Par le Bourdon et par l
413 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Par le Bourdon et par l'Epée

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
413 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Dans un très pieux et "mâle Moyen Âge" occidental, souffrir pour Dieu est ressenti comme le prix à payer pour expier ses fautes, comme l'atteste la multitude de "marcheurs de Dieu", se pressant sur les routes des hauts lieux de pèlerinage. C'est ce souci de rédemption qui anime les héroïnes de ce roman, dont l'auteur mêle fiction et réalité historique. Pour ses coupables amours inspirées par le "diable aux yeux de braise", Elseline effectuera l'éprouvante pérégrination jusqu'à Saint-Jacques-de-Compostelle. Odélia recherchera, au péril de sa vie, le pardon divin en se joignant aux pèlerins qui suivent les croisés commandés par Louis IX.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2010
Nombre de lectures 135
EAN13 9782296705234
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0202€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Par le bourdon et par l’épée
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12624-4
EAN : 9782296126244

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Monique CENCERRADO


Par le bourdon et par l’épée

Roman historique


L’Harmattan
L’auteur remercie Barbara Hess pour la réalisation de la couverture, Alain Houot pour celle des cartes et Guy SCHULDERS dont le soutien a été déterminant pour l’aboutissement de ce projet.
Principales étapes et sanctuaires à visiter par les pèlerins se rendant à
Saint-Jacques de Compostelle



Le Moyen-Orient au temps de la croisade de Saint Louis
Première partie Les tourmentés de Compostelle
« Le diable aux yeux de braise »
1.
Les premières lueurs du jour naissant, s’infiltrant par les interstices des battants de bois, tirèrent Guillaume de Montereau de son sommeil entrecoupé de veilles : une fois encore, la vision du beau visage livide avait hanté sa nuit ; Isabelle lui était apparue, mais il ne pouvait ni l’entendre ni l’atteindre pour lui porter secours et, peu à peu, son image s’était fondue dans les ténèbres de l’au-delà.
Depuis la mort de son épouse, préférant un lit sommairement installé dans la partie de la grande salle, utilisée pour les audiences et les réceptions, séparée de la chambre conjugale par une lourde tenture, il avait déserté la couche nuptiale, tant lui était douloureuse l’absence de chaleur féminine à ses côtés.
Il quitta sa paillasse, poussa le vantail de l’étroite ouverture et la fraîcheur matinale acheva de le réveiller tout à fait. La brume se levait, découvrant progressivement le domaine de Montereau, reçu par son arrière-grand-père, lorsque celui-ci était devenu le vassal d’Hugues de Champagne, et transmis à chaque fils aîné.
Comme tous les matins, il le parcourut du regard : la forêt de chênes, de hêtres et de charmes en marquait les limites au nord et à l’est ; en bordure des bois, s’étendaient les pâtures, les prés, les terres défrichées qui n’étaient pas encore cultivées, où paissaient les animaux communaux.
Lancés par le laboureur menant la double paire de bœufs puissants de son attelage, ses ordres énergiques arrachèrent Guillaume à sa contemplation : l’hiver de cette fin de quatrième décennie du XIII e siècle s’achevait et n’avait pas été des plus rigoureux. Aussi, dès le début de ce mois de mars, serfs et manants avaient-ils pu reprendre leurs activités agricoles.
L’une des plus grandes fiertés du seigneur de Montereau était le vignoble, planté sur une éminence naturelle, bien exposée au soleil, et dont le sol se prêtait à la culture de la vigne, sous un climat rarement excessif. Son regard s’y porta et il constata avec satisfaction que les travailleurs s’y affairaient, sous la direction du maître vigneron.
Guillaume commençait à distinguer le village avec sa quarantaine de toits, la plupart de chaume, dominés par le clocher de l’église paroissiale ; de petits jardins méticuleusement travaillés fournissaient en choux, pois, fèves, lentilles, courges, navets et poireaux, les familles paysannes. Quelques hameaux dispersés ne tarderaient à s’agrandir : les hommes trouvant là de quoi se nourrir s’y fixaient et les familles comptaient de multiples enfants. Oui, vraiment, ceux qui vivaient sur cette terre généreuse avaient de la chance.
Elle avait fait la prospérité de la famille de Guillaume et, avec l’autorisation du roi Philippe II Auguste, permis à son grand-père de faire construire, sur une butte naturelle, ce vaste château. Il avait suffi de la surélever d’une dizaine de mètres pour y dresser la tour maîtresse de bois, donjon protecteur et habitation confortable. Brusquement, son regard s’assombrit : il distinguait nettement à présent les prémices de la construction d’une enceinte de pierre ; c’était là le projet d’Isabelle dont l’Eternel n’avait pas permis qu’elle vît l’aboutissement.
Trois ans ! Trois ans déjà qu’Isabelle avait été rappelée à Dieu. L’adroite ventrière avait enfin dégagé l’enfant dont la présentation, mauvaise, avait infligé à sa mère une nuit entière et toute une longue journée de souffrances ; l’enfant pouvant avoir souffert de la lenteur de l’accouchement, le prêtre avait baptisé la petite Odélia dès son premier cri. Enfin admis dans la chambre, Guillaume s’était senti rassuré : Isabelle contemplait son enfant, épuisée mais radieuse.
Tous avaient alors relâché leur vigilance mais au petit matin, le cri terrifiant de la sage-femme avait jeté Guillaume hors de son lit de fortune et, prêt à toute éventualité, le poignard à la main, il s’était rué dans la chambre, bousculant les servantes qui, elles aussi, accouraient : il avait immédiatement reconnu l’odeur de sang, pour l’avoir lui-même répandu lorsqu’il guerroyait.
Malgré sa répugnance pour celui-ci, de femme, qui s’était écoulé durant la nuit, il s’était précipité vers la morte, l’appelant, prenant dans ses bras le corps glacé : pas un souffle ne s’échappait des lèvres qu’il avait si souvent baisées avec passion ; le regard d’Isabelle avait la fixité qu’il avait maintes fois infligée à celui de ses ennemis. Il avait fermé avec une infinie douceur les si beaux yeux tant aimés.
Envahi par une colère démentielle, il s’était précipité, brandissant son poignard, vers l’accoucheuse, presque aussi pâle que la morte.
- Non, mon père ! L’exclamation l’avait arrêté au moment même où il allait porter le coup. Elseline s’était interposée, s’efforçant de protéger la femme de son faible corps de toute jeune fille. En s’abaissant brutalement, la lame avait entaillé son épaule et un filet de sang s’écoulait mais elle ne ressentit pas immédiatement la douleur, tant sa volonté était tendue par le but de détourner son père de son funeste projet.
- C’était à moi de veiller sur ma mère, reprit-elle. Songez qu’elle serait maudite, si vous tuiez pour elle…
Croisant le regard suppliant de sa fille, il avait laissé choir l’arme sur le sol et quitté la pièce pour qu’on ne vît pas dans quelle confusion de sentiments il se trouvait.
Car il avait aimé Isabelle : il avait tout de suite été séduit par la beauté singulière de la jeune fille de quinze ans, aux cheveux de jais et au teint mat, héritage d’ancêtres du grand sud, lui qui, avant elle, n’appréciait que les pâles filles blondes.
Bonne épouse, elle avait donné naissance à cinq enfants dont deux, hélas, étaient morts en bas âge, emportés par un mal mystérieux ; elle avait été une bonne mère qui avait nourri elle-même ses nouveau-nés et transmis à Elseline, l’aînée et à Thierry, son cadet d’un an, tout ce qu’elle-même avait d’instruction et de morale. Amante docile, elle s’était prêtée aux jeux charnels qu’il lui avait enseignés et que ne lui interdisait pas la religion, laissant les prostituées satisfaire les autres. Elle avait eu la sagesse de préférer ignorer les écarts de son époux lorsqu’il se retrouvait parmi ses compagnons d’armes. C’était à la suite d’une plus sérieuse trahison – une veuve avec qui Isabelle ne pouvait rivaliser en âge – que les époux s’étaient réconciliés et qu’Odélia avait été conçue, avec la fougue de leurs premières années de mariage.
Sur un seul point, elle s’était montrée intraitable : elle avait rigoureusement tenu les comptes du ménage, empêchant les vaines dépenses et limitant la pratique du jeu où plus d’un dilapidait ses biens et, aujourd’hui, Guillaume lui en était reconnaissant car il pouvait établir ses deux aînés. Thierry était, à quatorze ans, l’écuyer de son oncle, le puissant duc de Chaumont ; il possédait les qualités de son père : non seulement la force physique mais aussi la prestance et, plus que tout la vaillance et la loyauté qui feraient de lui un preux chevalier, le digne héritier de la lignée des Montereau.
A quinze ans, il était temps qu’Elseline se mariât. Peut-être, alors son père parviendrait-il à oublier Isabelle…Il désirait, tout en le redoutant, ce moment où les traits du beau visage deviendraient moins précis, pour, qui sait, un jour s’effacer ; mais, chaque fois qu’il voyait sa fille, il retrouvait en elle la jeune fille qu’il avait épousée au même âge : même sombre chevelure, mêmes yeux si étrangement clairs dans son teint cuivré.
Sa pensée alla à Odélia ; il ne pouvait dissocier la précoce fillette de la mort d’Isabelle. Secrètement, il envisageait de la donner en oblation, à l’âge de sept ans, aux religieuses de Jouarre. Pour le moment, Elseline avait entièrement pris en main l’éducation de sa jeune sœur dont la vue irritait son père.
Guillaume ignorerait toujours que, mue par un sombre pressentiment, accompagnée de sa fille, sachant qu’elle n’était plus toute jeune, Isabelle avait recherché une nourrice et qu’elle l’avait trouvée dans l’enceinte même du château : la femme du forgeron venait de donner le jour à un robuste garçon et sa généreuse poitrine prouvait qu’elle aurait assez de lait pour satisfaire deux nouveau-nés affamés. Installée dans un réduit contigu à la chambre d’Elseline, au troisième étage de la tour, avec son propre enfant, la femme avait été bien alimentée et proprement vêtue ; son hygiène avait été surveillée de près par la jeune fille, tant qu’elle avait allaité l’enfant : plus une année entière, comme l’avait exigé sa santé délicate. Elseline veillait tout particulièrement sur le sommeil de sa jeune sœur : la petite était d’un tempérament nerveux, sujette aux fièvres qui pouvaient provoquer de spectaculaires convulsions.
La jeune fille méritait d’être heureuse : elle poursuivait de son mieux l’œuvre de sa mère, dirigeant servantes et domestiques, décidant des dépenses indispensables, limitant les autres. Quand elle en avait le temps, elle se joignait aux autres femmes pour accomplir sa part dans la production de vêtements qu’il incombait à son père de fournir à tous ceux qui vivaient au château : elle savait filer la laine et coudre mais elle préférait la broderie où, créant des motifs originaux, elle pouvait davantage donner libre cours à son imagination.
Grâce à sa vigilance, le rez-de-chaussée de la tour regorgeait de réserves suffisantes pour affronter d’éventuels temps difficiles : là, abondaient le grain, le vin, les viandes et les poissons salés gardés en coffres, les jarres d’huile d’œillette et de lin ; elle avait pourvu à tout. Et bientôt, Guillaume, se reposant sur son savoir-faire pourrait reprendre ses longues sorties à cheval, ses chasses où il dépenserait sa vigueur d’homme d’action. Mais comme toutes ses journées, il commencerait celle-ci par une prière pour l’âme de la défunte, dans la chapelle où elle reposait, située dans la basse cour : il ne pouvait se résoudre à traverser la chambre où avait eu lieu le drame pour prier devant l’oratoire qui lui faisait suite.
2.
Thiébauld de Nolongues avait aperçu Elseline pour la première fois à l’enterrement d’Isabelle auquel assistaient les membres de sa famille, à titre de voisins et amis. Et lorsque la jeune fille avait posé sur lui ses yeux extraordinaires, même rougis par les larmes, il avait été bouleversé ; et il avait plus encore admiré la douceur grave avec laquelle elle calmait l’enfant qu’elle berçait dans ses bras.
Depuis ce jour, il était devenu le chevalier de Nolongues, un avenant jeune homme de vingt-deux ans, qui venait de prêter hommage à son seigneur, Guy de Champagne. Ses promenades à cheval l’avaient souvent conduit à Montereau et, sous le prétexte de rendre de courtoises visites à Guillaume, il avait eu le bonheur d’apercevoir sa fille, toujours accompagnée de l’enfant qui, à présent, marchait à ses côtés. Apprécié du père, il espérait gagner l’amour de la jeune fille.
Il fit part à sa mère, veuve depuis bientôt dix ans, de sa volonté de se marier : c’était là une affaire sérieuse qui justifiait de réunir la famille dans la grande salle du château du comte d’Epernay, son oncle.
- Ainsi donc tu voudrais prendre épouse ? commença ce dernier. Et aurais-tu déjà en tête certaine demoiselle ou nous faudra-t-il chercher pour toi quelque jouvencelle ?
Thiébauld n’eut pas le temps de répondre : Guerric, son cousin, grand connaisseur de femmes, une lueur ironique dans ses yeux de braise, intervint :
- Tout à ton service, Thiébauld ! Je puis te proposer une bonne demi-douzaine de noms parmi les plus belles donzelles à marier…
- Merci mon cousin, mais en effet je sais déjà qui je veux pour femme et je doute fort qu’elle figure sur ta liste !
- Est-elle donc si laide ? plaisanta Guerric.
- Bien au contraire, riposta Thiébauld. Mais certes trop sage !
Prévoyant que ces taquineries s’achèveraient comme d’habitude, en bagarre à coups de poings, comme entre manants, le comte d’Epernay y mit fin avec autorité :
- Il suffit ! s’exclama-t-il. Un mariage est chose sérieuse ! Qui souhaiterais-tu épouser, Thiébauld ?
- Elseline de Montereau, mon oncle, dit le jeune homme, le cœur battant de révéler son secret et craignant de voir son choix rejeté.
Epernay semblait en effet embarrassé et, pour prendre le temps de réfléchir, il invita sa sœur à parler, uniquement pour la forme car ce serait à lui que reviendrait la décision.
- Le choix me paraît bon, déclara Marguerite de Nolongues. J’ai connu Isabelle, que Dieu ait son âme ! Elle fut bonne épouse et l’on dit que sa fille lui ressemble. En tout cas, elle sait d’expérience tenir une maison et s’occuper d’enfants…
- Ce sont là, en effet, des points importants dans un mariage, même si je l’avoue, j’avais plus d’ambition te concernant, mon neveu : il y a là trois enfants à établir…
Devant l’air désolé du jeune homme, il s’interrompit.
- Enfin, j’irai me rendre compte par moi-même et traiterai ton affaire, au mieux de nos intérêts, conclut-il au grand soulagement de Thiébauld.
Mais Guerric voulait avoir le dernier mot ; aussi ajouta-t-il :
- Je vous accompagnerai, mon père, pour juger par moi-même, car je doute fort des goûts de mon cousin !
Et il sortit, riant aux éclats, avant que Thiébauld n’ait eu le temps de se jeter sur lui.
Si Guerric avait prétendu ne pas avoir remarqué Elseline, il aurait menti, mais il l’avait considérée comme la fillette qu’elle était encore alors ; elle, de son côté, s’était sentie brûlée par ces yeux ardents qui cherchaient à deviner, sous ses habits de deuil, les formes prometteuses de son jeune corps. Depuis ce jour, elle ne pouvait oublier cet instant où un regard d’homme l’avait si fortement troublée, tout en se reprochant cet émoi sacrilège puisqu’elle l’avait ressenti au moment où elle n’aurait dû songer qu’au repos de l’âme de sa mère.
