlsefni, partit du Groenland avec une centaine d’hommes et de femmes, du bétail, des navires remplis de matériaux, et construisit un établissement à Terre-Neuve. Était-ce à la pointe nord-ouest de l’île, précisément à l’Anse-aux-Meadows ? Les fondations de ce village, comprenant plusieurs bâtiments et même une forge, ont été retrouvées et datées, attestant que la découverte de l’Amérique par les Norses remontait à cinq siècles avant Christophe Colomb. Durant leur séjour, Thorfinn et sa femme Gutrid eurent un fils, Snorri Karlsefni, que l’histoire a retenu comme le premier Européen à venir au monde en Amérique. Mais le jeune descendant n’y a pas pris racine : à peine avait-il trois ans que, en raison de l’hostilité des Autochtones, avance-t-on, ces colons venus du Nord sont tous et toutes retournés au Groenland et en Islande.
Malgré la part importante de fabulation inhérente aux sagas vikings, les découvertes archéologiques concordent tout au moins avec certains aspects de ces récits : un deuxième site a été révélé en 2016 à Pointe Rosée, à l’extrémité sud-ouest de Terre-Neuve. On y a trouvé un foyer destiné à une forge, des traces de charbon de bois et surtout des résidus de fer transformé à partir de tourbe, un procédé couramment utilisé par les Vikings. Les datations au radiocarbone obtenues par les chercheurs indiquent une fréquentation de ces lieux entre 800 et 1300, précisément dans les années où les drakkars sillonnaient l’Atlantique Nord. Il n’a pas été confirmé à ce jour que les occupants étaient bel et bien des Vikings, mais la probabilité est forte. Où l’on voit que l’histoire continue toujours de s’écrire – d’autant plus que l’archéologie dispose maintenant d’outils technologiques puissants, comme ces relevés satellites qui ont permis à une équipe américaine de mettre au jour le site de Pointe Rosée.
Ces explorations et découvertes des hommes du Nord ne sont pas venues immédiatement aux oreilles des autres Européens, plus au sud, car, entre eux, ces peuples n’entraient pas naturellement en contact. Et pourtant, une idée vague d’îles lointaines, de terres de glace, loin vers l’ouest et le nord-ouest fit tranquillement son chemin, imprégnant l’imaginaire des marins et des cartographes de France, d’Espagne et d’Angleterre. De même, si l’on tient compte de la situation géographique du Nitassinan, de la grande mobilité des nations autochtones et de leurs interrelations constantes, on peut envisager que les Amérindiens aient eu vent de ces sagas à travers la tradition orale. La présence éphémère des Norses changea certainement leur façon de voir le monde. Du moins, gardèrent-ils dans un recoin de leur mémoire l’image fugace de ces étrangers à la peau blanche, aux cheveux et aux yeux clairs, arborant des casques, des boucliers, des lances, des haches, des couteaux, tout un arsenal de métal ; ce précieux métal.
Il leur faudra attendre près d’un demi-millénaire avant de revoir – ou de voir pour la première fois, et pour sûr – des visiteurs en provenance de la Grande Eau. On sait que dès le XVI e siècle, peut-être même avant, les pêcheurs basques traquaient la baleine jusque dans le golfe du Saint-Laurent. Mais parlons d’abord des explorateurs, en fait, de l’obsession des Européens de découvrir un passage pour l’Asie. Toute scientifique qu’elle était au départ, cette obsession devint rapidement économique : les épices, désormais indispensables dans l’alimentation, coûtaient extrêmement cher. Il fallait trouver le moyen de se les procurer à la source, sans intermédiaire, et tant mieux si on découvrait aussi de l’or ! Un exemplaire de l’ Ymago Mundi en main – cet ouvrage publié en 1410 qui compilait tout le savoir cosmographique du monde depuis les Anciens –, Christophe Colomb entreprit son périple avec la certitude, suivant Aristote, Sénèque et Pline, que les côtes occidentales de l’Espagne n’étaient séparées des côtes orientales de l’Inde que par une étroite bande de mer. On connaît la suite.
