Lys en Val de Loire - L intégrale
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Description

L’époque est celle d’un moyen-âge où les enluminures et les millefleurs des tapisseries médiévales mêlées aux licornes, aux vierges, aux anges et aux démons, sont à leur apogée.
C’est aussi l’époque où les Bourguignons et les Armagnacs s’entre-tuent sous les yeux ravis des Anglais tandis que les riches et puissantes maisons d’Anjou et de Bourgogne rivalisent de luxe et d’opulence dans une France affamée et dévastée par les Anglais.
Les personnages historiques s’articulent tout au long de la saga en alimentant la fiction comme tout roman historique peut le faire en utilisant les grands évènements de l’Histoire.
La reine Isabeau de Bavière a fait signer le traité de Troyes qui laisse la France aux Anglais. Mais Yolande d’Aragon, duchesse d’Anjou, s’attache à sauver le royaume en mariant sa fille Marie au Dauphin Charles, le fils d’Isabeau.
Jeanne, qu’on appelle la pucelle, se bat farouchement à la tête de son armée pour délivrer la ville d’Orléans et conduire le petit roi de Bourges à Reims pour y être sacré roi de France.
Après l’interminable guerre de Cent Ans, la paix revenue, la belle Agnès Sorel, qui fut la première favorite officielle d’un roi de France, étale à la Cour son charme insolent, effaçant ainsi Marie, la pudique reine de France.
Puis, la très célèbre Christine de Pisan fait publier ses livres. Et les dames érudites qui lisent ses œuvres reconnaissent en elle une grande féministe qui ose être la première femme jusqu’alors à vivre de sa plume.
Plus tard, après le règne de Louis XI, sa fille Anne de Beaujeu qui élève son jeune frère, le futur Charles VIII, mettra tout en œuvre pour le marier avec la petite duchesse Anne de Bretagne dans le but d’annexer son duché à la France.
Enfin, quand le roi Charles VIII entamera les guerres italiennes suite à des conflits menés par les souverains français en Italie pour faire valoir ce qu’ils estimaient être leurs droits héréditaires, le royaume de Naples est aux mains de la maison d’Anjou. La sulfureuse Lucrèce Borgia fera une entrée très remarquée avec un personnage non moins important, le sombre Ludovic le More.
Quant à l’histoire fictive, Clarisse, fille de lissiers, cherche à sauvegarder les acquis de ses aïeuls ayant autrefois travaillé à la confection de l’éblouissante tapisserie L’Apocalypse de Saint-Jean, une œuvre spectaculaire exposée au château d’Angers comprenant plus de 80 grands panneaux dont le travail, dans son intégralité, avait duré vingt ans.
Bien des barrières s’élèveront devant la jeune lissière qui devra quitter le Val de Loire pour se rendre à Bruges où sont regroupés tous les grands tisserands et les membres de la Toison d’Or. Elle devra réaliser une œuvre parfaite réclamée par le compagnonnage des Lissiers du Nord afin de lui permettre d’ouvrir son atelier.
De nombreuses rencontres l’aideront et d’autres l’anéantiront. Mais Clarisse est consciente qu’elle doit se battre pour vaincre, dans son travail, dans ses amours et dans sa vie.

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Informations

Publié par
Nombre de lectures 25
EAN13 9782374534435
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Jocelyne Godard
Lys en Val de Loire
L'INTÉGRALE
LES ÉDITIONS DU 38
Présentation
L’époque est celle d’un moyen-âge où les enluminures et les « millefleurs » des tapisseries médiévales mêlées aux licornes, aux vierges, aux anges et aux démons, sont à leur apogée. C’est aussi l’époque où les Bourguignons et les Armagnacs s’entre-tuent sous les yeux ravis des Anglais tandis que les riches et puissantes maisons d’Anjou et de Bourgogne rivalisent de luxe et d’opulence dans une France affamée et dévastée par les Anglais.
Les personnages historiques s’articulent tout au long de la saga en alimentant la fiction comme tout roman historique peut le faire en utilisant les grands évènements de l’Histoire, l’héroïne fictive restant Clarisse Cassex et sa famille.
La reine Isabeau de Bavière a fait signer le traité de Troyes qui laisse la France aux Anglais. Mais Yolande d’Aragon, duchesse d’Anjou, s’attache à sauver le royaume en mariant sa fille Marie au dauphin Charles, le fils d’Isabeau.
Jeanne, qu’on appelle la pucelle, se bat farouchement à la tête de son armée pour délivrer la ville d’Orléans et conduire le petit roi de Bourges à Reims pour y être sacré roi de France. Après l’interminable « guerre de Cent Ans », la paix revenue, la belle Agnès Sorel, qui fut la première favorite officielle d’un roi de France, étale à la Cour son charme insolent, effaçant ainsi Marie, la pudique reine de France.
Puis, la très célèbre Christine de Pisan fait publier ses livres. Et les dames érudites qui lisent ses œuvres reconnaissent en elle une grande féministe qui ose être la première femme jusqu’alors à vivre de sa plume.
Plus tard, après le règne de Louis XI, sa fille Anne de Beaujeu qui élève son jeune frère, le futur Charles VIII, mettra tout en œuvre pour le marier avec la petite duchesse Anne de Bretagne dans le but d’annexer son duché à la France.
Enfin, quand le roi Charles VIII entamera les guerres italiennes suite à des conflits menés par les souverains français en Italie pour faire valoir ce qu’ils estimaient être leurs droits héréditaires, le royaume de Naples est aux mains de la maison d’Anjou. La sulfureuse Lucrèce Borgia fera une entrée très remarquée avec un personnage non moins important, le sombre Ludovic le More.
Quant à l’histoire fictive, Clarisse, fille de lissiers, cherche à sauvegarder les acquis de ses aïeuls ayant autrefois travaillé à la confection de l’éblouissante tapisserie « l’Apocalypse de Saint-Jean », une œuvre spectaculaire exposée au château d’Angers comprenant plus de 80 grands panneaux dont le travail, dans son intégralité, avait duré vingt ans. Bien des barrières s’élèveront devant la jeune lissière qui devra quitter le Val de Loire pour se rendre à Bruges où sont regroupés tous les grands tisserands et les membres de la « Toison d’Or ». Elle devra réaliser une œuvre parfaite réclamée par le compagnonnage des Lissiers du Nord afin de lui permettre d’ouvrir son atelier. De nombreuses rencontres l’aideront et d’autres l’anéantiront. Mais Clarisse est consciente qu’elle doit se battre pour vaincre, dans son travail, dans ses amours et dans sa vie.





Née dans la Sarthe, Jocelyne Godard a longtemps vécu à Paris. Depuis quelques années, elle vit dans le Val de Loire. Les sagas et biographies romancées qu’elle a publiées au fil du temps ont toujours donné la priorité à l’Histoire et aux femmes célèbres des siècles passés. Ces femmes qui ont marqué leur temps, souvent oubliées ou méconnues, et qui, par leurs écrits, leurs œuvres, leurs engagements, leurs talents, leurs amours, ont signé l’Histoire de leur présence qu’elle n’a cessé de remettre en lumière. L’Égypte ancienne et le Japon médiéval l’ont fortement influencée. Puis elle s’est tournée vers l’époque carolingienne, le Moyen-Âge et la Renaissance. Et, plus récemment, elle a mis en scène, avec l’éclairage qui leur revient, une longue saga sur l’investissement des femmes durant la Grande Guerre.
Lorsque ses héroïnes sont fictives, elles ont toujours un lien étroit avec les femmes qui ont fait la Grande Histoire. Dans ses plus jeunes années, elle s’est laissé guider par la poésie et elle a publié quelques recueils. Puis elle s’est tournée vers le journalisme d’entreprise auquel elle a consacré sa carrière tout en écrivant ses romans.
Depuis son jeune âge, l’écriture a toujours tenu une grande place dans son quotidien. Un choix qui se poursuit.
À Berthe, ma mère.

Tome 1 Les Millefleurs de l’Apocalypse
I
Jean le Flamand se retourna. Le mas au toit de tuiles roses et plates qu’il venait de dépasser ne lui avait offert qu’un bien maigre gîte. Une belle maison pourtant, en pierres du pays, avec une écurie immensément haute de plafond où il avait dormi toute la nuit, recroquevillé dans la paille qu’on entassait en grosses meules dans la loggia fermée par des barreaux de bois, au-dessus des chevaux.
Et Jean le Flamand avait fermé les yeux dans une odeur qu’il aimait, chaude et rassurante, une odeur de suint, d’haleine forte et de crottin comme celle qui l’avait bercé dans son enfance.
Le groupe de pèlerins qu’il accompagnait encore la veille avait poussé sa marche jusqu’à l’hospice Sainte-Claire pour y trouver un asile avant de poursuivre sa route vers la frontière italienne et suivre le chemin de Sienne. Jean le Flamand, lui, se distinguait des autres par le chemin différent qu’il suivait à présent. Un singulier périple qui l’amenait en Avignon pour y raviver d’amers souvenirs que la présence d’un garçonnet lui rappelait cruellement.
Ce n’est pas que le couvent des dominicains l’attendait, car Jean le Flamand ne s’était pas manifesté depuis six longues années au cours desquelles s’étaient déroulés de bien tumultueux événements.
Après le passage de six papes en Avignon, de Clément V le Gascon jusqu’à Urbain V le Marseillais, le prestige de Rome n’avait fait que décliner sans pour autant rehausser la grandeur et la qualité de ceux que le conclave nommait parmi les cardinaux qui se présentaient aux élections pontificales.
Le pape Grégoire XI ‒ un Limousin, paraît-il ‒, arrivé en Avignon en 1370, était reparti à Rome huit ans plus tard dans l’agitation la plus complète. Grand moraliste, à l’inverse de son oncle Clément VI qui avait tenu le siège pontifical en Avignon pendant dix ans, le pape Grégoire avait remis de l’ordre ‒ ou du moins avait tenté de le faire ‒ dans les affaires de l’Église qui se traitaient depuis trente ans au gré des fantaisies de la classe religieuse dont les dominicains et quelques autres ordres ecclésiastiques avaient largement profité.
Au milieu de ces excès liés à la remise en état du véritable siège pontifical et visant à relever le défi, Grégoire XI avait même parlé d’organiser une nouvelle croisade jusqu’à Jérusalem. L’évêché d’Avignon, auquel s’ajoutait tout le clergé du comté de Provence, que les vexations de ce retour à Rome avaient passablement excité, haussait les épaules et murmurait avec mépris que les piètres finances pontificales de Rome l’en empêcheraient.
Mais, de cela, Jean le Flamand n’en avait cure et seul comptait le visage de Mathieu, qu’il n’avait pas revu depuis que Catherine était morte. Comment pouvait-il se pencher sur le sort des papes alors qu’il n’avait en mémoire que cette terrible peste de 1374 ? Dans tout le comté, et remontant sur la France, elle n’avait laissé que désolation, ravages, mort, et la famine engendrée par ce fléau avait durci plus encore les tristes conditions de vie.
Oui, Jean le Flamand se souvenait comment les pauvres gens, dont il faisait partie, frappaient aux portes du palais, à celles des couvents, des monastères et des hospices, parfois même à celles des résidences seigneuriales ou des simples mas qui se pressaient au bord des villages. Mais les greniers étaient vides, et jusqu’à l’eau du Gard et de la Durance, qu’il ne fallait pas boire par crainte de la contamination, absorbée par la terre, qui manquait.
C’est bien avant la porte d’Orange que Jean s’était mêlé à la file des pèlerins, juste avant Valence, là où les bras de l’Isère et du Rhône se séparent. On annonçait la crue du Rhône et l’on disait que, parfois, quand le fleuve grossissait trop, le bas de la ville était inondé. Mais Jean, qui venait des plats pays du Nord, appréciait ce temps doux et chaud, et, depuis qu’il avait abordé les côtes de Provence, sa houppelande ne lui servait plus que la nuit lorsqu’il dormait sous les étoiles, la tête calée contre une pierre ou une racine d’olivier.
Aux pèlerins, que Jean le Flamand avait quelques jours suivis, s’était joint un évêque qui, disait-on, se rendait en Avignon pour parlementer avec la reine Jeanne de Naples à qui la ville, attachée au comté de Provence, appartenait. Mais, Avignon n’étant pas son port d’attache, Jeanne n’y avait fait que de brèves apparitions, dans toute sa vie agitée, et la visite qui motivait ce passage-là devait se révéler plus courte encore.
À Valence, Jean le Flamand n’avait pas vraiment cherché à se faufiler parmi les pèlerins, mais on lui avait offert une si franche cordialité qu’il n’avait pu faire bande à part et s’était naturellement joint à eux. À ce groupe de gens qui, âprement, la foi dans l’âme, sillonnait les routes jour après jour, s’ajoutaient souvent des caravanes de marchands, des ecclésiastiques, des nobles désœuvrés et des bourgeois enrichis que la promiscuité des pèlerins rassurait.
Les mendiants et les miséreux, eux aussi, profitaient de cette aubaine, grappillant les miettes, les croûtons et les os mal léchés laissés par les moins fortunés ou les reliefs plus conséquents des festins que prenaient les plus riches. Bref, depuis Valence, toute une troupe de gueux avait suivi Jean le Flamand, qui, lui-même, était resté dans le sillage bruyant et malodorant des plus dépourvus.
Le mistral avait soufflé quelques jours puis s’était brusquement arrêté, dégageant le ciel et laissant flotter l’odeur du thym et des olives. À l’approche d’Avignon, le trafic s’était intensifié. Des cris provenaient des quatre coins de la ville, ponctués par le chuintement des fontaines, le brimbalement des charrettes qui transportaient des jarres pleines d’huile, des paniers de fromages, d’énormes pots de lait, des sacs d’amandes et d’immenses poignées d’herbes de Provence. Jean avançait lentement, laissant venir à ses oreilles le crissement des roues sur les pavés disjoints, le braiment des ânes et des mules et les claquements que produisaient les lavandières en battant le linge sur les bords de la Durance. Certes, les couleurs se mêlaient aux bruits, les enthousiasmes à la rigueur quotidienne, et il arrivait souvent qu’un cavalier fièrement campé sur son étalon cherche à se faufiler entre les carrioles emplies de bois ou de paille lui barrant le passage.
Le paysage changeait à présent. Sur sa gauche, Jean venait de dépasser les dernières oliveraies de la région et sur sa droite les vignobles où les ceps serrés offraient leurs grains qui mûrissaient encore. Et puis, avant que les maisons se resserrent et que les bruits de la ville ne deviennent encore plus denses, le dernier mas lui apparut. Un beau mas entouré de cyprès et de lavande, un mas dont il aurait aimé connaître la douce tiédeur intérieure. Mais ce luxe-là ne lui avait pas été permis. Il en avait définitivement fait son deuil depuis que Catherine était morte en lui laissant l’enfant.
À nouveau, il observa quelque temps le grand mas qui semblait le narguer. La porte était fermée par un lourd madrier. Bah ! de toute façon, l’heure n’était plus au rêve ni même à la détente. Le plus dur restait à faire. Un avenir incertain dont il ne savait comment aborder les contours. Ses jambes s’alourdirent soudain à la pensée qu’aller voir son fils lui était aussi douloureux que penser à Catherine. Pourtant, un battement étrange étreignait sa poitrine et il sentit son œil bleu se mouiller à l’idée qu’il ne pourrait pas l’emmener avec lui.
Élevé par les dominicains du prieuré d’Avignon, le garçonnet s’y trouvait depuis que la brave Toinette avait décidé qu’elle ne pouvait plus le garder. Jean s’attarda sur son passé. La peste de 1374 avait frappé tant de pauvres gens qu’il valait mieux ne pas trop penser aux tristes mois qui avaient suivi, l’entraînant dans le chaos où tombaient toujours les plus défavorisés.
C’était dans le Valentinois, juste au-dessus du Ventoux, que Catherine avait eu ses premières douleurs.
Mais, à cette époque, toutes les portes étaient closes, barricadées par l’infernale croix peinte à la chaux prévenant le passant égaré qu’il fallait s’éloigner des parages. Et c’était dans le comté d’Orange, à la porte d’Avignon, qu’elle était morte en couches. Personne parmi les rescapés n’avait réellement su comment Jean le Flamand et son enfant étaient restés en vie.
Toinette, qui venait de perdre son fils dans la tourmente de la peste, avait recueilli le petit Mathieu en attendant que Jean trouve du travail, même s’il était parti le chercher jusque dans les pays du Nord. Puis, sans époux et trop désargentée pour poursuivre son action généreuse, elle avait été obligée de le remettre entre les mains des moines dominicains dont le monastère, situé à la porte d’Avignon, élevait en plein ciel ses toits de tuile rose.
Tout ce temps inutile et perdu collé à sa peau n’avait certes pas aidé Jean. D’ailleurs, était-il conscient des événements qui défilaient jour après jour, constituant simplement le déroulement d’une vie quotidienne ? Pour lui, il n’y avait qu’une triste suite de petits faits où il fallait manger pour survivre, dormir et marcher.
Il avait cru que la solitude lui serait bénéfique, mais ses vagabondages ne l’avaient rendu que plus amer.
Malgré ses qualités de bon ouvrier lissier, après quelques jours de travail, où il montrait ses compétences, car les ateliers de tissage l’employaient toujours, il ne restait jamais dans la même place et perdait ses acquis peu après les avoir gagnés. Il flânait dans le Nord, de ville en ville, à la recherche d’on ne sait quel apaisement. Les errances ne semblaient guère lui convenir, mais elles s’accrochaient à lui comme des mouches sur du miel. Seule Catherine aurait su retenir ses rêves insensés flottant toujours dans le vide et l’incertitude si la mort n’était pas venue aussi brusquement la faucher.
Oui, à son côté, il se serait volontiers pris d’affection pour cette terre ardente et rude que la chaleur du soleil venait si généreusement honorer.
Plus Jean approchait de la ville, plus l’agitation se faisait intense. Quand il atteignit la porte du couvent des dominicains, il prit peur et ramena sur ses épaules les bords de son sarrau qu’il portait court sous sa houppelande grise et poussiéreuse.
Ses chausses serrées et lacées haut sur les mollets, son bonnet de toile enfoncé sur son large front, il eut un geste lent qui voulait effacer la poussière accumulée sur lui, mais il l’arrêta net, comme si ce simple mouvement le fatiguait, l’agaçait peut-être. Il savait qu’il était présentable et c’était là l’essentiel. La poussière des chemins était le lot de tout voyageur. À la différence des gueux, sa propreté et son maintien restaient irréprochables. Là où il s’identifiait à eux, c’était de n’avoir jamais un sou en poche.
Au bruit du madrier glissé de l’intérieur, Jean tendit l’oreille. Un moine passa sa tête chauve, couronnée simplement d’une mince bande de cheveux noirs et frisés, et la hocha plusieurs fois sans attendre. Reprenant son assurance, Jean s’annonça et avança prudemment le motif de sa venue. Le moine l’observa avec des petits yeux plissés qui ridaient un visage encore jeune et le rendaient assez avenant. Puis, lentement, avec des gestes précautionneux, il entrouvrit la lourde porte de bois et lui fit signe de passer le mince filet qu’offrait l’ouverture comme si un régiment de soldats enivrés ou une bande de malfaiteurs menaçaient d’entrer.
Les mains levées à hauteur de son buste qui se mouvait à chaque torsion de hanche, à petits pas pressés et inégaux, sautillant presque sur ses pieds nus enfermés dans de minces sandales, il l’entraîna vers la grande salle où les dominicains regroupaient les pèlerins lorsqu’ils leur servaient un repas avant que les paillasses leur soient distribuées pour passer la nuit.
À peine entré, il vit qu’un homme lui tournait le dos. Debout, les jambes légèrement écartées, les épaules dégagées, lui aussi semblait attendre. Grand, mince, les cheveux épais et blonds qui viraient sur le roux, une houppelande brune enserrant ses épaules et des chausses rouges lacées sur ses mollets et remontant sur ses genoux, l’inconnu se retourna.
L’œil plus gris que bleu arriva droit dans les prunelles de Jean le Flamand. On ne peut dire que l’un brava l’autre ou qu’ils cherchèrent à se mesurer, car leurs deux regards se croisaient tranquillement, chacun attendant peut-être que le sort en décidât pour eux. Le moinillon fit claquer la porte, et, quand l’inconnu ouvrit la bouche pour jeter quelques mots, les battants s’entrouvrirent à nouveau, grincèrent, laissant entrer un autre petit moine d’allure plus stricte que son prédécesseur, bien qu’il se révélât affable par la suite.
Ah ! messire Hennequin, s’exclama-t-il en saluant l’homme d’un bref signe de tête, votre fils vous attend. Sans doute le trouverez-vous grandi et changé. C’est presque un adolescent à présent. Il est sérieux, studieux et vous serez satisfait de ses progrès scolaires.
Puis il sembla s’apercevoir de la présence de Jean le Flamand.
Le vôtre est là aussi, ajouta-t-il sans pour autant s’avancer vers lui. Mais il faut dire que votre cas est différent. Mathieu ne vous connaît pas. Venez, suivez-moi.
Il les entraîna dans une suite de couloirs sombres qui débouchaient sur une cour cloîtrée dont le centre était occupé par un bassin d’où jaillissait un petit jet d’eau.
Le cloître donnait directement sur un scriptorium sans doute destiné aux plus jeunes élèves du prieuré. Suivant le moine, les deux hommes entrèrent.
La salle d’étude était vaste et bien éclairée. Des bancs de bois s’alignaient et, devant eux, les rangées de pupitres laissaient apparaître des encriers, des plumes et des parchemins, les uns restés vierges, les autres couverts d’une écriture encore maladroite. Deux enfants étaient assis, muets, droits et dociles, semblant attendre eux aussi que le destin tournât un peu en leur faveur.
Le plus grand se leva, jeta un bref regard à son compagnon plus petit comme pour le rassurer et décida de s’avancer vers son père. Celui-ci le pressa contre lui, puis l’écarta afin de mieux l’observer. Enfin, il sourit à l’enfant qui espérait l’échange affectif auquel il avait été habitué.
Quant à Mathieu, aussi pétrifié que son père qu’il ne connaissait pas, il se tassa un peu plus. Il gardait la main posée sur la feuille du livre dont il lisait tout à l’heure les mots compliqués. Jean le Flamand l’observait avec réserve, presque maladroitement, l’œil flou et la bouche arrondie d’étonnement. Enfin, il fit un pas vers lui, puis deux, puis trois. Dieu du ciel ! Que ce regard brun et doré lui rappelait celui de Catherine ! Les prunelles de son fils, douces et soyeuses, sereines à l’extrême furent un déclic et, sans plus réfléchir, il se jeta littéralement vers lui pour le serrer dans ses bras.
Mathieu respira un instant cette odeur paternelle dont il avait toujours été privé. Son père sentait la lavande et la poussière des chemins. Il voulut s’en repaître et profita de cette aubaine pour ouvrir grand ses narines et aspirer à pleins poumons, mais les larmes lui vinrent aux yeux.
Alors, il cacha son visage contre cette épaule large et ferme qui, soudainement, lui paraissait si protectrice.
Quand Jean le Flamand l’écarta de lui, l’enfant vit le plafond de la pièce tourner et sentit ses pieds se dérober. Il se retint au rebord du banc, attendant que le trouble s’en aille, puis il darda ses yeux sur le visage qui lui faisait face.
Un flot de joie l’envahit et le vertige le quitta.
Un jour, quelques mots échangés avec le frère Poitevin lui apprenant l’existence de ce père inconnu l’avaient troublé et voilà que celui-ci était devant lui. Grand, mince et beau comme un seigneur. Certes, il avait dû parcourir les villes, les mers et les montagnes pour le retrouver après tout ce temps. Jean le Flamand, lui, s’étonnait à la vue de ce garçonnet aux joues roses et rebondies, à la parfaite complexion et à l’œil intelligent.
Comment un tel enfant pouvait-il ne pas lui manquer désormais ?
Ce fut l’inconnu qui mit fin à leur extase commune.
Il s’approcha, mais à nouveau la porte qui s’ouvrit sur le supérieur des dominicains l’empêcha de parler.
C’était un grand homme maigre au front dégarni par une tonsure qui entamait largement son crâne. Sa bure retombait au-dessus de ses pieds chaussés de sandalettes dont les liens venaient enserrer ses chevilles nues. Il se tourna vers Jean Hennequin.
Eh bien, fit-il d’un air souriant, je crois que les retrouvailles se passent au mieux. Votre fils me semble ravi de vous revoir.
Et, lui touchant le bras, il ajouta, avec le sens de la bonhomie :
Comment faut-il vous appeler, à présent que votre renommée est grande dans le Nord ?
Je me fais appeler Jean de Bruges 1 .
C’est bien, mon fils. Je sais que vous avez réalisé de très belles fresques pour quelques églises d’Arras, de Tournai et de Bruges. Et je sais aussi que le duc de Berry, frère du roi de France, vous a passé commande pour l’enluminure d’un grand manuscrit. Est-ce pour cette raison que vous êtes venu en France ?
Nullement, mon père ! Je suis en pourparlers avec la reine Jeanne de Naples et le duc d’Anjou pour un tout autre projet.
D’un signe de tête, le religieux acquiesça puis se tourna vers le Flamand et poursuivit d’un ton plus sombre
Je craignais ne jamais vous voir. Allez-vous emmener votre fils ?
Le toussotement gêné qu’il reçut lui confirma la réponse. Cependant, il attendit quelques secondes.
C’est que…
C’est que vous n’avez pas de travail fixe, à ce qu’il me semble.
Jean le Flamand eut la gorge nouée. Il lui sembla que son cœur s’arrêtait de battre et il n’osa regarder son fils dont il sentait le regard rivé sur lui. Il dut faire un violent effort pour jeter, d’une voix dont le timbre était presque imperceptible :
Je retourne dans le Nord où j’avais un emploi. On me reprendra sans doute. Je n’ai nulle crainte à ce sujet. Je suis un bon ouvrier lissier.
Le prieur n’en attendait pas plus pour évoquer, lui aussi, les intentions qu’il avait peaufinées depuis longtemps au sujet de Mathieu.
Si vous repartez sans lui, il faut prendre une décision. Laissez-le-nous définitivement. Nous l’instruirons et en ferons un bon dominicain.
Diable ! Que faire ? Jean le Flamand sentait des perles de sueur envahir son grand front. Il les épongea d’un geste maladroit du revers de la main.
Et s’il n’a pas la vocation ? murmura-t-il.
Nous la lui donnerons.
Dans l’angle de la pièce, Jean de Bruges était penché sur une copie que lui montrait son fils. L’enfant semblait transporté de joie devant la satisfaction qu’il lisait dans les yeux de son père et il n’en finissait plus de le tenir au courant de ses exploits scolaires. Mais, visiblement agacé par cette conversation entre le prieur et le Flamand, si brève soit-elle, il s’avança vers les deux hommes.
Ce voyageur, un peu vagabond, peut-être, mais d’allure rassurante et sympathique, il devait bien se l’avouer, lui plaisait. Et de plus ne venait-il pas, lui aussi, voir un fils indésirable remis par la force des choses entre les mains des dominicains d’Avignon, lesquels, bien entendu, ne pensaient qu’à faire endosser le froc de moine à leurs protégés.
Il a raison, mon père, intervint-il le plus poliment du monde. Comment savoir si, plus tard, son fils fera un bon moine. Le mien…
Le vôtre, mon fils, coupa un peu sèchement le prieur, est destiné à la carrière de peintre, puisque vous le prendrez dans votre atelier dès qu’il aura acquis suffisamment de connaissances auprès de nous. Par ailleurs, vous financez largement ses études. Ce n’est donc qu’un échange de services.
Puis, prenant conscience qu’il avait été trop brusque dans sa réplique, il poursuivit d’un ton plus amène.
Le cas de cet homme est différent. Il ne peut monnayer la pension et les études de son fils que par un autre procédé, celui de nous laisser Mathieu dans le but d’agrandir et de renforcer notre communauté.
La cloche des matines interrompit son propos. Il observa un instant par la fenêtre entrouverte l’agitation des moines qui, d’un pas rapide, se dirigeaient vers la chapelle du prieuré.
Allons ! Ne craignez rien, ajouta-t-il en se retournant vers Jean le Flamand. Votre fils est souple et obéissant. Il assiste aux offices et il ne semble pas souffrir de sa condition. Nous compléterons l’enseignement que nous avons commencé en lui apprenant tout ce qui se cache derrière le chemin de la connaissance.
Mais… tenta prudemment le Flamand en coulissant son regard sur Mathieu qui s’était mis à trembler de peur.
Le prieur avait retrouvé toute son autorité et le coup d’œil qu’il lui jeta était vif et coupant, sans alternative ni nuance.
En deux mots, pouvez-vous payer sa pension ?
Comme le Flamand ne répondait pas, il ajouta d’un ton plus impératif encore :
Non ! Alors laissez-le-nous et signez le document que le secrétaire vous apportera dans quelques instants. Nous ferons de Mathieu un garçon sensé et intelligent et il commencera son noviciat dès qu’il sera prêt.
Mais Jean de Bruges n’en avait pas décidé ainsi. Il s’approcha des deux hommes, caressa son menton volontaire qu’il portait carré avec un soupçon de barbe rousse et se tourna vers le prieur. Par tous les diables ! il n’allait pas laisser filer cet homme que l’on disait bon ouvrier, et de surcroît lissier, alors qu’il en aurait peut-être besoin pour ses propres travaux si l’affaire conclue avec la reine Jeanne de Naples se traduisait par un accord.
Il fouilla dans sa ceinture et en retira une bourse arrondie.
Et si ces écus payaient les frais de ces deux enfants pour une année encore, cet homme pourrait-il remettre sa décision à plus tard ?
La cloche des matines s’était tue. Le prieur ouvrit la bouche d’étonnement, la referma et, conscient de son soudain ébahissement, jeta précipitamment :
Certes, mon fils. Certes. Mais, que vous voilà généreux ! Enfin, c’est entendu. Remettons ce projet à une date ultérieure.
Le visage fermé, mais un demi-sourire plein d’équivoque sur les lèvres, il se retourna vers le Flamand.
Dans un an, jour pour jour, mon fils, vous me ferez connaître votre décision.

L’écurie de l’auberge était grande et l’on y comptait plus de dix chevaux et une douzaine de juments au repos sans compter les stalles vides et les mules qui sommeillaient dans les angles, attendant que leurs maîtres vinssent les chercher.
Comment puis-je vous remercier ? fit Jean le Flamand à son compagnon, qui attachait sa monture dans la stalle où son cheval devait passer la nuit.
Bah ! répondit Jean de Bruges en riant, je vais procéder de la même façon que notre bon prieur dominicain. Je vous rends un service pour un autre.
Et lequel, seigneur ?
J’ai cru comprendre que vous étiez un bon ouvrier lissier.
Étonné, Jean le Flamand hocha la tête.
Et moi, j’ai cru comprendre que vous étiez peintre et non tisserand.
C’est exact. Mais je suis en train de monnayer une commande d’une envergure exceptionnelle avec le duc d’Anjou que je dois rencontrer demain au palais d’Avignon.
Dessineriez-vous aussi des cartons qui servent à reproduire ces tapisseries aux motifs de plus en plus compliqués qui font courir tous les seigneurs d’Europe ?
Pis que cela, s’exclama de Bruges d’un ton toujours joyeux. Pis que cela, puisque, à présent, les rois s’y intéressent. Les nobles et les évêques ne sont plus nos seuls clients. Les tapisseries sont de plus en plus historiées et il faut des artistes pour les concevoir.
Il passa la main sur les reins de son cheval et lui flatta l’encolure.
Allons, voulez-vous travailler pour moi si ce projet réussit ?
Je croyais que vous étiez du Nord.
C’est exact, il faudra que j’assure le relais entre Bruges où sont mes ateliers d’enluminures et Paris où travaillent mes amis Bataille et Poinçon, les hauts-lissiers avec lesquels vous pourriez vous entretenir si vous décidez d’œuvrer pour mon compte. Ah ! regardez ce cheval. Il s’apprête à manger, à boire et à passer une bonne nuit. Eh bien, nous allons l’imiter sans plus attendre.
Il se tourna vers son compagnon.
Vous ne m’avez pas donné votre réponse.
Comme le Flamand hésitait, il reprit, en lui prenant le bras :
Vous n’allez pas vagabonder toute votre vie et laisser votre fils moisir, une tonsure sur le crâne, une bure sur le dos et les pieds nus dans des sandales, attendant que le bon vouloir de la hiérarchie dominicaine en fasse un moine respectable ! Que craignez-vous donc en m’accompagnant dans ce projet ?
De trop m’investir.
La réponse fut presque brutale. Jean de Bruges la saisit comme une balle gonflée d’oxygène qui s’affaissait peu à peu et perdait son aspect rebondi.
Avez-vous déjà tenté l’expérience ?
J’ai tout cessé quand ma femme est morte, même de m’occuper de mon fils.
Que diable ! Ressaisissez-vous.
Ils marchaient à grands pas vers l’auberge dont la porte d’entrée était signalée par une enseigne représentant deux cygnes d’or au plumage bleu. Éclairée par une rangée de grandes torches qui jetaient des lueurs ocrées sur les arbres des alentours, elle laissait échapper les bruits et les cris des clients.
Ce n’est pas parce que Mathieu n’a plus sa mère qu’il faut le priver de son père.
Et vous ! rétorqua le Flamand. Ne laissez-vous pas aussi votre fils chez ces croqueurs d’âme ?
À nouveau, Jean de Bruges se mit à rire. C’étaient de grands éclats sonores qui résonnaient comme un appel et dans lequel Jean le Flamand décela une détresse semblable à la sienne.
Je répondrai affirmativement à votre proposition, reprit-il, quand vous m’aurez dit en quoi votre cas est différent du mien, mis à part que vous avez de l’argent et moi pas.
Clément n’est pas un enfant issu de mon épouse, confia soudain Jean de Bruges en cessant de rire. Sa mère est, hélas, peu recommandable. Un matin, elle a laissé l’enfant sur le pas de ma porte sans même savoir s’il était de moi.
L’est-il ?
Je crois que oui, affirma gravement Jean de Bruges. Il a certaines réactions qui me ressemblent.
Et votre épouse ? s’enquit le Flamand, qui commençait à prendre de l’intérêt pour ce récit qui l’empêchait de penser au sien.
Elle n’a rien dit. Elle m’a juste demandé de laisser l’enfant au béguinage de Bruges où l’on dépose souvent les enfants abandonnés. Je l’ai baptisé Clément, et, comme il était délicat de nature et qu’à l’époque je travaillais sur un livre d’heures destiné à l’ancien supérieur du prieuré d’Avignon, il m’a proposé de le laisser en Provence où le climat lui conviendrait mieux.
Allons ! Mon ami Jean, poursuivit de Bruges en appuyant sur le prénom de son compagnon. Notre histoire commune s’arrête là, car j’ai toujours suivi cet enfant, de près ou de loin. Il est sain de corps et d’âme, intelligent et sensible, il sait qu’il peut compter sur moi, je suis là même si je me trouve à dix mille lieues de lui. J’ai décidé de le prendre en main plus tard, afin d’en faire un bon peintre. S’il refuse, faute de vocation, je lui laisserai un petit pécule. Alors, il fera ce qu’il voudra et ira où bon lui semblera.
Ils entrèrent dans la grande salle de l’auberge. C’était une hostellerie élégante où gîte et couvert auraient été de bonne mise si, à l’arrière, il n’y avait eu ce petit local en pierre blanche où logeaient quelques dames de joyeuse compagnie qui se divertissaient, contre monnaie sonnante et trébuchante, avec les clients désireux de poursuivre les plaisirs de la bonne chère en goûtant ceux plus sensuels de la belle chair.
Nos deux hommes entrèrent dans un grand coup d’éclat que provoqua Jean de Bruges en élevant les bras bien au-dessus de sa tête pour faire voler sa houppelande et la faire retomber dans un froissement de drap qui appelait bien d’autres fantaisies de ce genre. Mais l’aubergiste se précipita et la lui ôta prestement.
Allons, messire, s’écria-t-il pour répondre à son euphorie, c’est un jour de bon augure, je sers ce soir du coq farci aux herbes et aux olives et du pâté à l’ail de Provence.
Il s’essuya les mains sur le grand tablier qui enserrait son corps pratiquement du cou à la pointe des pieds et retourna à ses fourneaux.
Sacrebleu ! Voici mon ami Cosset, s’exclama Jean de Bruges en se dirigeant vers l’homme qui se tenait coincé au ras de la table entre un prélat vêtu d’une courte cape rouge et une jeune femme aux cheveux aussi châtains que les coques des noisettes quand elles sont mûres.
La salle était enfumée, et l’aubergiste, retourné à ses pâtés et à ses multiples soupes, s’agitait entre les chaudrons pendus aux crémaillères et les pots de vin que les clients entrechoquaient bruyamment.
Prenez place à la grande table, messire, lui cria de loin l’hôtelier. Là où vos amis vous attendent. Ah ! regardez-moi ça, les clients ne manquent pas, ce soir. Mariette, occupe-toi du seigneur de Bruges et de son ami. Ils doivent avoir grand faim.
Quand Mariette apparut, soutenant une planche de bois recouverte de soupes fumantes, il soupira d’aise et scruta la porte du fond qui donnait sur les escaliers. Toinon descendait lestement d’une des chambres situées à l’étage, une aiguière de faïence entre les mains. Il lui prit la taille trop rudement et elle dut faire un périlleux demi-tour pour échapper à la pression du bras autoritaire autour de son corps, risquant ainsi de perdre l’équilibre et de faire tomber l’aiguière.
Toi, fit-il en lui tapant sur les fesses, tu t’occupes du plus poussiéreux. Il a besoin d’un bon bain fumant et de quelque remontant dont tu as le secret. Ah ! sacrebleu ! Oui, un remontant qui le fasse bien dormir.
Comme elle haussait l’épaule, il susurra :
Et n’oublie pas de me donner la moitié de ton gain, même si ce n’est qu’une misère. Allons, tu peux commencer à remplir la baignoire.
Toinon s’échappa en souplesse et ne se fit guère prier devant l’agréable visage et la charpente bien proportionnée de celui qui, tout à l’heure, se prélasserait dans la béatitude de l’eau chaude et parfumée. Déjà, elle imaginait ses mains habiles passer l’éponge mousseuse sur le corps de son client. Ah ! certes, une fois sorti de ses mains, le « poussiéreux » sentirait bon comme un prince.
Pardi ! C’est qu’elle en avait vu, la petite Toinon, des corps d’hommes, nus sous la mousse, se tortiller sous ses doigts experts. Seul celui de son patron, blanc et gras, ne lui plaisait guère, d’autant plus qu’avec lui elle s’affairait gratuitement, tandis qu’avec les clients elle amassait des menues piécettes qui arrondissaient les angles ardus de sa vie. Peut-être même qu’un jour, à force d’économies, elle réussirait à louer une petite échoppe où elle tiendrait le commerce de rubans et de fanfreluches que les dames affectionnent tant lorsqu’elles changent de toilette.
Les mains chargées, le pas agile, l’œil averti, Mariette allait et venait parmi les clients qui discutaient bruyamment. Le cardinal de Viviers levait sa chope facilement et Jean Cosset, placé à sa droite, n’oubliait pas de trinquer avec lui. C’eût été de mauvais ton de manquer une si belle occasion. Choquer son verre contre celui du prélat allait passablement aider ses affaires. Oui ! Cosset, le marchand drapier d’Arras, surveillait le suivi de ses finances aussi farouchement que les gestes et les regards de sa fille Blanche.
Or, celle-ci, depuis que ce grand gaillard blond et poussiéreux venait d’arriver, ne semblait avoir d’yeux que pour lui.
Ah ! maître Hennequin, fit l’évêque en réprimant un rot tant il était repu, nous avons de quoi nous entretenir avec ce projet grandiose qui nous tient tous en haleine.
Mon seigneur, reprit le peintre avec une légère ironie, mon nom de naissance est Hennequin, mais celui de mes créations est devenu « de Bruges ». Or, à présent, il m’est agréable de l’entendre.
Soit, mon ami, soit ! s’écria le prélat en lui administrant une grande tape dans le dos. Allons, trinquons à votre renaissance et au succès de votre entreprise.
Puis il tourna ses pupilles vitreuses dans un visage aux joues violacées vers Jean le Flamand, qu’il avait aperçu dans la file des pèlerins.
Je ne pensais pas vous voir là, mon ami. Vous n’avez donc pas suivi les autres ? Je vous avais pris pour un pèlerin.
Jean le Flamand n’est pas plus pèlerin que moi pâtissier, coupa Jean de Bruges en riant, c’est un lissier de compétence. Nous sommes du Nord, l’un et l’autre, et nous nous sommes curieusement rencontrés en Avignon. À présent, nous travaillerons main dans la main.
Cela dit, il faillit taper dans le dos du cardinal pour lui rendre sa bourrade mais se retint. Puis, quand il comprit que celui-ci refoulait un pet qui s’apprêtait à être des plus bruyants et des plus malodorants, il ne put s’empêcher d’accomplir le geste qui le tentait aussi fortement, et sa main frappa durement le dos du prélat. Le cardinal se mit à rire en sentant la forte poigne de son compagnon lui caresser ainsi le dos.
Ah ! c’est que L’Apocalypse vaut bien ça, répliqua-t-il. Allons, Mariette, ressers-moi encore du vin et dis-moi si ta main est aussi dure que celle de mon ami de Bruges.
Mon seigneur, lui cria l’aubergiste qui ne perdait rien des commentaires de ses clients, elle est plus douce que la fleur d’un tamaris, mais celle de Toinon est plus légère que celle d’un oiseau.
Alors, envoie-la-moi dès que je serai là-haut. Je saurai bien capturer cette jolie oiselle.
Comme vous voudrez, mon seigneur.
À vrai dire, l’aubergiste parlait pour ne rien dire ou du moins pour contenter présentement le prélat dont le buste s’affaissait de plus en plus. Il savait qu’il s’en tiendrait à ses anciennes habitudes, préférant les voluptés sans fin des dames qui logeaient dans l’annexe aux caresses mouillées et habiles d’une chambrière qui le laisserait sur sa faim.
Des yeux, il fit le tour de la petite assemblée. Ce grand blond d’escogriffe qui ne devait pas avoir un sou vaillant se contenterait de Toinon, et le cardinal remplirait à nouveau l’escarcelle de la fille qui l’attendait déjà dans l’alcôve de sa chambre. Quant au drapier, il savait qu’il ne dépenserait pas un sou. Restait le peintre ! Avec lui, c’était toujours la surprise.
De l’autre côté de la salle, les clients semblaient plus tranquilles. Une caravane de commerçants s’était arrêtée, mais, pressés de repartir à l’aube, ils ne désiraient ni traîner à table ni s’abandonner aux futilités d’un plaisir tardif.
Mon cher Cosset, fit soudain le cardinal, je vous salue bien bas. Il me reste à vous dire que nous nous verrons demain, au palais d’Avignon, et que nous aurons tout le loisir de parler de notre affaire. Je me sens gris et fatigué. Je vais aller me reposer sur-le-champ.
Puis il fit un signe au peintre, un signe dilué dans les vapeurs d’alcool, et, ne trouvant sans doute plus ses mots, réitéra mot pour mot la phrase qu’il venait de prononcer.
II
Son Altesse, le roi Charles V !
D’un geste prompt, rompu à toutes les fantaisies, l’œil tourné vers l’assistance qui, soudainement, s’était tue, le héraut éleva sa trompette, esquissa un habile moulinet dans l’espace et la fit retomber le long de sa cotte en satin rouge assortie au bonnet rond et plat qui lui encastrait presque tout le front.
Face au grand escalier qui menait aux étages, des hallebardiers se tenaient immobiles, le casque relevé, la lance fichée au sol, pointe dressée vers le haut plafond où fanions et banderoles avaient été disposés au-dessus des tentures.
La grande salle du palais des Papes était éclairée comme en plein jour. Disséminés aux quatre coins de la salle, des chandeliers d’argent et des lampes à huile ciselées à l’or fin agitaient leurs langues orangées comme de multiples petits dragons crachant le feu, et, dans chaque alvéole du grand lustre fixé sur une poutre du plafond, brûlait une torche de cire.
Devant les deux battants sculptés de la porte d’entrée, des étendards de soie flottaient avec arrogance, annonçant de l’extérieur ce luxe insolent dans un déploiement d’oriflammes dont le balancement était à peine perceptible. Chaque bannière portait les emblèmes des seigneurs dont la présence avait été souhaitée par l’hôtesse des festivités, et les blasons les plus représentatifs s’incrustaient sur les étoffes colorées de grands oiseaux battant des ailes entre les barreaux de leurs cages.
Jeanne de Naples sentit un frisson de satisfaction l’envahir. Tout se déroulait à merveille. Un tapis fleurdelisé s’étendait d’un bout à l’autre de la pièce, et la foule, esquissant des gestes de salut à la ronde, s’était agglutinée le long des larges bordures et piétinait avec impatience les pétales de fleurs savamment jetés quelques heures plus tôt. Le roi de France fut annoncé. S’assurant que le silence était complet et que les regards se tournaient vers lui, quêtant la suite du bon ordonnancement des choses, le héraut reprit sa trompette et lança quelques accords hauts et graves qui se répercutèrent dans les couloirs les plus étroits du palais.
Puis il reprit son souffle, le temps d’une seconde à peine, et, de nouveau, entonna un hymne en l’honneur du roi. La dernière note de la trompette arriva aux oreilles de Jeanne comme l’accomplissement parfait de ce qu’elle avait souhaité.
Le duc Louis d’Anjou, frère du roi, et son épouse Isabelle d’Aragon.
Jeanne eut un soupir d’aise. Derrière elle, le cardinal de Viviers se racla discrètement la gorge et esquissa un pas d’une extrême prudence vers le roi Charles V qui s’avançait les mains tendues vers sa cousine la reine de Naples.
Étonné, certes, le roi de France pouvait l’être, car bien du temps s’était passé depuis la dernière fois, quand, alors qu’il n’était encore qu’un dauphin, il l’avait vue avec moins de rides sur le visage et plus de souplesse dans la silhouette ‒ pourtant fortement charpentée à l’époque ‒ qu’elle offrait aujourd’hui à la foule.
Oui ! Jeanne de Naples, comtesse de Provence, avait encore fière allure avec son embonpoint, sa haute stature qui dégageait une énergie peu commune et son regard sombre qui pointait droit dans celui auquel elle s’adressait.
Assurément, elle n’était plus toute jeune, Jeanne de Naples, fille de la famille d’Anjou qui, en premières noces, avait épousé cet incapable d’André de Hongrie, assassiné sottement peu de temps après son mariage dans un complot de nobles qu’elle n’avait d’ailleurs nullement voulu éviter.
D’un regard affûté, Charles l’observait en s’approchant d’elle. Les rides qui sillonnaient son visage traversaient de part en part son large front recouvert par une coiffe haute et compliquée dont le voile transparent flottait à l’arrière de sa tête.
Ma chère cousine ! s’exclama-t-il d’une voix joyeuse et un peu chevrotante, que me voici heureux de vous revoir ! Votre trône de Naples vous accapare bien au-delà des limites. Vous devriez venir faire un tour dans votre Anjou natal.
Hélas, Charles, soupira Jeanne en plongeant ses yeux noirs dans le regard gris métallique de son cousin, j’avoue que j’aimerais, une fois encore, rêver et m’attarder sur les bords de cette chère Loire qui a bercé mon enfance et que je n’ai guère oubliée.
Elle s’était courbée devant le roi de France sans ostentation ni excès. Juste une inclination du buste et un léger mouvement de tête. Jeanne n’avait guère pour habitude de plonger dans des saluts profonds. N’était-elle pas reine d’un territoire, certes plus petit que celui de son cousin, mais qui dominait tout le Napolitain et ses vertes vallées nappées du soleil que l’Italie savait si généreusement offrir.
Puis, détournant légèrement la tête, elle fléchit le cou devant son cousin Louis. Plus jeune que son frère, il avait belle prestance dans son pourpoint de satin bleu rehaussé de broderie blanche, ses chausses assorties et ses bottines à bout pointu. Son nez était long et ses narines semblaient frémir au moindre souffle de l’espace, mais sa bouche large et sensuelle aux lèvres harmonieusement dessinées en diminuait la protubérance. Quant à son regard, il était d’un gris de métal, comme celui du roi, avec des lueurs, toutefois, plus enclines à la ruse. À son côté, la jeune Yolande d’Aragon se tenait droite.
La vieille Jeanne ne connaissait pas cette petite brunette qui, par son mariage avec l’Anjou, apportait quelques poignées de terre aragonaise à la France.
Yolande regardait le sol jonché de ces pétales dont le dessin géométrique s’accordait aux fleurs de lys du tapis azuré. Apparemment, elle n’osait lever les yeux sur cette vieille femme qui semblait tant à l’aise dans son immense palais d’Avignon. Un palais où tout n’était que luxe et triomphe, agitation et éclats, splendeurs et grandeurs, pourpres et ors. Elle s’absorbait dans la contemplation du semis de roses qui s’écrasait de plus en plus sous les pieds de l’assemblée, puis, soudain, leva timidement les prunelles. Avec insistance, Jeanne força son regard.
Vous êtes bien belle, dame Yolande, et surtout bien jeune, dit-elle en esquissant un sourire de vieille chatte attentive.
Comme Yolande levait à peine les yeux, laissant flotter sur son visage une réserve presque trop excessive, le sourire de Jeanne se fit plus cajoleur.
Allons, ajouta-t-elle en prenant la main de la jeune femme, je vois briller dans votre soyeux regard la farouche fierté de l’Aragon.
Mais, en échange de son propos flatteur, elle ne reçut que l’ombre d’un sourire. Alors, elle se tourna vers Louis.
Ah ! mon cousin, reprit-elle d’un ton qu’elle s’efforça de rendre haut et clair, je compte bien vous entretenir d’un projet qui me tient fort à cœur. Mais, nous verrons cela un peu plus tard. Nous avons plusieurs jours devant nous. Du moins, le temps que ces festivités se déroulent.
Le cardinal de Viviers, remis de ses ripailles, discutait avec le roi et s’écarta prudemment à l’approche de Jeanne. Puis, esquissant un lent et sinueux demi-tour, il plongea son regard dans l’assemblée et parut satisfait lorsqu’il aperçut deux hommes qui, dans une attitude discrète, s’entretenaient à voix basse.
Il vint à eux et chuchota quelques mots à l’oreille du plus grand. Les deux hommes étaient vêtus de façon sobre mais cossue. Les financiers du roi Charles n’étaient pas les plus mal habillés de cette assemblée.
Parés de leurs habits brochés, ils arboraient l’un et l’autre leurs plumes piquées de perles dans leurs bonnets de soie jaune.
Quand le cardinal releva la tête, il vit Jean de Bruges accompagné de Jean Cosset. Il était sans sa fille, laquelle était restée sans doute à l’extérieur avec ce poussiéreux Flamand qu’elle dévorait des yeux la veille plus que ce qu’elle avait dans son assiette. Cosset avait revêtu, quant à lui, la robe longue des marchands drapiers aux manches larges et retombantes bordées de fourrure et de soie brochée.
Jean de Bruges croisa le regard du cardinal. Dieu ! pensa de Viviers, que cet œil-là était sans détour ! Un œil gris étincelant qui furetait çà et là à la recherche d’un détail qu’il aurait, plus tard, le loisir de fixer sur l’un de ses parchemins enluminés. Le nez droit, la chevelure dissimulée sous un grand bonnet carré piqué d’une pierre jaune, Jean de Bruges le regarda s’avancer, un sourire narquois aux lèvres. Ce n’était certes pas la veille qu’ils avaient pu discuter de leurs affaires !
Le cardinal avait remis sa courte cape pourpre. Elle entourait ses larges épaules qu’il balançait de droite à gauche tout en restant à l’affût du moindre signal qui pût le mettre en alerte. Il vit que Jeanne de Naples esquissait un signe de tête, ordonnant ainsi qu’il présentât les deux hommes au roi. Cosset attendait discrètement ce signal tandis que Jean de Bruges regardait le cardinal avec un œil allumé qui en disait long sur leurs agapes de la veille.
Sire, annonça l’ecclésiastique en s’approchant de Charles V, permettez-moi de vous présenter maître Hennequin, qui se fait appeler Jean de Bruges.
Pour vous servir, Sire, fit le peintre dans un plongeon parfait qui fit voler les bords de sa houppelande jaune et trembloter la pierre rouge piquée dans sa coiffe.
Sa voix était claire et bien timbrée. Elle plut tout de suite au roi, comme son allure majestueuse et la vivacité azurée de son regard. Jean de Bruges était grand, mince, assez jeune, mais il portait sur lui une assurance sans doute égale à son talent. Déjà dans les Flandres, ses enluminures étaient reconnues et ses œuvres bien payées. Sa renommée, disait-on, allait jusque dans les villes du Nord et même au-delà, puisqu’elle atteignait, à présent, la capitale, Paris.
Charles V sentit aussitôt qu’il avait devant lui un maître d’envergure.
La tâche est immense, jeta-t-il comme un défi.
Sire, j’ai réfléchi des nuits et des jours entiers à votre projet et je me sens de taille pour le mener à terme. Pour m’aider, j’ai prévu trois confrères qui viennent de Tours et d’Angers mais qui disposent d’un atelier à Paris. C’est là que nous pourrons exécuter la plus grande partie du travail. Ils sont peintres cartonniers et de surcroît hautement confirmés. Dès que j’aurai exécuté les dessins, ils œuvreront avec tout leur talent à la réalisation des maquettes.
Avec hardiesse et juste un soupçon d’arrogance que pouvait excuser sa jeunesse, il plongea les yeux dans ceux du roi et reprit :
Dans les ateliers du boulevard Saint-Jacques, Sire, et avec mon appui, votre Apocalypse ne peut être en de meilleures mains. Je vous en donne ma parole.
L’Apocalypse ! ne put s’empêcher de répéter le cardinal de Viviers.
Cette appellation vous gêne-t-elle ? questionna Jeanne de Naples en laissant flotter sur ses lèvres un sourire entendu.
Bien au contraire, jeta précipitamment le cardinal en portant sa grande main baguée d’une améthyste sur son cœur. Et, justement, nous devons en discuter avec le peintre. Ses idées ne sont pas toujours les miennes. Je suis un ecclésiastique, il est laïc.
Il se tourna vers Jean de Bruges.
Respecterez-vous les visions de saint Jean ?
Dans les moindres détails. Certaines esquisses sont déjà préparées. L’une d’elles me satisfait assez. Piques, bannières, casques, tourmentés et tourmenteurs et, bien sûr, chevaux et chevaucheurs. Je l’ai intitulée Les Myriades de cavaliers . Elle constituera l’une des pièces du deuxième ensemble.
Parfait. J’accepte le projet, se décida le roi en posant la main sur l’épaule du peintre.
Puis, se tournant vers son frère Louis resté à l’écart aux côtés de son épouse Yolande, il poursuivit :
Je ne fais que financer le départ de cette longue et périlleuse opération. Vous le savez, mon frère, il vous faudra assumer tout le reste et ce n’est pas banale affaire. Certes, vous aurez l’aide de Jeanne, mais elle ne couvrira, elle aussi, qu’une partie du projet.
Charles, répondit Louis en se redressant et en posant tranquillement son regard sur le roi, c’est bien ainsi que nous l’avions envisagé.
Alors, mon cousin, fit Jeanne en levant sa main ornée de pierres étincelantes et en désignant l’homme qui accompagnait le peintre, voici le marchand dont je vous ai parlé. Je crois que sa proposition est meilleure que celles des commerçants de Bruges et d’Arras.
Parlerons-nous de cela dès à présent ? dit le roi en fronçant les sourcils.
Pourquoi pas ! Réglons sur-le-champ cette affaire.
D’un geste de la main, elle fit un signe impératif autour d’elle, et, comme une volée de mouches, l’assemblée se dispersa aussitôt vers les laquais qui apportaient des vins frais, des pains fourrés aux fruits, des friandises enrobées de miel, de sucre et de chocolat.
Rassasions nos invités, dit-elle. Ainsi, les regards et les oreilles de la foule ne nous encombreront plus.
Je vous écoute, ma cousine.
Des yeux, Jeanne survola le petit groupe qui s’était resserré autour d’elle.
Mon cousin, votre marchand, qui est d’ailleurs celui de votre frère Philippe, est beaucoup trop cher, précisa-t-elle d’un air entendu. Combien vous prend-il pour cent soixante-dix aunes de toile ?
L’un des financiers qui se tenaient à l’écart s’approcha d’elle vivement et lui susurra un chiffre à l’oreille.
C’est sûrement plus qu’il n’en faut, réagit-elle aussitôt. Votre frère Jean, déjà contacté par Jean Cosset, vous le dirait sans crainte.
Celui-ci hocha la tête d’un air convaincu comme s’il avait entendu le chiffre qu’avait murmuré le financier du roi. Cependant, il ne souffla mot, attendant que le roi lui adressât la parole. En aucun cas il ne fallait heurter le protocole. Ah ! c’est que maître Cosset était lui aussi un filou, et le moindre faux pas risquait de lui faire perdre cette affaire, la plus belle de toute son existence de marchand. Une affaire qui marchait avec le temps, le siècle, la mode !
Il faut dire que les quatre fils de feu le roi Jean le Bon : Charles, le nouveau monarque, et les ducs Jean de Berry, Louis d’Anjou et Philippe le Hardi s’étaient littéralement pris de passion pour le lancement d’une mode qui allait s’étendre démesurément dans les siècles à venir. Cet engouement faisait suite tout naturellement à la flambée des enluminures qui jaillissaient de toutes parts, tant dans les églises que dans les châteaux ou les demeures seigneuriales.
Cette envolée soudaine portait sur la réalisation et le commerce de tapisseries historiées, et plus le nombre de pièces qui les composaient était important, plus l’œuvre entière montrait la puissance et la richesse du seigneur à qui elles appartenaient.
Grands mécènes, mais aussi fortement attirés par tout ce qui représentait une valeur sûre, les fils de Jean le Bon avaient parfaitement compris qu’ils tenaient là une prise sérieuse pour faire valoir leur prestige, leur puissance et leur autorité. Les tentures historiées à multiples pièces confectionnées par des artistes de talent allaient réellement révolutionner les années à venir.
Celle qui, pour l’heure, faisait l’objet de ces pourparlers était d’une envergure telle que, plus tard, elle étonnerait l’Europe entière. Mais, quand et où verrait-elle le jour ? Nul ne le savait encore, et ce n’était, pour l’instant, que périlleux et incertain projet.
Allons, maître Cosset, lança le roi d’un ton débonnaire, quel financement nous proposez-vous ?
Un financement moins élevé que votre marchand habituel, Sire.
Mais encore ?
Il se tourna et se courba fort respectueusement vers Jeanne et lui glissa un regard à mi-chemin de la prudence et de l’audace.
Les cent soixante-dix aunes dont vous avez parlé, tout à l’heure, noble dame, me paraissent insuffisantes, fit-il en se redressant.
Combien faudrait-il ?
Si l’on parle de six panneaux de chacun vingt mètres de large et cinq mètres de haut, il faudra envisager plus de deux cents aunes de toile.
Et votre prix ? questionna Jeanne en observant le marchand d’un œil soudain suspicieux.
Le prix que nous sommes convenus, noble dame. Pas une once de plus.
Laine comprise ?
Laine et teinture comprises, assura le marchand en étouffant un sourire de satisfaction.
Teinture ?
Le drapier hocha la tête. C’était là qu’intervenait pour lui l’argument de taille que ses concurrents n’étaient pas en mesure de débattre. Il avança d’un pas, frôla presque le bras de Jeanne, qui ne fit aucun geste pour s’écarter et jeta d’un ton calme :
Je dispose d’un bon commanditaire, lequel prend un bénéfice sur le marché de l’alun qui se développe considérablement. Depuis que ce marché existe, la qualité de la teinture des laines est meilleure. Elle résiste au temps et son coût est deux fois moindre.
Il se retourna vers le roi Charles et plaqua ses yeux de fauve avisé dans les siens. C’était là une audace dont il avait conscience, mais il ne cilla pas et poursuivit :
Ne voulez-vous pas en bénéficier, Sire ?
Si fait, si fait.
C’est l’instant que choisit le cardinal pour s’interposer avec tout l’art que sa diplomatie exigeait. Arrivait pour lui le moment où il se devait de donner un avis. Or, visiblement, il tenait à ce que le roi fit affaire avec Cosset, à condition toutefois que les reproductions de L’Apocalypse respectassent au détail près les visions de saint Jean l’apôtre, comme il se plaisait à le ressasser à ceux qui s’intéressaient au projet. Son prestige de cardinal s’en trouverait rehaussé.
Pourtant, en l’observant avec une attention des plus aiguës, Jeanne sentit que l’ecclésiastique accepterait quelques entorses à la règle si les commanditaires de la tenture l’assuraient d’une promesse qu’il attendait depuis le début des pourparlers. Comment le cardinal de Viviers pouvait-il ne pas être sensible lorsqu’il déploierait L’Apocalypse sur le chemin sacré des processions en Avignon et que l’orgueil le saisirait de plein fouet ? Car il était de bon ton qu’un roi ou un puissant seigneur prêtassent à un ecclésiastique leurs propres tentures ou leurs tableaux de maître pour ses besoins religieux.
Le cardinal regarda Jeanne.
Laine et teinture comprises, c’est intéressant, apprécia-t-elle en claquant la langue, ce qui étonna Yolande mais fit sourire son cousin Louis.
Bien évidemment, assura Cosset, qui commençait à se détendre en voyant que l’affaire lui reviendrait sans aucun doute.
Ne souffrez-vous donc point de la concurrence des drapiers anglais ? demanda Louis. Il me semblait que dans leur prix ils incluaient aussi le tissage, le filage et la teinture.
C’est leur main-d’œuvre qui est plus chère, assura le marchand.
La concurrence ! Oui, elle se faufilait comme une belette en pleine forêt, engendrée par les Anglais qui avaient une forte production de draps et d’étoffes à prix raisonnables. Quant au superflu qui se composait de broderies et d’enjolivures diverses, il allait bon train en Angleterre, entraîné par la célèbre corporation des brodeurs de Londres.
Et, le commerce de la tapisserie historiée se développant, on allait s’apercevoir, au fil des années, que cette industrie coûtait fort cher et nécessitait une importante trésorerie, car elle impliquait l’importation de matières premières qui, parfois, étaient précieuses, comme la soie d’Italie, les fils d’or de Chypre et le fin fil d’Arras qui n’avaient rien de comparable avec le simple fil tissé couramment employé dans les maisons ou les ateliers traditionnels.
Sire, jeta à son tour le peintre Jean de Bruges, nous travaillerons avec les tapissiers Robert Poinçon et Nicolas Bataille, qui, dans leurs ateliers de haute-lisse à Paris, ont œuvré à la confection de la tenture L’Apocalypse de saint Jean . De grands maîtres lissiers, je vous l’assure.
Ah, Louis ! s’exclama Jeanne en direction de son cousin. Si mon propre palais expose un jour votre sainte Apocalypse et si mon ami le cardinal de Viviers en profite comme bon lui semble, je puis vous assurer que je serai plus généreuse encore dans les propositions que je vais vous faire.
Allons, Jeanne, l’exhorta le roi en souriant, ne soyez pas si mystérieuse.
Puis il lui prit le bras et l’entraîna à l’écart.
Parlez-vous de la succession de votre trône à Naples ?
Elle parut étonnée qu’il connût déjà la teneur de son propos.
C’est exact. Tout le monde sait que je vais déshériter cet imbécile de Durazzo en faveur de mon cousin Louis. Si j’ai votre accord, Charles, la couronne de Naples lui appartiendra dès que l’on m’aura mise en bière.

