Les femmes fortes , livre ebook
206
pages
Français
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2023
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Lise Segas
les femmes fortes
Il était une fois dans les Landes
À ma mère et à ma grand-mère qui m’ont transmis des éclats d’histoires oubliées
Les morts sont enterrés, et les vaincus renvoyés, après que l’on leur a ôté armes et chevaux : lesquels le chevalier présente à son amie, qui est l’une des plus belles dames du monde, nommée Corisande, et l’île Bravisande.
Garci Rodriguez de Montalvo, Amadis de Gaule , Premier livre, trad. Nicolas d’Herberay des Essarts (1554)
Pour mon regard, croyez que je me fie de moi seule et de rien plus, car je sais que je n’ai à moi rien de plus fidèle que moi et que tout le reste peut changer de volonté. Je ne suivrai point la variété du temps pour vous, si vous ne m’en montrez le chemin.
Corisande d’Andoins à Henri IV, lettre de 1588
Sera-t-il bien possible qu’avec un si doux couteau j’aie coupé le filet de vos bizarreries ?
Henri III de Navarre (futur Henri IV) à Corisande d’Andoins, lettre du 21 octobre 1588
Si, de même que les femmes courageuses ont travaillé nuit et jour, avec une suprême diligence et une longue patience, à acquérir d’autres dons que Nature ne peut donner sans travail, – d’où il est résulté des œuvres bonnes et non sans gloire – elles s’étaient adonnées à ces études qui rendent immortelles les vertus humaines ;
Et si elles avaient pu elles-mêmes transmettre à la postérité le souvenir de leurs propres mérites, sans avoir besoin de mendier l’aide des écrivains au cœur rongé par la haine et l’envie, et qui, la plupart du temps, passent sous silence le bien qu’ils peuvent en dire, tout en publiant partout le mal qu’ils en savent, leur renommée aurait surgi plus éclatante peut-être que le fut jamais celle des hommes illustres.
[…]
Ô femmes désireuses de produire de belles œuvres, poursuivez imperturbablement votre chemin. Ne vous laissez point détourner de vos entreprises par la crainte de vous voir refuser les honneurs auxquels vous avez droit. De même qu’il n’y a pas de bonne chose qui dure toujours, les mauvaises ne sont point éternelles. Si, jusqu’ici, les œuvres des écrivains ne vous ont pas été favorables, elles le sont de nos jours.
[…]
En somme, mesdames, je conclus qu’à tous les âges, beaucoup d’entre vous ont été dignes d’être mentionnées par l’histoire, mais que, grâce à la jalousie des écrivains, vous êtes retombées dans l’oubli après votre mort. Il n’en sera plus ainsi, car vous immortalisez vous-mêmes vos propres vertus. Si les deux belles-sœurs avaient su faire de même, nous connaîtrions bien mieux aujourd’hui leurs hauts faits.
Je parle de Bradamante et de Marphise, dont j’ai beaucoup de peine à remettre en lumière les éclatantes prouesses, car neuf sur dix me sont inconnues. Je rapporte volontiers celles que je sais, autant parce qu’il est bon de divulguer le plus possible toute œuvre grande, que parce que je désire vous plaire, mesdames, vous que j’honore et que j’aime.
L’Arioste, Roland furieux (1516), trad. Francisque Reynard (1880), Tome IV, Chant XXXVII
I. Les sources
« Souffler, attiser, alimenter. Embraser, souvent. Étouffer, parfois. Tu as toujours su faire de beaux feux, à la flamme longue et impétueuse… Souffler, attiser… Tu n’en as jamais eu peur. Tu aimes t’en occuper seule. Tu t’amuseras à le dompter comme on domestique un étalon furieux pour l’écouter ronronner mollement à tes pieds… De temps en temps le bois laissera échapper une étincelle récalcitrante dans un craquement sec. Souffler… Le feu sifflera, murmurera à ton oreille. Tu le comprends comme personne… Lorsqu’il aura cendré ta chevelure incandescente, vous vous tiendrez compagnie comme deux amants devenus amis et qui n’osent plus se séparer l’un de l’autre de peur de se priver de l’oxygène vital à leur pouls qui s’éteint. Alors, pour le raviver, tu lui tendras avec amour les rafles de cette nouvelle plante des Amériques qui n’est pas encore acclimatée dans tes champs. Souffler, attiser… Le cœur de l’épi de maïs colorera les flambées de lueurs bleues et jaunes. Si ton imagination aspire encore à l’action, elle y verra des volées d’oiseaux merveilleux dont les plumes orneront les coiffes les plus extravagantes des chevaliers et des chevalières de ton histoire. Tu en tireras la recette interdite d’un feu grégeois au flamboiement aussi vert que ton regard de printemps. Souffle encore, attise, attise… Tu y liras d’autres prophéties de victoires fougueuses, d’amours interdites et de voyages vers une île ardente. Les crépitements nerveux et alcoolisés échaufferont ta chair jusqu’à la mort. Ton dernier pouvoir puisera dans l’art du feu : tu forgeras des mots brûlants et tu battras des mondes flamboyants ».
Ces paroles lointaines et entrecoupées lui reviennent en écho, comme d’un rêve où ronflait un feu réconfortant. Quand elle ouvre les yeux, Diane d’Andoins se trouve sur une couche de fortune, faite de paille et de duvet, dans une petite maison.