Motivé par le présumé succès de cette entreprise financée par la couronne espagnole, le roi d’Angleterre Henri VII autorisa l’explorateur Giovanni Caboto, ou Jean Cabot, à naviguer vers les terres inconnues de l’Ouest. À bord du Matthew , un petit navire doté d’un équipage modeste, Cabot mit le cap, sans le savoir, sur l’Amérique du Nord. On ignore où il a débarqué exactement – en tout cas, il n’atterrit pas dans le royaume du Grand Khan, sur les traces de Marco Polo, comme lui-même et les chroniqueurs de l’époque le crurent à son retour. Selon quelques lettres écrites par des témoins londoniens et d’après la fameuse carte de Juan de la Cosa (1500) qui empruntait des éléments de la mappemonde que Cabot avait dessinée dans son carnet de bord, on pense qu’il aborda les rives de l’île du Cap-Breton ou de Terre-Neuve. Malgré bien des divergences, la version officielle, du moins canadienne, veut qu’il ait débarqué à Bonavista, à l’extrême est de l’île de Terre-Neuve. Il n’y rencontra aucun habitant, mais trouva divers instruments utilisés pour la chasse et la pêche. Un campement béothuk ? C’est toutefois sa découverte des Grands Bancs qui eut le plus de retentissement. Il relata à la cour qu’au large de ces terres nouvelles, les eaux regorgeaient de morues : tant et tant de morues que leur masse ralentissait le navire, on aurait pu marcher dessus ! Cette révélation provoqua une ruée de navires de pêche en direction de Terre-Neuve. Des navires anglais, normands, bretons, basques, portugais, espagnols, hollandais…
Quelques années plus tard, en 1501, l’explorateur portugais Gaspar Corte-Real, à la tête de trois caravelles, longea les côtes du Labrador, de Terre-Neuve, puis de la Nouvelle-Écosse, cherchant lui aussi le fameux passage vers les Indes. Après une dizaine de mois de voyagements, deux des navires ramenèrent à Lisbonne cinquante-sept indigènes, hommes, femmes et enfants. D’après l’historien canadien H.P. Biggar, il s’agissait d’« Indiens Nasquapee qui habit[ai]ent encore le Labrador ». Notons que ces « Indiens Nasquapee » étaient en somme des Innus, ces fameux Innus Mushuau de la toundra – ceux qui en 2003 se sont transportés de Davis Inlet à la nouvelle réserve de Natuashish. Y avait-il aussi parmi le groupe des Béothuks de Terre-Neuve ? L’hypothèse est plausible : entre les mains des captifs, l’équipage de Corte-Real a découvert un morceau d’épée en or qui semblait de fabrication italienne et deux boucles d’oreilles en argent, provenant de la république de Venise. Ces biens furent attribués à l’explorateur vénitien Giovanni Caboto… qui avait très probablement débarqué à Terre-Neuve.
Au début du XVI e siècle, Portugais et Espagnols se partageaient le Nouveau Monde, selon une entente scellée depuis 1494 par le traité de Tordesillas. La France, jusque-là, était trop investie dans les guerres d’Italie pour s’intéresser aux grandes explorations. Mais dès le début de son règne, le roi François I er manifesta clairement qu’il entendait avoir sa part du gâteau. Malgré les protestations de l’Espagne, il réussit à faire limiter la portée du traité aux terres déjà découvertes. On connaît sa célèbre réplique : « Je voudrais bien voir la clause du testament d’Adam qui m’exclut du partage du monde ! » Parmi les navigateurs bretons et normands qui fréquentaient déjà l’Amérique septentrionale, certains avaient commencé à s’intéresser à ces horizons nouveaux, au-delà de la pêche, et à y faire des voyages de reconnaissance. En 1506, le capitaine Jehan Denys, de Honfleur, aurait dessiné une carte de Terre-Neuve et des environs – ce qui toutefois n’a jamais été attesté. En 1508, le capitaine Thomas Aubert, de Dieppe, avait mis le cap sur Terre-Neuve et, selon certains historiens, navigué jusqu’à l’embouchure du Saint-Laurent. Il avait capturé et ramené sept indigènes qui produisirent tout un effet en Normandie avec leurs vêtements de peaux, leurs arcs, leurs canots. Étaient-ce des Micmacs ? Des Innus ? Toujours les mêmes questions sans réponses.
Drôle d’époque que celle-là. Entre 1500 et 1600, de nombreux « Indiens » d’Amérique furent ramenés en Europe, en provenance du Brésil, des Caraïbes, des Terres Neuves, du Labrador. Ils furent exhibés, observés, étudiés. Leur existence questionnait la définition de l’homme : ces indigènes étaient-ils humains ? avaient-ils une âme ? Dieu avait-il oublié des continents entiers lors de la création du monde ? Le philosophe Montaigne rencontrerait lui-même quelques Autochtones brésiliens lors de célébrations officielles dans la ville de Rouen, en 1562, et ses entretiens avec eux menèrent à l’écriture de l’un de ses Essais , celui qui s’intitule « Des Cannibales ». Il ne faut surtout pas se fier au titre : à contre-courant de l’ethnocentrisme ambiant, Montaigne y interroge le regard que portent les Européens sur les indigènes. La plus grande cruauté ne se trouvait-elle pas du côté des conquérants ? En réalité, qui étaient les vrais barbares ? Cette transgression, d’une audace impressionnante pour l’époque, fonde la pensée anthropologique telle qu’on l’entend aujourd’hui.