Les yeux noirs de Yolande, deux tisons qui ne demandaient qu’à s’allumer au moindre souffle ambiant, avaient cela d’étonnant : ils se posaient sur Louis avec un calme qui éteignait aussitôt ses fureurs.
Mon seigneur, jeta-t-elle d’un ton tranquille, vous vivrez un temps à Naples, un temps en Anjou. Votre cousine Jeanne n’y verra rien à redire.
Il me déplaira beaucoup, ma mie, de vous laisser à Angers.
Louis, coupa-t-elle vivement, votre domaine de Saumur me paraît plus confortable. Aussi, c’est là que je préfère vous attendre lorsque vous serez absent.
Ma mie, vous ferez comme vous l’entendrez, mes domaines de France sont à présent les vôtres.
Oh ! n’anticipons pas. Jeanne peut se rétracter.
Se rétracter ? Non, ma mie. Ma cousine n’est pas femme à tergiverser. Ses décisions prises, elle les applique sans plus de discussion.
Mais, Louis, insista Yolande, toujours aussi calme, la politique en Italie est fiévreuse et conflictuelle.
Voulez-vous dire que je ne suis pas encore roi de Naples ?
Les prunelles sombres de Yolande s’allumèrent d’un petit air sceptique, mais le ton de sa voix resta neutre.
Elle fit un pas vers son époux et lui prit la main. Ses longs doigts dont les annulaires étaient ornés d’une perle blanche serrèrent tendrement ceux de Louis.
Mais non, mon doux sire. Je sais que vous ferez un très bon roi de Naples.
Le duc d’Anjou avait été spirituellement adopté par Jeanne de Naples qui, à sa mort, lui laissa le trône de Naples.
Une joie soudaine s’empara de Louis d’Anjou. Que sa jeune femme acceptât avec autant de fatalisme son prochain départ le rassurait. N’avait-il pas de fâcheux souvenirs quant aux propos de sa mère, parfois acerbes, souvent aigris, sur les absences répétées de son père ?
Yolande semblait très différente. Elle prenait tout avec calme et sang-froid. Louis se demandait, d’ailleurs, si l’extrême jeunesse de son épouse n’en était pas la cause. Tout juste seize ans venaient ceindre son front blanc et soyeux comme une peau de pêche à peine mûre de titres bien rebondissants. Fille du roi d’Aragon, reine de Sicile, duchesse d’Anjou et bientôt femme du roi de Naples ! Voilà qui promettait un destin éblouissant.
Passerons-nous quelque temps ensemble avant que vous ne partiez en ce lieu de rêve ? s’enquit Yolande en lâchant la main de son époux.
Nous avons tout notre temps, ma mie ! C’est en Avignon que se décidera mon départ.
En Avignon ?
En une grande enjambée, Louis la rattrapa. Elle s’était adossée à la balustrade de la grande terrasse où un souffle de printemps arrivait jusque dans les pièces les plus reculées du château. Puis il la saisit dans ses bras, resserrant son étreinte et la bouche contre la sienne.
C’était une surprise.
Une surprise ! chuchota-t-elle.
Mais elle ne put poursuivre. Il écrasa vivement ses lèvres sur la bouche de sa jeune épouse et la contraignit à répondre fougueusement à ce baiser aussi intempestif que le vent du matin venant souffler dans les branches des tamaris alentour. Elle ne se déroba pas et, le buste ployé en arrière, avançant une jambe longue et souple, elle prit même l’initiative de fondre ses cuisses entre celles de son époux.
Louis n’en attendait pas moins pour la soulever de terre entre ses bras puissants et l’emporter à quelques pas de là. Un sofa d’osier, recouvert de coussins multicolores et soyeux, offrait son asile serein entre les rosiers grimpants qui assaillaient le grillage de la balustrade. La terrasse était si fraîche en ce matin du mois de mai que Yolande frémit au contact du vent léger qu’elle sentait sur son corps juste revêtu d’une fine tenue de nuit.
À peine deux mois plus tôt, Louis d’Anjou avait épousé Yolande d’Aragon en grande pompe, comme l’exigeait leur position princière. Les noces avaient duré toute une semaine et l’on avait servi dans les rues des villes angevines des pains fourrés et du vin clairet à volonté. Oui, les tonneaux coulaient comme des fontaines et les viandes salées et fumées tapissaient les planches des tréteaux dressés de toutes parts.
Une somptueuse fête que ce mariage béni de tous les signes du ciel ! Dans les grandes salles de réception du château, éclairées par des milliers de bougies accrochées aux parois des murs, aux portes des échoppes et des auberges, aux quatre coins des églises, paysans et villageois avaient dansé la gigue, la branle et la pavane au son des fifres et des violes.
Certes, les épousailles de Louis d’Anjou et de Yolande d’Aragon feraient parler longtemps les braves Angevins !
Au souffle d’air frais qui agitait doucement les frêles fleurs de tamaris et le feuillage pimpant des roses trémières, Yolande frissonna, mais le corps chaud de Louis vint recouvrir le sien et elle ne sentit plus que la douce tiédeur qui envahissait tout son être. La jeune duchesse se laissa aller au plus voluptueux des désirs, et la tendre chaleur qui, pour l’instant, les unissait ne dura qu’un bref instant, tournant vite en flammes ardentes et passionnées, réveillées sans cesse par leurs élans amoureux conjugués.
Quel sentiment inspirait l’âme fougueuse de Yolande en cet instant précis où elle se donnait généreusement à son époux ? Dans quelques mois, quelques semaines peut-être, où serait-il ? Assis sur un trône lointain, brillant, certes, sous les rayons brûlants d’un soleil éclaboussant un ciel d’azur, mais un trône incertain dont elle ignorait les lois et les vicissitudes.
Louis exultait à l’idée de partir pour un royaume dont il rêvait depuis si longtemps. Naples ! Naples au cœur de lave, de pierres et de velours. Naples aux senteurs vaporeuses citronnées et sucrées. Naples, enfin, qui enchantait tant son père et le séduisait plus que tout. Et le fils ressemblait tant au père. La longue, mince et puissante silhouette, l’allure déliée, le corps parfait d’athlète aussi souple que celui d’un grand fauve. Assurément, Louis était semblable en tout à son père. Il aimait les voyages et les grands espaces, les chevauchées interminables, les sports dangereux, les nuits à la belle étoile. En un mot, l’ébullition du temps et les ardeurs de la vie. Comment la bouillonnante Yolande aurait-elle pu ne pas comprendre cela ?
Un instant, repus de leur agitation amoureuse, Louis observa le visage de sa compagne. Yolande possédait cette exceptionnelle vigueur, cette vivacité d’esprit qui, chez elle, reposaient sur un calme étonnant, une étrange énergie qu’elle tirait de ses aïeuls aragonais. Une flamme ardente l’habitait.
III
Mais, en attendant que le sort de la célèbre Apocalypse de saint Jean prenne forme, le Flamand marchait à pas lents dans les jardins du palais d’Avignon à la recherche de sa nouvelle identité. Se pouvait-il qu’il se reprît en main, qu’il allât enfin jusqu’au bout d’un travail qu’il aimait et pour lequel il était fait, et qu’un jour il pût retrouver son fils ? Se pouvait-il que tout cela existât ?
L’air diffusait un parfum de lavande et de genêt sauvage. Jean le Flamand leva la tête. Il sentit une présence dans son dos. Un visage jeta son ombre discrète sur le muret de pierre contre lequel il venait de s’arrêter.
Messire Jean, je ne voulais pas perturber votre réflexion, lança Blanche Cosset d’une voix douce et légère, mélodieuse, presque réservée.
Je crois que je viens de faire le deuil de ma vie passée, murmura-t-il.
Elle vint se placer sur sa droite, frôla son bras et murmura à son tour :
Était-elle donc si lourde, cette existence, pour que vous désiriez tant en changer ?
Il la regarda et eut un sourire tremblant.
Si pesante que j’avais peine à me relever.
Comme il avait abaissé son visage et qu’il ne la regardait plus, elle s’écarta légèrement de lui et, esquissant un pas mesuré, calculé de façon qu’elle vînt juste se placer devant lui, elle reprit, toujours aussi murmurante :
Qu’est-il arrivé pour que votre conscience s’éveille ?
Avançant le buste, elle fit mine de prendre sa main, mais elle recula comme pour s’excuser d’une telle hardiesse.
Vous paraissiez si triste hier soir, et, ce matin, je vous retrouve avec un air presque apaisé.
Pourquoi me regardiez-vous autant à l’auberge ?
Elle pencha la tête sur le côté en une attitude mutine. Une boucle châtaine sortait de sa guimpe qu’elle portait avec un bandeau blanc et vernissé. Sa robe en velours cramoisi retombait droite sur ses minces hanches et elle arborait à la ceinture une petite escarcelle de soie assez rebondie.
Pourquoi me regardiez-vous autant ? insista-t-il à voix basse.
Parce que je vous trouve attrayant.
Avec la chaleur montante et le ciel qui prenait des teintes azurées, le chant des cigales commençait à percer l’atmosphère. Un voile ocré, à peine opaque, enveloppait les cyprès et les figuiers alentour et des relents d’huile d’olive leur venaient aux narines. C’était un étrange parfum entêtant auquel Jean le Flamand ne s’était pas encore habitué.
Il faut dire qu’on voyait de multiples moulins à olives dans les parages. On pouvait en compter autant que de grands mas à la sortie des villages. Des moulins qui servaient à broyer, puis à écumer ces noires petites boules, brillantes et parfumées. De la pulpe sortait ensuite l’huile qu’il fallait filtrer, puis couler selon une tradition séculaire pour la rendre vierge de toute impureté.
Aux portes des mas provençaux, serrées les unes contre les autres et soigneusement rangées le long des murets de pierre, attendaient les grandes jarres vernissées dans lesquelles on versait cette huile devenue aussi dorée que les rayons du soleil automnal.
Le compliment jeté par Blanche au visage de Jean le Flamand lui parut, sur le coup, presque trop hardi pour qu’il acceptât de le considérer comme une certitude, mais, quand il releva les yeux sur elle, il vit briller des petites étincelles malicieuses qu’il décida de juger sincères.
C’est vous, Blanche, qui êtes très belle, souffla-t-il prudemment.
Il hésita un instant, fixa les yeux de la jeune fille dans lesquels de minuscules lueurs vertes et dorées poursuivaient leur chemin enjôleur. Puis, s’enhardissant, il saisit la main qui, tout à l’heure, avait tenté de prendre la sienne.
Un ami m’a redonné confiance, lança-t-il d’un ton plus assuré.
Est-ce l’enlumineur avec qui mon père travaille ?
Comment l’avez-vous deviné ?
Eh bien, à vrai dire, rétorqua-t-elle en riant, si moi je vous observais, à votre tour, vous le regardiez sans cesse.
Je craignais que devant l’assemblée qui se tenait à table il ne se rétracte.
Il ne l’a pas fait.
Non.
Blanche eut un sourire étrange, comme si ces lèvres ébauchaient un minuscule rictus proche de la contrariété. En fait, elle n’osait lui révéler que, le soir venu, Jean le Flamand avait fait l’objet d’un brûlant sujet de discorde entre elle et son père. Sur le palier de l’étage où se tenaient les chambres d’hôtes, Jean Cosset lui avait interdit de regarder ce demi-vagabond qui ne devait pas avoir un sou. Pis ! Un instable sans travail, sans attache et suivant une file de pèlerins pour mieux travestir ses piètres origines. Furieuse, elle lui avait claqué au nez la porte de la chambre qu’elle devait partager avec trois autres femmes accompagnant le convoi des commerçants descendus à l’auberge.
Dans les hostelleries, à cette époque et bien plus tard encore, les chambres étaient communes. Les femmes partageaient de grands lits où l’on dormait à trois ou quatre. Il en était de même pour les hommes. Certes, il arrivait souvent que, contre monnaie sonnante et trébuchante, des exceptions se fassent. Il s’agissait alors d’un couple de riches bourgeois ou d’un grand seigneur à l’affût d’une nuit de turpitudes. Parfois même d’un prélat très haut placé qui, pour quelques instants, recherchait ce qu’il ne trouvait évidemment pas en religion. Il fallait bien que, dans ces cas-là, l’intimité fût préservée par des cloisons solides.
Jean gardait toujours la main de Blanche dans la sienne. Elle était longue, fine, soyeuse et portait juste à l’annulaire une grosse bague sertie d’une pierre verte. Une main qui n’avait sans doute jamais travaillé. Il la pressa doucement tandis qu’elle plongeait toujours ses brillantes prunelles dans les siennes. Il eut un soupir triste.
Il me semble que je m’éveille d’un cauchemar. Dites-moi que c’est vrai.
Ne tombez pas maintenant dans un rêve qui pourrait vous empêcher de concrétiser un projet fiable, fit-elle en souriant. Où allez-vous travailler à présent ?
À Paris.
Alors, lança-t-elle joyeusement, nous nous reverrons sans doute. Mon père dispose d’un bel appartement situé dans la rue Saint-Jacques où il traite la plupart de ses affaires avec les tisserands qui y tiennent tous leurs ateliers de tissage.
Je pense que c’est dans l’un d’eux que je serai employé.
Savez-vous lequel ?
Celui de maître Poinçon ou de maître Bataille.
Oh ! exulta-t-elle, mon père travaille avec eux. Ils lui passent souvent d’importantes commandes de laines traitées dans les Flandres.
Enfin, elle retira sa main, mais son regard resta toujours rivé à celui de son compagnon.
Depuis que ma mère est morte, expliqua-t-elle, j’accompagne mon père partout où il se rend pour ses affaires. Je suis allée avec lui à Florence et à Venise. J’ai traversé la Manche à ses côtés pour signer des contrats importants avec des lainiers d’Angleterre. Mais c’est Paris que je préfère. Je lui demanderai d’y rester. Ainsi, nous pourrons nous revoir.
Remarquant soudain un air de scepticisme flotter sur son visage, elle s’inquiéta.
Le voulez-vous, Jean ?
Comme il ne répondait pas, elle reprit d’un ton enthousiasmé, comme si son entrain devait se répercuter aussitôt sur les traits incrédules de Jean :
À Bruges ou à Arras, je m’ennuie et les voyages commencent à me lasser. Je n’ai plus en moi la même ardeur.
Votre père ne veut-il donc pas vous marier ? Vous êtes en âge de prendre un époux, il me semble.
Elle fit une moue que Jean ne sut traduire.
Le marchand Jean Cosset, poursuivit-il, doit bien avoir dans son escarcelle rebondie quelques noms de riches commerçants à qui vous donner.
Justement, je ne veux aucun parti qu’il me propose.
C’est d’ailleurs pour cette raison que je ne vais plus voyager avec lui. Il ne cesse de rencontrer de riches prétendants qui lorgnent tous sur le magot qu’il s’apprête à déposer dans la corbeille de mariage.
Y a-t-il un nom plus prononcé qu’un autre ? hasarda-t-il avec une extrême prudence.
Fort heureusement, non. Mon père répète à l’entour qu’il est prêt à me céder au plus offrant, qu’il soit anglais, français ou italien.
Elle soupira.
Byzantin, même. Peu importe. L’essentiel est que sa fortune soit immense.
Comment se fait-il qu’il n’ait pas encore trouvé la perle rare ?
Blanche se mit à rire. Un fin grelot qui tinta sinistrement aux oreilles de Jean le Flamand. Puis, quand elle vit les yeux tristes de son compagnon, elle reprit plus lentement :
C’est une autre histoire. Il est temps que je vive ma propre vie. Cette légende du plus offrant n’est qu’un alibi pour lui, cela lui permet de clamer haut et fort que personne n’est assez bien pour moi.
Il n’a pas le droit de vous séquestrer.
Je le sais. Mais depuis que ma mère est morte, lors de la terrible peste qui a sévi en 1374, il reporte une telle affection sur moi qu’il me prend parfois pour elle. En fait, il refuse de me donner, de me céder, de m’offrir à quiconque. Il veut me garder pour lui seul. Il n’y aura que ma propre décision qui le fera flancher.
Le voulez-vous ?
Depuis que je vous connais, oui.
Il eut un sursaut effrayant. Un vertige le saisit.
Ma femme est morte aussi lors de cette terrible épidémie de peste.
Alors, vous êtes libre ?
Visiblement, elle ne regrettait pas les mots qu’elle venait de prononcer. Jean sentit la sueur lui couler entre les omoplates. Il devait fuir au plus vite, oublier cet entretien, ces propos perturbateurs. C’était trop, beaucoup trop en si peu de temps. Tout se brouillait dans sa tête, tout défilait avec une ironie sans mesure, un sens de l’absurde difficile à maîtriser. Oui, son crâne éclatait et il allait se retrouver là, pantelant et poussiéreux, comme à l’habitude. Le mistral, qui avait soufflé tant de jours, ferait disparaître ce mirage. Que lui resterait-il alors de l’amitié que lui proposait Jean de Bruges l’enlumineur et de la tendresse d’un fils qui l’attendait dans l’angoisse et le silence ? Et quel cauchemar vivrait-il après l’étrange proposition de cette fille jolie, jeune et riche ?
Il faillit crier. Sa bouche s’ouvrit mais aucun son n’en sortit. Blanche le regardait sans rien dire. Alors, il se jeta dans les mots qu’il jugea bon de prononcer.
Ma femme est morte, mais elle m’a laissé un fils.
Un fils ! Mais où est-il ?
Au prieuré des dominicains d’Avignon.
Elle eut une longue aspiration. L’air chaud lui arriva en pleins poumons et, à nouveau, elle en avala une gorgée. Il crut qu’elle allait le planter là, sans rien ajouter et qu’il se retrouverait libéré d’un poids extrême. L’essentiel, dans cette affaire, c’était que Jean de Bruges et son fils lui restassent fidèles. Oui, il fallait que Blanche parte sur-le-champ ! À présent qu’il avait l’intention de s’occuper de Mathieu, il devait écarter tout souci et toute complication risquant de mettre son beau projet en péril.
Pourtant, Blanche tenait bon.
Comment s’appelle-t-il ? susurra-t-elle d’une petite voix éteinte.
L’hallucination le reprit, plus violente encore, plus noire. Il pensa soudain à la confidence que lui avait faite Jean de Bruges sur son épouse qui n’avait pas voulu s’occuper du fils indésirable, né de ses amours avec une intrigante.
Comment s’appelle-t-il ? répéta-t-elle en approchant son visage du sien.
Il sentit l’odeur parfumée qui se dégageait du corsage de sa robe carminée et vit la veine de son cou battre rapidement.
Mathieu, jeta-t-il dans un souffle.
Elle ferma les yeux et poursuivit doucement son interrogatoire :
Quel âge a-t-il ?
Je crois qu’il a six ans.
Alors, elle redevint volubile, presque joyeuse, et s’écarta de lui pour cueillir une fleur de genêt qui poussait sur une touffe d’herbes juste à côté d’eux.
Ne voulez-vous pas le reprendre quand vous serez à Paris ?
Je réfléchis une année encore.
Elle porta la fleur de genêt à son visage et la respira tout en le fixant de ses yeux interrogateurs.
Pourquoi ? Je vous aiderai.
C’est impossible.
Pourquoi, Jean ? Pourquoi un an ?
Elle lui tendit la fleur aux reflets d’or sombre. Il la saisit entre ses doigts tremblants.
Parce que Jean de Bruges a payé sa pension pour ce temps-là.
Blanche éclata de rire, reprit la brindille de genêt qu’il tenait aussi malhabilement qu’une chandelle dont la flamme lui aurait brûlé les doigts. Et, s’approchant plus près, elle écarta lentement les bords de sa houppelande. Le surcot de toile qu’il portait en dessous était propre mais usé. Elle ouvrit délicatement le haut qui enserrait son buste et y glissa le genêt.
Gardez ce souvenir. C’est un gage d’amitié. Et surtout ne craignez pas les moines du prieuré. Ils garderont l’argent, c’est tout.
Il y a autre chose, murmura-t-il.
Quoi ?
Je crois que Jean de Bruges serait triste si, à présent, j’enlevais mon fils alors que le sien y reste encore. C’est une indélicatesse que je ne peux commettre.
Enlevons les deux. Il ne peut refuser cette offre.
Qu’essayait-elle donc de lui faire entendre ? Trop perturbé, trop faible et trop bouleversé pour prendre les événements en main, il décida de faire confiance au destin qui avançait à grands pas devant lui. C’est à peine s’il entendit les paroles qu’elle prononçait. Il sentit qu’elle prenait son bras et l’entraînait ailleurs.
Ils marchèrent quelque temps dans les jardins du palais d’Avignon, côtoyant des parterres de fleurs odorantes et des arbustes au sombre feuillage. Ils en sortirent par une poterne dissimulée derrière des buissons enchevêtrés d’acacias, de ronces et de genêts. Une allée de cyprès, hauts et verts, qui donnait sur une voie dégagée à peine ombragée, les mena vers un immense champ où le thym sauvage poussait à foison.
Main dans la main, ils marchaient tranquillement côte à côte, sans souci du chemin accompli ou qui restait à faire. Il fallut qu’une corneille vînt surprendre leur marche silencieuse pour que Blanche tournât la tête vers son compagnon.
Ce matin, fit-elle, j’ai remarqué un joli bosquet où nous serons à l’aise pour achever notre conversation. Ne vous inquiétez pas. Nul ne me cherchera, j’ai prévenu ma servante. Nous avons tout notre temps.
Elle tendait son visage vers lui.
Le voulez-vous, Jean ?
Il fit un signe affirmatif tant sa gorge se serrait et il se dit que, malgré lui, il ne remarquait plus rien, ni le champ de genêts, ni la corneille qui voletait devant eux, ni même le ciel immense et protecteur les cachant de l’humanité entière.
Ils marchèrent encore près d’une heure, et, quand les toits du palais d’Avignon ne furent plus qu’une succession de petits dessins embrouillés et que l’horizon se resserra sur le contrefort de la chaîne des Alpilles, offrant un délicieux abri de rocailles et de fleurs sauvages, Blanche se serra contre Jean et murmura :
Voilà notre refuge, Jean, personne ne viendra nous chercher là. Venez.
Elle l’entraîna par la main jusqu’à ce qu’il se détendît. Puis, après quelques pas, le sentant un peu plus à l’aise, elle s’arrêta et tendit l’oreille.
Écoutez, je crois qu’il y a un ruisseau.
C’est vrai. Il est à quelques mètres de là.
Il allongea le bras sur sa droite et pointa l’index.
Là, juste derrière ces Alpilles. Entendez-vous le ruissellement de l’eau sur la roche ?
Oh, Jean ! Allons-y. J’aimerais tant boire un peu d’eau fraîche.
La cascade descendait d’un rocher sinueux. Tout en bas, la mousse était si verte et si brillante qu’elle n’offrait aux yeux que plaisir et satisfaction.
Blanche n’attendit pas longtemps. Elle se courba gracieusement, ôta ses souliers et ses bas et s’avança sans plus de précaution vers le ruisseau coulant devant elle, alimenté par la cascade qui descendait en tintinnabulant sur la rocaille. Elle se mouilla jusqu’aux chevilles et Jean la regarda faire, n’osant la suivre dans son exaltation.
Venez, Jean, lui cria-t-elle en se baissant pour boire.
Alors, il vint près d’elle, prenant le risque de mouiller ses chausses alors que sa compagne retroussait déjà sa cotte blanche jusqu’aux genoux. Jean se baissa et fit couler de l’eau dans ses mains qu’il arrondit en coupelle pour les porter jusqu’aux lèvres de Blanche. Elle but presque goulûment l’eau qu’il lui offrait, puis elle lui saisit la main et la porta à sa bouche. Elle n’était pas sèche et rugueuse car Jean le Flamand n’avait jamais accompli de travaux pénibles. Elle était juste grande, carrée et rassurante.
Elle voulut se rapprocher, mais un galet rond et glissant déséquilibra son pas. Elle chancela quelques secondes, se rattrapa en riant au buste solide de Jean, l’entraînant inévitablement dans le ruisseau.
Blanche, murmura-t-il à son oreille, lorsqu’ils furent tous deux étendus sur les rochers mouillés, n’avez-vous pas provoqué cette chute ?
Je voulais être plus près de vous, chuchota-t-elle à son tour.
Qu’attendez-vous de moi ? Je ne suis ni riche ni puissant, pas même intéressant.
Je veux que vous m’aimiez tout simplement.
Et après ? jeta-t-il d’un ton amer, vous me rejetterez comme un vulgaire mendiant à qui l’on a donné sa pitance.
Jean, pourquoi croyez-vous en cette triste fable ?
Allongés sur la roche, les éclats jaillissants de l’eau venaient les mouiller sans trêve. Elle fut bientôt trempée et entreprit d’enlever sa cotte et sa chemise, laissant ses longues jambes nues s’ébattre dans le ruisseau. Des jambes fuselées que Jean le Flamand sentait sous le poids de son corps. Il n’avait certes plus d’appréhension et, soudain, il entendit s’atténuer le rythme du battement de ses veines, et la fermeté de ses genoux qui enserraient ceux de sa compagne se consolida.
Quand il vit l’un des seins de Blanche sortir du corps de cotte qu’elle enlevait sans même prendre le temps de le délacer, il ne put s’empêcher de respirer plus vite. Alors, il saisit dans sa bouche la pointe rosée qui se tendait vers lui. Blanche soupira et se fit tendrement soumise, comprenant enfin qu’elle n’avait plus à prendre en main le déroulement de l’action.
Ce fut lui, d’ailleurs, qui se dévêtit, la tête lourde et le cœur battant la chamade, et il sentit brusquement l’eau sur son corps sans trop savoir si c’était son contact froid ou celui des mains quémandeuses de Blanche qui lui donnait une énergie nouvelle, des forces qu’il ne pensait plus pouvoir reconquérir.
Blanche se coulait en lui, susurrait de tendres paroles dont les effets semblaient métamorphoser le Flamand, lui rendre vie, le goût du bonheur et des plaisirs. Enfin, il retrouvait l’essentiel de ce qu’il avait perdu, la confiance en lui, l’amour et le respect de son propre corps et de celui qui s’offrait à lui.
Blanche dut faire un effort pour lui expliquer qu’il n’était pas le premier à pénétrer son intimité, mais qu’elle n’en avait jamais rien dit à son père. Le séducteur qui l’avait lâchement abandonnée, après une rencontre houleuse sur un bateau qui tanguait entre la France et l’Angleterre, n’avait rien su de ses richesses ni de la véritable identité de son père, car sans doute eût-il désiré s’immiscer davantage dans sa vie familiale.
Blanche trouva des mots simples pour l’expliquer à Jean le Flamand, puis elle ronronna en lui, le laissant pantelant, tremblant comme un adolescent qui découvre l’amour. L’eau fraîche de la cascade les recouvrait, trempant leurs corps merveilleusement unis. Après quelques instants d’extase commune, il leur fallut reprendre le début de leurs ébats pour que, cette fois, ils en goûtassent mieux les multiples délices.
IV
Alors que, dans la moiteur d’une maison du faubourg Saint-Jacques, dame Blanche accouchait enfin après dix ans d’attente, son époux Jean le Flamand, lissier de profession, suait derrière la porte avec une anxiété bien compréhensible, attendant que l’accoucheuse lui révélât le sexe de l’enfant.
Son angoisse grandissait d’heure en heure. La grande horloge avait déjà sonné plusieurs fois sans rien divulguer, malgré les gémissements dont la force et la fréquence devenaient intolérables.
Quand les dix coups de la comtoise retentirent dans un silence presque lugubre, Jean Cosset se joignit à lui. Mais, silencieux et taciturne, il ne lui adressa pas la parole. Il prit simplement place sur la banquette à siège de velours disposée le long du mur, non loin de la chambre de Blanche. Muet, il observait l’illustration encadrée lui faisant face et qui représentait un plan de la ville de Florence avec laquelle il commerçait.
Devant un tel masque de froideur, Jean le Flamand se garda bien d’ouvrir la bouche. Son beau-père ne lui avait pratiquement jamais adressé la parole. Mais le lissier s’en moquait et ne tenait nullement à engager la conversation avec lui. D’ailleurs, qu’avait-il à lui dire, sinon une banalité déconcertante qui l’eût probablement déconcentré du seul objectif qui lui tenait à cœur ? Seule son épouse comptait et plus encore l’instant critique risquant de tourner mal, si l’on en jugeait par les cris de douleur que poussait Blanche.
Quand le médecin arriva, Cosset et le Flamand se regardèrent. L’inquiétude qui se lisait sur leur visage n’amena aucune souplesse dans le jugement borné du marchand, pas plus qu’il n’apporta de relâchement dans l’attitude fermée du tisserand.
Non loin de là, Mathieu, le fils de sa première femme, que Blanche avait élevé en partie, attendait lui aussi qu’Élisabeth, sa jeune épouse, poussât le cri de délivrance, laissant tomber l’enfant entre les mains de Fanchou la servante. La fille qui, ce jour-là, naquit chez Mathieu fut appelée Clarisse et le garçon qui, au même instant, vit le jour chez le marchand Cosset fut nommé Lucas.
Mais il était inscrit dans le destin de Jean le Flamand qu’il n’aurait guère de répit dans sa longue vie, car pour lui les événements tournèrent exactement comme la première fois. Blanche, trop âgée pour mettre au monde un premier enfant, peut-être aussi mal préparée, succomba à la suite de ses couches.
Sa première épouse disparue dans les tourments de la peste, la seconde dans ceux de l’accouchement ! Et toutes deux lui laissant un enfant ! Où se situait la différence, si ce n’était que Lucas arrivait au monde accompagné d’un joli magot, alors que Mathieu n’avait rien eu ?
Et Clarisse qu’il ne connaissait pas ! Devrait-elle se battre aussi pour atteindre un rang convenable dans un monde décevant, vorace et sans scrupule ? Un monde où chacun creusait sa place avec les moyens qu’il détenait, s’accrochant à la vie avec un acharnement sans faille lorsque la pauvreté s’en mêlait.
Oui, si Jean le Flamand devait murmurer une prière, les yeux levés au ciel, c’était bien pour que la petite Clarisse soit de cette trempe-là ! Puisque la fillette arrivait dans un foyer que le vieux Jean Cosset n’avait jamais voulu aider et dont il refusait même d’entendre parler, Mathieu devrait se battre seul pour sa fille.
Pis ! Les obsèques de sa fille passées, la violence de son chagrin atténuée, le vieux marchand s’était rassuré en pensant que Jean le Flamand ne pouvait plus rien exiger. Aucun bien ne lui appartenait, aucune signature n’avait été faite devant huissier ou notaire. Malgré les fréquentes demandes de Blanche, Cosset s’y était toujours opposé. À présent, tout revenait à son petit-fils.
Le vieux marchand échafaudait ses plans. Et, plus tard, quand l’enfant ferait place à l’adolescent, il pourrait le former, l’initier aux métiers de la laine, lui apprendre tous les rouages qu’un bon spéculateur devait connaître pour s’imposer sur les marchés européens du commerce. C’était l’état d’esprit du vieux Cosset au lendemain de la mort de sa fille.
Quant à Jean le Flamand, sa tête était démesurément vide, et, dans son corps appesanti et tassé, son cœur était lourd comme si l’on y avait mis une pierre à la place.
Certes, Jean avait connu des jours bienheureux en compagnie de Blanche, qui avait pris le petit Mathieu sous son aile le jour où, sans l’accord de son père, elle l’avait pris pour époux. Un mariage hâtif, sans aucune prétention, dans une petite église de la région d’Enghien, aux portes de Paris, où seuls le curé et deux témoins avaient été de la fête. Jean Cosset ‒ Blanche le savait ‒ n’aurait jamais accepté une telle union. Aussi, par la force des choses, s’était-elle passée de son avis. Hélas ! l’inévitable prenait toujours le dessus. Comment changer la face du destin ? Pour le riche marchand, Jean le Flamand n’était qu’un vagabond qui avait eu la chance de rencontrer sa fille.
Blanche avait été honnête avec Jean, allant jusqu’à lui proposer, au lendemain du mariage, de prendre non seulement Mathieu, mais son ami Clément, le fils naturel de Jean Hennequin, élevé lui aussi au prieuré des dominicains d’Avignon. Finalement, il avait fait son apprentissage de tisserand lissier avec Mathieu dans les ateliers de Robert Poinçon où Jean s’était fait une place respectable.
Depuis que Blanche était morte, Jean Cosset, dont le cœur était encore empli de rage à l’idée que cette mésalliance avait gâché sa vie et celle de sa fille, s’était retranché derrière d’intenses réflexions et n’en avait trouvé qu’une, la seule qui puisse le satisfaire pleinement. Il avait alors proposé un odieux marché à son gendre. Ou bien il s’effaçait de sa vie, oubliait son fils Lucas et recevait en contrepartie une coquette somme qui lui permettrait de vivre jusqu’à la fin de ses jours, ou bien il restait dans la grande maison du faubourg Saint-Jacques et ignorait son fils Mathieu et toute sa descendance.
Le dilemme était sans issue. Si Jean partait de la rue Saint-Jacques, il abandonnait Lucas, comme autrefois, incapable de s’en occuper, il avait laissé Mathieu. S’il restait dans la grande maison de Blanche, il trahissait de nouveau Mathieu et ne connaîtrait jamais la petite Clarisse.
Des jours et des nuits, il ressassa l’une et l’autre façon de réagir. Il avait la tête prise dans un étau qui ne se desserrait pas, martelant son crâne à coups de massue. Il prêta même des sentiments à Cosset afin de comprendre l’implacabilité de sa décision. Puis il trouva des alibis et fit taire ses propres rancœurs. Enfin, tout se fracassa dans sa tête et explosa. L’abattement qui le saisit fut tel que rien ne put le relever.
Le cœur épuisé par tant d’infortune et dans l’impossibilité de se battre, traînant comme un poids les souvenirs accumulés de Catherine et de Blanche, Jean le Flamand fit ce pour quoi il était destiné. Il quitta la rue Saint-Jacques pour reprendre la route de ses errances, sans rien réclamer à son tortionnaire.

Pendant ce temps, Élisabeth, dite Betty, qui avait épousé Mathieu, le fils de Jean le Flamand, avait accouché, elle aussi, d’une fille qu’elle regardait ce matin-là avec extase. Dieu qu’elle était jolie ! Une frimousse qui promettait bien des ravages plus tard ! Un minois superbe avec de grands yeux bruns et dorés, tendres comme ceux de son père, et un sourire gracieux, celui de sa mère, qui amenait deux coquines fossettes sur ses joues délicatement empourprées.
Le petit nez retroussé et les taches de rousseur qui parsemaient son teint blanc et délicat ‒ quand il n’était pas rougi par le rire ou les pleurs ‒ étaient aussi d’Élisabeth. Mathieu disait même que sa fille avait tout pris de sa mère, jusqu’à l’énergie. Sa vitalité se remarquait déjà dans la force de ses petits poings qu’elle serrait tant qu’elle n’avait pas obtenu ce qu’elle voulait.
Ah ! disait Betty en riant, ce n’étaient certes pas l’indolence de son père ni la faiblesse d’esprit de son grand-père, à laquelle s’ajoutait l’amour des grands espaces, qui semblaient, dès à présent, la caractériser. Non ! Clarisse allait tenir du fort tempérament de sa grand-mère maternelle, la fille d’un brodeur anglais, John Cassex, qui, à la mort de son père, avait su maintenir et agrandir le commerce familial.
Malheureusement, les incessants désordres de l’Angleterre avaient obligé la famille Cassex à fermer leur commerce et à s’expatrier en France. Quand Élisabeth avait rencontré Mathieu, alors jeune apprenti chez maître Robert Poinçon, dans son atelier de haute-lisse qui se tenait rue Saint-Jacques et dans lequel travaillait aussi son père, Jean le Flamand, elle avait tout de suite compris que c’était lui l’homme de sa vie, même si sa bourse restait résolument plate.
Tout comme son père, Mathieu était un bon ouvrier, mais Jean Cosset veillait à tout pour détruire l’équilibre de son adversaire, qui, impunément, lui avait volé sa fille. Comme il ne pouvait s’en prendre à lui ‒ son travail étant irréprochable ‒, il tournait sa hargne vers Mathieu. Il faut dire que le marchand travaillait en étroite collaboration avec Robert Poinçon depuis que la commande de L’Apocalypse leur avait été confiée.
Poursuivi par les agressions de Cosset, Mathieu s’était vu obligé de quitter son maître. C’est par Betty, ouvrière chez Nicolas Bataille, qu’il avait pu retrouver un travail. À présent, il tenait un poste de haut lissier chez le principal concurrent de Poinçon. Enfin tranquille, à l’abri des attaques du tortionnaire de son père, car Bataille ne traitait plus avec Cosset depuis longtemps, Mathieu menait une paisible vie familiale.
Betty savait que père et fils se ressemblaient : vulnérables, dépendants, trop sensibles pour réussir pleinement dans la vie s’ils étaient démunis. Tous deux, cependant, étaient des êtres sobres, généreux, honnêtes et travailleurs, vite appréciés des maîtres pour lesquels ils besognaient. Leur seul handicap provenait de cette absence d’ambition et d’énergie combative. Jean le Flamand et son fils faisaient passer leur soumission avant leurs propres prétentions.
Mais, pour l’instant, les pensées de la jeune femme étaient loin de son mari. Elle observait avec une extase sans bornes les sourires quasi permanents de sa petite Clarisse.
Fanchou, l’unique servante de la maison, une jeune femme joviale aux formes rebondies qui venait de la campagne bourguignonne, balayait le sol en terre battue de la grande pièce centrale.
Au rez-de-chaussée de la maison fermée par une porte à double battant, cuisine et salle de séjour formaient un tout. Une grande cheminée occupait l’un des murs, les autres étaient recouverts de casseroles, d’écumoires, de chopes et de pots divers. Pendaient aussi les torchons, les serviettes, les chiffons avec lesquels Fanchou faisait son ménage chaque matin. Mais, depuis que Clarisse était née, les habitudes de la servante se trouvaient compromises, et balayage, époussetage, nettoyage, lessivage passaient après que l’on se fut assuré du confort de la petite Clarisse.
Le soir, Fanchou jetait sur la terre battue des herbes odorantes qui éloignaient les bêtes et les insectes indésirables. Sa première occupation du matin était de les balayer afin que le sol fût net et qu’il ne s’imprégnât pas des odeurs de la soupe qu’elle commençait tôt le matin depuis que l’enfant avait décidé d’en absorber en plus du lait qu’elle buvait encore au sein de sa mère.
Les herbes sèches enlevées, Fanchou passait le dernier coup de chiffon sur le grand coffre de bois qui contenait d’un côté le linge, de l’autre la vaisselle. Tout au centre, enfoncés jusqu’au fond et enfermés dans un grand linge blanc, les quelques écus composant les petites économies du couple attendaient de se multiplier pour commencer les travaux devant agrandir la maison et la rendre plus confortable.
En premier, il fallait paver la grande salle du rez-de-chaussée, car, si l’on n’y prenait garde, la terre battue amenait des souris, des mulots, des araignées et autres bestioles qui engendraient un manque d’hygiène parfois fatal lors d’une disette ou d’une épidémie.
D’autres réparations s’imposaient aussi. La charpente vermoulue du toit menaçait de laisser couler la pluie goutte à goutte quand celle-ci tombait pendant plusieurs jours. Les poutres de la pièce située à l’étage étaient de vraies ruines et exigeaient carrément d’être changées. Et, si plus tard l’argent manquait moins, Mathieu élèverait une cloison en brique pour séparer les lits du petit stock de vivres composé de deux ou trois sacs de haricots, de fèves et de farine, de quelques salaisons, viandes et jambons fumés et d’une enfilade de saucisses séchées.
Son ménage terminé, Fanchou grimpa l’escalier tournant qui donnait directement dans la grande pièce du haut. Betty tenait encore sa fille dans les bras.
Il va bien falloir vous en séparer, soupira la servante, si vous voulez reprendre votre travail à l’atelier.
Oh ! s’exclama la jeune femme en tendant sa fille à Fanchou, je sais qu’elle sera en bonne garde avec vous. Tiens, je crois qu’elle veut sa soupe.
L’enfant jasait et riait, apparemment satisfaite des soins attentifs dont elle bénéficiait, et quand Fanchou la prit dans ses bras elle se mit à babiller comme une petite commère en quête d’une oreille attentive.
Allons, ma belle, expliqua Fanchou en riant. Ta maman doit retourner à l’atelier et moi je vais t’installer dans ton couffin avec une couverture chaude. Nous allons allumer un bon feu et tu vas sagement me laisser éplucher les légumes si tu veux de la bonne soupe.
Une roucoulade de jasements s’ensuivit et Fanchou se prit, elle aussi, à jargonner comme l’enfant. Betty sourit en écoutant l’étrange dialecte qu’échangeaient sa fille et sa jeune servante. Puis elle leva les yeux sur la grande poutre au-dessus d’elle et vit une nouvelle fissure au plafond. Ah ! ces maudits travaux dans cette maison inconfortable ! Il fallait bien que Betty apportât un excédent financier pour les commencer. Le salaire de Mathieu ne pouvait y suffire. Il ne servait qu’à vivre, certes sans jamais manquer de pain et même de vin que Mathieu achetait le dimanche.
Fanchou, déjà, ne réclamait aucun paiement en échange de ses services. Elle ne demandait que le gîte et le couvert. Habile et inventive, elle s’était organisé une chambrette dans l’appentis qui jouxtait la maison. Des bottes de paille calfeutraient les fissures et empêchaient le froid et le vent d’y pénétrer. Une bonne couverture de laine épaisse et chaude faisait le reste.
Betty se leva, fit une toilette minutieuse et se vêtit chaudement, car l’hiver amenait ses premiers frimas. Elle enfila une cotte en drap gris par-dessus son jupon de coutil que Fanchou avait repassé la veille. Puis elle choisit une surcotte en velours bleu qu’elle fit glisser. L’ensemble n’était pas d’un vilain effet et la grande glace ronde sur pied, qui lui avait pris un mois entier de salaire et qu’elle avait trouvée dans une échoppe de la rue Saint-Jacques, lui renvoya une image agréable.
Observant quelque temps son visage mince et pâle sur lequel venait s’inscrire une multitude de petites taches de rousseur, elle termina sa toilette en posant une courte guimpe sur ses cheveux, laissant juste quelques petites boucles rousses dépasser sur le front. Élisabeth, l’épouse de Mathieu, se devait d’être fraîche et séduisante, pour qu’à l’atelier on ne susurrât point que depuis la maternité elle se négligeait !

Jean Cosset se recueillait sur la tombe de sa fille. La brassée de fleurs qu’il venait d’y déposer lui laissa un parfum qui le fit frémir. Allons ! Aujourd’hui, il ne voulait pas prolonger sa visite. Dame Charlotte, engagée par maître Cosset pour s’occuper du petit Lucas, l’avait tourmenté avant son départ à cause d’une fièvre qui, la nuit, s’était brusquement déclarée. L’enfant avait rejeté son lait et, depuis, refusait le sein de la nourrice.
Aussi, Jean Cosset, ce matin-là, ne s’attarda pas plus longtemps sur la tombe de Blanche et prit rapidement le chemin de sa maison. Depuis que sa fille était morte, il utilisait souvent sa litière, préférant, désormais, conserver ses forces et son énergie pour élever l’enfant, seule satisfaction à laquelle il était bien décidé à s’accrocher.
Aujourd’hui, pourtant, la litière manquait. Il avait éprouvé le violent désir de sentir l’air frais sur son visage, refusant l’offre du palefrenier qui s’apprêtait à détacher le cheval pour le conduire au cimetière.
Quand il revint dans la grande maison de la rue Saint-Jacques, la nourrice, qui n’avait pas dormi de la nuit, sommeillait dans un fauteuil à côté de l’enfant. Dame Charlotte raccompagnait le médecin à la porte.
Allons, dit-il à Jean Cosset, ne vous inquiétez pas, cet enfant est solide et ce n’est pas une de ces maladies infantiles qui l’affaiblira. J’ai donné une potion à la nourrice qu’elle doit lui glisser dans la gorge et une pommade à lui passer sur le corps. Les irritations qu’il présente ne doivent absolument pas tourner en taches rouges. Si c’est le cas, prévenez-moi.
Les jours suivants, Jean Cosset eut la plus grande peur de sa vie, car les irritations de la peau virèrent en petites plaques rougeâtres tout d’abord, puis en vilaines taches violettes qui, d’heure en heure, s’étendaient de plus en plus, ne laissant aucune zone intacte sur le corps de l’enfant.
La fièvre monta et Lucas se mit à geindre. Il fallut que le médecin passât toute une nuit à son chevet. Le vieux marchand offrit une fortune pour qu’il sauvât Lucas, quitte à ce qu’il s’installât dans la grande maison de la rue Saint-Jacques. Potions, pommades, onguents, remèdes de toutes sortes furent utilisés sous l’œil attentif du docteur, et l’enfant fut hors de danger.
Depuis, Lucas grandissait. C’était un enfant vif et intelligent, sensible et généreux, remuant et plein d’énergie comme sa mère, attiré par les grands espaces comme son père. Il préférait les jeux extérieurs à l’étude et semblait se passionner par tout ce que n’aimait pas Jean Cosset, les chevaux, les armures, les casques et les lances, les combats, la guerre.
Bah ! se disait le marchand, pourtant vaguement inquiet de voir que l’enfant ne tournait pas comme il le désirait, les choses vont s’arranger quand il comprendra que le commerce est la meilleure façon de gagner richement sa vie.
Mais le marchand Cosset n’avait pas encore compris que, parfois, les générations qui accumulent l’argent engendrent celles qui se plaisent à le dépenser.
V
Consciente des troubles qui surgissaient en France à vive allure, Yolande d’Aragon, duchesse d’Anjou, se penchait sur le berceau de sa fille en souhaitant qu’elle soit forte pour assumer, plus tard, la charge d’épouser le dauphin de France sans fortune, né juste avant elle.
Mais, pour l’instant, la petite Marie somnolait, très éloignée des soucis et des tourments qui l’attendaient. Qu’on ait décidé de la marier à Charles, dauphin de France, ne la concernait pas encore.
Yolande, tout en couvant sa fille, semblait ressasser des souvenirs oppressants. Il était évident que le petit Charles, privé de sa mère qui refusait de le voir, ne pouvait pas être élevé seul, bien que sa nourrice Jeanne l’aimât profondément.
Un jour, la duchesse d’Anjou trouva une solution, celle de faire enlever l’enfant. Elle proposa aux oncles du petit Charles de l’élever avec ses propres fils ‒ elle en avait trois en bas âge ‒, arguant qu’il fallait le soustraire aux troubles de la capitale et aux néfastes influences de la cour engendrées par sa mère Isabeau.
C’est ainsi qu’avant de réintégrer Bourges à la mort de Jean de Berry, qui lui avait fait don de sa résidence de Mehun-sur-Yèvre, Charles grandit à l’abri des grosses tours d’Angers, en compagnie de sa fiancée Marie en qui il avait une confiance extrême, laquelle lui assura fidélité et affection toute sa vie.
Yolande d’Aragon entra, ce matin-là, d’un pas décidé dans l’atelier de Robert Poinçon.
Assurément, il était temps de clore cette affaire de tenture restée en suspens depuis si longtemps, faute de crédits nécessaires pour achever sa réalisation. Il est vrai que les sommes qu’il fallait engager étaient si impressionnantes qu’elles décourageaient les meilleures volontés qui acceptaient d’aider ceux qui avaient été à l’origine du projet.
À vrai dire, Louis II d’Anjou s’était volontiers écarté de la politique intérieure de son propre pays pour suivre avec assiduité cette affaire, et la folie du roi Charles VI, son cousin, ne le concernait guère.
Trop préoccupé par ses deux trônes, ceux de Naples et de Sicile qui, pour lui, représentaient une succession si prestigieuse qu’il ne désirait pas s’en défaire, dût-il se battre jusqu’à mort, Louis écourtait ses apparitions, de plus en plus rares, en Anjou.
C’est ainsi que la duchesse Yolande avait repris d’une main solide le gouvernement du territoire de son mari qui, à cause de ses longues absences, finissait par ne peser que sur ses épaules. Avec une sagesse et une fermeté teintées d’une certaine tolérance, elle menait son petit monde, bien décidée à ne pas le délaisser pour un trône qui lui revenait de droit, celui de Sicile qu’à leur mariage Louis avait aussitôt accaparé.
Peu importe ! Yolande préférait veiller avec vigueur sur ses trois fils, Louis, Charles et René, et sur Marie, sa fille, laquelle était destinée au pauvre dauphin Charles qui voyait son patrimoine diminuer à vue d’œil au fur et à mesure que les Anglais avançaient en France.
Dans la grande pièce de l’atelier, les yeux rivés au mur lui faisant face, Yolande resta interdite. Sur les hautes-lisses verticales était fixée dans toute sa splendeur l’une des six grandes tentures de L’Apocalypse de saint Jean . Elle s’étendait sur plus de cent trente mètres et comprenait six ensembles dont chacun se composait de quatorze tableaux juxtaposables, soit quatre-vingt-quatre panneaux.
Les couleurs de fond aux gammes infinies de pourpre et de bleu nuit alternaient dans un éclat éblouissant, prêtant à l’atelier une dimension peu commune.
Yolande ne pouvait détacher son regard des grandes toiles d’où émanait une lueur étrange. Il lui semblait que, là, en plein visage, lui arrivaient des coloris semblables aux prestigieuses enluminures sur fins parchemins qu’elle possédait dans sa riche bibliothèque. C’était plus beau encore que les luxueux objets qui lui venaient de Naples, plus somptueux que les volumineux joyaux qu’enfermait son grand coffre à bijoux.
Yolande n’avait nul besoin de forcer son regard. Tout éclatait devant elle comme un sauvage et tardif automne qui brûlait de mille feux divers. Les pourpres violents se mêlaient aux éclats d’azurite, aux ors lumineux, aux brisures d’argent, aux taches d’ocres, de cuivre et de vert végétal qui çà et là se dispersaient en d’insoupçonnables brillances.
Des deux fragments qu’elle avait sous les yeux, elle ne savait lequel préférer. Ils étaient conçus de telle manière qu’ils formaient à eux seuls un tout. Et pourtant ils s’intégraient à une histoire longue et mouvementée dont les scènes se suivaient les unes derrière les autres.
L’une des tentures représentait un vieil homme qui, sous une voûte d’or dentelée, érigée en flèche vers un ciel obscur, réfléchissait devant son pupitre sur un livre ouvert. Toute la sagesse de l’instant, le savoir accumulé au fil des ans semblait se refléter sur le visage du lecteur au repos. Et le ciel d’or et d’azur appelait à la sérénité et à l’apaisement total.
L’autre fragment offrait une scène de vendanges sur fond pourpre criblé de petits motifs d’or. Une treille chargée de raisins mûrs montait au ciel et deux anges sortant d’une chapelle sollicitaient l’adoration du feu divin qui crépitait sous leurs pieds. L’atmosphère se chargeait de l’opulence et de la richesse d’une nature bienfaitrice.
Quand elle se retourna, elle vit de plein fouet une autre scène immense et colorée, La Moisson des élus . Dieu ! que ces blés dorés et chatoyants étaient beaux et que ce jeune prince qui les cueillait avec une dévotion évidente ressemblait au jeune dauphin qu’elle avait retiré des griffes d’une mère avide de richesse et de pouvoir !
Un frisson la parcourut. Non de peur, mais de doute. Un doute sur le destin déséquilibré de cet enfant, une incertitude qui se mêlait de tristesse impuissante. Saurait-il ou pourrait-il gouverner un jour son pays en toute quiétude ? Isabeau, sa mère, commençait à faire courir un bruit infâme. Celui qu’il n’était pas le fils du roi et qu’il n’avait pas plus droit au trône que le dernier des bâtards de France.
Yolande observa quelque temps sur la toile le dessin de l’enfant qui cueillait les blés mûrs. L’allégorie qu’elle avait imaginée et transmise au peintre Jean de Bruges pour qu’il la réalisât, telle qu’elle l’avait souhaitée, traduisait une idée réelle qui devait faire son chemin : le dauphin récoltant un jour les bienfaits de ses valeureux aïeux, rois de France.
Détachant son regard de l’ensemble parfait qu’offraient ces tentures, Yolande parut enfin s’apercevoir que Robert Poinçon discutait avec un personnage qu’elle ne connaissait pas. Voyant qu’elle avait terminé son examen, il s’approcha d’elle.
Je craignais, dame Yolande, dit-il en se courbant devant elle, que La Moisson des élus ne soit pas achevée pour votre passage. Cela vous plaît-il ?
Je serais bien ingrate de vous avouer le contraire, maître Poinçon.
Elle se tourna vers lui et plongea ses yeux dans les siens. Il avait une façon peu commune de regarder les gens. Un éclat de braise traversait ses prunelles claires qui, en des temps ordinaires, étaient aussi dorées que les épis de blé sortis de la moisson allégorique tendue sur sa haute-lisse.
Yolande eut un sourire, l’un de ses sourires généreux et francs qui déployaient sa grande bouche, offrant un visage avenant, séducteur, presque galant qu’elle savait prendre lorsqu’elle était satisfaite et qu’aucun élément contraire ne venait distraire son esprit.
Puis ce fut comme une question discrète qu’elle posait à maître Poinçon en détournant légèrement son regard vers l’inconnu.
Dame Yolande, voici Nicolas Bataille, l’un des tapissiers des ateliers de Bruges, jeta maître Poinçon d’une voix basse et caverneuse, un peu cassée comme la corde trop usée d’une viole.
Ainsi, vous venez des Flandres, fit la jeune femme en détaillant avec un intérêt soutenu le nouveau venu qui, à présent, lui faisait face. J’ai entendu parler de vous et je sais que vous avez travaillé avec le célèbre Jean de Bruges sur plusieurs tentures de cette Apocalypse .
C’est exact. Et je m’en félicite. Mais nombre d’entre elles ont été faites à Paris où je dispose aussi d’un atelier.
On dit que vos compétences, mon cher maître, égalent celles de notre ami Poinçon. J’ai donc beaucoup de plaisir à vous féliciter.
Puis elle s’enquit :
Où en sommes-nous dans l’avancement de ces travaux ?
Ce fut Poinçon qui répondit avec une hâte évidente pour éviter que son compagnon ne s’en mêlât et ne donnât une réponse erronée.
Hélas, sur les tentures entreposées au faubourg Saint-Jacques, deux d’entre elles restent encore inachevées.
La jeune femme esquissa une légère moue.
Quel dommage ! C’est d’autant plus regrettable que le duc d’Anjou s’apprête à rentrer de Naples pour les fêtes de Pâques. Il voulait voir la tapisserie dans son intégralité.
Je crains qu’aucun mur de château ou d’église ne puisse offrir la place suffisante pour exposer l’ensemble de L’Apocalypse , fit observer Poinçon.
Il s’agissait des murs de la grande cour carrée de notre château de Saumur, répliqua Yolande. À eux quatre, ils font plus de quatre cents mètres. Cela aurait suffi. Nous devons y célébrer des joutes à caractère très exceptionnel. Le déploiement de ces tentures aurait eu un effet remarquable et j’avoue qu’il m’aurait plu, à moi aussi, de les y voir.
Nicolas Bataille se courba, non que ses épaules se fussent affaissées, car c’était un grand gaillard robuste et assez fort, aux muscles puissants et à la stature imposante, mais, devant la déception de la duchesse d’Anjou, il parut gêné et détourna les yeux.
Une fuite si soudaine dans le regard du maître lissier étonna Yolande. Elle eut un instant de surprise qui se mua aussitôt en doute.
Et les deux tentures qui restent à faire, ne sont-elles pas entre les mains de maître Jacques Bourdin ?
Si fait, dame Yolande. Si fait. Il nous a bien fallu déléguer un peu de ce travail.
Pourquoi ? lança la jeune femme d’un ton sec. Manquait-on encore de crédit ? Il me semblait que les finances avancées par le duc d’Anjou suffisaient pour que vous puissiez respecter les délais que je vous avais imposés !
Sur le silence de ses compagnons, elle reprit :
Qu’y a-t-il donc ?
Ces retards sont dus à deux commandes passées par la reine Isabeau. Leur fabrication devait s’effectuer avant l’achèvement de L’Apocalypse .
Yolande eut une grimace agacée. Elle fit quelques pas nerveux et s’écarta des deux hommes. Qu’on exécutât les ordres de la reine de France avant les siens, soit. Mais qu’on exécutât ceux de quelqu’un d’autre par le biais d’Isabeau était tout simplement d’une inconvenance qu’elle ne pouvait supporter. Car ces commandes émanaient probablement du duc de Bourgogne, son beau-frère, attaché à la cause de la reine Isabeau, qui, à présent, reniant ouvertement son propre fils, œuvrait en faveur des Anglais.
Parlez-vous de L’Histoire de la Destruction de Troie ? s’enquit-elle avec agacement, tout en revenant vers ses compagnons. Allons ! Allons ! Ne faites pas de mystères. Je suis parfaitement au courant des productions lissières destinées à la reine Isabeau et je sais que Philippe de Bourgogne, le frère de mon mari, a financé cette commande.
Nicolas Bataille hocha la tête et maître Poinçon voulut parler, mais Yolande lui coupa la parole.
Ne me dites pas que cette commande lui est parvenue après la promesse que Bourdin a faite sur le délai d’achèvement de L’Apocalypse ?
En effet, dame Yolande. Pour Paris, il s’agit bien de L’Histoire de la Destruction de Troie 2 . Mais, pour Bruges, c’est une autre commande qui retarde L’Apocalypse .
Nous y voilà, jeta froidement Yolande. Et laquelle ?
C’est une tapisserie de petite envergure, dame Yolande. Mais elle réclame des fils de Chypre peu communs toujours longs à parvenir aux lissiers qui la confectionnent. Il paraît aussi que le titre de cette œuvre n’a pas encore été ébruité.
Le titre ! Mais vous le connaissez. Allons ! Point de mystère, maître Poinçon.
C’est L’Histoire du roi des amants , commandée par la reine Isabeau.
À grands éclats nerveux, Yolande se mit à rire. Ce n’était guère dans ses habitudes de pousser ainsi de telles exclamations bruyantes et saccadées qui, d’ailleurs, n’étaient ni l’expression d’une joie soudaine ni celle d’un plaisir tardif.
Enfin, devant la mine dépitée de ses compagnons, elle se calma et reprit ses esprits.
Il est vrai que la reine Isabeau ne se gêne plus pour afficher ses fantaisies adultères auprès de mon neveu Louis d’Orléans, pas plus d’ailleurs qu’elle ne se cache pour se laisser courtiser par n’importe quel conseiller qui renifle son sillage comme un chien courant suit son gibier à la chasse.
Le tapissier Nicolas Bataille haussa les sourcils qu’il avait roux et arrondit sa bouche aux lèvres épaisses. Voulait-il par ce signe impuissant excuser l’infâme reine qui, outrageusement, trompait le roi malade et reniait son enfant ?
À cet instant, Yolande eût voulu lui lancer un regard désapprobateur, mais elle se souvint qu’il avait travaillé en étroite collaboration avec l’enlumineur Jean de Bruges, l’ami de son oncle le duc de Berry qui, comme elle, soutenait le dauphin. Alors, avec son sens de la mesure et sa sagesse coutumière, elle laissa tomber ce point de détail et revint à L’Apocalypse .
Chaque panneau comporte-t-il une quinzaine de cadres identiques ?
Ils sont tous composés de façon semblable.
Le bas de la longue robe que portait Robert Poinçon balaya le sol lorsqu’il se déplaça pour aller se planter devant l’une des tentures. Une robe en étoffe noire richement brodée d’oiseaux et de feuillages aux couleurs vives avec une encolure carrée largement ouverte sur une chemise de batiste blanche. Il portait un médaillon de bronze ciselé qui pendait à son cou où l’on voyait sa peau mate et velue, car la chemise était elle aussi très échancrée.
De loin, Yolande le vit s’absorber dans le dessin des flammes orangées qui s’élevaient aux pieds des anges. Quand il tourna son regard vers elle, elle aperçut ses yeux qui prenaient cette lueur sombre, aiguë, tenace et elle devina que le cours des choses l’agaçait lui aussi et que le retard pris par les ateliers de Paris et de Bruges engageait sa propre responsabilité. Assurément, Poinçon ne pouvait mécontenter la reine de France.
Il y eut un instant de silence. Apparemment moins gêné que son compagnon, Nicolas Bataille le rejoignit et passa l’un de ses doigts sur le ciel azuré qu’offrait l’un des immenses panneaux. Puis il le retira, satisfait devant la réalisation parfaite des points couchés et serrés de la tapisserie.
Maître Bataille était, à l’inverse de son compagnon, grand, fort, le menton avancé, la pommette saillante et le front large à demi dissimulé par une frange d’un brun-roux assez violent qui contrastait étrangement avec son regard bleu de porcelaine.
Hélas, fit Yolande en poussant un profond soupir, je suis triste que mon époux ne puisse voir ce travail.
Peut-être va-t-il rester en Anjou plus longtemps que prévu ?
Yolande secoua la tête. Tout son calme revenait.
Les choses se passent très mal à Naples. Le trône est menacé et les armées s’agitent. On craint une nouvelle rébellion des Napolitains.
Yolande leva les yeux sur La Moisson des élus . À quoi bon ressasser le quotidien de sa vie et s’attarder sur une affaire de délais qui, encore une fois, n’étaient pas tenus ?
Elle sentait que des empêchements, autres que des commandes en surnombre auprès des lissiers les plus renommés de l’époque, viendraient ternir sa joie de voir exposer l’intégralité de son Apocalypse . Commandée il y a fort longtemps, la tenture, qui devait voir le jour dans la grande cour du château de Nîmes pour son mariage avec le duc d’Anjou, n’était toujours pas achevée. Le serait-elle avant sa mort ? La mère de Louis avait eu les mêmes soupçons, les mêmes regrets, disparue avant d’avoir pu jouir des merveilleuses allégories représentées sur la toile.
Maître Poinçon, tenez-moi au courant de l’avancement de cet ouvrage, voulez-vous ? Je vous en serai reconnaissante. Que mon époux et moi puissions exposer une partie de L’Apocalypse si ce n’est la totalité dans la grande cour carrée de notre château de Saumur, lors des prochaines joutes printanières.
VI
Une éblouissante surprise attendait Yolande quelque temps plus tard, car ce fut l’intégralité de la tenture qui fut exposée dans la grande cour carrée du château de Saumur.
On s’apprêtait à y fêter les joutes printanières, et si, précisément, celles-ci se déroulaient dans la cour du château, un vaste espace aménagé à cet effet réclamait un maximum d’éclat et de grandeur.
Bien que résidant rarement en ses domaines du Val de Loire, Louis d’Anjou aimait ses châteaux. Les enjoliver, les agrandir était l’une de ses premières préoccupations dont il laissait l’initiative à Yolande son épouse. La duchesse d’Anjou avait pris à cœur le suivi des travaux indispensables. Louis, qui lui déléguait tous pouvoirs, s’accordait à lui rendre hommage sur la compétence avec laquelle elle accomplissait sa tâche.
Et puis l’ambition de les rehausser par de belles architectures et de savantes décorations allait de pair et exigeait un suivi et une surveillance assidus.
Le duc d’Anjou savait recevoir. Rien n’était trop luxueux, trop beau, trop riche pour que l’œil de ses hôtes s’attardât avec émerveillement sur les splendeurs qu’il déployait en ces grands jours de fête.
Les lumières jaillissaient de toutes parts, les écuries étaient astiquées, briquées, reluisantes, avec de la paille fraîche en abondance, et les palefreniers eux-mêmes sortaient leurs beaux atours, une livrée bleu et or qu’ils arboraient royalement en ces grandes occasions.
Durant ces jours de joutes où Louis d’Anjou et Yolande d’Aragon offraient au regard étonné de leurs invités cette tenture grandiose qui s’appelait L’Apocalypse de saint Jean , le château de Saumur était en effervescence. Il étincelait dans tous ses ors et chaque recoin était un hommage à la beauté du site.