Epernay et son fils atteignirent Montereau vers le milieu de l’après-midi. Ils franchirent le pont de bois enjambant le fossé alimenté en eau par la Marne. S’étant fait reconnaître par les guetteurs postés à la barbacane, les deux cavaliers s’avancèrent dans la basse cour, respectueusement salués par tous ceux qui y avaient une activité permettant à Montereau et à ses vassaux vivant sous son toit de trouver tout ce dont ils avaient besoin.
Ce lieu constituait en effet un vrai village sur lequel veillaient les gardes depuis le chemin de ronde. Des jardiniers entretenaient potager et verger ; d’autres paysans élevaient vaches, moutons et nombreuses volailles ; un potier fabriquait les indispensables récipients et un autre artisan, de non moins utiles cordes de chanvre. Le maréchal-ferrant et son aide, à qui furent confiées les montures des visiteurs, avaient la charge de vérifier le bon état des fers des chevaux, tandis que la prestigieuse mission de façonner les armes revenait au forgeron et à son ouvrier, s’activant dans la forge.
Le puits était le lieu de rencontre privilégié des domestiques et des servantes, quand ils pouvaient échapper un moment à leurs nombreuses tâches : là, se fixaient de prometteurs rendez-vous, se nouaient des idylles mais se rompaient aussi des liens devenus indésirables.
Epernay avait remarqué qu’était prévue la construction d’une enceinte de pierre, en remplacement de la palissade de bois. Il la désigna du menton à son fils Guerric : c’était là signe d’aisance de la part du châtelain.
Les deux visiteurs avaient mis pied à terre au moment même où Guillaume de Montereau sortait de l’écurie, chevauchant son blanc destrier, impatient comme lui de dépenser son énergie, après la longue période d’inactivité imposée par la mauvaise saison.
- Ce sera pour une autre fois, mon beau, dit-il en flattant l’encolure de l’animal, pour le consoler de sa déception.
Il avait reconnu Epernay avec qui il avait guerroyé, chassé et jouté. Il se souvint d’avoir admiré sa bravoure à Bouvines, alors que lui-même, âgé d’une quinzaine d’années y faisait ses premières armes, aux côtés de son père qui y avait été mortellement blessé. Son aîné d’une dizaine d’années, Epernay lui avait offert son mâle réconfort. Les deux hommes se donnèrent l’accolade et Guillaume étreignit également Guerric, tout de noir vêtu : a priori, le fils d’un ami devait être bien accueilli. Ils empruntèrent un deuxième pont de bois, parvinrent dans la haute cour, elle-même protégée par sa palissade, dont l’accès était réservé aux hôtes de marque et pénétrèrent dans le donjon.
Dès qu’ils les avaient aperçus, les serviteurs avaient défait et dissimulé, derrière la tenture qui séparait la salle d’audience de la grande chambre, le lit dans lequel dormait Guillaume depuis la mort de sa femme.
Elseline et Fleur, sa servante attitrée, une accorte jeune femme, achevaient de vêtir Odélia qui se réveillait de son court repos de début d’après-midi.
La jeune fille éprouvait un plaisir tout particulier à coiffer les longs cheveux châtain foncé de sa petite sœur qui avait hérité des yeux clairs de sa mère mais, si dans les prunelles d’Elseline dominait le bleu, les siennes étaient vertes.
- Comme tu seras belle ! ne put s’empêcher de murmurer la jeune fille qui n’ignorait pourtant pas qu’elle devait avant tout enseigner la modestie à l’enfant.
- Demoiselle ! Venez vite !
Ayant aperçu les trois hommes dans la haute cour, la servante avait tiré Elseline de sa rêverie. S’approchant du vantail ouvert, cette dernière reconnut dans le plus jeune, l’homme qui l’avait si fortement troublée, aux funérailles de sa mère. Elle se rejeta en arrière, le cœur battant : elle se doutait bien que son père songeait à la marier mais il n’était pas d’usage qu’un futur fiancé participât à la demande. Alors ?…
- Alors, tu te cacheras derrière la tenture et s’il s’agit bien de mon mariage, tu écouteras tout ce qui se dira pour me le rapporter, ordonna-t-elle à la jeune femme qui essaya en vain de se soustraire à cette périlleuse mission.
Mais, intraitable, Elseline poussa Fleur hors de la chambre.
La discussion fut cordiale mais âpre. Montereau avançait que l’adoubement de son fils lui coûterait fort cher : l’achat du destrier, des armes, les dépenses de parure et de bouche occasionnées par les indispensables festivités, qui accompagneraient un événement de cette importance, entraîneraient de grands frais. Epernay rejetait tout cela d’un geste : on savait le domaine prospère ; les paysans qui devaient s’acquitter des nombreuses taxes seigneuriales y étaient de plus en plus nombreux. Il fallait aussi considérer l’honneur d’entrer dans une famille de noblesse supérieure. En outre, pour compenser la dot de la jeune fille, qui fut arrêtée aux terres situées les plus au nord de Montereau, le douaire de l’époux comprendrait ce que rapporteraient celles situées les plus au sud de Nolongues, et la perspective d’une réunion de ces deux territoires, permettant de constituer un domaine peu morcelé, n’était pas un avantage négligeable.
Les hommes allaient se séparer sur la promesse de fixer par écrit ces décisions et d’arrêter une date de mariage : il fallait laisser passer Pâques et Pentecôte car l’Eglise interdirait aux époux de se connaître charnellement durant cette période et il était préférable de ne pas exposer les deux jeunes gens à la tentation.
Guerric se leva alors d’un bond et se précipita vers la tenture au ras de laquelle il avait aperçu une paire de menus pieds ; ne laissant à la servante aucune possibilité de s’esquiver, il l’amena, la tirant par une oreille, jusqu’au centre de la pièce.
- Ne pensez-vous pas, Messires, que voilà des oreilles fort indiscrètes qui mériteraient d’être coupées ? menaça-t-il – mais en réalité, il s’amusait énormément –. Et cette langue aussi car cette jolie bouche ne saura pas se taire ! poursuivit-il. A moins que…
Et, saisissant la jeune femme par les épaules, il la baisa à pleine bouche, pour la plus grande joie des deux autres. Relâchée, rouge de l’humiliation qu’elle venait de subir, Fleur s’enfuit sous les rires des trois hommes.
- C’est le diable en personne ! s’exclama la pauvre fille en sanglotant.
- Qui, qui donc ? Celui que je dois épouser ? Parle à la fin ! lui ordonna Elseline, impitoyable.
- Non, cet homme tout noir n’est que le cousin de votre fiancé, Thiébauld de Nolongues. Dieu fasse que celui-ci ne lui ressemble pas !
- Fiancé ? Ainsi donc, ils m’ont fiancée… à Thiébauld de Nolongues…
Abasourdie, et, même si elle n’osait se l’avouer, affreusement déçue d’apprendre que cet homme si attirant œuvrait pour la livrer à un autre, la jeune fille essayait de réfléchir : si elle refusait Thiébauld – et comment le pourrait-elle ? – qu’elle avait aperçu aux funérailles de sa mère et plusieurs fois à Montereau et qui était jeune, beau, aimable mais qui ne l’avait pas troublée comme ce diable d’homme au regard de braise, qui d’autre son père lui imposerait-il ?
- Raconte-moi tout, demanda-t-elle, radoucie, à sa servante.
- Ah, Demoiselle, vous m’avez fait jouer là un bien vilain rôle, se permit de lui reprocher celle-ci.
Fleur allait commencer le récit de ce qu’elle avait pu comprendre de la négociation lorsqu’un domestique se présenta : Guillaume de Montereau demandait à sa fille de s’apprêter et de le rejoindre au plus vite dans la grande salle.
Elseline choisit volontairement sa tenue la plus simple : une cotte de lin beige, ample, longue jusqu’aux pieds et à manches droites ; par-dessus cette robe, elle enfila un surcot d’un ton à peine plus soutenu et elle noua autour de sa taille une longue et fine ceinture de cuir tressé dont elle fit plusieurs tours, laissant pendre une extrémité sur le devant ; aidée de sa servante, elle natta son épaisse chevelure légèrement crépue et pour tout ornement, elle ceignit sa tête du dernier présent de sa mère : une chaînette d’or, ornée d’une aigue marine de la couleur de ses yeux, enchâssée dans une croix du même métal précieux retombant sur son front.
Ce n’était pas sa tenue qui la mettait en valeur, c’était sa beauté qui donnait de l’éclat à sa parure volontairement si terne et les trois hommes restèrent muets devant cette apparition éblouissante de grâce juvénile…tenant par la main une enfant de trois ans.
Irrité, car il devinait qu’elle le défiait, Guillaume de Montereau s’adressa froidement à sa fille aînée :
- Puisque, à n’en pas douter, vous connaissez, ma fille, les décisions vous concernant, considérez-vous, en effet, dès à présent, fiancée à Thiébauld de Nolongues qui vous fait l’honneur de demander votre main.
- Mon père, dit la jeune fille d’une voix blanche car elle se sentait prête à défaillir, mon inconduite mérite en effet vos reproches ; décidez ce qui vous semble bon pour moi : je vous obéirai respectueusement…
Deux des trois hommes se regardèrent, satisfaits ; Guerric, lui, déçu par la soumission de la jeune fille allait se désintéresser de la scène quand il l’entendit reprendre :
-…à condition, mon père…
- Une condition ? Ai-je bien entendu ? coupa Epernay. Depuis quand une fille impose-t-elle une condition à son père ?
- La mienne m’est dictée par le souci de respecter la volonté de ma mère qui m’a fait promettre, si malheur lui arrivait, de me charger d’Odélia jusqu’à ses sept ans.
« Impossible de savoir, pensait Guerric, de nouveau amusé par la scène, si cette fille est rusée et a trouvé cette parade, ou si elle est sincère et vraiment dévouée à sa sœur ! »
Epernay réfléchissait tout haut :
- Voilà qui est fâcheux : cela signifierait-il s’embarrasser d’un enfant ?…Non, non, une épouse se doit avant tout à son mari, à sa belle-famille et à ses propres enfants…
- Mon père, intervint Guerric, pour qui la situation était devenue un jeu avec la jeune fille, je ne puis évidemment pas m’engager pour mon cousin, mais il me semble entrevoir une solution…
- Alors, parle !
- Eh bien, j’ai souvent entendu dame Marguerite, ma chère tante qui vit sous votre toit, y regretter l’absence d’enfant et l’on peut supposer qu’elle prêterait volontiers son concours à l’éducation de celle-ci !
Montereau et Epernay se consultèrent du regard.
- Ce serait là une solution qui conviendrait à tous n’est-ce pas Montereau ? admit le comte avec une pointe de perfidie car il avait bien remarqué le manque d’intérêt de celui-ci pour l’enfant.
Elseline souffrait horriblement mais retenait ses larmes, trop fière pour crier à l’homme qui s’évertuait à la livrer à un autre :
- C’est vous que j’aime, de toute mon âme, depuis notre première rencontre !
Trop frivole pour mesurer la profondeur des sentiments de la jeune fille, Guerric songeait que, pour le regarder si intensément, elle devait le trouver séduisant, comme le faisaient la plupart des femmes.
Ce contretemps avait retardé le départ des deux hommes. Il faisait presque nuit et Montereau souhaitait effacer la mauvaise impression laissée par Elseline, en honorant ses hôtes d’un bon repas. C’était d’ailleurs une des raisons pour lesquelles il avait demandé à la jeune fille de paraître.
- En attendant, ma fille, donnez vos ordres : que l’on dîne copieusement ! lui commanda-t-il.
Elseline se réjouit de pouvoir se retirer ; elle descendit à la cuisine, ordonna qu’on y allumât la cheminée, qu’on allât chercher dans la réserve de quoi satisfaire les appétits de trois hommes vigoureux, et qu’on préparât la salle.
3.
Bientôt, la table y fut dressée sur des tréteaux, une nappe brodée recouvrant la planche. Dans la cheminée monumentale, on avait allumé un feu dont les flammes apportaient un utile complément de lumière à celle répandue par le lustre central, couronné de bougies de suif. Derrière chacun des trois convives se tenait, porteur d’un candélabre, un domestique chargé d’éclairer les écuelles.
Ce fut au troisième service de viandes qu’éclata un orage d’une rare violence : les éclairs se succédaient sans interruption, les grondements les suivaient presque immédiatement, claquant avec une force inouïe. Affolés, les serviteurs hésitaient à se lancer dans l’escalier, se signant dès qu’ils avaient déposé leurs plats. Elseline était montée rassurer Odélia et Fleur qui ne cessait de répéter à chaque coup de tonnerre :
- C’est le diable ! C’est le diable !
Les trois hommes avaient bu tout autant qu’ils avaient mangé et ri encore davantage de la frayeur des domestiques à qui ils ordonnèrent de préparer trois paillasses dans la grande salle car une pluie battante succédant au tonnerre, il était impossible de se lancer sur les routes. D’ailleurs, Montereau et Epernay continuèrent d’évoquer avec plaisir un court instant leurs virils souvenirs puis, leurs ronflements retentissants prouvèrent à Guerric qu’il ne serait pas dérangé. Il se leva le plus discrètement qu’il le put, prit l’un des candélabres et s’engagea dans l’escalier qui menait au troisième étage. Il n’avait pas d’idée arrêtée sur ce qu’il allait faire : seulement contempler la merveilleuse jeune fille ?
Sur l’ordre de celle-ci, la servante s’était couchée et elle dormait avec Odélia que l’orage avait effrayée. Elseline avait surveillé les dernières tâches de la domesticité puis était montée à son tour dans la chambre. Ses vêtements suspendus sur une barre de bois horizontale plantée dans la cloison, elle dormait nue, sous un drap et une couverture de laine ; un bonnet de fine dentelle ne parvenait pas à contenir son épaisse chevelure.
Bouleversée par tout ce qu’elle avait vécu ce jour-là, elle avait eu bien du mal à trouver le sommeil dans lequel elle était à présent profondément plongée ; aussi ne s’éveilla-t-elle pas immédiatement, quand Guerric tira doucement sur la couverture puis sur le drap. Il put tout à loisir contempler le jeune corps splendide, allongé sur le côté : il admira les membres fins mais musclés, le ventre plat, les aréoles rosées des seins fermes dans sa peau cuivrée. Ce fut la sensation de fraîcheur qui l’éveilla et elle aurait hurlé, s’il n’avait pris la précaution de la bâillonner de sa main puissante. Elle tenta, en vain, de saisir le drap pour cacher sa nudité.
- Pourquoi vouloir dissimuler ce qui est pure merveille ? murmura-t-il en posant à terre le candélabre et la flamme mouvante de la bougie dessinait d’étranges ombres sur le corps dénudé, l’embellissant encore.
Assis sur le lit, il taquinait un sein avec une mèche des longs cheveux de la jeune fille. Quand il en vit se gonfler le lobe, se durcir le mamelon, sous ses habiles attouchements, il sut qu’elle ne crierait pas. Il l’effleura de sa main, cette fois. Elle ne put se retenir de gémir quand ses doigts jouèrent dans le triangle de sa toison brune. Elle avait fermé les yeux pour qu’il ne pût lire le désir qu’il avait su éveiller. Il écarta doucement les cuisses et en caressa l’intérieur.
- Ecoutez-moi, dit-il en la parcourant de petits baisers ; ici, c’est trop risqué mais à une lieue, au nord, il y a la ruine d’une tour ; vous viendrez ; je vous y attendrai tous les jours et vous viendrez…
Et comme elle secouait négativement la tête, il accentua sa caresse entre ses cuisses ; elle poussa un petit cri, tant sa propre jouissance la surprit. Il sourit et affirma :
- Bien sûr que vous viendrez : vous le voulez autant que moi…
Pour lui, il disait vrai : il avait rarement désiré une femme aussi fortement mais il parvint à se maîtriser : il ne fallait surtout pas tout compromettre par une imprudence. Il prit délicatement le beau visage, posa sa bouche experte sur la sienne, la forçant à répondre à son baiser.