La France s’était donc mise en tête de prendre part aux grandes découvertes. Les échos du voyage autour du monde du Portugais Magellan, réalisé entre 1519 et 1522, étaient parvenus aux oreilles du roi. Mieux, le chroniqueur même de l’expédition avait remis un exemplaire de son manuscrit à Louise de Savoie, la mère de François I er – manuscrit qui porte le titre savoureux de Navigation & découvrement de l’Inde supérieure & îles de Malucque où naissent les clous de girofle . Enthousiasmé par la vision de navires chargés d’or et d’épices, convaincu que s’il existait une route vers l’Asie au sud des colonies espagnoles, il devait bien y en avoir une au nord, le roi de France missionna l’Italien Verrazzano pour la trouver. En 1524, à bord de La Dauphine , Verrazzano mit le cap vers l’Espagne et, depuis les îles de Madère, traversa l’Atlantique en ligne droite jusqu’en Caroline du Nord. De là, il suivit les côtes américaines jusqu’à l’île du Cap-Breton et Terre-Neuve. S’il n’est pas revenu de cette exploration avec ses cales chargées de muscade et de clous de girofle, Verrazzano a rapporté la certitude que le Nouveau Monde n’était rattaché ni à l’Asie ni à l’Afrique… l’Amérique était « un tout en lui-même ». Un continent ?
Tous ces explorateurs, et d’autres encore, ont pris officiellement possession des Terres Neuves – lesquelles sont passées d’anglaises à portugaises à françaises… mais ils n’étaient pas pour autant les premiers arrivés. Loin de là. Avant même la « découverte du Canada » par Jean Cabot, nous le disions, des pêcheurs bretons et normands traversaient régulièrement l’Atlantique. Ce sont d’ailleurs les activités des pêcheurs, bien plus que celles des explorateurs, qui ont alimenté les connaissances géographiques, maritimes et culturelles des Européens de l’époque. Selon certains récits, un siècle avant l’arrivée de Christophe Colomb dans les Antilles, les Basques chassaient déjà la baleine dans la Gran Baya – ainsi qu’ils appelaient la partie nord du golfe du Saint-Laurent – et fréquentaient aussi les Grands Bancs de Terre-Neuve. Il existerait un lien entre ceci et cela : le naufrage d’un bateau basque dans les îles Canaries aurait permis à Colomb de mettre la main sur des documents et des cartes donnant des informations secrètes sur les terres prometteuses, là-bas à l’ouest. Véridique ou non, ce qui nous intéresse au-delà de ces courses et conquêtes, c’est le type de relation qui a pu s’établir entre les étrangers et les premiers habitants du pays, en particulier les Innus. Peu de documents l’attestent, quoique l’archéologie témoigne : alors que les explorateurs considéraient les Autochtones comme des curiosités, les pêcheurs, eux, en faisaient leurs partenaires.
Difficile de penser, en effet, qu’avec ce trafic maritime toujours plus dense au cours du XVI e siècle, il n’y ait eu de contacts fréquents et prolongés. Certains historiens soulignent la présence, vers 1580, de plus de quatre cents navires et de milliers d’hommes aux environs de la Terra de Bacalaos – en portugais, la « Terre des morues ». Eh oui, c’était la manne : il y avait dans ces hauts-fonds merveilleusement poissonneux assez de « bœuf de mer » pour nourrir l’Europe, même l’Afrique, et particulièrement les pays de la chrétienté où, durant les « jours maigres », c’est-à-dire presque un tiers de l’année, il n’était pas permis de manger de la viande. Religion mise à part, on note un engouement nouveau, surtout chez les nantis, pour la chair fine du poisson. Ce cher Montaigne, encore lui, n’écrivait-il pas dans ses Essais  : « Je suis friand de poisson et fais mes jours gras des maigres ; et mes festes, des jours de jeusne. » Tant mieux, car ici, c’était vraiment la pêche miraculeuse. Déjà, en 1534, à son premier passage dans le golfe, Jacques Cartier avait parlé de « la plus grande pescherie de grosses molues qui soit possible ».