En ce matin de mai où les joutes s’apprêtaient à se dérouler sous les yeux des invités, Yolande avait tenu à ce que la gigantesque tenture de L’Apocalypse , enfin terminée, soit exposée dans la grande cour carrée du château de Saumur.
Tout ruisselait d’azur et d’or jusqu’au ciel interminablement bleu percé par un soleil éblouissant. Des fontaines, disposées aux quatre coins de la cour, dispensaient une eau limpide à laquelle venaient boire les derniers visiteurs qu’un long voyage avait retardés sur les routes. Et, sur les murs extérieurs, L’Apocalypse se déroulait, rayonnante et superbe dans sa totalité.
Un peu plus tard, quand la centaine d’invités fut au complet et qu’on annonça le début des tournois, les cavaliers se regroupèrent au centre de la cour, attendant que les joutes commençassent. Ils étaient tous revêtus de leurs scintillantes armures, tels des chevaliers de la haute époque. Gantelets, mentonnières, épaulières, genouillères, cuissards, tout était en place. Vissés et revissés, les rivets tenaient solidement les jointures. Pas un ne manquait. Les casques emplumés étaient relevés pour l’instant et attendaient que le héraut sonnât le départ pour s’abaisser dans un claquement sec et métallique.
Droits sur leur monture harnachée et caparaçonnée de soie et de velours broché, la hallebarde à la main, pieu fiché en terre et flèche tournée vers le ciel, l’extrémité enrubannée aux couleurs de la noble dame choisie avant le combat, les jouteurs s’affrontaient déjà du regard. Dans un instant, le héraut sonnerait le début de la joute et, dans un nuage de poussière qui occulterait leurs silhouettes, ils s’élanceraient les uns contre les autres jusqu’à ce que le plus valeureux restât en selle.
Les seigneurs les plus puissants, ceux qui ne joutaient pas, étaient tous réunis au bas des tribunes, tenant des paris sur les jouteurs, qui, dans leur hâte à commencer le combat, s’impatientaient. Dans les gradins élevés à trois étages et à l’arrière desquels on avait accroché L’Apocalypse se tenaient les suivantes de la duchesse d’Anjou. Une suite de dames fort prestigieuses qui, elles aussi, s’animaient dans des conversations et des paris dont la teneur restait parfois très étrange.
Elles se trouvaient au premier rang des gradins et l’on pouvait en compter toute une panoplie, complétée par celles dont la beauté n’était peut-être plus au goût du jour, mais du moins dont la notoriété faisait encore du bruit. C’est ainsi qu’étaient présentes la comtesse Valentine Visconti, Mariette d’Enghien, la comtesse de Provence et sa suivante la belle Antoinette de Villequiers, la duchesse du Maine, Marguerite de Foix l’épouse du duc de Bretagne, Marguerite du Hainaut, épouse du duc de Bourgogne, et Marguerite de Sassenage.
Au second rang des gradins venaient s’ajouter d’autres jeunes et jolies filles qui représentaient les provinces des seigneurs présents à ces joutes. Les tournois avaient cet avantage de montrer des visages oubliés que la vie écartait parfois longtemps des fastes de la cour. Et, en cette occasion, c’était le cas pour François II, le duc de Bretagne, n’aimant guère que les festivités auxquelles il assistait se déroulassent ailleurs que dans sa chère Bretagne. C’était également le cas pour la duchesse de Bourgogne qui, elle aussi, ne se dérangeait guère en dehors de sa province bien-aimée.
Valentine, s’écria joyeusement Isabelle, la suivante de Yolande, je savais bien que vous viendriez à ces joutes.
Elle embrassa sa compagne et se retourna vers la duchesse d’Anjou.
Voyez, dame Yolande, j’avais raison.
Ah ! belle comtesse, fit le vieux duc de Berry en regardant Valentine, qui tenait dans ses bras sa levrette, Toscane, ces fêtes n’auraient eu aucun attrait sans votre présence.
Ciel ! J’entends là dans votre bouche un bien beau compliment. Vous souvenez-vous donc autant de mon visage ?
Plus que vous ne pensez, ma chère, rétorqua le duc en saluant profondément Valentine.
La comtesse de Provence et la duchesse du Maine esquissèrent un sourire. Elles étaient les doyennes de cette belle assemblée. Mais, alors que l’une affichait un visage aux masses pendantes et au corps rebondi, l’autre, malgré ses quarante-cinq ans, arborait un visage jeune encore. Ses lèvres étaient aussi pulpeuses qu’au temps de sa jeunesse et elle avait ce teint qui ne ternit point avec l’âge, d’un blanc crémeux et d’une douceur soyeuse qui attire le regard. Certes, la duchesse du Maine avait encore fière allure et Marguerite de Provence n’en affichait nulle jalousie. Elle tenait toujours la main d’Isabelle dans la sienne.
Je me souviens, ma chère enfant, dit-elle d’un petit ton aigrelet, que mon époux s’est trouvé fort déçu lorsque, autrefois, il a fallu que vous quittiez ma cour pour rejoindre celle du duc d’Anjou. Vous ne regrettez pas, au moins ?
Dame Yolande est une mère pour moi, fit Isabelle en souriant.
Ah ! soupira la comtesse de Provence, si mon cher époux était encore de ce monde, après son chagrin de ne plus vous voir, il eût été fort content de cette bonne entente.
Elle hocha la tête.
Mais il eût été fort contrarié de voir comment tournent les affaires du roi de France.
Que voulez-vous ? jeta la duchesse du Maine. Chaque génération a son monarque. Laissons celui-ci à nos enfants. Ils s’en contenteront peut-être.
Un roi faible à ce point ne peut contenter personne, intervint Mariette d’Enghien.
Allons ! Pas de ressentiment, répliqua sa compagne. Regardons plutôt cette merveilleuse tenture qui illumine nos yeux et ravit notre cœur.
Valentine, Toscane sur les talons, admirait la splendeur de L’Apocalypse dont les motifs bleus, or et pourpres se mêlaient devant elle avec tant de grâce et d’harmonie. Dans un thème qui symbolisait le Bien et le Mal, des anges s’affrontaient, ailes déployées, lances à la main. Les soies rutilaient, les fils d’or étincelaient, l’azur du ciel éclatait.
Sa valeur est sans doute inestimable, dit-elle, sans autre commentaire.
Absorbée elle aussi par les allégories de la tapisserie, Isabelle hocha la tête.
Pensez donc, dit Yolande, la commande avait été passée par le père de mon époux dans le plus grand des mystères et le travail n’a été achevé que presque vingt ans plus tard. Encore fallut-il que nous en réitérions la commande, car sa fabrication n’était pas commencée.
Vingt ans ! s’écria la comtesse du Maine.
Dieu ! que le temps a filé, gémit Marguerite de Foix, dont l’âge avait malmené les formes menues et légères d’autrefois.
Volubile, Isabelle, qui devait avoir le même âge qu’Antoinette regarda celle-ci s’approcher. Elle poursuivit, en désignant du doigt le dessin de la tenture.
Ma belle amie, regardez la splendeur de cet ouvrage !
La jeune Antoinette ne répondit pas. Son visage était levé vers les cavaliers qui commençaient à se mettre en place.
Il me semble, reprit Isabelle en riant, que vous regardez plutôt l’un de ces beaux chevaliers.
Antoinette soupira. Elle portait son regard sur l’un des hommes dont le visage casqué semblait tourné vers elle.
C’est un jour exceptionnel que celui-ci, décréta la comtesse de Provence. Cette tenture, ma chère Yolande, nous portera chance.
Espérons ! fit Isabelle d’un ton légèrement déconcerté en remarquant le peu d’intérêt que portait Antoinette devant l’objet de son propre émerveillement.
Enfin nous pouvons l’exposer entière ! s’extasia Yolande, aussi volubile que sa suivante devant un médaillon tissé qu’elle caressait du bout des doigts.
C’est étonnamment beau, lança étourdiment Antoinette, qui observait de façon plus attentive encore le jouteur à la lance dont l’extrémité était enrubannée d’un fin voile couleur groseille entouré d’un filet d’or.
Il tournait toujours son casque emplumé vers elle. Les autres observaient le héraut qui s’apprêtait à sonner de la trompe. Rangés dans un ordre impeccable, les jouteurs attendaient que l’assemblée installée sur les gradins soit complète pour commencer les combats.
Contrariée que son amie ne soit pas plus attentive au sujet qui l’absorbait avec tant d’enthousiasme, Isabelle revint à la charge.
Antoinette ! Regardez cette continuité dans le dessin et la couleur. Cela ne vous impressionne-t-il donc pas plus que votre chevalier ?
Avec un soupir agacé, Antoinette se tourna vers la tenture. En effet, plus de cent vingt mètres se déroulaient sur les murs extérieurs en une histoire unique faite de fragments les plus divers, où le ciel et l’enfer se disputaient une place de choix, où la morale et l’honneur affrontaient la vilenie et la honte, où le feu dévastateur des flammes s’opposait au champ de blé doré, apaisant et bienfaiteur.
Le Bien et le Mal s’affrontaient à chaque séquence. L’ordre et le désordre se défiaient, la sagesse combattait la démence et le bon droit bafouait l’idolâtrie. Les visions du saint apôtre Jean étaient représentées en allégories de toutes sortes, tissées en un point si serré, si parfait, à l’envers comme à l’endroit, qu’elles ressemblaient à des peintures. Une belle tenture, certes, que convoitaient les cours les plus riches d’Europe.
Antoinette ! tenta une dernière fois Isabelle, avez-vous pris le temps de l’observer entière ? Dieu seul sait si vous la reverrez dans son intégralité telle qu’aujourd’hui.
Cette fois, elle paraissait irritée. Elle haussa les épaules.
Dans son intégralité ! Mais oui, Isabelle, vous me l’avez déjà dit.
L’homme casqué tournait encore la tête vers Antoinette et agitait le bout de sa lance sur laquelle flottaient les couleurs de la jeune fille.
Oh, ma douce amie ! s’écria sa compagne carrément dépitée, ne brodez-vous point vous-même pour vous occuper si peu d’une telle merveille ? Avez-vous remarqué la finesse des fils d’or et le chatoiement du fin fil d’Arras ?
Bien sûr, Isabelle.
Ah ! dites-moi, intervint soudain Marguerite de Sassenage, qui est ce bel athlète qui se tient à l’extrême droite dans le rang des armes de Bourgogne ?
Mais c’est le seigneur d’Octanville ! s’écria Mariette d’Enghien.
Vous le connaissez bien, il me semble. N’est-il pas un ami de la reine Isabeau ?
Allons ! Plus qu’un ami, rétorqua Yolande.
La comtesse de Sassenage arrondit la bouche.
L’a-t-elle aussi mis dans son lit ? chuchota-t-elle à l’oreille de la duchesse d’Anjou.
Comment ne pas entendre ? Le chuchotement avait été si fort que l’assemblée entière en avait profité.
Est-ce une calomnie ? rétorqua Mariette.
Chacun savait que la provocante Mariette d’Enghien faisait partie des amies intimes de la reine Isabeau et que celle-ci la tenait au courant de ses exploits amoureux.
Ma chère, intervint Yolande en se tournant brusquement vers Mariette, ce n’est pas une calomnie. Chacun sait que c’est une vérité.
Marguerite de Sassenage étouffa un petit rire.
Dieu ! que notre époque est vilaine ! Une reine de France qui se vautre dans le lit de tous ceux qui l’accueillent.
Mais un bruit de trompe stoppa les propos hasardeux qui s’apprêtaient à tomber des bouches les plus sarcastiques. Dans la cour, le duc d’Anjou rendait un salut au jouteur qui s’était approché de lui. Un grand, beau et distingué chevalier, mais qui n’avait pas revêtu son armure. Habillé tout de jaune, pourpoint, cotte, haut et bas-de-chausses, il était doré jusqu’à ses cheveux coupés au carré qu’il n’avait pas recouverts. Il se courba devant le duc d’Anjou d’une façon attentive et courtoise.
Que le ciel m’emporte aussitôt, si je ne me trompe, s’exclama Antoinette, en lorgnant le nouveau venu qui discutait avec le duc. C’est le jeune seigneur fils du duc de Savoie.
Antoinette soupira et leva ses yeux bleus sur le héraut qui reprenait sa trompe pour sonner un nouvel accord. Le silence se fit. Mais on entendit chuchoter le duc d’Anjou à l’oreille de son compagnon qui n’avait pas encore pris congé de lui. Un autre héraut prit la relève. Le son de la trompe était plus grave et plus puissant, comme celui qui s’élève en pleine forêt un jour de grande chasse. Puis, brusquement, il se mêla aux premiers accords perçant l’espace, plus aigus et plus hauts.
Quand la sonnerie des trompes se tut, ce fut Antoinette qui murmura, en se penchant vers sa compagne.
Pourquoi ce jeune seigneur ne joute-t-il pas ? Je vois d’ici, parmi les cavaliers, Aymard de Poitiers, qui n’est encore qu’un adolescent.
Le seigneur de Poitiers a dix-huit ans, alors que le fils de Savoie n’en a que quinze. Il est trop jeune encore, répliqua Valentine. C’est pourquoi son père est seul à relever le défi.
C’est un bel adolescent, apprécia la comtesse de Provence par-dessus l’épaule d’Antoinette. Mais de grâce, ma chère petite, même s’il n’est pas sur le terrain de combat, contentez-vous de celui à qui vous avez donné vos couleurs.
Yolande se leva, fit un signe, et la foule, subitement, se dressa pour applaudir les jouteurs.
Dans un nuage de poussière, dix cavaliers s’élancèrent parmi lesquels on remarquait le duc de Touraine, le duc d’Anjou, le duc de Nemours, Charles d’Angoulême, François II, le duc de Bretagne et le tout jeune Aymard de Poitiers. Une ruée de jouteurs vint s’abattre contre eux dans un bruit de cliquetis d’armes et de sabots qui raflaient le sol. Les uns contre les autres, à présent, lances dirigées vers l’adversaire, on entendit se frôler le cliquetis des hallebardes et grincer les armures.
Il me semble que c’est le duc de Nemours qui est à l’extrême droite, fit Isabelle en se penchant en avant au risque de basculer par-dessus la rambarde protégeant les gradins.
Attention, mon amie, la mit en garde le duc de Berry, plus volontiers porté sur les arts que sur les combats.
Ah ! soupira Isabelle en se penchant plus encore.
Voyons, ma chère enfant, poursuivit Jean de Berry, je ne vous connaissais point cette ardeur pour les joutes. Si vous vous penchez davantage, vous allez verser sur la piste.
La comtesse de Sassenage, une belle blonde plantureuse qui, tout à l’heure, avait provoqué une discussion houleuse, portait une guimpe blanche dont les bords encadraient un visage rougi par l’excitation. Avec un enthousiasme débordant elle applaudissait les jouteurs. En fait, elle n’en observait qu’un seul qui, à l’aube, lui avait demandé de porter ses couleurs. C’était le seigneur de Bonneuil, un petit cavalier vif et intrépide se mesurant pour l’instant au duc de Nemours, lequel portait les couleurs d’Isabelle.
Ah ! murmura Antoinette, contre qui se bat le sire de Courtheuse ? Il me semble que c’est le duc de Nemours.
Non ma mie, s’écria la comtesse de Provence, si le sire de Courtheuse est bien celui qui porte l’écharpe écarlate bordée d’un filet d’or semblable à votre robe, c’est plutôt avec Charles d’Angoulême qu’il se trouve en difficulté.
Mais, c’est qu’il se défend bien ! s’écria joyeusement la provocante Mariette d’Enghien dont l’œil noir et les boucles tout aussi sombres s’évadaient follement de sa coiffe.
Elle criait et riait face aux cavaliers. Antoinette s’était levée et acclamait les jouteurs à grands cris et l’assemblée commençait à s’exciter.
Le jeu des cavaliers paraissait fort différent : certains employaient la force, d’autres la ruse et l’adresse. C’était le cas de Nemours, qui déstabilisait ses adversaires avec une habileté sans pareille. Il faut dire que Nemours et ses amis d’Anjou s’entraînaient à satiété dans la grande cour du château de Saumur avec les chevaux les plus valeureux qui soient et qu’en s’exerçant ainsi ils cultivaient beaucoup plus l’adresse que la force et la violence, principaux atouts de la cour de Bourgogne.
Le seigneur d’Octanville venait de chuter fort malencontreusement et le combat venait à peine de commencer. Quelle disgrâce !
Un cri s’éleva dans la foule, venant du second rang des tribunes, rompant soudain les paris et les propos aigres qui commençaient à échauffer les dames. Lancés, poussés par une houle déchaînée et furieuse, le duc d’Anjou et Charles d’Angoulême s’acharnaient sur les sires de Bonneuil et de Rumilly, les obligeant à plier sous la ruse de leurs coups. Bientôt, leurs lances se brisèrent et les morceaux volèrent en éclats sur la piste. Les écuyers des deux cavaliers disqualifiés se précipitèrent pour les relever afin d’éviter que les chevaux déchaînés ne les écrasassent davantage. Un désordre momentané se fit sur la piste, mais dès que les seigneurs Bonneuil et Rumilly furent partis, traînés par leurs écuyers en sueur, l’ordre revint et les combats reprirent.
Disqualifiés, exulta Isabelle, ils sont disqualifiés ! Je vous avais bien dit que les couleurs de la Bourgogne ne l’emporteraient pas sur celles de l’Anjou.
Ah ! certes, la sage petite Isabelle ne regardait plus, à cette heure de totale euphorie, les splendeurs des couleurs et des points que formait la tenture de L’Apocalypse .
C’est juste ! cria le duc de Berry, ce sont Anjou et Angoulême qui remporteront la victoire. Ah ! là… Regardez ! Le duc de Bretagne devient virulent. Ah ! il sera peut-être le champion.
Il est vrai que le duc François II, lance déployée devant lui, s’avançait comme un fou aux côtés de Charles d’Angoulême, qui semblait lui prêter main-forte. Mais Jean sans Peur l’arrêta net, lui barra la route en maintenant son cheval en position carrément verticale, et le triomphe du duc de Bretagne ne fut que de courte durée. Une seconde plus tard, il le forçait à chuter. Marguerite de Foix, son épouse, poussa un cri et faillit s’évanouir. Une sueur abondante coulait sur son visage devenu cadavérique.
Un médecin, cria le duc de Berry. Vite, un médecin !
Détachez sa guimpe et délacez son corps de cotte, jeta brièvement Yolande en regardant où en était son époux dans le combat violent qui l’opposait à Jean sans Peur.
Le médecin arriva presque sur-le-champ. Habitués aux vapeurs de ces dames quand l’une d’elles devenait trop sensible et tombait momentanément dans l’inconscience, un ou deux médecins et quelques apothicaires traînaient toujours dans l’assemblée. L’homme tapota ses joues et lui fit respirer une fiole qui dégageait une forte odeur. Marguerite revint à elle et s’épongea le front. Un écuyer vint annoncer que le cas de son époux était sans gravité et qu’il était déjà sur pied.
Mais, à présent, les joutes prenaient un rythme plus rapide et plus violent. Deux cavaliers tombés venaient d’entraîner la chute d’un troisième. Ce dernier était le duc de Bourbon, qui n’eut pas la chance de son adversaire, le duc de Bretagne, car l’on fit circuler le bruit qu’il avait un bras cassé et une mauvaise blessure à la tête.
Parfait, lança froidement Isabelle, cette fois, ce malotru n’aura pas le plaisir de serrer le trophée entre ses gants de fer.
Isabelle ! lui reprocha Yolande d’un ton amusé.
Elle connaissait la rancœur qu’éprouvait la famille d’Isabelle pour celle des Baujeu, qui leur avait usurpé des terres leur appartenant dans le comté d’Auvergne, du côté de Clermont-Ferrand.
Pierre de Baujeu, poursuivit-elle, n’a obtenu qu’une seule fois le triomphe, c’est bien peu à côté de ceux remportés par Nemours, Anjou ou même Angoulême.
Oh, regardez, Aymard de Poitiers se déchaîne contre Jean sans Peur qu’il ose attaquer. À qui appartient l’écharpe de soie qu’il balance au bout de son épée ?
Une petite voix s’éleva au second rang :
C’est la mienne.
Eh bien, venez à côté de moi, ma chère enfant, proposa Yolande. Il se pourrait que votre galant fasse des miracles.
La jeune fille qui se leva était rose et timide. À peine seize ans et déjà le soleil dans les yeux. Sa robe bleue tranchait avec sa surcotte en velours groseille et ses cheveux noirs flottaient librement sur ses épaules. Il fallait être encore une enfant, pensa Yolande, pour harmoniser de telles couleurs et laisser ses boucles folles danser dans son dos !
N’êtes-vous point la petite de Saint-Francœur ?
Oui, ma dame, souffla la jeune fille.
Aymard de Poitiers est-il votre chevalier ? s’enquit Antoinette.
C’est celui que je dois épouser.
Bravo ! s’exclama Yolande. Vous avez là un galant que je trouve fort brave et qui promet de faire des merveilles le jour où il partira en guerre. Les Anglais ne lui résisteront pas.
Un nouveau cri déferla dans la foule. C’était le cheval de Charles d’Angoulême qui se précipitait, tête baissée, vers le sire de Courtheuse, lance tendue à l’horizontale. Quand elle heurta celle de son adversaire, qui la leva trop tard pour ne pas être désarçonné, les deux chevaux firent un bond violent en arrière, levant trop impétueusement les jambes avant, battant l’air dans un chaos furieux. Puis l’un des chevaux retomba en équilibre, mais l’autre poussa des hennissements de peur et s’esquiva sur la gauche pour éviter d’être transpercé. Les étriers durent se heurter, l’élan que fit le cavalier adverse pour jeter sa lance le propulsa dans le vide, et, de son corps appesanti par l’armure, il vint fracasser le flanc du cheval qui lui faisait face. Désarçonné, l’autre jouteur fut éjecté, lui aussi, tant le coup avait été brutal.
Ils tombèrent lourdement sur le sol. Leurs écuyers arrivèrent aussitôt. Charles d’Angoulême se releva promptement et courut sur le bas-côté de la piste, entraînant son cheval avec lui pour éviter qu’il se fît renverser. Mais le sire de Courtheuse fut moins rapide. Peut-être était-il blessé quand son écuyer le traîna hors de la piste. Il ne bougeait pas et Yolande vit avec effroi son cheval heurter celui de son époux qui revenait au grand galop vers le duc de Bourgogne. Il ne put éviter le pauvre cheval affolé qui, dans sa panique, fut touché et tomba sur le flanc dans un cri déchirant.
Il fallut qu’un autre écuyer, muni de toute sa dextérité, vînt déblayer la voie, car l’animal gémissait, barrant le passage aux jouteurs qui restaient en lice.
À présent, la piste se clairsemait. Les adversaires s’affrontaient avec une savante brutalité qui devait bientôt tourner en hargne. Chacun cherchait à déstabiliser l’autre, à le déconcentrer par une attitude, une tactique, un geste nouveaux et subits.
Jean sans Peur se battait contre Louis d’Anjou alors qu’un jeune seigneur, jusqu’alors resté dans l’ombre et peut-être trop assuré de sa victoire, s’acharnait contre Nemours, qu’avait rejoint le duc de Touraine.
Peu après, sous les huées et les cris déchaînés, on vit Nemours glisser de son cheval et tenter de se redresser, mais la rapidité du galop l’en empêcha, et, comme il chevauchait aux côtés du duc d’Anjou, il l’entraîna sur le sol dans un bruit de fer battu.
La foule criait, délirait et tapait du pied sans vergogne. Ah ! ce petit Aymard de Poitiers menait bien son jeu. Le voilà qui se trouvait seul en piste face au terrible Jean sans Peur dont la seule idée était de n’en faire qu’une bouchée. Mais quelle bouchée ! Que pouvait faire ce jeune puceau inexpérimenté contre la pratique mille fois exercée d’un lutteur acharné ?
Ils se jaugèrent un long instant d’un bout à l’autre de la cour, lance pointée vers le ciel et heaume relevé.
On entendit hurler la foule quand le duc de Bourgogne, poussé par une violente détente qu’il devait peaufiner depuis longtemps, heaume toujours levé, se rua vers Aymard, qui n’avait pas prévu cette attaque. Bouclier en avant, Jean sans Peur pointa sa lance vers lui dans un galop effréné alors que son jeune adversaire n’avait pas pris le temps de s’élancer ni même d’abaisser son heaume, l’obligeant à contre-attaquer sur-le-champ.
Jean sans Peur voulut à nouveau utiliser une ruse, mais, prudent et averti, cette fois, son jeune adversaire l’esquiva. Son œil restait aux aguets, son pied nerveux, sa main adroite. Son cheval était fougueux, rapide et s’écartait chaque fois qu’un coup sec venait heurter sa lance. Aymard parait le choc au plus vite, ce qui provoquait un déséquilibre que l’autre devait parer à son tour en s’accrochant fortement à la selle de son cheval.
Aymard de Poitiers chevauchait un genet d’Espagne impétueux et vif qui suivait minutieusement les mouvements de son maître. Soudain, il chargea comme un taureau sauvage, rua, et la lance du jeune homme vint briser celle de son adversaire. Mais Jean sans Peur n’avait pas chuté. Sans doute était-il en très mauvaise position, pourtant il restait encore vissé sur son cheval. Et il avait à son actif trop de combats dans le corps pour se laisser berner par un freluquet qui osait lui en remontrer devant toute une assemblée.
Dans cette position, il ne pouvait gagner. Du moins pouvait-il encore faire tomber son adversaire en chutant avec lui afin qu’il ne soit pas le vainqueur. Vidée lui vint qu’en accrochant les bords de la cotte de mailles qui recouvrait son adversaire il pouvait le faire basculer et peut-être, s’il s’y prenait bien, le désarmer aussitôt.
La foule hurlait. Antoinette et Isabelle pouvaient à présent se mêler au délire, maintenant qu’elles n’avaient plus à craindre pour l’honneur de leur écharpe tombée à terre que n’avaient pu rattraper leurs galants. Assurément, se disaient-elles, ils auraient pu remporter la victoire si la chance avait été de leur côté, mais le festin qui suivrait effacerait les déconvenues.
La ruse de Jean sans Peur ne servit pas les plans qu’il avait échafaudés tout à l’heure, car son jeune adversaire porta le coup fatal qui l’envoya au sol.
Aymard emportait la victoire avec un brio incontestable. C’était un grand gaillard élancé, distingué, au visage net et franc, au large front dégagé sous lequel deux yeux bleus s’attendrissaient à souhait lorsqu’il parlait au beau sexe. Il avait tout pour plaire, tant aux demoiselles en herbe qu’aux dames suffisamment mûres pour ne pas en être à leur premier amant.
De loin, il fit un signe à la demoiselle de Saint-Francœur. Puis, jusqu’au soir, les joutes et les tournois se succédèrent sous le chatoiement des couleurs de L’Apocalypse . Après viendrait la remise des trophées.
VII
Seize années s’étaient écoulées depuis ces mémorables joutes au château de Saumur où Marie d’Anjou, la fille de Yolande, avait été élevée en partie avec ses trois frères.
Ayant épousé depuis peu le jeune dauphin Charles, elle venait de quitter Mehun-sur-Yèvre à la demande de sa mère tout en sachant que cet impératif concernait Charles.
Quand elle aperçut enfin les créneaux et les grosses tours d’Angers se détacher dans un ciel serein et pur, elle fut saisie d’émotion.
Le cheval de Charles avait disparu de ses yeux depuis que les trois cavaliers avaient amorcé la grande côte qui menait au pont-levis. Marie ne s’en soucia pas. Elle connaissait si bien le chemin qui conduisait aux douves du château qu’elle l’aurait trouvé les yeux fermés. D’ailleurs, Prima Donna, la jeune jument que son père, Louis d’Anjou, lui avait ramenée de Naples, piaffait déjà de joie à la vue des tourelles qu’elle non plus ne pouvait oublier.
Les chariots qui la suivaient bringuebalaient car le chemin qui montait arrêtait leur élan pris à l’entrée de la ville.
Philibert, cria Suzon, occupe-toi des chevaux, je descends voir si dame Marie n’a besoin de rien.
Le palefrenier saisit la longe et tira le véhicule pour l’engager plus aisément sur la raideur du chemin. Philibert, totalement soumis à Suzon, n’enfreignait guère ses ordres surtout lorsqu’ils étaient lancés avec une telle audace. C’était un garçon si pusillanime, si craintif ‒ il n’était à l’aise qu’avec les chevaux ‒ qu’il n’osait regarder une fille du château sans rougir comme un coquelicot.
Alors que Toinette et Francette s’amusaient de l’air effarouché du jeune palefrenier, Suzon courait à grands pas vers Marie, qui s’apprêtait à descendre de sa monture.
Francette avait cet air déluré et fripon que n’avaient ni Suzon ni Toinette. Les yeux futés et la bouche volubile, elle en perturbait plus d’un par ses œillades ciblées et le déhanchement voluptueux de son corps qui troublaient ces jeunes seigneurs qu’elle trouvait tous plus beaux les uns que les autres.
D’ailleurs, Francette avait peaufiné sa façon de les arrêter net dans la cour du château quand ils sautaient de cheval et demandaient à voir le dauphin. Toujours là, fidèle au poste dont elle s’était approprié les avantages, le puits !
Le puits avec sa margelle de pierres blanches, sa crémaillère qui tintait gaillardement chaque fois qu’on la hissait et le seau toujours empli d’eau fraîche qu’elle n’hésitait pas à offrir généreusement comme s’il s’agissait d’un présent de coûteuse facture.
Francette avait aussi mis au point une autre technique élaborée avec le plus grand soin : « Sire, que votre chemise est grise, la poussière du chemin l’a bien malmenée », disait-elle au jeune seigneur qui ne pouvait qu’approuver la proposition déguisée. Alors, Francette poursuivait, en tendant le gobelet d’eau fraîche qu’elle puisait dans le seau : « Sire, si vous le désirez, apportez-moi votre chemise, ce soir, je vous la remettrai en forme et vous pourrez repartir propre et frais comme un prince. »
Philibert, cria-t-elle au palefrenier, qui s’était placé entre les deux chevaux, quelques pas en avant, et dont chaque main tenait fermement une longe, Suzon n’attend que tes caresses. Pourquoi ne les lui offres-tu pas ?
Francette n’attendait ni un palefrenier ni un valet pour les mettre dans son lit. Il lui fallait un prince, et, si prince il ne pouvait y avoir, elle trouverait bien un jeune seigneur se laissant séduire par la flamme ardente de ses yeux.
Philibert ne répondit pas. Ce fut Toinette qui rétorqua :
Philibert n’a pas besoin de tes conseils. Et, à présent, il n’est plus nécessaire de tenir les chevaux puisque le chemin mène directement au château.
C’était si vrai que tous étaient descendus de chariot. Cuisiniers, valets, servantes s’apostrophaient avec les mots qui convenaient à leurs tâches respectives.
Ah ! mais c’est qu’il faut que j’y aille, marmonna Philibert à Geoffroy qui conduisait le deuxième chariot du convoi. Sauf votre respect, demoiselle Suzon, c’est à Marie d’Anjou que je dois obéissance.
Puis, fier de sa soudaine audace devant l’air interloqué de Francette, il courut vers Marie qui, aidée de Suzon, s’apprêtait à descendre de cheval. Elle sauta de sa monture, légère comme une gazelle, effleurant à peine la main que Dunois lui tendait.
Tiens, Philibert, dit-elle en se retournant vers le palefrenier, détache Prima Donna et assure-toi qu’elle prenne sa ration d’avoine et qu’elle se repose ensuite. Nous partirons sans doute demain à l’aube et la route sera longue.
Puis, tendant les rênes du cheval à Philibert, elle lui jeta un sourire engageant.
Philibert était grand, le regard bleu azur, le visage osseux et allongé, encadré de grands cheveux blonds qui retombaient souplement sur ses épaules minces, et, si ce n’eût été cet air un peu triste et trop craintif qui l’affadissait, le jeune homme aurait pu être beau.
Il saisit le mors de Prima Donna et acquiesça de la tête.
Occupe-toi bien d’elle, Philibert, et veille surtout à ce qu’elle se repose.
Charles et Gontran, l’écuyer du duc d’Armagnac, l’encadraient alors que Dunois lui tenait toujours la main. Les mœurs de la vieille chevalerie n’étaient pas encore tout à fait éteintes et Jean Dunois pouvait être fier d’avoir été choisi par Marie, depuis leur tendre enfance, pour être son chevalier servant.
Enfin, Marie lâcha la main de Jean et retint entre ses doigts le bord de sa robe recouvert par un surcot qu’elle releva légèrement, découvrant un fin soulier en peau de chevreau blanc. Ses épaules étaient dégagées, offrant un cou long, mince qui prolongeait gracieusement un buste délicat à la gorge menue. Une crépine recouvrait ses cheveux noirs et brillants que Suzon avait torsadés autour de son visage.
Ce fut dans un bruit de roues de char, de claquements de fouets et de piaffements de chevaux que les véhicules vinrent s’aligner dans la grande cour du château. Un brouhaha s’ensuivit. Maîtres d’hôtel, servantes, valets, chambrières de la maison d’Anjou arrivaient à grands cris.
Dame Yolande suivait. Elle serra tout d’abord sa fille entre ses bras et l’embrassa affectueusement. Il lui plaisait de voir Marie ainsi. Rose d’émotion et de plaisir à l’idée de passer quelque temps, si bref soit-il, sur les lieux de son enfance.
Elle étreignit aussi Charles et le tint longtemps contre elle. Lorsqu’elle l’écarta de lui, elle plongea ses yeux dans les siens. Il ne lui fallut guère de temps pour se convaincre qu’une forte inquiétude lancinait son esprit.
Certes, Charles était presque son fils, et le dauphin l’aimait comme une mère. La duchesse d’Anjou l’avait élevé en partie depuis le jour où son beau-frère, le duc de Berry, lui avait amené l’enfant apeuré accroché derrière lui sur son cheval. Comment pouvait-il en être autrement ? Elle lui avait inculqué toutes les valeurs nécessaires à son équilibre, la foi, la force, l’espoir et l’amour grâce à Marie, sensible et généreuse. Aux yeux du dauphin, face à la marâtre Isabeau, Yolande incarnait une fée bienveillante, douce et rassurante.
La duchesse d’Anjou quitta le regard inquiet de Charles puis salua Dunois et Gontran.
Ma bonne mère, s’exclama Charles en s’efforçant de prendre une attitude plus assurée qu’il n’y paraissait, qu’allons-nous faire avec ces massacres permanents qui ne cessent d’agiter le peuple dans la capitale ? Devons-nous vraiment partir ?
Comme pour répondre à sa demande, deux jeunes écuyers pénétraient dans la cour, Lucas Cosset et Thomas de Beaupréhaut.
Hélas, répondit Yolande, je crains que ce ne soit encore plus nécessaire depuis ces horribles carnages.
Elle soupira. Ses trois fils, Louis l’aîné, Charles le cadet et René le plus jeune, arrivaient sur les pas des jeunes écuyers.
Les trois garçons de la duchesse d’Anjou étaient de solides gaillards, amateurs de sport équestre, vaillants combattants et l’âme guerrière comme celle de vieux soldats chevronnés.
Ils avaient été formés pour soutenir le futur roi de France, quitte à s’opposer violemment à la maison de Bourgogne et, de toute évidence, à déclencher des conflits auprès d’Isabeau, la reine, qui, face au pauvre roi fou et enfermé, gouvernait selon ses propres intérêts, c’est-à-dire sans aucun scrupule.
Avec l’aide de Yolande et du duc d’Anjou, chacun d’eux s’était constitué une petite armée, certes bien mince, mais fidèle et déterminée, afin d’appuyer l’effort des Armagnacs, qui, pour l’instant, se faisaient tuer dans la capitale par les Bourguignons devenus des soldats sanguinaires.
Yolande était fière de ses fils. Éduqués sans morale stricte, assujettissante ou lourde. Elle avait su leur inculquer le sens de la vérité et de la droiture. Une sorte d’éthique de cette vieille chevalerie française qui tendait à disparaître et qui manquait tant à cette jeune génération issue de la maison de Bourgogne.
Hélas, la duchesse le savait, le dauphin et sa suite aussi. Tous ceux qui étaient issus du vaillant Philippe le Hardi, ceux qui avaient reçu de leur aïeul, Jean le Bon, la Bourgogne en héritage, ne cherchaient qu’à vaincre en écrasant les autres.
Les trois fils de Yolande se tenaient face à leur mère, attendant que la discussion s’engage.
L’aîné, Louis, devait plus tard devenir le troisième duc d’Anjou. C’est lui qui avait hérité les traits et la prestance de sa mère. Son corps fin, élancé, habile au maniement des jeux équestres, des joutes et des combats à cheval, se déployait comme une feuille de saule frémissante au souffle du vent sur l’arbre.
Charles, le deuxième, d’allure plus trapue, avait une ossature puissante et des muscles roulant sous sa peau brune comme celle d’un pur Espagnol, dont, bien sûr, il tenait les origines. Charles d’Anjou devait obtenir la province du Maine.
Enfin, le troisième, René, celui qui, plus tard, allait hériter du comté de Provence, était le plus grand et le plus fort sans pour autant être le plus téméraire. René avait pris la force de son père et la culture de sa mère, ce désir permanent qu’elle avait d’apprendre et de savoir. René aimait lire, écrire, regarder un livre ou un manuscrit enluminé, écouter de la harpe, de la flûte, du clavicorde ou admirer une belle église aux vitraux éclairés.
Enfin Marie, la seule fille de Yolande qui, malgré les aléas d’une conjoncture étouffante et malsaine, devait un jour devenir reine de France, s’efforçait de rester tranquille et sereine.
Que d’oppositions marquaient les tempéraments de Marie et de sa mère ! Énergique, déterminée, femme de tête, Yolande d’Aragon ne cherchait pas à changer la nature de sa fille trop rêveuse et trop délicate. Pourquoi s’inquiéter puisque Marie, malgré sa générosité de cœur et sa bonté à toute épreuve, n’était nullement soumise ? Ne fallait-il pas pour Charles une épouse douce et compréhensive ?
Marie tenait pourtant quelque chose de sa mère, et ce n’était pas la moindre des qualités, sans doute cet instinct de la prudence qui minimisait les drames et les malheurs. Et, à cette heure, il valait mieux amoindrir le désastre qui jaillissait de partout que d’en attiser les violences.
Faute de pouvoir les étouffer, Marie cherchait plutôt à apaiser les esprits échauffés. C’est du moins ce que pensait aussi Yolande. Née à Saragosse, fille du roi d’Aragon et petite-fille de Jean le Bon, elle associait l’âpre et violente Espagne à la douceur de l’Anjou. D’une beauté classique et sobre, grande, mince, le nez puissant mais bien fait, des lèvres charnues et sans mollesse, le menton volontaire et le front large. Un front qui prenait chez elle toute l’envergure d’un charme sans fioriture. Le mariage de l’Anjou et de la province d’Aragon avait réuni les deux dynasties que de vieilles querelles opposaient depuis fort longtemps.
Charles et ses compagnons discutaient âprement. À nouveau, il fallait que Yolande leur apportât à la fois autorité, confiance et sécurité, ce qui n’était guère facile compte tenu de la complexité du moment. La duchesse d’Anjou, mère tendre et aimante, craignait qu’une expédition mal organisée n’entraînât un accident fatal.
Tu dois te rendre à Paris, Charles. Il le faut. Vous partirez demain à l’aube. Mes fils ont tout prévu. De mon côté, je vais faire préparer votre garde. Hugues de Noyers, votre ancien précepteur, ainsi que Pierre de Bauvan et Hardouin de Maille vous accompagneront.
Tout en discutant, ils arrivaient au château. La grande salle d’entrée était assez sombre, peu de fenêtres venaient en éclaircir l’ensemble. De lourds meubles de style breton ‒ bahuts, coffres, fauteuils, chaises à bras ‒ recouvraient d’épais tapis aux coloris assez sobres.
Il vous faut tenter de voir votre mère, reprit Yolande.
Charles eut un haut-le-corps.
Il le faut, insista-t-elle.
Mais Isabeau de Bavière est sous l’emprise de Jean sans Peur, ne put s’empêcher de répliquer Marie en voyant la pâleur envahir le visage de son époux.
Qui peut l’affirmer ? C’est peut-être le contraire.
Gontran s’interposa.
Voulez-vous dire que Jean sans Peur aurait pu tomber sous la séduction d’Isabeau parce qu’elle détient quelques vagues pouvoirs de régence ?
Ce n’est pas une certitude, mais c’est à prévoir.
Mère, intervint l’un des fils de Yolande, à mon sens, il faut que Charles discute avec Jean sans Peur avant de voir sa mère.
Mon fils, l’arrêta la duchesse d’Anjou, discuter avec le duc de Bourgogne me paraît hasardeux, pour ne pas dire impossible.
D’un geste nerveux, Charles mordillait sa lèvre inférieure. Apparemment, il était dans une angoisse à peine maîtrisable à la seule idée de voir sa mère.
C’est impossible, ma bonne mère, dit-il enfin. Je ne veux plus voir cette femme. Quant à parler à ce traître de Jean ! Qu’ai-je à lui dire ?
Charles, vous oubliez qu’après la mort de Louis, votre frère, vous êtes le nouveau dauphin. Rien ne peut effacer cela. De plus, et cela complique fortement les choses, votre père est enfermé, incapable de dire un mot cohérent. Il paraît que ses crises actuelles sont permanentes.
Gontran intervint à nouveau.
C’est juste, dame Yolande. Mais il s’avère aussi qu’au nom de la reine Isabeau, Jean sans Peur, le duc de Bourgogne, a institué à Paris une sorte de gouvernement. Je l’ai vu, moi, écuyer de messire d’Armagnac, publier un manifeste pour réclamer les pleins pouvoirs.
Raison de plus, affirma Yolande. Cela n’en est que plus urgent. Il faut que Charles voie sa mère pour tenter un rapprochement entre elle et la France.
N’y a-t-il pas un autre moyen ? murmura timidement Marie.
Comment pouvait-elle ignorer, la pauvre Marie, que si Charles voyait sa mère cela le déstabiliserait davantage, tant il était perturbé par les bruits calomnieux qui couraient à son sujet ?
Non. Il n’y en a pas d’autre. C’est aussi le seul moyen de rapprocher les Bourguignons et les Armagnacs. Pierre de Bauvan et Hardouin de Maille disent que les Parisiens obéissent.
Obéissent à qui, mère ? questionna son fils René.
Aux plus forts ! s’écria Dunois. Aux plus forts ! Les Parisiens sont des girouettes.
Il se tourna vers Gontran.
C’est vrai. Ce sont des linottes. Notre seule chance réside dans le fait que les vivres commencent à manquer et qu’un marché noir s’installe. Cela va peut-être les faire réfléchir.
Perplexe, Yolande hocha la tête.
On dit qu’un conseil va se tenir à Montereau. C’est peut-être là qu’il faudra vous rendre ensuite. Mais Paris reste votre premier objectif. Partez demain à Bourges où votre armée est regroupée et, de là, vous rejoindrez la capitale.
Mon armée ! murmura le dauphin dans un triste sourire.
Jean Dunois vint à lui et, affectueusement, posa une main douce mais ferme sur son épaule.
Charles ! Votre armée existe encore. Bauvan et de Maille y ont veillé.
Une armée sans les Armagnacs !
Nous les retrouverons à Paris.
Du moins ceux qui restent, précisa René d’Anjou.
Allons, jeta Jean, rassurant, il reste encore assez de combattants armagnacs pour venir gonfler nos rangs. Les deux écuyers qui se tenaient près de Yolande observaient l’air attristé du dauphin. La duchesse d’Anjou se tourna vers eux, leur fit signe d’avancer puis, tranquillement, s’adressa à Jean Dunois.
Voici deux jeunes écuyers que nous avons formés, ici, à Angers. Ils ont reçu un enseignement équestre intensif et sont rompus à tous les exercices de combat. Ils sont prêts à vous suivre, Jean, et à vous jurer fidélité.
Puis elle se tourna vers Charles.
Voici Lucas Cosset et Thomas de Beaupréhaut. Ils seront le bras armé de votre ami fidèle. J’en réponds comme de moi-même.
Au nom de Lucas Cosset, le dauphin haussa les sourcils, et Yolande expliqua :
Lucas n’a aucune ascendance noble, mais c’est un vaillant garçon, honnête et courageux. C’est le petit-fils d’un riche marchand qui vous aidera à financer la solde de votre armée. Or, vous le savez, nous avons grand besoin d’écus pour faire face aux Bourguignons et aux Anglais.
Elle lança un coup d’œil sur le jeune homme, qui ne semblait pas effarouché.
Plus tard, reprit-elle en lui souriant, s’il se comporte vaillamment, nous l’anoblirons.
Le dauphin hocha la tête d’un air de consentement. Le regard franc et généreux de Lucas lui plaisait. Il ouvrit la bouche pour manifester sa satisfaction, mais la duchesse d’Anjou poursuivait déjà.
Quant à Thomas de Beaupréhaut, son père a servi dans les troupes des Armagnacs et s’est fait tuer à Azincourt. Son courage est aussi grand que celui de Lucas. Ils feront du bon travail avec vous.
Ce fut Lucas qui s’approcha le premier du dauphin et de Jean Dunois.
Nous vous jurons fidélité jusqu’à la mort, prononça-t-il d’une voix grave, la main levée et le regard droit. Oui, messire ! Nous le jurons.
VIII
Peu de temps plus tard, revenue à Mehun-sur-Yèvre, Marie avait repris ses habitudes. Levée tôt ce matin-là, elle se dirigea d’un pas leste vers les ateliers d’enluminures qui jouxtaient ceux de haute-lisse désertés depuis que la célèbre tenture de L’Apocalypse de saint Jean avait été achevée. Jean de Bruges y avait travaillé bien que la fabrication de celle-ci eût été réalisée en grande partie dans les ateliers de maître Poinçon et de maître Bataille, rue Saint-Jacques, à Paris, et dans les Flandres.
Les ateliers d’enluminures du Val de Loire n’étaient point fermés et travaillaient même activement. Depuis que Jacquemart de Hesdin était mort, suivi par les frères de Limbourg qui lui avaient succédé, Jean Colombe avait pris la relève. Son talent indéniable apportait les changements de style dus à l’époque. Changements qui se traduisaient par diverses façons comme celle de traduire un modelé à petits traits parallèles, visibles à l’œil nu, ou d’apposer des plaques de couleurs violentes rehaussées d’or et de rouge groseille.
Employés par le duc de Berry durant de longues années, les frères de Limbourg, enlumineurs néerlandais du début du XV e siècle, illustrèrent les Très Riches Heures du duc de Berry. Ce bel ouvrage constituait un immense et minutieux travail représenté par un lourd manuscrit dont la calligraphie venait s’embellir de riches enluminures. Les lettrines de celles-ci étaient si fines et si détaillées que certaines représentaient un véritable petit tableau qui, à lui seul, était un chef-d’œuvre.
Il en était de même avec les tapisseries historiées qui constituaient, elles aussi, de véritables œuvres dont les scènes diverses se succédaient au fur et à mesure que les pièces en augmentaient l’ensemble. Tel était le parfait exemple de L’Apocalypse de saint Jean , autrefois déroulée dans la grande cour carrée du château de Saumur.
Les créateurs tisserands et les enlumineurs étaient considérés par les seigneurs qui les employaient comme des amis fidèles. Ils mangeaient souvent à leur table et participaient à toutes les fêtes qu’ils organisaient dans leurs châteaux. Et Jean de Berry, le plus grand mécène de tous les temps, était de ceux-là. Quant aux résidences dans lesquelles il les invitait, Dieu sait si elles étaient nombreuses !
Que ce fût en son hôtel de Nesle, en son château de Lusignan, en celui de Dourdan ou de Mehun-sur-Yèvre, le duc de Berry, qui ne pouvait faire moins que ses frères les ducs d’Anjou et de Bourgogne, avait toujours vécu dans un luxe quasi royal. Un faste qui, d’ailleurs, avait souvent dépassé celui de son frère le roi Charles V. Mais, à présent que celui-ci n’était plus et que le pauvre roi dément régnait sur la France ‒ ou plutôt la fourbe Isabeau ‒, le vieux duc de Berry mesurait la valeur de son mécénat avec ses neveux d’Anjou et de Bourgogne.
Quarante ans plus tôt, les frères de Limbourg avaient dirigé les travaux des Très Riches Heures avec un zèle et une compréhension qui les avaient rendus maîtres dans l’art de l’enluminure. Personne d’autre qu’eux, à part Jean de Bruges au temps où il dessinait les cartons de L’Apocalypse , et si ce n’était à présent ce jeune Colombe, qui commençait à étonner par ses prouesses artistiques et inventives, n’avait su égaler leurs travaux.
Jean de Berry poursuivait son mécénat dans le faste et la grandeur, et, bien que la France se déchirât entre Armagnacs et Bourguignons, il s’enfermait des heures entières dans l’immense labyrinthe que lui offraient son art et sa culture, tirant ses ressources financières de ses immenses possessions situées au centre du pays.
Puissant allié de Yolande d’Aragon, Jean de Berry avait joué, auparavant, un grand rôle dans la vie du dauphin. Un jour, en pleine tourmente, alors qu’Armagnacs et Bourguignons entrés par la porte Saint-Germain se ruaient dans Paris, Jean de Berry quittait son hôtel de Nesle, s’élançait à cheval sur la route de Bourges, emportant avec lui un enfant qu’il venait de tirer des tours de la Bastille. Une fuite marquante qui devait amorcer l’installation en Val de Loire de toute une dynastie, celle des Valois. Durant presque cent cinquante ans, on verra les rois français sillonner la Loire et ses environs, résidant de château en château, les construisant, les agrandissant, les embellissant.
Ce jour-là, le dauphin Charles, accroché à la selle du cheval fougueux de Jean de Berry et dont le nez s’enfonçait craintivement dans le dos de son oncle, jurait de ne jamais s’installer dans cet affreux Paris qui le reniait en faveur des Anglais. Sur cet incident regrettable commençait la longue marche de la royauté dans les pays de Loire.
Après cette fuite où Jean de Berry avait enveloppé l’enfant dans une chaude couverture pour ne pas contrer le galop effréné de son cheval risquant de refroidir ses fragiles épaules, il l’avait accueilli en son château de Mehun-sur-Yèvre. Isabeau de Bavière, haïssant son fils, ne viendrait certes pas l’y chercher, encore moins ceux qui laissaient la France aux Anglais.
Mehun-sur-Yèvre ! Une résidence de rêve avec son lourd socle crayeux sur lequel s’érigeaient de belles tours crénelées aux toitures gris-bleu qui s’élevaient en plein ciel, aux murs en pierre blanche percés de fenêtres, aux toits à crêtes et aux poivrières effilées. Sur les bords des terrasses couraient des balustrades et entre les arcades arrondies s’étageaient des jardins intérieurs ombragés et fleuris. Un château qui prenait une allure immortelle dans les riches manuscrits enluminés de Jean de Berry.
Car, bien qu’ayant pris de l’âge, le dauphin Charles y vivait encore, s’enthousiasmant sans cesse sur les multiples trésors que son oncle avait accumulés.
Accompagné de la jeune Marie d’Anjou qu’on lui avait donnée pour épouse le jour de ses seize ans, le dauphin avait appris à aimer le faste qui constituait désormais son ordinaire. Et, puisque Jean de Berry était un collectionneur né, Mehun-sur-Yèvre recelait de multiples splendeurs. Des joyaux et des œuvres d’art qu’il achetait aux marchands italiens, aux Juifs byzantins ou autres transitaires connaissant ses goûts et ses envies.
Si Jean de Berry jouissait de belles et somptueuses résidences disséminées dans le centre de la France, Louis d’Anjou possédait, outre son château d’Angers, celui de Saumur. Édifié sur le socle d’une vieille forteresse si bien que la silhouette de la demeure équivalait en prestance et en beauté celle de Mehun, et la vie qu’on y menait était semblable. On y recevait avec une magnificence incomparable parents et familiers, on s’y faisait accompagner par des grands chambriers, servir par des échansons, des panetiers, des écuyers tranchants, on y chassait le cerf, l’ours et le sanglier dans les forêts sombres et touffues. On y coulait des heures de largesse et de détente. On oubliait que Paris se laissait étouffer par une royauté qui glissait lentement vers l’Angleterre.
Le château de Saumur où Marie avait passé quelques années de son enfance, la partageant avec celui d’Angers, était aussi une brillante demeure. Les pignons des toitures, que son frère René avait remplacés plus tard par des ardoises, avaient été coulés en plomb et l’envolée des tourelles blanches et des clochetons ciselés qui s’apparentaient fort à ceux de Mehun-sur-Yèvre perçaient avec une grâce aérienne le ciel angevin.
Les forteresses de Saumur avaient été assiégées durant les guerres, mais la mère de Marie, Yolande d’Aragon, qui avait pris Saumur en estime, malgré l’obligation de résider à Angers ou dans ces petits manoirs champêtres fort accueillants comme ceux de Launay, Chanzé, Beaufort ou Baugé, ne l’avait pas pour autant abandonné. Et Saumur, si souvent reconstruit, restauré, fortifié, défiait l’Anjou de ses enluminures bleu et or.
Marie se pressa. Une inquiétude la saisit soudain. Dès sa visite aux ateliers terminée, elle devait s’assurer que le moral de Charles se relevait. Passant actuellement par une phase de désespoir à la suite de doutes que sa mère avait insufflés dans son esprit au sujet d’une éventuelle bâtardise, le dauphin se tourmentait sur ses origines exactes. Ne disait-on pas à Paris que sa mère avait compté tant d’amants que personne ne pouvait être sûr de l’authenticité du sang royal qui coulait dans les veines de sa progéniture ?
Et voici qu’à présent, à l’exception de ceux qui le soutenaient, on remettait en cause sa propre naissance. Charles passait alors par des périodes de confiance et de découragement qui déstabilisaient son état psychique.
De plus, il savait que l’atmosphère de la capitale suait de façon malsaine et dangereuse. Que voyait-il autour de lui, le jeune dauphin de France, si ce n’étaient les émeutes, les intrigues et les guerres intestines où la force anglaise alliée à la trahison bourguignonne étouffaient le pays de ses ancêtres ?
Marie arrivait près des ateliers. Elle leva les yeux vers les tourelles du château qui se découpaient dans le ciel gris et satiné. Dieu ! qu’elle aimait Mehun et son site réconfortant et charmeur ! Elle pensa soudain que, passé le printemps, elle serait au château d’Angers, puis, quand l’hiver accrocherait son givre aux fenêtres, elle partirait encore, escortée de sa cour et de la vie quotidienne qui s’y rattachait. Ainsi suivraient le mobilier, les tapis, les tableaux, la vaisselle, ses livres et ses broderies, les artistes même, pour le climat plus doux de Saumur.
C’était le début d’une cour itinérante qui devait durer plus d’un siècle. Une cour qui se déplaçait de cité en cité, de château en château, selon le rythme des saisons, les besoins et les plaisirs de la chasse, de la pêche et la nécessité de se nourrir directement des produits des domaines.
De plus, la France envahie par les Anglais obligeant les rois à reculer dans leurs domaines, le Val de Loire allait devenir légendaire par la floraison de ses châteaux. Nul autre pays, à cette époque, ne verra l’éclosion si soudaine et si riche d’une architecture témoignant de la métamorphose du pouvoir. Entre Orléans, siège d’une petite monarchie, et Nantes, capitale des ducs de Bretagne, s’organisait une partie acharnée jouée par les grandes provinces de France.
De Charles VII, qui, délibérément, après la guerre de Cent Ans, allait choisir de s’installer dans les châteaux du Val de Loire plutôt que dans un Paris volage et infidèle, jusqu’à l’avènement d’Henri IV, qui choisira le Louvre pour se faire aimer des Parisiens, se déroulera le cycle royal de la Loire.

Marie pénétra dans l’atelier d’un pas agile. La grande pièce qui sentait l’huile, le vernis et la colle chaude la rassura, atténuant les tourments qui l’avaient assaillie ce matin même quand, posant les yeux sur Charles, il lui avait paru si triste qu’elle avait hésité à le quitter.
Pourquoi fallait-il que ses propres inquiétudes la reprennent alors qu’il lui fallait au contraire rassurer son jeune époux ? Si Charles passait fréquemment d’une euphorie extrême à un découragement intense comme celui où elle l’avait trouvé la veille, c’était bien à elle de l’en faire sortir.
Dans ces instants, Marie tentait l’impossible pour égayer les pensées qui venaient assombrir son esprit. Mais celles qui étaient venues récemment le frapper avaient été si perturbantes que le pauvre dauphin n’avait pas fermé l’œil de la nuit.
Son cousin Philippe, comte de Nevers et fils aîné du duc de Bourgogne Jean sans Peur, se rendant à Paris, était passé par Mehun et s’y était arrêté. Invité à y rester pour la nuit, il avait tenu un étrange discours à Charles, l’assurant que sa mère Isabeau ne l’avait point procréé avec le roi. De tels propos avaient été déjà lancés, mais, cette fois, le nom que Philippe avait annoncé à son cousin l’avait fortement ébranlé.
Être le fils de Louis d’Orléans et non celui du roi de France, voilà qui pouvait bouleverser le dauphin et amener bien des scrupules dans son esprit déjà embué par une couronne qui lui échappait chaque jour davantage.
En poussant la porte de l’atelier, Marie s’efforça d’oublier. Des yeux, elle fit le tour de la première pièce. Des jeunes apprentis broyaient les couleurs. Des pots de poudre s’alignaient, regroupés par teintes. La jeune femme s’approcha, puis, se penchant délicatement, huma avec délice les flacons odorants. Un arôme subtil s’en dégageait.
Les ors ont-ils été livrés, Jacquemin ? demanda-t-elle en se redressant.
Hier, dame Marie. Maître Colombe m’a dit de les étaler là-bas.
Il désigna du doigt le fond de la pièce où les feuilles d’or avaient été déposées. Elles arrivaient en lames, aussi fines que des ailes de libellules et plus chatoyantes que la rosée sous le soleil levant.
Quittant le regard de Marie, Jacquemin reprit son travail. Il appliquait une première couche d’or sur des lettrines que maître Colombe avait tracées.
Laisse bien sécher, lui cria Théodore, qui, terminant son apprentissage, passait à présent ouvrier, ce qui lui permettait de donner des ordres et des conseils au jeune Jacquemin. Laisse bien sécher, le résultat dépend de ta première surface. Plus elle est lisse et unie, plus les suivantes seront homogènes.
Il portait une pile de feuillets qu’il déposa devant Jacquemin. Marie y jeta un œil intéressé. Les pages étaient réglées en rouge et portaient des mentions en écriture cursive tracée dans la marge pour indiquer au calligraphe où le début du texte devait commencer.
Théodore, qui rêvait de passer préparateur de maquette, se plut à informer Marie.
Le calcul de la mise en page n’a pas été parfait, dit-il en redressant son buste assez menu, et le calligraphe a été obligé de modifier le calibre de son écriture pour se tenir dans l’espace prévu.
Est-ce là le travail que ma mère a commandé à maître Colombe ?
Jean Colombe, peintre, enlumineur du XV e siècle, avait pris la suite des travaux des frères de Limbourg.
En effet, les sept premières pages de ce psautier ont des lettrines dont les rinceaux s’échappent en marge.
Ceux du lundi au dimanche. Maître Colombe a commencé les dessins à la plume. Jacquemin et moi devons recouvrir le ciel et les fonds.
Un bruit de pas fit se retourner Marie. Un homme grand et blond, portant belle allure malgré le grand tablier taché de pourpre et de bleu d’outremer qui entourait ses hanches, une fine barbe un peu rousse parfaitement taillée encastrant le bas de son visage, pénétra dans la pièce.
Dame Marie ! s’exclama-t-il en abaissant son visage sur la main que lui tendit la jeune femme. Le psautier que m’a commandé Madame votre mère me remplit de joie. Ma tête fourmille d’inspiration.
À ce point ! fit Marie, joyeuse.
Tenez, regardez l’office auquel est consacré le lundi, je l’ai représenté par une miniature reprise dans les Très Riches Heures du duc de Berry.
Je l’ai reconnue, maître Jean, fit Marie en souriant. N’est-ce pas la miniature qui figure dans le purgatoire ?
Ce n’est pas sa réplique exacte. Venez, je vais vous en montrer la preuve. Vous me direz ce que vous en pensez.
Il l’entraîna dans la pièce suivante où il broyait ses couleurs à la molette sur un marbre qui recouvrait une partie de sa table. Détrempées ensuite dans de l’eau, on y mêlait un liant afin d’en assurer la conservation sur le vélin.
Pas plus d’une dizaine de couleurs s’alignaient. Quand Jean Colombe fit passer Marie devant ses préparations, il eut un frisson de joie. Rien ne lui plaisait tant que l’on admirât ses couleurs. Et quelles couleurs !
Jean Colombe disposait du plus beau bleu qui existait à l’époque, l’azur d’outremer, un bleu aussi profond que fluide, entièrement composé de lapis-lazuli que le duc de Berry faisait venir d’Orient. Un autre bleu venait le compléter. C’était l’azur d’Allemagne, tiré des minerais de cobalt de Saxe, moins transparent que l’outremer et que Jean Colombe utilisait pour ses dégradés de ciel.
Ses verts, l’un à base minérale, l’autre à base végétale, et son vert de Hongrie, extrait d’une sorte de cristal que l’on appelait malachite, lui servaient à colorer les robes des femmes ou à teinter ses paysages de printemps. Son vert de flambe, à base d’iris sauvage, était pilé et mêlé à du massicot jaune, une célèbre recette qui provenait de l’héritage des frères de Limbourg. Quant aux rouges, ils étaient pratiquement tous chimiques. Deux de ses aides chauffaient du vif-argent avec du soufre pour obtenir du sulfure de mercure dont Jean Colombe tirait son vermillon. En chauffant de la céruse, il obtenait du minium, un autre rouge plus dense qui avec ses jaunes, ses ocres, ses sanguines servaient à réaliser ses roches et ses paysages d’hiver.
Enfin ses blancs de céruse et ses noirs de fumée, ses roses tirés d’un bois de teinture dont il faisait une décoction et ses violets tirés du tournesol achevaient de compléter son éblouissante palette.
Jean Colombe s’assura du regard extasié avec lequel Marie observait ses couleurs, puis il attendit quelques instants et lui présenta un feuillet.
Dans les Très Riches Heures , j’ai représenté les morts entraînés dans un fleuve de feu imaginaire alors que dans le psautier de dame Yolande j’y ai dessiné les flammes.
Vos couleurs ont changé, maître Colombe.
C’est juste, soupira-t-il. Je m’inspire désormais de la conception de Dante où tout est plus cru, plus vrai, où la couleur prend le pas sur la forme et le dessin.
Maître Jean, dans le psautier de ma mère, vos offices consacrés aux saints sont-ils de nature aussi ardente ?
Mais, arrêtant son regard sur un paquet de feuillets soigneusement disposé à l’un des angles de la table, elle n’attendit pas sa réponse et s’écria :
Oh ! mais vous poursuivez l’œuvre des frères de Limbourg. Ce repentir de David n’y figurait pas, que je sache.
En effet.
Sous la grande miniature qui représentait un David fort théâtral, à la mine pathétique, agenouillé devant un ange, Jean Colombe avait peint une scène de bataille dont les ors n’étaient pas encore secs. Juste une touche de bleu d’outremer, celui d’un ciel au-dessus d’une tente dressée, venait en éclairer l’ensemble.
Un recoin dans l’atelier de Jean Colombe servait aux séchages successifs que nécessitaient les diverses phases pour que la dorure soit au point ; un autre recoin moins exigu se trouvait à l’opposé de la pièce. On y effectuait les opérations finales d’enluminure. Un rayon de soleil passait à travers une mince ouverture et s’accrochait sur les ors pour en restituer tout un ensemble d’une luminosité parfaite.
Irez-vous à la cour de Bourgogne, maître Jean ? questionna soudain Marie en élevant jusqu’à elle un pot qui contenait sans doute un mélange qui devait durcir la couleur lorsqu’elle était apposée sur le parchemin.
Comme le peintre ne répondait pas, elle reposa le petit récipient sur la table et reprit :
Mon cousin Philippe de Nevers m’a confirmé, ce matin, le mariage de sa sœur et du comte de Savoie. L’aviez-vous ouï dire ?
Jean Colombe hocha la tête en un signe affirmatif.
Alors, saviez-vous aussi qu’Amédée de Savoie, son futur époux, désirait votre présence en son domaine ?
Il hocha à nouveau la tête.
Et qu’avez-vous décidé ?
Il s’approcha de Marie et observa quelque temps les minuscules gobelets d’eau qui servaient à humecter les couleurs et qui attendaient que l’on y plonge les fins pinceaux alignés sur le rebord de la table. Ils étaient tous longs et effilés, en poil de martre, et leur manche en bois de santal rouge.
Ce que votre cousin vous a affirmé avant de partir ce matin, dame Marie, je le tenais déjà de votre mère.
Cela ne me donne pas votre réponse.
Tout au fond de la pièce, le foyer crépitait. Il restait allumé presque en permanence si bien que l’atelier cessait rarement de fonctionner. L’âtre entretenait un feu doux et léger. Un aide qui n’avait pas plus de douze ans s’activait à le maintenir dans cet état de somnolence.
Jean Colombe s’approcha du foyer et observa quelque temps le jeune garçon qui s’appliquait. Sous une grille noire, le charbon était presque incandescent. Une chaleur lente et tenace émanait aux alentours et le rougeoiement des braises se confondait avec la poudre grise des cendres chaudes.
Puis il se pencha sur les pots dont le contenu bouillait doucement.
Les mélanges sont au point, signifia-t-il à son apprenti, tu peux préparer les ors. Où est la colle de parchemin ?
Là ! fit le jeune garçon en montrant la grille de fer posée sur le foyer et sous laquelle un petit récipient contenait la préparation.
La pâte est-elle assez chaude ?
Oui, maître Jean. Assez chaude et assez ferme. Je crois que nous pouvons l’utiliser.
Alors, apporte-la à Jacquemin, il doit recouvrir d’or le troisième psaume avant ce soir. Dis-lui de laisser les rinceaux que j’ai tracés en marge. Je les recouvrirai moi-même.
Il se retourna vers Marie. Celle-ci plongeait son regard dans sa direction.
Vous ne m’avez pas donné votre réponse, insista-t-elle avec une pointe d’ironie. Le duc de Bourgogne vous aurait-il proposé de meilleurs avantages que le duc de Berry ?
Un léger sourire passa sur le visage de maître Colombe. Il avait un corps long et mince, le port du buste fier, l’allure d’une certaine jeunesse malgré ses trente ans passés et, sans l’extrême rigueur qui s’échappait de son œil bleu et froid et le pli profond qui barrait son large front, ses jeunes apprentis ne l’eussent guère écouté.
Ses cheveux blonds et fins, qu’il attachait dans sa nuque avec un grand ruban de velours noir, tombaient souplement sur ses épaules et quelques boucles frisées venaient perturber la ligne sobre et droite de son front, laissant voir le grand pli qui s’y dessinait.
Maître Jean, le silence que vous opposez à ma question m’inquiète.
Lors de sa dernière visite, dame Yolande m’a commandé trop de travaux pour que je vous quitte, Marie, dit Jean à voix basse.
Puis il prit la main de la jeune femme et la porta à ses lèvres.
Merci, Jean. Cela me chagrinerait fort.