- Va-t-en, le diable ! entendit-il derrière lui : c’était Odélia, que, tout à leur trouble, ils n’avaient pas entendu se lever.
- A vos ordres, Demoiselle ! s’écria-t-il, et dans un rire, il quitta la chambre.
La petite fille se blottit contre Elseline qui sanglotait.
Le lendemain, le coq eut beau s’égosiller, les poules avertir qu’elles avaient bien rempli leur mission de pondeuses, dans la tour, tous rattrapaient leur retard de sommeil dû aux excès de la veille, auxquels la nature elle-même avait participé : la foudre était tombée sur plusieurs arbres de la forêt dont on distinguait les carcasses rousses calcinées, parmi la masse sombre de ceux qui avaient été épargnés. Heureusement, l’orage s’étant déchaîné durant la nuit, il n’avait pas fait de victime, ni parmi les paysans, ni parmi leurs bêtes qu’on rentrait encore le soir, à cette période de l’année. Seuls quelques toits de chaume avaient été partiellement endommagés par la pluie abondante : ceux, bien sûr, des habitations les plus précaires.
Les abus du bon vin servi au repas de la veille avait eu pour effet de prolonger les ronflements de Montereau et d’Epernay bien au-delà de l’heure à laquelle ils avaient coutume de se lever. Guerric, lui, ne dormait pas, trop tourmenté par son désir inassouvi ; il attendait impatiemment le moment du départ, pour aller se poster dans la ruine. Il ne s’interrogeait aucunement sur les suites de l’aventure : il était de ces hommes qui, désirant une femme, n’ont de cesse qu’ils ne la possèdent. Elle viendrait, il en était certain : elle s’était montrée trop ardente sous ses caresses expertes qui l’avaient amenée jusqu’à la découverte du plaisir ! Elle ne différerait pas longtemps le moment de se donner à lui.
C’étaient les excès d’émotions qui avaient fini par avoir raison de la résistance d’Elseline ; elle s’était endormie dans ses sanglots, caressée par Odélia, mais les marques de tendresse de la fillette lui en rappelaient d’autres dont le souvenir lui faisait mesurer la faiblesse coupable de sa chair. Quand elle s’éveilla, elle crut sortir d’un cauchemar. On l’avait fiancée ! Mais, le pire était ce que sa conscience avait à régler : promise à un homme, elle avait laissé un autre faire naître son désir, jusqu’au plaisir ! Et s’il avait souhaité la posséder, elle y aurait consenti, sous les yeux innocents de sa sœur, près de son père dont elle n’osait imaginer la colère, s’il venait à apprendre…
Elle avait souvent assisté à des saillies : les paysans devaient recourir au verrat de son père pour leurs truies, à son taureau pour leurs vaches, à son étalon pour les juments dignes de recevoir sa semence et chaque fois, la brutalité des mâles l’avait déconcertée ; elle en avait conçu une crainte instinctive concernant l’accouplement humain.
Mais à présent, ce qui la terrifiait bien davantage, c’était la violence de son attirance pour cet homme, c’était de repenser à certaines caresses précises qu’elle désirait éprouver de nouveau, qui avaient su embraser son jeune corps. Indigne de lui, elle ne pouvait plus épouser Thiébauld. Mais sa raison essentielle de refuser cette union était que tout son être appartenait à un autre. Rompre ses fiançailles constituerait néanmoins une grave offense pour les Epernay ; et comment pourrait-elle expliquer son revirement, sans en dévoiler la cause ?
Le prêtre ! Elle irait voir le prêtre ! Lui saurait lui dicter sa conduite.
Elle secoua sa servante, lui ordonnant de faire chauffer de l’eau et d’en remplir le cuvier dans lequel elle prenait son bain hebdomadaire. Là, elle se frotta comme on étrille un cheval, désirant effacer toute trace de souillure, si bien qu’elle rouvrit sa blessure à l’épaule : elle poussa un petit cri de douleur mais fut heureuse de se punir en mortifiant sa chair. Elle se rendrait à la chapelle, après avoir donné ses ordres concernant Odélia qui la regardait gravement.
- Tu n’as plus de chagrin ? lui demanda la fillette.
- Non, mon enfant, mentit-elle. Tu m’as bien consolée !
- C’est le diable qui t’a fait pleurer ?
- En quelque sorte…oui, répondit-elle à l’enfant inquiète. Mais il ne reviendra plus ! assura-t-elle, souhaitant que la petite fille oubliât au plus vite ce qu’elle avait surpris dans la chambre.
Dans la chapelle, elle pria pour le salut de l’âme de sa mère, à qui elle demanda pardon de son impudente conduite et la supplia de l’aider à se racheter. Le prêtre parut alors, fit une génuflexion en passant devant l’autel et se releva péniblement, comme écrasé par le poids de tous les péchés qu’il avait dû entendre durant son sacerdoce, depuis ceux de femmes trompant, battant leurs maris et réciproquement, jusqu’aux crimes dont les plus nombreux étaient les infanticides. Il était plongé dans ses prières quand il sentit sa présence près de lui.
- Mon père, pouvez-vous m’entendre en confession ? chuchota Elseline.
« Quoi, elle aussi ! » pensa-t-il. Mais devant l’air bouleversé de la jeune fille, il s’assura une dernière fois qu’ils étaient bien seuls, puis lui fit signe qu’il l’écoutait et Elseline rassembla tout son courage pour avouer :
- Mon père, j’ai commis le plus grave des péchés…J’ai laissé un homme me regarder nue, me toucher et…j’y ai trouvé du plaisir.
- Avez-vous commis l’acte charnel ? demanda-t-il, à peine remis de sa surprise et de sa déception : connaissant le dévouement avec lequel elle se chargeait d’élever sa sœur, il la supposait également prude !
- Non, mon père ; il me l’a proposé, mais…
- Cet homme, devez-vous l’épouser ?
- Non, mon père, je suis promise à un autre !
« Quel gâchis ! » ne put-il que penser, et comme il croyait, lui, sincèrement en la vertu de la pénitence, il lui ordonna de se repentir et de jeûner durant un mois.
Mais ce n’était pas là, la réponse aux interrogations de la jeune fille. Aussi ajouta-t-elle :
- Ne dois-je pas avouer à mon fiancé que je suis indigne de l’épouser ? Elle désirait que le prêtre l’encourageât en ce sens, mais il mesura, lui, le danger : si l’on venait à apprendre que, sur ses mauvais conseils, des fiançailles avaient été rompues ? Il privilégia la prudence :
- Puisque vous n’avez pas commis l’irréparable, plus tard, mon enfant, lorsque, entre votre époux et vous, la confiance, l’amitié seront installées, vous pourrez lui confesser cette faiblesse sans conséquence.
Elseline quitta la chapelle, sans entrevoir de solution à ce qui la tourmentait : sa droiture lui interdisait de dissimuler sa faute et son aversion pour ce mariage à son fiancé. Mais parler, n’était-ce pas allumer une guerre quasiment fratricide ?
Elle résista deux jours entiers où malgré le jeûne, elle décupla ses activités pour ne plus penser ; ses nuits, peuplées de rêves impurs, lui étaient des tortures. Le troisième jour, son père lui annonça qu’il partait chercher la réponse à la « condition » de sa fille ; il resterait quelque temps absent pour visiter les terres du douaire. En vérité, il avait apprécié la rencontre avec Epernay qui avait rompu sa solitude. Si, comme il l’espérait il revenait avec une acceptation, les futurs époux se verraient et Thiébauld pourrait commencer à faire sa cour à Elseline.
Cette fois, celle-ci ne pouvait plus se dérober, avant d’être enchaînée par un engagement définitif. Il lui fallait décider de ce qu’elle devait faire. Et si elle allait trouver cet homme ? Comme il était troublé en la contemplant ! Elle lui avouerait ses sentiments, nés dès leur première rencontre. S’il avait affirmé : « Vous viendrez ! » avec une conviction décisive, n’était-ce pas qu’il le souhaitait plus que tout au monde, parce qu’il les partageait ? Ne pouvait-elle lui accorder sa confiance, alors qu’elle avait livré son corps à ses caresses ? Pourquoi ne pas s’en remettre à lui pour trouver le moyen de la soustraire à ce mariage ?
Il devait le vouloir autant qu’elle, même s’il ne s’était pas opposé à sa réalisation, mais, c’était « avant ». Elle savait, toutefois, au fond d’elle-même, qu’elle n’allait le rejoindre que parce qu’elle ne pouvait vaincre la force de l’attirance qu’il exerçait sur elle depuis la première fois où elle avait croisé son regard de braise, dans lequel brillait cette lueur narquoise, irrésistible.
Guerric était installé dans la ruine depuis trois jours. Il en avait profité pour chasser du petit gibier qu’il embrochait et faisait cuire sur le feu qu’il avait allumé. Il avait emporté une paillasse sur laquelle il dormait enveloppé dans sa longue cape. La tour avait conservé des murs suffisamment hauts pour le protéger éventuellement des animaux sauvages qui préféraient la forêt.
Il vit arriver, silhouette encore incertaine, un cavalier sur une monture plus petite, moins fougueuse que celles réservées aux hommes ; il n’en crut tout d’abord pas ses yeux : c’était elle ! Elle avait emprunté une tenue de son frère pour être, à cheval, plus à l’aise. Il se jeta à sa rencontre, l’aida à mettre pied à terre ; il la serra contre lui, ne sachant exprimer son bonheur qu’en répétant :
- Vous êtes venue ! Vous êtes venue ! Elle ne cherchait pas à se dégager de son étreinte ! Et c’était l’une des rares fois qu’il éprouvait une émotion d’une intensité comparable à celle qu’il ressentait en se lançant au combat.
Ils oublièrent tout ce qui n’était pas leur désir l’un de l’autre. Il la souleva pour la déposer sur sa paillasse ; il l’embrassait et elle lui rendait ses baisers ; il la dévêtit pour admirer et parcourir de baisers son merveilleux corps qui s’embrasait sous ses savantes caresses. Lui-même s’était débarrassé de ses vêtements ; il guida la main d’Elseline vers son membre turgescent et devant la crainte qu’il lut dans ses yeux, il murmura :
- N’aie crainte, je serai doux !
Il s’allongea sur elle ; elle se mordit les lèvres quand il la déflora mais bientôt, le va-et-vient de son membre fit éclater en même temps leur jouissance ; celle d’Elseline fut si forte qu’elle faillit crier quand elle sentit la chaleur de sa semence se répandre en elle. Il se retira doucement, enfin libéré de sa tension. Deux larmes coulaient, qu’il but, sur le visage de la jeune fille.
- Regrettez-vous, ma mie, ce que nous venons de partager ? demanda-t-il, la scrutant de ses yeux si sombres où dansait la petite lueur moqueuse.
- Non, répondit-elle, vous m’avez rendue…infiniment heureuse !
Ils s’endormirent dans les bras l’un de l’autre, sous la cape et ne s’éveillèrent qu’au crépuscule. Elle voulut partir, mais il se mit à caresser ses beaux seins ronds si habilement que le désir les envahit à nouveau et qu’il la prit une seconde fois, avec plus de fougue encore et qu’ils jouirent de nouveau ensemble.
Elseline ne rejoignit Montereau qu’à la nuit tombante. En vue du domaine qui représentait tout son passé, elle réalisa soudain que son destin venait de prendre un tournant décisif : la perte de ce qu’une fille de sa condition avait de plus précieux, sa virginité, non, le don qu’elle en avait fait à celui qu’elle aimait depuis son premier émoi de femme, lui interdisait d’envisager de poursuivre sa vie « d’avant ».
Elle tenta de se rassurer : « Dieu, songea-t-elle, ne peut nous punir d’un acte d’amour, que tant d’autres n’accomplissent que pour le plaisir de forniquer ! Il partage mes sentiments : il me l’a crié dans sa jouissance ! Ensemble, nous vaincrons tous les obstacles ! Pour lui, je clamerai ce que les autres dissimuleraient : que je lui appartiens, corps et âme ! Et lui trouvera un moyen d’empêcher ce mariage ! ».
Inquiète, Fleur guettait son retour et Odélia voulut se jeter dans ses bras mais la jeune fille la repoussa disant :
- J’ai toute la poussière du chemin sur moi ; laisse-moi me rafraîchir ! Puis, devant la moue chagrine exprimant le désarroi, elle se reprocha son impatience inhabituelle envers la fillette.
- Pardon, mon enfant ! murmura-t-elle, attirant Odélia à elle. Vois-tu, il est des choses de moi, qu’il te vaut mieux ignorer !
Car le regard candide, cherchant à découvrir la raison de son étrange comportement, la mettait fort mal à l’aise.
Mais elle avait promis à son amant de le rejoindre le lendemain et tous les jours durant lesquels son père serait absent. A la servante qui s’étonnait de la voir quitter Montereau si souvent et pour de si longs moments, elle répondait qu’elle avait besoin de solitude pour réfléchir à son prochain mariage !
Sa sensualité éveillée et satisfaite par Guerric lui ôtait jusqu’à la honte de mentir.
4.
- Rompre vos fiançailles ? Nous marier ?
Guerric ne dissimulait pas sa profonde surprise ! Jamais il n’aurait pensé que leur aventure impliquerait ces suites ! D’ailleurs, son père avait pour lui un autre projet de mariage auquel il se dérobait de son mieux. Elseline était devenue blême. Il lui avait fallu un courage inouï pour évoquer « leur » avenir et lui, par sa stupeur prouvait qu’il était à cent lieues de partager ces perspectives ! Il reprit sans mesurer que chacun de ses mots était comme un coup de poignard pour elle :
- Mais je n’ai nulle intention de me marier, moi ! Et encore moins de briser le cœur de mon cousin, qui, lui, vous aime ! Servez-lui quelque jolie fable sur la perte de votre virginité, comme savent si bien en inventer vos pareilles !
- Ainsi donc, tout ceci n’aura été qu’un amusement pour vous…
- Fort agréable, reconnaissez-le ! Et s’il vous a plu, comme je le crois, je reste à votre disposition, quand vous serez mariée, ajouta-t-il, ayant retrouvé son cynisme.
Il commençait d’ailleurs à se lasser de ces nuits passées à la belle étoile et son désir insatiable de séduire le poussait déjà à se lancer vers de nouvelles conquêtes.
D’un bond, Elseline fut sur son cheval : ces mots la cinglaient, la meurtrissaient plus que des coups, lui révélant l’atroce réalité de ce qu’était pour lui leur relation ! Elle n’en aurait pas supporté davantage, tout en lui reconnaissant le droit de la traiter comme la fille déshonorée qu’elle était. Il lui avait tout pris ou, plutôt, elle lui avait tout donné ! Mais qu’importait puisqu’elle allait mourir ! Elle força sa monture, la poussant à la chute mais elle parvint indemne à Montereau où, fort heureusement, son père n’était pas encore rentré. Odélia dormait ; la servante remarqua le visage ravagé par les larmes de la jeune fille mais n’osa pas l’interroger.