« Mademoiselle, vous sentez-vous bien ? demande la voix du rêve à la baronne d’Andoins et d’Hagetmau, tandis qu’un jeune homme referme la porte sur ses épaules vigoureuses. C’est mon fils, Jean, poursuit la voix en désignant la silhouette fuyante, très belle et très brune, il vous a portée jusqu’ici après vous avoir vue tomber de cheval.
Celle qui possède cette voix chaude est là, à son réveil. D’un geste sûr et tendre, elle l’invite à boire une décoction inconnue et continue de frotter avec des feuilles duveteuses sa cuisse gauche meurtrie par la chute. Diane n’a pas peur, pas un instant. La palpitation des souvenirs commence à agiter ses veines et colorer son teint pâle : elle sent encore la fermeté de ce jeune torse contre lequel elle était blottie et le musc de ses aisselles.
« Où va-t-il ? » articule Diane sans quitter des yeux les iris noirs de son hôte. On dirait des pupilles dilatées à l’extrême qui absorbent la lumière du foyer et les rais de soleil pour lui en transmettre toute la chaleur. Le visage de cette femme lui plaît. La faim a dû creuser ses joues autrefois mais la rondeur de son menton et son front bombé atténuent l’angulosité de ses traits. Son épaisse chevelure bouclée, ramassée comme une botte de paille blonde sur sa nuque, semble aussi moelleuse qu’une brioche qui sort du four. D’ailleurs, elle sent bon. Jamais Diane n’aurait pensé qu’une chaumière si modeste pût exhaler la douceur du foin et la fraîcheur de la menthe.
« Il retourne au travail. Je vous en prie, buvez en toute confiance, reprend la voix. Vous allez reprendre vos esprits et la douleur passera ».
Tout en vidant le bol qu’on lui tend, la jeune fille rattrape au vol les bribes de sa mémoire heurtée. Les coquelicots, la butte hérissée de chardons, le soleil, la forêt, elle chevauche vers le Laudon, le petit ruisseau qui creuse la vallée en contrebas. Son corps aussi retrouve la mémoire des sensations. La voilà en train de courir de nouvelles aventures à la chaleur des collines et la fraîcheur du sous-bois, avec la soif d’un soleil éblouissant et les gouttelettes d’une eau vive, qui éclaboussent sa monture au galop et le bas de ses chausses sous la verdure dentelée des branchages, qui piquent ses prunelles semées d’étincelles, et son imagination qui tourne, tourne, tourne et s’emballe comme sa monture ! Rien n’est plus grisant que galoper comme un garçon, les chatouilles de la selle contre son entrejambe, une joie fougueuse, la croupe toujours plus serrée, éperonnant dans une course folle… Et puis le contact brutal de ses reins encore tendres contre l’argile bleue de la source du Laudon. L’éclair d’une douleur, les arbres qui dansent autour d’elle, la nuit qui tombe à midi…
« Comment vous sentez-vous ?
— Je suis une preuse et je suis coriace. Le dragon est mort, son feu s’est éteint, n’ayez crainte. Ceci est ma terre et je la défendrai jusqu’à la mort ! répond Diane avant de fermer les yeux et reposer sa tête sur l’oreiller.
La femme aux yeux noirs se hâte de préparer un nouveau fortifiant quand elle entend un éclat de rire plein de vie derrière son dos. Elle se retourne et croise le regard ardent de Diane dont les joues écarlates trahissent le bouillonnement de son jeune sang.
— Je n’en doute pas, Mademoiselle. Mais je vous demanderais d’ingurgiter ce remède », ajoute la voix inquiète en s’approchant à nouveau de la jeune fille.
Diane d’Andoins fixe maintenant cette femme avec un sourire espiègle. Le cyan de ses iris miroite comme une potion au vitriol de Chypre et la guérisseuse s’immobilise au pied du lit.
« Elle-même, qui savait l’art de chirurgie, les médecina par grande diligence , déclare la jeune fille sans détacher son regard de la jatte en terre cuite que porte son hôtesse.
— Je vous demande pardon, Mademoiselle, je n’ai pas saisi ce que vous venez de murmurer au sujet de la chirurgie.
— C’est ce que traduit la version française de l’ Amadis de Gaule , mon roman de chevalerie préféré, au sujet de Corisande, dame de l’île de Bravisande. Je sais de mémoire ce passage car je ne comprenais pas comment Corisande avait pu sauver des chevaliers tels que Florestan et le frère de ce dernier, Galaor, gravement blessés après leur duel. Maintenant, je sais.
— Plaît-il ?
— Je viens de le découvrir ici, avec vous, déclare-t-elle d’un regard aussi clair qu’un ciel dont le soleil aurait fini par percer la couche nuageuse. J’observe vos gestes. C’est grâce aux connaissances de Corisande que des preux, aussi forts et courageux soient-ils, survivent à leurs blessures. Moi, je n’ai connu que des hommes qui se disent chirurgiens, physiciens ou médecins, mais jamais une miresse. Et en voici une. Non. Deux. Car Corisande est comme vous, savante.
— Ainsi Corisande saurait l’art des plantes ? demande la voix avec prudence.
— Je veux connaître les plantes, moi aussi. Apprenez-moi. Mais d’abord, dites-moi qui vous êtes.
— Eh bi