Charles, mon doux ami, fit Marie en se penchant vers le visage morose de son jeune époux. Oubliez cette médisance qui n’a été lancée par votre cousin Philippe que pour vous déstabiliser et vous amoindrir.
Mais si cet affreux soupçon était justifié ?
Pourquoi voulez-vous qu’il le soit ?
Ma mère m’aime si peu.
Oubliez votre mère, reprit Marie en soupirant. Isabeau de Bavière a d’autres soucis en tête que l’avenir de son denier fils.
Marie ! Elle m’a renié. Et, pis, on dit qu’elle a tant d’amants que…
Charles, oubliez, je vous en supplie. A-t-on colporté de tels bruits sur votre jeune frère Philippe, mort il y a quelques années à peine ? Et le décès de Louis, dauphin avant vous, a-t-il suscité de tels propos ?
Charles haussa tristement les épaules, affaissées par la lassitude et l’amertume, aussi épuisées que son visage où, malgré son jeune âge, deux rides profondes barraient déjà son front.
Mes frères ! Ils sont tous morts, Marie ! Aucun n’a pu relever ces défis qui me minent. Ils sont tous morts après avoir été dauphins chacun leur tour.
Il la regarda, une lueur de dépit dans les yeux.
Et maintenant que je suis dauphin moi-même, je n’ai plus la certitude que je suis le fils du roi.
Une larme brilla dans ses yeux et Marie se jeta contre lui.
Charles, ne pleurez pas. Je vous en prie. Il est certain qu’un jour vous serez roi de France.
Vous le croyez vraiment ?
J’en suis sûre.
Ah ! Marie, que ferais-je si je n’avais auprès de moi votre douceur et votre patience ? Puisque vous me l’assurez, je veux bien le croire.
Mais, comme pour donner tort aux rassurantes paroles de Marie d’Anjou, le jeune écuyer de Charles, Jean Dunois, arriva sur la terrasse où se trouvaient les deux jeunes gens.
Messire Charles, commença-t-il d’un ton essoufflé tant il avait dû courir pour venir jusqu’à eux, votre cousin Philippe de Nevers avait à peine enfourché son cheval que Gontran, l’écuyer de votre oncle Bernard d’Armagnac, sautait à terre dans la cour centrale du château.
Ah ! s’écria Charles en se précipitant vers lui, mon bon Dunois, dis-moi vite où il se trouve.
Mais il arrive, seigneur Charles. Il arrive encore tout habillé de sa cotte de mailles et de son heaume à peine relevé.
A-t-il de mauvaises nouvelles ?
Hélas ! fit le jeune homme en esquissant un triste sourire.
Marie avait pâli et ses grands yeux noirs s’étaient remplis d’effroi. La seule chose ressortant de cet incident, qui n’annonçait rien de bon, avait eu au moins cet avantage qu’il avait tiré Charles de son apathie.
Elle suivit à petits pas les deux jeunes gens jusqu’à la cour centrale du château où les palefreniers emmenaient le cheval tout suant de messire Gontran, afin qu’il se reposât à l’écurie du château après avoir enfourné une bonne dose d’avoine fraîche.
Devant le puits qui s’élevait au milieu de la cour et que la margelle cerclait de ses pierres blanches, les chambrières Suzon et Toinette tiraient, en discutant alertement, un seau d’eau fraîche plein à ras bord que leurs mouvements hâtifs faisaient déborder sur le sol. Derrière elles, Francette, la lingère, les regardait faire distraitement, coulissant un regard plus direct au beau cavalier qui venait de mettre pied à terre.
Quand le seau d’eau fut appuyé solidement sur le rebord de la margelle, les trois soubrettes regardèrent franchement le gentilhomme, qui ôtait son casque d’un geste prompt.
Ce qu’il est beau, chuchota Suzon.
Tais-toi, murmura Toinette à son tour. Il nous regarde.
Je parie, dit Francette, en calant son panier de linge sur sa hanche mouvante, que si je passe près de lui, frôlant sa cotte de mailles, notre beau messire ne jettera les yeux que sur moi seule.
Mais, déçues, elles n’eurent pas le plaisir d’en savoir davantage, car deux silhouettes fondaient littéralement sur le gentil seigneur.
Gontran ! exulta Charles en serrant le jeune homme dans ses bras. Viens-tu tout droit de Paris ?
J’ai quitté la capitale à la pique du jour et j’ai galopé sans m’accorder une seule once d’arrêt. Ni pot ni gîte, pas même l’ombre d’une halte en pleine campagne pour reposer les sabots de mon cheval fourbu. Ah ! mon gentil seigneur. Que j’aimerais vous apporter de meilleures nouvelles !
Raconte, Gontran.
Charles avait pris le bras de l’écuyer et l’entraînait à l’intérieur du château. Marie les suivit, la main posée sur l’avant-bras de Jean Dunois. Ils s’efforçaient de marcher tranquillement, mais l’impatience frisait leurs attitudes.
Dunois était un jeune homme agréable, grand, de belle prestance et bien fait de sa personne. Il avait un esprit chevaleresque, une grandeur d’âme, une haute idée de la fidélité envers son maître, l’écartant de tout complot, ruse ou mesquine bassesse qui, sans doute, l’eussent rehaussé aux yeux des plus forts. Fils naturel de Louis Ier, duc d’Orléans, et de Mariette d’Enghien, Jean Dunois avait aussi le sens du respect envers ses supérieurs. Son précepteur, médecin et astrologue de Louis d’Orléans, prenant vite conscience de sa foi profonde, l’avait un certain temps destiné aux ordres. Mais, les années passant et lui-même étant trop proche du dauphin pour ignorer ses tourments, il préféra se mettre à son service et lui vouer sa carrière de chevalier.
C’est ainsi que, durant leur adolescence et jusqu’à ce jour, les deux jeunes gens ne s’étaient pratiquement jamais quittés.
Gontran, l’écuyer de Bernard d’Armagnac, avait posé son casque sur le bord d’un grand bahut décoré de portes lourdes et sculptées aux armoiries de Jean de Berry.
Planté devant lui, Charles était déjà suspendu à ses lèvres, attendant les premiers mots qu’il allait prononcer. Quant à Dunois, il n’en attendait pas moins de son ami Gontran.
Jean sans Peur s’est installé dans la capitale.
À ces mots, Charles ravala sa salive. Presque craintivement, il attendit la suite du récit de l’écuyer.
Et Bernard d’Armagnac, mon maître, ne contrôle plus la situation, reprit Gontran dans un grand geste de désespoir. Les troupes bourguignonnes assaillent Paris de toutes parts.
Charles et Dunois se regardèrent, attristés. Le dauphin releva la tête.
Faut-il annuler notre départ pour la capitale ? Nous devions partir demain à l’aube.
Ah ! messire Charles, reprit l’écuyer, je ne sais plus moi-même. Les querelles reprennent plus que jamais. Les Parisiens sont si nerveux qu’ils se demandent vers qui se tourner.
Mais les Armagnacs n’ont jamais failli à leur parole, répliqua Dunois en s’approchant de Gontran.
Les Parisiens les rejettent, à présent, comme ils rejettent sur eux la défaite d’Azincourt.
Azincourt ! Faut-il encore en subir les néfastes conséquences, murmura Charles. Depuis 1338, la guerre qui oppose Français et Anglais est intermittente. N’allons-nous donc jamais en sortir ?
Il est certain, remarqua l’écuyer en se raclant la gorge, que les Anglais profitent de l’opposition Bourguignons-Armagnacs.
Ce sont tout de même les Armagnacs qui ont combattu l’armée anglaise à Azincourt. Et leur armée était bien supérieure.
Ah ! mon doux messire, fit Gontran en soupirant, quand les Armagnacs se sont retrouvés face aux Anglais, certes, ils comptaient cinquante mille contre dix mille, mais ils étaient si mal organisés !
Ils les ont fait tout de même reculer et fuir vers le nord en direction de Calais, protesta Charles, et pour leur couper la retraite ils ont eu l’esprit de se camper près d’Azincourt. Ah ! Gontran, vous le savez, notre armée comprenait toute l’élite du royaume. Elle ne devait pas perdre.
Certes ! Certes ! Mais les Anglais ont attaqué une armée française trop lourdement équipée et sans aucune discipline.
Dunois passa un bras sur les épaules de Gontran et les serra affectueusement. Ils avaient tous trois environ le même âge, et, bien que le dauphin Charles parût incontestablement le plus âgé, brillait dans leurs trois regards la même crainte de l’avenir.
Une bien triste défaite, conclut Gontran en levant les yeux au ciel, puisque, après l’attaque de leurs archers, les Anglais achevèrent les Armagnacs à coups d’épée et de hache.
Dunois soupira.
Hélas, nous savons tout cela.
Beaucoup trop l’ignorent pourtant, reprit le dauphin.
Et pouvons-nous oublier que c’est là que fut fait prisonnier mon bon cousin Charles d’Orléans ? murmura Marie. Avons-nous quelques nouvelles de lui ?
Se rendant compte de l’inutilité de sa question, en un tel moment de désarroi, Marie rougit et se retira vers un angle de la pièce.
Il est certain qu’Henri V d’Angleterre va tirer parti de cette nouvelle querelle entre Bourguignons et Armagnacs. Et la reconnaissance que lui accorde actuellement Jean sans Peur fera sombrer davantage les Armagnacs.
Y a-t-il eu tant de meurtres ? Quand cela s’est-il passé ? s’enquit le dauphin.
La nuit du 28 au 29 mai, messire Charles. Les partisans de Jean sans Peur ont pris la capitale par surprise.
Charles serra les mâchoires puis, rageur, frappa du pied le sol d’une façon un peu infantile.
Les Armagnacs se défendent-ils ?
Hélas, ils ne peuvent rien faire. Ils sont massacrés chaque jour davantage.
Et mon oncle Bernard ?
Il va se faire tuer, lui aussi, s’il ne fuit pas.
Que veut-il que je fasse ? Dieu ! qu’il le dise !
Le dauphin leva les bras au ciel dans un geste impuissant et les agita nerveusement.
Qu’il le dise, s’écria-t-il, et je lui obéis sur-le-champ. Gontran ! Dis-moi tout de suite ce qu’il veut.
Ne changez rien à ce que vous aviez prévu. Réunissez ce qui vous reste d’armée et chevauchez vers Paris. Charles rabattit piteusement les bras le long de son corps et reprit aussitôt son air consterné.
Mais je ne possède rien. Je suis un dauphin ruiné, sans appui, sans amis. Je ne sais même pas si je…
Impulsive, Marie se jeta dans ses bras.
Ne dites rien, Charles. Écoutez plutôt Gontran et faites ce que votre oncle Bernard vous demande.
Je suis sûr que les Parisiens vont se reprendre, hasarda Dunois pour assurer le dauphin de quelques nouveaux espoirs.
Nenni, fit Gontran, plus objectif que son compagnon. Rien ne sert de se leurrer. À cette heure, dans la capitale, c’est l’effondrement de la monnaie. Les Parisiens sont terrorisés. Ils n’attendent plus qu’un signe pour se soulever et arborer la croix de Saint-André.
La croix de Saint-André ! murmura Marie. La bannière des Bourguignons ! Mais c’est la destruction de la France !
Jean sans Peur est diabolique. Il vient d’annoncer aux Parisiens la suppression des impôts. Puis, s’assurant de l’effet produit, qui d’ailleurs fut immédiat, il a fait sortir de prison tous les Armagnacs embastillés.
Tous ?
Pour les massacrer aussitôt, coupa Gontran, et Paris s’est donné Capeluche pour chef.
Capeluche ! s’écria Marie, horrifiée. N’est-ce pas ce cruel bourreau qui hait et torture toutes les femmes ?
C’est bien lui. Il se repaît actuellement de ses crimes. Avant que je ne parle, il s’est rendu au château de Vincennes, y a libéré les Armagnacs prisonniers et les a tous massacrés. On dit que dans la mêlée il a égorgé des femmes et des enfants qui ne réclamaient rien. Il tue des innocents que nul n’ose défendre tant la peur règne.
Marie porta la main à son cœur. Sa pâleur était extrême et les veines de son cou battaient la chamade. Jean Dunois, qui la connaissait bien pour avoir partagé avec elle et le dauphin tant de jeux et de plaisirs, de craintes et d’angoisses aussi, s’approcha d’elle.
Ce triste récit n’est pas pour vous, ma mie. Partez, quittez cette pièce où tant de mots atroces viennent jusqu’à vous. Nous vous rejoindrons tout à l’heure.
Mais la jeune femme secoua la tête.
Si je n’entends pas ce récit de la bouche de messire Gontran, mais qui donc me le contera, Jean ? Pour le bien du dauphin, je veux être au courant de tout.
Alors, assoyez-vous au moins.
Et, de manière fort courtoise, il la conduisit vers la chaise à bras qui se tenait près du bahut de bois sculpté sur lequel deux grands chandeliers d’argent attendaient qu’on y brûlât les bougies qui y étaient piquées.
Ce Capeluche est un monstre. Quelqu’un devrait l’abattre, fit Dunois en revenant vers les deux jeunes gens.
C’est du moins ce qu’il mérite, répliqua l’écuyer. Ses crimes sont de la plus grande cruauté. Il y prend un tel plaisir que c’est pitié de voir les Parisiens accepter ces horreurs.
Le dauphin avait repris des couleurs et son attitude semblait plus raffermie. Il se planta devant Gontran et plongea ses yeux bruns dans ceux de son compagnon.
Et ma mère ?
Quelques instants, l’écuyer soutint hardiment son regard. Puis il le détourna lentement, prit le temps de réfléchir et lança d’un ton qu’il s’efforça de rendre assez neutre :
On dit que la reine Isabeau de Bavière, qui, vous le savez, réside actuellement à Troyes, tente une entrée dans Paris auprès de Jean sans Peur.
Que fait-elle à ses côtés ? s’enquit froidement le dauphin.
Elle ménage avec prudence ce chef de bande dont la popularité est immense.
Ma mère a toujours été du côté du plus fort. Elle m’empêchera d’avancer sur Paris. Elle poussera Jean sans Peur à massacrer mon oncle Bernard. Je ne peux rien faire. D’ailleurs, elle sait que mon armée est de plus en plus mince et qu’à Bourges, les quelques troupes qui me sont restées fidèles sont trop affaiblies pour tenter une expédition combative. C’est se jeter dans la gueule du loup.
Et, de nouveau, il retomba dans le désespoir.
IX
Paris s’éveillait comme chaque matin avec ses multiples bruits et son agitation coutumière. Chevaux et ânes faisaient claquer leurs sabots sur les pavés disjoints des ruelles. Des hommes déchargeaient en criant les chariots emplis à ras bord de bois, de paille ou de denrées. Déjà, le porteur d’eau et le marchand de chandelles s’égosillaient sous les fenêtres dont on entrouvrait les battants pour profiter de la chaleur qui commençait à monter. Des lavandières se dirigeaient vers les bords de la Seine, un panier de linge calé sur leur hanche ronde, et les boutiquiers des avenues allaient, d’un moment à l’autre, ouvrir leurs échoppes. Sur les places jaillissaient des fontaines d’où coulait une eau claire et fraîche qui tintait allègrement sur les margelles de pierre grise.
Dans la rue Saint-Jacques, les ouvriers de Nicolas Bataille, dont la mort venait de surprendre toute la corporation des lissiers, se regardaient, consternés. Les ateliers de haute-lisse, ouverts depuis presque trente ans, fermaient leurs portes pour s’installer dans les Flandres. Il est vrai que maître Bataille recevait de fréquentes et régulières commandes de l’une des plus grandes puissances de France, la maison de Bourgogne, qui possédait presque tout le patrimoine lainier du nord de la France et des Flandres.
Quelques compagnons hauts lissiers et leurs familles avaient accepté de suivre les fils du tisserand à Bruges, qui constituait avec Lille et Arras l’une des villes les plus importantes de la production drapière. Certes, l’Angleterre leur faisait concurrence, mais, depuis que l’agitation politique perturbait les Anglais, il était de plus en plus difficile de traiter avec eux.
Outre les quelques compagnons partis à Bruges, cinq ouvriers avaient été repris par les successeurs de Robert Poinçon et quatre s’en étaient allés travailler à Dijon où quelques nouveaux ateliers, sous la coupe du duché de Bourgogne, venaient de s’ouvrir et où les commandes affluaient.
Parmi ces commandes ‒ essentiellement de grandes pièces qui composaient d’imposants ensembles tapissiers ‒ figuraient celles de la reine de France, Isabeau de Bavière, alliée de Jean sans Peur, dont la pression s’exerçait chaque jour davantage et qui, œuvrant au détriment des Armagnacs, entraînait les Parisiens sous la coupe de l’odieux Capeluche en se laissant gruger de la plus absurde des manières.
En l’occurrence, la tapisserie L’Histoire du roi des amants portait sur un thème qui faisait couler beaucoup de sarcasmes de la bouche des partisans du duché d’Anjou.
Mais revenons à la fermeture des ateliers de Nicolas Bataille. Il restait une dizaine de personnes sans travail dont Betty et sa fille Clarisse qui se trouvaient dans l’impossibilité d’être recrutées par Poinçon, car Jean Cosset, malgré son grand âge, déployait toujours sa malveillance à l’égard des deux femmes. Pourtant, Mathieu n’était plus là pour ruminer les griefs dont l’avait toujours assailli le vieil homme. Il était mort l’hiver dernier à la suite d’une mauvaise fièvre qui l’avait emporté en quelques semaines, et les deux femmes se retrouvaient seules, attristées et démunies.
Ne pouvant être engagées chez Robert Poinçon, dont le patrimoine était pour moitié partagé avec celui du vieux Jean Cosset, Betty et sa fille avaient dû quitter leur confortable maison dont elles ne pouvaient plus payer la location. Depuis, elles vivaient avec une veuve solitaire qui, en échange d’une aide aux travaux domestiques, cuisine et ménage essentiellement, leur offrait l’hébergement dans une pièce de sa maison, la plus exiguë de toutes. Contre un paiement assez modique, la vieille femme acceptait de partager avec elles son repas du soir.
Mère, c’est décidé, je vais voir Lucas, lança Clarisse à sa mère ce matin-là où le printemps s’achevait pour faire place aux premières journées estivales.
Mais, ma fille, tu ne le connais pas.
Eh bien, je ferai sa connaissance.
Tu ne l’as jamais vu !
Clarisse se mit à rire.
Cette fois, je le verrai.
Ciel ! Clarisse, ce vieux Cosset est un monstre.
S’il ne veut pas que je voie Lucas, c’est Lucas qui va venir à moi.
Betty eut un geste contrarié et elle regarda sa fille en poussant un interminable soupir.
Clarisse ! Ce garçon ne fait peut-être pas ce qu’il veut. C’est un adolescent.
Il a seize ans tout comme moi. À cet âge, nous ne sommes plus des enfants.
Hélas, ma fille, je crains bien que ce ne soit pas l’avis de son vieux brigand de grand-père.
Clarisse soupira elle aussi, plus bruyamment que sa mère. Elle serra les dents et sembla réfléchir quelques instants. Betty observait le visage buté de sa fille et y vit une farouche détermination. Lorsque son front laissait traîner un pli qui allait se perdre dans ses boucles rousses, elle savait qu’elle ne capitulait pas.
Ne t’inquiète pas, ma petite mère, s’écria Clarisse en sautant au cou de Betty. Si c’est Lucas qui refuse de me voir, je n’insisterai pas.
Oh ! qu’as-tu donc en tête ? gémit celle-ci en acceptant de bonne grâce le baiser fougueux de sa fille. Tu vas te faire jeter comme une malpropre par cet homme insupportable.
On verra. Ne dis pas ça avant que j’en sois sûre. Je veux essayer, c’est tout. Et, si c’est impossible, je parlerai au vieux Cosset et je lui expliquerai.
Expliquer quoi ! Grands dieux ! Que tu descends d’une branche paternelle qui n’a rien à voir avec la sienne ? D’ailleurs, c’est un serviteur qui va t’ouvrir et il te flanquera à la porte dès que tu annonceras qui tu es.
Et alors ! répliqua-t-elle de plus en plus têtue. Il peut même aller chercher les gens de la police. Cela m’est bien égal.
Elle tapa du pied sur le sol recouvert par un tapis de laine et poursuivit d’une voix âpre :
Lucas a sans doute entendu parler de moi. Et, si ce n’est pas le cas, je lui dirai que je suis la fille du fils de son père.
Tout ceci est si loin, ma pauvre enfant.
Justement, affirma Clarisse, il est bon de réveiller certaines choses.
Betty prit la main de sa fille et la caressa tendrement. Puis elle tourna distraitement le petit anneau d’or serti d’une menue perle blanche qui venait en orner l’annulaire.
On ne peut changer le destin, murmura-t-elle.
Tu n’aurais pas dit ça autrefois, reprocha sa fille en retirant sa main d’un geste un peu brusque. Tu étais plus combative. Combien de fois m’as-tu raconté que Mary, ta grand-mère maternelle, t’avait légué son fier tempérament.
À présent, Mathieu n’est plus là, soupira-t-elle avec lassitude.
Mon père approuverait ma décision. J’en suis sûre.
Betty fit quelques pas dans la pièce qui leur servait de chambre, regarda par la fenêtre l’échoppe d’en face qui ouvrait sa devanture. C’était la boutique d’un savetier.
Tu as raison, ma fille, fit-elle en se retournant vers Clarisse. Ne laisse surtout jamais tomber la nature obstinée qu’au jour de ta naissance je t’ai donnée. C’est elle qui te permettra de réussir.

La résidence du marchand Jean Cosset était une grande maison se détachant au fond d’une cour carrée où deux fontaines se faisaient face. La solide bâtisse, habillée de colombages, était assez isolée, au bout d’une rue bordée de marronniers donnant directement sur l’une des places du quartier Saint-Jacques.
Clarisse n’oubliait pas ce que lui avait dit sa mère à propos du serviteur qui lui flanquerait sans doute la porte au nez et elle pensa un instant grimper aux barreaux de bois fermant l’arrière de la maison. Elle était souple comme un chat, légère comme une plume et pouvait fort bien y arriver. Ainsi, elle passerait le premier barrage sans se faire remarquer. Mais, ne voulant pas être prise pour une voleuse, elle revint devant la façade.
Quand elle vit la lourde porte au gond huilé lui barrer la route et surtout quand elle aperçut l’homme qui, juste derrière, devait surveiller en quasi-permanence, elle mit à exécution son idée première.
De nouveau, elle contourna la maison et se retrouva à l’arrière où la végétation d’un jardin aérait largement les lieux. Collant son œil entre les barreaux, elle nota que l’écurie côtoyait les dépendances et que personne n’en sortait. Elle s’assura que nul passant indésirable ne rôdait dans les parages, puis elle prit son élan. Elle eut plus de mal qu’elle ne le pensait. Grimper était facile, mais passer par-dessus le haut des barreaux taillés en pointe s’avérait plus délicat. Le saut qui lui permettait d’atteindre l’autre côté du terrain devenait carrément un exploit et la peur la saisit.
Enfin, s’armant de tout le courage dont elle était capable, elle se redressa, calcula, se hissa et, sans plus réfléchir, se meurtrissant les cuisses alors qu’elle essayait de passer l’entrejambe, elle tenta son coup en maîtrisant le bruit de ses gémissements. La pointe d’un barreau l’accrocha au passage, déchirant sa robe et entaillant douloureusement le haut de sa cuisse.
Clarisse fit une grimace. L’éraflure la brûlait et elle sentit qu’elle passerait avec peine si elle ne levait pas plus haut sa jambe meurtrie. Elle gémit un peu plus fort, souleva sa cuisse et se laissa glisser doucement de l’autre côté des barreaux. Sa blessure devait saigner, mais elle ne pouvait pas s’y attarder sans perdre sa concentration.
Elle avança prudemment, fit silencieusement le tour de la maison. Personne n’était en vue ‒ l’heure matinale avait au moins cet avantage que les serviteurs d’une maison bourgeoise se levaient plus tard que les gens d’une rue besogneuse ‒ elle atteignit le porche d’entrée et frappa contre le bois de la porte. Puis elle entendit qu’on tirait un loquet, et, comme sa mère l’avait dit, ce fut un serviteur méfiant à l’air revêche qui apparut dans l’entrebâillement.
J’ai un pli à remettre, dit-elle précipitamment avant que ce dernier n’ait eu le temps de la questionner.
À qui ?
À ma cousine qui est chambrière.
Comment es-tu entrée ?
Par là, fit-elle en pointant son index vers le grand
portail de l’entrée.
L’homme plissa ses yeux.
Le portier vient de partir, il n’a pas pu t’ouvrir.
Clarisse réprima une grimace. Les choses commençaient mal. Comment pouvait-elle savoir que, durant le temps de son escalade, le portier avait quitté son poste d’observation ?
Je ne sais pas, fit-elle en haussant les épaules. C’est un homme qui m’a ouvert et quand je lui ai montré le pli il m’a dit d’entrer, poursuivit Clarisse d’un ton assuré en dardant ses yeux verts sur le serviteur, qui semblait hésiter.
Alors, ce doit être le palefrenier, il devait sortir de l’écurie. Mais bon sang ! De quoi se mêle-t-il, celui-là ?
Puis il baissa les yeux sur les mains de Clarisse.
Donne-moi ton message et dis-moi qui est ta cousine. Je vais le lui remettre.
Je dois rapporter une réponse à ma mère.
Clarisse tentait de dissimuler au mieux sa robe déchirée. Elle n’y parvenait qu’en crispant les doigts sur la légère étoffe qui, en plus, avait subi lors de la périlleuse escalade les dommages d’une salissure assez conséquente.
Entre, fit l’homme, l’œil toujours soupçonneux.
Enfin ! La seconde barrière était franchie et la jeune fille soupira de soulagement. Peu importait, à présent, si sa cuisse la faisait souffrir. Pour l’instant, elle se trouvait à l’intérieur de la maison du vieux Cosset, dans un vaste hall d’entrée où de grands bancs de bois verni s’adossaient le long des murs. Sur les murs de pierre blanchie, de grandes tapisseries accrochées donnaient un air de luxe à l’ensemble.
Qui est ta cousine ?
Je n’ai pas de pli et je n’ai pas de cousine.
Elle vit l’homme tourner ses yeux ahuris vers les deux servantes dont l’ouïe fine avait entendu l’étrange et court dialogue qui, plus tard, donnerait lieu à jaser. Clarisse les regarda sans broncher.
Je dois voir Jean Cosset, jeta-t-elle d’un ton péremptoire.
Que lui veux-tu ? demanda le serviteur, qui reprenait ses esprits.
Lui parler.
C’est impossible. Sors, petite vagabonde, cracha-t-il, méprisant.
Je ne suis pas vagabonde ! Je suis la nièce de Lucas.
Une autre servante fit son apparition et des rires accueillirent son propos, bien que l’une des deux premières soubrettes s’avançât d’un pas vers celle, le sourire moins moqueur que celui de ses compagnes.
Et mon père, rétorqua aigrement le serviteur, c’est le pape !
Les servantes s’esclaffèrent. Rires et bruits se répandirent au-delà du vestibule. Une servante plus âgée, le visage austère et ridé, déboucha de l’autre bout du vestibule suivie d’un vieil homme qui dévisagea longtemps l’adolescente.
Ainsi, tu es la petite-fille de ce vagabond de Jean le Flamand !
Il me semble, messire Cosset, rétorqua agressivement la jeune fille, que ce vagabond Jean le Flamand dont vous parlez est aussi le père de Lucas.
Tu as de la repartie, petite. Mais je n’ai pas demandé à te voir.
Moi non plus, répliqua Clarisse.
Alors, que veux-tu ?
Voir Lucas.
Le vieil homme eut un rire sec qui déboucha sur une toux saccadée. Aussitôt, l’une des trois jeunes servantes courut dans la pièce qui côtoyait le vestibule et lui apporta un gobelet d’eau fraîche.
Tu ne verras pas Lucas, affirma celui-ci après avoir bu une gorgée de liquide qui, au bout d’un instant, stoppa sa toux.
Alors, je ne partirai pas.
Que crois-tu, petite imbécile ? Que mon personnel est incapable de te jeter dehors ?
Clarisse s’approcha du vieil homme et saisit l’un des pans de sa longue robe. Elle était confectionnée dans un lourd brocart et les pans s’ornaient d’une bande de zibeline qui tombait jusqu’à terre.
Où est-il ? aboya Clarisse, toujours agressive.
Jean Cosset eut une lueur mauvaise dans les yeux.
Parti.
Parti ? Mais…
Le regard hostile du marchand se mua presque en regard de satisfaction. Mais cela ne dura pas, et il reprit son air malveillant. La toux faillit le reprendre. Il se racla la gorge et, de ses doigts maigres, détacha ceux de Clarisse qui s’accrochaient toujours aux pans de zibeline.
L’adolescente le regardait, furieuse, nullement impressionnée et encore moins craintive.
Il n’y a pas de « mais » et tu vas décamper, rugit le vieil homme, dont les joues s’empourpraient. Je hais les gens de ton espèce. Si ma fille Blanche n’avait pas épousé ce vaurien…
Ce n’était pas un vaurien et vous le savez, s’écria à son tour Clarisse. C’était un bon ouvrier lissier comme l’a été mon père, qui est mort l’hiver dernier.
Que le diable emporte son âme !
Messire Cosset ! jeta l’une des soubrettes, celle qui avait semblé porter un léger intérêt aux propos de Clarisse. Messire Cosset, ce n’est pas bien de dire de telles vilenies.
Clarisse eût voulu la remercier d’un regard, mais elle était trop emportée et ne pouvait que poursuivre, l’attitude tout aussi querelleuse, le visage enflammé et les yeux révoltés :
Si vous aviez été plus indulgent avec lui, il aurait pu faire ses preuves. Mais vous l’avez rayé, banni, sans même vouloir le connaître.
C’est lui qui s’est enfui, incapable de prendre ses responsabilités.
Menteur ! Vous l’auriez tué plutôt que de le voir emmener son fils Lucas.
Le vieil homme ricana.
Oh ! je n’ai pas eu à le menacer. De tels individus tournent le dos dès qu’ils sentent l’odeur du brûlé. Il est parti de son plein gré, je te dis.
Et mon père Mathieu ! s’écria-t-elle en reprenant violemment les bordures de zibeline de sa robe en brocart. Et mon père ! Pourquoi a-t-il quitté les ateliers de Robert Poinçon ?
Parce qu’il l’a voulu.
C’est faux, s’indigna-t-elle. Il y était bien considéré et y avait une place de choix.
Alors, il fallait qu’il y reste.
Elle pensa le gifler mais ne put que rétorquer d’une voix sinistre :
Vous êtes un monstre, Jean Cosset. Vous l’avez poursuivi de vos menaces, de vos calomnies, effrayé, harcelé jusqu’à ce qu’il s’en aille ailleurs.
Sors d’ici, morveuse, avant que j’appelle les hommes de police.
Vous le regretterez, et quand vous serez mort vous n’irez sûrement pas rejoindre votre fille Blanche au ciel. Vous irez griller en enfer.
Dehors !
Elle le quitta, pourpre de colère et les jambes tremblantes. Mais à peine avait-elle atteint la porte qu’on la tira par la manche. Elle se retourna. La soubrette qui l’avait écoutée avec plus de commisération que les autres était devant elle.
Je suis Manon et je peux t’aider.
Alors, dis-moi où est Lucas.
Écoute, il a raison, Lucas est parti. Mais à présent je ne peux pas t’en dire plus. Le vieux Cosset m’épie. Ses yeux sont usés, mais il voit tout. Retrouve-moi derrière le puits de la place Saint-Jacques, ce soir, à onze heures. Je serai libre et je te dirai comment retrouver Lucas.
Tu me crois donc ?
Je sais que Lucas a une nièce qui pourrait être sa sœur. C’est lui qui me l’a dit.

Il était imprudent de sortir dans Paris par ces temps d’agitation qui tournaient vite au désastre. Dans les quartiers de l’hôtel Barbette comme dans ceux qui côtoyaient l’hôtel du Petit-Musc, dans l’île Saint-Louis, au Châtelet, occupé par les Bourguignons, du côté de la porte Saint-Germain comme du côté de la Bastille, Paris était à feu et à sang.
Clarisse attendit que sa mère se fût endormie. Elle savait que sagesse et réflexion mises en avant l’auraient dissuadée de sortir aussi tard. Aussi, quand elle entendit le souffle régulier et paisible du sommeil qui empoignait Betty, elle se leva doucement, s’habilla, se coiffa et sortit.
Les rues avoisinantes paraissaient tranquilles. Aucun bruit, pour l’instant, ne transperçait l’atmosphère chaude et humide des orages qui menaçaient encore d’éclater.
À onze heures précises, Manon était là. La place était déserte et rien ne semblait la perturber si ce n’est le clapotis de l’eau qui rejaillissait sur la pierre de la fontaine.
Le puits n’était pas loin. Manon s’y appuyait une jambe devant l’autre, une main sur la hanche. C’était une jeune fille légèrement plus âgée que Clarisse. Dix-sept ou dix-huit ans tout au plus. Elle avait un visage pâle et triangulaire avec un petit menton pointu et deux fossettes qui venaient en agrémenter chaque côté. Ses cheveux blonds et bouclés dépassaient de la guimpe blanche qui entourait sa tête. Elle portait une jupe grise et un surcot bleu sur lequel elle avait jeté un châle de coton pour se préserver de la fraîcheur du soir.
Clarisse s’avança et fit quelques pas pour la rejoindre.
Je savais que tu existais, dit-elle d’un ton plaisant qui ouvrit la conversation de façon franche et sans ambiguïté. Sans te connaître, Lucas m’a parlé une fois de toi. Et je crois même qu’il m’a dit, ce jour-là, qu’il détestait son grand-père pour l’avoir coupé de la famille de son propre père.
Elle prit le bras de Clarisse et l’emmena près de la margelle du puits où elles s’accotèrent sans mot dire tout d’abord. Puis Manon s’enhardit.
Lucas est parti voilà déjà trois ans maintenant. C’est le duc et la duchesse d’Anjou qui lui ont tout enseigné.
Enseigné ! N’avait-il pas des précepteurs, des maîtres à domicile qui lui apprenaient à lire et à écrire ?
Clarisse marqua un temps de pose et précisa d’un petit sourire narquois.
Et à compter.
Certes oui. Lucas sait tout cela. Je parle du métier d’écuyer. Il n’y avait que les chevaux, les armures et les combats qui l’intéressaient.
Les yeux de Clarisse s’éclairèrent et elle se mit à rire.
Bien fait pour le vieux, fit-elle en s’esclaffant.
Manon l’imita. Elles avaient un rire frais et cristallin comme un grelot.
Tu l’as dit. Bien fait pour lui. Il ne pensait qu’à en faire un marchand filou, rusé, solide comme lui.
Comment a-t-il obtenu gain de cause ?
Facile ! révéla Manon d’un ton enjoué. Il l’a eu au chantage. Il s’est mis à ne plus manger ni boire et est tombé malade. Le vieux a eu peur et a tout accepté. Il paraît même qu’il a donné une somme considérable pour qu’il entre au service du dauphin de France. On dit que son armée est pauvre et que seuls les Armagnacs, s’ils n’avaient été décimés à Azincourt en aussi grand nombre, auraient pu lui apporter l’aisance nécessaire pour financer de nouvelles troupes.
Mince alors ! s’exclama Clarisse, les yeux écarquillés de surprise.
Oui ! Et si tu veux le voir, il faut que tu ailles au château d’Angers. C’est là qu’il apprend à chevaucher, à manier les armes et à se préparer pour la guerre.
Il est à Angers ?
Oui ! Avant, il était à Saumur, mais à présent il est à la cour d’Angers où il vit avec la duchesse d’Anjou entourée de ses suivantes et de tout son personnel.
Alors, j’irai là-bas.
Mince alors ! répéta à son tour Manon, l’air ébahi. Tu iras vraiment ?
Elles se remirent à rire, mais cette fois le flot de leur hilarité cessa brusquement, recouvert subitement par des clameurs qui n’avaient rien de rassurant.
Ce sont ces brutes de Bourguignons qui excitent les Parisiens. Ne restons pas là. C’est dangereux.
Où veux-tu aller ?
Écoute, l’informa Manon, je sais par le vieux Cosset qu’il y a un groupe de pèlerins qui part du quartier Saint-Jacques dans quelques jours. Tu pourrais te joindre à eux jusqu’à Tours.
Tours !
Oui. Tu n’aurais plus qu’à faire le chemin de Tours à Angers. Veux-tu qu’on aille se renseigner ?
Elle pointa l’index en direction du fleuve.
Les pèlerins sont là depuis deux jours. Ils vont peut-être partir demain à l’aube. Viens. Avec un peu de chance, nous ne rencontrerons aucun Bourguignon.
Puis elle la tira par le bras.
Pourquoi m’aides-tu aussi généreusement ? s’enquit Clarisse en suivant sa compagne dans la ruelle qui les menait à l’abbaye.
Parce que j’aime bien Lucas.
Clarisse hocha la tête, satisfaite de cette réponse. Elles arrivèrent à l’abbaye sans encombre et sans faire de mauvaise rencontre malgré les clameurs qui se faisaient entendre de l’autre côté du pont traversant la Seine. Près des dépendances qui jouxtaient l’abbaye régnait un grand silence. On eût dit que tous les bruits avaient été inventés par l’imagination des jeunes filles.
Ils sont peut-être au cloître, chuchota Manon à l’oreille de sa compagne.
Mais les pèlerins étaient tous réunis dans la grande salle du réfectoire où, après le repas du soir, on étalait les paillasses sur lesquelles ils passaient la nuit. Clarisse et Manon aperçurent les têtes et les pieds d’une multitude d’hommes et de femmes allongés sous les couvertures et dont les ronflements faisaient écho jusque dans les couloirs du cloître.
Nous voulons voir le responsable du groupe des pèlerins partant demain pour Saint-Grégoire-de-Tours, précisa Manon au petit moine qui s’approchait d’elles en boitillant, un bras battant l’air, l’autre collé au buste.
Vous voulez les suivre ? questionna celui-ci en observant quelques instants les jeunes filles.
Moi seulement, intervint Clarisse en s’avançant vers l’homme dont le visage rouge paraissait essoufflé par l’effort de la marche.
Tu me sembles bien jeune. Quel âge as-tu ?
Il la détailla de ses petits yeux allongés, les mains tout à coup enfoncées dans ses grandes poches creuses.
Quinze ans, presque seize. Je ne suis plus une adolescente.
Bien sûr, et où veux-tu aller ?
À Angers. J’irai jusqu’à Tours avec eux.
Il marmonna quelques mots sans que les jeunes filles puissent en comprendre la signification.
Suivez-moi, prononça-t-il plus distinctement.
Il leur fit traverser le grand cloître qui entourait un jardin ombragé et passer par la chapelle où quelques ecclésiastiques, agenouillés devant la grande croix du Christ, priaient encore. Puis ils entrèrent dans une petite salle qui devait servir de bureau au prieuré de l’abbaye.
Pourquoi veux-tu aller à Angers ?
Clarisse hésita quelques instants et décida de ne pas mentir au moine.
Je veux connaître le fils de mon grand-père. Il s’appelle Lucas et il a mon âge. Il est parti à la cour du château d’Angers pour y servir le dauphin de France.
Le moine parut un peu surpris.
Tu ne l’as jamais vu ?
Non. Son grand-père maternel a toujours mis des obstacles entre lui et sa famille paternelle si bien que nous ne nous sommes jamais vus.
La cause de Clarisse semblait gagnée, car le moine balança les bras le long de son corps et décréta :
Je vais chercher le seigneur de La Mallouine. On m’a dit qu’il venait d’arriver. C’est lui qui est chargé de conduire les pèlerins jusqu’à Compostelle. Attendez-moi là.
À peine avait-il disparu qu’il revint avec un grand gaillard d’une cinquantaine d’années sanglé dans une houppelande de drap épais qu’il ôta presque aussitôt et qu’il jeta sur le banc lui faisant face. Il devait avoir fait une longue chevauchée pour être ainsi vêtu.
Je vous avais bien dit, tonitrua-t-il devant le moine qui lui faisait un bref salut, que je serais là pour le départ du 15 juin au matin. C’est bien demain, n’est-ce pas, le 15 juin ?
C’est exact, messire.
Il désigna Clarisse du menton.
Voulez-vous vous charger d’elle jusqu’à Tours, messire ? C’est une jeune fille qui va rejoindre son frère.
L’homme hocha la tête, jaugea la silhouette de Clarisse, parut s’en contenter et eut un sourire enjôleur, mais ses yeux bleus presque gris, ceux d’un grand fauve à l’affût, perçaient tout. Sa bouche large et sensuelle, son menton carré, son front haut prirent soudain un air protecteur.
Si vous êtes d’accord, dit-il au moine en se tournant vers lui, pourquoi y verrais-je un empêchement ?
Il revint à Clarisse et plongea ses yeux dans les siens.
La jeune fille soutint son regard avec audace.
As-tu des adieux à faire ?
Oui. À ma mère.
Alors, tu ferais bien d’y aller dès maintenant et de revenir ensuite. Car nous ne t’attendrons sûrement pas demain quand nous aurons décidé de prendre le départ. D’autant plus qu’on prévoit de sérieuses perturbations du côté de la Bastille. Il paraît que Jean sans Peur va annoncer sa prochaine mainmise sur Paris. L’agitation sera telle que des massacres sont encore à prévoir. Il me déplairait de compter des morts parmi la troupe des pèlerins dont je suis responsable.
X
Clarisse et le convoi partirent le lendemain. L’aube était à peine levée et Paris à peine éveillé. Clarisse avait fait ses adieux à sa mère en la priant de ne point s’inquiéter. Celle-ci, la sachant entre les mains des pèlerins, s’était laissé convaincre.
Clarisse avait remercié Manon de son aide puis était partie rejoindre les pèlerins en lui promettant qu’elle parlerait de sa gentillesse à Lucas dès qu’elle le connaîtrait assez pour le lui dire.
Sous l’aile protectrice de dame Louise et de dame Charlotte, deux veuves qui suivaient les pèlerins de Compostelle sans doute plus pour se divertir que pour étancher une spiritualité qui ne les concernait qu’à moitié, Clarisse ne sentit peser sur elle aucune solitude. Les deux femmes l’avaient tout de suite prise en charge, la mettant en garde contre les dangers d’un long voyage pédestre et lui énonçant les précautions ‒ voire les expériences ‒ qu’il fallait en tirer.
Clarisse ne craignait ni les flatteries excessives du seigneur de La Mallouine, qui ne manquait aucune occasion de l’approcher, ni les privations et les contraintes de la route, d’autant plus que les deux femmes lui tendaient chaque soir un bon morceau de pain, l’agrémentant souvent d’une tranche de lard froid ou de jambon fumé.
Et, quand Clarisse montrait sa petite bourse plate où seuls quelques sous venaient se heurter dans un bruit métallique, elles répliquaient qu’elle aurait vite fait de se vider le jour où fatalement elle serait agressée par un faune avide et sans scrupule.
Aux environs de Chartres, il fallut s’arrêter tant la pluie, forte et persistante, avait traversé les capes, les cottes et les chausses des voyageurs. On reprendrait la route quand le temps serait plus clément.
Le seigneur de La Mallouine était parti au-devant. Nulle auberge n’étant suffisamment vide pour loger tout le monde dans les étables ou les écuries, il dut pousser ses investigations jusqu’aux abords de la ville.
La pluie désagréable et tenace s’était transformée en pluie d’orage menaçant de ne plus s’arrêter avant le jour suivant. Par endroits, bien que parfaitement tracé, le chemin présentait des creux que l’eau avait mollement comblés et dans lesquels le sire de La Mallouine s’enfonçait jusqu’aux chevilles. Sa houppelande et ses chausses étaient éclaboussées par une boue noirâtre et le bâton en bois d’olivier dont il se servait pour avancer s’embourbait tant la terre était détrempée.
À la courbe du chemin conduisant à l’entrée de la ville, La Mallouine vit un cavalier qui menait son cheval par la bride. Ils avançaient l’un et l’autre lentement, et l’homme semblait peiner à tirer l’animal. Pressant le pas pour arriver à son niveau, le voyageur l’accosta de façon courtoise.
Sire, je suis le seigneur de La Mallouine et je mène un groupe de pèlerins à Compostelle. Mais, avant de nous y rendre, nous avons bien des haltes à faire dont la première est Saint-Grégoire-de-Tours où nous resterons quelques semaines. Les orages ne permettant pas de poursuivre le voyage au-delà de Chartres, je cherche un abri pour la nuit afin qu’ils ne couchent point dehors.
Il observa un instant le cheval et s’aperçut qu’il boitait.
Voulez-vous que je l’examine ? La façon dont il boite n’est pas la conséquence d’un fer usé ou mal clouté, mais plutôt d’une écharde qui le blesse.
Comme l’homme ne faisait rien pour l’en empêcher, La Mallouine sortit de sa manche un couteau à large lame. En ces temps-là, les voyageurs de grands chemins dissimulaient des armes dans tous les plis de leurs habits. Saisissant prudemment la jambe du cheval en lui susurrant des mots qui l’apaisaient, il la souleva et inspecta son sabot avec attention.
Tenez, qu’est-ce que je vous disais ! Cet animal claudiquait trop sur le côté pour que la cause en fût le fer à cheval.
Puis il fit une légère encoche dans la corne du sabot et retira l’épine qui faisait souffrir l’animal.
Grand merci, fit le cavalier, j’admire le savoir que vous avez à soigner les chevaux. Le mien n’a pas bronché et s’est docilement laissé faire malgré la méfiance qu’il montre habituellement envers les étrangers.
Il tendit la main d’un geste bienveillant.
Je suis le sieur Hugues de Noyers. Vous me ferez gagner un temps précieux. Il m’aurait fallu revenir chez moi pour voir mon maréchal-ferrant. Cela m’ennuyait fort. Je dois être avant midi de l’autre côté de la ville où les troupes du dauphin Charles sont cantonnées.
Les troupes du dauphin ! Où vont-elles ?
À Paris, rejoindre les Armagnacs. Du moins ceux qui restent.
Je pensais que le dauphin était déjà en route.
Quelques complications ont dû retarder le départ et les troupes ne se mettront en marche qu’en début d’après-midi.
Il grimpa sur son cheval et tira sur les rênes.
Poussez jusqu’à la colline qui monte, là-bas. C’est là qu’est mon château, il n’est pas très grand, mais les écuries et les étables seront suffisantes pour loger les pèlerins durant une nuit ou deux. Demandez mon régisseur, il est chaleureux et il leur fera servir une soupe chaude. Mon épouse est actuellement avec la jeune Marie d’Anjou qui est l’une de ses petites cousines éloignées. La dauphine tenait à accompagner son époux jusqu’à Chartres.
Il talonna son cheval, fit de la main un grand signe d’adieu que l’espace avala aussitôt et cria :
Encore merci pour votre aide, sire de La Mallouine. Sans vous, j’aurais manqué le campement des armées.
Parmi les pèlerins, la nouvelle fut accueillie avec joie. Pour tous ces voyageurs qui, malgré tout, se trouvaient parfois las et abattus par les interminables marches, être logé dans des écuries de château était de toute évidence une grande satisfaction.
Clarisse, dont le jeune âge lui permettait de supporter une fatigue excessive, sentit la terre s’engloutir sous ses pieds en apprenant que le sire de La Mallouine avait rencontré un seigneur qui se rendait à Paris pour soutenir les armées du dauphin Charles. À coup sûr, elle ne verrait pas Lucas à Angers si le dauphin était parti avec ses écuyers à Paris. Lucas devait en faire partie.
Allons, petite, ne sois pas triste, susurra dame Louise en lui posant un baiser sur le front. Il est peut-être resté à Angers.
Je suis sûre que non, affirma Clarisse avec tristesse. J’aurais dû rester à Paris.
Et moi, ajouta darne Charlotte, je suis sûre qu’un coursier du château t’aidera à revenir sur la capitale.
L’orage s’était remis à gronder et la pluie à tomber. On eût dit qu’elle forçait l’allure pour donner un alibi plus solide aux pèlerins qui demandaient asile.
Quand ils entrèrent au château et que le sieur de La Mallouine les eût annoncés, ce fut le régisseur qui vint à lui d’un grand pas pressé. Fort heureusement, il fallut peu de temps pour que les pèlerins fussent pris en charge par les palefreniers et quelques autres serviteurs du domaine. Leur installation dans les annexes et les dépendances fut pratiquement immédiate.
S’aventurant hors des écuries et des greniers où étaient installés les pèlerins, Clarisse s’en fut à l’aube suivante beaucoup plus loin qu’elle ne l’aurait voulu. Dépassant le parc et ses dépendances, elle tomba sur un grand champ de cultures. Puis, elle resta clouée sur place tant la beauté du site la foudroya. Une sorte de magie la saisit et l’enveloppa tout entière, lui inspirant un violent désir de traduire ces couleurs matinales sur ses fils de trame. Oui, le grand métier à tisser lui manquait. Elle rêva un instant au petit atelier qu’elle souhaitait monter. Clarisse était de la trempe de cette grand-mère anglaise qu’elle n’avait jamais connue, mais dont lui avait tant parlé Betty. Une femme énergique et courageuse qui, à elle seule, après la mort de son mari, avait tenu le grand atelier de brodeurs hérité de son père.
Les créneaux du château et les blanches murailles qui répercutaient une clarté dans laquelle l’orage s’éloignait et les douves profondes où, parfois, l’eau frisait au passage d’une cane ou d’une sarcelle perdues qui cherchaient un passage afin de rejoindre leur gîte semblaient l’ensorceler.
Enfin rassasiée de cette vision parfaite qu’elle s’efforçait de garder en mémoire, Clarisse s’aventura avec réserve dans les allées du jardin. Elle pensait rencontrer quelqu’un qui pût la renseigner sur Lucas.
En effet, au bout de quelques instants, un cavalier qui cheminait d’un petit trot tranquille attira son attention. Quand le cheval fut devant elle, Clarisse vit qu’il s’agissait d’une jeune fille, sans doute à peine plus âgée qu’elle, quelques années peut-être. Le surcot qui recouvrait sa robe était pourpre et la crépine qui retenait ses cheveux tressés avait une teinte assortie.
Clarisse lui rendit son sourire.
Bonjour, demoiselle, fit-elle. Je ne connais pas bien les chevaux, mais le vôtre semble paisible et doux. Puis-je le caresser ?
Bien sûr.
La cavalière sauta sur le sol et posa la main sur les flancs de son cheval. Clarisse en fit autant, et ses yeux accrochèrent ceux de l’inconnue. Leurs deux mains légères frôlaient le soyeux pelage de l’animal.
Je ne suis jamais montée à cheval.
Aimeriez-vous ?
Je crois que oui. Mais je n’en ai ni le temps ni les moyens.
Êtes-vous dans le groupe des pèlerins ?
Je voulais me rendre jusqu’à Tours avec eux et, de là, suivre seule la route d’Angers pour voir mon frère.
Vous vouliez ! reprit la douce voix de la jeune fille. Ne voulez-vous donc plus maintenant ?
C’est que je viens d’apprendre une bien mauvaise nouvelle.
Dieu du ciel ! s’écria la cavalière en souriant. Est-ce donc une si terrible rumeur pour que vous changiez d’avis aussi brusquement ?
Hélas, reprit Clarisse en hochant tristement la tête, je devais retrouver mon frère à Angers. Il n’y est sans doute plus.
Elle retira doucement sa main du flanc de l’animal et la posa sur le dos du cheval, qui se mit à hennir.
Comment vous appelez-vous ? fit l’inconnue.
Clarisse.
Moi, je m’appelle Marie.
Marie d’Anjou ?
Oui. Je suis la dauphine.
La cavalière lui tendit la main. Clarisse sentit le rouge empourprer son visage. La dauphine ! Avait-elle sottement enfreint les accords passés avec le régisseur ? Les pèlerins n’avaient pas tous les droits lorsqu’un châtelain acceptait de leur donner gîte et couvert pour quelques jours.
Oh ! murmura-t-elle, je ne pouvais pas savoir. Je suis désolée, je crois que j’ai dépassé les limites de la bienséance. Les pèlerins n’ont pas…
Vous venez de me dire que vous n’en faisiez point partie, coupa Marie sans aucune contrariété. Pourquoi voulez-vous voir votre frère ?
Pour faire sa connaissance.
Vous ne l’avez jamais vu ?
Non. Je croyais qu’il vivait à Paris.
Elle hésita, observa le regard tranquille de Marie d’Anjou et poursuivit d’une voix agitée :
Puis j’ai appris qu’il était à la cour d’Angers pour y apprendre l’art de la chevalerie afin de servir le dauphin de France, votre époux.
Voyant que la dauphine paraissait étonnée, elle s’immobilisa net, stoppant brusquement la caresse qu’elle s’apprêtait à faire.
Comment s’appelle-t-il ?
Lucas Cosset.
Lucas Cosset, répéta-t-elle lentement. C’est un gentil messire. Dans quelques années, lui et son ami Thomas de Beaupréhaut serviront le grand écuyer du dauphin, Jean Dunois. Le saviez-vous ?
Clarisse secoua la tête dans un signe négatif.
Comment se fait-il ? Lucas n’est pas noble, murmura-t-elle.
C’est vrai, répliqua Marie d’un ton tranquille. Mais c’est un esprit pur et honnête et il a l’âme d’un chevalier. C’est vrai aussi que, sans le gros paquet d’écus que son grand-père, le marchand Cosset, a donné au dauphin de France pour financer son armée, il n’aurait jamais pu être accepté pour suivre d’aussi près la cour de France, et, s’il se distingue, plus tard, nous l’anoblirons.
Clarisse écoutait, bouche bée.
N’allez pas jusqu’à Angers, reprit vivement la dauphine. Vous n’y verrez pas votre frère. Il est parti avec son compagnon Thomas pour Paris.
Paris ! fit la jeune fille d’un ton rêveur. J’aurais dû y rester.
Oh ! ce n’est pas plus mal que vous ayez fui la capitale. Paris est un lieu de massacres, le sang y coule à flots.
Je sais, j’ai vu quelques horreurs qui m’ont soulevé le cœur, et, le soir où nous avons quitté Paris, il y a eu de nouveaux massacres.
Alors, restez avec moi quelque temps. Attendez un autre groupe de pèlerins qui remontera sur Paris.

Clarisse avait dormi non pas allongée sur l’une des paillasses étendues dans les annexes pour les pèlerins, mais dans une chambre confortable que l’hôtesse du château lui avait préparée sur la demande de Marie. Sa nuit avait été si paisible et les mots réconfortants de Marie si prometteurs qu’elle se prenait à penser qu’enfin les tourments vécus avec sa mère depuis la mort de Mathieu, son père, s’amoindriraient peut-être.
L’invitation de Marie était pour Clarisse un signe, un bienfait inattendu qu’elle ne pouvait se permettre d’ignorer par une attitude irréfléchie ou malencontreuse. Non, Clarisse n’était pas prête à renoncer à sa chance. Même si elle ne rencontrait Lucas que plus tard. Se laisser guider quelque temps par la dauphine lui plaisait, d’autant plus qu’une étrange attirance semblait les lier malgré les oppositions de tempérament qu’elles offraient. Marie était aussi délicate et douce que Clarisse était prompte et impétueuse.
À l’aube suivante, alors que les pèlerins s’apprêtaient à repartir et que Clarisse faisait ses adieux à ses deux protectrices dame Louise et dame Charlotte, un courrier vint prévenir que l’armée du dauphin était bloquée à Chartres par les Bourguignons, qui ne voulaient pas que les Armagnacs entrassent dans Paris. Inquiète, Marie d’Anjou avait décidé d’aller retrouver son époux resté derrière les portes de Chartres, les quelques instants de réconfort qu’elle pouvait encore lui apporter étant bénéfiques pour le pauvre état mental dans lequel il se trouvait. Mais il fut entendu que Clarisse, folle de joie devant ce contretemps, devait l’accompagner afin d’y rencontrer Lucas.
Dame Marie… commença Clarisse.
Oh ! Clarisse, je vous en supplie, appelez-moi Marie. Je ne suis pas encore reine de France.
Marie, reprit Clarisse en souriant, Lucas n’est pas mon frère. En réalité, c’est mon oncle. Seulement nous avons le même âge, presque seize ans, et, bien que nous soyons nés dans des milieux différents, j’aime à croire qu’il est mon frère. Mon père, qui était le fils d’un compagnon lissier du nom de Jean le Flamand, n’a jamais pu faire partie de la riche famille de celui qui est la cause de notre disgrâce. Seul son petit-fils Lucas comptait.
C’est ainsi, soupira Marie. Il faut bien accepter son destin.
Non, Marie, s’écria Clarisse. Il faut repousser le mauvais sort quand il s’acharne sur vous. Voyez, j’aurais pu rester avec ma mère à Paris et traîner la misère avec moi.
Certes, et vous ne l’avez pas fait. Pourquoi, Clarisse ?
Parce que ma mère et moi ne sommes pas faites pour être payées à faire des besognes ménagères. Nous sommes des tisseuses de haute classe. Nous savons exécuter des travaux de choix, des pièces d’art. Je veux créer mon atelier, faire partie du compagnonnage des tisserands de haute-lisse.
C’est un bel objectif. Je suis sûre que vous réussirez, Clarisse.
Mais, il faut beaucoup d’argent.
Restez un moment avec moi. Je vous paierai, comme je paie mes autres suivantes. Vous pourrez commencer votre pécule.
Clarisse sentit la rougeur lui monter au visage. Voici une proposition qui, sans la déstabiliser, la prenait de court. En quoi consistait donc le travail d’une suivante auprès d’une dauphine de France ? N’allait-elle pas essuyer les sarcasmes et les jalousies des autres jeunes femmes de la cour ? Cependant, elle déclara d’un ton ferme :
C’est entendu, Marie. J’accepte de vous suivre… Mais…
Nous ferons venir votre mère à Saumur dès que nous serons revenues de Paris. Le voulez-vous ?
Oh ! Marie, fit Clarisse en se jetant sur sa compagne pour poser un brusque baiser sur sa joue. Comment vous remercier ?
En rejoignant tout de suite le campement des armées où je vais retrouver le dauphin tandis que vous ferez la connaissance de votre frère.
Les bagages avaient été préparés lestement. Marie avait réclamé six chariots, lesquels abritaient deux de ses suivantes dont l’une, Jeanne de Brissac, assumait la fonction de dame de chapelle et l’autre, Blanche de Ponthieu, celle de dame de compagnie. Quant à ses jeunes servantes, Toinette et Suzon, elles ne la quittaient jamais, et Bertille, sa lingère, veillait farouchement sur ses dentelles, ses rubans, ses soieries et ses robes. Enfin restaient les valets nécessaires à la bonne organisation de sa vie quotidienne.
Comme Marie ignorait le temps que devait durer son séjour à Chartres et peut-être même à Paris, elle avait emporté quelques-uns de ses meubles, de ses tapis et tapisseries, quelques pièces de vaisselle et, surtout, ses chers livres enluminés qui faisaient la joie de son esprit cultivé.
Les six chariots filaient bon train. À cette allure et malgré les orages qui ne cessaient d’éclater, leur vitesse était encore insuffisante pour que le trajet se fît en quelques heures.
Chartres n’était pas loin, mais, juste avant d’arriver au campement, un incident banal vint retarder l’arrivée. L’essieu d’une roue se détacha, déstabilisa le chariot, et, comme il s’agissait du premier de la file et que l’on s’était engagé sur un chemin fort étroit, l’ensemble du convoi se trouva immobilisé.
Habitués à ce genre d’incident, valets et servantes se mirent au travail. On souleva l’arrière du chariot, on remit l’essieu, on s’assura que tout allait bien et le chariot fut vite en état de marche. Ils atteignirent le campement peu après. Ce fut Jean Dunois, alerté par ses deux écuyers, qui vint à eux. Lucas Cosset et Thomas de Beaupréhaut étaient restés à l’écart.
Ah ! Jean, se plaignit Marie en prenant la main du jeune homme, je suis navrée de ce maudit contretemps. Comment est Charles ? Il doit être atterré.
Je crois qu’il est heureux de vous voir, ma mie. Mais aussi très déçu de ne pouvoir entrer dans Paris.
Est-ce partie remise ou projetez-vous une action défensive ?
Hugues de Noyers nous assure qu’il ne faut ni baisser les bras ni faire déjà figure de vaincus. Aussi avons-nous pris la décision de partir quoi qu’il en soit. Nous forcerons les barrages.
Marie prit Clarisse par la main et la mena vers Lucas, qui, les jambes écartées, recouvertes de chausses rouges, la tête levée et le buste droit, se tenait derrière Jean Dunois, la main posée sur le pommeau de l’épée lui battant la cuisse.
Lucas, mon ami ! Voici Clarisse, votre sœur par l’âge et votre nièce par le sang.
Bouche ouverte et yeux écarquillés, le jeune homme regarda la dauphine sans avoir l’air de comprendre, puis il se tourna vers Clarisse, qui lui souriait, un peu maladroite et rougissante.
Marie est une magicienne, affirma-t-elle d’une petite voix qui n’était pas la sienne tant elle paraissait douce et fluette. Elle a souhaité cette rencontre presque autant que moi-même.
Lucas fit un pas en avant. Jean Dunois et Thomas de Beaupréhaut semblaient presque aussi surpris que lui par cette entrevue inopinée. Clarisse s’avança, elle aussi, et tendit la main.
Je suis consciente, à présent, que je ne pouvais pas faire grand-chose sans Marie. Mais je vous cherchais, Lucas, je voulais tant vous connaître.
C’est fait, maintenant, murmura Lucas en lui prenant la main et en la portant à ses lèvres. À présent, Clarisse, je garderai toujours un œil sur vous et mon grand-père n’y pourra rien.