Une rage froide et une détermination farouche avaient remplacé son désespoir. Elle descendit dans la grande salle, saisit le parchemin prévu pour officialiser ses fiançailles, la plume d’oie à bout carré et l’encre de noir de charbon gardée dans une corne de vache. Elle écrivit :
« Mon père, je vous ai trahi et commis le plus abominable des crimes, qu’il vous serait impossible de me pardonner. Je vous supplie de garder Odélia près de vous, de l’aimer comme l’unique fille digne de porter votre nom et de lui conserver la part de biens qui devait me revenir à mon mariage. » Et elle signa : « Celle qui reste dans son cœur votre fille. »
Elle remonta dans sa chambre et, sous les yeux effarés de sa servante, elle se vêtit des habits de son frère qu’elle avait portés la première fois qu’elle avait rejoint Guerric dans la ruine ; elle sortit d’un coffre une seconde tenue masculine et une longue cape. Au passage, elle prendrait dans la cuisine une miche de pain. Elle s’assit sur un banc, tendit à la jeune femme de petits ciseaux et ordonna :
- Coupe ! Et comme celle-ci, pétrifiée, ne s’exécutait pas, elle saisit au hasard une de ses longues mèches qu’elle trancha au ras de son cou, se servant du petit poignard de son père qu’elle avait gardé. Elle ajouta, à l’adresse de la femme qui n’avait pu retenir un cri devant ce geste qui traduisait une funeste résolution :
- Maintenant, tu seras bien obligée d’obéir !
Quand ses cheveux furent plus courts que ceux d’un homme, Elseline fit ses adieux à sa fidèle servante, prenant ses mains dans les siennes.
- Tu m’as bien servie et je t’ai bien aimée, dit-elle. Et tu as raison : c’est le diable, mais il vaut mieux que tu n’en saches pas davantage.
Puis elle lui confia le parchemin, ajoutant :
- Remets ceci à mon père et jure-moi de veiller sur elle. Jure ! répéta-t-elle, désignant Odélia endormie.
Fleur acquiesça de la tête : l’émotion lui serrait tant la gorge qu’elle ne pouvait parler. Elseline jeta un dernier regard à l’enfant qu’elle aimait tellement et dont le sort la préoccupait plus que le sien. Elle murmura :
- Adieu, ma toute belle ! Je vais tâcher de vivre : qui sait, un jour peut-être auras-tu encore besoin de moi…
Elle quitta Montereau, sous les yeux ébahis des guetteurs qui virent sortir un cavalier qu’ils n’avaient pas vu entrer.
La servante ramassa les longues mèches brunes qu’elle serra dans un petit linge qui lui appartenait : elle les conserverait comme des reliques.
Elseline était désormais animée par une formidable envie de survivre. Il lui fallait, dans un premier temps, s’éloigner au plus vite de Montereau : si son père était rentré, il lancerait des hommes à sa recherche. Aussi fit-elle galoper sa monture jusqu’à épuisement, vers le sud-ouest. Elle longeait l’Aube, sachant que sa haquenée devrait s’abreuver et si possible paître, après une si longue course. Elle marchait, à présent, tenant la bride, promettant à l’animal que bientôt, ils se reposeraient. Elle craignait davantage de rencontrer des humains que des animaux sauvages : on racontait que des Grands avaient été victimes de la vindicte de hors-la-loi.
Elle savait ce qui l’attendait si elle tombait entre les mains de cette sorte d’hommes : sa tenue vestimentaire trahissait ses origines ; il ne faudrait pas longtemps pour s’apercevoir que ce cavalier était en fait une faible femme, armée d’un seul petit poignard dont elle ne s’était jamais servie et qu’elle dissimulait, à même sa peau, ainsi qu’une bourse contenant le bijou, présent de sa mère, et quelques deniers qu’elle ne voulait utiliser qu’en ultime recours.
Ayant choisi un endroit où l’herbe était suffisamment haute pour la dérober entièrement aux regards, elle coupa un quart de sa miche de pain qu’elle trempa dans l’eau de la rivière toute proche et mangea ; mais son appétit, exacerbé par sa longue marche, réclamait davantage. Ce serait là le problème essentiel qu’elle devrait résoudre dans les jours suivants : trouver de quoi s’alimenter. Enveloppée dans sa cape, elle ne souhaitait qu’une chose : sombrer dans le sommeil sans repenser à Guerric. Elle ne put toutefois pas lutter contre les souvenirs qui refaisaient surface ! Elle s’était donnée à lui sans retenue, avec fougue, et lui l’abandonnait dans une situation sans issue possible. Il en avait plaisanté ! Ce qu’il lui avait suggéré était odieux, à l’image du mépris qu’il ressentait pour elle !
Ces pensées lui firent si mal qu’elle se tordit de douleur ; elle recommença à sangloter et à douter : quelle vie pouvait-elle espérer après avoir connu une telle passion et avoir été trahie, avec tant de désinvolture, par celui qui l’avait inspirée ? En outre, leur faute ferait souffrir Odélia, la privant de l’affection que seule sa sœur lui prodiguait !
Guillaume ne revint que le surlendemain de la disparition de sa fille à Montereau où régnait la confusion : personne ne les commandant, les domestiques ne savaient que faire. Seul le prêtre, que la servante, sortie un instant de son hébétude, était allée consulter, avait ordonné qu’on fouillât les alentours immédiats, davantage pour éviter la colère de Montereau si rien n’avait été tenté, que par conviction : la confession d’Elseline lui faisait envisager le pire. On apprendrait, dans le meilleur des cas, que son séducteur l’avait enlevée.
Montereau revenait seul et s’en félicita par la suite. Malgré son vif désir de rencontrer sa fiancée, Thiébauld n’avait pu l’accompagner : son destrier favori semblait au plus mal et le jeune homme refusait de l’abandonner en de si tristes circonstances. Guillaume comprit immédiatement qu’un drame s’était produit mais tous se dérobaient devant ses questions, craignant sa colère, lorsqu’il saurait. Ce fut son fidèle domestique qui trouva le courage de l’informer de la disparition d’Elseline. Doutant d’avoir compris, il resta un long moment interdit, puis posa une multitude de questions auxquelles personne ne pouvait répondre. Le domestique osa suggérer que si quelqu’un savait peut-être quelque chose, c’était la servante de la jeune fille mais elle ne quittait pas Odélia qui avait la fièvre, refusait de manger et ne parlait que pour réclamer sa sœur.
Il monta dans la chambre de ses filles où, tremblante, les yeux rougis par les pleurs et le manque de sommeil, Fleur lui remit le parchemin. Il lut et ce fut comme s’il avait été foudroyé ; il s’effondra sur un lit : de quoi parlait donc Elseline ? Qu’étaient ce crime abominable, cette trahison ? Ne laissait-elle pas entendre qu’elle avait l’intention de se tuer ? Fleur apporta cependant une lueur d’espoir en répétant les derniers mots de la jeune fille : « Je vais tâcher de vivre… ».
- Mon père, vous allez tuer le méchant diable et vous la ramènerez, n’est-ce pas ?
C’était la première fois que la petite Odélia osait s’adresser à lui pour l’implorer, et il s’émut de cette détresse enfantine mais, pensant que l’enfant délirait, il ne prêta guère attention aux propos qu’elle tenait. Au moment où il se penchait vers elle, elle fut d’ailleurs prise de convulsions. Aussitôt, la servante lui desserra les lèvres pour lui faire boire un remède à base de mélisse, de romarin et de sauge, expliquant :
- C’est ce que lui donnait ma maîtresse, quand cela lui arrivait.
Il se rendit compte qu’il ignorait tout de ce qui avait pu se dérouler dans cette chambre et que c’étaient la vigilance d’Elseline et son amour pour cette enfant qui avaient probablement sauvé celle-ci plus d’une fois sans qu’il en sût rien.
Elseline ! Ses pensées revinrent à elle : il fallait au plus vite lancer des hommes à sa recherche, dans toutes les directions. S’il était encore temps...
Après toute une journée de battue, si tous rentrèrent bredouilles, certains rapportèrent une nouvelle inquiétante : des villageois parlaient d’une jeune noyée dont on venait de repêcher le corps. Avant de partir sur les lieux de cette macabre découverte, Guillaume s’enquit de la santé d’Odélia : si la fièvre était tombée, la petite restait prostrée et ne parlait plus.
Sur place, le sergent était bien embarrassé de ce corps, qui avait séjourné longtemps dans l’eau – sans doute depuis le violent orage –, que personne ne reconnaissait, ni ne réclamait. Aussi y trouva-t-il son compte quand Montereau lui affirma :
- C’est bien, hélas, le cadavre de ma fille ! La pauvre enfant se sera noyée accidentellement, il y a de cela trois jours…
Et, comme l’homme émettait quelque doute sur ce point, une bourse bien garnie, remise discrètement, acheva de le convaincre de cette version des faits.
Guillaume ordonna qu’on recouvrît le corps d’un drap et qu’on le transportât à Montereau : il fallait éviter le scandale et fournir à tous, à Epernay en particulier, une explication acceptable.
Au château, il eut la mauvaise surprise de trouver Thiébauld de Nolongues : si ce dernier avait pu se réjouir de la guérison inespérée de son cher destrier, il était bouleversé par ce qu’il venait d’apprendre ; il pâlit encore davantage en apercevant le corps drapé sur une charrette. D’un signe de tête, Montereau lui confirma que c’était bien celui de sa fille, qui fut déposé dans la chapelle, en attendant que lui soit fabriqué un cercueil. Comme Thiébauld manifestait le désir de voir une dernière fois celle qu’il avait tant aimée :
- Non, intervint fermement Guillaume, vous ne la reconnaîtriez pas dans le triste état où la mort l’a mise ! Croyez-moi, gardez intact le souvenir de sa beauté !
Ayant ainsi réussi à convaincre le jeune homme, il avança le même argument pour justifier qu’il ne fût pas procédé à la toilette funèbre, que le corps ne fût pas exposé lors de la veillée. A l’intérieur de l’église, tous ceux qui avaient connu la jeune fille furent conviés au banquet qu’elle leur offrait, dans un dernier acte de générosité, dont bénéficièrent aussi les pauvres à qui de la nourriture fut distribuée en son nom.
Montereau ignora que, la nuit venue, la servante d’Elseline se glissa dans la chapelle, qu’elle s’approcha du cadavre et qu’il lui suffit de tâter, à travers le drap une longue chevelure pour être rassurée : ce n’était pas le corps de sa maîtresse qui reposait là pour l’éternité !
Le jour des funérailles, Guillaume était suffisamment touché par la disparition d’Elseline pour être crédible dans le rôle d’un père affligé qui enterre son enfant. Thierry de Montereau vint pleurer une sœur tendrement aimée ; la plus pathétique fut Odélia qui avait exigé d’être vêtue d’habits sombres et qui ne parlait plus, renfermant sa peine infinie.
Thiébauld de Nolongues, très pâle, accompagné de son oncle, se tourmentait à l’idée que son amour pour la jeune fille était peut-être la cause directe de sa mort : si elle n’avait eu que ce moyen pour se soustraire à un mariage qui lui déplaisait ? En apprenant la mort d’Elseline de la bouche de son cousin, Guerric s’était troublé ; puis, il avait dédouané sa conscience : il n’était pour rien dans une mort accidentelle. En outre, il ne put s’empêcher d’être traversé par la pensée fugace qu’ainsi la jeune fille ne révèlerait rien de leur aventure. Il assista, mais de loin, à la cérémonie tant il craignait que sa vue provoquât chez Odélia une réaction le mettant en cause.
Ainsi donc, une pauvre fille qui n’avait connu que la misère sa vie durant, eut-elle, au nom d’une autre, des funérailles dignes de Grands.
5.
Elseline poursuivit sa route deux jours encore, tantôt galopant sur de petits chemins, tantôt longeant en marchant la rive de la Seine. Elle avait consommé tout son pain, mangé des baies sauvages et, le soir, son estomac insatisfait la faisait cruellement souffrir, l’empêchant de trouver le sommeil auquel elle aspirait plus que tout. Un souffle glacial s’insinuait sournoisement sous son manteau, pour la secouer de frissons. Elle faisait connaissance des deux ennemis les plus familiers, mais aussi les plus implacables qu’avaient à combattre ceux dont elle partagerait désormais la condition : la faim et le froid.
Elle ne pouvait plus différer ce qu’elle appréhendait le plus : son retour parmi les hommes, même si elle n’avait aucune idée de la façon de se comporter avec des gens qui n’appartenaient pas à son monde. Si elle savait ce qu’elle voulait faire en tout premier lieu, dans sa nouvelle vie, elle ignorait comment elle y parviendrait. Ensuite ? Elle était incapable d’envisager un avenir possible. Elle essaya de chasser ces pensées désespérantes.
Tout à coup, elle faillit trébucher contre un piège dans lequel était pris un lapereau ; la faim la rendait tout à fait capable de le tuer, de le dépouiller comme elle l’avait vu faire. Mais ensuite ? Elle ne savait pas allumer de feu en pleine nature ! Comme elle hésitait encore, elle entendit une sorte de grognement et, se retournant, elle fit face à une espèce de géant roux qui brandissait un gourdin menaçant ; elle se sentit prise d’un vertige et, la terreur s’ajoutant à sa faiblesse physique, elle perdit connaissance.
Quand elle rouvrit les yeux, ce fut pour se rendre compte qu’elle se trouvait, non plus dehors, exposée à tous les dangers, mais à l’abri d’une pièce et même allongée dans un lit, sous des couvertures, ce qui ne l’empêchait pas de trembler de tous ses membres.
Une bonne odeur de soupe réveilla son estomac vide. Elle vit s’approcher une femme, solide, vêtue comme une paysanne qui, de plus près ne lui parut plus toute jeune et dont le visage ne lui semblait pas étranger. Tandis qu’elle fouillait dans sa mémoire, la femme s’adressa à un individu qui se trouvait de l’autre côté de la cloison de bois :
- Tiens ! Voilà ton « damoiseau » qui se réveille !
- Ça va, ça va, on peut se tromper…
- Ça pour sûr, tu t’es trompé ! reprit la voix féminine chargée d’ironie. Il n’y a pas plus femme !
Elseline rougit s’apercevant qu’elle était nue.
- Dame, il a bien fallu vous laver : sauf votre respect, Demoiselle, vous en aviez grand besoin !
Demoiselle ! Il y avait dans cette façon de l’appeler plus que la seule reconnaissance de sa condition ; et soudain, elle se souvint : la sage-femme ! Cette femme était celle qui avait accouché sa mère et que son père avait tenue pour responsable de la mort de celle-ci !
- Comment m’avez-vous reconnue ? demanda Elseline.
- Croyez-vous qu’on puisse oublier qui vous sauve la vie ? Et vos yeux ? Et puis ça ? ajouta la femme, désignant sur l’épaule nue d’Elseline la cicatrice. C’est un bien triste souvenir pour toutes les deux, n’est-ce pas, que vous réveillez là ?
La sentant très émue, Elseline évita de répondre ; portant la main à son crâne, elle-même surprise par l’absence de sa chevelure, elle saisit l’occasion de détourner la conversation :
- Il…il m’a frappée ? demanda-t-elle.
- Je n’ai pas l’habitude d’écraser les mouches avec mon gourdin ! protesta le géant roux depuis l’autre pièce.
La femme fit signe à la jeune fille de se taire et décida :
- Vous allez manger une bonne soupe et dormir. Nous reparlerons de tout cela entre femmes.
Elseline ne se le fit pas répéter ; sa faim calmée, elle se mit de nouveau à pleurer, mais cette fois, parce qu’elle mesurait la chance qu’elle avait d’être là. Apaisée, elle dormit tout le jour et toute la nuit suivante.
S’éveillant au petit matin, elle entendit qu’on ravivait le feu dans la cheminée et, de nouveau, une délicieuse odeur de nourriture se répandit jusqu’à elle. Elle examina la pièce dans laquelle elle avait dormi, sans doute dans le lit conjugal ; elle en distingua un autre, très vaste lui aussi, mais vide : les deux enfants étaient déjà partis avec le géant roux, accomplir leur part de travail agricole. Elle remarqua que les murs étaient de pierre, qu’une solide charpente de bois soutenait un toit de briques : c’était l’une des maisons les plus cossues qu’elle ait pu voir chez des paysans.