Tous les pêcheurs ne mettaient pas pied à terre. Ceux qui faisaient la pêche à la « morue verte » demeuraient en haute mer ; ils nettoyaient et salaient le poisson à bord des bateaux et, lorsque les cales étaient pleines, retournaient vendre leur cargaison sur les marchés européens sans avoir rencontré un seul habitant. Par contre, les pêcheurs de morue dite « sèche » – car ils la faisaient sécher au soleil et au grand vent sur des vigneaux – s’installaient un bon moment au pays. Pratiquant la pêche côtière, ils se construisaient de petites habitations rudimentaires sur les grèves de Terre-Neuve et du détroit de Belle-Isle, d’où ils s’activaient de mai à septembre. Ces pêcheurs-là ont certainement eu l’occasion de faire des rencontres.
À partir de la moitié du même siècle, les Basques français ont dominé le paysage. Excellents morutiers, c’étaient également des chasseurs de baleines aguerris. En fait, ils passaient souvent d’une activité à l’autre selon les ressources disponibles, et s’il n’y avait ni morue ni baleine, ils chassaient le loup-marin ou le morse. Les archéologues ont découvert, jusqu’à récemment, des dizaines de stations baleinières entre Red Bay, au Labrador, et l’île aux Basques en face de Trois-Pistoles. Des sites typiques avec leurs grands fours de pierre où, dans des chaudrons de cuivre, on fondait le gras des mammifères marins. Très recherchée en Europe, l’huile ainsi produite servait surtout de combustible pour les lampes, de même que de lubrifiant ou d’excipient pour la fabrication de savon. On a retrouvé de nombreuses traces de ces stations baleinières, notamment à Mingan – sur l’île du Havre, l’île Nue et à Longue-Pointe –, à Sept-Îles, aux Escoumins, à Bon-Désir, à Tadoussac, même dans la baie des Chaleurs et les Maritimes. C’est dire l’évidence des contacts entre Basques et nations algonquiennes, tout comme on peut imaginer l’ampleur des échanges de biens, de services, de savoirs qui forcément s’ensuivirent. Vers 1675, en mission chez les Micmacs de la Gaspésie et de l’Acadie, le père récollet Chrestien Le Clercq fut tout surpris et bouleversé de découvrir que les habitants de Miramichi portaient la croix « dessus leur chair et dessus leurs habits ». En fait, ils avaient des croix partout, ils en ornaient les murs de leurs cabanes et la proue de leurs canots ; ils en faisaient un tel culte que le père leur donna le nom de Porte-Croix. Pourtant ces Micmacs n’avaient encore jamais été évangélisés par quelque ordre religieux que ce soit. Un legs des pêcheurs basques ?
Au-delà des traces matérielles, c’est la langue qui témoigne le plus sûrement de la présence des Basques au pays durant une bonne partie du XVI e siècle. Dans une lettre du père Lallemant, datée de l’an 1626, on retrouve cette mention à propos des Indiens : « Ils appellent le Soleil Jesus ; et l’on tient en ce pais que ce sont les Basques qui ont cy-devant habité, qui sont autheurs de ceste denomination. » Dans la relation de ses Voyages en Acadie (1604-1607), l’écrivain et voyageur Marc Lescarbot fait état d’un « langage », chez les Micmacs, « auquel y a beaucoup du Basque entremêlé ». On retrouve une information similaire dans un document d’archives de 1710, signé par un pêcheur de Saint-Jean-de-Luz – dont un autre extrait figure en tête de ce chapitre : « Et comme leur linguages etoient absolument differens, ils formerent une estpece de langue franque composée de la Basque et des autres differentes langues de ces Sauvages, par le moyen de laquelle ils sentendoint fort bien tous. » Le pidgin basque-algonquin dont il est question devait être plutôt sommaire, mais extrêmement utile pour les échanges commerciaux. S’il n’en reste plus grand-chose aujourd’hui, notons que l’ethnonyme « Montagnais » pourrait provenir du mot basque Montaneses . Et que le mot « orignal » est bel et bien un emprunt au basque oreinak (pluriel de orein , cerf), repris par Champlain sous la forme de « orignac ».