La nuit fut assez apaisante. Marie put rejoindre son époux, le dauphin, qui ne se lassait pas d’écouter les paroles rassurantes qu’elle murmurait à ses oreilles. Marie savait qu’il lui fallait un trop-plein de ces mots-là pour reprendre courage, faire entrer son armée à Paris, voir sa mère et peut-être même son père, le pauvre roi fou, s’il s’avérait qu’il arrivât juste à un moment où son esprit ne vacillait pas trop.
Quant à Clarisse, après avoir admiré sous toutes ses coutures la belle allure de Lucas, elle se tourna enfin vers Thomas de Beaupréhaut, qui n’avait d’œil que pour elle depuis qu’il l’avait vue aux côtés de Marie d’Anjou.
Le campement partit le lendemain à l’aube. Hugues de Noyers avait sans doute raison de vouloir faire avancer la petite armée de France près des portes de Paris. Attendre plus longtemps eût été une erreur. Il devenait impératif de montrer aux adversaires sanguinaires qui se lovaient monstrueusement dans la capitale que Charles, le dauphin, avait encore des amis.
Laissons l’armée filer sur Paris et arrêtons-nous à Dourdan pour passer la nuit, imposa Charles en descendant de sa monture. Cela nous permettra de mettre au point une stratégie pour mieux réussir.
Ne craignez-vous pas, Charles, fit Hugues de Noyers en esquissant une moue dubitative, que les Bourguignons n’y attendent nos hommes et qu’en voyant votre absence ils ne s’imaginent que vous ne viendrez pas ?
Ils peuvent aussi penser à une astuce de notre part, reprit le dauphin.
Alors, ils ne se méfieront que davantage.
Pas forcément, reprit Charles, têtu. Ils peuvent se replier. Mon cousin Jean sans Peur n’est pas fou à ce point. En mon absence, supprimer mon armée, si petite soit-elle, déstabiliserait trop les Parisiens.
Ce changement peut en effet jouer en notre faveur, répliqua Gontran, car, si les Bourguignons pensent à un calcul de notre part, le duc d’Armagnac, mon maître, va y voir une intention accommodante.
Avantages et inconvénients se contrebalançaient et il fallut discuter des heures entières avant de prendre la décision de s’arrêter à Dourdan pendant que la petite armée poursuivrait sur Paris avec l’ordre de s’arrêter juste avant la porte Saint-Germain.
Au château de Dourdan, Bonne d’Armagnac les accueillit avec un empressement fiévreux tant elle s’inquiétait du sort de son époux. Aux chaleureux remerciements de Marie, appuyés par ceux du dauphin, elle s’était écriée, avec une véhémence quasi instinctive.
Charles ! Il faut prêter main-forte à mon seigneur et mari qui, à la tête des Armagnacs, combat Bourguignons et Anglais depuis des mois qui me paraissent interminables. Mon courrier ne m’apporte que de tristes nouvelles.
Elle passa une main affectueuse sur le visage du jeune homme.
Prenez soin de vous, mon enfant. La France a besoin de votre présence. Pour l’instant, Paris a beau se moquer de vous, c’est un peuple qui va se reprendre, et dans quelque temps vous en serez le maître.
Elle retira doucement sa main.
Même si mon époux doit en faire les tristes frais, il faut vaincre, Charles. Il faut vaincre.
Ces paroles avaient semé le trouble dans l’esprit de Marie, et, depuis qu’ils avaient quitté Dourdan, elle priait pour que son oncle le duc d’Armagnac, seul ami puissant de Charles, ne soit pas attiré dans une embuscade tendue par les Bourguignons sanguinaires.
L’angoisse au ventre, Charles et Marie arrivèrent aux portes de Paris et rejoignirent l’armée qui les y attendait. Les orages avaient cessé et un chaud soleil luisait sur une capitale effervescente qui n’attendait que les ordres de Jean sans Peur pour reprendre les combats.
Installée au château de Saint-Pol et apprenant que son fils demandait à la voir, Isabeau de Bavière, sur ses gardes, feignit l’intérêt et accepta l’entrevue. Quand Charles la vit, il n’en crut pas ses yeux. Ne l’ayant rencontrée qu’une seule fois depuis presque quatre ans, il ne la reconnut pas tant elle était grosse et difforme. Cette colossale matrone, soufflant et ronflant, l’horrifiait.
Alors, se persuadant à demi que ce n’était plus là sa mère, il osa l’aborder en des termes qu’il n’aurait jamais cru pouvoir lui jeter à la face.
Madame, vous prenez plaisir à renier ma légitimité et vous le hurlez fort afin que tout le peuple l’entende. Mais je pourrais crier, moi aussi, que vous n’êtes pas ma mère tant je ne vous reconnais point. En vérité, madame, vous êtes vieille et laide.
Isabeau de Bavière ne conservait rien de ses charmes d’autrefois qui avaient tant séduit le jeune roi de France. Le résultat de trop de débauches engloutissait son corps, et la graisse l’avait envahie au point qu’elle ne pouvait plus marcher. Elle se faisait traîner sur une chaise roulante en criant ses ordres à ceux qui l’entouraient.
Allons, mon fils. Si vous êtes ici, je pense que ce n’est point pour nous quereller.
En effet, aussi en viendrai-je droit au but.
Isabeau le regardait avec des petits yeux informes qui se plissaient dans la graisse de son visage. Où étaient donc passées ces grandes prunelles vertes pailletées d’or qui, autrefois, subjuguaient les hommes de la cour ?
Pour endormir l’agressivité naissante de son fils qu’elle n’avait encore jamais eu à combattre, elle le flatta bassement, retardant ainsi les mots qui devaient amorcer l’objet de sa visite.
Quant à vous, Charles, si vous n’êtes point le fils du roi de France, vous êtes bien le mien. Laissez-moi vous dire que je vous trouve beau et séduisant et que vous avez la grâce qui m’habitait à votre âge.
Ma mère, répliqua le jeune homme sans trop perdre son sang-froid, j’espère que plus tard je ne serai point aussi vulgaire que vous.
Mais, obstinée et fine mouche, Isabeau semblait vouloir reconquérir l’autorité maternelle. Entourée de ses pages, de ses astrologues et de ses ménestrels qui s’agitaient dans la pièce comme des mouches attirées par un bol de lait, elle fit mine de se détendre. Pourtant, la présence de tout ce monde rendait la discussion inconfortable.
C’était l’époque où trois favoris se disputaient ses faveurs. Georges La Trémoille, aussi gros qu’elle, mais nullement impotent, ambitieux personnage sans scrupule, fourbe et mesquin. Pierre de Giac, dont l’âme était plus satanique que celle du diable lui-même, et Louis de Boisredon, son capitaine des gardes, bel homme fat et prétentieux qui profitait de son allure de prince pour subjuguer cette grosse femme dont il organisait tous les plaisirs.
Charles frissonna et ne put s’empêcher de penser que s’il était venu au monde quelques années plus tôt il aurait pu être le fils d’un de ces trois personnages crapuleux. Était-ce un apaisement de se persuader que, juste avant sa naissance, seul le beau duc d’Orléans partageait la couche de sa mère ?
Les trois hommes cherchèrent sur-le-champ à corrompre le dauphin.
Allez voir votre père, Charles, lui intima Boisredon, il en sera très heureux. S’il vous reconnaît, cela le réconfortera. Savez-vous qu’il réclame parfois de vos nouvelles ?
C’est juste, appuya La Trémoille. Il semble souvent s’inquiéter de vous.
Boisredon a raison, mon fils, renchérit Isabeau. Le roi, qui oublie tous les visages, se rappelle particulièrement le vôtre. Il se réjouira de votre visite.
Elle soupira.
Cela déclenchera peut-être l’une de ses phases de discernement. Il en a si peu, à présent. Pauvre roi, déchu et malade !
Son soupir alangui amena une lueur de satisfaction dans l’œil de Boisredon, mais La Trémoille y vit l’inverse, ce en quoi il n’avait pas tort car le calme apparent de la reine se transforma en un mouvement orageux bouillonnant comme une vague en colère près de déferler sur un navire déjà trop penché.
Qu’on aille chercher Marie d’Anjou, siffla-t-elle entre ses dents. J’avais ordonné qu’elle vînt avec vous, Charles, et je n’ai point été obéie. Or je veux voir votre épouse.
Charles ne broncha pas et attendit qu’on amenât Marie. Allait-elle servir les besoins de la cause ? Il tenta en vain de la deviner.
Quand Marie d’Anjou fut devant Isabeau, les regards se croisèrent. L’ambiguïté du sourire de La Trémoille était révélatrice, bien qu’il se brisât sur l’arrogance de Boisredon et sur l’impassibilité diabolique du sieur de Giac, qui l’observait avec un œil de vautour impitoyable.
Une bien belle épouse, apprécia La Trémoille en tournant insidieusement autour de la jeune Marie. On dit que vous avez beaucoup de sentiments l’un pour l’autre.
C’est vrai, lança la jeune femme, qui, soudain, se sentit prise de vertige.
Ses yeux partirent à la dérive. Ses jambes tremblèrent. Elle regarda Charles, dont le visage blanchissait. Pourquoi n’avait-elle plus envie de braver cette femme sordide ? Pourquoi éprouvait-elle soudain le besoin de sortir de cette pièce aux ondes néfastes avant même qu’elle n’entendît le souhait que Charles devait formuler ?
Elle tenta d’éclaircir ses idées et se passa la main sur le front. Charles restait muet. S’il parle, pensa-t-elle, je vais reprendre mes esprits. S’il réclame la paix entre Armagnacs et Bourguignons, s’il demande une négociation possible entre Parisiens et Anglais, je vais me reprendre.
Mais il était trop tard, Charles avait perdu tout son aplomb et ne disait rien.
Vous resterez ici, Marie, à mon hôtel Saint-Pol, sous ma garde et celle de mes hommes. Pendant ce temps, Charles ira voir le roi qui croit être son père.
Marie frémit et crut qu’elle allait défaillir.
Suis-je votre prisonnière ? s’entendit-elle prononcer d’une petite voix éteinte.
Prisonnière ? Quel est ce mot étrange ? Entendez-vous, Boisredon ? Allons, occupez-vous de cette enfant et pour la divertir allez chercher Catherine. Ma fille est fort habile. Elle saura la détendre et lui faire oublier quelque temps son époux.
XI
Clarisse avait quitté Marie inquiète. Cette brusque décision de la reine Isabeau n’était pas rassurante. Pourquoi voulait-elle voir Marie aussi brusquement ? Que lui voulait-elle ? Clarisse ne cessait d’y penser tant la peur, en la quittant, marquait le visage de la dauphine. Mais que pouvait-elle faire pour son amie, sinon l’attendre en espérant que cette fantaisie subite de la reine ne portât pas à conséquence ?
Désorientée par sa soudaine solitude, elle décida d’aller voir sa mère afin de lui annoncer les heureuses nouvelles qui, dans quelque temps, allaient changer leur existence.
Le quartier Saint-Jacques n’était pas à deux pas et Lucas l’avait mise en garde contre de mauvaises rencontres. Tout allait si mal dans les rues de Paris depuis que les Bourguignons étaient à nouveau rentrés dans la capitale ! On tuait, on égorgeait, on assassinait sans aucun scrupule. Quant à Thomas, il lui avait assuré qu’à chaque coin de rue les Bourguignons attendaient leurs victimes.
Mais Clarisse n’avait pas froid aux yeux. Et puis tant de joies emplissaient son cœur ‒ du moins, si elle écartait ces terribles conflits qui mettaient à feu et à sang les Français de la capitale ‒ qu’elle se sentait légère comme une plume et inconsciente comme l’agneau qui vient de naître.
Des clameurs, pourtant, venaient à ses oreilles. Quand elle vit la rue qu’elle voulait emprunter irrémédiablement barrée, elle fut un instant désorientée, fit demi-tour et s’engagea dans une voie parallèle plus étroite et plus obscure. Clarisse marchait vite. Au bout de la ruelle, un groupe d’hommes parlait fort. Elle rebroussa chemin par crainte que ce ne fussent des Bourguignons. Mais la rue obstruée qu’elle ne pouvait prendre l’empêchait d’avancer. Il fallait qu’elle revienne du côté du Châtelet où d’autres voies seraient sans doute plus accessibles.
Elle n’en eut ni le temps ni l’envie. Derrière elle couraient deux hommes apeurés criant que les tortionnaires étaient à deux pas. Ils la bousculèrent et s’enfuirent. Clarisse prit peur. Elle ramena sa main sous ses yeux et vit la bague de Thomas, qui lui redonna du courage. Puis, pour oublier les tourments qui peut-être la guettaient au tournant de la ruelle, elle revit Lucas rire devant l’air énamouré de son compagnon quand il regardait Clarisse.
Je trouve une sœur que je ne veux plus quitter, avait-il dit en plaisantant, et voilà que mon seul ami en tombe éperdument amoureux et veut se l’accaparer.
Puis il avait saisi Thomas par l’épaule et avait ajouté :
Que lui ai-je donné, moi ? Rien. Et toi, tu viens de lui passer une bague au doigt.
Thomas de Beaupréhaut avait rougi mais s’était rapidement repris.
Ah ! si nous pouvions échanger nos destinées, avait-il soupiré en regardant Clarisse. Je ferais un excellent marchand drapier alors que Lucas n’aspire qu’à devenir chevalier. Dieu ! où se nichent donc les ruses de la vie ?
Puis il avait saisi de nouveau la main de la jeune fille.
Promettez-moi, Clarisse, en échange de cette bague qui, j’espère, vous portera chance de m’expliquer un jour tous les mystères du tissage de la haute-lisse.
Clarisse avait promis, puis jeté un baiser sur la joue de ses deux compagnons en s’attardant un peu plus sur celle de Thomas.
Plus tard, Clarisse s’était torturé l’esprit en pensant que Thomas de Beaupréhaut n’aurait peut-être pas jeté son dévolu sur elle si la fortune de son ami Lucas n’avait pas été mille fois plus conséquente que la sienne. Car Thomas sortait certes d’un milieu de vieille chevalerie française, mais la dorure du blason se trouvait bien compromise. Cette idée ne plaisait guère à Clarisse et elle préférait penser que Thomas était sincère et que l’affection qu’il lui poilait n’avait aucun lien avec les écus de son frère.
Enfin, oubliant ces interrogations, Clarisse avait lancé un signe joyeux aux deux garçons et s’en était allée retrouver sa mère dans le quartier de la rue Saint-Jacques.
Elle baissa la main et décida de ne plus penser à la bague de Thomas pour mieux se concentrer sur les bruits de la ville. Les deux hommes de tout à l’heure n’étaient plus dans son sillage. Ils avaient disparu, évaporés comme de la fumée. Elle tourna la tête et reprit sa route. Mais elle n’avait pas fait trois pas qu’une nouvelle huée de cris vint l’assaillir. Cette fois, il s’agissait d’un groupe dévergondé qui semblait se chamailler. Clarisse pressa le pas, mais les malfaiteurs la rattrapèrent et la saisirent par la manche.
Laissez-moi, s’écria Clarisse en se dégageant brusquement de la main velue qui l’agrippait.
Ho là, cria un homme qui arrivait derrière eux. Lâchez-la.
Mais les truands s’approchaient en le menaçant d’un couteau. L’homme fouilla dans la manche de son vaste manteau afin d’en tirer une arme. Cependant, les brigands furent plus rapides et ils plongèrent leurs couteaux dans l’estomac, le ventre et la gorge de l’homme, qui s’écroula aussitôt. Comment pouvait-il s’en tirer avec ces trois blessures mortelles ? Clarisse en eut soudain les jambes molles. C’était sans doute un espion à la solde des Bourguignons. Il gisait presque à ses pieds, inanimé, et trempait dans une flaque de sang.
L’air devenait irrespirable. « Un espion passe toutes les deux secondes », lui avait dit Lucas. Si elle restait là plus longtemps, elle serait morte d’ici peu.
Le passage devint bientôt impraticable. Les émeutes se rapprochaient, barraient le chemin. Les hommes couraient le couteau à la main si bien qu’elle dut se camoufler quelques instants sous le grand porche d’une porte en bois dont les doubles battants offraient un abri momentané. « Ciel ! L’enfer ne se maîtrise plus, pensa-t-elle. Lucas et Thomas étaient loin de la vérité. Comment vais-je faire pour rejoindre ma mère ? »
Elle traversa une petite place où des corps en décomposition étaient allongés, transpercés par des lances. Les charognes empestaient l’air. Des cris fusaient à travers les ruelles. Les portes et les volets des maisons claquaient en se fermant. Ceux qui, jusqu’alors, avaient échappé au massacre appelaient au secours dès qu’un soldat hystérique s’approchait. D’autres tentaient fébrilement de se cacher, comme elle, là où un abri pouvait les dissimuler.
Elle fut tirée bientôt de sa cachette par une main rude. Un autre groupe d’hommes arrivait. Ils se plantèrent devant elle en riant. Puis elle entendit les sabots d’un cheval claquer sur le pavé. Avant qu’elle ne réagît et ne s’enfuît, elle avait devant elle une troupe de chevaux dont le premier de la file était conduit par un grand gaillard qui avait l’air d’un géant.
Pourquoi te caches-tu ? cria celui-ci du haut de son cheval.
C’est que j’ai eu très peur quand j’ai vu tous ces gens massacrés qui jonchent les rues.
L’homme à cheval fit un signe aux autres afin qu’ils s’écartassent d’elle pour le laisser juger à son aise de la silhouette qui s’offrait à lui. Il la jaugea tranquillement des pieds à la tête sans mot dire. Son œil de faucon semblait ignorer la clémence.
Qui es-tu ? lança-t-il en lâchant les rênes de son cheval.
Je m’appelle Clarisse et je vais voir ma mère qui habite dans le quartier de la rue Saint-Jacques.
Ah çà ! ricana l’un des hommes qui chevauchait à côté du géant, elles disent toutes ça quand elles n’ont pas d’amoureux.
L’homme à cheval lui imposa le silence d’un revers de main puis sauta de sa monture et se planta devant Clarisse.
Qui est ta mère ?
Une ouvrière d’atelier qui, hélas, est sans travail actuellement, répondit Clarisse haut et fort pour tenter de dissimuler sa peur.
Devant ce géant, elle se sentait minuscule, sans voix. Les hommes qui le suivaient à cheval restèrent un peu à l’écart. Ils étaient une dizaine, tous avec la visière du casque relevée, l’épée battant le flanc de leurs montures.
Pourquoi est-elle sans travail ? s’écria celui qui faisait piaffer son cheval en le titillant avec la longe qu’il tenait très court.
Clarisse haussa les épaules. En quoi cela pouvait-il les intéresser que sa mère fût sans emploi ?
On te parle, petite. Réponds.
C’était le géant qui venait ainsi de l’apostropher. Une barbe mangeait son visage et sa voix métallique était neutre. La cotte de mailles recouvrant son corps étincelait de façon étonnante bien que le soleil ne se montrât guère dans cette ruelle obscure. Il avait, lui aussi, la visière de son heaume relevée, ce qui donnait à son regard une brillance malveillante qui ne reflétait que dureté et intransigeance.
Clarisse reprit son souffle.
Eh bien, tout simplement, répondit-elle, parce que les ateliers de maître Bataille sont transférés à Bruges et que nous n’y sommes pas allées.
Et les autres ? fit l’homme.
Les autres ? rétorqua Clarisse, étonnée. Les autres ont fait comme ils l’entendaient. Certains ont déménagé, d’autres ont été engagés chez les successeurs de maître Bataille.
Elle faillit ajouter « d’autres encore sont allés en Bourgogne, là où s’ouvrent de nouveaux ateliers de haute-lisse », mais elle craignit un instant que ce ne fussent des Armagnacs à la recherche de Parisiens conspirateurs.
Pourquoi ta mère n’a-t-elle pas été chez maître Poinçon ? On dit que c’est un de ses confrères.
Clarisse commençait à perdre pied. À présent, elle était sûre que ces odieux hommes n’étaient pas des Armagnacs. Marie lui avait dit, et, en cela, son propos avait été renforcé par ceux de Lucas et de Thomas, que les Bourguignons s’amusaient à questionner insidieusement les Parisiens pour voir de quel côté ils se rangeaient.
Mais, mais, hésita-t-elle, c’était une question de famille.
Cette fille nous berne, mon capitaine, entendit-elle derrière le dos du géant.
Et aussitôt deux hommes vinrent l’entourer pour saisir d’un geste brutal ses bras menus qu’ils serrèrent d’une forte poigne.
Je ne berne personne, s’écria-t-elle en tentant de se dégager. Je suis une tisserande et ma mère aussi. Et je vais la voir pour lui donner de mes nouvelles.
Ah ! hurla l’un des hommes. Si tu vas lui donner de tes nouvelles, où étais-tu donc ? Chez ton frère ?
Ils s’esclaffèrent lourdement.
Exactement, chez mon frère, rétorqua Clarisse.
Puis, consciente du terrain glissant sur lequel elle se hasardait, elle se tut. Dieu du ciel ! Il ne fallait pas qu’elle parle de Marie d’Anjou ni de Lucas, bien sûr. Qu’elle avait donc été sotte de rétorquer qu’elle était avec son frère !
Non, reprit-elle, ce n’était pas mon frère.
Vous voyez, mon capitaine, reprit le même homme qui, visiblement, cherchait à déstabiliser la jeune fille, c’est une menteuse. Son frère, ça doit être son amant, et alors, pensez donc, qui doit être sa mère ?
Clarisse commençait vraiment à s’affoler et, dans sa panique, elle regarda sa main. Geste fatal qu’elle regretta aussitôt. L’homme barbu la lui saisit et vit la bague.
Retire ça, hurla-t-il.
Comme elle n’obéissait pas, deux hommes se précipitèrent sur elle et la lui arrachèrent. Ils l’inspectèrent longuement, la tournant, la retournant, la soupesant.
Cette bague n’est pas du tout-venant, mon capitaine. Il y a un sceau et ça n’a pas l’air d’être de la maison des Bourguignons, fit celui qui était en train de la retourner dix fois entre ses doigts.
Pour l’instant, qu’on l’emmène, décréta le géant en remontant sur son cheval. Nous la questionnerons à nouveau plus tard.
Bien, mon capitaine, fit l’autre en remontant lui aussi sur son cheval, qui partit à l’instant au petit trot. Les deux hommes qui lui avaient attrapé le bras l’entraînèrent tout d’abord en un lieu sombre puis la poussèrent dans une pièce où elle dut avancer à leur pas pour ne pas être jetée à terre et traînée comme un gibier qu’on vient d’assommer.
Tu ne perds rien pour attendre, lança l’un des hommes en ricanant. Pour l’instant, le roi fou nous attend. Mais on reviendra, ma belle !
Qui t’a donné cette bague ? hurla un soldat qui s’approcha d’elle.
Clarisse ne répondit pas. Elle se contenta de fixer des yeux le mur qui lui faisait face. Une triste paroi grise qui lui donnait la nausée.
Qui t’a donné cette bague ? réitéra l’homme en braillant davantage.
Le soldat qui la questionnait la poussa puis la gifla.
Clarisse eut un geste de recul et buta contre le mur. Les larmes lui vinrent aux yeux. Elle hésita. Non ! Elle ne parlerait pas de Marie ni de Lucas, pas même de Thomas.
Un autre homme qui se tenait dans un angle de la pièce, un Bourguignon plus petit, plus trapu, les jambes courtes et solidement amarrées au plancher, s’avança, écarta son compagnon, prit la bague et, s’approchant de Clarisse, l’écrasa sauvagement sur sa main, laissant une empreinte violacée et douloureuse. La jeune fille n’eut pas un cri. Elle serra les dents et fixa l’homme dans les yeux. Il eut un sourire mauvais.
Que faut-il te faire pour que tu gémisses ?
Il la repoussa contre le mur et sa tête vint heurter la paroi en pierres grises et suffisamment disjointes pour qu’une arête entaillât légèrement l’arrière de sa tête. Un bruit sourd se fit entendre et elle resta immobile et hagarde.
Pour la troisième fois, qui t’a donné cette bague ? aboya-t-il.
À son tour, l’homme la gifla et elle chancela, bascula, puis tomba sur le sol. Étourdie, elle mit quelques instants à se relever.
Tu sais bien que nous avons tous les moyens pour te faire parler. Veux-tu donc mourir entre nos mains ?
Non, non, bredouilla Clarisse d’une voix pâteuse et effrayée.
Alors, recommençons depuis le début. Où habite ta mère ?
La question fit enfin réagir Clarisse. Si elle dévoilait l’adresse de sa mère, elle serait questionnée tout comme elle, alors qu’elle ne savait rien. Et Clarisse savait que dans ces formes d’inquisition la peur engendrait toujours la mort. Ciel ! Il fallait qu’elle se reprenne. Où étaient passés son énergie combative, son autorité, son sens de l’attaque et de la défense ? Elle sentit un filet de sang chaud couler derrière sa tête.
J’ai menti sur toute la ligne et je m’en excuse, fit-elle en reprenant un peu d’assurance.
Elle vit une mauvaise lueur éclairer les yeux de ses tortionnaires avant d’entendre la porte claquer.
Une belle fille comme toi ne veut pas être défigurée, tout de même ? lâcha le nouveau venu en tendant à bout de bras une petite fiole emplie d’un liquide trouble.
Clarisse frissonna. Elle titubait et la sueur coulait dans son cou. La douleur à la tête avait disparu. Elle ne sentait plus que celle qui lui brûlait la main. La blessure occasionnée par le chaton de la bague commençait à la lancer.
L’homme ricana et posa la fiole sur la table, derrière laquelle il prit place. Pour l’instant, les deux autres se taisaient, se repaissant de la panique qui empoignait peu à peu la jeune fille.
Avant d’abîmer ton visage, fit l’homme en contournant la table et en se plaçant devant elle, ce n’est pas une gifle que tu vas recevoir. Ces coups-là ne sont pas de mon ressort. Je t’en prépare d’autres biens plus plaisants. Il se mit à rire grassement, l’empoigna, la serra violemment contre lui et retroussa sa jupe et son surcot.
Je trouve que tu as beaucoup de chance. Tu aurais pu tomber entre les mains de ce boucher de Capeluche qui, sans même te questionner, t’aurait éventrée, ma belle ! Puis, il aurait sorti tes tripes avant de t’embrocher davantage.
Il fouilla sous sa jupe, remonta la main sur ses cuisses qu’il tentait d’écarter, mais Clarisse se débattait si furieusement qu’elle put lui échapper un instant. Il la rattrapa sans difficulté, la jeta sur la table et l’allongea sous lui.
Alors que moi, ma belle, je ne demande que le nom de ton Armagnac.
Oh ! Marie, murmura-t-elle. Fallait-il que je te rencontre pour vivre ces horreurs ?
Le corps de Clarisse tremblait. Dans l’impossibilité de se défendre, tant la force de l’homme était grande, elle prit conscience qu’elle pleurait. Puis elle entendit rire les autres. Quand elle sentit l’affreuse pression sur le triangle soyeux de son pubis, elle paniqua. L’homme la fouillait brutalement de la main. Puis, pendant que les autres soldats, braies et bas de chausses déjà baissés, riaient en criant qu’ils s’impatientaient, il déchira sa jupe et sa cotte et la viola sauvagement.
Elle cria juste une fois mais se tut quand les autres prirent leur tour. Elle crut pourtant que le bas de son ventre allait éclater. Le dernier de la file fut d’une sauvagerie extrême. Elle sentit son esprit vaciller et, sous les coups de butoir, faillit perdre conscience. Elle hurla longuement, trouvant la force de penser à cette belle tapisserie de L’Apocalypse dont elle avait effleuré plus d’une fois les couleurs dans l’atelier de maître Bataille qui, ayant servi à d’autres œuvres, faisaient encore des merveilles.
Alors que l’homme la labourait sauvagement et qu’elle ne savait plus si c’était sa tête ou son ventre qui la faisait le plus souffrir, elle entendit une voix ténébreuse qu’elle reconnut. L’homme qui la violait s’était subitement écarté et remontait ses braies qui pendaient lamentablement sur ses cuisses.
Le teint décomposé par la honte et la souffrance, Clarisse voulut se relever. Elle sentit que la traînée de sang à l’arrière de sa tête s’était collée sur la table. Elle se redressa à demi, gémit, reprit son souffle. Puis elle s’aperçut qu’un autre filet de sang coulait aussi entre ses jambes, un sang déjà noir et collant.
Le géant était devant elle et la regardait avec cet air de rapace inassouvi. Pourtant, il lui tendit une main qu’elle n’eut pas la force de prendre. Alors, il la releva, mais elle chancela deux ou trois fois avant de pouvoir se tenir sur ses jambes, le dos courbé, les épaules tombantes, soutenant son ventre douloureux.
Le géant, dont le visage était barbu ‒ à présent, Clarisse le reconnaissait ‒, se tourna vers les trois hommes.
Vous n’êtes que d’immondes bêtes, quittez cette pièce, leur ordonna-t-il d’un ton sec et caverneux. Puis, quand il fut seul avec Clarisse, il lui jeta sa jupe déchirée qu’elle fut incapable de remettre tant les forces lui manquaient.
Soit ! Tu veux bien mourir. Soit ! Tu acceptes même d’être défigurée. Mais le viol t’a fait parler. Qui est Marie ?
C’est… c’est une amie que j’ai vu mourir sous mes yeux, égorgée, transpercée, embrochée par ce boucher de Capeluche.
Elle répéta, sans même s’en rendre compte, ce que l’homme avait dit tout à l’heure. Puis la douleur qu’elle avait dans le ventre la fit gémir et les larmes lui revinrent aux yeux.
Certes, tu es courageuse. Cela dit, je suis sûr que tu mens encore. Mais j’ai d’autres pratiques que mes compagnons. Moi, je vais t’embastiller.
M’embastiller ! marmonna Clarisse sans comprendre.
Oui, ma belle. Quand tu seras à la Bastille, tu pourras réfléchir. Peut-être qu’alors tu te décideras à parler. Cela mine toujours les femmes quand la durée d’emprisonnement est trop longue. Et dis-toi bien que cela entame les esprits les plus forts.
Il eut un bref rire satanique.
En prison, personne ne te touchera plus et tu pourras guérir des blessures que mes hommes t’ont fait subir puisque tu n’en es pas morte et que ta résistance physique t’a sauvée. Eh bien, ma belle ! nous allons voir, à présent, ce que ta force morale peut accomplir.
XII
À l’hôtel du Petit-Musc, Charles, déçu, ne vit pas son père. Il n’y rencontra qu’un vieux conseiller du roi, un peu ahuri par les événements et qui semblait lui dissimuler la vérité. Ne pouvant rien lui tirer d’autre que des propos très quelconques, Charles resta silencieux et le vieil homme le salua profondément avant de disparaître comme une ombre.
De la cour intérieure, il entendit des clameurs et des cris qui n’annonçaient rien de bon. Comme il n’y avait ni écuyer ni valet qui pût le renseigner, il avança de quelques pas et fut horrifié par le spectacle. L’agitation qui régnait dans les rues incroyablement encombrées l’empêchait de prendre son cheval. Mais, si Charles avait été moins troublé, il aurait vu qu’il n’était plus là.
À peine était-il sorti de l’hôtel du Petit-Musc que Jean Dunois venait à sa rencontre.
Où est Marie ? questionna-t-il en saisissant le bras du dauphin.
Elle est restée avec ma mère.
Charles, c’est une embuscade. Le Châtelet est occupé par les Bourguignons qui sont sous l’emprise d’un certain Périnet.
Périnet ! Le connaissez-vous ?
Oui, c’est l’homme qui, en mai dernier, a ouvert la porte Saint-Germain aux Bourguignons, conduits par Villiers de L’Isle-Adam, afin qu’ils puissent entrer. Et voilà que tout recommence.
Oh ! Jean, mon ami, se plaignit Charles. Pourquoi faut-il que tout recommence ?
Dunois entraîna son compagnon un peu à l’écart de la foule qui commençait à paniquer.
Les Armagnacs sont déconcertés par cette nouvelle attaque, expliqua Dunois en observant les gens inquiets devant l’absence d’une issue salvatrice. Leur vaillance et leur bravoure sont coutumières. Mais c’est une bien faible repartie face à l’armée sauvage qui passe à l’offensive.
Comme pour lui donner raison, des ombres qui portaient les couleurs bourguignonnes apparurent à la courbe de la rue. Dunois n’eut qu’une réaction, celle de planter la pointe de son épée dans le flanc qui se présentait à lui. Un autre groupe d’hommes les harcela. Dunois brandissait son épée sanglante dans sa main qui ne tremblait pas et les autres les laissèrent passer en criant que le spectacle était ailleurs.
Oh ! Charles, se lamenta soudain Jean Dunois, je ne voulais pas vous faire passer par là. Périnet et Villiers de L’Isle-Adam se sont emparés du pauvre roi votre père et le font défiler dans les rues jonchées de cadavres.
Mais comment s’y sont-ils pris ?
On dit qu’ils ont profité de la courte absence du vieux conseiller royal qui vous prévenait de son absence et du désarroi qui, ensuite, vous a saisi.
Oh ! se plaignit Charles en se passant la main sur le front. Ce cauchemar va-t-il un jour prendre fin ?
Mais Jean poursuivait en le tirant toujours par les bras :
Ils n’ont pas hésité à tuer le vieil homme qui veillait toujours à la porte de la chambre du roi. Ainsi, ils ont pu entrer dans ses appartements. Rien de plus simple ensuite que de s’emparer de lui.
Paralysé par le doute, la crainte, l’effroi, Charles avançait comme un somnambule. Les pavés étaient rougis par le sang des meurtres. La Seine elle-même était jonchée de cadavres aux ventres ballonnés. Devant cet affreux spectacle, Charles avait des nausées qu’il pouvait à peine maîtriser. Chaque passant, s’il n’était pas un Bourguignon, était décapité, poignardé, amputé ou jeté sans pitié dans le fleuve.
Enfin, il tomba sur la scène horrible que voulait tant lui cacher Jean Dunois. On avait attaché Charles VI sur son cheval. Bien que joyeux, il était toujours en proie à ses démons. Ses longs cheveux sales tombaient dans son dos et une cape sans couleur flottait sur ses épaules comme l’oripeau d’un saltimbanque. Il riait comme un pauvre diable tant la course lui plaisait.
Charles avait déjà le cœur bien malmené, mais cette vision acheva de l’anéantir. Pourtant, ses yeux ne pouvaient se détacher du cheval où se tenait sanglé son père.
Incapable de tenir les rênes, encore moins de conduire sa monture, il se tenait couché à plat ventre sur le dos de l’animal et, d’une main molle et pendante, il battait son flanc en riant aux éclats. Parfois, il tentait de se redresser et, le visage levé, percé par deux yeux hagards et une bouche écumante de bave, il criait sans plus s’arrêter : « Tuez, tuez, tuez. »
Dieu du ciel ! Charles était-il le fils de ce monarque fou ? Qui pouvait l’aider à débrouiller ses origines ? Il ne ressemblait pas plus au brillant Louis d’Orléans qu’à ce pauvre être sans esprit.
Il pensa soudainement à Marie. Était-elle entre les mains menaçantes de sa mère ou de ses trois hommes de garde ? Il eut un espoir à la pensée que sa sœur Catherine était à ses côtés. Ambitieuse, certes, Catherine n’était pourtant ni sotte ni méchante. Mais saurait-elle apaiser les choses ? L’image de sa sœur venait soudain troubler son esprit. Oui, il la connaissait assez pour se rendre compte qu’elle ne ferait rien qui aille dans un sens contraire à ses intérêts. Elle était capable de suivre les injonctions de sa mère pour peu qu’elle y trouve son propre avantage.
Alors prendrait-elle le sort de Marie entre ses mains ?
Dunois ne savait plus comment sortir le dauphin de sa torpeur et il fut soulagé de voir accourir vers eux, hors d’haleine, le commandant Tanneguy Du Chastel. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, grand, fort et bien bâti. Il portait une de ces vieilles épées de la lointaine époque chevaleresque. Elle formait une croix aux branches égales et la garde brillait d’une pierre.
Qu’y a-t-il ? lui cria Dunois.
C’est une double embuscade. La reine s’est éclipsée. Impossible d’aller plus loin. Les Bourguignons bouchent toutes les ouvertures.
Où sont-ils ?
Dans toutes les rues avoisinantes. Ils massacrent tout le monde.
Alors, il n’y a plus qu’une seule issue. Revenir au Petit-Musc.
Non, si nous y entrons, assura Du Chastel, nous ne pourrons plus en sortir.
Mais que veulent-ils ? soupira le dauphin. Je ne suis plus maître de rien. Je n’ai pas d’armée, pas d’argent. Je n’ai même pas de père. Je n’ai plus rien.
L’inquiétude assombrissait les visages des trois hommes. Il fallait vite trouver la solution la plus judicieuse.
Que veulent-ils donc ? soupira de nouveau Charles.
Mais vous, messire, vous, affirma Du Chastel.
Après votre jeune épouse, c’est votre destin qu’ils menacent. Votre jeunesse vous excuse, messire Charles et l’expérience n’a point encore effleuré votre trop grande sensibilité. Allons, pressons-nous, notre vie et la vôtre sont en jeu.
Qu’allons-nous faire ? gémit encore Charles.
Fuir par la Bastille, puisque les Bourguignons sont au Châtelet. Ils savent que vous êtes dans les parages et veulent vous tuer.
Mais Marie !
Nous allons à la Bastille, décida brusquement Du Chastel. Vos deux jeunes écuyers attendent avec des chevaux. Ils vont vous conduire à Melun pendant que Jean ira chercher Marie.
À Melun ! Pourquoi pas à Bourges ?
Si nous allons là où est votre fief, les Bourguignons vous trouveront sans peine. À Melun, vous serez à l’abri et Marie viendra vous y rejoindre dès que Dunois l’aura délivrée.
Tanneguy Du Chastel jeta une grande cape à Charles.
Emmitouflez-vous dedans afin que nul ne vous reconnaisse.
D’un coup d’œil, il s’assura que le dauphin était méconnaissable. Puis, satisfait de l’image dissimulée sous la bure de laine sombre, il soupira, sauta sur son cheval et Charles grimpa en croupe. Ce fut alors un cortège de cauchemar auquel assistèrent les deux hommes. Le passage était difficile. Les émeutes barraient le chemin. Pillages, tortures, meurtres, viols, tout s’effectuait dans un délire satanique.
Soudain, ils entendirent des acclamations qui couvraient les cris des suppliciés.
Regardez, on pourchasse Bernard d’Armagnac, entendit Charles.
Oh ! Tanneguy, murmura-t-il, arrêtons-nous et sauvons mon oncle d’Armagnac.
Impossible, Charles, impossible. C’est trop tard.
Les charognes jonchaient les rues et empuantissaient l’air. Charles VI sur son cheval faisait toujours le tour de la ville, hilare. Le dauphin faillit s’évanouir à la vue de son père ainsi ridiculisé par la foule. Il ne le reconnut pas quand il passa devant lui. Il puait l’urine et ânonnait des mots hagards.
La veille encore, alors qu’Isabeau, sa mère, le savait et l’avait assuré du contraire, il était en crise, frappant des poings et des pieds sur la table, se roulant à terre en se cognant la tête contre les murs. Aujourd’hui, il était joyeux, étendu comme un homme ivre sur son cheval. Demain, il entrerait sans doute dans une longue prostration jusqu’au prochain délire.
Et les Parisiens semblaient s’en moquer, les yeux tournés vers les Bourguignons qui leur faisaient miroiter les avantages d’une royauté anglaise. Se souvenaient-ils seulement du jeune homme beau et fringant, au visage avenant, aux yeux vifs et au geste généreux qui, autrefois, avait été leur roi ?
Les Bourguignons n’avaient plus aucun sens de la mesure et les Parisiens avaient perdu tout respect et toute décence. À la vue de son oncle qu’il fallait abandonner là aux mains des tueurs sans pouvoir faire un geste, il eut un tremblement et se mit à pleurer.
Ne vous apitoyez pas, Charles, fit sèchement Tanneguy. Il faut leur échapper. Ils sont sur nos traces.
Charles étouffait. La respiration lui manquait et ses poumons réclamaient une bouffée d’air qu’il avala à grandes saccades en relevant la tête. Mais il la rabaissa vite face aux nouvelles émeutes. Oui ! Se cacher sous cette cape pour qu’on ne vît pas sa douleur. Laisser son cœur meurtri, éclaté, brisé comme un pot de faïence qui vient de heurter violemment un mur de pierre. Oublier cette atmosphère confinée, lourde des trahisons qui l’assaillaient de toutes parts, des regards hypocrites, des moqueries, des persiflages, des quolibets.
Charles souffrait, et ses pauvres épaules, sous la couverture, qu’un pourpoint rembourrait pourtant, tombaient de crainte et de désespoir.
À peine arrivés à la Bastille, Charles et Tanneguy crurent faire un nouveau cauchemar. Dunois les avait précédés et les attendait avec Lucas et Thomas.
Marie a disparu.
Elle n’a pas disparu, dit Charles sottement. Elle est avec ma mère.
Hélas non, Charles, quand votre mère la séquestrait, ce n’était qu’un demi-mal. Mais j’ai vu un cheval sortir de Saint-Pol juste quand j’y arrivais. C’était un étalon fougueux faisant partie de l’écurie des Bourguignons.
Devant l’apathie du dauphin, Dunois lui secoua l’épaule.
Cessez de vous morfondre, Charles, et écoutez-moi. Cet homme menait son cheval à un train d’enfer, je l’ai suivi quelque temps, ce qui m’a permis de reconnaître le visage de Marie mal dissimulé dans une couverture. Mais les barrages successifs dans les rues avoisinantes m’obligeaient sans cesse à m’arrêter et je l’ai perdue de vue. Alors, j’ai couru à la Bastille en espérant que vous ne soyez pas encore parti.
Marie ! Marie ! sanglota le jeune homme. Pourquoi était-elle étendue en travers du cheval ?
Alors le dauphin oublia le pauvre roi fou et même son oncle probablement assassiné quelques instants auparavant. La douce image de Marie prit la relève. Ses yeux sombres et veloutés plongeaient dans les siens. Sa main rassurante se posait sur son visage, traçant lentement un geste de réconfort, de consolation, de soulagement. Charles revivait dès que Marie était là. Ce fut la vision qu’il voulut garder jusqu’à Melun.
D’ailleurs, cessant tout propos et tout conseil superflu, Lucas et Thomas ne perdirent plus de temps. Enfourchant leurs chevaux, talonnant leurs flancs, les menant au grand galop, sachant que chaque seconde valait une éternité, leur course effrénée ne s’arrêta qu’à Melun.

Happée, bâillonnée, tirée en arrière, mains et pieds liés dans le dos, la bouche réduite au silence, Marie ne put proférer le moindre cri, puis l’obscurité se fit en elle. Dans la stupeur qui l’avait saisie, alors qu’elle s’attendait à voir Catherine, la sœur de Charles, elle n’avait eu aucune réaction pour se défendre si ce n’avait été de pousser une profonde exclamation qui n’avait fait que bloquer davantage sa respiration.
Peu après, elle se sentit jetée sur le dos d’un cheval, puis elle perdit connaissance.
L’homme qui l’emportait l’avait revêtue d’un manteau à large capuche dans laquelle il avait dissimulé son visage. Puis il avait enroulé le corps dans une couverture et jeté le tout en travers du cheval.
Conduisant sa monture avec rage, il se heurtait parfois à un barrage d’hommes qui ralentissait sa course. Mais le mot de passe qu’il lâchait d’une voix colérique en fouettant les flancs du cheval lui ouvrait la voie et il reprenait son allure de plus belle.
Le corps de Marie, sous la couverture qui l’enveloppait, ballottait de droite à gauche, et, si elle n’avait été solidement ligotée au cheval, elle eût sans nul doute glissé à terre et eût été piétinée par les sabots des autres chevaux.
C’est le galop effréné de sa monture qui l’éveilla. Se frottant les yeux, elle se demanda tout d’abord quelle était cette position si inconfortable qui l’obligeait à rester le nez collé au dos du cheval.
Elle bougea un bras, puis le buste, ce qui fit glisser la capuche qui recouvrait son visage. Alors, elle tourna la tête et eut une affreuse vision dont le souvenir la hanterait sa vie durant. Mieux eût valu pour elle qu’elle ne s’éveillât point dans ce cauchemar. Une âpre odeur de sang assaillait ses narines ouvertes aux effluves de ce Paris monstrueux.
Elle traversait les massacres les plus odieux, les plus sanguinaires qui soient sans se douter qu’à deux pas d’elle passait Charles fuyant sur son cheval avec ses compagnons Du Chastel et Dunois.
Son dos lui faisait mal et ses jambes étaient raides. Quand elle entendit crier le nom de Capeluche, elle crut qu’elle allait à nouveau perdre connaissance. Ainsi, le bourreau de Paris poursuivait ses crimes aussi atrocement qu’il les avait entamés. À la tête de toute la plèbe de Paris, il donnait ses ordres avec une assurance qui eût coupé le souffle à n’importe quel grand capitaine d’armée. Il affirmait aux Bourguignons qu’il se faisait remettre les prisonniers Armagnacs, assurant qu’il les menait au Châtelet et qu’il les laissait en lieu sûr, mais à peine sortis de leur geôle il les massacrait tous.
Pègre, racaille, voleurs, bandits, tous les bas-fonds de la capitale s’adonnaient à des plaisirs sadiques et hurlaient des horreurs à saisir d’effroi les âmes les plus noires.
On criait que Jean sans Peur, qui, jusque-là, avait dû ménager le bourreau et accepter ses ordres, désapprouvait à présent ses méthodes. Mais Capeluche tenait maintenant un trop haut rang, auquel les Parisiens l’avaient hissé, pour qu’il acceptât de reculer. On criait aussi que Jean sans Peur était parti avec Isabeau de Bavière à Vincennes pour nommer un autre bourreau. De cela, Capeluche n’en avait cure, persuadé depuis longtemps qu’il deviendrait le maître de la capitale.
Marie tenta de se redresser. Elle entendit des hommes hurler : « A mort, le dauphin ! À mort ! » et son sang se glaça. Dans leur folie, les Parisiens avaient-ils réussi à capturer Charles pour l’offrir à Capeluche avant que le duc de Bourgogne ne l’arrête pour le faire remplacer par un autre bourreau ?
Sa tête bringuebalait et commençait à être très douloureuse. La pauvre Marie ne sentait plus ses pieds. Ils étaient liés plus solidement que ses mains. Pourquoi sa mère avait-elle provoqué ce départ ? Était-elle au courant de cet affreux cauchemar dans lequel elle avait plongé involontairement la vie de sa fille ? Si tel était le cas, elle chercherait à la sauver par tous les moyens, quitte à risquer sa propre vie.
Pourtant, en ce plein mois d’août, alors que meurtres et crimes se poursuivaient à une cadence effrénée, Marie, bâillonnée sur son cheval, ignorait que ses frères, ayant rejoint les Armagnacs, se battaient vaillamment. Et, bien que nombre d’entre eux eussent été massacrés lors des dernières émeutes, celles de mai, ils semblaient reprendre le pas sur les Bourguignons.
Soudain, une immense clameur résonna. On criait que les Armagnacs avaient réussi à bloquer le trafic sur la Seine. Déjà, ils étaient parvenus à freiner bateaux et embarcations chargés des denrées nécessaires à la capitale.
Le galop des chevaux bardés de fer, les hurlements des vainqueurs, les imprécations des vaincus, les râles des égorgés, tout contribuait au chaos. Les Bourguignons, suivis par les Parisiens, continuaient à promener triomphalement le roi fou comme un trophée de chasse.
Les échoppes et les boutiques étaient pillées. Armagnacs et Bourguignons tombaient des toits et se faisaient embrocher comme des poulets prêts à être grillés. D’autres que l’on avait enfermés pour les enfumer sautaient par les fenêtres sur des pics qui les transperçaient.
Au Châtelet, dès qu’un homme apparaissait au guichet, il était assommé. Le Temple était un champ de carnage. Dans la mêlée, on égorgeait sans savoir. On criait : « A l’Armagnac ! » et, dans la rue suivante, on criait : « Au Bourguignon ! » On riait à contempler des femmes enceintes éventrées où palpitait encore l’enfant. On applaudissait, on hurlait de joie quand un adolescent perdu dans cette émeute cherchait refuge. Alors on l’embrochait sans pitié et l’on disait que sa chair était aussi bonne à manger que celle d’un cochon grillé.
C’est dans ce vacarme immonde que la fuite de Marie prit fin. On lui retira ses liens et son bâillon. Mais on lui banda les yeux. On la jeta violemment au sol, on referma la porte avec un bruit lourd et sonore qui la poursuivit encore après qu’elle fut délivrée. Puis elle dut attendre, l’esprit en déroute et le cœur battant à tout rompre. Fort heureusement, la chute, les émotions et les angoisses successives eurent raison de sa résistance et elle perdit à nouveau connaissance.
Quand Jean sans Peur rentra de Vincennes avec Isabeau, horrifiés du spectacle des exactions que l’on ne pouvait plus maîtriser, ils ordonnèrent l’arrestation de Capeluche. Leur intention commune était de prouver aux Parisiens que le roi fou ne pourrait plus jamais régner, d’où cette idée de le promener dans la foule en pleine crise de démence.
Capeluche fut arrêté par les Bourguignons, sans provoquer d’autre réaction que celle des bas-fonds de Paris dépités, criant le nom du massacreur, qui fut exécuté sans pitié par le nouveau bourreau de Paris.
Après ces carnages incessants, les Bourguignons clamèrent leur victoire. Les places de la capitale tombèrent alors une à une aux mains de Jean sans Peur et les Anglais se délectèrent de ces massacres qu’entretenaient les deux clans français opposés. Pour l’Angleterre, c’était l’époque glorieuse où la ville de Cherbourg se rendait et où le Cotentin capitulait. Sous la houlette du duc de Bourgogne, Henri V d’Angleterre assiégeait Rouen et envahissait la Normandie. Seule l’héroïque forteresse du Mont-Saint-Michel résistait, mais, de cela, le duc de Bourgogne n’avait cure.
À Melun, Charles et ses compagnons furent encerclés par les Bourguignons. Le rusé Du Chastel dut endormir les soupçons de ses adversaires pour leur échapper et Charles fut conduit à Tours, Mais les soldats de Jean sans Peur sillonnaient aussi toute la région tourangelle et le dauphin n’eut d’autre issue que de se retirer dans le Berry.
Bourges était son fief. Il s’y enferma, en proie à une tristesse qui chaque jour l’assombrissait davantage, d’autant plus qu’il avait appris la mort de son oncle le duc d’Armagnac, son ami, son puissant soutien, le seul qui cherchât à lui rendre la couronne à laquelle il avait droit.
Et Marie n’était plus là pour chasser ses idées noires. Dieu ! que cette querelle entre Armagnacs et Bourguignons était longue. Pourquoi n’en finissait-elle pas ? À l’origine, une simple rivalité entre deux grands princes de sang, Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, et Louis d’Orléans, frère du roi. Pourquoi avait-il fallu que le fils de Philippe le Hardi, Jean sans Peur, fasse assassiner Louis d’Orléans pour une affaire de famille, et surtout comment avait-il pu à ce point s’attirer les bonnes grâces du peuple parisien, même si celui-ci était las d’être gouverné par un roi fou ?
Et comment, après ces abus, excédés par les prétentions du jeune duc de Bourgogne, les seigneurs des provinces voisines auraient-ils pu ne pas accepter de pourchasser le fils de Louis d’Orléans et son beau-père Bernard d’Armagnac ?
Alors une guerre civile s’était déclenchée entre les deux clans, entraînant le début des massacres. Chacun demandait à tour de rôle l’aide du roi d’Angleterre, qui tantôt secourait l’un, tantôt secourait l’autre. Et quand le jeune monarque anglais Henri V, ambitieux et sans scrupule, monta sur le trône, il sut largement profiter des troubles français pour rallumer le feu endormi de la guerre de Cent Ans.
Malgré la menace extérieure, les deux adversaires refusaient de se réconcilier. Les Bourguignons, sous la menée de Jean sans Peur, prenaient le contrôle de Paris, et la reine Isabeau de Bavière, avec laquelle Jean sans Peur ne pouvait traiter, rêvait de céder la France aux Anglais.
À présent que les Bourguignons perdaient peu à peu leur pouvoir sur Paris et que, lentement, les Armagnacs s’en faisaient les maîtres, les soldats de Jean sans Peur, refoulés de la capitale, descendaient lentement sur le Val de Loire, et la Touraine commençait à trembler.
Les Armagnacs ayant complètement bloqué le trafic sur la Seine, les Parisiens manquaient de toute nourriture et la famine s’installa inexorablement, emportant avec elle les premiers condamnés.
XIII
Quand Yolande d’Aragon apprit que sa fille était restée entre les mains des Bourguignons, enfermée à la Bastille, sa nature pondérée s’échauffa et une bouffée de colère l’envahit.
Jamais encore on n’avait osé traiter ainsi la maison d’Anjou. Elle décida sur-le-champ de se rendre elle-même à Paris pour rencontrer les ravisseurs de Marie.
Charles, cloîtré dans son fief, à Bourges, était si menacé qu’il mangeait et dormait à peine. Marie lui manquait. Autour de lui ses compagnons s’agitaient pour servir sa cause pendant que grandissait la poussée des ennemis aux portes des villes avoisinantes.
Il ne pouvait, cependant, se confiner éternellement dans son amertume, ses griefs et son inquiétude, c’est du moins ce que lui ressassait Jean Dunois le jour durant qui, invariablement, se terminait en une longue veillée de réflexion où Charles ne voyait plus qu’embrouilles, dissimulations et duperies.
Pourtant, Tanneguy Du Chastel travaillait efficacement pour lui. Aidé d’une petite armée à laquelle s’étaient ralliés tous les hommes clairvoyants qui refusaient que la France tombât entre les mains des Anglais, il le persuada d’adresser aux villes qui lui étaient restées fidèles un manifeste dans lequel il dénonçait les prétentions du duc de Bourgogne.
Le dauphin osa même, sur les conseils de ses amis, se prononcer comme le successeur de son père Charles VI, prêt à assumer les responsabilités du royaume.
Enfin Charles s’éveilla de sa torpeur, oublia ses cauchemars et, pour la première fois, revêtit son armure qu’il n’avait portée jusqu’alors que pour jouer au petit soldat dans des exercices sportifs qui ne lui avaient donné qu’une idée bien imprécise de la réalité d’un combat.
Charles n’était pas sans savoir qu’à seize ans d’autres dauphins de France avaient déjà appris à s’accommoder de la vie des camps, dormant à terre, mangeant frugalement et combattant l’ennemi avant même qu’ils n’aient acquis la moindre expérience.
Sa cotte de mailles flottant et lui descendant à mi-jambes, Charles se tenait droit sur Beausire, un superbe et puissant alezan mais qui, à son exemple, n’était encore jamais parti en guerre.
Appréhendant un nouvel échec, les soldats de Charles tentèrent alors de délivrer Azay-le-Ridel occupé par les Bourguignons, qui, peu à peu, encerclaient tout l’Anjou. Quand le dauphin arriva aux portes du château, le pont-levis était en position levée et la herse ne bougea pas.
Donjon dressé, portes bloquées, les soldats du dauphin cherchaient une astuce qui leur permettrait de surprendre leurs adversaires. Mais, au travers des créneaux, Charles se fit huer, insulter et traiter de bâtard.
C’est alors qu’une rage violente le saisit ‒ la seule peut-être qui dut l’habiter de toute sa vie ‒, et, les yeux hagards, semblables à ceux de son père lorsqu’il était sujet à une crise de démence, il donna l’ordre aux soldats stupéfaits de mettre le feu à l’édifice afin d’obliger ses ennemis à prendre la fuite.
Yolande d’Aragon aurait eu, indiscutablement, le cœur plus serein sans la disparition de sa fille. Mais du moins avait-elle réussi, avant de partir pour la capitale, à persuader le dauphin de se proclamer successeur du roi, son père Charles VI, et d’endosser son armure afin d’aller défendre cet espoir.
Son époux étant à Naples, Yolande se trouvait dans l’obligation d’agir seule, ce qui d’ailleurs lui était coutumier, compte tenu des rares apparitions de Louis d’Anjou plus préoccupé de défendre ses intérêts napolitains que ceux de la France. N’avait-il pas ses trois fils pour tenter d’apaiser le conflit qui les opposait à leur cousin de Bourgogne ?
Après la mort de Bernard d’Armagnac et la mise sous surveillance de son épouse Bonne, en son propre château, la duchesse d’Anjou, habituée à composer seule, se trouvait donc dans l’inextricable position de constituer un gouvernement qui soutînt le futur roi de France.
Elle ne partageait guère les opinions du financier Louvet, trop rapace pour être intègre et qui profiterait sans doute des vols, rançons et diverses autres rapines pour gonfler sa fortune. Il était si violemment opposé aux Anglais et, par ricochet, aux Bourguignons, qu’il fallait son bec et ses ongles de rapace pour tenter d’unifier les Français. Mais, pour l’instant, la duchesse d’Anjou avait d’autres soucis, dont le premier était de délivrer au plus vite sa fille.
À Paris, elle se rendit à l’hôtel Barbette où se cachaient la reine Isabeau et Jean sans Peur qui s’embourbaient, l’un et l’autre, dans le charnier parisien qu’ils n’avaient peut-être pas souhaité, mais dont ils avaient enclenché le détonateur. Dès son arrivée, Yolande avait appris par ses courriers qu’Henri V, le roi anglais, qui, déjà, avait assiégé Rouen, s’apprêtait à soumettre les régions avoisinantes.
Avant de partir, elle avait sollicité l’aide du comte de Bretagne, qui, se méfiant à présent des Anglais, cherchait à affaiblir leur position stratégique là où ils s’étaient installés. Il promit à Yolande d’essayer d’amener le duc de Bourgogne à une discussion avec le dauphin. Et, s’il ne pouvait y parvenir, du moins tenterait-il de le convaincre que garder en otage sa jeune épouse engendrerait des complications dans lesquelles il ne pourrait que s’enliser.
Pour l’instant, la folie meurtrière s’était calmée. L’exécution du terrible Capeluche ordonnée par Jean sans Peur avait sans doute ramené un peu de raison dans les esprits troublés des Parisiens, qui, de toute façon, semblaient se préoccuper davantage de la famine qui sévissait à Paris que des querelles princières.
À l’hôtel Barbette, où Yolande se rendit tout d’abord, les hallebardiers qui tenaient l’entrée du guichet l’informèrent que la reine Isabeau avait eu une entrevue la veille avec le roi et qu’elle était restée à Saint-Pol. Fait étrange, car la reine n’allait jamais voir son époux si ce n’était pour lui extorquer une signature qu’elle n’obtenait que lorsque le pauvre fou était en crise et ne pouvait plus discerner l’objet du document.
Yolande, qui commençait à craindre de quitter la capitale sans sa fille, se rendit sur-le-champ à l’hôtel Saint-Pol où, cette fois, les hallebardes s’abaissèrent à son entrée.
Alors, d’un pas vif, la joue colorée et le cœur battant à tout rompre, elle pénétra dans la salle de garde et attendit qu’on vienne l’informer de la décision d’Isabeau d’accepter ou non l’entrevue.
Tout en arpentant le couloir d’un grand pas impatient le long des murs recouverts d’immenses tapisseries flamandes, elle s’absorba dans des réflexions pas plus optimistes sur le sort de la France que sur celui de Marie.
Puis, s’arrêtant de marcher, elle pressentit quelque chose d’insolite et, soudain, tourna la tête. Un frôlement de tapisserie bruissait à ses oreilles. Elle inspecta la fente qui laissait apparaître le battant d’une porte dissimulée aux trois quarts et discerna deux grands yeux noirs interrogateurs.
Surprise, elle avança. Un visage d’enfant se dessina dans l’échancrure ; étonné autant qu’elle, il s’enhardit et apparut dans toute sa forme.
Il était avenant, les traits déliés et fins. Deux grands yeux observateurs, vifs et noirs, encadrés d’une chevelure blonde et soyeuse qui laissait flotter sur l’enfant une auréole de grâce et d’innocence.
La fillette s’approcha. Elle avait une dizaine d’années.
Êtes-vous dame Yolande d’Anjou ?
C’est moi.
Cherchez-vous votre fille ?
Yolande la regarda, surprise.
Sais-tu où elle se trouve ?
Hier encore elle était là. Mais elle est repartie ce matin à la Bastille.
Yolande soupira, presque heureuse, délivrée d’un poids qui l’accablait jusqu’alors. Tout pouvait être possible en ces jours d’horreur, même le massacre de sa fille par ces horribles Bourguignons. L’assurance qu’elle était encore en vie la veille l’apaisait enfin.
Puis-je savoir qui tu es, charmante enfant ? questionna la duchesse d’Anjou.
Je suis Marguerite de Champvilliers.
Yolande sursauta. Ainsi, elle avait devant elle la fille du roi Charles et d’Odinette de Champvilliers qu’Isabeau avait mise au service du pauvre roi fou, il y avait environ une dizaine d’années.
Des bruits circulaient dans la capitale que la douce et belle Odinette était la seule à savoir calmer le roi de ses fureurs et de ses violences et que, seule aussi, elle avait le pouvoir de veiller sur sa propreté, de soutenir son maintien et de lui faire garder des manières décentes dans ses instants de lucidité.
Quand le roi était devenu fou, les premières années de son enfermement à Saint-Pol, Yolande avait appris que Valentine de Visconti, avec qui elle avait toujours entretenu de bons rapports, partageait de longs moments avec le monarque dont la raison vacillait, essayant de le rassurer et de le calmer. Valentine, délicate et patiente, veuve du beau Louis d’Orléans qui avait passé tant de nuits entre les bras d’Isabeau. Valentine, douce et apaisante, qui avait si bien connu le pauvre dément quand, jeune et beau, il aimait la compagnie de cette tendre belle-sœur.
Puis Valentine était morte. Alors, Isabeau avait eu cette idée ‒ malsaine, disait-on, car elle pensait que le roi pouvait mourir dans des excès de luxure ‒ d’amener dans sa couche un joli corps de femme, jeune, sage et docile.
Une fille était née de cette union étrange, d’un triste fou et d’une pauvre sacrifiée. Mais les bruits dans la capitale ne s’arrêtaient pas là, car on disait aussi que la petite Marguerite était le fruit d’un amour sincère et non prémédité.
En effet, Charles le sixième avait reporté une grande affection sur la mère et la fillette, exigeant dans ses instants lucides qu’elles ne manquassent de rien et qu’on les traitât en reine et en princesse.
Pourquoi Marie est-elle venue ici ? s’enquit Yolande avec douceur.
Parce que la reine voulait la questionner.
Sais-tu sur quoi ?
Sur les intentions du dauphin.
Et qu’a dit Marie ?
Que le dauphin serait un jour roi de France. Que c’était son destin et que personne ne pourrait rien y faire.
Yolande sourit. Elle reconnaissait bien la nature de sa fille. Réservée, soumise, discrète, mais lorsqu’elle était déterminée rien ne pouvait l’arrêter. Il en avait toujours été ainsi. Marie avait décidé depuis sa toute jeunesse que, malgré les embûches, les barrages, les complications, Charles serait maître d’un grand royaume.
Hélas, le fief du dauphin n’allait pas plus loin que les villes de Bourges, d’Angers, de Saumur et quelques localités avoisinantes puisque Tours lui avait été retirée. Ailleurs, tout était sous l’emprise des Bourguignons qui, petit à petit, laissaient glisser le pays entre les mains des Anglais.
Et qu’a dit la reine Isabeau après que Marie lui eut assuré que le dauphin serait, un jour, maître de son royaume ?
Elle s’est mise à rire et l’a traitée de petite sotte.
J’étais cachée derrière le rideau.
Soudain, Yolande, intriguée, lui tendit la main.
Et tu as tout vu ?
La petite acquiesça de la tête.
Qu’est-il arrivé ensuite ?
Les gardes l’ont reprise. Ils la tenaient solidement par le bras.
Lui faisaient-ils mal ?
Je ne crois pas, mais ils la serraient très fort pour ne pas qu’elle échappe. Quand je suis passée près d’eux…
Elle s’arrêta et hésita. Ses grands yeux sombres étaient si caressants qu’ils paraissaient aussi doux que du velours.
Veux-tu me raconter la suite ? proposa doucement Yolande.
La fillette hocha la tête et ses boucles blondes remuèrent autour de son visage serein.
Les soldats de la reine Isabeau ont l’habitude de me voir dans les couloirs du château, reprit-elle. Je m’y promène souvent et ils ne se méfient pas, car je ne sors jamais de Saint-Pol où je vis avec ma mère.
Et ton père ?
Je ne suis avec lui que lorsqu’il est en état de me recevoir. Mais Lison…
Qui est Lison ?
C’est ma nourrice et je l’aime bien. Par elle, je sais que ma mère voit mon père même quand il est souffrant. Il n’y a qu’elle qui peut l’approcher lorsqu’il pleure et crie ou lorsqu’il ne veut plus vivre.
Yolande lui prit les mains.
Revenons à Marie, veux-tu ? Qu’as-tu fait quand tu es passée près des soldats qui la tenaient ?
Je connaissais déjà Marie d’Anjou. Je l’avais vue avant qu’elle ne parte la première fois pour la Bastille.
Sais-tu si elle a rencontré Catherine, la sœur du dauphin ?
La jeune Marguerite sourit à Yolande. Ses boucles blondes volèrent à nouveau autour de son menu visage lorsqu’elle fit un grand signe négatif, tournant plusieurs fois la tête de gauche à droite.
Demoiselle Catherine est restée à l’hôtel Barbette. Marie m’a dit qu’elle ne l’avait pas vue.
La duchesse d’Anjou, qui tirait déjà quelques conclusions de cet entretien non prévu, hocha tristement la tête. Où cela allait-il la mener ?
Marie est aussi gentille que vous, reprit l’enfant en embrassant la main de Yolande. Elle s’ennuyait, alors je lui ai proposé de jouer aux cartes.
Aux cartes ?
Oui, regardez. C’est un jeu tout nouveau. Ma mère me l’a appris. Elle joue des journées entières avec le roi et dit que ce jeu le détend.
Elle tendit à Yolande un paquet de petits cartons sur lesquels étaient dessinées de curieuses figures noir et rouge qui symbolisaient des rois et des reines, des valets et des cavaliers. Sur d’autres étaient tracés des trèfles, des carreaux, des cœurs et des pics de lance. Les rouges étaient à l’endroit et les noirs à l’envers.
C’est joli, fit Yolande, qui ne voulait pas vexer sa petite complice.
Mais elle n’avait guère le cœur à écouter la règle d’un jeu qui n’était pas l’objet de ses soucis.
Tu me l’expliqueras un jour, dit-elle. Un jour où tous ces horribles instants seront évanouis de nos mémoires. N’est-ce pas ?
La petite comprit que seul le sort de Marie lui importait. Aussi poursuivit-elle, sans se faire prier :
Elle m’a dit qu’à la Bastille on la logeait dans une petite chambre tout en haut de la dernière tour, celle qui est tournée vers le nord.
La grande porte de la salle de garde s’ouvrit sur un soldat qui tenait droit sa hallebarde, la pique dirigée vers le haut.
La reine Isabeau vous attend, fit-il, figé dans une attitude obstinément fermée.
Puis il se tourna d’un regard courroucé vers l’enfant.
Que fais-tu ici, toi, la bâtarde ? Retourne chez ton fou de père !
Yolande s’approcha de Marguerite.
Merci pour tes informations, chuchota-t-elle en l’embrassant. Je saurai m’en souvenir. Et n’oublie pas, quand nous serons seules et tranquilles, toutes les deux, tu m’apprendras à jouer aux cartes.
Puis elle la serra contre elle et s’en fut derrière le hallebardier qui la conduisait à Isabeau.
XIV
Depuis que Clarisse était arrivée à la Bastille et qu’on l’avait jetée dans un cachot avec d’autres filles, elle n’avait pas mangé. Ayant eu le temps de méditer sur la malchance qui l’avait conduite à cette prison dont elle ne savait comment sortir, elle prit le parti de rester immobile. Bouger le moins possible afin que son ventre se cicatrise plus vite. D’ailleurs, dès qu’elle se levait, elle souffrait.
La jeune fille pensait à Lucas, qu’elle assimilait à présent à Thomas. Comment ne pas associer en une seule vision les deux garçons qu’elle avait connus le même jour ? Comment écarter de son esprit ce jeune et séduisant seigneur quand, aux côtés de son frère, il œuvrait pour le salut du dauphin de France ?
Elle eut un soupir vague et rêveur à l’idée que, grâce à elle, les deux jeunes hommes étaient hors d’atteinte des Bourguignons.
Mais elle ! Clarisse, l’inconnue ! L’intrigante peut-être ! Et pourquoi pas l’espionne ? Il n’y avait que quelques pas à franchir pour lui faire endosser machinations et manœuvres. Qui viendrait assurer les Bourguignons du contraire ? À présent, même son frère ne pourrait la sortir de là puisqu’il représentait le parti du dauphin.
Clarisse s’était vite rendu compte que parler ou non devant les Bourguignons ne faisait aucune différence pour sauver sa peau. Parmi les prisonnières figuraient aussi bien celles qui s’étaient sottement laissé prendre que celles qui étaient restées lèvres closes.
La jeune fille avait la tête bourdonnante tant elle réfléchissait depuis son arrivée. Et puis elle se sentait sale. Sur son visage, ses mains, ses épaules s’agglutinait une poussière crasseuse et collante.
La salle dans laquelle on l’avait amenée était une sorte de cave aux fenêtres barrées de grillages en fer par lesquelles on devinait, plus qu’on ne voyait, un morceau de ciel triste et grisâtre.
L’endroit aurait pu être plus inconfortable. Des couches de paille recouvertes de couvertures jonchaient une partie de la salle, et, au centre, un long tréteau servait de table pour manger.
Clarisse rêva encore aux deux jeunes hommes qu’elle ne reverrait peut-être jamais. Soudain, sa mère lui manqua. La recherchait-elle ? Était-elle tombée comme beaucoup d’autres dans les traquenards que tendaient les Bourguignons aux Parisiens à chaque détour d’une rue ?
Puis elle se mit à penser aux grands métiers à tisser des ateliers de tapisserie. Eux aussi lui manquaient et elle sentait ses mains fiévreuses, inutiles, déjà mortes.
Un bruit lui fit tourner la tête.
Clarisse, vous rêvez encore, cria l’une de ses compagnes qui brodait une petite nappe d’autel. Depuis que vous êtes arrivée, vous n’avez dit que votre nom.
Clarisse haussa les épaules. Elle vit la geôlière arriver avec une bassine de soupe où nageaient quelques débris de légumes.
La Seine est-elle toujours bloquée et la famine dans Paris sévit-elle encore ? s’écria une grande brune dont les cheveux défaits tombaient sur un dos courbé par la peur et l’ennui.
On n’a déjà presque rien à manger, répliqua une autre prisonnière en se levant brusquement de la table où elle se tenait la tête entre les mains.
La jeune détenue qui avait parlé tout d’abord lâcha la broderie qu’elle tenait entre ses doigts fins, restés encore délicats malgré le manque d’eau pour les rincer, et prit son écuelle pour la tendre à la gardienne.
La geôlière ne disait mot. Elle servait la soupe avec parcimonie, une gamelle après l’autre, en louchant sur les regards avides.
Remplis celle de la nouvelle à ras bord, réclama la jeune brodeuse, elle n’a rien mangé depuis trois jours. Et donne-moi ma part de légumes.
Clarisse la remercia d’un regard et présenta son écuelle. Quand elle avait dit son prénom à ses compagnes, quelques-unes avaient grogné d’agacement ou d’irritation, montrant qu’elles n’en avaient rien à faire, mais d’autres, plus avenantes malgré leur infortune, avaient à leur tour donné leur nom.
Il y avait les deux filles et l’épouse d’un capitaine Armagnac tué pendant les révoltes de mai. Toujours prisonnières, elles commençaient à devenir neurasthéniques. Elles restaient assises sur leur couche de paille et ne parlaient plus, se contentant d’absorber le contenu de leurs gamelles.
Il y avait la femme du médecin de Bernard d’Armagnac capturée pour complicité avec sa sœur et la fille de celle-ci qui, de passage à Paris, n’avaient rien à voir avec l’arrestation du duc d’Armagnac. Emprisonnées depuis peu, elles n’avaient pas encore subi l’attente interminable d’une éventuelle libération, ce qui les rendait suffisamment optimistes pour tenir la conversation à leurs compagnes pendant des heures.
Se trouvaient là aussi les épouses de quelques officiers de garde, écuyers, hallebardiers, messagers pris par les Bourguignons au hasard de leurs courses ou même des femmes de simples soldats surprises lors d’une rafle inattendue.
S’y ajoutaient encore quelques servantes, lingères ou cuisinières de petits seigneurs Armagnacs massacrés pendant les journées sanglantes de ces dernières semaines. Elles avaient été arrêtées chez elles ou chez leurs maîtres dans une descente d’hommes d’armes où, grâce au ciel, disaient-elles, tueries et crimes les avaient épargnées.
Enfin, parmi cette vingtaine de femmes captives, se tenait aussi Blanche de Tournon, celle qui avait décidé de prendre Clarisse en amitié. Elle sortait du couvent de Sainte-Ursule, où elle apprenait la broderie, lorsque deux soldats l’avaient espionnée, suspectée, suivie, et, avant qu’elle n’entre chez son oncle pour le soigner d’une attaque subie par les Bourguignons, ils l’avaient saisie, bâillonnée et emportée.
Son sort avait été identique à celui de Clarisse, et, depuis, elle attendait que son oncle, s’il n’était pas mort faute de soins, se remette de sa blessure et vînt la délivrer. Elle se fiait aussi aux initiatives des religieuses qui devaient s’agiter pour lui venir en aide.
N’ayant rien absorbé depuis qu’on lui avait lié les mains, puis qu’elle avait été traînée dans la ville jusqu’au chariot qui l’avait directement conduite à la Bastille, et sur l’injonction de Blanche face à la geôlière indifférente et passive, Clarisse, cette fois-ci, ne fut pas la dernière à tendre son écuelle.
Dans un premier temps, sa gentillesse avec les autres prisonnières lui apporta quelques sympathies, outre celle de Blanche. Ensuite, son apparente docilité envers la gardienne l’avait amenée à échanger deux ou trois mots avec elle.
Puis il y eut l’éternel et indispensable échange de monnaie contre un service rendu. Certaines avaient gardé quelques écus, hésitant à s’en séparer par crainte de payer trop cher la faveur accordée. D’autres avaient quelques sols mais ne savaient quel service demander, faute d’avoir parmi leurs connaissances quelqu’un qui pût les sauver. Car, outre le pain, le fromage, la tranche de lard ou le bol de fèves qu’il fallait payer cher, restait le contact à établir avec l’extérieur.
Clarisse, quant à elle, devait bien calculer ses échanges, car dans sa petite bourse plate ne restaient plus que six sols. C’est ainsi qu’elle put proposer un sou à la geôlière qui lui en réclama deux si elle lui confirmait que Marie d’Anjou était bien retenue à la Bastille, propos qu’elle avait entendu de la bouche même de ses tortionnaires.
Sur la réponse affirmative de la gardienne, elle lui donna un autre sou pour que l’on ébruitât à l’oreille de Marie qu’elle aussi était prisonnière des Bourguignons. Trois sols sur six ! Comment établir un contact plus serré avec la dauphine si chaque service lui coûtait autant ?
Ce matin-là, la geôlière paraissait de meilleure humeur. Elle en oublia son habituel mutisme qui ne se dégelait qu’à la vue d’une pièce ou deux à gagner.
Les Armagnacs ont débloqué la Seine et le ravitaillement commence à circuler, annonça-t-elle en pénétrant dans la cellule d’un pas traînant qui raclait le sol jonché de paille que devaient balayer à tour de rôle les détenues.
Sa bonne humeur ne l’empêcha pourtant pas de loucher sur celles qui gardaient jalousement leurs écus, et elle reprit, d’un ton lourd de sous-entendus.
Il y aura donc quelques légumes en plus dans votre soupe. Mais celles qui voudront manger correctement n’auront qu’à réfléchir.
Et les autres ? s’écria Jehanne, la femme d’un garde à cheval qu’on avait transpercé d’un coup d’épée jusque sous le porche de sa maison.
Liée et bâillonnée elle aussi, la pauvre Jehanne n’avait même pas eu le temps de se procurer quelques piécettes avant son arrestation.
Les autres se contenteront d’une soupe améliorée, j’ai dit quelques légumes en plus.
Blanche soupira.
C’est toujours ça.
Puis elle rejeta sa broderie.
Je n’ai même plus l’envie de poursuivre ce travail, fit-elle d’un ton morne. Aussi bien, qu’importe ! Après je n’aurai plus rien à faire.
Ne vous plaignez pas, rétorqua une grande fille assez maigre, le visage anguleux mais l’œil rieur, qui essayait toujours de distraire ses compagnes par des boutades. Ne rien faire, c’est se reposer.
Se reposer ! répéta Blanche en haussant les sourcils.
Moi, reprit la grande bringue de fille, je travaillais trop et j’en avais marre. À présent, je suis heureuse.
Que faisiez-vous ? s’enquit Clarisse.
J’étais lingère, mais en plus je faisais office de servante, de coursière et même de lavandière parce que la vieille Gertrude ne pouvait plus se rendre au canal pour laver le linge.
Elle se mit doucement à rire, mais chacune savait qu’elle parlait ainsi pour essayer de se convaincre qu’un jour elle pourrait à nouveau effectuer ces multiples tâches pour un salaire de misère.
Cette diversion n’amusa guère la jeune Blanche.
N’avez-vous donc pu emporter que cette broderie ? lui demanda Clarisse.
Hélas, oui. Je ne pensais pas rester très longtemps auprès de mon oncle, mais les religieuses de Sainte-Ursule qui l’ont soigné de sa blessure m’avaient conseillé de rester plusieurs jours à ses côtés. J’ai donc pensé à emporter ce travail qui devait me faire passer le temps.
Ne soyez pas triste. C’est une chance appréciable.
Si j’avais pu prévoir, révéla Clarisse en souriant, j’aurais emporté mes cartons et mes dessins pour commencer l’ouvrage qu’il me faudra présenter un jour à la commission des lissiers de Tournai.
Vous êtes tisserande ?
Ouvrière pour l’instant. Mais un jour je ferai partie du compagnonnage des hauts lissiers du Nord.
Ce n’est pas un métier de femme, intervint l’une des prisonnières, étonnée.
Pourquoi ? rétorqua Clarisse.
Parce que… parce que…
Elles se mirent toutes à rire.
Parce que, s’écria la grande bringue de lingère, si nous avions plus de culot et d’audace, nous serions quelquefois à la place de nos maîtres.
Eh ! lança la femme d’un soldat armagnac. Si vous aviez été un homme, les Bourguignons vous auraient à cette heure tranché la gorge. Estimez-vous heureuse d’être une femme.
Tu parles ! lança une détenue qui s’était levée pour s’approcher de Clarisse, les femmes ont supporté pire, bien pire. Elles ont été lynchées, violées, elles ont eu le ventre ouvert et les tripes sorties. Vivantes encore, quand elles étaient enceintes, on retirait de leurs entrailles à nu les enfants qu’elles portaient.
Vrai ! s’écria l’une des prisonnières qui, sans la saleté recouvrant son visage et les déchirures semant sa robe de velours écarlate, aurait pu paraître distinguée, vous avez rencontré Capeluche.
Au nom de l’immonde bourreau qui avait massacré tant de femmes, elles eurent un frisson et, tout à coup, s’immobilisèrent dans le silence.
Clarisse revit avec un sursaut d’horreur les soldats bourguignons l’écarteler puis la violer et, la main sur sa bouche, réprima un hoquet de douleur.