Assise sur le lit, la tête lui tournant encore ; elle aperçut la deuxième tenue de son frère au pied du lit et elle enfila la chemise qui la couvrit jusqu’aux genoux. Elle essaya de réfléchir : pouvait-elle faire confiance à ces gens ? S’ils lui avaient voulu du mal, ils auraient déjà agi ; elle avait aussi retrouvé sa bourse avec tout son contenu ; enfin, l’ancienne matrone lui devait d’être en vie !
Portant une écuellée de nourriture, la femme entra, et tandis qu’Elseline mangeait avec avidité, elle commença :
- Nous avons à parler : tout d’abord, comment devrons-nous vous appeler ?
- Babette, répondit sans hésiter la jeune fille qui avait pensé à ce problème : si elle devait vivre parmi les paysans, elle devait adapter son nom. Elle expliqua :
- Ma mère m’appelait ainsi quand j’étais toute petite ; elle disait qu’Elseline était une forme du prénom Elisabeth.
- Va pour Babette, approuva la femme. Moi, c’est Jacotte et mon homme, c’est Pierre le roux. Bon, comme je vous sens un peu méfiante, je vais commencer…
Et Jacotte se mit à conter comment après la mort de dame Isabelle, elle avait préféré s’éloigner de Montereau et ne plus pratiquer d’accouchement. Elle avait revendu sa part de l’héritage de ses parents à son frère ; avec cet argent, les biens de son premier mari qui était mort, et ce que possédait de son côté Pierre, un ancien maçon, tous deux avaient pu acheter cette terre et vivre correctement avec les deux enfants de son premier mariage, à elle. C’était Pierre lui-même qui avait construit cette maison. Un brave homme, ce Pierre, elle avait eu de la chance, même s’il était un « tourmenté » mais cela, c’était son secret à lui, elle n’avait pas le droit d’en parler.
Elseline se demandait comment à son tour « se raconter » mais elle ne pouvait se dérober : pour être acceptée, elle devait prouver qu’elle faisait confiance à ces gens.
- Voilà, dit-elle enfin, j’ai déshonoré le nom de mon père et je ne peux plus vivre parmi les miens. Je veux expier ma faute et faire le pèlerinage jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle ; après, s’il y a un après, …je ne sais pas de quoi je vivrai…
- Et depuis combien de temps avez-vous…déshonoré votre nom ? demanda Jacotte.
- Cela doit faire…dix jours ; c’était juste après le violent orage, se souvint-elle. Mais pourquoi cette question ?
- Parce que, avant de vous lancer sur les routes, Babette, il vous faudra être sûre que votre « déshonneur » ne donnera pas de fruit !
Babette vivait à présent chez Pierre et Jacotte, dans l’angoisse d’être enceinte ; elle avait refusé d’occuper plus longtemps le lit conjugal et avait dormi dans celui des enfants, en attendant qu’un ami menuisier, qui devait de l’argent au couple, en terminât un pour elle. Elle avait donné tous ses deniers au ménage, mis son cheval à la disposition d’Etienne, le fils aîné de Jacotte car sa monture ne pouvait convenir au géant roux. Elle accomplissait toutes les tâches ménagères et mêmes celles agrestes, qui n’exigeaient pas une grande force physique : elle nourrissait la volaille, avait appris à traire les vaches, à remplir les mangeoires.
Jacotte avait ressorti des robes qu’elle portait lorsqu’elle était moins épanouie et Babette les avait ajustées à sa taille. La tête entièrement recouverte d’une coiffe, elle avait été présentée aux voisins comme une nièce, devenue veuve, qui avait toujours vécu en ville et qui s’essayait aux travaux de la campagne où elle devrait vivre dorénavant.
Un soir où elle se trouvait dans l’étable, elle se sentit envahie par une profonde tristesse en pensant aux êtres qu’elle aimait et qu’elle ne reverrait plus jamais. Retenant ses larmes, assise sur le tabouret bas qui servait pour la traite, parce qu’elle pensait intensément à sa jeune sœur, elle traça machinalement, dans la terre battue, à l’aide d’une brindille, les lettres formant le prénom : Odélia.
- Qu’est-ce que c’est ? demanda derrière elle une voix enfantine.
Troublée d’avoir été surprise dans un moment d’abandon, elle eut honte de sa faiblesse et se ressaisissant, elle expliqua aux garçons :
- Je pensais à une petite fille que j’aime infiniment, alors, j’ai écrit son nom : O-dé-lia lut-elle en détachant les syllabes tout en les montrant de sa baguette.
- Tu sais écrire ? s’étonna Benoît, ignorant la bourrade que lui donna son frère pour l’inviter à plus de discrétion.
- Oui, j’ai cette chance et j’espère qu’elle l’aura aussi.
Dans les yeux de l’enfant, elle lut le désir qu’il n’osait formuler.
- Veux-tu que j’écrive le tien ? proposa-t-elle. Et elle s’exécuta sous le regard émerveillé du petit garçon qui, aussitôt qu’elle eut fini, saisit à son tour un morceau de bois et s’efforça de l’imiter.
- A ton tour, Etienne, décida-t-elle, connaissant la réserve de l’aîné.
Et tous trois passèrent une grande partie de la soirée à inscrire à même le sol les noms de tous ceux qui formaient leur entourage. Puis, à leur demande, Babette écrivit ceux des objets de leur quotidien. Alors, elle leur fit lire les mots, en les désignant au hasard et elle fut surprise de leur capacité à les retenir. Encouragée par ce résultat, elle leur promit de leur apprendre toutes les lettres qu’on pouvait combiner pour former les mots.
- Cela vous donnera beaucoup de travail ! lui objecta Etienne.
- Ne crois-tu pas que tes parents m’ont, eux aussi, beaucoup appris ? lui répondit-elle, sachant qu’il la comprenait : elle manifesterait ainsi sa gratitude envers ceux sans qui elle ne serait probablement plus de ce monde.
Elle poursuivit, en secret, ses leçons auprès des deux enfants qui la rejoignaient dès qu’ils avaient un moment de liberté. Au bout de trois mois, stimulés par une saine rivalité, ils maîtrisaient les rudiments de l’écriture et déchiffraient parfaitement les mots inscrits sur le sol. Avec la complicité de la jeune femme, ils préparèrent alors une surprise de taille pour Pierre et pour Jacotte.
Les garçons eurent quelque peine à convaincre leurs parents de se rendre avec eux dans la remise où Babette, en leur absence, avait écrit de courtes phrases, que les enfants découvrirent et lurent, sans difficulté, à tour de rôle. Pour la dernière, les mots choisis étant plus compliqués, Babette les aida et tous trois en chœur déclamèrent :
- Toute notre affection et notre reconnaissance, pour des êtres d’exception !
Puis Babette vint apposer son nom en guise de signature, imitée par chacun des deux garçons.
Jacotte se sentit envahie par une immense fierté pour ses enfants, en même temps qu’elle débordait de gratitude à l’égard de Babette et tous ces sentiments mêlés la laissèrent, pour une fois, sans voix ; ce fut Pierre qui, avec son laconisme coutumier, résuma ce que tous deux ressentaient, disant :
- C’est bien, c’est très bien, mes enfants. Grand merci à vous, Babette ! C’était la première fois qu’il s’adressait directement à la jeune femme et surtout l’appelait par son nom, preuve indéniable qu’il était, lui aussi, bouleversé.
- Sans vous commander, Babette, suggéra Jacotte, nous possédons un livre de prières qui vous serait sans doute utile pour continuer l’apprentissage des garçons ?
- Et j’achèterai du parchemin, la prochaine fois que j’irai en ville, ajouta Pierre. Pour nos fils, apprendre à écrire correctement mérite bien d’investir quelques-unes de nos économies !
En mai, les paysans avaient connu une trêve dans leur labeur et célébré le premier jour de ce mois en s’accordant un peu de bon temps avant de se consacrer aux harassants travaux pour lesquels ils s’entraidaient, en les accomplissant par petits groupes à tour de rôle, sur les terres que chacun devait exploiter.
Sa prétendue condition de veuve avait permis à Babette de se soustraire à leurs joyeuses cavalcades. Elle avait attendu, en vain, ses menstrues tout le mois, refusant de partager la quasi certitude de Jacotte : non, elle ne portait pas l’enfant du diable ! Elle paierait pour son péché mais pas ainsi !
Pour tromper son impatience, elle avait participé à la fenaison de juin. Avec la faux à long manche, à la lame à peine courbe, les hommes avaient coupé l’herbe que les femmes avaient ratissée et amassée à l’aide de la fourche de bois.
Ce matin-là, dans la fraîcheur du petit matin, Babette observait la tonte des moutons, effectuée avec des forces : après avoir été solidement maintenu entre les jambes de ceux qui se livraient à cette tâche, l’animal relâché, débarrassé de son épaisse toison, semblait tout ahuri de sa nouvelle apparence et le spectacle de sa désorientation amusait la jeune femme. Soudain, Benoît surgit, tout excité :
- Babette, venez vite ! Le laboureur commence à travailler !
Suivant le jeune garçon, elle l’entendit lui affirmer avec une naïve admiration :
- C’est un homme très habile et très fort !
- Est-ce l’un des paysans du village ? demanda-t-elle, étonnée de ne pas avoir distingué auparavant ce travailleur si respectable.
- Oh non, répondit l’enfant. Personne ici n’est assez riche pour posséder une charrue comme la sienne !
Elle découvrit alors le solide gaillard, à l’œuvre : il tenait fermement les mancherons de la lourde charrue à versoir de fer qui retournait profondément la terre, amendée et fumée, des soles laissées en friche une année entière, tout en guidant un attelage constitué d’une triple paire de bœufs. Les semences seraient ensuite lancées à la volée : celles des blés de printemps, de l’orge et de l’avoine. Ces deux dernières étaient indispensables : la première servait à la fabrication de la bière, la seconde nourrissait les chevaux et, sous forme de bouillies, les toujours trop nombreuses bouches des familles paysannes. Enfin, la herse aux nombreuses dents courtes, tirée par le cheval harnaché du collier d’épaules aérerait la terre, égaliserait les sillons et enfouirait les précieuses graines.
Par prudence, Babette tentait de se dérober au regard insistant de l’heureux propriétaire de la charrue que, manifestement, elle intriguait. Durant toute la période où il fut hébergé et nourri par les villageois, lors des veillées qui prolongeaient les travaux agricoles, le plus souvent chez Pierre et chez Babette, elle le surprit qui l’observait intensément.
« N’aurait-il pas déjà travaillé sur les terres de mon père ? » se demandait-elle, craignant que l’homme ne l’ait reconnue. N’y tenant plus, elle confia son inquiétude à Jacotte qui, à sa grande surprise, en rit :
- Ne pouvez-vous pas imaginer une cause plus évidente à son intérêt pour vous ?
Et comme Babette ouvrait de grands yeux :
- Il vous sait veuve ; lui-même vient de perdre sa femme et il n’ignore pas qu’il est un parti enviable, même avec trois jeunes enfants à élever ! Eh oui, poursuivit malicieusement Jacotte, même un simple paysan peut apprécier votre jeunesse et votre beauté !
Confuse, Babette avait rougi : non seulement du compliment mais aussi de ce rappel indirect à la modestie de sa nouvelle condition et plus encore, de penser qu’elle pouvait troubler d’autres hommes que celui qui l’avait méprisée. Cependant, sans doute Jacotte avait-elle dû décourager le laboureur car, une fois son travail effectué et rétribué, l’homme, plus taciturne que jamais, disparut, sans mot dire, se louer à d’autres, nul n’aurait su indiquer où.
6.
Cette fois, après trois mois consécutifs d’absence des menstrues de la jeune femme, Jacotte avait mis Babette devant l’évidence : elle était enceinte. Déjà d’infimes changements physiques le confirmaient : le léger gonflement des seins, la robe qu’elle fermait difficilement à la ceinture. Devant son refus manifeste d’accepter cette fatalité, Jacotte s’était permis d’intervenir fermement :
- Les choses sont ainsi ; il faut les accepter. Et ne comptez pas sur moi pour essayer de les changer : j’ai vu trop de malheureuses qui ont payé très cher pour se débarrasser du « fruit de leur péché » !
Babette avait rougi de se voir ainsi percée à jour : oui, elle avait espéré que l’ancienne sage-femme connaîtrait un moyen de la défaire de l’enfant indésirable, dont l’existence serait la preuve évidente de son déshonneur et qui remettait en cause, non seulement ses projets immédiats, mais plus encore, tout un avenir déjà sombre. Puis elle avait pensé que Jacotte avait raison : si elle voulait survivre, il lui fallait apprendre à faire face aux événements, quand et comme ils se présentaient et affronter les obstacles, ce que sa vie passée de privilégiée, elle s’en rendait compte à présent, en côtoyant la misère des autres, ne lui avait pas enseigné. En outre, elle n’allait pas ajouter un péché plus grave encore à celui qu’elle avait à se faire pardonner !
Une nuit de juillet, on frappa violemment à la porte du logis de Pierre et de Jacotte. Pierre bondit hors du lit, saisit son gourdin et le poignard de Babette : il aurait tué pour défendre les siens. Mais ce n’était qu’un voisin, affolé, qui supplia :
- Venez vite ! Ma femme accouche !
- Et pourquoi venir ici ? demanda Pierre, méfiant.
- Dame, votre femme a de l’expérience…elle a deux enfants, non ? Et puis, tout finit par se savoir, insinua-t-il.
Déjà, Jacotte était prête à le suivre…Babette aussi.
Comme les deux femmes pénétraient dans la misérable habitation de la future mère, le cœur de Babette se serra. Sur des paillasses malodorantes, des enfants éveillés pleuraient et, pour l’avoir elle-même éprouvé, elle identifia leur mal : ils souffraient de faim, de froid. « Si une autre occasion se présente, pensa-t-elle, j’emporterai aussi de quoi préparer une soupe ! »
Il fallut tout le savoir-faire de l’accoucheuse pour calmer la femme, lui éviter de s’épuiser avant le moment de l’expulsion. Sur ses conseils, Babette massait doucement, avec de l’huile, les hanches et le ventre saillant dans un corps d’une affligeante maigreur, tout en rassurant la femme. Lorsque la tête de l’enfant parut, elle trouva d’instinct les gestes pour aider au dégagement du bébé qu’on entendit pousser son premier cri.
- C’est un superbe garçon ! s’écria Jacotte en dégageant un petit être malingre et, tandis qu’elle s’occupait de l’accouchée, Babette se chargea de la toilette du nouveau-né, tout comme elle l’avait fait quotidiennement pour sa jeune sœur : elle frictionna l’enfant avec des astringents pour durcir sa peau, puis le baigna dans de l’eau tiède afin de le débarrasser de ses impuretés ; elle l’emmaillota avec les linges de pauvres prévus pour lui, en se faisant violence pour le serrer fortement et éviter ainsi que le jeune corps ne se déformât. Enfin, elle le déposa près de la mère qui saisit sa main mais ne trouva pas de mot pour lui exprimer sa reconnaissance. La sage-femme, de son côté, donna ses derniers conseils pour les suites des couches et l’allaitement.
Dehors, dans la fraîcheur de la nuit, les deux femmes sentirent qu’elles partageaient les mêmes émotions.
- Eh bien, dit enfin Jacotte, on dirait que nous formons une belle paire d’accoucheuses !
- Bien sûr, ne put s’empêcher d’ajouter Babette, amère, encore profondément attristée par le constat de l’extrême misère qu’elle venait de faire. Mais notre pouvoir s’arrête là !