Nous arrivons au vif de notre sujet : le commerce entre nations. Car dès cette époque, durant le siècle de Jacques Cartier – et non celui de Champlain, comme on a pu le croire –, les Autochtones se lièrent d’assez près avec les Européens pour développer les premiers codes des échanges. Avec l’intérêt des Béothuks, des Micmacs et des Innus pour les perles de verre, et surtout pour les ustensiles de métal qui allaient faciliter leur vie ; et avec l’engouement des étrangers pour les belles fourrures des animaux sauvages, naissait l’étincelle du commerce international. Les pêcheurs ne ramenèrent plus seulement en Europe des produits de la mer, mais aussi des pelleteries. Bien sûr, il s’agissait au début d’un commerce d’appoint ; or ce commerce, monopolisé par les Basques, allait s’organiser et prendre de l’ampleur dans le dernier quart du XVI e siècle. En font foi les contrats d’avitaillement des navires, par exemple celui de la Marie de St-Vincent , daté de 1585 : il est écrit qu’on trouvait à son bord « des marchandises propres et convenables pour le trafficq au Canada avec les Sauvages ». D’après l’ethnologue et historien Laurier Turgeon, qui a étudié à fond les archives notariales de la ville de Bordeaux pour cette période, « il n’(était) pas rare non plus de voir les morutiers remorquer ou porter à leur bord une pinasse (embarcation légère) pouvant servir à courir les côtes en quête de fourrures pendant la pêche [ 2]  ».
En 1591, les Anglais s’emparèrent d’un navire basque en provenance du Canada, contenant non seulement des tonneaux de morue et des barriques d’huile de baleine, mais également « une grande cargaison de riches fourrures telles que castors, martres, loutres et nombreuses autres espèces [ 3]  ». Oui, c’était le début du castor, le commencement d’un monde…
On tient maintenant pour à peu près sûr qu’il y a eu un épisode de métissage culturel et biologique entre les Basques et les Algonquiens du golfe du Saint-Laurent. Il faudra cependant consacrer des efforts de recherche soutenus pour mettre au jour et fouiller toutes les dimensions de ces réseaux d’alliances et d’amitiés dont on a toujours pressenti l’existence et que les ethnohistoriens ne cessent de confirmer. Quelle influence les Basques ont-ils pu avoir sur les Innus ? Ont-ils contribué à attirer les bandes de chasseurs nomades sur les côtes ou, du moins, à ce qu’ils y étirent leurs séjours ? Les écrits d’André Thevet, historiographe et cosmographe du roi de France, nous éclairent sur les relations qu’ont entretenues les deux peuples aux environs de l’embouchure du Saguenay. Dans son Grand insulaire et pilotage , un ouvrage rédigé en 1586, il affirme que les Basques fondent les « gresses de ballaine » sur place et qu’ils se font aider « à la pescherie » par les Amérindiens. Il ajoute qu’ils « trafiquent aussi avec iceux barbares de diverses peaux belles et fines [ 4]  ».
Il est facile d’imaginer que les Innus, comme ils l’ont toujours fait avec les étrangers, sont venus en aide aux baleiniers qui restaient jusque tard à l’automne, en proie aux froids, aux neiges et aux glaces ; sans doute leur ont-ils donné de la nourriture et des remèdes, des conseils, du réconfort. Mais encore ? Il semble bien qu’ils leur faisaient voir du pays. André Thevet parle « d’un pilote de Saint-Jean-de-Luz qui a remonté à l’île d’Orléans et de là, accompagné d’un Amérindien, est allé cent lieues plus loin à la recherche d’une mine d’or “qui est assez voisin de la mer du sud” (on comprend ici qu’il s’agit des Grands Lacs et non pas du Pacifique) [ 5]  ». Par ailleurs, dans un document de 1613, il est question d’un autre capitaine basque, trente-cinq ans plus tôt, « qui aurait remonté au-delà du lac Saint-Pierre pour traiter avec les Amérindiens [ 6]  ».
S’il faut en croire ces passages, les Innus se seraient familiarisés très tôt, bien avant Champlain, avec les manières européennes, l’échange des fourrures et l’acquisition d’objets précieux. D’ailleurs, ce qu’ils préféraient par-dessus tout, c’était les chaudrons de cuivre rouge. En 1586, le capitaine de la Marie de St-Vincent en avait deux cents à son bord, et l’année suivante, deux cents encore, en plus des produits de verrerie et de mercerie. Bien sûr, la chose viendrait éventuellement régler un problème très ancien, car faire bouillir un liquide dans un contenant en écorce avait ses limites. Mais on sait que les objets européens, dans les premiers temps des échanges, revêtaient une fonction tout autre, tantôt esthétique, tantôt symbolique. Par exemple, les Indiens découpaient le métal des chaudrons pour en faire des bagues, des pendentifs, des colliers, des boucles d’oreilles… Surtout, on a fréquemment retrouvé ces chaudrons intacts, sans aucune trace d’usure, dans les lieux de sépulture.