Avant d’entrer dans la chambre d’Isabeau, alors qu’elle attendait dans la salle des gardes, la duchesse d’Anjou avait entrevu son fidèle messager Brunehaut. Le jeune courrier qui avait dû braver le garde des hallebardiers quitte à se faire transpercer les entrailles n’était pas resté des heures auprès de la duchesse. Lui glissant quelques mots à l’oreille, il était reparti aussi audacieux, traversant la rangée des hallebardes avec un mépris digne d’un chevalier d’antan héroïque et superbe.
Ainsi, Yolande savait que la reine Isabeau s’était entretenue avec le duc de Bretagne et qu’à cette heure ce dernier parlementait avec Jean sans Peur. Elle soupesa donc avec espoir quelques éléments d’entente qui permettraient aux deux hommes de mieux se comprendre dans un but favorable à la France.
Encadrée de deux hallebardiers dont la visière du heaume était relevée, regard confondu à la froideur métallique de l’acier et pointe de la hallebarde agressivement levée, la duchesse s’avança.
Passant sous la tenture qui occultait la porte, une servante s’approcha mais ne poussa que l’un des battants, ce qui n’ouvrit qu’à demi le passage. Mais qu’importe ! la duchesse d’Anjou entra avec l’aisance que lui permettait sa silhouette encore fine.
Indiscutablement, on ne pouvait pas en dire de même d’Isabeau de Bavière ! Grosse, difforme, le visage boursouflé, la respiration haletante malgré l’immobilité de sa posture, le menton tombant, l’œil plissé à moitié recouvert par la graisse qui l’entourait, la reine de France fixait effrontément des yeux sa cousine par alliance.
Les deux femmes ne s’embrassèrent pas. Aucun lien de sympathie ne pouvait les rapprocher, trop de dissensions les séparaient. Certes, on le sait, Isabeau n’aimait pas son fils. Mais le fait qu’elle ne lui portait aucune affection n’ôtait pas cette jalousie instinctive qu’elle conservait envers celle qui avait si bien su la remplacer dans le cœur de Charles, le dernier de ses dix enfants.
Ah ! combien elle eût aimé que son fils restât sans appui ni conseils et tombât aussi fou que son père pour l’écarter définitivement du pouvoir ! Isabeau haïssait son époux comme elle haïssait l’héritier du trône et elle maudissait plus encore cette femme qui le protégeait des agressions extérieures qu’elle, sa mère, se plaisait tant à provoquer.
Née à Munich, Isabeau était fille du duc de Bavière, elle avait épousé le roi de France Charles VI pour satisfaire la cupidité de Philippe le Hardi, qui comptait sur cette union pour en faire profiter la maison de Bourgogne.
Curieuse image que donnait à voir aujourd’hui la princesse de Bavière ! Ce n’était pas que la reine Isabeau, dans sa jeunesse, fût très belle, mais sa personne dégageait une impression qu’on ne pouvait oublier, quelque chose à la fois de déconcertant et d’insolite. La nature l’ayant dotée d’un nez assez fort et d’un corps un peu trop rebondi, elle avait su miser sur d’autres charmes et d’autres atouts qui, pour elle, n’étaient pas de moindre valeur.
À cette époque, Isabeau de Bavière était consciente de sa beauté. Qui ne se souvenait de sa démarche ondulante et lascive ? Qui n’avait baissé le regard devant ses yeux verts et félins ? Un regard de lynx à l’affût d’une proie, d’une capture à saisir quand la branche ploie ou que l’horizon se dévoile. Ses yeux avaient cette lueur aiguë et sauvage que l’on ne peut effacer, car ils vous happaient, vous dépeçaient, vous anéantissaient si vous n’étiez pas d’accord avec elle ou en mesure de vous défendre.
Quant à son esprit, il rebondissait sans cesse, attrapant en plein vol les ruses les plus perfides, les feintes et les tromperies les plus odieuses. Déloyauté et trahison n’étaient pour Isabeau que jeux d’adresse et habiles exercices mentaux.
Une seule chose, commença Yolande en l’observant attentivement. Comment réagirait votre cœur de mère ‒ car je refuse à croire, ma chère Isabeau, que vous en soyez dépourvue ‒ si le clan des Armagnacs séquestrait votre fille Catherine ?
La grosse reine ne répondit pas.
On dit que vous lui êtes attachée. Plus qu’à votre fille Michelle, que vous ne semblez pourtant pas détester.
Car, chose étrange, de tous ses enfants, Isabeau avait toujours préféré ses filles. Sans doute parce qu’elles ne pouvaient lui ôter la souveraineté qu’elle s’était octroyée et qu’à l’opposé ses fils représentaient cet immense pouvoir qu’elle devrait un jour leur céder.
Vous ne répondez pas, poursuivit Yolande. Seriez-vous tout à coup devenue lucide ? Ce qui, je pense, serait preuve d’intelligence.
Isabeau lui lança un regard de défi. Son œil vert enfoui dans un pli de graisse se releva et s’immobilisa.
Sachez, ma chère Isabeau, reprit la duchesse d’Anjou, que je suis très attachée à Marie et que vous devez me la rendre.
Alors la reine déplissa lentement son autre œil, brillant comme une luciole qui s’agitait au contact de la nuit bienfaisante, et le vrilla sur Yolande aussi solidement qu’on accroche au mur un clou qui ne doit plus partir.
La duchesse d’Anjou n’en parut pas perturbée. Elle soutenait fort bien cet assaut qui, pour l’instant, n’était qu’esbroufe et comédie.
Vous la rendre ! Non, ma chère. Votre fille me semble trop convaincue que son époux, le dauphin, régnera un jour sur le royaume de France et je veux lui ôter cette idée. J’ai de fort bons moyens pour cela.
Du haut de son fauteuil roulant, Isabeau toisa sa cousine avec suffisamment d’arrogance pour aviver dans son esprit une ombre d’inquiétude. Enfin, l’amorce d’une angoisse venait troubler l’esprit de la duchesse !
Vous rendre Marie serait une sottise grandiose, ma cousine ! reprit Isabeau. En outre, cela conforterait la conscience de mon fils. Je croyais que vous aviez compris que l’idée qu’il puisse un jour gouverner la France m’importune au point que je préfère la détruire.
Vous êtes odieuse.
L’ignoriez-vous ? Ce n’est une découverte pour personne. Certains m’appellent la putain de Bavière, d’autres la sorcière de Paris. Voulez-vous donc me surnommer autrement ? Je ne suis pas à un quolibet près.
Laissant tomber sa bouche molle, elle sourit à Yolande.
Les Parisiens, ma chère, sont friands de ces moqueries qui m’amusent. Qu’ils en profitent tant qu’ils sont encore gouvernés par les Français.
Une telle noirceur d’âme était à vomir et Yolande ne put réprimer le frisson désagréable qui parcourait son échine. Mais il fallait poursuivre, détruire ou du moins affaiblir une partie de cet immonde orgueil. Frapper là où le choc pouvait ébranler sa rivale.
Croyez-vous donc tenir tous les dés entre vos mains, ma chère Isabeau ? ironisa Yolande en s’approchant d’elle pour planter son regard sombre dans celui de son adversaire. À l’heure actuelle, le comte Jean de Bretagne parlemente avec votre ami le duc de Bourgogne.
À quelques centimètres d’écart, leurs yeux s’affrontaient dans un même défi, chacune cherchant à découvrir le secret de l’autre. On eût dit que leurs fronts, hauts et larges, sillonnés de quelques rides, allaient s’opposer, se heurter, s’attaquer, s’entrechoquer comme les bois de deux vieux cerfs qui savent que l’un doit mourir. Alors, il fallait que dans un bruit sec leurs bois se fendissent, quitte à les mutiler l’une et l’autre.
Parlementer ! Dieu du ciel ! Et pour obtenir quoi, ma chère cousine ?
Une entente.
Une entente entre qui ? ricana Isabeau. Jean sans Peur n’a nullement besoin de s’entendre avec d’autres que moi.
Vous vous trompez.
La reine frappa dans ses mains et aussitôt son astrologue, son médecin et son apothicaire, trois personnages aux allures douteuses dont elle ne se séparait jamais, furent près d’elle. Sans doute étaient-ils dissimulés derrière les tentures pour qu’ils s’avançassent aussi vite.
La duchesse d’Anjou observa les murs de la chambre et se dit que, derrière l’épaisseur moelleuse des tapisseries, bien d’autres gens au service de la reine devaient aussi attendre le claquement de ses doigts pour accourir auprès d’elle.
Allons, ma cousine, pourquoi voulez-vous que le duc de Bourgogne passe des accords avec d’autres que moi ?
Comme Yolande se taisait, cherchant visiblement à la déstabiliser, elle poursuivit d’un ton sec :
Expliquez-vous.
Soit, acquiesça froidement la duchesse d’Anjou. Alors, je vous affirme qu’à présent c’est avec le dauphin que Jean sans Peur préfère s’entretenir. Il semblerait qu’il puisse changer d’avis tout aussi facilement que vous.
L’espace d’un instant, elle vit qu’elle avait touché juste, mais la reine se reprit et lança promptement la balle dans le camp adverse. On n’était pas une joueuse avisée sans refuser de perdre aussi vite la partie, même si ce n’était qu’une joute orale devant déboucher sur d’inutiles propos. Mais ceux-ci n’en étaient pas et leur importance était de taille.
Alors, dans ce cas, je me félicite plus encore de détenir votre fille en otage.
À nouveau, Yolande frissonna. Cette femme était un monstre. Il fallait qu’elle tombât et, une fois relevée, que la blessure fût telle que l’idée de rechuter la fît frémir d’horreur.
Yolande regarda les lèvres charnues et tombantes de son adversaire. Elles formaient un pli large, ample mais incertain qui devait être un sourire.
Me croyez-vous donc assez sotte pour écarter cette hypothèse ? En effet, ma chère, je sais que Jean sans Peur parlemente avec le duc de Bretagne pour s’entendre avec le dauphin. Mais j’ai prévu le tort qu’il pourrait me causer.
Et de quels éléments allez-vous donc vous servir ? Quel pion allez-vous pousser pour gagner à nouveau la partie ? Ce n’est pas ma fille, il me semble.
Non, pas la vôtre. La mienne.
Ce fut à la duchesse d’Anjou d’être déstabilisée. Instant fragile, fugace, mais qui laissait une brûlure mouvante ne sachant où se fixer. Elle faillit même rester la bouche ouverte, coite d’étonnement, l’œil accroché à celui d’Isabeau et le geste perdu dans l’espace, incertain du trajet qu’il devait accomplir.
Comment trouver un terrain d’entente avec un être pareil ? Comment négocier un compromis quand tout était trié, calculé, pesé de cette manière ?
En quoi votre fille va-t-elle vous servir ? s’entendit-elle prononcer à voix basse.
Catherine épousera Henri V, le roi d’Angleterre.
Le sol se déroba sous les pieds de la duchesse d’Anjou. Était-il possible qu’Isabeau offrît avec une facilité aussi déconcertante la couronne de France aux Anglais ?
Raison de plus pour libérer ma fille. En quoi pourrait-elle vous gêner, puisque vous détenez tous les pouvoirs pour concrétiser vos immondes projets ?
L’ombre mouvante d’une tapisserie obscurcit soudain le regard de Yolande et elle se dit que c’était là l’instant exact où on allait jeter l’information de poids qui devait la détruire plus encore. L’instant où Georges La Trémoille devait sortir de son repaire.
Quand il s’extirpa de la pénombre, le tapis reprit son aspect immobile. Le gros homme s’avança et, lorsqu’il fut près d’Isabeau, il prit sa main molle et grasse aux doigts dissimulés sous de lourdes bagues serties de pierres coûteuses.
Ah ! mon cher Georges, s’exclama aussitôt Isabeau en laissant sa main, avec une satisfaction évidente, dans celle de son conseiller. Cette petite Marie est-elle bien embastillée ?
Blanche d’une colère accumulée depuis qu’elle était dans la chambre de la reine, Yolande se jeta au-devant du gros homme. Georges La Trémoille était aussi rond qu’Isabeau. Son visage rouge avait des volumes qui doublaient, voire triplaient, joues, menton et cou auxquels on pouvait ajouter le ventre et le bas-ventre dissimulés dans des chausses trop collantes. Mais avec cette différence qu’il était aussi souple qu’un chat.
Yolande agrippa son épaule, que recouvrait un riche tissu de velours vert.
Si je repars sans ma fille, les Armagnacs vous massacreront.
Allons, allons ! fit La Trémoille, conciliant, votre fille est toujours vivante, que je sache. Il n’est pas question de la supprimer. Nous voulons simplement un accord du dauphin en échange de sa libération.
Quel accord ? Celui de laisser la Normandie aux Anglais et l’Anjou aux Bourguignons en attendant que l’Angleterre s’en saisisse ? Qu’en avez-vous besoin si la princesse Catherine épouse le roi d’Angleterre ?
Le dauphin pourrait réintégrer Paris et nous nous y opposons fermement.
Réintégrer Paris alors que vous allez jusqu’à encercler son mince domaine ? Vous voulez rire ! Charles est prisonnier dans son propre fief.
N’a-t-il pas envie de se venger ?
Que cherchez-vous à me faire dire, messire La Trémoille ? Vos hommes aidés des Bourguignons contrôlent à présent toutes les régions qui bordent la Loire. Et vous voulez que le dauphin tombe dans un tel piège !
Le gros homme sembla surpris mais poursuivit aussitôt :
De quel piège voulez-vous donc parler ?
Celui qui laisse courir le bruit que le dauphin pourrait entrer dans la capitale avec le droit de préemption.
Nous n’ébruitons nulle idée pareille.
Allons, messire La Trémoille, à qui d’autre allez-vous conter ce beau discours ? Les Bourguignons n’attendent qu’une chose, que le dauphin Charles réintègre Paris. Or, chacun le sait, Paris a lâchement abandonné le véritable héritier de la couronne et s’est laissé prendre au jeu subtil des Anglais.
La Trémoille hocha la tête.
Les Parisiens, messire La Trémoille, ne sont plus à un massacre près. Je n’entrerai pas dans votre ruse.
Puis, dans un mouvement ondulant et fier, relevant son buste qui n’avait pas fléchi un seul instant sous les balles de son adversaire, elle se retourna, repoussa d’un geste sec les hallebardiers qui voulaient arrêter son élan et sortit sans plus un mot.


Marie et Clarisse communiquaient par l’intermédiaire de la geôlière. Puis, comme Clarisse n’eut bientôt plus d’argent dans sa bourse, elle dut lui avouer cette infortune en espérant que la dauphine puisse lui avancer les quelques pièces qui servaient à ces étranges dialogues.
Que veux-tu lui dire, aujourd’hui ? s’informa la gardienne en tendant la main vers la jeune fille.
La Mangouste, nom qu’on avait donné à la geôlière, n’était pas une mauvaise femme, mais elle connaissait son avantage et elle en tirait de fort impressionnants privilèges. On disait même, aux alentours, que pas une prisonnière qui sortait de la Bastille et dont elle s’était occupée n’en repartait avec un sou en poche. Et seul le ciel connaissait la petite fortune qu’elles avaient parfois à leurs doigts, à leur cou ou dans leur escarcelle lorsqu’elles étaient embastillées.
Il fallait dire aussi que la Mangouste avait cette chance de ne pas être la gardienne de pauvres filles issues de la plèbe ou des bas-fonds de Paris. La Mangouste traitait avec de plus illustres personnages. Elle voyait arriver des femmes de toutes les régions de France et chacune avait un protecteur, un ami, un parent puissant qui, dans l’attente d’une éventuelle libération, pouvait lui faire parvenir une bourse bien garnie. Cette certitude acquise, la geôlière monnayait ‒ certes assez cher ‒ un bout de lard dans la soupe, une couverture supplémentaire ou un broc d’eau chaude pour une toilette plus longue et plus approfondie.
Avec la Mangouste, tout était possible si l’on payait bien, à l’exception d’une évasion. On disait qu’elle avait tout un réseau à l’extérieur de la Bastille, dans les rues avoisinantes, là où elle avait installé son fief, pour débrouiller les demandes les plus complexes.
Son travail, qui consistait à surveiller les détenues, à leur apporter leur pitance journalière, à veiller à ce que leur couche ne soit pas infestée de vermine, ne lui déplaisait pas outre mesure, à condition qu’il n’engendrât ni brutalité ni violence entre les prisonnières. Mais ce n’était pas le cas, puisqu’il s’agissait de détenues politiques souvent issues de bonnes familles.
Les unes, faute d’éléments accusateurs, devaient être libérées en principe assez vite. Les autres, dont le cas restait ambigu, pouvaient moisir des mois, des années parfois. Il était rare, mais cela arrivait au moins une ou deux fois l’an, que l’une d’elles sortît de la Bastille pour se faire exécuter. Et, dans ce cas, la Mangouste n’éprouvait de pitié que si elle avait tiré suffisamment de pécune des poches de sa prisonnière.
Hé ! la tisserande. Que veux-tu lui dire aujourd’hui à ta dauphine ? répéta la geôlière en tenant toujours sa main tendue.
Rien, répondit Clarisse, maussade.
Rien ?
Je n’ai plus d’argent.
La Mangouste se gratta la tête. Elle avait des frisures brunes qui sortaient de son bonnet noir et portait une longue chemise à manches étroites, sorte de tunique resserrée aux poignets sur laquelle elle passait un bliaud qu’elle attachait à la taille par une ceinture en cuir où étaient suspendues plusieurs clés.
On peut s’arranger.
Stupéfaite, la jeune fille la regarda. Se pouvait-il que la geôlière l’aidât dans son infortune ? Monnayant avec trois piécettes la première information, elle avait su que Marie était bien emprisonnée à la Bastille. Les deux sous suivants lui avaient appris que sa compagne était gardée dans une chambre située tout en haut de la forteresse et que, dans sa solitude, elle s’ennuyait à mourir.
Son dernier sou ne lui avait apporté que de minces informations lui rendant espoir pourtant, car la dauphine l’assurait de son souvenir le plus vif et le plus chaleureux.
Comment peut-on s’arranger ?
Quelqu’un peut payer pour toi.
La surprise plissa le front de Clarisse.
Qui ? s’enquit-elle.
Une femme.
La Mangouste bomba le torse comme si l’information qu’elle jetait lui donnait une importance et un prestige supplémentaires. Elle avait retiré sa main quémandeuse et se grattait la tête à nouveau.
On dit que c’est l’Odinette.
Clarisse ouvrit de grands yeux étonnés. Blanche de Tournon s’approcha d’elle et lui passa le bras autour des épaules.
Odinette de Champvilliers est la compagne du roi fou, lui apprit-elle.
On dit aussi que la petite bâtarde Marguerite se faufile dans tous les recoins du château. Elle aura appris que la dauphine était à la Bastille et en aura parlé à sa mère.
Et alors ? s’étonna Clarisse, qui ne voyait pas le rapport entre ces deux personnages et elle.
Comme l’Odinette est du côté des Armagnacs, elle a dû prendre le parti de la dauphine et, à mon sens, elle lui fait porter quelques douceurs.
Alors, la tisserande ! déclara la Mangouste en se gaussant, tu vois bien que les choses s’arrangent pour toi. Donne-moi ton message.
As-tu donc été payée ?
La geôlière se mit à ricaner en se frottant les mains sur son bliaud propre qui tombait en plis impeccables.
Poursuivrais-je mes propositions si je ne l’avais pas été ?
Faites dire à la dauphine que je suis de cœur avec elle.
La Mangouste haussa les épaules.
C’est tout ?
C’est tout !
Ne veux-tu donc pas contacter l’un des tiens ?
Ma mère ne peut hélas rien faire, mais si Marie d’Anjou est libérée, elle se souviendra de moi.

La chaise roulante d’Isabeau s’arrêta devant le mur tapissé d’une lourde tenture flamande et heurta le grand coffre qui séparait la chambre du cabinet de la reine. C’est ici qu’elle logeait lorsqu’elle venait voir le roi, n’y restant en principe que le temps d’obtenir de sa main quelques signatures dont elle avait besoin.
Allons, fit la reine à sa suivante, je veux aller voir le roi sans l’aide de cette maudite chaise. Soutiens-moi, Clarette, afin que je ne sois pas trop ridicule.
Dame Isabeau ! s’exclama Clarette.
Oui, je sais. Tu as raison. Le roi est plus ridicule que moi. Mais s’il est dans une phase lucide et s’il me reconnaît, il me dira que je suis grosse et laide.
À l’idée de cette vérité qui ne pouvait s’escamoter, elle s’énerva tout à coup, donnant de grands coups de menton vers la porte qu’il fallait traverser. Le soutien de Clarette s’avérant insuffisant, il fallut appeler le fidèle Bras-de-fer.
Quand Bras-de-fer vit que les deux femmes glissaient périlleusement sur le côté, il se précipita. Puis, d’un coup de main énergique, il soutint la reine par-derrière, l’aidant à s’avancer de quelques pas. Ainsi réconfortée, Isabeau soupira et se laissa guider par la forte poigne de son homme de confiance. Clarette lui tenait le bras, mais son aide semblait désormais inutile.
La longue robe d’Isabeau traînait par terre. Son impotence ne l’empêchait nullement de se vêtir de façon coûteuse. La tenue qu’elle avait endossée ce matin-là était richement emperlée et garnie de petites pierres sur le haut du buste. Sa taille informe était entourée par un cordelet d’or dont les extrémités représentaient à elles seules de vrais joyaux, deux glands d’argent sertis d’émeraudes qui venaient en décupler l’ampleur et la richesse. Mais le coût des habits de la reine n’était qu’un pâle reflet à côté des parures qu’elle portait au cou, aux poignets et aux doigts. Isabeau ne craignait pas de puiser dans les caisses du trésor.
Clarette, Bras-de-fer et Isabeau avançaient lentement. La reine s’essoufflait. Pas à pas, elle progressait. Enfin, malgré la lourdeur de son embonpoint et son manque de souplesse, elle arriva à traverser le chambranle de la porte.
Cette maudite chaise me fait passer pour plus infirme que je ne suis, maugréa-t-elle. Bras-de-fer, suis-je aussi laide que le prétend le roi ?
Comme l’homme se gardait de répondre, elle reprit, en poussant péniblement un pied devant l’autre :
Laide ! S’est-il vu, lui ! Avec ses cheveux crasseux sur les épaules, ses guenilles sur le dos et ses yeux aussi hagards que ceux d’un lépreux en quête d’une aide.
Un cliquetis qu’accompagnait un pas feutré se fit entendre derrière elle.
Majesté, il y a bien longtemps que le roi n’offre plus cette vision-là aux gens qui le servent.
La grosse Isabeau que soutenaient Bras-de-fer et Clarette se retourna. Son menton et ses joues tremblèrent comme une énorme masse de chair qui hésitait à reprendre sa place.
Une jeune femme apparut dans l’embrasure de la porte, un trousseau de clés à la main. Elle était grande et fine. Âgée d’à peine une trentaine d’années, ses yeux noirs enfermaient de la mélancolie et une grande douceur. Elle avait un teint rose délicatement ocré et des joues aussi satinées que la corolle d’un lys.
Isabeau se gaussa. Elle leva la main, balaya l’espace d’un petit geste rageur.
Crois-tu donc, ma pauvre Odinette, que le roi était prestigieux lorsque, à califourchon sur son cheval, les Bourguignons le montraient au peuple ? ricana-t-elle.
C’était une erreur de leur part, protesta calmement la jeune femme. S’ils avaient attendu un instant meilleur, aujourd’hui par exemple, le spectacle aurait été plus rassurant.
Parce que tu crois encore que les Parisiens désirent une autre image du roi ? Ma pauvre petite, tu as encore bien trop d’illusions.
Elle se fit traîner quelques pas puis, arrivée à l’encoignure de la pièce contiguë qui menait aux appartements de Charles, s’arrêta au premier meuble rencontré. C’était un gros bahut médiéval orné de ferrures à six travées transversales. Elle s’y accota et reprit son souffle par petits coups saccadés pendant que Clarette s’efforçait de la soutenir pour éviter qu’elle ne s’effondre. Mais le grand coffre était une aubaine et elle ne put résister au plaisir de s’y appuyer de tout son poids, pouvant ainsi relever le buste et la tête.
De son poste d’observation, elle inspecta la jeune femme, qui n’avait esquissé aucun geste pour l’aider.
Il est temps que tu perdes tes illusions, ma pauvre Odinette. Ce n’est tout de même pas parce que tu arrives à rendre le roi propre de temps en temps et que, parfois, il semble te reconnaître, que tu es parvenue à le guérir. Odinette rougit et osa contredire la reine.
Parfois, dites-vous, Altesse ? Je crains que cela ne soit faux. Je peux vous affirmer qu’il me reconnaît souvent, même dans ses moments de folie intense.
Isabeau haussa les épaules.
Dieu ! ne peux-tu l’épuiser dans ses frénésies sexuelles ? Je t’avais engagée dans ce sens, non dans celui de le guérir.
Je ne ferai jamais rien qui favorise son déclin.
Isabeau eut un rictus, comme si elle voulait souffler par les lèvres toute la haine qu’elle éprouvait pour le roi.
Et t’avais-je engagée pour lui offrir un rejeton dont les yeux et les oreilles traînent là où il ne faut pas ?
Odinette faillit s’étrangler.
Majesté ! répliqua-t-elle vivement, elle ne peut sortir du château puisque vous lui interdisez toute échappée. Il est naturel qu’elle se promène là où elle peut.
Son ombre de bâtarde me gêne.
Que vous le vouliez ou non, cette enfant est la fille du roi et Charles l’a reconnue. C’est ainsi, vous n’y pouvez rien.
La voix d’Odinette avait repris un peu d’assurance. Et, lorsque la reine attaquait sa fille, elle devenait plus agressive et déversait sa rage contenue.
Marguerite était une enfant vive et intelligente dont le charme et la grâce n’auraient pu dépareiller la panoplie des filles royales. Car les quatre filles d’Isabeau étaient toutes jolies et bien faites, même la douce Jeanne, prieure au couvent de Poissy qui, lorsqu’elle avait dû couper ses cheveux d’or, en avait ému plus d’un.
XV
Lorsqu’on annonça à Jean sans Peur que Marie s’était échappée de la Bastille, il n’en fut pas surpris. Cependant, il prit la décision de laisser courir le duc de Bretagne et sa protégée sans ordonner qu’on procédât à des recherches inutiles. En fait, il était plutôt satisfait que la tournure des choses ne l’ait pas obligé à capituler devant ses adversaires.
Car, contrairement aux desseins de la reine Isabeau et de ses conseillers, La Trémoille en particulier, le duc de Bourgogne ne souhaitait nullement contrecarrer outrageusement la maison d’Anjou. Cela pouvait l’anéantir plus que le servir. Par ailleurs, se mettre au travers du duc de Bretagne, dont il pouvait, par la suite, avoir grand besoin pour servir ses intérêts, était aussi une mauvaise stratégie.
Il valait mieux éliminer le dauphin et rendre Marie à sa famille que supprimer celle-ci et laisser la vie au futur petit roi qui ne pouvait que revendiquer constamment ses droits à la couronne de France.
Aussi Jean sans Peur, qui s’attendait à la disparition de la dauphine, fut-il moins surpris que la geôlière lorsque deux géants l’avaient saisie, ligotée, bâillonnée, jetée sur la paille d’une couche et qu’en un tour de main ils avaient ouvert les portes de la Bastille où se trouvaient les prisonnières, l’une en haut, l’autre en bas.
Les prisons basses de la Bastille grandes ouvertes, ce fut une envolée de corneilles croassantes et vacillantes qui s’ensuivit, la parole incohérente et l’œil clignant à la clarté du jour. Les jeunes femmes et les jeunes filles qui s’éparpillèrent sans se demander d’où venait cette chance inattendue se ruèrent dans les rues avoisinantes. Elles se dispersèrent dans la capitale comme des papillons de nuit, courbant l’échine et rasant les murs, chacune suivant le destin qu’elle venait de se tracer.
Je t’écrirai au couvent des Ursulines, cria Clarisse à Blanche.
Mais les deux géants qui n’en avaient pas fini de leur besogne la saisirent et l’emportèrent calée sur leurs puissantes épaules si bien qu’elle n’eut pas le temps d’entendre la réplique de sa compagne.
À l’angle de la forteresse qui, à l’époque, n’était pas encore devenue prison d’État, mais qui déjà se préparait à cette bien noire vocation, Clarisse aperçut deux cavaliers sur leurs chevaux, puis un troisième qui cavalait vers elle hors d’haleine. Il tenait en croupe une jeune fille de son âge. Elle descendit du cheval sur lequel on l’avait juchée et c’est alors que Clarisse la reconnut.
Marie !
Clarisse !
Ensemble elles crièrent, les bras tendus et la prunelle allumée de mille feux joyeux.
Vite, montez ! cria Jean de Montfort, duc de Bretagne. Nous n’avons que le temps de pousser une chevauchée jusqu’en dehors de la ville.
Soyez sans crainte, le rassura Guy, son écuyer. Les soldats bourguignons ne seront pas à nos trousses avant que midi ne sonne.
Gardons tout de même une distance de quelques dizaines de lieues. Il est préférable de marquer une bonne avance.
Clarisse et Marie n’eurent pas le temps de se parler davantage. Elles s’embrassèrent tout de même oubliant l’une et l’autre qu’elles ne se connaissaient qu’à peine. Mais elles eussent disposé de quelques instants de plus, et elles jacassaient comme deux amies d’enfance. Leur détention pour la même cause, même si elle n’était qu’accidentelle pour Clarisse, ne pouvait que renforcer leur amitié.
Jours affreux qu’il fallait à présent ôter de leur mémoire pour ne pas gâcher les temps à venir.
Puis Marie détacha son regard de Clarisse et se tourna vers le cheval que tenait Loïc, le vieux palefrenier du duc de Bretagne.
Oh ! s’exclama-t-elle, les yeux embués de larmes en se jetant contre le flanc de Prima Donna. Ma douce, ma belle, que tu m’as manqué. Chaque matin, je rêvais d’une promenade avec toi.
La jument hennit de plaisir au contact des mains de la jeune fille et l’un de ses sabots gratta impatiemment le sol.
Messire Jean, comment avez-vous fait pour l’amener jusqu’à moi ?
C’est Loïc qui s’en est occupé. À Nantes, votre mère m’avait dit qu’avec votre jument favorite vous auriez des ailes.
Ma mère ! Dieu du ciel ! C’est donc elle qui s’est préoccupée de me faire libérer. Sait-elle que vous m’avez délivrée ?
Je ne pense pas qu’elle le sache avant que les soldats de la garde, qui ce matin étaient encore en faction devant la Bastille, ne soient sortis de leur sommeil.
Il se tourna vers Clarisse.
Montez ce cheval-là, demoiselle. Il n’est pas farouche et c’est un bon coursier.
Gênée de ne pas être à la hauteur de la situation, Clarisse balbutia :
Mais je ne sais pas monter.
Elle aime les chevaux et nous lui apprendrons ! rétorqua Marie, joyeuse.
Qu’à cela ne tienne, s’écria Jean de Montfort.
Il saisit la jeune fille par la taille et la hissa sur sa propre monture.
Loïc, cria-t-il à son palefrenier qui attendait ses ordres sans rien dire, tirant sur la longe de son propre cheval, attache Blason à ta monture et dis-lui de ne pas rester à la traîne.
Ne vaudrait-il pas mieux que je prenne Marie d’Anjou en croupe et que Loïc se charge aussi de Prima Donna ? demanda l’écuyer en dirigeant son regard sur la menue silhouette de la dauphine.
Assurément non, répliqua celle-ci. Je vais vous étonner, car je suis meilleure cavalière que tous les seigneurs du royaume réunis, le dauphin compris ! Oubliez-vous, messire Jean, que mon père a formé mes frères à Saumur avec les plus farouches chevaux et que j’ai moi-même suivi chaque leçon ? Le duc d’Anjou m’a faite aussi brave sur un cheval qu’un chevalier d’antan.
Jean de Bretagne se mit à rire. C’était un fort gaillard d’une cinquantaine d’années, les cheveux gris, le nez fortement épaté, les joues creuses et les pommettes saillantes. Il avait ce faciès breton qui descendait tout droit des Celtes. Petit, il était suffisamment râblé pour tenir tête à plusieurs adversaires qui auraient osé l’attaquer.
Jean de Montfort enfourcha lestement son cheval, tenant Clarisse devant lui. Surprise de sentir ce contact rassurant, elle ne frissonna qu’à la pensée des horreurs qu’elle avait subies et qui lui revenaient en mémoire. Certes, la douleur n’était plus que dans sa tête, mais elle la taraudait et la minait de telle sorte qu’elle ne voulait plus penser à Thomas ni même à Lucas.
N’allons-nous pas à Angers ? s’enquit Marie en tirant sur les rênes de Prima Donna pour lui faire prendre une allure de petit trot.
Non, impossible de suivre la Loire. Trop d’ennemis pourraient nous tendre une embuscade. Les Bourguignons encerclent la Touraine et l’Anjou. Ils descendent même sur Bourges. Nous sommes obligés de passer par Auxerre, puis Moulins, et de remonter sur Poitiers. De là, nous regagnerons Nantes.
Mais, demanda Clarisse d’une voix hésitante, où vais-je aller, moi ?
Ne craignez rien, Clarisse, la rassura Marie. J’ai tout prévu. Croyez-vous que nos contacts permanents et réguliers à la Bastille par des voies aussi curieuses aient laissé mon esprit inactif ?
Voyant que le duc de Bretagne prenait de l’allure, elle talonna sa jument.
File, ma belle, file. Montrons ce que nous savons faire.
Marie n’aimait pas cravacher sa jument pour lui faire prendre une allure plus vive. Elle préférait lui parler, la flatter, la séduire par des mots tranquilles et lui laisser le libre choix du rythme de la course.
Va, ma fille ! murmura-t-elle en se penchant sur l’encolure de Prima Donna. Va ! Tu es la plus rapide et la plus douée de tous les chevaux que je connais.
Prima Donna détendit les jambes arrière, fit voler sa crinière et se mit au galop qui, maintenant, s’imposait pour être à la hauteur du cavalier qui la précédait.
Marie exultait. Guy avait pris le parti, semblait-il, de la laisser chevaucher entre lui et son maître, afin de la couver d’un œil protecteur. Quant à Loïc, tirant Blason attaché à sa monture, il s’efforçait de rester à l’arrière. Mais c’était un farouche cavalier, capable, malgré son vieil âge, de les battre tous.
Au galop, Marie vint se placer à côté de son sauveur. Les sabots claquaient dans un bruit mat et un nuage de poussière occultait les arbres que le mois d’août commençait à roussir, étalant d’immenses blés mûrs qui, bientôt, appelleraient une moisson éclatante.
La capitale était dépassée depuis presque une heure. On entrait dans la Beauce. Marie frôlait presque la jupe de Clarisse. Elles avaient toutes deux le nez dans le vent. Des boucles brunes sortaient de la résille qui encadrait le visage de l’une, des mèches blondes presque rousses s’échappaient de la guimpe qui entourait celui de l’autre.
Ne craignez rien, Clarisse, fit Marie en lui souriant. À partir de maintenant, vous êtes ma suivante jusqu’à ce que nous retournions à Bourges. Puis nous ferons venir votre mère et je vous ferai engager dans l’un des ateliers de Jean de Berry. Vous pourrez nous y montrer votre talent.
Je croyais que les ateliers de haute-lisse annexés au château de Bourges étaient fermés, s’étonna Clarisse, surprise.
Eh bien, nous les ferons rouvrir tout comme ceux d’Angers et de Saumur. C’est un excellent présage que de vous avoir connue. Enfin, je disposerai des plus belles collections lissières qui soient et je pourrai rivaliser avec la reine de France et la duchesse de Bourgogne.
Ciel ! murmura Clarisse dans son demi-désarroi. Après toutes ces horreurs, la chance viendrait-elle enfin me sourire ?
Le galop effréné lui tournait la tête, mais elle découvrit qu’elle aimait cette sensation à la fois de vie et de folie. Sa guimpe retenait mal ses cheveux, mais tout son corps semblait voler comme s’il se détachait du sol.
En ce qui me concerne, petite, j’ai mon idée, cria Jean de Montfort à toute volée en talonnant son cheval. Ta chance vient de ta fidélité.
Ma fidélité ?
Pourquoi n’avez-vous rien dit, Clarisse ? demanda Marie, reconnaissante. Si vous aviez parlé, les Bourguignons pouvaient fort bien retrouver Thomas, qui vous avait donné cette bague, et par la suite trouver aussi Lucas. Il leur était simple, alors, de pister le dauphin, mon époux.
Cela compte assez, petite, pour que nous ne te laissions pas pourrir à la Bastille.
Comment pourrai-je vous remercier, messire ? Il vous était si facile de ne vous préoccuper que de la dauphine.
D’un bras, Jean de Montfort retenait le buste de Clarisse, de l’autre, il tirait sur les rênes. Parfois, il serrait la jeune fille un peu fort. Mais Clarisse ne pensait même pas à se dégager.
Tant de choses lui revenaient en mémoire. Tant d’horreurs, tant de honte. Devait-elle donc payer si cher la chance qui, à présent, lui revenait ? Pour oublier le déshonneur qui tombait sur elle, Clarisse ne voulait plus revoir Thomas. Elle sentit la main chaude de Jean de Montfort serrer son buste, juste en dessous de ses deux seins menus. Mais il ne la monta pas plus haut, se contentant de la presser plus fort.
Me remercier ? reprit-il en riant. Qui te demande de me rendre grâce ? Peut-être me feras-tu l’honneur, un jour, de m’offrir une belle tapisserie que j’accrocherai sur l’un des murs de mon château de Nantes.
Certes, seigneur, avec grand plaisir. Mon premier ouvrage sera pour Marie, le deuxième pour vous. Cette idée qui ne me laissera pas débitrice envers vous me réconforte.
Alors, petite, je t’emmènerai visiter les plus beaux ateliers de broderie de chez nous.
Cela intéressera fort ma mère. Elle est fille d’un brodeur anglais.
Pour la première fois, Clarisse frémit de plaisir. Il lui fallait apprendre, désormais, que ses grandes joies seraient ailleurs que dans les effusions passionnelles. Enfin, un grand bonheur passait avant ses craintes, car les secrets des beaux ouvrages tissés, elle les avait en elle.

Yolande, qui était repartie sans sa fille, eut la joie d’apprendre par un messager, sur la route qui la ramenait à Angers, que son ami Jean de Bretagne avait réussi à délivrer Marie. Brunehaut, qui lui en avait fait le récit, avait compliqué l’histoire d’une curieuse anecdote, parlant d’une jeune Parisienne embastillée, elle aussi, qui chevauchait avec eux.
Yolande n’avait rien compris à cette légende, mais peu importe ! Marie était libre et, bientôt, serait de retour à Bourges. Le duc de Bourgogne n’avait peut-être pas libéré sa fille, mais du moins n’avait-il pas poursuivi Jean de Montfort et ses hommes.
La duchesse d’Anjou soupira. Dans sa poitrine, son cœur s’allégeait. Se pouvait-il qu’enfin on allât vers une forme d’entente, très mince, soit, mais qui changeait le visage actuel des choses ?
Yolande avait maintes fois réfléchi à l’insensé projet de la reine d’unir sa fille Catherine au roi d’Angleterre. Jean sans Peur craignait-il à présent la trop dangereuse décision d’Isabeau ? Comment percevait-il l’idée que le monarque anglais devînt aussi celui de France ?
Plus la duchesse d’Anjou s’abîmait dans ses pensées, plus elle se disait qu’il fallait, à présent, obtenir la ratification du régent. Celui-ci mit quelque temps pour se convaincre du bien-fondé de cette idée. Dépourvue du moindre esprit retors, elle ne se douta point que le duc de Bourgogne lui tendait un nouveau piège.
Quelques semaines plus tard, alors que l’été battait son plein et que la chaleur commençait à étouffer ciel et terre, ce fut dans un climat fort ambigu que le duc de Bourgogne rencontra le dauphin. Après de courts conciliabules, trop brefs pour être honnêtes, ils signèrent un traité d’alliance où Jean sans Peur reconnaissait les droits du jeune Charles à la couronne de France. Dès lors, le dauphin, qui n’était pas plus méfiant que la duchesse d’Anjou et qui croyait au sincère revirement de son cousin Jean sans Peur, se mit à espérer qu’enfin le sort lui devenait favorable. Le duc de Bourgogne alla jusqu’à le persuader que, dès son installation à Paris, il pourrait agir à sa guise sans que les membres du parlement ne le contredisent ni ne le bloquent d’aucune manière.
Charles baignait donc dans une douce euphorie qui effaçait peu à peu l’ombre de ses nuits d’amertume et de désespoir. Il songeait même à gonfler son armée, à préparer sa régence, son entrée triomphale dans la capitale et, mieux, sa réconciliation avec les Bourguignons.
Cependant, il n’en était pas de même du côté des Armagnacs. On n’apprend pas aux vieux singes à faire des grimaces. Méfiants, ne parvenant pas à oublier les atroces journées où leurs compagnons d’armes avaient péri les uns après les autres, les Armagnacs décidèrent de tenir en grand secret de longues concertations d’où sortiraient leurs propres intentions. Ils connaissaient trop bien la noirceur d’âme de Jean sans Peur pour se laisser prendre sottement dans un filet dont ils avaient tendu eux-mêmes les mailles.

Dans sa naïveté, le dauphin se méprenait sur le véritable dessein des uns et des autres. En toute bonne foi et pour sceller cette nouvelle amitié, il fit mille grâces à son cousin, se plia aux diverses petites contraintes qui en résultaient, allant même jusqu’à lui proposer de suivre la messe à ses côtés en témoignage de leur mutuelle confiance. C’est ainsi qu’ils prièrent et communièrent ensemble, puis jurèrent l’un et l’autre, main levée sur les Évangiles, qu’ils ne se tromperaient pas et resteraient fidèles à leurs engagements respectifs. À cette époque, ce geste sacré, héritage de la vieille chevalerie moyenâgeuse, était une marque d’estime et de respect réciproques.
Hélas, seul le jeune Charles pouvait imaginer une réconciliation entre deux grandes familles quand l’une avait fait lâchement assassiner l’un des membres de l’autre.
Les Armagnacs conseillèrent le dauphin, le mirent en garde, mais Charles ne voulut rien entendre. Il préférait croire aux bonnes intentions de son nouvel ami et promit de le retrouver à Montereau pour y signer les nouveaux accords.
Au jour du rendez-vous, chacun des deux clans était campé à l’un des bouts du pont. Et, comme il était prévu qu’à chaque extrémité de la passerelle Bourguignons et Armagnacs se méfiassent les uns des autres ‒ Charles, on l’a dit, avait toute confiance en son ancien ennemi ‒ les hommes, à l’exception des légistes, étaient en habit de guerre.
Le dauphin précédait ses chevaliers casqués et bardés de fer. Et, bien que la visière de leur bassinet fût relevée et que leur plastron de bronze se dissimulât sous un surcot de toile, tout en eux appelait la bataille. Leur main gauche tenait la hallebarde haut levée et la droite s’apprêtait à tirer sur l’épée. Derrière arrivaient les légistes empêtrés dans leur longue robe de velours écarlate. Puis suivaient les pages aux livrées éclatantes.
De l’autre côté du pont, l’armée de Jean sans Peur n’était pas moins éblouissante, le pavillon flottant haut dans le ciel et les armes de la maison de Bourgogne s’agitant au dos des chevaliers.
Sur le pont, on avait semé un tapis de fleurs fraîches que la chaude saison de septembre faisait encore copieusement éclore dans les environs. Soudain, Charles eut peur. Il savait qu’à l’issue de cet accord il devrait réintégrer la capitale, au péril de sa vie, puisqu’il se remettait volontairement entre les mains des Bourguignons.
Les conseils incessants de Tanneguy Du Chastel, de Le Maçon, de Louvet et de Barbezan n’étaient-ils pas plus avisés que son propre enthousiasme ? Cet homme qui lui faisait face, de l’autre côté du pont, avait tué de sang-froid son oncle Louis, sous les yeux d’un public médusé qui n’avait ni bougé ni crié. Du Chastel n’avait-il pas raison ? Mais, à nouveau, le dauphin se plut à penser que Jean sans Peur était plein des meilleures intentions qui soient.
C’était en fait un lourd déploiement d’hommes et de chevaux pour une rencontre pacifique et chacun se méfiait de l’autre comme si c’était le diable en personne. Sur l’une des rives de la Seine, le duc de Bourgogne avait réuni plus de trois mille Bourguignons.
Au centre du pont, les Angevins et les Armagnacs avaient posé une barrière qui en délimitait les parties. De loin, Charles vit avec surprise qu’ils avaient installé un petit guichet de part et d’autre. C’était comme une curieuse galerie couverte que l’on ne pouvait franchir qu’en pénétrant à l’intérieur.
Qu’est-ce que cela ? demanda-t-il à son ami Dunois.
Sans doute un lieu pour que les princes puissent discuter plus à l’aise. Je suppose que ces guichets dissimulent quelque petite table confortable pour permettre d’apposer sur les documents les deux signatures.
Cela ne ressemble-t-il pas à un piège ?
Un piège ? répéta Dunois. C’est plutôt un havre de paix. Un simple décor de théâtre qui facilitera la tâche.
Enfin, après une première nuit où chaque clan dormit campé à son extrémité, les deux bords de la Seine les séparant, il fallut bien qu’ils se rapprochent les uns des autres. L’heure des pourparlers était finie, celle des accords signés devait prendre la relève.
Le soir du deuxième jour commençait à tomber quand un héraut annonça que le duc de Bourgogne s’apprêtait à franchir l’autre extrémité du pont. Une dizaine d’hommes l’accompagnaient.
Charles en fit autant. Entouré de ses chevaliers représentés par Tanneguy Du Chastel, Hugues de Noyers, Guillaume d’Avaujour et Louis d’Escoraille, il marchait prudemment tout en essayant de se donner une attitude convaincante.
Derrière eux s’avançaient Louvet et Le Maçon qui, vêtus de leurs longues robes pourpre et violet, représentaient la finance et la magistrature. Ils arboraient l’air digne que leur corporation exigeait, mais dans leurs yeux méfiants passait un souffle de revanche qu’ils ne pouvaient dissimuler.
Les cors se mirent à sonner. Sur chaque rive du fleuve les hommes d’armes s’observaient en silence.
Le seigneur de Bourgogne s’avance, messire Charles.
Alors je vais à sa rencontre, répondit le jeune homme, dans l’inexpérience de sa jeunesse.
Doucement, rétorqua Tanneguy Du Chastel. Rien ne presse. N’avancez que doucement.
À présent, les pas de Charles étaient rapides, plus que ceux de Jean sans Peur. Il avait hâte d’en finir. Quand ils furent face à face, le duc de Bourgogne dégagea ses épaules du grand manteau de velours noir qui le recouvrait et mit un genou en terre.
Je vous souhaite le bonsoir, messire, dit-il d’un ton où l’on put décerner plus d’affabilité que de chaleur.
Le bonsoir à vous aussi, mon seigneur, répondit le dauphin.
Messire, il plaît à Dieu que je vous offre mon aide, mon appui, mon soutien le plus total afin que nous fassions reculer les Anglais, car nulle envie ne me pique de les soutenir ou de les conforter.
Enfin, reprit le dauphin, nous allons faire la vraie paix. Relevez-vous, mon seigneur, et soyons deux égaux, deux frères, deux amis.
Jean sans Peur baissait les yeux et regardait le sol. Pourquoi tardait-il à se relever ? Réfléchissait-il à l’accord qu’il s’apprêtait à signer avec le dauphin Charles et qui allait entraîner la rupture de tous ceux qu’il avait passés avec l’Angleterre ? À l’ultime moment, craignait-il de sauter le pas ? Et s’il se rétractait ?
Je vous en prie, mon seigneur, relevez-vous, insista Charles.
Ses mains tremblaient et sa voix se perdit dans un murmure. Soudain, il sentit qu’une folle poigne le saisissait aux épaules. On le happait, on le tirait en arrière. Puis on le jeta presque dans les bras des pages qui s’étaient reculés sur les bords du pont.
Tuez ! Tuez ! entendit-il comme dans un cauchemar. Tuez !
Il tomba à la renverse tant le tohu-bohu était grand. Les épées cliquetaient. Quand il se releva, il vit avec effroi le corps ensanglanté du duc de Bourgogne gisant sur le sol. D’un coup de hache, le crâne avait été ouvert en deux.
Le dauphin se frotta les yeux. Qui l’avait saisi pour le mettre en sûreté ? Qui avait crié : « Tuez ! Tuez ! » ?
De l’autre côté de la rive, les Bourguignons ne bougeaient pas, sereins puisqu’ils croyaient qu’on assassinait le dauphin.
La suite fut assez nébuleuse. Les Armagnacs prirent la fuite en toute hâte, entraînant le dauphin encore trop ahuri pour comprendre ce qui venait de se passer. À cet instant, Charles ne se doutait pas encore qu’il ne serait ni le roi de France ni même le maître dans son pauvre fief angevin.
Les Armagnacs n’exploitèrent pas les conséquences qu’ils auraient pu tirer de leur crime. Ce qui prouvait bien que l’assassinat du duc de Bourgogne n’était pas fait pour profiter au dauphin, mais plutôt pour servir leur cause personnelle.
Bien sûr, on imputa la responsabilité de ce meurtre au pauvre Charles. Il eut beau adresser aux Bourguignons des lettres où il se disculpait et tentait d’expliquer qu’il était étranger à ce crime, rien n’y fit. Philippe, le fils de Jean sans Peur, ne pouvait désormais que se tourner vers le parti des Anglais.
Trop de choses allaient s’opposer au dauphin. Les Parisiens, tout d’abord, furieux d’avoir perdu celui qu’ils idolâtraient, prirent en exécration les Armagnacs qu’ils commençaient tout juste à accepter depuis qu’ils avaient débloqué les ponts de la Seine pour faire circuler les marchandises.
Et, la haine dans les yeux, le mépris au cœur, Isabeau résolut de se venger en frappant haut et fort. Peu de temps après, elle offrait non seulement sa fille Catherine au roi d’Angleterre, mais aussi la couronne de France en déshéritant son fils Charles et en annonçant publiquement qu’il ne pouvait être héritier du roi car il n’était qu’un bâtard.

À Nantes, Marie et Clarisse avaient suivi ces horribles nouvelles. L’assassinat de Jean sans Peur qui, désormais, pesait sur les fragiles épaules du dauphin devait précipiter le pays dans un bien sombre destin. Il fut donc décidé que Marie resterait à Bourges où, à nouveau, Charles s’était enfermé.
Jean de Montfort et son épouse, la duchesse de Bretagne, s’étaient montrés fort bons hôtes envers leurs invités, et, puisqu’il était question de retourner à Bourges dans des délais assez brefs, le duc de Bretagne ne put tenir sa promesse à Clarisse quant à lui faire visiter l’un des plus grands ateliers nantais de broderie qui bientôt s’épanouiraient encore sous la houlette d’Anne de Bretagne et de ses fameuses hermines.
Mais Clarisse n’en fut pas contrariée outre mesure, trop impatiente de tenir son atelier de tissage comme le lui avait promis Marie. Aussi n’eut-elle aucun regret à quitter la province nantaise afin de retrouver sa mère qu’on avait déjà fait venir à Bourges.
Bourges fut pour elle le départ d’une nouvelle vie.
XVI
Faute d’un atelier disponible pour pouvoir commencer leur commerce, Betty et Clarisse ne restèrent pas à Bourges. Cependant, Marie d’Anjou avait tenu parole et demandé à son oncle Jean de Berry de leur céder une vieille maison non loin du château de Saumur dont dépendait un petit atelier qui, autrefois, lui appartenait. Outre les grands ateliers des Flandres, de Paris et de Tours, des petits ateliers de tapisserie attenants aux châteaux existaient dans tout le Val de Loire.
Certes, les choses avaient bien changé au cours de la dernière décennie. Depuis que son frère, le duc de Bourgogne, avait la mainmise sur les Flandres et possédait tout le marché lainier du Nord, Jean de Berry avait dû fermer les quelques ateliers de tapisserie attenants à ses châteaux. Seuls restaient ceux d’enluminures. Ces petits ateliers du Val de Loire, autrefois si animés, avaient fermé peu à peu leurs portes après le départ des grands artistes dans les Flandres.
Si Jean de Berry avait conservé ses ateliers d’enluminures qui fonctionnaient encore, c’était essentiellement parce que de grands maîtres ‒ il est vrai venus du Nord ‒ les dirigeaient encore, alors que ceux de tissage n’avaient pas résisté à une concurrence accrue et au changement de la mode. De la tapisserie médiévale au point lâche et au dessin imprécis, on glissait vers un style au point plus serré qui donnait au dessin des formes plus distinctes et plus élaborées.
Mais Jean de Berry ne manquait pas pour autant de ces prestigieuses pièces de collection qu’étaient les tapisseries historiées de l’époque. Les murs de ses multiples châteaux en étaient recouverts, bien que la fermeture de ces petits ateliers datât du temps de son père Charles V, dit « le Sage », qui avait encouragé les lissiers de la cité d’Arras par de fastueuses commandes dans la fabrication de tapisseries remarquables.
Charles le Sage avait été lui aussi un collectionneur-né. Le mariage de son fils Philippe le Hardi avec l’héritière du comte de Flandre avait donné une formidable impulsion à ce métier, de luxe, il fallait bien le dire, puisqu’il ne faisait intervenir, hormis les cours d’Europe, qu’une riche clientèle de seigneurs et d’évêques. Châteaux, églises et cathédrales étaient les principaux commanditaires de cette industrie prospère qui, peu à peu, s’était étendue vers Lille jusqu’à Tournai, Bruxelles et Bruges.
L’importance et la puissance des lissiers arrageois qui détenaient alors la première place de cette industrie de luxe étaient donc sans égale, et il faudra attendre les environs des années 1470, quand Charles le Téméraire sera vaincu par Louis XI, pour voir son affaiblissement.
Des productions lissières se trouvaient aussi dans les régions du Haut-Rhin, mais leur tissage n’était pas d’une grande virtuosité et leur exécution paraissait moins audacieuse et moins libérée des règles ancestrales que celles de leurs voisins. Aussi n’y trouvait-on pas d’ateliers professionnels indépendants comme dans les Flandres, à Paris ou dans la région du Val de Loire.
À Arras, on tissait surtout en haute-lisse. La qualité des teintures plus sûres et plus durables qu’au siècle précédent avait nettement renforcé cette industrie. Betty, qui avait plus d’expérience que sa fille, savait que l’indépendance des lissiers d’Arras était grande. Elle n’utiliserait donc pas de cartons grandeur nature exécutés par des peintres. Ainsi, elle s’en tirerait à moindres frais grâce à la grande imagination de Clarisse, qui, pour cela, était sans pareille.
En fait, Betty et sa fille Clarisse se voyaient soudain à la tête d’un petit atelier dont elles pouvaient diriger les travaux comme elles l’entendaient. Certes, Marie avait été généreuse, mais le cadeau qu’elle offrait à Clarisse la payait-il suffisamment. Clarisse s’était bien gardée de parler du viol à Marie : pieuse comme elle l’était, elle l’aurait peut-être incitée à entrer au couvent pour racheter cette tache indélébile. Quant à sa mère, mieux valait lui cacher la vérité, car, pour l’honneur de Clarisse, aurait-elle admis qu’elle restât fille sans sa virginité et ne lui aurait-elle pas imposé d’épouser le premier venu ? Clarisse resterait donc avec le poids de son secret et le souvenir de sa douleur physique et morale.
L’atelier des deux femmes était équipé de deux métiers à tisser dont les fils de trame étaient horizontaux, c’est-à-dire de basse lisse et d’un métier dont les fils de trame étaient verticaux, qu’on appelait haute lisse.
Au départ, Betty, plus habituée que sa fille pour avoir aidé fréquemment son époux, manœuvrait la basse lisse et Clarisse exécutait les motifs. Des traçages de carreaux qu’elle reportait elle-même sur les chaînes en reprécisant, le cas échéant pour les besoins du tissage, les formes et les détails laissés de côté par les dessinateurs des cartons.
Les thèmes en vogue à l’époque alternaient entre les scènes historiées profanes et religieuses. On trouvait donc des thèmes de bataille, de chasse, des scènes galantes et d’amour courtois, des Nativités, des Passions et des Résurrections du Christ. Enfin, des extraits de vie de saints et autres multiples motifs dont les plans se superposaient sans s’imbriquer en répondant, avant tout, à la fonction des tentures qui se devaient d’étoffer les murs.
Tout cela constituait la haute-lisse. Mais restaient les petites pièces qui constituaient les ciels de lit, les coussins des chaises et les dossiers des fauteuils qui décoraient les riches résidences, auxquels il fallait ajouter les tapis d’autel, tapis de prie-Dieu et autres ornements d’église.
Betty, remise de son veuvage, nourrissait de grandes idées. Toute l’énergie héritée de son aïeule, endormie jusqu’alors, lui revenait. Une telle chance avait de quoi la surprendre, et, de concert avec sa fille, elle n’était pas prête à la laisser s’échapper.
Consciente encore plus que sa fille des injustices de la société, elle savait qu’elle n’avait pas droit à l’erreur. Le moindre faux pas de Betty ou de Clarisse les mènerait sur un terrain glissant. Et, bien entendu, des hommes du métier allaient les attendre au bout de cette pente, prêts à les cueillir comme des fruits mûrs bons à jeter aux ordures.
À cette époque, il n’y avait que très peu ‒ ou pas ‒ d’ateliers dirigés par des femmes. Au siècle précédent, il n’existait que peu d’ateliers professionnels de tissage. C’était dans les couvents qu’il fallait se tourner pour trouver des lisses maniées par des femmes. Et là, enfermées pour la vie entière, loin des regards masculins, elles pouvaient s’adonner à ces occupations manuelles et artistiques que seuls, officiellement, les hommes avaient le droit d’exercer publiquement.
Pourtant, à présent, dans une vie qui n’était pas monastique ‒ Betty le savait pour l’avoir vécu ‒, elles étaient nombreuses, les mères, les épouses et les filles de lissier qui, dans l’ombre, aidaient les hommes à terminer leurs commandes. Parfois, un gros atelier de tissage flamand ou parisien engageait des femmes pour effectuer les petites besognes. Betty et Clarisse en connaissaient les lourds inconvénients. Des réprimandes constantes, des salaires bien inférieurs à ceux des hommes, des griefs incessants pour les arrêts de maternité et les absences dues aux maladies infantiles, hélas nombreuses et souvent mortelles. Ah ! Certes, les deux femmes avaient rarement connu un tel bonheur ! Maîtres dans leur propre atelier. Enfin, Clarisse allait satisfaire son grand désir, créer une œuvre qu’elle pourrait présenter pour devenir « compagnon lissier » et être reconnue comme tel.
La tapisserie médiévale s’exécutait à la main, sans procédé de répétition mécanique, et les lissiers réalisaient en même temps leur tissu et leur décor au moyen des fils de trame colorés passés entre des fils de chaîne tendus sur un métier. À présent, tout changeait de ton et il était préférable de créer son support. Clarisse avait compris l’astuce de la nouvelle mode et elle n’allait certes point rester à la traîne avec de vieilles traditions qui l’empêcheraient d’avancer.
Clarisse et sa mère connaissaient toutes les grandes productions qui avaient été effectuées au cours du demi-siècle précédent et dont la réputation dans les diverses cours d’Europe avait fait parler d’elles. Mais, aujourd’hui, d’autres temps arrivaient.
Hormis la gigantesque tenture de L’Apocalypse de saint Jean qui avait été à l’honneur chez le duc et la duchesse d’Anjou une vingtaine d’années auparavant, il y en avait eu bien d’autres qui avaient provoqué des propos et des mots d’émerveillement et de critique. On avait vu Les Sages et Les Jeux champêtres du côté des pays du Rhin, puis L’Exaltation de la sainte croix du côté de Saragosse, et la Tapisserie aux armes des Rolin destinée à l’Hôtel-Dieu de Beaune, la Tenture de l’histoire de Jourdain de Blaye , La Résurrection , exclusivement tissée en fils de métal et en fils de soie. Il y avait eu aussi La Tenture de l’histoire de saint Piat offerte à la cathédrale de Tournai par le chanoine Toussaint Prier. On trouvait aussi de nombreuses productions où l’amour courtois était illustré par des symboliques familières moyenâgeuses, qui dataient de l’époque du roi Charles V le Sage.
Toutes ces connaissances, le vieux Jean le Flamand les avait rapportées à son fils, Mathieu, qui les avait à son tour transmises à Betty. Aujourd’hui, la mère les léguait à sa fille.
Des figures disposées sur un seul plan, mais aussi des figures qui racontaient une histoire. Voilà de quoi inspirer Clarisse ! Cela consistait donc à remplir dans sa totalité la surface donnée par ces éléments. Plus question d’être limité par le nombre de tons et de couleurs. Il fallait aussi une exécution rapide concourant à un effet monumental.
Mais comment faire une seule pièce sans haute-lisse ? Jamais une basse lisse ne pourrait leur permettre l’aboutissement de tels projets. Clarisse réfléchissait nuit et jour. Certes, elle pourrait créer un style dont les formes ne soient plus cernées de traits épais et composées de hachures irrégulières. Elle pouvait créer une végétation plus réaliste avec des feuillages qui ne se regroupent plus directement sur les arbres comme s’ils sortaient juste du tronc ou des grosses branches.
Assise devant l’un des métiers qu’il fallait réparer tant il était rouillé, Clarisse soupira. Un soupir d’aise, pourtant. Malgré les embûches qui encombraient sa jeune existence, la vie n’était pas si laide. Elle savait dessiner, elle avait le goût des formes et des couleurs, elle connaissait son métier et, surtout, elle voulait réussir.
Clarisse ! appela sa mère. Viens souper. Fanchou nous a préparé un bon repas. Il y a du pâté en croûte et du faisan rôti. Je crois même qu’elle a fait un gâteau aux pommes et à la gelée de groseille comme tu l’aimes.
Fanchou était revenue, elle aussi. Elle n’avait pu résister à l’offre de Betty. Servante et patronne étaient du même âge, ce qui rendait agréable et détendue l’atmosphère quotidienne. Et puis Fanchou était si attachée à Clarisse, qu’elle avait vu naître au sein d’un foyer qui l’avait accueillie, petite et misérable, quand à seize ans elle cherchait un travail, histoire de survivre. Sans aucun doute, elle préférait rester au logis des deux femmes que vivre à Paris dans une famille bourgeoise qu’elle ne connaissait pas.
Regarde, jeta Clarisse en inspectant de plus près les fils de trame du métier, Toussaint pourra peut-être nous les nettoyer.
Il est bien jeune, ton Toussaint, répondit Betty.
Il traîne sans arrêt derrière notre maison et je crois qu’il veut se rendre utile.
Toussaint était un orphelin que des braves gens, assez pauvres pourtant, mais sans enfant, avaient recueilli dans leur foyer. C’était un vieux couple qui, autrefois, tenait une boutique de savetier, non loin du château, mais qui, faute d’héritier, n’avait pu conserver son commerce. Un cousin rusé et sans scrupule leur avait pratiquement usurpé l’échoppe et la petite maison attenante. Dupé, le couple n’avait plus qu’une misérable annexe indépendante de la boutique pour finir leurs vieux jours.
Toussaint était vif et débrouillard. Douze ou treize ans, peut-être. Il ne savait pas. Habile de ses mains, curieux de nature, prompt et ouvert d’esprit, gentil et serviable, l’enfant avait beaucoup d’atouts susceptibles de plaire à trois femmes dont la vie semblait prendre un nouveau départ. Toussaint savait ce qu’il faisait. Déjà il se concentrait sur les petites détériorations mécaniques de la vie quotidienne. Tout ce qui était cassé, abîmé, dégradé et qu’il touchait était réparé.
Ces fils de chaîne me paraissent bien endommagés, remarqua Betty en hochant la tête. Les fils de trame pourront-ils passer ?
Nous avons les deux autres métiers pour commencer le travail si celui-ci est bloqué.
Ma petite fille, intervint sa mère d’un ton méfiant, as-tu les ensouples de ce métier-là ?
En quelques pas, elle rejoignit le plus grand des métiers qui se tenait à la verticale contre le mur opposé. Elle ôta le drap qui le recouvrait et le posa sur le sol. Puis elle fit signe à sa fille de la rejoindre.
Regarde ce métier et observe les ensouples. Il faudra sans doute les remplacer.
Clarisse les inspecta quelques instants et hocha la tête.
Les cylindres sont en bois. Peut-être pourrions-nous les changer contre des cylindres de métal.
Sa mère haussa les épaules.
Cela ne tiendrait pas avec des axes en bois. Dans ce cas, il faudrait également les changer.
Oh ! mère, se lamenta Clarisse. Tout est à changer, les peignes, les grattoirs, les lisses, les trames. Il faudrait presque se procurer du matériel neuf.
Nous n’en avons pas les moyens. Commençons avec ce dont nous disposons. Ta protectrice a déjà été fort généreuse. Hélas, elle et ton duc de Berry n’ont guère pensé au vieux matériel qu’ils nous laissaient. Cet atelier n’a pas fonctionné depuis presque vingt ans.
Clarisse parut dépitée et sur son visage traîna une ombre de déception.
Mais ton petit pécule…
Mon petit pécule, coupa sa mère, servira à acheter la matière première dont nous aurons besoin pour démarrer les premières commandes.
Elle soupira en levant les yeux au ciel.
Du moins si nous en avons.
Nous en avons deux, mère, s’écria Clarisse, redevenue joyeuse. La première de Marie d’Anjou elle-même, et la seconde du duc de Bretagne. Avoue que ces deux commandes sont de choix !
Mais après ?
J’irai les chercher s’il le faut, ne t’inquiète pas.
Clarisse ! Que tu coures de route en route, comme ton grand-père, Jean le Flamand, ne me plaît guère.
Mais il faudra bien aller sonner aux portes des châteaux avoisinants. Tiens, fit-elle en sautant au cou de sa mère, je voyagerai avec Toussaint. À nous deux, il ne nous arrivera rien. Et nous rapporterons des montagnes de commandes.
Betty ne put s’empêcher de sourire tant l’enthousiasme de sa fille était grand.
En attendant, allons souper. Fanchou doit nous attendre.
En sortant de l’atelier pour atteindre le seuil de la maison qui le jouxtait, elles tombèrent justement sur Toussaint, qui leur demanda s’il pouvait déjà commencer le nettoyage des fils de trame du plus petit métier à tisser.
Bien sûr, acquiesça Betty. Si tout fonctionne demain, nous nous mettrons aussitôt au travail. As-tu soupé, Toussaint ?
Non, dame Betty.
Betty sourit. Ce garçon lui avait plu depuis le premier jour, lorsqu’elle l’avait vu, à la porte de l’atelier qu’elle était en train de découvrir, légèrement désemparée par le mauvais état des machines alors que Clarisse sautait de joie devant tout ce qu’elle découvrait.
Eh bien, viens avec nous. Fanchou a dû prévoir un bon souper et s’il y en a pour trois, il y en aura bien pour quatre.
Le repas fut assez gai et les mauvaises impressions que les deux femmes avaient ressenties sur l’état défectueux des métiers à tisser s’envolèrent rapidement. Clarisse avait réussi à communiquer son enthousiasme à sa mère. Il faut dire que Fanchou avait posé sur la table un pichet de petit vin clairet qui les avait fort émoustillées et, à présent, elles se voyaient à la tête d’une belle entreprise travaillant pour les plus grands seigneurs de la région du Val de Loire.
Mère, j’irai jusqu’à Tournai s’il le faut. Je retournerai même à Paris pour décrocher des commandes. Finies la position d’ouvrière quémandeuse et les doléances de maître Robert Poinçon. Le vieux Cosset ne pourra plus me jeter dehors.
Elles se mirent à rire, vite imitées par Toussaint, qui avait nettement abusé du petit clairet.
Nous ferons prospérer notre atelier. Nous en remontrerons aux hommes. Nous serons riches, mère, nous serons riches.
Betty hocha la tête et vida son gobelet.
Je jouerai même l’espionne, s’il le faut, reprit Clarisse. À Lille, à Bruxelles, à Bruges. Je me renseignerai sur les nouvelles méthodes de tissage, la qualité des teintures, celle des laines.
Elle fit tinter sa chope contre le rebord de la table et s’écria :
Ils n’auront pas intérêt à nous refiler des laines de mauvaise qualité.
Ah ! ma fille, répliqua Betty en se passant la main sur son front embué d’une sueur d’excitation, quelle chance ! Dieu que nous avons bien fait, ton père et moi, de t’avoir tout enseigné.
D’un grand geste du bras, elle balaya l’espace qui l’entourait.
Oui, tout ça !
Mais je ferai bien plus, confirma Clarisse. J’observerai les matières, les motifs, les dessins qui ne sont plus au goût du jour et ceux qui sont à créer. J’étudierai les prix, je négocierai, je…
Elle s’arrêta et reprit sa respiration.
Tout, quoi ! Tout !
Elle leva son gobelet et but à sa propre réussite. Fanchou commençait à plisser le front d’inquiétude. Même Betty riait aux éclats en levant elle aussi sa chope pleine. Quant à Toussaint, il se vantait d’aller trouver les Anglais pour leur montrer de quoi il était capable.
Betty s’esclaffa :
Les Anglais, mon petit Toussaint, dit-elle entre deux hoquets, ne te regarderont même pas.
Alors, répliqua l’adolescent en balançant sa chope vide que Fanchou refusait de lui remplir, j’irai trouver le duc de Bourgogne.
Le duc de Bourgogne ! Il est mort. Iras-tu voir le fils ?
Oui, ânonna Toussaint, et je lui dirai de cesser tous ces ma… massacres. De quel droit, se conduit-il ain… ainsi ?
Le fils ne te regardera pas plus que le père, répliqua Clarisse. Sais-tu ce qu’il m’a fait, Jean sans Peur ?
Elle égrena un petit rire amer et saccadé qui n’était travesti en gaieté que par l’apport des vapeurs de l’alcool.
Il m’a jetée à la Bastille. Et, et… avant, ses soldats…
Elle s’arrêta et rencontra le regard farouche de Fanchou. Sa mère frottait ses yeux, lasse tout à coup et désireuse d’aller se coucher.
En une seconde, Clarisse reprit ses esprits.
Rien, murmura-t-elle. Rien. Ils m’ont juste giflée et jetée contre le mur à m’en fracasser la tête.
Mais Fanchou aperçut le regard de détresse qui emplissait les yeux verts de Clarisse. Fanchou avait compris. Elle s’approcha doucement d’elle, retira de ses doigts la chope qu’elle s’apprêtait encore à vider.
Allons, mon ange, murmura-t-elle en caressant ses joues rougies, il faut aller vous coucher, toi et ta mère. Vous devez être fraîches et disposes demain matin. Nous avons une journée si chargée.
Comme Clarisse paraissait ne pas l’entendre, elle ajouta.
Il faut surtout oublier toutes ces atrocités. La vie recommence, Clarisse. Et le travail ! Un travail où tu n’auras plus qu’une contrainte, celle de réussir. Plus de maître, plus d’homme pour te dicter et t’ordonner les mille et une choses que tu connais déjà.
Oui. Tu as raison, cela vaut bien d’oublier le reste.
Fanchou s’éloigna un instant, puis revint et posa sur la table une grande cruche d’eau.
Voici de quoi vous laver la bouche de votre petite ivresse. Allons, dame Betty, il faut vous reprendre.
Moi, intervint soudain Toussaint, je préfère les Armagnacs.
Moi aussi, approuva Fanchou, conciliante.
Ils sont gentils, les Armagnacs, bredouilla Clarisse, la voix pâteuse.
Puis Toussaint s’écroula sur le sol pour tomber dans un profond sommeil et Fanchou dut conduire les deux femmes à l’étage jusqu’au seuil de leur chambre.
Leur nuit fut agitée, mais emplie de bons présages, imprimant sur leurs visages un joyeux sourire. Le moelleux des oreillers et des couettes aida au reste de leur bien-être.
Le jour suivant, des rumeurs circulaient selon lesquelles Jean sans Peur, le duc de Bourgogne, se serait fait tuer par les Armagnacs.