La nouvelle de l’événement se répandit dans le village et les deux femmes furent encore sollicitées à plusieurs reprises et, le plus souvent, le même désolant spectacle du dénuement s’offrait à leurs yeux. Pour cette raison aussi, pour que dans l’action, Babette oubliât de trop s’en émouvoir, la ventrière faisait de plus en plus participer Babette à l’accouchement lui-même, lui expliquant tout ce qu’elle en savait. Une seule fois, elles se trouvèrent face au cas d’un enfant mort-né à cinq mois de grossesse. Devant la mère, Jacotte ne laissa rien paraître mais, une fois seule avec Babette, elle lui laissa entendre qu’il s’agissait en fait d’un avortement. A quelque temps de là, d’ailleurs, la fièvre emporta la parturiente.
Se sentant utile, Babette vivait en effet plus paisiblement sa propre grossesse. Les familles paysannes concernées témoignaient de façon frustre mais sincère leur reconnaissance et leur respect pour le savoir-faire des deux matrones : les moins démunies offraient une volaille, des œufs.
En faisant d’elle son assistante, Jacotte avait atteint son but : la jeune femme avait appris, devant ce miracle qu’était l’éclosion d’une nouvelle vie, qu’elle ne pourrait ni se défaire de son enfant ni l’abandonner. Et quand elle le sentit bouger en elle, elle fut bouleversée de se savoir porteuse d’un trésor : l’enfant de Guerric le diable ! Cette fois, elle en sourit : non, il serait son enfant, qu’elle aimerait…et, à travers lui, perdurerait le souvenir de sa passion malheureuse.
Comme Jacotte l’interrogeait pour calculer à quel moment devait avoir lieu cette naissance, Babette fouilla dans ses souvenirs.
- Voyons, j’ai dû fuir Montereau au moment de la taille de la vigne du domaine, dont mon père est si fier. Il faut dire que sa production contribue amplement à sa prospérité…
Elle savait cela, elle qui se chargeait, avec l’aide de l’intendant, de tenir soigneusement les livres de comptes. Elle s’était interrompue, submergée un instant par l’émotion des souvenirs heureux lui revenant en mémoire.
- Oui, c’est bien cela, reprit-elle, rêveuse : quelques jours avant le terrible orage, j’accompagnais mon père qui me faisait admirer la maîtrise du vigneron, le seul à savoir où trancher à la serpette, avec précision, les rameaux tendres, et à se servir du talon de l’instrument pour couper les bois plus forts : les sarments morts ou inutiles, que ramassaient les femmes et les enfants pour les éliminer. Cette tâche délicate accomplie, les hommes pouvaient travailler en profondeur, à la houe et à la bêche, la terre tassée par les pluies et par les pas des vendangeurs de l’année précédente ; ils n’avaient plus qu’à déchausser les pieds des ceps pour permettre la montée de la sève printanière…
- « Déchausser » les pieds des ceps, c’est-à-dire ? s’étonna Jacotte, réceptive à l’enthousiasme de Babette qui revivait la dernière scène à laquelle elle avait assisté, avant de quitter une terre qu’elle continuait d’aimer.
- Ah ! C’est ôter la paille qui les protége, l’hiver, d’un possible gel, précisa-t-elle. {1}
- Alors, dit doucement la matrone, pour ramener la jeune femme à une autre importante réalité, votre enfant naîtra après les célébrations de Noël.
- Comment savez-vous cela, avec autant de certitude ? demanda cette dernière, étonnée à son tour.
- Disons, que ceci fait partie de mon domaine à moi, de mon expérience de sage-femme, l’assura Jacotte.
Babette commença à décompter le temps qui la séparait de sa délivrance en se repérant aux travaux agricoles propres à chaque mois, effectués sur la réserve seigneuriale et sur les tenures.
En juillet, elle se joignit aux femmes apportant à boire aux paysans qui, protégés du soleil ardent par des chapeaux de paille, coupaient les épis à mi-hauteur, se servant de petites faucilles : les gerbes s’accumulaient derrière eux, sur les soles ensemencées de céréales, cette année-là ; les chaumes servaient à la pâture des troupeaux.
Sous la chaleur accablante d’août, qui rendit plus pénible encore sa grossesse avancée, Babette dut se contenter d’observer les paysans sur l’aire, battant au fléau les épis des blés – froment pour le seigneur, seigle et méteil pour les paysans –. Ils vannèrent, éparpillant au vent la balle tandis que le grain, plus lourd, tombait dans un cuveau.
Si elle put encore se joindre à la récolte des pommes, son état lui interdit de participer aux trop pénibles vendanges de septembre. Ce fut d’ailleurs la dernière tâche que lui permit d’accomplir Jacotte, lui expliquant que tout effort conséquent risquait de compromettre la vie qu’elle portait. Aux ménagements que s’autorisa, dès lors, la future mère, l’accoucheuse mesura combien celle-ci désirait cet enfant et s’en réjouit.
Le travail de la vigne occupa encore les hommes en octobre. De solides gaillards dont la plupart étaient entièrement nus foulaient au pied les grappes déversées par les vendangeurs dans de vastes cuves, tandis que d’autres emplissaient les tonneaux du jus recueilli qu’ils devraient veiller à « ouiller » pour réussir la vinification : il fallait compenser régulièrement les pertes dues à l’évaporation et à l’absorption par le bois des tonneaux, éviter également le contact avec l’air. {2}
Novembre vit les labours et les semailles de blés d’hiver, lancés à la volée sur les soles laissées en jachère l’année précédente, tandis que d’autres paysans participèrent à la glandée : ils lançaient leur bâton dans les feuillages des chênes et les porcs aux soies noires, redoutables, – on citait des cas de nouveau-nés dévorés par ces dangereux animaux – se précipitaient sur les glands.
En décembre, les paysans les sacrifieraient, en saleraient leur chair, en tireraient le jambon, le lard, le saindoux, en feraient des rillettes, en mangeraient jusqu’à la peau, pour fêter Noël. {3}
Pour Babette, ce serait le mois où elle guetterait chaque jour les premiers signes annonçant la naissance de son enfant.
7.
A une douzaine de lieues où vivait maintenant Babette, ceux qui l’avaient aimée continuaient de s’interroger sur sa disparition.
Thiébauld de Nolongues ne se consolait pas de la perte de celle qui aurait dû devenir son épouse et, croyant de moins en moins à une mort accidentelle, il s’accusait d’être la cause du drame : quel autre motif que ce mariage imposé aurait été assez puissant pour l’acculer à renoncer à veiller sur la fillette qu’elle aimait tant ? Comme il regrettait d’avoir obéi à Guillaume qui lui avait déconseillé, non, interdit de la voir une dernière fois ! Car il s’était convaincu que, s’il avait pu contempler une ultime fois le visage de l’aimée, il eût percé le mystère de sa mort.
Des détails l’intriguaient : pourquoi Elseline se serait-elle tant éloignée, pour mettre fin à ses jours ? Qu’était devenue sa monture ? Bien sûr, elle pouvait être tombée dans les mains de quelque voleur. Il y avait eu aussi la réaction de Guerric qui avait blêmi en apprenant la mort de la jeune fille et n’avait pas souhaité être présent à ses funérailles ; pourtant, Thiébauld aurait juré l’avoir aperçu à Montereau, en ce triste jour…
Guillaume de Montereau, lui, avait d’abord questionné les gardes de la barbacane qui avaient fini par admettre avoir vu sortir précipitamment un cavalier inconnu cette nuit-là ; dans l’obscurité, ils avaient pensé avoir reconnu la haquenée de la demoiselle, mais rien n’était moins sûr. Guillaume les avait encouragés, par intimidation et par la récompense d’une bonne poignée de liards, à taire ce fait et à affirmer qu’ils n’avaient jamais vu sa fille rentrer de sa promenade.
Il avait lu et relu une dizaine de fois la lettre d’adieu de sa fille car la clé était là : elle avait été séduite et sans doute enlevée ; son « crime », sa « trahison » ne pouvaient être autres. Et lui qui pouvait garder l’espoir qu’elle fût encore en vie, il se devait de la retrouver et de punir le séducteur. Mais qui ? Aucun étranger n’avait séjourné à Montereau, à l’exception d’Epernay et de son fils, mais ils étaient repartis dès le lendemain de leur venue. S’il avait remarqué l’absence du jeune homme quand lui-même séjournait à Epernay, on disait aussi que celui-ci allait se marier et faisait sa cour à sa fiancée.
Si Elseline avait péché, elle avait dû se confesser au prêtre ! Il avait donc interrogé l’homme de Dieu qui, ne brillant pas par son courage, nia : si on commençait à le presser un peu trop, il craignait qu’on lui reprochât de n’avoir pas parlé plus tôt. Il fit pénitence pour avoir menti, un moindre mal à ses yeux.
Déçu dans ses attentes, Guillaume se remit à penser à un fait étrange qui, devant la gravité des autres événements, n’avait pas retenu l’attention. Lorsqu’il était venu aux funérailles de « sa sœur », Thierry avait constaté la disparition de vêtements lui appartenant. Guillaume vit là un excellent moyen de confondre la servante qu’il surprit avec Odélia.
La fillette vint lui embrasser la main puis écouta, sérieuse et attentive. Sa présence empêchait son père de bousculer, comme il l’eût souhaité, la femme qui, d’avance, tremblait. Oui, reconnut-elle, la demoiselle avait beaucoup changé durant l’absence de son père…
- Et rien n’a disparu de cette chambre ? l’interrompit-il.
- Non, hésita-t-elle, sauf le bijou que Dame Isabelle…
- Tu mens ! coupa-t-il. J’en ai la preuve ! Les habits de mon fils : que sont-ils devenus ?
Mais comme réponse, il n’obtint que des sanglots de Fleur et une supplique de la part d’Odélia :
- Mon père, ne la tourmentez pas : elle a déjà tant de peine !
Il se reprocha sa brusquerie et prenant la fillette sur ses genoux, il cacha son émotion, disant :
- Tu as raison, nous avons beaucoup de chagrin ! Et toi, sûrement, plus que nous tous !
Si Guillaume de Monterau et Thiébauld de Nolongues avaient pu se parler franchement, sans doute auraient-ils avancé ensemble dans la découverte de la vérité sur le drame qui les accablait tous deux.
Si son père avait laissé entendre à Odélia que, grâce à elle, il pourrait retrouver Elseline, elle lui aurait révélé, avec ses mots d’enfant, ce qu’elle avait juré à la servante de garder secret :
- Le diable était dans la chambre le soir de l’orage ; il a embrassé et fait pleurer Elseline !
En ce début de janvier, une épaisse couche de neige recouvrait les maisons, les chemins, les terres.
Noël avait marqué la fin de l’année paysanne et le commencement d’une nouvelle. On avait soupé copieusement dans la maison de Pierre et de Jacotte après les messes de la nuit auxquelles le géant roux n’avait pas assisté, avait remarqué Babette, s’inquiétant de le voir de plus en plus taciturne.
- Est-ce ma présence et celle, proche, de mon enfant qui l’importunent ? avait-elle demandé à Jacotte.
- Non, cela n’a rien à voir : c’est sa période de grand tourment, s’était contentée de lui répondre Jacotte.
Mais Babette ne cessait de se demander combien de temps encore elle pourrait habiter chez le couple, avec un nouveau-né, de surcroît. Comment effectuerait-elle son pèlerinage et affronterait-elle tous les dangers qu’elle courrait sur les routes, même si elle reprenait son déguisement d’homme et faisait couper de nouveau ses cheveux ? Sans argent, à qui confierait-elle l’enfant, pour qui elle devait vivre ?
Ce fut pendant qu’elle ressassait toutes ces préoccupations, en préparant la soupe du déjeuner, qu’elle ressentit les premiers signes de l’imminence de son accouchement. Elle n’avertit pas immédiatement Jacotte occupée à remplir la mangeoire et le râtelier des bêtes, tandis que Pierre et Etienne vérifiaient l’état des instruments agricoles et les rangeaient dans la remise.
Elle interrompit un instant sa tâche et pria sainte Marguerite de les protéger, elle et son enfant à naître. Mais Benoît remarqua tout cela : il vit qu’elle attendait chaque montée d’une onde de contractions, suspendait son activité et pâlissait, même si la douleur était encore supportable. Sans rien dire, il alla chercher sa mère qui abandonna immédiatement son travail pour regagner la maison.
- Je crois que le grand moment est arrivé ! lança-t-elle en franchissant la porte et surprenant Babette, blême, les mains sur son ventre, le souffle coupé par une douleur intense, cette fois, et qui ne put confirmer que par un hochement de tête.
Jacotte lui recommanda de rester calme : tout s’annonçait bien ; il lui fallait marcher le plus longtemps possible, à petits pas, dans la pièce pour faciliter la délivrance, tandis qu’elle-même lui préparait du vin dans lequel avait macéré de l’écorce de laurier.
Ce ne fut qu’en fin d’après-midi que Babette se mit au lit : elle eût défailli de souffrance sous l’assaut des dernières contractions. L’examinant, Jacotte lui assura que tout serait bientôt fini, que l’enfant se présentait bien, la tête la première. Elle l’encouragea à ne pousser qu’aux moments précis qu’elle lui indiquerait et à reprendre des forces entre temps ; elle-même pressait alors adroitement sur le ventre. Enfin, dans un ultime effort, l’enfant fut expulsé.
- C’est un magnifique garçon ! s’exclama Jacotte, aussi heureuse que si cet enfant eût été le sien.
Babette se redressa légèrement, et apercevant la tête brune, entendant son enfant pousser son premier cri, elle laissa couler des larmes de bonheur.
Jacotte avait coupé et noué le cordon ombilical et faisait la toilette du nouveau-né, l’emmaillotait avec les linges que sa mère avait cousus pour lui. Elle le déposa près de l’accouchée qui pressa sa main en témoignage de gratitude.
La jeune mère ne se lassait pas d’examiner son fils ; il avait les cheveux de jais de ses parents ; elle se demanda s’il aurait ses yeux clairs ou ceux de braise de son père. Il lui serait alors bien difficile d’oublier celui qui l’avait séduite du premier regard : Guerric, qui ne saurait jamais qu’elle aurait pu lui faire le don d’un fils ! Près d’elle, dans sa chaleur, le bébé ne pleurait plus mais cherchait déjà le sein qui le nourrirait.
Si le prêtre qui n’avait su la guider à un tournant décisif de son existence avait éveillé sa défiance à l’égard du clergé, Babette n’en restait pas moins une fervente chrétienne, priant Dieu chaque jour de lui insuffler le courage de s’engager à accomplir l’exigeante pénitence à laquelle elle n’envisageait pas de se dérober : elle avait trop de clairvoyance pour rejeter sur quiconque la responsabilité de torts qu’elle se devait de réparer.
Aussi, partagée entre le désir impérieux d’organiser le baptême de son enfant et sa répugnance à devoir traiter avec un prêtre, s’ouvrit-elle de son embarras à Jacotte. Une fois encore, celle-ci lui fut de bon conseil :
- Je voulais justement t’avertir, dit-elle. Ton absence aux offices dominicaux a été remarquée et suscite de malveillants commentaires, que j’ai surpris en faisant cuire notre pain au four banal. Je me suis efforcée de contrer ces commères malintentionnées en témoignant des fréquentes dévotions que tu effectues ici, preuve que tu te préoccupes de ton salut !
Et, comme Babette manifestait un douloureux étonnement :
- Eh oui, ajouta son amie. Nous n’avons pas que des amis ! Sache donc que l’on guette pour savoir si tu te confesseras et te conformeras à l’obligation d’assister à la messe pascale. Je te rapporte ces faits, non pour te peiner, ajouta Jacotte constatant combien cette méchanceté navrait la jeune mère, mais pour te mettre en garde !