En 1600 déjà, toutes ces marchandises de troc circulaient à travers l’Algonquinie par le biais des réseaux de commerce entre les nations autochtones. Chaudrons et perles, haches et tissus se sont retrouvés jusqu’aux confins des pays abénakis sur la côte Atlantique et jusque dans les univers algonquiens et iroquoiens des Grands Lacs. Chose certaine, les Innus virent sortir des « nouveautés » pendant des décennies et défiler une partie de l’Europe devant eux – Normands, Bretons, Basques français, Basques espagnols, Portugais, Anglais… – avec leurs différents bateaux et leurs drôles de chapeaux.
Le XVI e siècle fut une période d’enseignement réciproque : de même qu’ils ont été examinés à la loupe tout au long des siècles à venir, les Innus ont étudié assidûment les Européens, leur équipement, leurs outils, leurs mœurs et coutumes. Ils se sont certainement interrogés autant sur le mode de fabrication des voiles de navire que sur l’absence des femmes – eux qui vivaient et chassaient en famille –, et sur l’obsession de ces étrangers pour la pêche – pourquoi ces énormes quantités de morues prises, préparées et rapportées en Europe ? Bien des questions restaient en suspens à propos des Blancs : l’origine de leur pouvoir, l’étendue de leur savoir technique, la vraie nature des armes à feu, le vrai visage de leur Dieu.

Le soir, assis sur un bout de bois flotté, je pensais à tous ces étrangers venus à Mingan. Les explorateurs, les pêcheurs européens, ainsi qu’à ceux qui viendraient ensuite, les commis de poste de traite français puis canadiens, les Écossais de la North West Company de Montréal, les Anglais de la Hudson Bay Company londonienne, les sportsmen américains, ces aristocrates de la pêche au saumon. Je pensais aux Acadiens, aux Madelinots, aux gens de Paspébiac, à toutes ces familles de pêcheurs qui se sont installées sur la Côte-Nord au milieu du XIX e siècle. Je pensais aux soldats de l’armée américaine qui ont construit une base militaire à Longue-Pointe-de-Mingan en 1942. Cette base stratégique servait de relais aux bombardiers et autres avions de guerre qui s’en allaient combattre en Europe – en passant par Goose Bay au Labrador, autre site traditionnel d’une communauté innue, celle de Sheshatshiu, puis Gander sur l’île de Terre-Neuve, Anqmaqssalik au Groenland, Reykjavik en Islande, les îles Féroé, et finalement ­l’Écosse et ­l’Angleterre ; on y menait aussi des opérations contre les sous-marins allemands, cette dizaine de U-Boote qui sévissaient dans le golfe et qui ont coulé de nombreux navires appartenant à des convois de ravitaillement. Après une activité intense qui dura cinq ans, les Américains quittèrent les lieux aussi rapidement qu’ils étaient venus, laissant derrière eux un quai en eau profonde, juste devant le poste de traite et la mission de Mingan, une route de gravier reliant ce quai à leur base située à Longue-Pointe, une piste asphaltée, des hangars, peut-être aussi… quelques petits métis.
Je me disais qu’il venait probablement du temps de la guerre, ce goût des Innus de Mingan pour la musique américaine, leurs tourne-disques, leurs 33-tours des années 1950. Qu’il venait peut-être de cette époque, le look du beau rocker Tommy Mestokosho, photographié en 1958 par un anthropologue américain. Regardant la mer, je me disais aussi que ces bombardiers, pour traverser ­l’Atlantique étape par étape, avaient emprunté exactement la même route, mais en sens inverse, que celle qu’avaient suivie les Vikings pour venir en Amérique, il y a mille ans.


[ 1] Serge Bouchard et José Mailhot, « Structure du lexique : les animaux indiens », Recherches amérindiennes au Québec , vol. 3, n os 1-2, 1973, p. 39-67. Nos travaux furent repris et poursuivis par l’anthopologue Daniel Clément qui allait les pousser plus loin, avec une grande rigueur et une extrême finesse.

[ 2] Laurier Turgeon, « Pour redécouvrir notre XVI e siècle : les pêches à Terre-Neuve d’après les archives notariales de Bordeaux », Revue d’histoire de ­l’Amérique française , vol. 39, n o 4, 1986, p. 523-549.

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