Clarisse et sa fille firent la fête deux jours encore et Fanchou dut servir les quelques bouteilles de clairet restées dans la réserve. Puis, les brumes de leur euphorie dissipées et ayant retrouvé leurs esprits, il était temps, à présent, d’assumer convenablement vie quotidienne et vie professionnelle.
La maison était grande, mais pas très confortable. Elle rappelait celle que Betty et Mathieu avaient eue au temps où leur bonheur conjugal compensait les soucis d’ordre financier. Une vieille résidence restée fermée pendant des années qu’il avait fallu aérer, dépoussiérer, nettoyer, faire briller, et dont Fanchou avait dû colmater les ouvertures par lesquelles l’air froid pouvait entrer.
Elle avait dû déloger les araignées, les souris et quelques rats installés confortablement depuis tout ce temps dans la remise et le grenier. Mais Clarisse et sa mère y avaient aussi trouvé quelques trésors, comme de grandes caisses pour stocker les laines, une multitude de petits outils qui serviraient à en réparer. Des piles de cartons à dessin ‒ certes gris et poussiéreux ‒ mais qui les dépanneraient et sur lesquels Clarisse pourrait tout de même tracer ses motifs.
Elles avaient même eu la surprise de découvrir au fond du grenier un coffre de bois vermoulu dans lequel était enfermé un petit stock de laines dont la qualité ne semblait pas avoir bougé. Il y avait là de quoi commencer quelques ouvrages de taille moyenne. De belles laines anglaises, des fils d’Arras et même des fils de soie qui devaient provenir de Florence ou de Venise. Clarisse et Betty en étaient stupéfaites. Voilà qu’elles pouvaient commencer à travailler.
Ce qu’elles firent sans perdre plus de temps. Il fut même décidé que Toussaint, qui ne voulait plus lâcher les deux femmes, serait engagé comme petite main avant de pouvoir commencer son apprentissage puisqu’il n’avait pas encore l’âge requis.
La maison était attenante à l’atelier, ce qui facilitait la tâche de Betty et sa fille. Ainsi, elles commençaient tôt le matin et terminaient bien après que la nuit fut tombée. Trois chambres à l’étage, dont la plus grande était destinée à Betty, composaient le haut de la maison, pourvu d’un mobilier sommaire. Les lits de plume aux montants de fer étaient cependant confortables et les coffres en bois assez vastes pour contenir le peu de linge qu’elles possédaient.
Quant au bas, il comprenait la grande cuisine avec buffet, fourneau, cheminée, table longue, bancs et chaises. Les murs blanchis à la chaux étaient recouverts de louches, écumoires, casseroles, poêles et divers plats et cruches.
Dans la rue Saint-Nicolas, encombrée d’échoppes de blanchisseurs, de savetiers et de tailleurs, les deux femmes furent assez bien accueillies bien que certains villageois se posassent des questions sur le sort de ces deux femmes qui voulaient à elles seules développer un commerce de tissage de basse lisse.
De la rue Saint-Nicolas, où elles habitaient, partaient à droite et à gauche deux autres rues où s’agitait la population de Saumur. Et quelle agitation ! Ponctuée en plus par des files de vaches qui traversaient chaque matin le centre de la ville pour aller paître dans les grands champs avoisinants. Un spectacle auquel n’était guère habituée Clarisse, qui, jusqu’alors, n’avait jamais quitté Paris et sa rue Saint-Jacques.
Deux rues partaient de la rue Saint-Nicolas, celle de la Petite-Douve et celle de la Petite-Bilange qui, elles aussi, étalaient leurs boutiques. On voyait, tôt le matin, le maréchal-ferrant qui, énergiquement, frappait son enclume et façonnait les grandes roues des charrettes en plongeant le fer dans une fosse de feu. Puis il ramenait le fer rougi et ramolli et le travaillait aisément sur l’enclume en laissant couler une sueur épaisse sur son front dégarni.
Plus loin, le pont de bois enjambait la Loire et l’on distinguait les rives proches des maisons bondées de lavandières. Les plus matinales frappaient déjà leur linge sur la pierre à battoir en conversant avec leurs voisines. Les autres surgissaient plus tard, un panier plein calé sur la hanche, jaugeant du regard les places restées disponibles.
La grande rue qui coupait la ville à cet endroit allait se perdre dans les coteaux et rejoignait Orléans. Là se trouvaient les aubergistes dont les établissements accueillaient les voyageurs de toutes sortes, pèlerins, hommes d’Église, commerçants, marchands et camelots divers.
Sur la place publique, les jours de grand marché, un tumulte indescriptible se mêlait aux cris quotidiens. Les charretiers s’installaient pour déballer leurs marchandises. Les poissonniers avec leurs filets et leurs cageots étalaient leur pêche de la veille composée essentiellement de poissons d’étang, gardons, carpes, tanches et, parfois, saumons et truites qui descendaient des rivières et se faufilaient dans le fleuve.
Les barbiers-coiffeurs, faisant aussi office d’apothicaires, criaient de l’aube au crépuscule qu’ils arrachaient les dents sans douleur, avec un art incomparable. Gibiers à poils et à plumes venant de la Sologne affluaient, bouchers et charcutiers tenaient aussi leurs étals et offraient ce qu’il y avait de plus appétissant, saucisses et saucissons, pâtés divers, gigots.
Parfois, un tisseur de chanvre itinérant installait devant lui son métier transportable composé de deux montants de bois verticaux et parallèles traversés par des fils de chanvre. Il se plaçait toujours à côté des vanniers qui travaillaient l’osier des vallons avoisinants. Il faut dire que, près des maisons qui bordaient les chemins courant à travers les ruisseaux et les étangs, on ne découvrait qu’osier à pelte de vue. Les femmes et les enfants ramassaient et fendaient les vertes brindilles. Les hommes les pliaient agilement sous leurs doigts, les entremêlaient, les tressaient pour en faire des vanneries fines ou, selon la grosseur des brins, plus grossières. Ils fabriquaient des bannes et des bannetons pour la boulangerie, des vans, des hottes, des paniers à pruneaux et des paniers à bois.
Toute cette animation rurale stimulait Betty et sa fille, aussi la vivaient-elles pleinement, assurées de leur prochaine réussite.
XVII
Accablée par la mort de Jean sans Peur, Isabeau ressentit un vide qui ne lui apportait qu’insatisfaction et malaise. Décidée à ne pas se laisser aller à de vains regrets, elle oublia le duc de Bretagne et se tourna vers son nouvel ami, le roi d’Angleterre, d’autant plus qu’elle s’aperçut très vite que la disparition du duc de Bourgogne lui donnait plus de pouvoir encore.
Isabeau devait bien mener son affaire, sa fille Catherine lui servant désormais de pion essentiel. Bientôt, Isabeau serait plus que reine de France, elle gouvernerait aussi l’Angleterre. D’ailleurs, imprégnée de cette image insensée et pour donner à ses chimères plus de poids et de conviction, elle répercuta dans tout Paris que c’était son fils Charles qui avait donné l’ordre d’assassiner le duc de Bourgogne.
Il n’en fallait pas plus aux Parisiens pour se convaincre de la noirceur d’âme du pauvre dauphin. À Isabeau de profiter des instants de lucidité du roi dément pour lui faire signer l’accord de mariage de sa fille avec Henri V, roi d’Angleterre.
Il allait aussi sans dire qu’elle ne mit guère de temps à contacter Philippe, le jeune fils du duc de Bourgogne, afin de l’entraîner dans son parti misant sur les Anglais. Elle eut cependant plus de mal qu’elle ne l’eût cru, car le jeune duc s’avérait moins retors que son père et désirait pactiser avec les Armagnacs pour montrer qu’il désapprouvait l’acte que son père avait autrefois commis en assassinant Bernard d’Armagnac.
Poursuivant ses vils projets, Isabeau avait aussitôt envoyé un réquisitoire à Henri V lui demandant de préparer un traité ralliant la France à l’Angleterre. Puis, décidée à ne plus lâcher le jeune Philippe de Bourgogne, elle réussit à l’endoctriner et à lui faire accepter ses plans.
Mieux encore ! Depuis que Jean sans Peur était mort, Isabeau, l’impudique, réfléchissait chaque jour davantage et se persuada qu’elle devait s’allier un élément indispensable.
Le sourire aux lèvres et le regard allumé d’une fausse complaisance, elle jeta sa fille Michelle, jolie princesse de seize ans, dans les bras du jeune Philippe, qui venait tout juste d’atteindre ses dix-huit ans et qui n’avait pas encore pris femme. Ce nouveau mariage l’assurait de l’amitié et de la fidélité du nouveau duc de Bourgogne, beau gentilhomme, bien fait de sa personne et galant chevalier, qui, de plus, tomba très amoureux de sa gentille épouse.
Devant ce couple jeune qui offrait à la capitale une image rassurante, les Parisiens, au comble de la joie, fêtèrent l’événement comme il se devait avec force réjouissances et dépenses à l’appui. Rien ne fut trop beau ce jour-là où Michelle, princesse de France, épousait celui qui savait déjà transformer les ruses de son père en de multiples subtilités et finesses.
Dans l’autre camp, celui des Armagnacs et des Angevins, l’atmosphère semblait se calmer. Charles, ayant retrouvé son épouse, était définitivement enfermé à Bourges, entouré de ses quelques amis qui, peu à peu, perdaient du poids et du prestige. Retirée en son château d’Angers, Yolande d’Aragon avait, elle aussi, repris ses habitudes quotidiennes.
Libre de tous côtés, débarrassée de la moindre contrainte puisque même le pauvre roi fou dans un instant à demi conscient avait signé l’acte de mariage, Isabeau pouvait, à présent, se consacrer aux préparatifs qui devaient unir Catherine au roi d’Angleterre. Tout s’accomplit rapidement. Isabeau avait présenté Catherine à Henri V, lequel paraissait ravi puisqu’on lui apportait, sans aucune contrepartie, une authentique princesse jeune et gracieuse, les provinces conquises par ses armes et la couronne de France.
L’assassinat du duc de Bourgogne à Montereau avait éprouvé le dauphin. Ce sang dont il était taché désormais hantait ses nuits, et Marie ne trouvait plus les mots pour l’apaiser, d’autant plus que les propos cruels qu’avait prononcés sa mère pour le déshériter et le condamner à une bâtardise déséquilibraient son moral déjà bien affecté.
Mais du triste moral de son fils Isabeau n’avait cure et, ce matin de janvier 1420, elle attendait que le roi sombre dans une crise pour lui extorquer les quelques signatures qui lui manquaient encore.
Depuis huit jours, elle patientait dans son appartement de l’hôtel Saint-Pol, guettant chaque matin le passage d’Odinette de Champvilliers, qui, visiblement, ne faisait aucun effort pour satisfaire la demande de la reine. Clarette, sa chambrière, s’usait chaque jour à demander à Odinette si le roi pouvait enfin recevoir son épouse. Au signe négatif que celle-ci esquissait et à la mine fermée qu’elle prenait, Clarette revenait penaude devant sa maîtresse. Odinette jouait les muettes ou les invisibles. Au bout de deux semaines, Isabeau usa de son pouvoir maléfique pour la convaincre. Lasse d’attendre, elle déploya ses ruses les plus cyniques, n’hésitant pas à mettre sa fille en cause, laissant entendre que ce qui était arrivé à Marie d’Anjou pourrait fort bien arriver à la petite bâtarde.
Le matin suivant, Odinette se présenta devant elle, le trousseau de clés en main et le visage barré d’un froid ressentiment. Isabeau esquissa un mauvais sourire et, sans rien dire, la suivit jusque dans la chambre du roi.
Il était attablé devant ce curieux jeu de cartes dont on commençait à parler et semblait fasciné par le dessin des personnages qui se détachaient sur les petits cartons colorés.
Sa mise était propre, ses cheveux coiffés et sa barbe rasée. Odinette, à qui revenait ce travail, s’armait d’une patience infinie pour lui redonner figure humaine. Elle remettait en état les vêtements qu’il déchirait ou donnait à laver ceux qu’il avait salis car, en période de crise, il lapait dans les plats plus qu’il ne mangeait et, ne pouvant plus contrôler son corps, se roulait dans son urine et ses excréments.
Quand il vit Isabeau, il ne la reconnut pas et se mit à crier.
Qui est cette énorme femme ? Je ne veux voir personne. Qu’on me laisse en paix.
Odinette accourut et lui passa les mains autour du cou.
Tout doux, mon roi. Tout doux. C’est dame Isabeau, votre reine. Elle vient vous quémander une signature.
Je ne veux rien signer.
Et, d’un revers de bras violent, il balaya toutes les cartes, qui tombèrent sur le sol.
Mon beau Sire, s’exclama Odinette. Pourquoi maltraitez-vous ce jeu qui nous amuse tant ? N’aimez-vous donc plus ces jolies figurines qu’a dessinées pour vous votre grand ami Jacquemin Gringonneur ?
Je ne veux plus jouer ni voir cette femme. Qu’elle s’en aille.
Odinette regarda Isabeau et soupira.
Il faudra revenir.
Isabeau s’était approchée de Charles.
Comment, mon gentil Sire, ne me reconnaissez-vous donc point ? Je vous ai donné dix beaux enfants et je veux vous parler de la dernière de vos filles. Vous rappelez-vous son nom ?
Je n’ai qu’une seule fille, elle s’appelle Marguerite, hurla le roi en tapant sur la table qui, sous le choc, branla sur ses pieds au risque de se fendre en deux.
Isabeau s’énerva.
Allons, Charles. Je viens vous parler de l’Angleterre. Vous devez m’écouter.
L’Angleterre ?
Oui ! L’Angleterre à qui nous devons tout. Voulez-vous que la France sombre entre Armagnacs et Bourguignons ? Voulez-vous que celui qu’on appelle le dauphin et qui n’est qu’un bâtard gouverne le pays ?
Le roi se taisait. Ses yeux vides regardaient le plafond de sa chambre. Il balança sa tête de droite à gauche. Un filet de bave s’échappa de ses lèvres entrouvertes et coula sur son menton. Odinette l’essuya.
Voulez-vous, mon beau Sire, que ces perturbations nous anéantissent tous ? Voulez-vous que cette belle favorite, que vous aimez tant, soit prise par nos ennemis, les Armagnacs, et enfermée jusqu’à sa mort ? Vous ne la reverriez plus jamais, mon beau Sire, et vous seriez bien triste, seul dans votre chambre, sans plus personne pour s’occuper de vous.
Odinette lui décocha un regard noir. Charles s’était soudainement accroché à son bras et sanglotait.
Signez ce document, mon bon roi, et je me retire sur l’heure.
Partez ! Partez ! Je ne vous aime pas. Où est ma petite Marguerite ?
Calmez-vous, Sire, murmura Odinette à son oreille. Je vais la chercher.
Non ! fit Isabeau impérativement. Si vous voulez la voir, signez.
C’est ainsi que, pour le plaisir de voir le joli visage de sa fille Marguerite, la petite bâtarde aux yeux bleus, Charles apposa sa signature sur tous les documents qui laissaient la France à l’Angleterre. Se rappelait-il seulement qu’il avait déjà signé le contrat unissant Catherine à Henri V ?
XVIII
Marie retrouvait enfin son cher château de Mehun-sur-Yèvre. Préoccupé par une opération militaire que préparaient Dunois et Du Chastel, Charles n’était pas à son côté et, fort étrangement, elle avait besoin ce matin-là d’un réconfort qui eût apaisé ses tourments.
Suzon, que dit-on au village ? s’enquit-elle auprès de sa chambrière, qui lui passait un surcot de satin bleu qu’elle enfila sur une robe au ton plus soutenu.
La chambrière admira un instant l’effet que les deux vêtements l’un sur l’autre produisaient et, satisfaite, entreprit de coiffer sa maîtresse.
Ah ! dame Marie, c’est pitié d’entendre toutes ces horreurs. Les Bourguignons reconnaîtraient tous les droits du roi d’Angleterre à la couronne de France.
Après avoir lissé soigneusement les cheveux noirs de Marie, Suzon les amassa sous un bonnet de velours pourpre qui tranchait sur le bleu du surcot. Plume, le petit loulou de Poméranie, sauta joyeusement sur ses genoux.
Si le dauphin aidé de ses amis réussit cette nouvelle attaque, les Parisiens se reprendront sans doute. Ils ne peuvent renier ainsi la France.
Dame Marie, on dit aussi que Louvet a réuni assez de pécune pour former une armée.
Je sais, Suzon, Thomas de Beaupréhaut, l’écuyer de messire Dunois, m’a informée qu’ils avaient acheté des chevaux par centaines.
Plume, de qui l’on s’était momentanément désintéressé, s’offusqua de cet oubli, sauta sur le sol en faisant tourbillonner sa queue empanachée et chaparda un lacet de chemise avec lequel il folâtra durant quelques minutes. Puis, las de ce jeu, il se mit à japper afin d’attirer l’attention des deux jeunes femmes.
Ah ! dame Marie, reprit Suzon, qu’il était beau le dauphin quand il est parti !
Charles avait repris courage et confiance. La chaude présence de Marie après son enfermement à la Bastille l’avait réconforté. À nouveau, il se disait le fils du roi, celui qui, bientôt, régnerait sur la France, celui qui ferait de son pays un royaume uni et fort.
Après avoir pleuré une nuit entière lorsqu’il avait appris que les Parisiens avaient acclamé Henri V en criant « Vive le roi », il s’était laissé aller à de sombres idées. Marie l’avait pris dans ses bras et, seulement au petit matin, Charles s’était endormi, suffoquant encore en de légers soubresauts qui creusaient son buste et affaissaient ses épaules.
Plume, tais-toi, cria Suzon au loulou blanc qui, voyant que l’heure n’était pas encore à son avantage, jappait de colère.
Allons, viens, consentit Marie en s’abaissant. Elle tendit les bras et le petit chien vint s’y blottir en stoppant immédiatement son agitation et ses jappements.
Le dauphin reviendra vainqueur, dame Marie.
Certes, murmura la dauphine, il est parti regonflé de courage. Mais est-ce bien suffisant ? Il y a des jours où, moi non plus, je ne crois plus en rien.
La porte de la chambre s’ouvrit, et Bertille, la lingère, apparut.
La rubanière aimerait vous voir, dame Marie. Elle dit qu’elle vient d’acquérir les plus belles marchandises qui soient. Des rubans brochés en provenance de Naples révolutionnent, paraît-il, toutes les cours d’Italie.
Eh bien, Bertille, fais-la entrer et qu’elle nous montre ses splendeurs.
Mais les mots qu’elle jetait tombaient sans joie. Elle s’efforça, pourtant, d’oublier l’image du dauphin, qui, droit sur Beausire, son hongre pommelé, s’était gracieusement retourné au matin de son départ pour esquisser de la main un tendre geste d’adieu.
Jamais elle n’avait vu un aussi beau chevalier que Charles, ce matin-là. Jamais elle n’avait imaginé plus superbe cheval que Beausire, aux harnais resplendissants d’argent et d’azur et à la selle ciselée de pourpre.
Trois couleurs qui allaient devenir la devise du dauphin, un bras tendu tenant l’épée nue. Bleu, blanc, rouge, couleurs des plumes qui, un jour victorieuses, jailliraient du casque. Ainsi seraient les banderoles qui flotteraient dans l’espace et ainsi seraient les livrées de ses pages.
Charles était parti, une fois de plus réconforté après de sombres jours de désespoir. Certes, les combats seraient durs, éprouvants, accablants peut-être. Les provinces du sud de la Loire allaient-elles le soutenir comme elles l’avaient promis et verrait-il les alliés se battre pour lui sans aucune restriction ou sans contrepartie à fournir ? Son trésor était vide et Yolande d’Aragon avait puisé dans ses coffres personnels pour en retirer l’argent qui devait former et soutenir les nouvelles armées que Dunois et Du Chastel avait constituées.
Il fallait, à présent, tant de fidélité resserrée autour de lui et tant de loyal dévouement de la part de ses quelques amis pour rehausser un prestige bien atteint qu’on pouvait se demander si la tâche n’était pas démesurée.
Les quelques princes de sang, ralliés à lui sous la poussée de la duchesse d’Anjou, et les quelques vaisseaux envoyés par l’Espagne qui l’attendaient à Nantes allaient-ils suffire pour sortir Charles du labyrinthe dans lequel il était enfoncé ?
Il fallait tenter, pourtant, de redresser la France qui chaque jour sombrait davantage. Alors que Dunois était à Paris pour essayer de rallier quelques amis à sa cause, Charles était parti avec Tanneguy Du Chastel et Pierre Frotier, grand maître des écuries, qui, l’allure princière, s’était paré de fourrures et dont le cou s’entourait d’une large chaîne de bronze au bout de laquelle brillait la médaille des chevaliers d’antan.
Ah ! fit Bertille, volubile, en prenant la main de Marie pour tenter de lui rendre son sourire, tout le château est en émoi, du donjon aux remparts et des remparts à la ville, on dit que le dauphin s’apprête à courir de ville en ville pour rassembler ses gens d’armes.
Les villageois le croient-ils vraiment ? soupira Marie.
Ah ! dame Marie, c’est aussi vrai que ce chien est insupportable, se mit à rire Bertille, alors que Plume sautait sur elle pour que celle-ci le cajole à son tour.
Plume n’était vraiment sage que lorsque tout son petit monde l’avait suffisamment flatté, caressé, embrassé, encore que ce fût exclusivement lui qui définît la dose de caresses qu’il devait recevoir.
Dame Marie, le dauphin a réussi. Tout le village dit que sous son dais d’or fleurdelisé il va conquérir les foules.
Et les lances étincelleront partout, reprit Suzon, joyeuse. Et les bourgeois plieront les genoux devant lui.
L’arrivée de Toinette redoubla leur euphorie, et Marie ne put que se joindre à leur enthousiasme.
Et tous ces gens qui jetteront des fleurs sur son passage ! Bientôt, vous ouvrirez des bals et ferez des festins.
Et bientôt, renchérit Suzon, ce traité de Troyes qu’a fait signer l’affreuse Isabeau au pauvre roi de France ne sera plus qu’un cauchemar enfoui dans votre esprit.
Pauvre Marie ! À ce rappel du traité de Troyes, elle retomba dans les ténèbres. Comme ses suivantes rêvaient ! Leur extrême jeunesse ne leur avait pas encore appris que les apparences étaient souvent trompeuses et que la fière allure de son jeune époux, droit sur son hongre pommelé, risquait de s’écrouler sous la honte et les menaces. Certes, Marie n’était pas plus âgée qu’elles. Mais elle avait subi déjà tant d’épreuves qu’elle savait que le pire était à craindre et que cette maudite incertitude sur la légitimité du dauphin pouvait tout anéantir.
Le traité de Troyes, expliqua Marie hésitante, toute joie soudain tombée, c’est l’acte qui officialise le mariage de Madame Catherine au roi d’Angleterre.
Mais, demanda Toinette, un peu moins euphorique, ce traité peut-il donner définitivement la couronne de France aux Anglais ?
Qui sait ? murmura Marie d’un ton plaintif. Une chose est sûre, ce traité retire aux Français tout droit de revendiquer couronne et royaume. C’est un bien mauvais départ, il me semble.
Tout l’optimisme des jeunes femmes s’était soudain envolé. Seule l’arrivée de la rubanière ramena un peu de joie dans la chambre de la dauphine.
Dame Louisette, la rubanière qui passait au château à chaque saison nouvelle, que ce fût à Mehun, à Bourges, à Angers ou dans quelque autre résidence où la cour s’installait, apportait ses corbeilles de rubans, ses lacets, ses résilles et crépines, ses agrafes, ses épingles, ses peignes d’écaille et d’argent et divers petits objets féminins qui agrémentaient si bien les parures de ces dames et demoiselles du château.
Elle posa aussitôt sur la coiffeuse de Marie de larges rubans brochés aux coloris vifs et variés fixés sur quelques bonnets de satin qu’elle étala devant les yeux éblouis des jeunes filles.
Ceux-là viennent directement de Naples, dit-elle en redressant fièrement le buste, qu’elle avait plutôt rondelet.
Puis tout vola de main en main avec des cris de joie, des exclamations étouffées, des interjections lancées à la volée. Tout s’agitait, se confondait, virevoltait et, finalement, s’enroulait avec grâce et souplesse autour des bustes, des tailles, des têtes, sans oublier jambes et cuisses, car ne fallait-il pas à toutes ces donzelles habituées à l’éclat et au luxe de somptueux rubans pour fixer à leurs jolies jarretières ?
Suzon déployait avec ravissement des rubans de soie bleue qui glissaient entre ses doigts comme un filet d’eau claire. Ils étaient aussi azurés que ses yeux, et, à cet instant, rien ne lui paraissait plus beau.
Alors que ceux de satin pourpre n’attiraient que l’œil grand ouvert de la brune Toinette, les longs rubans de velours noir emperlés de nacre et d’argent sautaient prestement entre les doigts fuselés de Bertille.
Ils vous plaisent, demoiselle, fit dame Louisette, qui, déjà, dans sa tête, tentait de compter le bénéfice qu’elle retirerait de sa vente.
C’est que vous les vendez un peu cher, dame Louisette.
Ah ! rétorqua celle-ci, il faut dire que vous avez les plus beaux entre les mains. Tenez, regardez-moi ceux-là, ils iraient aussi bien à votre visage et ils sont deux fois moins chers.
Marie s’approcha de la rubanière.
Mais ce sont les noirs qu’elle désire, lança-t-elle en riant. Allons, de combien disposes-tu ?
Deux sous.
Deux sous. Dieu du ciel ! Où mets-tu donc les gages que je te donne ?
La lingère soupira.
Hélas, dame Marie, l’argent part si vite et nous sommes tant sollicitées. Entre la rubanière, la dentellière, le savetier, le bonnetier, les maquilleurs et les parfumeurs, il ne nous reste plus rien.
Allons, je veux être joyeuse aujourd’hui et je t’offre ces rubans. Prends-les. Et toi, Suzon, ceux qui sont de la couleur de tes yeux, il me plaira de te les voir porter.
Elle prit place à sa coiffeuse et saisit un coffret où quelques écus étaient posés au fond, sur un coussin de velours vert.
Quant à ma brune Toinette, qu’elle choisisse les rubans écarlates qu’elle admirait tant tout à l’heure. Ta noire chevelure s’en accommodera fort joliment. Elle tendit les écus à la rubanière, qui les engouffra aussitôt dans la bourse accrochée à sa taille ronde. Puis elle revint à sa marchandise.
Regardez ceux-là, Madame la dauphine, fit-elle, la mine réjouie, en tendant à Marie des rubans fleurdelisés, et dites-moi si ce n’est pas de la belle qualité !
C’est beau, en effet.
Toinette se précipita sur le ruban que tendait dame Louisette, s’en saisit et le posa sur le buste de Marie.
Une vraie reine de France, apprécia-t-elle en souriant.
Alors, elles se mirent à rire et ne pensèrent plus au traité de Troyes.

Marie était certes plus douée pour les travaux manuels que pour les études et, bien qu’elle aimât lire, jouer de la harpe et du clavecin, broder, coudre et filer, elle ne passait pas son temps à étudier la grammaire, les sciences ou le latin comme certaines autres jeunes filles qui, sorties du couvent, pouvaient converser dans une langue étrangère, philosopher sur les auteurs grecs ou disséquer les grands problèmes métaphysiques qui les intriguaient.
Bref, il fallait dire aussi que rare était ce genre de jeunes filles et qu’en principe elles étudiaient plus volontiers l’art de la broderie ou de la tapisserie que celui de la rhétorique, de la grammaire ou des sciences.
Pourtant, Marie aurait pu profiter de l’enseignement de sa mère, dont les connaissances étaient autres que celles de sa fille. Mais, dans la maison d’Anjou, on avait tout misé sur l’art de la cavalerie, l’amour des chevaux, des chiens, des oiseaux envers lesquels Marie était d’ailleurs très portée.
La dauphine aimait les animaux. Ils n’avaient aucun secret pour elle. Elle possédait une volière fort impressionnante dont elle s’occupait personnellement chaque jour. Même ses faucons et son grand phénix royal la reconnaissaient lorsqu’elle s’approchait d’eux.
Mais, pour en revenir à ses études, Marie avait assisté de façon assez irrégulière aux leçons des précepteurs de Charles, alors que bien d’autres jeunes filles nobles de son époque avaient fréquenté le couvent, et, si la dauphine savait lire et écrire, elle n’avait retenu de ces enseignements plus poussés que de médiocres bases. Seules les leçons d’équitation avaient toujours trouvé grâce à ses yeux. Elle chevauchait d’ailleurs aussi bien que ses frères ou le meilleur écuyer de la cour.
Hugues de Noyers avait su toutefois lui apprendre l’histoire de son pays et la généalogie de ses aïeules, reines et grandes dames de France. Elle connaissait l’épopée des croisades, des Templiers, des chevaliers de la Table ronde et savait que chaque époque avait vécu ses instants de gloire et de défaite. Quant à ses connaissances en latin, elles n’allaient pas plus loin que les mots qu’elle prononçait aux messes du matin et aux vêpres auxquelles elle assistait chaque jour.
Mais Marie avait cette immense qualité de reconnaître que la sagesse rend invulnérable comme la cime d’une haute montagne et flexible comme un roseau ployé sur le bord d’un étang. Elle les voyait plier au vent frais du printemps quand elle partait avec Prima Donna pour l’une de ses grandes promenades matinales, mais elle ne les voyait jamais se rompre.
À Angers, Marie avait souvent côtoyé des jeunes filles qui sortaient du couvent où elles avaient appris les bonnes manières, le sens de la morale et surtout les habitudes de piété. Elles entraient ensuite au service de quelque grande dame qui les initiait à la vie seigneuriale et leur inculquait les rudiments culturels dont elles avaient besoin pour accéder à la bonne société de l’époque.
Ces jeunes filles rétribuées pour leur travail consistant à tenir compagnie à l’épouse du seigneur devenaient alors ses suivantes. Parfois, la noble dame disposait aussi de quelques femmes veuves et désargentées, bien que de haute origine, lesquelles avaient besoin d’être rémunérées pour vivre.
Les suivantes ainsi engagées étaient placées selon leurs compétences et les dons qu’elles cultivaient. Les musiciennes jouaient parfois dans les concerts donnés le soir par les seigneurs de la cour ou lors des réceptions et des banquets. Absorbées par les couleurs de leurs fils de soie, les brodeuses tiraient l’aiguille sur des travaux que leur commandait la châtelaine. Les plus douées créaient leurs motifs et se flattaient de réussir de véritables merveilles. D’autres chantaient ou récitaient des poèmes.
Enfin, les moins nanties tenaient tout simplement compagnie aux épouses des seigneurs, les suivant là où elles allaient en promenade, à la chasse, à la messe, en voyage, se déplaçant et vivant avec elles de château en château.
Marie avait compris depuis longtemps qu’un jour elle aurait à jouer un rôle identique à celui de sa mère. La duchesse d’Anjou, qui avait la réputation de tenir une petite cour fort renommée, n’avait pas négligé d’inculquer à sa fille la notion du rang qu’elle aurait à tenir. Le prestige d’une cour seigneuriale reflétait l’âme et la nature de celle qui la composait, la formait et l’entretenait de ses idées et de sa culture. En ce point, Marie ne devait pas faillir. Ses suivantes n’étaient guère plus âgées qu’elle et regroupaient quelques noms reconnus. La duchesse d’Anjou avait veillé à ce que le lignage de ces demoiselles ne fit pas ombrage à la réputation de sa fille.
Ainsi venaient Isabelle de Richemont, petite-cousine assez peu fortunée du duc de Bretagne, mais dont l’authenticité du patronyme était pure, Jeanne de Nevers, qui, venant de la maison de Bourgogne, rêvait d’un mariage qui l’élevât haut dans la hiérarchie de la France, Agnès de Montpensier, qui avait hérité d’une tante richissime et se cultivait pour trouver, elle aussi, un beau seigneur qui l’entraînât dans de multiples aventures. La jeune Anne de Neuville, protégée de la duchesse de Bavière, avait été envoyée à la cour de Marie par sa sœur, supérieure au couvent de Poissy.
À cette suite, s’ajoutaient Louisette de Maille, petite-nièce de Hardouin, un familier de Yolande d’Aragon et de la cour du roi de Sicile, et Marie Louvet, fille du financier de la cour d’Anjou, laquelle était très amoureuse de Dunois, le jeune bâtard d’Orléans. Enfin, les deux gouvernantes ayant bercé l’enfance de Charles et de Marie, les dames Chamoisy et Du Mesnil, se joignaient souvent à elles.
Les loisirs préférés de cette petite assemblée qui se réunissait chaque soir dans la grande salle du château, égayée et réchauffée par un grand feu de bois, résidaient dans le filage et le tissage dont Jeanne et Isabelle étaient les principales adeptes. Penchées des heures entières sur leur rouet et leur métier et bavardant négligemment de choses et d’autres ‒ il était souvent question des derniers événements survenus au château ‒, Jeanne filait les plus chatoyants fils que l’on voyait en Val de Loire et Isabelle les reprenait sur son métier pour en ressortir de belles étoffes soyeuses et colorées. Quant à Agnès, de sa voix grave et mélodieuse, elle chantait ou disait des poèmes, s’accompagnant parfois de sa viole ou de son luth dont elle tirait d’assez jolies mélodies.
Ce soir-là, Marie, entourée de ses compagnes, s’appliquait à recopier un texte sur un parchemin qu’elle dépliait devant elle. Assise à son pupitre, le vélin fixé sur le support qui le retenait pour éviter qu’il ne s’enroule, Marie était absorbée par ce travail inhabituel. L’apprenti Jacquemin, assistant de maître Colombe, lui avait enluminé un petit texte qui parlait de volières et d’oiseaux.
Dans quelque temps, Marie pourrait se délecter des feuilles d’un parchemin dont elle n’avait pas pour habitude de lire les mots. Maître Colombe devait lui recopier de sa plus belle calligraphie, puis enluminer selon sa propre inspiration, le texte d’un bestiaire où il serait question de multiples animaux. Marie était intriguée par ces étonnants quadrupèdes que son oncle Jean de Berry avait fait venir d’un étrange pays. On les appelait dromadaires, éléphants, girafes, autruches, panthères, sans parler de la multitude de petits singes qui côtoyaient la cage des chimpanzés et des gorilles.
Au fond de la pièce brûlaient de grosses bûches dans l’âtre que venaient sans cesse entretenir Suzon et Toinette, ce qui leur permettait de prendre part, quelques instants, aux activités des jeunes filles. Parfois aussi, Bertille, que sa qualité de lingère rendait curieuse en ce domaine, se glissait pour donner son avis sur un point de broderie qu’un jour prochain, sans doute, elle verrait s’apposer sur un vêtement, une nappe, un linge qu’elle aurait à entretenir.
Cette année-là, l’hiver battait son plein et la cheminée crépitait fort, allongeant ses flammes rougeoyantes jusque sous le manteau de pierre blanche. Anne, Plume sur ses genoux, rêvassait.
Anne, ma mie, ne voulez-vous donc pas terminer votre ouvrage ? Vous l’avez si joliment entamé qu’il serait dommage de ne pas le poursuivre.
Elle rêve à un jeune seigneur ! s’écria Isabelle en interrompant un instant son travail.
Un jeune seigneur qui ne l’a même pas regardée quand il est parti droit et fier sur son bel hongre pommelé, reprit Jeanne en riant.
Mais si, répliqua Marie. Je l’ai vu faire un geste dans sa direction, mais Anne n’a pas répondu.
Une rougeur subite envahit les joues de la jeune fille.
Marie ! Comment pouvez-vous dire que ce geste m’était destiné, dit-elle en caressant le doux pelage de Plume, qui se blottissait frileusement sur ses genoux.
Isabelle tendit les fils d’or à sa compagne. Ils étaient enroulés sur une petite bobine de bois et lançaient des reflets si chatoyants qu’on eût pu les prendre pour les éclats des flammèches qui sautaient joyeusement dans l’âtre allumé.
Ne soyez pas méchante, Jeanne, lança-t-elle en se tournant vers Anne. L’écuyer de messire Dunois est amoureux d’elle. J’en suis convaincue.
Moi aussi ! s’écria Agnès. Et ce geste d’adieu n’était bien sûr pas pour moi.
La rougeur qui avait envahi le visage d’Anne s’était estompée. Elle esquissa une moue assez dubitative mais ne répondit pas.
Elle est amoureuse, elle est amoureuse, chantonna Isabelle penchée sur son rouet. Tout comme Marie Louvet est amoureuse de l’écuyer du dauphin Charles.
Jeanne leva son nez aux narines délicates, un nez un peu relevé qui humait les chauds effluves de la pièce. Mais Marie Louvet n’avait pas la réserve et la discrétion d’Anne.
Touché, fit-elle en s’esclaffant. Et, toutes que vous êtes, vous pouvez commencer à broder mon habit de noces.
Marie d’Anjou quitta son pupitre et s’approcha de celle qui paraissait si sûre d’elle.
Ma douce amie, bien que Charles et moi soyons tout à fait favorables à ce mariage, Jean n’a pas encore fait sa demande officielle.
Cependant, mon père m’a dit que c’était presque chose faite.
Alors, dès que Charles et Jean seront de retour à Bourges, nous en reparlerons.
Comme nous reparlerons du petit Grignard qui tourne autour de Louisette, lança Isabelle.
Louisette de Maille n’était que de passage en Anjou, mais le temps qu’elle y avait séjourné l’avait plusieurs fois amenée près des ateliers de confection qui se regroupaient à l’extérieur de la ville, près des remparts du château.
Grignard ! Mais il est vieux, s’écria Jeanne.
Il est vieux, mais il ne regarde qu’elle.
Qui vous l’a dit ? intervint Louisette.
Qui ? rétorqua Isabelle en haussant le ton. Mais je ne suis pas aveugle. Et quand vos yeux osent se fixer hardiment sur lui, il rougit comme une jeune fille.
Mes yeux ne se posent jamais hardiment sur lui, protesta Louisette.
Jeanne et Isabelle éclatèrent de rire.
Elle a dit « jamais » !
Non, jamais.
Alors, c’est que vos pupilles, ma mie, ne sont pas faites comme celles des autres, fit dame Chamoisy en pénétrant dans la pièce, accompagnée de Suzon qui venait ravigoter le feu de cheminée.
Ciel ! s’écria celle-ci, mais ce feu flambe comme celui de l’enfer !
Suzon, protesta la dauphine, comment peux-tu parler du ciel et de l’enfer en même temps, avec autant d’inconscience ?
Dame Chamoisy voulut paraître offusquée, mais son visage potelé et avenant n’en laissait voir aucune marque apparente.
C’est que Suzon semble confondre les deux. Depuis quand n’as-tu pas été à la messe, Suzon ?
Elle tourne trop autour de Jacquemin pour penser à prier Dieu, s’écria Isabelle qui, décidément, semblait se préoccuper un peu trop des amours des autres.
Mais, Jacquemin est fiancé, s’étonna Marie.
Il ne l’est plus, affirma Suzon. Et il m’a dit que si j’admirais ses belles enluminures de saint Matthieu et de saint Luc c’était quasiment prier.
Ma bonne Suzon, fit Jeanne, qui prenait le pas sur Isabelle en se mêlant des amours des autres, je crois que Jacquemin cherche là un moyen pour que tu répercutes qu’il est un bon illustrateur. Ne veut-il pas s’installer ?
L’ouïe aux aguets, Marie d’Anjou sursauta légèrement. Voici un bruit qui n’avait pas encore effleuré ses oreilles. Il est vrai que ces derniers temps elle avait déserté les ateliers de maître Colombe. Trop de perturbations politiques avaient déréglé sa vie quotidienne, et, s’il n’y avait eu le bestiaire qu’elle lui avait commandé, elle n’y serait même pas allée de la saison.
Qui vous a dit, ma mie, que Jacquemin voulait s’installer ? s’enquit la dauphine.
Le relieur que maître Colombe avait engagé et qui n’est pas resté.
À cette annonce, qui n’était peut-être qu’une rumeur mal fondée, Marie fit bonne figure. Les conseils de sa mère s’avéraient justes. C’était souvent par ses suivantes qu’une épouse de seigneur apprenait bien des choses.
Suzon ranima un peu le feu et, pour ne pas subir un interrogatoire plus poussé quant à son amoureux Jacquemin, préféra s’esquiver silencieusement.
Agnès, ne voulez-vous pas nous chanter quelque chose ?
Mais l’humeur de ses suivantes parut soudain se ternir. Anne s’inquiétait pour son amour incertain et voilà que Louisette ne paraissait plus sûre du sien. À moins que l’atmosphère ne fût trop corrompue par les tristes nouvelles qui affligeaient la France. Pourtant, aucune de ses suivantes n’avait de liens suivis avec la cour de Bourgogne et ne risquait d’être attachée à la cause des Anglais.
Agnès prit sa viole et commença à jouer quelques notes. Puis sa voix se mêla gravement à la mélodie. Elle avait un timbre chaud et bas qu’elle modulait parfois dans les aigus.
Marie l’écoutait distraitement, penchée sur les lettres qu’elle s’efforçait de rendre attrayantes. Elle tenait sa plume comme le lui avait appris maître Colombe et s’appliquait à ne pas dépasser les limites du médaillon qu’il lui fallait emplir de sa plus belle calligraphie.
Soudain, Agnès s’arrêta de chanter et se déclara un peu lasse pour poursuivre.
Plume se mit à japper et Marie suspendit sa main dans l’espace.
Si cette soirée paraissait joyeuse au départ, elle me semble à présent bien morose, fit-elle en posant sa plume dans l’encrier qui lui faisait face. J’ai une idée qui nous déridera.
Elle prononça quelques mots à l’oreille de dame Chamoisy, qui, d’un petit pas alerte, quitta la pièce pour revenir quelques secondes plus tard tenant une petite boîte qu’elle remit à Marie.
C’est un jeu de cartes que j’ai ramené de Paris, expliqua-t-elle en observant la réaction de ses compagnes.
Un jeu de cartes ! En connaissez-vous les règles ?
Bien sûr.
Mais qui vous les a apprises ?
Une petite fille fort gracieuse et que j’aimerais beaucoup revoir. C’est la fille d’Odinette de Champvilliers.
La favorite de notre pauvre roi fou ?
Elle se nomme Marguerite. Je l’ai vue à l’hôtel Saint-Pol lorsque j’étais séquestrée par les Bourguignons et nous avons joué ensemble à ce jeu.
Elle ouvrit la petite boîte de velours rouge et sortit le paquet de cartes.
Elles étaient attrayantes et bien dessinées. Bordées d’un filet d’or et rehaussées de couleurs rouges ou noires, elles semblaient défier la royauté par la finesse de leurs contours.
Voici les reines. Nous en trouvons quatre.
Elle étala devant ses compagnes étonnées les figurines féminines.
Voici les rois, les valets, les cavaliers.
Pourquoi n’y a-t-il pas de cavalières ? rétorqua Isabelle, nous savons monter à cheval aussi bien que les hommes.
Marie se mit à rire.
Isabelle ! Pourquoi ne guerroyons-nous pas ? Il est juste que seuls les cavaliers figurent dans ce jeu. Allons, ma mie, ne discutez plus et regardez plutôt ces figurines.
Mais, fit Suzon qui venait de réapparaître et qui, voyant que la conversation ne tournait plus autour des amours de chacune, faisait mine d’activer le feu. Des valets ! Des valets dessinés sur des cartes ! Pourquoi pas des chambrières et des servantes ?
Ce fut l’hilarité générale et, vexée, Suzon repartit en haussant les épaules. Marie fit un petit tas avec quelques cartes puis étala le reste devant les yeux de ses compagnes.
Elles observèrent les curieux signes dessinés sur les cartelettes. Des cœurs rouges, d’autres noirs et renversés avec une branche coupant la base et que Marie appela des piques. Puis elle montra des trèfles à trois feuilles et enfin les carrés rouges dont les angles étaient, eux aussi, renversés et que l’on nommait des carreaux.
Depuis son retour de la Bastille, Marie, hantée par les massacres qu’elle avait vus dans Paris, n’arrivait plus à se concentrer, mais la passion qu’elle mit, ce soir-là, avec ses compagnes à jouer aux cartes effaça tous ses mauvais souvenirs.
XIX
La vie s’installait pour Betty et Clarisse dans le petit atelier qui jouxtait le château de Saumur. Toussaint avait réparé fort adroitement les lisses. Navettes, ensouples et pédales fonctionnaient, fixées, huilées, engrenées. La levée des fils de chaîne et le passage des fils de trame s’effectuaient désormais sans gros incident. Il fallait juste de temps à autre inspecter les peignes afin que les rouleaux tournent sans discontinuer.
Oui ! Toussaint avait fait du beau travail et était fier de lui. Quant à Clarisse, elle avait trié et examiné les laines et s’était aperçue avec satisfaction qu’elles étaient toutes de première qualité et qu’avec de l’ardeur au travail leur premier ouvrage pourrait bientôt sortir des basses lisses. Certes, un beau travail effectué avec l’art et le cœur qu’elles avaient toutes deux décidé d’y mettre sans compter.
Ah ! combien de fois Clarisse avait tourné entre ses doigts ces belles laines fines et onctueuses qui, sans doute, venaient d’Espagne et, plus sûrement encore, avaient dû être tissées à Lyon. Elles paraissaient aussi chatoyantes que le pelage d’un bel animal aux multiples couleurs. Les grenats et les pourpres rivalisaient avec les bleus d’azur et les bleus d’outremer. Les vert bronze et les vert-de-gris rehaussaient admirablement les ocres, les bruns, les indigos, et, dans un petit coffre vermoulu, Clarisse et sa mère avaient découvert avec une joie incommensurable des fils d’argent et des fils d’or mêlés à un enchevêtrement extraordinaire de fils de soie tissés, eux aussi, probablement dans la grande ville de Lyon.
Les deux femmes commencèrent à calculer avec un joyeux entrain le rapport de cette incroyable trouvaille. Revenu qui serait touché dès la concrétisation de leur travail.
Ce matin-là, à peine avaient-elles commencé la journée que Toussaint se heurta, en arrivant chez les deux femmes, à un gros homme ventru qui le regarda d’un œil où la bonhomie n’était guère apparente, d’autant qu’il était suivi de deux hommes d’armes dont l’allure et l’expression figée du visage n’annonçaient rien de bon.
Tu travailles ici, mon garçon ? s’enquit le gros homme en lui saisissant le bras avec une force qui dénotait une autorité exercée maintes fois sur plus faible que lui.
Toussaint n’aurait pas eu peur sans les deux hommes casqués, sanglés et portant dague et matraque à la ceinture. Il esquiva la lueur froide et triomphante de leur regard et bafouilla :
C’est-à-dire que j’aide un peu.
Tu n’as pas l’âge d’être apprenti. Quel âge as-tu ?
Toussaint hésita, ne sachant que répondre. Puis il se retourna et vit que Betty s’avançait d’un pas tranquille, tenant une empeigne à la main :
Qu’y a-t-il ? Que voulez-vous, messires ? questionna-t-elle en fixant d’un œil contrarié les deux hommes d’armes.
Inspecter votre lieu de travail, lâcha le gros homme d’un ton incisif.
En entendant cette voix que le petit matin silencieux rendait plus forte encore, Clarisse les rejoignit à pas feutrés. Elle colla sa mince silhouette contre la paroi du mur et attendit quelques instants. Voyant que le gros homme portait la robe des tisserands arrageois, une longue tunique bordée de fourrure aux manches et piquée sur l’épaule droite de l’insigne des négociants des foires flamandes, elle parut plus intriguée que sa mère, dont le front s’était barré d’un pli soucieux.
Et pourquoi voulez-vous inspecter notre atelier ?
Le tisserand se racla la gorge, puis, observant avec une ironie évidente la jeune femme, il balança les hanches et écarta les jambes comme pour mieux les ancrer au sol.
Parce qu’il me semble que vous n’avez aucun droit pour y travailler.
Betty et sa fille, qui s’étaient rapprochées, ouvrirent des yeux effarés et ce fut Clarisse qui réagit la première.
Nous sommes les propriétaires de ce lieu, déclara-t-elle en s’approchant du gros homme. Les documents sont en règle.
L’homme ricana. Il était gras et de courte taille. Sa longue tunique n’arrivait pas à cacher un ventre rebondi qu’il poussait en avant comme un ballon qu’il ne pouvait dissimuler. Sa tête, coiffée d’un bonnet dont le pan droit et plissé retombait sur l’épaule, se dressait comme celle d’un coq trop hardi, et ses mains, petites et grassouillettes, s’agitaient hors des bandes de fourrure, hermine sans doute ou zibeline si l’on en jugeait par le riche aspect du tisserand.
À l’instant où il s’avançait plus près d’elles, Clarisse et sa mère remarquèrent qu’en plus de l’insigne des négociants de foires flamandes il portait l’emblème de la guilde des lissiers d’Arras accroché sur son buste.
Les papiers de cession de ce domicile ont été rédigés par le duc de Berry lui-même, poursuivit Clarisse d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre haute et forte. À présent, elle le toisait d’un œil plus agressif que celui de sa mère.
Je ne suis pas là pour discuter de la maison dans laquelle vous vivez, mais de cet atelier qu’apparemment vous n’avez pas le droit d’utiliser.
Qui êtes-vous pour nous menacer de cette façon ? s’interposa Betty, qui reprenait à présent de l’assurance.
Maître Florimond de Tournai, membre de la guilde des tisserands et des lissiers d’Arras.
Jambes toujours écartées et bras sur les hanches, il leur jeta un regard plein d’arrogance et, sur un signe, les deux hommes d’armes s’avancèrent de quelques pas, comme s’ils n’attendaient que cet ordre. Leur bouche se plissa d’un sourire vainqueur et ils balancèrent négligemment leur courte matraque le long de leur flanc. Geste apparemment esquissé dans le but d’effaroucher davantage les deux femmes. Toussaint s’était aplati contre l’un des murs et ne bronchait pas.
Le tisserand laissa tomber froidement :
Où est votre licence de compagnonnage ?
C’est vrai, tenta Clarisse en amorçant un pas hésitant vers le sire de Florimond toujours flambant d’assurance. Je ne l’ai pas encore. Mais il faut un début à tout. Je suis en train d’effectuer l’ouvrage qui me permettra de l’obtenir. Je puis assurer que je présenterai l’œuvre dès la saison prochaine. Le duc de Berry s’est porté lui-même garant de cet engagement.
Vous devez l’effectuer chez un maître lissier et sous son contrôle puisque vous ne pouvez le faire ici.
Mais…
Ou bien vous devez engager un maître lissier qui surveillera votre travail. C’est à votre convenance.
Un maître lissier ! Certes non, nous n’en avons pas les moyens.
Alors, vous n’êtes pas dans votre droit, coupa sèchement le tisserand.
Betty se redressa. Son visage commençait à rougir de colère. Clarisse vit battre sur sa tempe une petite veine annonçant un courroux qu’elle n’allait pas tarder à faire exploser. Elle se planta devant lui et redressa le buste.
Dans notre droit pour faire le commerce de productions lissières, soit ! lui cria-t-elle en soufflant sur son visage une haleine chaude de colère, mais pas pour tisser simplement, et c’est ce que nous allons faire en attendant que ma fille devienne membre des compagnons de la guilde d’Arras ou de Tournai.
L’homme ricana de nouveau. Il ramena enfin ses courtes jambes l’une contre l’autre et fit un petit pas en arrière, se rapprochant ainsi des deux soldats qui portaient la main à leur ceinture.
Son ouvrage n’aura aucune valeur. Où est son maître ?
Clarisse redressa le buste et se planta devant le gros homme. Levant ses yeux sombres de colère, elle le toisa et lança d’une voix aiguë :
Je vous ai dit que le duc de Berry se portait garant sur mon premier travail. Si cela ne vous suffit pas, Marie d’Anjou, la dauphine de France, que je connais personnellement, fera l’intermédiaire entre moi et un maître lissier de sa connaissance, lequel attestera l’authenticité de mon ouvrage lorsqu’il sera achevé. C’est réglementaire, vous le savez, et vous ne pouvez rien contre cela.
C’est admis lorsqu’il s’agit d’un fils de tisserand renommé ou compagnon lui-même.
Clarisse bondit sur lui et faillit attraper l’une de ses manches de zibeline, mais elle se retint et s’arrêta en plein élan.
Mais ça l’est moins lorsqu’il s’agit d’une fille.
Et voilà ! lança Betty en prenant la défense de Clarisse. Nous, les femmes, sire Florimond, ne sommes là que pour travailler en atelier et, bien entendu, y être sous-payées. Eh bien, sachez que ma fille n’aura plus besoin de vous pour entrer dans le compagnonnage des lissiers du Nord.
Elle lui jeta un regard conquérant et poursuivit, avec autant de hargne que de satisfaction :
Même si c’est dans un temps ultérieur.
Elle pointa l’index sur lui.
Et, dans ce cas, vous le savez aussi bien que nous, s’il n’est pas justifié que nous pratiquions la haute et la basse lisse, nous sommes en droit d’utiliser un petit métier à tisser. Les châtelaines et les dames nobles ‒ et je dirai même les femmes de plus basse condition ‒ ont toutes un petit métier chez elles. Osez donc vous présenter à leur porte pour leur retirer le droit de tisser !
Betty s’approcha de sa fille et continua en retirant son index du buste rebondi du négociant :
En attendant, nous nous contenterons de tisser de petits ouvrages semblables à ceux qui se font dans les châteaux.
Mais ce gros homme de tisserand avait décidé de les abattre, et elles le lurent dans les petits yeux porcins qu’il dardait sur elles.
Encore faudrait-il que vous puissiez. Les documents qui vous ont été cédés ne font pas apparaître qu’un atelier jouxte votre maison.
Mais… mais…, balbutia Betty en avançant cette fois la main vers Florimond, dont le sourire mauvais allongeait la rondeur du visage, je peux vous certifier que maison et atelier forment un tout. C’est ainsi que le duc de Berry a vu les choses.
Je regrette, ce n’est pas mentionné. Je suis donc contraint de dire à ces hommes d’armes de procéder à la fermeture de cet atelier.
Elles furent un instant complètement déstabilisées mais se reprirent avec une rapidité étonnante.
Qu’à cela ne tienne, sire Florimond, répliqua Clarisse en esquissant un geste de bonne humeur, malgré la colère qui empoignait tout son être, j’irai dès les jours prochains quérir la régularisation de cette affaire.
Cela n’empêchera pas que ces hommes reviendront dans la journée verrouiller la porte de votre atelier. En même temps, ils séquestreront tout ce qui est à l’intérieur.
Tout ? s’indigna Betty, blanche de stupeur.
Tout, confirma Florimond en acquiesçant lentement de la tête et en souriant béatement comme s’il leur accordait une immense faveur.
Vous n’avez pas le droit de confisquer les laines, affirma Clarisse. Elles n’étaient pas dans l’atelier.
Ah ! fit l’homme, narquois, et où étaient-elles donc ?
Dans l’appentis.
Mais l’appentis ne figure pas non plus dans les documents signés par votre protecteur, le duc de Berry.
Cette fois, Clarisse perdit son sang-froid.
Qui vous a envoyé ? lui aboya-t-elle en lui soufflant en plein visage.
Personne. J’ai eu vent de cette affaire et j’ai voulu m’assurer du droit qu’elle représentait. Comme je suis en route pour la Bourgogne d’où je dois rapporter une commande…
La Bourgogne ! exulta Clarisse. La Bourgogne !
La hargne de cet homme s’expliquait enfin.
Vous travaillez donc aussi pour les Anglais.
Hé là, petite morveuse ! Ne m’insulte pas. Je ne besogne pas pour les Anglais, mais pour Marguerite, fille de feu Jean sans Peur, comtesse d’Ostrevent qui, pour ses épousailles avec Guillaume de Bavière, désire me passer commande d’une très grande tapisserie historiée.
Une tapisserie ! Quelle tapisserie ? laissa tomber la jeune fille d’un ton méprisant. On dit que vous avez vulgairement copié L’Apocalypse de saint Jean pour le duc de Bourgogne. Seriez-vous donc incapable de réaliser vos propres créations ?
Devant l’air effrayé de sa mère, elle se rendit compte de sa bévue, sans pour autant la regretter. Elle tenta juste d’amoindrir un peu l’effet de son propos.
Enfin, je parle du clan des Bourguignons. S’il ne s’agit de vous, n’a-t-il donc lui-même aucune imagination pour commander ses productions lissières ?
Ton audace te coûtera cher, siffla le tisserand. J’appartiens à cette guilde où tu présenteras ton ouvrage et, crois-moi, je ne lui ferai pas bon accueil.
Mais Clarisse était lancée. Elle revit en un éclair ce que les Bourguignons lui avaient sauvagement fait subir et elle eut, soudain, envie de lui cracher au visage. Un relent de lucidité ou tout simplement de sagesse instinctive la retint et elle se dit que, si elle ne se contenait pas, les soldats se feraient un plaisir de la saisir et de l’enfermer comme une vulgaire voleuse. Or il lui fallait quitter Saumur au plus tôt pour se rendre à Bourges afin d’acquérir les documents qui manquaient à leur acte de propriété.
J’ai été embastillée par les Bourguignons, sire Florimond, ce qui justifie mon aversion pour eux, dit-elle simplement en reculant de quelques pas.
Je sais, je sais.
Vous savez donc tout sur nous ? lança-t-elle froidement sans le quitter des yeux.
Oui, tout.
Je pense que le duc de Berry ne fait pas partie de vos amis, et encore moins la dauphine, Marie d’Anjou, à laquelle je suis très attachée. Cela explique votre hargne à nous détruire, ma mère et moi. Il est donc inutile de discuter davantage. Faites donc fermer par vos hommes tout ce que vous désirez, sire Florimond, et partez sur-le-champ.
Clarisse ! cria sa mère. Que dis-tu ?
Je n’ai pas dit que nous allions nous laisser faire. Dieu merci, nous avons encore la maison pour nous abriter.
Elle se planta avec audace devant le tisserand.
Je suis courageuse et tenace. Je n’en resterai pas là. Un jour, je vous détruirai à mon tour. Ce jour-là, sire Florimond, je serai encore jeune tandis que vous, vous serez vieux et que le dauphin sera roi de France.
Elle lui sourit avec une fausse douceur, levant la clarté de sa pupille sur le sombre regard qui soutenait le sien.
Et surtout, les Anglais ne seront plus maîtres de la France et les Bourguignons auront baissé pavillon.