- Fort bien, dit Babette lorsqu’elle eut intégré cette nouvelle désillusion. Je donnerai donc satisfaction à tous en demandant à être entendue par le prêtre qui baptisera mon fils.
Introduite par Jacotte, son fils dans les bras, la jeune femme fut reçue par celui qui devait procéder au baptême de son enfant. Le religieux était un homme d’âge mûr, au visage sévère.
- Ma fille, commença-t-il, je ne vous cache pas que j’espérais vous rencontrer bien avant que vous n’ayez besoin de moi, par souci de l’âme de votre enfant, mais aussi de la vôtre !
« Me tromperais-je, songea Babette, ou cet homme ne me manifeste-t-il pas un intérêt sincère ? Serait-il différent ?
Elle décida de l’éprouver en lui exposant sa situation exacte : celle d’une pécheresse qui, certes se repentait mais savait que sa faute exigeait une plus importante pénitence qu’une simple confession. Il l’avait écoutée gravement et ses paroles confirmèrent sa bienveillance envers une conscience si tourmentée :
- Je ne puis qu’encourager votre désir de contrition et je vous accorde mon consentement pour votre pèlerinage. Quant à l’enfant… que vous appellerez ?
- Guillemin ! s’écria-t-elle. En souvenir de mon père.
Mais, le cœur battant, elle attendait qu’il achevât :
- Il ne saurait être tenu pour coupable de l’égarement de ses géniteurs ! Et puisque vous manifestez un sincère repentir, vous ne serez pas écartée de la cérémonie qui lui ouvrira les portes du monde chrétien ! Mais, vous-même, souvenez-vous de votre promesse d’aujourd’hui : vous ne pourrez la renier !
Lorsque Babette sortit de l’église, deux sentiments contradictoires emplissaient son cœur et orientaient ses pensées : la joie pour son fils, une immense appréhension pour elle qui venait d’officialiser, par le plus solennel engagement, la forme de pénitence qu’elle s’imposait.
Le baptême de l’enfant eut lieu un mois plus tard environ, après les relevailles de sa jeune mère qui tenait à y être présente.
Babette avait naturellement choisi Jacotte comme marraine et pour parrain, Etienne qui montrait une grande affection pour le nourrisson.
A l’entrée de l’église baptismale, vêtu d’une aube blanche, étroite, descendant à mi jambes, sur laquelle il portait l’amict lui servant de capuchon et son étole croisée, le prêtre prononça plusieurs formules d’exorcisme, procéda à l’imposition des mains, à l’ouverture symbolique des sens de l’enfant et à une onction sur sa poitrine et sur ses épaules. Puis, il posa les questions rituelles :
« Guillemin, puisque tel sera ton nom, renonces-tu à Satan, à ses pompes et à ses œuvres ?
- Je renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, à tous les esprits connus, répondirent en chœur, pour Guillemin, Jacotte et Etienne.
- Crois-tu en Dieu le Père tout-puissant ? Au Christ fils de Dieu ? Au Saint-Esprit ? demanda ensuite le religieux à la marraine et au parrain de l’enfant. En son nom, ces derniers répondirent affirmativement à toutes ces questions.
Tous pénétrèrent alors dans l’église où, tenu par ses parents spirituels sur les fonts baptismaux, l’enfant fut aspergé par trois fois, tandis que le desservant énonçait la formule : « Je te baptise au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. »
Babette poussa un immense soupir de soulagement : bien qu’il ait été conçu dans le péché, son fils était parfaitement conformé, se développait normalement et, à partir de cet instant, il appartenait au monde chrétien. Elle remercia le Ciel, tandis que Jacotte remettait au prêtre, une énorme volaille pour lui manifester la reconnaissance de tous ceux à qui importait le sort de l’enfant. Un bon repas auquel se joignit Pierre clôtura cette fête « familiale ». Rassurée quant au sort de son fils, Babette ne put se réjouir pleinement tant son avenir et plus encore celui de Guillemin la préoccupaient.
8.
Le jour même du baptême de son fils dont il ignorait l’existence, Guerric épousait Diane de Châlons.
Depuis une décennie environ, son père envisageait ce mariage et y travaillait car il présentait, s’il se réalisait, l’avantage de réunir les seigneuries voisines d’Epernay et de Châlons, chacun des deux partis étant enfant unique. Jusqu’à ce jour, Guerric s’était dérobé à la volonté paternelle mais, à vingt-six ans, il devait assurer la continuité du lignage des Epernay en prenant femme. En outre, la « future » était une avenante jeune fille de seize ans, de bon sang, qu’on disait douce et vertueuse, qu’il espérait bien reléguer au rôle de procréatrice et d’éducatrice de ses enfants, se réservant le droit de trouver hors mariage des plaisirs charnels plus pimentés. Enfin, il avait senti chez son cousin une certaine suspicion à son égard, depuis la disparition d’Elseline. Il savait que Thiébauld continuait de rencontrer Guillaume à Montereau où le principal témoin du drame était cette fillette, cette Odélia. Même s’il était quasiment convaincu qu’elle avait oublié ce qu’elle avait surpris dans la chambre, le soir de l’orage, il préférait ajouter cette union comme preuve qu’il n’était en rien impliqué dans cette triste affaire.
Pourquoi fallait-il, alors qu’il allait lier le reste de ses jours à ceux d’une autre, il pensât, plus que jamais à l’ardente jeune fille ? Dans un premier temps, il avait voulu se convaincre que sa mort était accidentelle : la façon dont elle l’avait quitté, forçant sa monture, étayait cette version des faits ; et il avait dû s’avouer qu’elle lui convenait : elle soulageait sa conscience, tout en écartant le danger qu’un jour la jeune fille révélât leur aventure.
Puis il avait repensé aux dernières paroles qu’il lui avait adressées : comme il l’avait humiliée ! Il en avait eu honte ! Mais il n’avait pas supporté qu’elle ait osé prendre l’initiative d’évoquer un avenir commun à tous deux ! Il l’avait même soupçonnée d’avoir voulu le prendre au piège, de s’être donnée à lui avec ce seul dessein ; et, sous l’emprise de la colère, il l’avait traitée comme une fille facile ! Pouvait-il prévoir qu’elle recourrait à une solution aussi extrême : mettre fin à ses jours ? Que n’avait-elle suivi une partie de ses « conseils » ? Thiébauld était trop amoureux pour douter d’elle ! Il se troubla encore davantage : il dut reconnaître que la détermination d’Elseline forçait son respect, qu’en outre, il ne parvenait pas à oublier les moments de volupté partagés avec elle, qu’« elle » lui manquait …
Déjà, les cloches de l’église tintaient joyeusement et sur son palefroi harnaché de rouge, Guerric attendait sa « future », en proie à ces pensées. Il avait revêtu ses habits les plus riches : sa cape de velours écarlate doublée et bordée de menu vair le protégeait du froid vif de février ; agrafée sur l’épaule par une broche en or, au centre de laquelle était serti un cristal de roche entouré de précieuses émeraudes et de rubis, elle laissait apparaître une cotte de soie luisante, fendue depuis la ceinture jusqu’aux pieds, chaussés de bottines sans talon, légèrement pointues, cousues sur le dessus et lacées à la cheville. Comme la tunique, les chausses étaient de couleur vert pâle. Si son visage était rasé, il portait ses noirs cheveux longs et bouclés.
Conseillée par ses tantes et ses dames de compagnie, Diane achevait de se parer, apportant un soin particulier à ses cheveux châtains nattés, son principal attrait. Dans les lourdes tresses, s’entrecroisaient des fils d’or, de fins rubans rouges et verts. Elle avait revêtu à même sa peau sa plus belle chemise blanche plissée, de lin, sur laquelle elle avait passé, en raison du froid, une chaude tunique de pelleterie. Par-dessus, par l’amigaut qu’elle avait ensuite fermé avec une fibule d’argent ornée de pierres précieuses, elle avait enfilé une cotte de soie vert sombre, aux manches plissées ; le surcot était de drap lourd, d’un vert plus clair, finement rayé de rouge. Elle avait choisi une ceinture de soie cramoisie, entourant plusieurs fois sa taille mince. Le voile dominical reposait sur sa tête et ses épaules qu’elle recouvrit de sa chape rouge garance, rehaussée de précieux motifs brodés ; retombant sur ses bras et ses genoux, doublée de fourrure de létice elle lui permettrait de supporter la rigueur de l’hiver.
Toutes ses dames s’étant elles-mêmes richement apprêtées, Diane prit la tête du cortège, sur sa mule et conduite par son père, elle vint se placer face à la porte de l’édifice religieux, à la gauche de Guerric. Devant le porche de l’église, le prêtre avait vu arriver l’homme et la femme dont il serait le témoin du lien qui les unirait à jamais.
A son signal, la cérémonie commença. Le prêtre rappela que toutes les conditions étaient remplies pour que cette union fût possible : les « futurs » avaient l’âge requis, le consentement de leur père et de nombreux témoins ; tous deux chrétiens, ils n’étaient point parents ; personne ne s’était manifesté lorsque ce mariage avait été annoncé. Il ajouta que l’Eglise l’autorisait en ce temps liturgique et recommanda aux jeunes gens de prier le Christ qui bénissait tous les mariages depuis sa présence aux noces de Cana, tout en pensant aux importants devoirs qu’ils auraient l’un envers l’autre.
Alors, d’une voix puissante, le prêtre leur demanda leur consentement et Guerric répondit fermement :
- Oui, moi, Guerric d’Epernay, par la grâce de Dieu, te prends, Diane, pour femme, tandis que, timidement, la jeune fille affirma :
- Oui, moi, Diane de Châlons, par la grâce de Dieu, te prends, Guerric, pour époux.
Durant la fulgurance d’une seconde, Guerric imagina serrer dans la sienne une main autre que celle de Diane. Il n’était pas le seul à penser à Elseline à cet instant : son cousin Thiébauld de Nolongues, s’était fait violence pour assister à ce mariage, mais l’amertume l’envahit en songeant au sien qui n’avait pu se réaliser.
Guillaume de Montereau, lui, avait décliné l’invitation, avançant que cette célébration lui rappellerait de trop sombres souvenirs. D’ailleurs, Epernay n’avait pas insisté, lui battant froid depuis le drame qui n’avait pas manqué de susciter des commentaires désobligeants.
Mais déjà, le comte de Châlons plaçant les mains nues de sa fille dans celles du jeune homme, lui signifiait qu’il la lui remettait et que son époux avait désormais autorité sur elle. Guerric accepta ce rôle nouveau de mari en reprenant, sans trop de conviction :
- Pour toujours, dans la foi de Dieu et de la mienne, je promets de garder cette femme.
Posé sur un coussin soyeux, l’anneau d’argent, fut aspergé d’eau bénite par le prêtre : symbole de son engagement et de son devoir de fidélité envers son époux, Diane le porterait sa vie durant. Guerric le passa successivement au pouce, à l’index, au majeur de la main droite de Diane, accompagnant chacun de ces gestes des mots : « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » Le jeune homme le mit finalement au doigt de la main gauche de Diane, traversé par la veine du cœur : là encore, il fut déçu de ne pas rencontrer les si troublants yeux clairs, cherchant les siens. Il récita, cependant, la formule rituelle :
- De cet anneau, je vous épouse ; de mon corps, je vous honore ; de mon bien, je vous doue.
Dès cet instant, Guerric et Diane étaient mari et femme.
Les deux battants de la porte de l’église s’ouvrirent et les époux s’avancèrent dans la nef, entre deux haies de parents, d’amis, de curieux, les femmes se tenant du côté nord, les hommes à l’opposé. Tous assistèrent à une longue messe, comportant des prières, des lectures extraites de l’Ancien Testament, notamment de la première Epître aux Corinthiens et des Evangiles, insistant sur l’aspect sacramentel du mariage.
Avant la communion, le couple vint s’agenouiller dans le chœur de l’église. Le prêtre posa sur la tête de Diane un voile blanc et rouge qui s’appuyait seulement sur l’épaule gauche de Guerric.
- Bénie sois-tu, Diane, dit l’homme d’Eglise ; puisses-tu être une bonne épouse comme le fut Rachel ; que Dieu t’accorde la sagesse de Rebecca et la piété de Sarah ! Que le seigneur te rende féconde, qu’Il te garde chaste et innocente ! Q’Il vous permette, à toi et à ton époux de voir vos descendants jusqu’à la troisième et la quatrième générations !
Alors eut lieu « le baiser de paix » : Guerric le reçut du prêtre, le transmit à son épouse qui, à son tour, baisa les femmes présentes, tandis qu’un enfant de chœur embrassait les hommes. La messe s’acheva par la confirmation de ce mariage, au nom de Dieu, le prêtre disant :
- Que le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob vous unisse !
Le cortège quitta l’église, précédé par toute une joyeuse cavalcade et accompagné par une foule de miséreux qui espéraient bien profiter de la générosité des participants, engendrée par leur bonne humeur.
La fête profane, qui se déroula dans le château d’Epernay où vivrait désormais le couple, fut somptueuse.
Depuis plusieurs jours, la grande salle avait été préparée pour honorer les invités des deux familles. Après avoir ressenti le froid glacial de février sur les parties de leur corps que ne protégeait pas la superposition de vêtements fourrés, tous se hâtèrent d’y pénétrer pour profiter de la réconfortante chaleur diffusée par l’énorme cheminée monumentale. Soucieux du bien-être des invités, Epernay avait, en outre, fait disposer, sur le sol pavé, jonché d’herbes odorantes, une dizaine de braseros, réchauds de fer portant des récipients de terre cuite remplis de braises incandescentes. Repeints pour la circonstance, les murs étaient emmitouflés de fourrures, entre lesquelles on distinguait des tapisseries de haute lisse, des trophées de chasse, les armoiries des Epernay.
Devant la cheminée, sur une estrade, était dressée la grande table recouverte d’une nappe de lin, d’une blancheur irréprochable, sur laquelle était posé le doublier, lui-même bordé de la longière faisant le tour de la table pour permettre aux dîneurs d’essuyer mains et bouches. Avant le passage à table des convives, un valet présenta à chacun un bassin et une aiguière, contenant de l’eau tiédie qui avait bouilli avec de la sauge et de l’écorce d’orange, pour le lavage des mains. Enfin, un héraut « corna l’assiette », annonçant le début du repas.
Ce fut à la table centrale que prit place le nouveau couple, encadré de chacun des pères, de Thiébauld et de sa mère, ainsi que des plus illustres convives.
Un banc disposé perpendiculairement à cette table accueillit les autres invités, moins prestigieux, placés le plus souvent par couples. Le centre resta libre pour permettre le service et le déroulement des divertissements qui auraient lieu entre les plats et à l’issue du festin.
Au centre de la table, face à l’hôte, le vieil Epernay, étincelait sa nef d’argent contenant sa cuiller et son couteau ; son hanap était de cristal de roche incrusté d’or. Des gobelets d’étain étaient mis à la disposition de ceux qui n’auraient pas apporté le leur, à raison d’un pour deux qui se le partageraient. Tous s’étaient munis de leur propre cuiller et se serviraient des couteaux que les hommes portaient toujours à leur ceinture, comme des dagues, pour saisir les aliments solides. Devant chaque invité, était placé un tranchoir, à la fois plat de métal et épaisse couche de pain à croûte dure, avec le moins possible de mie, qui tenait lieu d’assiette sur laquelle l’écuyer tranchant, responsable du déroulement du festin, déposerait les mets, utilisant ses deux couteaux : l’un pointu pour piquer les tranches, l’autre à large lame pour les présenter.