Quand les trois hommes furent partis, Betty et sa fille, malgré le cran qu’elles avaient affiché, tombèrent sous le choc. Par tous les saints du ciel, comment allaient-elles s’en sortir ? Sachant fort bien que cette affaire aurait pu se régler rapidement si elles avaient eu affaire à un personnage compréhensif, elles se sentaient désemparées, privées de leur belle énergie. Pourtant, afin de parer à cette éventualité et sur les conseils de Betty, Clarisse avait été prudente et avait demandé au vieux duc de Berry de se porter garant.
Betty et sa fille n’étaient pas sans connaître les règles du commerce et l’instauration des diverses guildes qui en dictaient les lois. Elles savaient l’une et l’autre que, pour faire un commerce de leurs productions, il leur fallait engager un maître lissier avant que Clarisse n’ait présenté son ouvrage de référence à la guilde des lissiers du Nord. En revanche, elles n’avaient pu soupçonner la rigueur qu’exige un document notarié et l’obligation qui en découlait d’inventorier tout ce qui, désormais, leur appartenait.
Qu’allons-nous faire ? murmura tristement Betty.
Elle tourna un visage éploré vers sa fille et reprit :
Oh ! Clarisse, je n’ai nulle envie d’aller laver, brosser et balayer chez les autres.
La jeune fille se jeta fougueusement sur sa mère et, la serrant dans ses bras, lui planta un baiser sonore sur la joue.
Ne t’inquiète pas. Nous allons trouver rapidement une solution qui va nous tirer d’affaire.
Oui, mais laquelle ?
Dans un premier temps, il faudra rouvrir l’atelier que les hommes de Florimond vont fermer. Je vais aller à Bourges où Marie d’Anjou et le duc de Berry résident actuellement. Il nous faut l’attestation complète de notre propriété, y compris maison, atelier et appentis.
Betty hocha la tête.
L’appentis nous est nécessaire puisque nous avons besoin de la matière première qui s’y trouve et que nous n’avons aucun financement devant nous.
Je sais bien, soupira Clarisse. Comment pouvons-nous commencer sans les laines qui, pour l’instant, selon les dires de cet homme, ne nous appartiennent pas ?
Toussaint, qui n’avait pas bougé de la cloison du mur, s’avança, un air triomphant sur le visage.
Dame Betty, fit-il en plissant son nez futé et retroussé, il y a deux cavaliers de la maison d’Anjou qui partent demain à l’aube pour la région de Bourges.
Qui t’a dit cela ? s’enquit aussitôt Betty.
Je les ai entendus discuter quand ils arrivaient à l’auberge. Ils sont descendus de cheval et j’ai tout écouté. Ils disaient que le dauphin Charles était parti avec son écuyer Jean Dunois et quelques partisans de la duchesse d’Anjou pour réquisitionner tous les hommes qui acceptent de se rallier à sa cause et combattre dans sa nouvelle armée.
Et qu’as-tu entendu encore ? le pressa Clarisse, qui, à ces mots de « cavaliers de la maison d’Anjou », avait réagi brusquement.
Que les deux écuyers de Jean Dunois avaient été chargés de courir le duché d’Anjou, celui de Bourbon, de Poitou et de l’Armagnac ainsi que le comté d’Auvergne pour acheter à bas prix tous les chevaux disponibles.
Soulagée, Clarisse soupira. Elle préférait ne pas voir Thomas. Une rencontre serait inévitablement pénible. Comment lui expliquer ? Elle se sentait encore trop salie, trop craintive, dépouillée de son honneur intime, mutilée de quelque chose dont l’importance était primordiale pour toute fille de son âge en quête d’un époux. Et, certes, il ne suffisait pas que Thomas l’aimât et qu’elle éprouvât pour lui une tendre affection pour que tout s’arrangeât comme si de rien n’était. Il fallait que le temps passe. Peut-être plus tard ! Peut-être aussi au risque de perdre Thomas !
Elle passa la main sur son front moite et se dit qu’elle devait avant tout résoudre ce problème qui les assaillait brutalement et qui risquait fort de rayer définitivement la chance qu’elle avait eue depuis qu’elle était sortie de la Bastille avec Marie.
Si tu pars à Bourges, ne peux-tu en profiter pour voir Lucas ? proposa sa mère d’un ton feutré où la réserve était de mise.
Hélas, répondit Clarisse en soupirant, c’est le vieux Cosset qui finance l’opération du recrutement des chevaux et je crains qu’avec tout ce qu’il donne comme écus pour la juste cause du dauphin il ne veuille pas en céder d’autres à Lucas. Cela m’étonnerait que, dans ces conditions, il puisse nous aider.
Une telle certitude dans ta bouche, ma fille, m’étonne.
C’est pourtant vrai, mère. Assuré qu’il ne verra plus son petit-fils œuvrer dans les branches du négoce, le vieux Cosset ne pense plus qu’à l’anoblissement que lui a promis Yolande d’Aragon pour les multiples services financiers qu’il rend au dauphin de France. Il paie, ainsi, le titre de seigneur que prendra plus tard Lucas et le château dans lequel il vivra.
Elle fit la moue et se mordilla pensivement la lèvre supérieure.
Or, poursuivit-elle, je ne vois pas comment, cette fois encore, il refuserait de payer les chevaux que vont acquérir les écuyers de Charles.
Ah ! s’il avait pu nous aider, soupira Betty, désappointée.
Mère, c’est plus que ça. C’est un double regret, car Lucas ne peut même pas nous proposer les quelques sols d’un maigre salaire. Marie m’a affirmé que les écuyers du dauphin n’étaient pas payés.
Mais Betty s’obstinait.
Il nous faut un appui, Clarisse ! Seules, nous ne pouvons pas y arriver.
Dame Betty, ne vous tracassez pas trop, intervint Fanchou en s’approchant des deux femmes. Après la mort de votre mari, quand j’étais lingère dans cette famille bourgeoise que je ne supportais guère, mais qui me payait bien, j’ai réuni quelques sous qui nous permettront de manger en attendant que Clarisse revienne. Vous n’aurez pas besoin de besogner ailleurs.
Elle posa les mains sur ses hanches puis les ôta, fit semblant de défroisser les plis de sa cotte grise et reprit, le sourire aux lèvres :
Et moi je pourrai rester avec vous. Car c’est là qu’est ma place. C’est ici que je veux être.
Clarisse sauta à son cou et l’embrassa vivement.
Merci, Fanchou. Je rentrerai vite, dès que notre document de propriété sera rectifié. Et crois-moi, ce sera la fin de nos malheurs.

Quand Clarisse parut sur le seuil de l’auberge, elle soupira à la vue de dame Aliette qui se tenait derrière son comptoir alors que maître Aubert, son époux, vaquait au milieu des tables pour s’enquérir de la bonne humeur de ses clients.
Certes, Clarisse préférait s’adresser à la tenancière de l’auberge, une brave femme qu’elle connaissait pour lui avoir parlé deux ou trois fois de choses anodines lors d’une rencontre sur le marché de la place qui se tenait en dehors des remparts du château.
Ah ! dame Aliette, fit-elle en s’approchant de l’aubergiste. Je suis bien aise de vous voir. J’aimerais m’entretenir avec les deux cavaliers qui ont soupé chez vous hier soir et qui doivent repartir pour Bourges demain à l’aube.
Oh ! répliqua la brave femme, ces damoiseaux-là sont à l’écurie à cette heure-ci. Peut-être même sont-ils partis. Ils ont dû avancer leur départ.
Sapristi ! s’écria Clarisse en s’esquivant aussitôt.
Elle bondit sur la porte et courut en direction des écuries dont quelques stalles étaient ouvertes et restaient éclairées par des torches accrochées au mur extérieur.
Elle les vit en train de harnacher leurs chevaux.
Messires, susurra-t-elle, j’ai un service à vous demander.
Eh bien, fit l’un en riant, voilà une jolie donzelle que nous aurions mauvaise grâce à ne pas contenter. Que veux-tu, ma belle ?
Clarisse prit le parti d’ignorer ce début d’entrevue un peu désinvolte.
Je dois me rendre de toute urgence à Bourges pour voir la dauphine Marie d’Anjou.
Rien que ça ! se mit à rire le plus vieux, qui portait belle allure malgré son âge avancé et les rides qui couraient sur son visage bon enfant. Et que veux-tu à la dauphine de France ? Solliciter une place de servante ?
L’autre s’avança, enhardi par le propos de son compagnon. Il était jeune et bien fait de sa personne. Sa houppelande bleue était sobre mais en laine de bonne qualité, ses chausses bien lacées et montant haut sur les genoux. Son épée battait à son flanc. Clarisse avait l’impression de voir Thomas ou Lucas dans ce maintien identique au buste fier et relevé. Pourtant, ce jeune homme avait quelque chose d’un peu trop arrogant dans le visage. Une attitude insolente qui n’était certes pas celle des deux jeunes écuyers de Jean Dunois.
Ma jolie, lança-t-il en faisant tournoyer les rênes de son cheval avant de les reprendre correctement en main, Marie d’Anjou ne recrute ses servantes que sur recommandation d’un seigneur ou de quelque noble de province.
Vous vous trompez, messire, je ne réclame pas une place de servante et je connais personnellement la dauphine. Nous avons été à la Bastille ensemble.
Ils se mirent à rire tous les deux et ce fut l’arrivée de dame Aliette qui, fort heureusement, mit fin à cette méprise dont Clarisse ne se serait peut-être pas sortie indemne.
Cette jeune fille n’est pas servante, messires les cavaliers, dit-elle en s’adressant aux deux écuyers qui s’apprêtaient à monter en selle. C’est une tisserande et elle travaille avec sa mère non loin de mon auberge. Elle connaît en effet la maison d’Anjou pour y avoir son frère comme écuyer du sire Dunois.
Les deux hommes cessèrent de rire et observèrent Clarisse avec attention et, comme ce n’étaient pas des malotrus, ils prirent le parti de l’écouter.
Messires, expliqua la jeune fille en remerciant la tenancière d’un chaleureux sourire, deux hommes d’armes doivent fermer notre atelier sous prétexte qu’il ne nous appartient pas. Or la maison et l’atelier sont désormais notre propriété, mais l’acte notarié est insuffisamment rédigé, et, pour rouvrir l’atelier de tissage, il nous faut une nouvelle attestation mentionnant notre droit. Seule la dauphine peut m’aider.
Compréhensive et bien décidée à ce qu’elle obtînt gain de cause, dame Aliette hochait la tête en l’écoutant.
Je sais que Marie d’Anjou est à Bourges et que mon frère Lucas est chargé de réquisitionner tous les chevaux pour l’armée du dauphin qui va bientôt partir en guerre contre les Anglais.
C’est exact, acquiesça le plus vieux des cavaliers, persuadé à présent de la bonne foi de cette fille dont l’œil ne manquait pas d’assurance.
Ma pauvre petite ! Fermer un atelier ! C’est une honte, explosa dame Aliette. Qui accompagnait les hommes d’armes ?
Un tisserand de la guilde des lissiers du Nord qui se nomme Florimond.
Encore un qui ne veut pas voir une femme à la place d’un homme. Ah ! si le mien était comme ça, je lui flanquerais les écuelles sur la tête.
Elle eut un petit rire en cascade et posa la main sur le bras de Clarisse.
Et tu veux partir avec eux ? ajouta-t-elle en se retournant vers les deux hommes.
Je n’ai pas d’autre moyen. Nous devons reprendre le travail à l’atelier le plus vite possible. Si je tarde, Marie risque de repartir à Nantes, à Angers ou peut-être même à Paris.
Surpris de ne plus voir sa femme dans la grande salle de l’auberge à une heure où la clientèle affluait, l’hôtelier s’était échappé un bref instant. Percevant les bruits et les voix qui arrivaient des écuries, il ne mit que quelques secondes à la retrouver. La tenancière lui expliqua brièvement les choses puis se retourna vers les deux écuyers.
Eh bien, messires, affirma-t-elle en levant les bras au ciel, nous sommes deux témoins à présent, mon époux et moi, pour assurer que cette jeune fille part avec vous en excellente forme. Elle doit arriver à Bourges dans le même état.
Allons, tu peux grimper, petite, consentit le plus âgé. Tu es en bonne compagnie avec nous. Rien ne peut t’arriver. Foi de Gontran !
Mais…, hésita Clarisse, c’est que je n’avais pas prévu de partir ce soir. Il faut que je prévienne ma mère.
Nous ne pouvons plus perdre de temps, répliqua le cavalier, dame Aliette nous a dit que tu habitais à quelques pas, nous allons passer chez toi pour la prévenir. Tu pourras lui faire tes adieux.
Et que le ciel vous garde, fit la tenancière en prenant le bras de son époux. Maintenant, c’est pas le tout, les clients nous attendent.
Ce fut dans un claquement de sabots sur les pavés de la cour de l’hôtel que les cavaliers prirent le chemin de la maison de Betty. Stupéfaite de la rapidité avec laquelle les événements s’enclenchaient, celle-ci embrassa sa fille et la recommanda à ces deux hommes qu’elle ne connaissait pas et en qui elle était bien obligée d’avoir confiance.
Elle les regarda s’éloigner avec une étrange appréhension et, pour se rassurer, se dit qu’en chevauchant à bride abattue ils pouvaient fort bien être à Bourges au soir de la journée suivante. De plus, avoir certifié que Lucas était l’écuyer de Dunois apportait une protection qu’aucun des deux hommes ne pouvait négliger. Betty sentit son œil humide. Un mauvais pressentiment l’assaillait. Quand reverrait-elle sa fille ?
Les deux hommes filèrent bon train. Ils parlèrent peu et poussèrent leurs chevaux. La route de Saumur à Bourges était belle et droite. Empruntée par trop de voyageurs pour qu’elle fût en mauvais état, la voie restait dégagée entre ses épaisses colonnes d’arbres qui se clairsemaient parfois, laissant apparaître berges, talus et ornières. Elle suivait tranquillement la Loire jusqu’à Tours, où les cavaliers durent passer le gué pour approcher de Plessis-lez-Tours, rejoindre les bords du Cher et poursuivre jusqu’à Vierzon puis Bourges.
Quand ils atteignirent la place de la cathédrale Saint-Etienne, dont les cinq portails de la façade occidentale présentaient de superbes sculptures, Clarisse sentit son esprit s’alourdir. La résidence du dauphin était celle de Jean de Berry. Et, à proximité, là où se tassaient les maisons spacieuses des nobles et des grands commerçants de la ville, l’atmosphère était oppressante comme si l’air refusait de pénétrer au travers des ruelles.
En observant les toits réguliers, les devantures des échoppes, les enseignes enluminées et les pavés disjoints du sol, Clarisse sentit son cœur battre. La première étape de sa périlleuse mission était accomplie. Restait la seconde. Elle ne tarda pas, mais pas comme elle l’attendait. Quand Clarisse entendit le pas du sabot du hongre pommelé claquer sur le pavé de la ruelle, elle sut que c’était Thomas. Elle resserra les pans de sa cape par-dessus son surcot de toile et le regarda s’avancer.
Clarisse ! s’exclama-t-il en sautant à bas de son cheval quand il fut assez près d’elle pour voir qu’il ne se trompait pas. Un messager m’a appris que vous étiez en route pour Bourges.
Un messager ! fit le cavalier qui tenait Clarisse en croupe. De quel messager parlez-vous, messire Thomas ?
Celui de la duchesse d’Anjou.
La dauphine !
Nenni. Celui de sa mère.
Ah ! s’étonna le cavalier.
Thomas tendait déjà la main à Clarisse pour qu’elle pût descendre librement du cheval.
Ne saviez-vous pas qu’elle suit tous les faits et gestes qui concernent les déplacements de ses sujets ?
Clarisse sentit une légère rougeur envahir son visage, tandis que Thomas poursuivait à son intention.
C’est très simple, ma mie ! Elle a appris que vous aviez eu la visite d’un membre indésirable et que celui-ci avait l’intention de faire fermer votre atelier.
C’est juste, approuva la jeune fille en sautant à bas de son cheval.
Puis elle se tourna vers les deux écuyers et leur offrit un sourire avenant.
Messires, je vous remercie pour votre dévouement. Et, bien que vous n’eussiez pas cru mes propos sans l’arrivée des aubergistes, votre courtoisie à mon égard a été parfaite.
Mille fois merci, leur dit Thomas à son tour. Je ferai part à mon maître de votre bienveillance envers la demoiselle Clarisse.
Il fit un salut courtois en courbant souplement les épaules et prit le bras de Clarisse. Elle venait de plonger les yeux dans le regard clair de son compagnon. Seules ses pupilles à elle semblaient un peu affolées. Celles de Thomas paraissaient calmes et tranquilles. Il serra doucement le bras menu qu’il tenait.
Montez, Clarisse, et allons trouver Marie d’Anjou. Elle ne vous attend pas encore, mais je sais qu’elle sera ravie de vous revoir.
Il lui prit la taille et en un clin d’œil elle fut happée, calée et serrée sur le cheval de Thomas. Les deux autres cavaliers étaient passés devant eux. La queue empanachée de leurs chevaux se balançait au rythme de leurs pas.
L’atmosphère bruyante de la ville montait. Des cris venaient de toutes parts. Les porteurs d’eau offraient le contenu de leurs seaux, les étuviers proposaient des bains de vapeur bien chauds, les marchands de chandelles vantaient haut et fort la qualité de leurs bougies et les vanniers tendaient leurs paniers tressés. Les échoppes des savetiers, des cordonniers, des chanvriers, des tailleurs ouvraient grandes leurs portes. Les étals des bouchers et des boulangers regorgeaient de marchandises. Le prix des pains et des volailles se débattait dans des haussements de ton qui se confondaient au heurt des seaux contre la margelle de la fontaine qui coulait son eau claire.
Je vous attendais, Clarisse, le cœur inquiet à l’idée que vous ne viendriez pas. À présent, je suis le plus heureux des hommes, chuchota Thomas dans le cou de la jeune fille. En cet instant, même le bonheur de Lucas n’est pas si grand que le mien.
Thomas ! Je ne suis pas vôtre. D’ailleurs, je n’ai plus votre bague.
La belle affaire ! C’est à cause d’elle que les Bourguignons vous ont jetée à la Bastille. Sans cette bague à votre doigt, vous auriez été épargnée.
C’est oublié maintenant. N’en parlons plus, ce n’est qu’un mauvais souvenir.
Ma mie, les Bourguignons vous ont-ils maltraitée ?
Dans un certain sens, oui, chuchota la jeune fille en frémissant d’horreur.
Il la serra contre son buste et la pressa jusqu’à lui en faire perdre le souffle.
Ont-ils été…
Thomas, je ne veux pas en parler.
Clarisse, je vous aime et vous le savez.
Plus tard, Thomas, plus tard. Il me faut du temps.
Du temps ! Pourquoi, ma mie ? C’est à présent que je veux vous aimer.
Comme elle se taisait, il reprit espoir en la serrant davantage contre lui. Il respirait l’odeur de ses cheveux qui s’échappaient un peu de sa guimpe blanche.
Ah ! s’exclama-t-il en écrasant ses narines sur une mèche plus rebelle qui tombait hors de sa coiffe, que Lucas a de la chance. Anne l’aime et ils vont se marier.
Je ne le savais pas, souffla Clarisse, aussi gênée que surprise. Ce mariage ne va-t-il pas déranger les plans de son vieux grand-père ? Il risque fort de refuser.
Ma mie, vous n’y pensez pas. Comment peut-il refuser que son petit-fils épouse Anne de Neuville, une jeune fille pauvre, certes, mais de la plus haute noblesse ?
Clarisse se mit à rire.
Je vois que Lucas vous a fait des confidences.
Lucas est presque un frère. Nous avons tout appris ensemble.
Je sais.
Thomas n’eut que le temps de soupirer contre la nuque douce et tiède que lui offrait sa compagne. À peine étaient-ils arrivés à la porte de la résidence de Jean de Berry qu’une foule de serviteurs accourait.

Jean de Berry était un vieil homme, pas encore courbé par l’âge ni abattu par les rhumatismes, mais son visage sillonné de rides profondes et son regard un peu usé révélaient les fastes d’une vie bien remplie.
Il embrassa chaleureusement sa nièce Marie qui, le ventre légèrement poussé en avant, car elle portait le premier fruit de ses amours avec Charles, lui rendit l’affection de son baiser et observa Clarisse.
Je me souvenais très bien de votre visage, petite Clarisse, fit-il en déposant ses vieilles lèvres violacées sur les doigts que tendait la jeune fille. Je suis peiné que vous ayez eu à subir tant d’infortunes à cause de ma négligence.
C’était déjà généreux de votre part, seigneur, de nous avoir donné ce domicile sur la demande de Marie d’Anjou.
Non, non ! J’aurais dû penser à rajouter cet atelier sur le document. Hélas, dans mon esprit l’ensemble formait un tout indéniable.
Clarisse se taisait, n’osant formuler une demande qui eût peut-être choqué le vieux duc.
Ce Florimond est un personnage odieux, reprit-il en soufflant légèrement comme si la respiration lui manquait un peu.
Il prit le bras de Marie et l’entraîna vers une banquette capitonnée d’une belle tapisserie historiée qui représentait une scène galante que Clarisse jugea d’un coup d’œil averti.
Ah ! ma chère petite, que le ciel me permette de voir ton premier enfant. Si c’est un fils, il faudra l’appeler Louis.
Puis il prit place à côté de sa nièce et fit signe à Clarisse de venir les rejoindre.
Oui ! Un homme exécrable, ce Florimond. Il travaille pour la maison de Bourgogne et je le soupçonne même de pactiser avec les Anglais. Depuis que mon frère Jean, surnommé « sans Peur », est mort, il semblerait que l’épouse de son fils Philippe ne puisse plus se passer de ses services. Cela lui donne une puissance et une autorité qui m’exaspèrent. Sais-tu, ma chère petite, dit-il en serrant les doigts de Marie dans ses longues mains décharnées, qu’il a copié affreusement la belle Apocalypse qu’avait commanditée ton grand-père Louis I er d’Anjou, laquelle a été déroulée pour la première fois dans toute sa longueur lors d’une journée de joutes éblouissantes qu’avaient donnée tes parents à Saumur ? Ah ! que Yolande était heureuse de porter les yeux sur cette merveille.
Seigneur, intervint Clarisse d’une voix tranquille, les lissiers du Nord qui ne travaillent pas pour la maison de Bourgogne disent que c’est une vilaine copie qui, fort heureusement, n’a pas été reproduite dans tout son ensemble. Il n’y a que quelques scènes recopiées intégralement.
Elle regardait avec assurance le vieux duc, et celui-ci semblait apprécier l’audace de son regard.
Je lui ai dit, seigneur, qu’il n’avait guère de talent imaginatif.
Le rire qui s’échappa de la gorge du vieil homme était aigrelet, un peu cassé, et il dut l’arrêter car un hoquet commençait à le saisir.
Sacrebleu ! Il a dû te maudire.
Le tutoiement surprit Clarisse, mais, à présent, Jean de Berry prenait aussi sa main et regardait tour à tour les deux jeunes femmes d’un œil apparemment satisfait. Il hochait de temps en temps la tête comme pour approuver un instant délicieux. Dieu ! que la présence de ces deux visages jeunes et frais le comblait d’aise !
Allons ! T’a-t-il maudite ?
Il m’a affirmé, le visage blanc de rage, qu’il se mettrait en travers de ma route quand je présenterai mon ouvrage à la guilde des lissiers du Nord.
Je crains bien, mon enfant, que tu ne te sois fait un sérieux ennemi. À présent, tu le trouveras toujours sur ta route.
Je le sais, seigneur de Berry.
Allons ! Il faut te dire aussi que ce Florimond du diable n’a pas que des amis. Trouve tous ceux qui cherchent à le détruire. Il y en a, crois-moi. À commencer par les commanditaires de la famille de Nicolas Bataille.
Oh ! s’exclama Clarisse. Je connais Nicolas Bataille, mon père travaillait dans ses ateliers, ma mère aussi. Et quand il est parti à Bruges, le maître Robert Poinçon n’a pas voulu les reprendre, car le négociant Jean Cosset l’a menacé de lui retirer son appui.
Alors, mon enfant, rappelle-toi que les ennemis de Florimond seront de ton côté.
Je m’en souviendrai, seigneur.
Tu n’as pas froid aux yeux, petite. C’est pourquoi je t’aiderai. Je vais rédiger tout de suite l’ajout dont tu as besoin pour jouir pleinement de cet atelier. Tu n’auras plus d’ennuis, du moins de ce côté-là.
Il lâcha enfin sa main et la regarda droit dans les yeux.
Cependant, il te faudra devenir compagnon et pour cela je ne peux rien faire.
Je sais que je devrai me rendre à Tournai pour présenter mon ouvrage.
Et que feras-tu en attendant ?
Nous pourrons fabriquer des pièces de petite envergure faites avec un simple métier et que nous pourrons vendre.
Mon oncle, intervint Marie, il faudrait prêter à Clarisse quelques écus pour éponger ce temps mort.
Le vieux duc toussota.
C’est délicat, fit-il en regardant sa nièce d’un œil hésitant. Nous sommes tous démunis. Tu le sais.
Marie hocha la tête.
Hélas, je le sais. J’ai dû moi-même vendre mes propres bijoux pour compléter le financement des expéditions de Charles. Notre trésor est vide, Clarisse, complètement vide.
Oh ! je ne demande rien d’autre que ce document complété de l’acte nécessaire pour que nous puissions jouir, ma mère et moi, de notre atelier.
Marie dégrafa la petite bourse qu’elle tenait à la taille et la tendit à sa compagne.
C’est peu, ma douce amie. C’est bien peu. Mais cela vous servira lors de votre voyage à Tournai. Vous en aurez besoin. Il faudra bien que vous mangiez et que vous dormiez en route.
Elle ne pourra pas partir tout de suite, jeta le vieux duc d’une voix enrouée. Les routes sont bloquées par les Anglais du côté de la Loire et par les Bourguignons du côté de Chartres.
Mais tout cela va me retarder, fit Clarisse, dépitée.
Personne n’y peut rien. Il faut attendre que l’armée du dauphin revienne.
Oh ! mon oncle ! s’exclama Marie. Avez-vous si peu d’espoir ?
Marie ! Que peut faire la petite armée de Charles contre des milliers de soldats anglais ? Croire au miracle serait enfantin et même puéril.
Clarisse soupira. Elle avait eu si peu le temps de voir Thomas, encore moins Lucas, partis rejoindre l’armée du dauphin campée près de Chartres. Comment pouvait-elle oublier le regard triste de Thomas à qui elle n’avait pu que murmurer « du temps, il me faut du temps ». Certes, l’espoir qu’elle lui avait laissé était mince. Et pourtant un étrange élan la poussait vers lui.
Mon oncle, murmura Marie, je préfère croire au miracle.
Allons, pense plutôt au retour de ton époux et à l’enfant que tu attends. Nous fêterons les épousailles de Dunois et de Marie Louvet dès que l’armée sera rentrée à Bourges. Cela nous fera oublier quelque peu la noirceur du moment. Clarisse, mon enfant, il faudra être des nôtres. Patiente ici, à Bourges, en compagnie de Marie. Tu prendras la route ensuite.
Mais…, commença Clarisse.
Marie lui coupa la parole.
J’ai une bien meilleure idée pour vous, ma mie. Je mets tous les métiers à tisser à votre disposition, si bien que vous pourrez effectuer ici votre ouvrage en attendant que les troupes du dauphin reviennent. Mon oncle sera votre tuteur et l’œuvre que vous présenterez pourra jouir de la valeur dont elle aura besoin pour être reconnue.
XX
Le vieux duc de Berry n’avait pas tort. Charles n’eut qu’une période bien mince où, plein de zèle et malgré les cauchemars qui hantaient son esprit ‒ il ne pouvait oublier les propos malfaisants de sa mère sur son illégitimité ‒, il crut discerner un espoir.
À la tête de sa petite armée ‒ soldats et chevaux avaient été réquisitionnés en nombre suffisant pour pouvoir enfin quitter Bourges ‒ le dauphin s’était senti sinon libéré d’un poids, du moins déchargé d’une lourdeur excessive qu’il ne pouvait plus supporter.
Charles avançait avec un sentiment qui n’était certes pas le courage, mais du moins une sorte de fatalisme dans lequel il puisait une énergie nouvelle. À ses côtés venaient son fidèle Dunois et les deux jeunes écuyers Lucas et Thomas. Après s’être concertée de longues heures, la troupe se mit hardiment en route vers la capitale.
Hélas, le mal avait déjà gangrené la région en parsemant le chemin d’espions bourguignons à la solde des Anglais. À son plus vif désespoir, Charles ne trouva que barrages et troupes ennemies, quand ce n’était pas un piège qui le menaçait sans cesse de mort. Passé la Loire, il en fut ainsi tout au long de la Seine. À chaque pas des chevaux, Charles courbait davantage les épaules. Elles s’affaissèrent bientôt au point qu’il ne les redressa plus. Il fallait se rendre à l’évidence, les Anglais avaient pris possession de presque tous ses territoires et l’armée ne put aller guère plus loin que Chartres.
Accablé par tant de malchance, ses craintes se décuplèrent comme une vermine qui attaque un troupeau de brebis, les rongeant une à une pour ne laisser qu’une laine décomposée et pourrie. Ses angoisses et ses cauchemars redoublèrent et ses doutes reprirent de plus belle.
Ne pouvant plus avancer, Charles et son armée reculèrent, battirent en retraite. Devant une telle infortune, que faire ? Puis, la mort dans l’âme et sur les conseils de ses proches, il congédia son armée et retourna d’où il venait, c’est-à-dire Bourges, la seule capitale qui le reconnaissait encore et où l’attendait sa douce Marie.
Encore une fois elle sut l’apaiser et le convaincre qu’il fallait attendre son heure, même si les Anglais, à la tête de plus de vingt mille hommes d’armes, chevaliers, archers et arbalétriers, s’emparaient des villes les unes après les autres, s’enhardissaient jusqu’aux portes de Bourges.
Dans son château d’Angers, Yolande ne restait pas inactive, cherchant à débloquer une situation de plus en plus inextricable. Elle envoyait ses ambassadeurs, ses messagers, ses courriers à travers une France déchirée. Ils déjouaient les plans, les ruses, passaient d’un comté à un autre sans se laisser piéger ni remarquer et revenaient avec des renseignements qui permettaient parfois de monter un plan habile.
Enfermé dans sa petite cour de Bourges, Charles voulait oublier qu’il était l’unique descendant des Capétiens et que sa sœur Catherine, devenue reine d’Angleterre, avait mis au monde un enfant mâle que les Parisiens acclamaient et accueillaient comme un futur roi de France.
Il tentait aussi d’effacer de sa mémoire les mauvais coups du sort. Les territoires du Berry et ceux de la Touraine dont il restait encore le maître lui faisaient bon accueil. Alors, sur les conseils de Marie, il s’en fut de château en château quérir un peu de joies futiles et matérielles, laissant ses fidèles sujets, Louvet, Dunois et Frotier prendre le commandement de son bien maigre fief.
Et, comme Jean de Berry l’avait dit, on fêta dans les immenses salles du château de Bourges le mariage du bâtard d’Orléans, Dunois le fidèle, l’ami du dauphin, le demi-prince de sang, le chevalier pur et intègre, avec la fille du financier Louvet. Ce fut, à cette époque, un léger réconfort venant réchauffer la froide atmosphère qui régnait dans la ville.
Invitée par son amie Marie, Clarisse assista à toutes les festivités. Elles débutèrent par des banquets où rien ne manqua sur les tables, jambons, saucisses, pâtés de gibier et de volaille, poissons farcis, fumés et marinés, viandes de bœuf et d’agneau cuisinées aux herbes, en sauce, en grillades. Les gâteaux, les crèmes et les sorbets, eux non plus, ne firent pas défaut.
Clarisse pensait souvent à sa mère et à Fanchou dont les assiettes ne devaient pas être pleines tous les jours. Ciel ! toute cette nourriture à moitié perdue alors que les Anglais ravageaient la France et que des milliers de pauvres paysans n’avaient rien à manger !
Malgré ces tristes considérations, elle essaya de vivre les festivités selon la nature généreuse de son tempérament. Jean de Berry avait fait envoyer un coursier à sa mère pour la tenir au courant des projets de sa fille. Une petite bourse garnie avait complété le message afin que Betty ne restât pas sans ressources en attendant le retour de Clarisse. La jeune fille avait su profiter de tout ce temps pour achever l’ouvrage qu’elle devait présenter à la guilde des lissiers du Nord. À présent, elle tenait son œuvre et rien ne pouvait plus l’empêcher de faire partie du compagnonnage des tisserands de France.
C’était là une nouvelle chance que lui offraient les maisons d’Anjou et de Berry. Quant à Thomas, il la pressait à chaque instant, lui murmurant des paroles courtoises. Les vins, les cervoises, les hypocras qu’on servait à longueur de journée décuplaient son ardeur. Quand il la tenait dans ses bras et qu’il prenait ses lèvres entre les siennes, elle se laissait aller à une douce euphorie. Mais, quand il la serrait plus fort et qu’elle sentait son corps durcir contre le sien, elle revoyait les affreux soldats bourguignons la déchirer, la pénétrer, la mutiler. Alors, elle s’écartait presque violemment, plantant là le pauvre Thomas dérouté.
Les vins ne manquaient pas aux festins. On buvait ceux de Corse ou du Portugal qui tournaient aisément la tête et qui faisaient croire aux mille bienfaits de la terre. Ah ! certes, avec ces vins-là, on oubliait les Anglais. On sirotait des breuvages forts et herbés à l’anis étoilé, à la mûre ou au miel sauvage, et des vins encore plus corsés qui enivraient et laissaient pantois, endormi, anéanti.
Les longues tables étaient disposées en U de telle sorte qu’au centre se succédaient jongleurs, danseurs, ménestrels, trouvères et troubadours. Clarisse écoutait en regardant Lucas qui tenait la main d’Anne de Neuville et la couvait de regards énamourés. Pastourelles, rondeaux, virelais, ballades et lais fusaient comme des balles.
Promenades et joutes suivirent. Thomas portait les couleurs de Clarisse. Lui et son ami Lucas savaient manier les armes et leurs chevaux étaient rompus à tout exercice de combat. Lance dressée, heaume abaissé, cotte de mailles ajustée, ils gagnèrent quelques tournois et furent acclamés par la petite cour de Bourges.
Le soir, concerts et bals prenaient la relève. Clarisse apprit à danser la carole que l’on pratiquait encore dans les diverses cours d’Europe. Plus tard devaient venir les villanelles, les pavanes et les gavottes. Mais la danse n’était pas une réelle préoccupation pour Clarisse. Souvent distraite, presque soulagée à l’idée qu’elle allait partir prochainement sur les routes qui la conduiraient dans les villes du Nord, elle n’écoutait que d’une oreille les accords qui se plaquaient à ses oreilles. Plusieurs fois, dans un élan fougueux que Betty avait souvent à l’égard de sa fille, un élan oratoire qui la faisait parler des heures durant, Clarisse avait appris que son grand-père, Jean le Flamand, était un personnage fantaisiste étrangement attiré par la route et les grands espaces. Lui ressemblait-elle donc ?
Clarisse observa distraitement les danseurs et soupira. Cette vie de château ne la concernait pas. Elle voyait avec une sorte de détachement infini le contentement que semblait prendre Thomas à ces manifestations de plaisir et cela ne pouvait que la faire réfléchir davantage. D’autres agréments l’emportaient, la submergeaient. Elle se prit à penser à l’œuvre qu’elle avait créée de ses mains, choisissant les couleurs et les points qui lui convenaient. Décidément, la carole et la pavane ne l’intéressaient guère, et, quand elle vit que Thomas dansait très à l’aise et fort courtoisement face à ses partenaires, elle prit le parti de rêver à sa tapisserie historiée.
Le thème qu’elle avait choisi allait au-devant des goûts pieux de Marie et celle-ci l’avait vivement félicitée. C’était un triptyque en trois volets successifs. Le premier tableau, une Annonciation, représentait un ange et une Vierge dont le visage était celui de son amie. L’ange était agenouillé devant elle, encastré dans un ciel d’azur parsemé d’étoiles et des allégories célestes voguaient autour des deux personnages. Le second tableau était une Nativité où l’on retrouvait le visage serein de la dauphine qui regardait l’enfant posé sur ses genoux. Quant au troisième volet, il avait demandé une longue réflexion à Clarisse, car elle n’avait pas voulu l’habituelle Crucifixion, qui achevait souvent la dernière partie d’un triptyque, mais une scène de travail. Aussi avait-elle choisi Jésus œuvrant aux côtés de son père, Joseph le charpentier.
Le duc de Berry lui avait certifié, en observant son travail, que son choix était fort judicieux, car il ferait fléchir aussi bien les laïcs par le thème du charpentier que les gens d’Église par celui des scènes religieuses. Or un jury était souvent composé de quelques ecclésiastiques dont le vote était pris en grande considération.
Les danses avaient cessé depuis quelque temps pour faire place à un concert de luth et de cithare. Mais ce furent les accords aigrelets du clavecin qui la ramenèrent sur terre. Elle vit Lucas tenir la main d’Anne, qui lui sourit, puis Thomas s’approcha d’elle.
Les festivités étaient à peine terminées qu’un jour un courrier qui chevauchait un pur-sang arabe s’arrêta dans la cour intérieure du château, essoufflé, couvert de poussière, suant à grosses gouttes tant la course avait dû être folle. Il paraissait épuisé mais se tenait encore droit sur son cheval.
Il faisait d’ailleurs si doux que les promenades nocturnes terminaient souvent la soirée. Marie d’Anjou avait détaché sa dame de chapelle auprès d’Anne de Neuville afin que celle-ci lui servît de chaperon quand Lucas se montrait un peu trop entreprenant envers celle qu’il avait choisi d’épouser.
Quant à Clarisse, Marie n’avait rien dit ni rien fait. Elle percevait la tension monter dans le regard de son amie lorsque Thomas la serrait de trop près. Qu’éprouvait-elle exactement ? La dauphine n’eût su le dire, car elle ne comprenait guère l’attitude de Clarisse, mais elle sentait son amie aux abois et, les festivités terminées, elle décida de précipiter son départ.
Musiciens, acrobates, baladins et poètes venaient de repartir sur les routes du Val de Loire, en direction de la Bretagne, car, en ces moments incertains, mieux valait ne pas trop s’enfoncer en Bourgogne ou du côté de la région parisienne, encore moins normande, champenoise, picarde où l’agitation perturbait chaque croisée de route, chaque talus et bosquet derrière lesquels se camouflaient habilement les Anglais.
Ce jour-là, donc, un messager arriva dans la cour du château où le quotidien de la vie avait repris. Des rempailleurs de chaises et des recolleurs de vaisselle achevaient leur travail dans un coin de la cour avant de repartir. Ces jours de fêtes intensives apportaient souvent quelques dégâts matériels que l’on réparait aussitôt. D’un œil averti, les rempailleurs de chaises choisissaient les plus beaux brins d’osier pour parfaire leur ouvrage et les recolleurs de vaisselle assemblaient leurs morceaux avec une savante dextérité. Et, de l’autre œil non moins avisé, ils mataient les chambrières et les jeunes servantes qui venaient puiser de l’eau pour remplir les aiguières.
Des commis d’échoppe passaient par la poterne du château, arrêtés par les valets, ils n’allaient guère plus loin, éconduits aussitôt lorsque la demande ne s’en faisait nullement ressentir. Alors, ils tiraient un grand coup de chapeau en annonçant qu’ils reviendraient à la saison prochaine.
Dans un angle de la cour, le chariot de Marie d’Anjou attendait le départ pour Chinon, l’un des domaines encore attachés au dauphin.
À cette époque, les litières et les voitures n’étaient pas légères comme elles devaient le devenir quelques dizaines d’années plus tard. C’étaient plutôt de lourds chariots inconfortables et bruyants, laissant passer les courants d’air, munis de bancs de bois pour s’y asseoir et d’une bâche en cuir pour s’isoler du froid, du vent et de la pluie.
Le chariot de la dauphine n’était pas plus douillet que celui des autres. Il présentait juste un léger avantage qui résidait dans la solidité de sa bâche hermétique, bien fixée grâce aux montants de bois qui la soutenaient.
En revanche, tous les chariots avaient de la paille chaude étendue sur le plancher pour réchauffer les pieds lorsqu’il fallait voyager l’hiver et disposaient de couvertures molletonnées pour étendre sur les genoux, voire s’y emmitoufler quand le froid devenait trop intense. Marie, qui était enceinte, avait reçu l’ordre de ses médecins de ne pas voyager à cheval.
Non loin de son chariot, le cavalier essoufflé s’arrêta pour reprendre des forces. Des gens de cuisine, qui venaient de déposer une pile de vaisselle que deux polisseurs faisaient reluire avec entrain, s’approchèrent de lui. Mais, déjà, les palefreniers accouraient. Quand le cavalier fut un peu remis de son essoufflement, ils coururent prévenir les deux hallebardiers qui se tenaient à l’entrée du guichet gardant la porte centrale du château.
À l’autre bout de la cour, près d’une entrée secondaire, un raccommodeur de cottes entré on ne sait trop comment cria qu’il réparait vite et bien les accrocs, mais il fut éconduit, car les cottes de mailles du dauphin ne lui avaient guère servi et, pour l’instant, restaient impeccablement accrochées au mur en attendant qu’elles resservent un jour.
Puis on fit place à un brouettier et à son chargement d’herbe fraîche. D’un pas tranquille et claudiquant, car c’était un vieil homme, il se dirigea vers les étables où chaque jour il venait changer la litière des chevaux.
Le cavalier sortit de sa manche un document. Il tourna la tête en direction de la porte centrale du château et vit que les deux hallebardiers avaient prévenu le dauphin, qui arrivait d’un pas nonchalant. Dès qu’il l’aperçut, le messager, qui ne devait pas avoir plus de vingt ans, sauta de son cheval et fit un grand pas vers lui.
Charles regarda le superbe cheval à crinière blanche dont les sabots impétueux frappaient le sol. Sa queue neigeuse elle aussi se balançait nonchalamment avec une grâce étonnante de chaque côté de sa croupe bien rebondie.
Qu’on s’occupe de ce cheval, dit-il à Philibert, qui, aussitôt, emmena l’animal.
Il fit encore un pas vers le jeune cavalier.
Qui es-tu ? reprit Charles.
Le cavalier hésita. Il avait relevé sa visière, mais gardé le heaume sur sa tête.
En ces temps troublés, je préfère taire mon nom.
Alors qui t’envoie ?
Le couvent de Poissy.
Charles eut un soupir de soulagement presque joyeux. Depuis que sa sœur Catherine était l’alliée des Anglais, elle ne lui donnait plus signe de vie. Encore moins depuis qu’elle avait mis un fils au monde. L’indésirable enfant qui, un jour, usurperait le trône de France. Mais un nouveau soupir vint entacher sa bonne humeur, car son autre sœur Michelle, mariée au duc de Bourgogne, l’avait lâchement laissé tomber depuis qu’elle le croyait coupable de l’assassinat du père de son époux, Jean sans Peur. À présent, seule sa jeune sœur, supérieure au couvent de Poissy, lui restait fidèle.
Jeanne ! lâcha-t-il dans un souffle, surpris qu’un membre de sa famille lui accordât encore quelque intérêt.
Elle-même.
Se porte-t-elle bien ?
Assurément. Elle voulait que je vous transmette un message.
Puis il désigna le document qu’il gardait entre les mains.
Ceci est pour votre épouse, messire Charles. Mais je vais tout de suite vous expliquer l’objet de ma venue.
Alors parle vite.
Le messager hocha la tête, la tourna vers la droite, puis vers la gauche et, voyant que personne ne s’était approché, reprit :
Pris d’une soudaine maladie, le roi Henri V d’Angleterre, qui campait encore hier avec son armée sur les bords de la Loire, s’est fait transporter en grand secret à Vincennes. Il y est mort la nuit dernière. On dit qu’à Paris personne n’est encore au courant.
Charles passa la main sur son front. Il lui sembla qu’une moiteur subite le chatouillait.
Et qui donc a pu informer le couvent de Poissy ?
La nouvelle duchesse de Bourgogne, votre sœur Michelle.
Ma sœur Michelle !
Elle est très liée avec votre sœur de Poissy.
Certes, certes, je sais, fit Charles, un peu maussade.
Le dauphin était pâle et, dans son impatience à connaître la suite du récit, il n’avait pas remarqué la présence de Marie ni celle de ses suivantes, trop heureuses d’entendre, de source sûre, les nouvelles d’un pays qui se portait mal.
Et alors ? reprit le dauphin d’une voix mal assurée.
Le cavalier se pencha vers Charles.
Dès que le roi d’Angleterre est mort à Vincennes, chuchota-t-il, les Bourguignons qui campaient à ses côtés ont soudainement disparu. Philippe de Bourgogne est rentré chez lui et sa femme a dépêché un coursier pour avertir sa sœur de Poissy.
Mais… mais…, bégaya le dauphin.
Le jeune cavalier observa quelque temps le visage de Marie, qui s’était approchée de Charles et qu’elle posait délicatement sur son épaule. Un visage qui n’était pas beau, ingrat sans doute, mais pur et serein. Les traits trop fortement accusés restaient cependant nobles, et si aucune joliesse n’apparaissait dans son sourire, ni aucune lueur charmeuse dans son œil trop grand et trop mat, une générosité et une grandeur d’âme se dégageaient de tout son être. Vertueuse, patiente, discrète, Marie détenait ce pouvoir immense de plaire à tous. Le cavalier lui sourit et lui tendit le parchemin qu’entourait un ruban de velours bleu.
Madame, la supérieure de Poissy m’a prié de vous remettre ce document en main propre.
Marie prit le message, le déroula et le lut tranquillement. Il était rédigé de la main de sa belle-sœur. Elle lui témoignait toute son affection, lui rappelant qu’elle serait toujours là pour l’aider et la réconforter dès qu’elle en éprouverait le besoin. Elle lui demandait de veiller sur son frère que trop de malchance fragilisait et, surtout, lui conseillait de l’assurer qu’il était bien l’héritier du royaume de France.
Michelle avait-elle recueilli à un moment quelconque les confidences de sa mère lui confiant que Charles était bien le fils du roi ? Mais, pour l’instant, la nouvelle que leur apportait ce gentil messager les plongeait dans le doute et l’incertitude.

Le décès du roi d’Angleterre amena d’autres perturbations, et les Parisiens qui, par la force des choses, s’en remettaient à leur nouveau destin n’avaient pas prévu qu’entrerait en scène un nouveau personnage. Et celui-ci s’annonçait bien plus dangereux que ne l’avait été Henri V. C’était le duc de Bedford proclamé régent de France et nommé tuteur de l’enfant mâle que Catherine avait mis au monde et qui devait un jour ceindre la couronne de France.
À Bourges, Charles décida sur les conseils de ses proches de laisser son titre de dauphin au profit de celui de roi de Bourges. Bien petite et bien légère était la couronne du nouveau monarque, et en contrepartie bien lourde était sa peine. Surtout lorsqu’il versait une larme en se remémorant la joie qu’avaient éprouvée les Parisiens à la naissance du fils de Catherine quand ils avaient crié « Vive le roi ».
Chose étrange, Marie aussi était touchée. Elle qui, depuis toujours, s’évertuait à redonner courage à Charles chaque fois qu’il sombrait dans une mélancolie dont il avait peine à se relever se sentait blessée, humiliée, honteuse presque. Et son entourage ne pouvait que la prendre en sympathie. La petite reine de Bourges venait de mettre au monde un fils qui risquait fort de ceindre un jour une couronne pas plus lourde que celle du petit royaume d’Anjou et de Touraine.
Ce jour-là, alors qu’à peine remise de ses couches Marie se voyait enceinte à nouveau, la grande cathédrale de Bourges s’agitait entre ses murs hauts et droits qu’un ciel d’hiver venait rehausser de sa brume glaciale. La musique du grand orgue résonnait, transperçait les vitraux, allait s’accrocher aux branches dépouillées qui en dissolvaient l’écho pour ne le restituer qu’en de faibles espoirs. Charles le septième, hélas, n’était qu’un triste et petit roi.
Le ventre proéminent, le visage paisible malgré les doutes qui ne cessaient de l’assaillir, Marie regardait son époux, celui que l’on sacrait roi de Bourges. Un frisson parcourut son échine qu’un manteau doublé de fourrure venait envelopper. Un instant, elle passa la main sur la rondeur de son ventre et soupira. Le destin ferait-il que Charles soit un jour roi de France ? Elle y avait tant cru jusqu’alors ! Et voilà que la certitude qui l’avait sans cesse habitée se muait soudain en un horrible cauchemar.
Lentement, Charles dirigea ses yeux vers elle et leurs regards se rencontrèrent. Marie fut submergée d’une vague de bien-être et d’espoir. Elle lui sourit, l’assurant de son amour et de sa profonde gratitude pour avoir semé en elle l’hérédité royale qui reprendrait un jour le flambeau des fleurs de lys.
XXI
Durant ce temps, Clarisse était tout d’abord revenue chez elle afin de remettre l’atelier en route. Trop préoccupée, cependant, par la présentation de son ouvrage aux membres de la guilde des lissiers du Nord, elle ne fit qu’une courte halte et s’en fut après avoir embrassé sa mère et Fanchou et recommandé au jeune Toussaint de veiller sur les deux femmes.
En cette fin du Moyen Âge où les routes étaient si peu sûres, les forêts infestées de brigands, les auberges peu nombreuses, les couvents et les monastères retirés, et, de surcroît, où chaque parcelle de France était contaminée par les Anglais, voyager avec les pèlerins restait décidément le moyen le plus sûr et le moins onéreux. Pour Clarisse, comme pour celui qui ne disposait pas d’une bourse bien garnie, c’était la solution qui, assurément, s’avérait la moins périlleuse.
Depuis les grandes croisades qui avaient marqué les siècles précédents, le pèlerinage, à cette époque, freinait un peu son ardeur religieuse. Les motivations des pèlerins qui partaient sur les chemins de Compostelle étaient diverses, et si certaines consistaient encore à accomplir un acte de dévotion fondé sur une foi profonde, d’autres se révélaient plus superficielles. Les uns pouvaient renoncer au monde pour aller prier sur les saintes reliques, tandis que les autres cherchaient moins le secours du ciel que la proximité des autres voyageurs pour oublier leur peur du voyage.
Autrefois, il n’était pas rare de voir un pèlerin poursuivre sa route en quête exclusivement du salut de son âme, s’imposant même, malgré sa fortune s’il était un puissant personnage, de pénibles souffrances comme marcher pieds nus jusqu’à ce qu’ils soient en sang, s’abstenir de nourriture jusqu’à la syncope ou encore dormir à même le sol, la tête sur une pierre, quitte à se réveiller ‒ si toutefois il parvenait à s’endormir ‒ le crâne empli de martèlements insupportables.
D’autres encore entreprenaient un pèlerinage avec des idées liées au miracle. Ils quittaient donc tout ce qui se rattachait à leur vie quotidienne, travail, logis, famille, espérant une ultime faveur, souvent celle d’une guérison pour eux-mêmes ou un des leurs.
À présent, le temps des croisades était révolu. Bien que l’ombre des Templiers menaçât encore l’esprit des plus marqués, il existait des pèlerinages nullement animés par la foi religieuse. S’y joignaient alors de riches commerçants, d’opulents personnages, bourgeois, seigneurs, évêques, qui profitaient de l’organisation du voyage pour aller de ville en ville sans trop encourir de risques.
Enfin, à ceux qui, comme Clarisse, jouissaient simplement d’une aubaine, s’ajoutaient les voleurs et les petits escrocs qui, sous leur grande bure ou leur lourde houppelande, dissimulaient leurs mensonges et vivaient aux dépens des vrais fidèles. Enfin, les véritables pauvres se regroupaient en fin de file, se nourrissant des miettes laissées par les plus riches. Ainsi mêlés aux autres, ils ne voyaient pas les portes des couvents et des monastères se fermer à leur nez.
Les routes des grands pèlerinages étaient décrites dans un guide qui orientait les voyageurs afin de les aider tout au long de leur chemin. Le soir, des extraits de ce guide étaient lus à haute voix par des chefs de file chargés de l’organisation des étapes du voyage. Ces textes renseignaient chaque pèlerin sur les lieux des arrêts imposés, les reliques à vénérer, les sanctuaires à visiter, le nom des hospices et des couvents où se reposer et même les grands axes de circulation à traverser et les foires où se tenait le trafic commercial.
Le duc de Berry avait recommandé Clarisse à l’échevin de Chartres, lequel était de passage à Bourges et retournait dans sa ville avec sa femme et ses deux fils. Arrivé à Chartres et prenant à cœur la demande du seigneur de Berry, celui-ci avait sollicité un riche commerçant qui suivait les pèlerins dans un chariot confortable. L’homme était sérieux, la voiture bien calfeutrée ne laissait pénétrer ni l’air, ni le vent, ni la pluie, et la place qu’occupaient les quelques voyageurs qu’il avait pris en charge offrait l’espace suffisant pour manger et dormir relativement à l’aise.
Paris ! Clarisse allait revoir la capitale, dont elle gardait un si triste souvenir. Un temps où les massacres ravageaient la ville, où les Bourguignons tuaient sans compter, laissant couler le sang sur les trottoirs. Clarisse écoutait les propos qui s’échangeaient entre les voyageurs les plus bavards, et l’on murmurait, à chaque étape, que bien peu de choses s’étaient calmées dans la capitale et qu’il valait mieux ne pas s’attarder dans les grands axes. Certains disaient que des émeutes éclataient encore de toutes parts, offrant aux Bourguignons les plus virulents des occasions d’actes de violence mal dirigés. Si ces émeutes étaient vite réprimées, elles freinaient quand même le trafic, le commerce, le bon déroulement de la vie quotidienne dans les artères principales, là où se tenaient les quartiers généraux des soldats.
On arrivera ce soir à Paris, mon petit, assura le marchand à Clarisse, un brave homme qui ne cherchait pas d’histoires et ne pensait qu’à livrer ses parchemins à Jean Lenoir, un enlumineur tenant son atelier dans la rue du Petit-Pont, près de la Seine. Allez-vous repartir avec les pèlerins ?
Sans doute, répondit Clarisse, comment ferais-je autrement ? La route est longue de Paris à Tournai et je ne veux pas m’aventurer seule sur les chemins.
Bien sûr, bien sûr.
Marc Taupin sembla s’absorber dans une longue réflexion tout en grattouillant la petite barbiche qui s’accrochait à son menton déjà pointu de naissance.
J’ai une proposition à vous faire.
Clarisse observa maître Taupin. En quelques jours, elle avait jugé le bon sens et le sérieux du relieur. Point d’effets grandioses, point de mots grandiloquents, point de propos équivoques, encore moins d’attitudes ou de gestes déplacés. Marc Taupin était un de ces petits bonshommes consciencieux, dignes, pour qui la vie et le respect du travail formaient un tout dans son environnement quotidien.
Ma femme et moi, dit-il en relevant le nez, n’avons jamais eu d’enfant, à notre grand désespoir. Alors, nous comblons ce vide en engageant fréquemment de jeunes apprentis. Nous en avons quatre actuellement qui vont de quatorze à dix-huit ans. Nous avons même hébergé une jeune fille qui travaille chez maître Lenoir, là où je dois livrer les parchemins enfermés dans mes coffres. Comme ce dernier est veuf et vit seul, il serait malvenu que cette enfant couchât chez son maître. Si vous le désirez, Clarisse, nous pouvons vous loger quelques jours. Vous ne serez ni dépaysée ni malheureuse.
J’aimerais bien, maître Taupin. Mais, je vous l’ai dit, comment poursuivrai-je mon voyage si je quitte déjà le convoi des pèlerins ?
J’ai ma petite idée, fit Taupin en se grattant le menton.
Il réfléchit encore quelques instants, juste pour la forme, puis se décida.
Un convoi de marchands d’étoffes quitte Paris dans deux semaines environ. Il s’arrêtera dans toutes les villes du Nord.
Toutes ! En êtes-vous bien sûr, maître Taupin ?
Aussi certain que vous êtes, pour l’instant, devant moi. Ce convoi est une aubaine pour vous, Clarisse. Tous les grands axes sont prévus, de la Flandre française jusqu’à la Flandre orientale, Amiens, Arras, Lille, Tournai, Gand et Bruges. Vous pourriez le suivre.
Le croyez-vous vraiment ?
Assurément. Après ma livraison, je sais que Jean Lenoir, l’enlumineur, doit partir pour Bruges. Je peux vous recommander à lui.
Clarisse acquiesça de la tête.
Cela sera plus instructif pour vous que de suivre à pied les pèlerins qui ne vous apportent que la sécurité du voyage. Avec les marchands, vous aurez tranquillité, appui et intérêt. Vous apprendrez une multitude de choses relatives au commerce. Vous découvrirez ses rouages, ses ruses, ses avantages et ses inconvénients.
Votre idée est séduisante, maître Taupin. J’ai bien envie de l’accepter. Me certifiez-vous que ce départ n’excédera pas une dizaine de jours ?
Cela ne peut être autrement puisque ce convoi comprendra des membres de la corporation des étoffes. Peut-être y aura-t-il aussi un ou deux hauts lissiers.
Tope là, maître Taupin, fit Clarisse en prenant la main du marchand pour la secouer avec énergie. Vous m’avez convaincue. Grâce à vous, je vais enfin commencer à apprendre mon métier de commerçante, puisque je connais déjà celui de lissière.

L’atelier de Marc Taupin, l’un des plus vieux de Paris, se trouvait en plein milieu de la rue du Petit-Pont, encastré entre deux boutiques de graveurs, sans doute les plus renommés de la ville. En bout de rue, les effluves entêtants d’une parcheminerie arrivaient aux narines des passants pour aller se perdre ensuite au-dessus de la Seine qui les absorbait lentement.
La rue du Petit-Pont était animée de bruits divers et de couleurs aussi variées qu’une belle palette de peintre. Il faut dire que, si le jour déclinait un peu, plusieurs heures devaient encore s’écouler avant le couvre-feu.
Est-ce toujours ainsi ? s’enquit Clarisse en observant les quelques femmes enveloppées de leurs pelisses qui se pressaient, curieuses, vers la place.
Des jongleurs distrayaient une petite foule attentive en jetant en l’air des balles qui rebondissaient dans leurs mains avant de reprendre leur envol vers le ciel. Trois acrobates faisaient la courte échelle en s’aidant d’un quatrième qui tendait les bras à l’horizontale. Un vendeur de balais en profitait pour disperser sa marchandise autour de lui et la proposer au public. Un crieur de bains chauds vantait son étuve au coin de la me du Petit-Pont. Un marchand de chandelles lui emboîtait le pas.
Profitons, bonnes gens, profitons, criait un baladin en tenant sa vielle serrée contre lui.
Il en avait tiré quelques accords et attendait que la foule soit plus compacte pour poursuivre sa mélodie. Un colporteur qui roulait son chariot devant lui claironna que les soldats bourguignons étaient bloqués à Chartres et qu’ils ne reviendraient pas avant que les assauts ne soient calmés.
Calmés ! Calmés ! rétorqua vivement une petite femme anguleuse et maigrelette qui se dandinait à côté de son gros mari. Où t’as vu ça, toi, l’ambulant ?
Si ! Que j’te dis, répliqua le marchand dont le chargement était camouflé par une bâche grise.
Il a raison, lança le baladin en grattant les cordes de son instrument pour en sortir quelques petites notes hautes et aiguës, et ces Bourguignons-là sont à la solde des Anglais.
Après Chartres, ne vont-ils pas remonter vers le nord ? demanda Clarisse, soudainement inquiète.
Marc Taupin hocha la tête.
C’est probable, dit-il en surveillant les acrobates qui tentaient de rester en équilibre grimpés les uns sur les autres.
Les gens du petit peuple étaient toujours friands de ces manifestations urbaines et, en ces temps troublés, ils criaient, s’esclaffaient, s’efforçaient de libérer leur mémoire à coups de grands rires du triste spectacle dont ils avaient été les témoins quelque temps plus tôt, se persuadant que le goût du plaisir devait rester toujours le même.
Et ce plaisir, le peuple de Paris le prenait là où il le trouvait et à l’heure où il se passait. Aussi, jongleurs, baladins, musiciens, acrobates étaient les bienvenus lorsqu’ils s’installaient pour quelques heures sur la place publique d’un quartier populeux. Alors, la foule se groupait, se bousculait, se tassait. Les rires s’égrenaient et les moqueries fusaient.
Hé ! lorgnez-moi cette tigresse-là, cria soudain une voix plus forte que les autres.
En effet, une fille vêtue de rouge surgit comme un diable sous la colonne ondulante que formaient les acrobates en équilibre les uns au-dessus des autres. Avec souplesse, la fille se courba, se redressa, se cabra et son corps retomba, aussi léger qu’une plume d’oiseau, sur le sol pavé de la place. Un tambourin dans les mains, elle se mit à danser en de grands mouvements frénétiques, entraînant avec elle les plis vaporeux de sa longue robe rouge. Le baladin avait entamé un air vif et guilleret sur son luth et la danseuse esquissait des cabrioles dignes d’un poulain ivre de liberté.
J’avais oublié, remarqua Clarisse en riant, que les rues de Paris étaient aussi agitées.
Non loin des artisans qui s’affairaient dans leurs ateliers ouverts sur la chaussée, des attelages circulaient bruyamment sur les pavés dont les mauvaises jointures accentuaient le bruit des roues et le cahotement des véhicules. Les porteurs d’eau, les marchands de charbon et de bois, les rempailleurs de chaises gênaient considérablement leur passage. Aussi, il était fréquent qu’un passager, retardé par ces manifestations bruyantes et urbaines, descendît de sa litière pour baguenauder un instant et observer, le sourire aux lèvres, les cabrioles des acrobates, l’habileté des jongleurs ou écouter les chansons des baladins.
Celui-là tirait de sa vielle des notes aigrelettes ponctuées par les sauts de la fille qui agitait son tambourin avec fracas. Quand il vit l’attelage s’avancer sur les pavés disjoints, il s’arrêta de jouer et regarda la femme élégante, habillée de bleu, qui descendait de sa litière.
Il vint à elle, la salua en se courbant profondément jusqu’à frôler le sol de la main et prononça d’une voix chantante.
Vous plairait-il, noble dame, que je récitasse quelques fabliaux pour le plaisir de votre oreille ?
Je vous écoute avec le plus grand des plaisirs, répondit la dame qui, d’une main joliment baguée, défroissait les plis de sa robe.
Surgit alors un bateleur. Il sortait d’une échoppe où, de toute apparence, il venait de se désaltérer avec quelque petit vin clairet épicé ou miellé, qui, semblait-il, lui donnait énergie et vigueur.
Oyez, bonnes gens, cria-t-il en battant son tambour de quelques coups énergiques, oyez non pas des fabliaux, mais les bons mots de nos Anglais et rions de ces mots-là.
Il leva ses baguettes et poursuivit, en se plantant devant la dame dont le visage prit un air étonné :
Et, si des oreilles indiscrètes traînent aux alentours, qu’elles aillent se noyer dans l’océan qui les a amenés jusqu’à nous. Allons, bonnes gens, ripaillons-nous sans ces gens-là et raillons leur accent, leurs beuveries, leur sottise !
Oh ! dit Clarisse, écoutons-le.
Mais Taupin saisit vivement le bras de la jeune fille.
Ah ! petite, fit-il en la tirant de la foule qui commençait à se presser autour des comédiens ambulants, tout ceci ne nous regarde pas. Ne provoquons pas les difficultés. Si une patrouille passe, que peut-il arriver ? Certains se trouveront sans doute embringués dans une histoire dont je préfère ne pas connaître l’issue.
Ces mots jetèrent un fluide glacial dans le dos de Clarisse. Ciel ! Les soldats ! La prison ! La Bastille ! Marc Taupin avait raison. Se moquer des Anglais en un lieu si peu sûr pouvait tourner mal pour le malheureux plaisantin.
Pressons-nous, petite, poursuivit le relieur. D’ailleurs, l’atelier n’est pas loin.
Laissant derrière eux bateleurs, baladins, jongleurs et acrobates, ils longèrent la rue du Petit-Pont jusqu’à son extrémité et arrivèrent chez maître Taupin sans plus s’arrêter.
Oublions ces plaisirs de la rue et leurs tristes conséquences quand la politique ne tourne pas en notre faveur. Ah ! quand tu connaîtras ma femme et mes apprentis, tu connaîtras aussi les secrets de la reliure.
En retrait de la chaussée, la maison construite en brique, lambrissée de bois, dont l’enseigne présentait une plume, une écritoire et une feuille de manuscrit, était grande, claire, spacieuse. Passé la grande pièce d’entrée où s’entassaient des piles de parchemins, des pots de colle, des chiffons et des balais, une grande verrière ouvrait sur la salle commune de l’atelier du couple Taupin. Elle éclairait en oblique une longue table centrale devant laquelle des tabourets à trois pieds étaient disposés, serrés les uns contre les autres, et sur lesquels les apprentis étaient installés. Cependant, à présent que les temps n’étaient plus à l’abondance, un tabouret sur deux restait inoccupé.
Quand le relieur et Clarisse entrèrent, les apprentis levèrent la tête et dame Taupin attarda son regard sur la jeune fille dont les yeux faisaient lentement le tour de la table.
Ah ! mon époux, dit-elle en souriant, nous avions dit que nous ne prendrions plus personne avant l’année prochaine. Que vas-tu lui confier à cette petite ? Tous nos jeunes sont occupés.
Puis, du regard, elle balaya la pièce et s’assura que ses protégés avaient repris leur travail afin que la part de besogne affectée à chacun soit achevée avant le souper.
Allons, ma mie, la rassura Taupin dans un large sourire, Clarisse n’est point une apprentie. C’est une jeune fille qui se rend dans le Nord pour y présenter son œuvre historiée et obtenir le titre de compagnon des lissiers de France. Elle suivait le groupe des pèlerins avec moi et m’a été recommandée par l’échevin de Chartres qui, lui-même, devait accéder à la demande du seigneur Jean de Berry.
Dieu ! la mignonne, s’écria la dame Taupin en se précipitant sur Clarisse et en lui plaquant un baiser sur le front comme si elle la connaissait depuis toujours. Tu as bien fait, mon ami, nous allons la garder à souper.
Comment ne pas se sentir à l’aise dans l’atmosphère chaude et accueillante de cet atelier ? Clarisse décida de vivre ces quelques jours dans le plaisir d’une nouvelle expérience, et, à vrai dire, il lui fallut bien peu de temps pour s’émerveiller devant le travail effectué par chaque apprenti.
Le plus vieux, qui devait avoir dix-sept ou dix-huit ans, un grand garçon efflanqué aux yeux bleus, travaillait sur une reliure de soie pourpre garnie de ferrures à l’or. L’ouvrage était un psautier assez volumineux sur la vie de saint Paul superbement enluminé. Les bleus, les pourpres et les ors qui recouvraient les feuillets ne pouvaient qu’émerveiller Clarisse et ses yeux ne quittaient plus la splendeur du travail.
Un autre, plus jeune, dans les seize ans tout au plus, la tête surmontée d’une chevelure blonde et frisée qui lui mangeait le cou et les épaules

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