Les premiers, Guerric et Diane trempèrent leurs lèvres, en même temps, dans leur hanap où l’échanson avait versé en apéritif, un hypocras, dont les arômes de cannelle, de gingembre et de graines de paradis flattaient autant l’odorat que le palais. Partageant le pain et le vin, accompagné de « tostées », de fruits secs ou cuits, les époux avaient eu l’une des rares occasions de croiser leur regard. Bien vite, Diane avait rougi et baissé les yeux sous l’insistance de ceux de braise qui la découvraient.
Le cor du héraut retentit à nouveau, annonçant le premier « service » ou « assiette » : chacun se déclinait en une douzaine de plats différents. Les meilleurs mets étaient réservés à l’hôte et aux convives les plus prestigieux ; les moins spectaculaires, aux invités plus modestes ; mais pour honorer tous les convives, les cuisiniers avaient consacré beaucoup de temps à l’élaboration de chacun. Partout, les épices tenaient une grande place, non seulement pour leurs vertus salutaires, mais aussi parce qu’elles coloraient les plats, que la combinaison de leurs saveurs donnaient des goûts délicats, faisant de chaque mets un régal pour les yeux et les palais ; enfin, fort coûteuses, elles attestaient la richesse de celui qui pouvait en user abondamment.
Ce premier service comprenait les aliments cuits en pots et les pâtés. Les « potages » constitués d’un fond de lait d’amande, allongé de vin blanc et de verjus dans lequel avaient mijoté diverses viandes, furent présentés couverts pour être conservés chauds, depuis la cuisine située à l’étage inférieur, et servis dans des écuelles d’étain placées à raison d’une pour deux, que l’on prit dans le dressoir de bois travaillé où l’échanson gérait également les vins servis en abondance.
Les « rosts » ou viandes rôties suivirent ; puis vinrent les entremets, qui se présentèrent à la fois sous forme de nourriture et de divertissement ; ils marquèrent une sorte d’apothéose dans le plaisir des sens : des tourtes dont les bords étaient façonnés comme les créneaux d’un château fort, dont les viandes étaient surmontées des bannières de tissus d’Epernay et de Châlons soulevèrent l’admiration des convives.
Un spectacle fut animé par des trouvères, des jongleurs, des musiciens, joueurs de harpe, de flûte, de vielle et des chanteurs, auxquels plusieurs joyeux convives joignirent leur voix. Le service qui succéda à ces entremets fut « la desserte » annonçant que le repas s’achevait : des fruits secs, noisettes, noix, amandes, marièrent leur saveur sucrée à celle, salée, d’une fourme d’Ambert. « L’yssue » fut l’occasion de boire, soit du claret, soit de l’hypocras tout en dégustant des macarons, des gaufres, des massepains tandis que sur la table de l’hôte était déposé un pâté de poires surmonté d’une tour d’or crénelée, reproduction de celle figurant sur l’écu d’Epernay, qui fut salué par les applaudissements des convives. {4}
Alourdis par ce festin qui avait duré trois bonnes heures, les invités quittèrent la table : les plus agiles appliquèrent l’adage : « Après la panse, la danse ! » {5} et, soit par couples, dansèrent, soit en groupes, caracolèrent. D’autres jouèrent au trictrac, et les plus jeunes s’exercèrent à la quintaine où l’imprécision de leurs coups était proportionnelle à la quantité de vin absorbée et provoquait, ici, des éclats de rires.
Suivi de deux enfants de chœur, le prêtre accompagna le couple jusqu’à la chambre nuptiale et tandis que les époux, à genoux priaient, il la bénit, ainsi que le lit dont la vue accrut l’appréhension de Diane qui s’était efforcée, durant toute cette longue journée de songer le moins possible à ce moment.
Quand ses femmes la déshabillèrent, la préparèrent et la couchèrent, le cœur de la jeune épouse battait à tout rompre. En cette journée, entre son époux et elle, l’échange le plus intime avait été ce chaste baiser donné dans l’église. Lorsque, totalement nu, Guerric la rejoignit, la jeune femme ignorait encore tout de l’anatomie masculine : ses frères étaient morts en bas âge ; elle avait été élevée dans la défiance de l’homme. S’ils n’avaient jamais été physiquement si proches, jamais les époux n’avaient été si éloignés par la pensée : lui, n’avait que la hâte de découvrir ce nouveau corps de femme dont il pouvait entièrement disposé, et surtout de s’assurer qu’il pourrait partager avec une autre, qui ne fût pas une prostituée, la volupté qu’il avait connue avec Elseline. Il ne l’entendit pas le supplier d’être patient, de respecter ces trois nuits de chasteté recommandées par l’Eglise aux nouveaux époux : sa mâle volonté prima et il découvrit ses seins menus qu’elle dissimulait sous ses longs cheveux, caressa le ventre qui devait lui donner le fils, son héritier. Elle se crispa lorsqu’il joua dans sa toison triangulaire, que ses mains écartèrent vigoureusement ses cuisses. Elle ne ressentit que la douleur de la défloraison, quand il s’acharna sur elle, en elle pour la faire participer à son plaisir. Elle n’éprouva que l’immense déception de n’avoir pas été entendue par cet homme, son époux, qui lui était plus étranger que jamais.
9.
Une nuit du début du mois de mars, la maison de Pierre et de Jacotte fut ébranlée par un énergique tambourinage contre leur porte, accompagné de l’ordre d’ouvrir immédiatement, au nom du châtelain de Sens, maître du domaine sur lequel était situé leur village. Peu rassurés, ils s’exécutèrent, cependant : même un couple d’alleutiers devait obéissance à son seigneur. Les deux femmes s’étaient refugiées dans le recoin le plus obscur de la chambre, serrant contre elles les plus jeunes enfants tandis que Pierre et Etienne faisaient face aux gens d’armes, après s’être assurés d’avoir à portée de main, une fourche et le gourdin du géant roux.
- J’ai ordre d’amener au plus vite la ventrière auprès de ma maîtresse, expliqua celui qui commandait.
C’était donc cela ! La réputation d’excellente accoucheuse de Jacotte était connue en haut lieu et l’on avait besoin de ses services, dans des circonstances faciles à imaginer. Déjà, elle se préparait, mais Babette manifesta le désir de la seconder et rassembla le matériel nécessaire. Elle emmènerait Guillemin, car il lui faudrait le nourrir, les choses risquant de durer. Méfiant, Pierre décida de les escorter jusqu’au château où ils se rendirent, Jacotte et son époux sur leur cheval ; Babette, tenant son fils, sur sa monture.
Dans l’escalier qui menait à la chambre de la future mère, les deux femmes croisèrent la sage-femme qui les avait précédées et qui, entre deux hurlements de douleur, avait été qualifiée d’incapable et chassée. Jacotte entendait ne pas se laisser impressionner par la condition de sa patiente et procéda comme elle le faisait toujours. Elle commença par rassurer la femme, après l’avoir examinée :
- L’enfant se présente bien, la tête la première, et le travail suit son cours, juste un peu trop lentement.
- C’est un garçon, n’est-ce pas ? Vous comprenez, j’ai déjà deux filles : il faut que ce soit un garçon ! la supplia la châtelaine.
Jacotte et Babette échangèrent un regard, réalisant que, naïvement, la future parturiente se raccrochait à cet espoir : le savoir-faire des deux femmes l’aiderait à mettre au monde le fils tant désiré et lui éviterait la répudiation, par un mari las d’espérer qu’elle lui donnât un héritier !
- Votre souhait, aussi légitime soit-il, dépasse nos capacités ! s’exclama la sage-femme, sans aucune complaisance. Tout ce que je puis pour vous, maintenant, c’est vous soulager en partie ! Faites chauffer de grandes quantités d’eau ! ordonna-t-elle aux nombreuses servantes dont l’inquiétude pour la suite des événements se traduisait par une agitation brouillonne.
A l’eau chaude du bain, Jacotte ajouta des feuilles de laurier, destinées à faciliter l’accouchement, tandis que Babette faisait boire à la châtelaine de ce vin où avaient macéré des feuilles de cette même plante. Elle y ajouta un brin d’aneth aux effets abortifs, s’il était consommé en grande quantité, et du basilic qui atténuerait les douleurs de l’enfantement.
Puis, la femme fut de nouveau installée dans sa couche : un confortable lit encadré de luxueuses tentures, assorties au « ciel », ouvertes pour la circonstance. Apaisée par les propriétés calmantes des feuilles de fenouil, posées sur son dos et autour de ses cuisses, elle reprit ses prières pour que l’enfant fût un garçon. Bientôt, la ventrière signala que le moment de l’expulsion était arrivé : Babette pressa doucement le ventre pour accompagner les poussées commandées par Jacotte. Hélas pour l’accouchée, l’enfant était une fille ! La mère émit une plainte désespérée et repoussa la nouveau-née quand Babette la lui présenta, après avoir effectué sa première toilette.
Comme le petit jour se levait, Guillemin s’éveilla, réclamant sa première tétée. Babette s’installait avec lui dans l’encoignure de la fenêtre quand le seigneur de Sens fit irruption dans la chambre. Avant de satisfaire son fils, elle eut juste le temps de juger que ce seigneur devait avoir l’âge de son père et que sa colère ne tarderait pas à éclater, comme le laissait pressentir sa façon d’arpenter rageusement la chambre.
- Voilà donc, Madame, le fils que vous m’aviez promis ! ironisa-t-il en effet. Trois filles, trois dots ! Je vous félicite ! poursuivit-il. Par trois fois, vous avez failli ! Vous ne m’avez que trop déçu, Madame !
La menace était perceptible dans le ton cinglant.
Apercevant Babette qui, pudiquement, lui tournait le dos pour allaiter Guillemin, le comte s’interrompit.
- Que fait ici cette femme ? demanda-t-il.
- C’est ma nièce qui me seconde lors des accouchements, s’empressa de lui répondre Jacotte.
- Et je parierais, reprit Sens, que son enfant à elle est un vrai petit mâle ! Que cette fille a été capable, elle, de donner un fils à son époux !
- Et vous auriez raison, Monseigneur, mais, hélas, son époux ne peut se réjouir : elle est veuve, expliqua Jacotte qui espérait qu’évoquer un malheur plus grand que le sien ramènerait le comte à plus d’humanité.
Dans un silence pesant, celui-ci réfléchissait. Il avait profité du temps de la tétée de Guillemin pour examiner Babette, et semblait avoir pris une décision.
- Voilà au moins la solution à l’un de nos problèmes, annonça-t-il. Approche ! ordonna-t-il, s’adressant à Babette qui tremblait à l’idée d’avoir éveillé ses soupçons. Elle essayait de se souvenir : n’avait-elle pas déjà rencontré cet homme, du temps où elle était encore Elseline ? Elle gardait les yeux baissés pour qu’il n’y lût pas sa colère, à elle, humiliée de sentir les siens rivés sur sa poitrine gonflée de lait.
- Tu me sembles avoir de quoi alimenter un deuxième enfant, conclut-il de son examen. Je te propose donc d’être la nourrice de celle-ci, dit-il en désignant de la tête sa fille, à qui il n’avait pas même accordé un regard. Je pourvoirai à ta nourriture, à ton habillement et tu recevras des gages.
Sa surprise passée, Babette hésitait : elle craignait surtout d’importuner Pierre par la présence de cet autre enfant. Elle leva les yeux pour informer le comte de la difficulté et il fut ébloui en découvrant leur beauté étrange ; en même temps qu’il avait le sentiment d’en avoir déjà vu de semblables mais il ne parvenait pas à se rappeler dans quel visage.
- Qu’à cela ne tienne ! s’exclama-t-il. A tout problème, sa solution, n’est-ce pas, Madame ? ajouta-t-il à l’adresse de son épouse, lui signifiant sans ménagement que, dès lors, son sort était fixé. Tu occuperas la maison prévue pour un « hôte » qui aurait dû s’y installer mais qui vient de décéder, reprit-il pour Babette.
- Alors j’accepte la proposition dont vous daignez m’honorer, Monseigneur, pour un an, dit-elle avec juste une pointe d’ironie dans son ton excessivement déférent.
« Jamais paysanne ne s’est exprimée ainsi ! » pensa-t-il, et, presque malgré lui, agacé de l’intérêt qu’elle suscitait chez lui, il demanda :
- Pour un an ? Aurais-tu donc un projet ? Un remariage, sans doute ? N’oublie pas, cependant, de rester chaste tout le temps de l’allaitement !
Elle rougit violemment : cette allusion à l’aspect le plus intime de sa vie la révoltait et la mettait au supplice : elle eût voulu lui jeter au visage tout ce qu’elle pensait de lui.
- Pourquoi avez-vous laissé cet homme vous humilier ainsi ? Et pourquoi avoir accepté son…offre ?
A la reprise du vouvoiement que, par amitié, les deux femmes avaient abandonné, Babette devina que Jacotte ne pouvait plus contenir sa colère ; même Pierre qui les avait attendues toute la nuit fut surpris de sa véhémence.
- Demande-toi plutôt : pour qui ? répondit Babette avec douceur. Pour moi, et pour lui, expliqua-t-elle en désignant son fils. Et dis-toi qu’aujourd’hui, je me suis réjouie de ne plus appartenir au monde de cet homme !
- Peut-être as-tu raison, reconnut Jacotte, calmée. Mais méfie-toi de lui : il me semble capable de tout pour parvenir à ses fins !
- Sur ce point, je partage ton sentiment, admit Babette qui frissonna au souvenir de ce brutal.
La maison qu’allait occuper Babette se situait à une demi lieue environ du village de Pierre et de Jacotte, dans un petit groupe de constructions récentes habitées, sur des terres nouvellement essartées, par des « hôtes », ces paysans venant d’un peu partout, de villages surpeuplés et attirés par les conditions avantageuses qui leur étaient offertes pour leur installation.
Babette rassembla les quelques effets lui appartenant et celles qui constituant le trousseau de son fils. Conduite par un garde et accompagnée d’une femme de la suite de la châtelaine de Sens qui portait la dernière née de sa maîtresse, elle se rendit dans ce qui serait sa demeure pour un an. L’habitation était meublée, rien n’y manquait : dans une des pièces, se trouvaient les coffres, les bancs encadrant la table dressée sur ses tréteaux ; dans l’autre, deux grands lits : apparemment, l’homme qui aurait dû y vivre comptait fonder une famille.
A l’extérieur, dans l’enclos, la jeune femme avait prévu de cultiver les légumes dont elle avait découvert les bienfaits depuis qu’elle vivait parmi les paysans ; en outre, cette occupation lui permettrait de mieux supporter la solitude qu’elle appréhendait, après avoir connu la chaleur de l’amitié, au sein de la famille de Jacotte, alors qu’elle avait perçu la curiosité méfiante éveillée dès son arrivée, chez ceux des villageois déjà établis là.
Elle était installée depuis moins d’une semaine quand elle reçut la première visite du comte de Sens. Il venait prendre des nouvelles, prétendit-il, s’informer des éventuels besoins de la jeune femme et lui apportait de la nourriture. Son épouse, encore trop affaiblie par l’accouchement difficile ne l’accompagnait pas.
En vérité, il était bien davantage mû par le désir de revoir la jeune femme et de percer le mystère qui l’entourait car elle dissimulait sa véritable identité, il en était persuadé. Il avait relevé maints détails qui le lui confirmaient, comme sa façon de monter à cheval, qui n’était pas celle d’une paysanne et un examen de sa monture dans l’enclos acheva de le convaincre : ce n’était en rien un animal de manant.
Il l’avait surprise au moment où elle achevait la toilette de Guillemin, tandis que la petite fille s’était rendormie après sa tétée. Il allait essayer de la confondre en la pressant de questions sur sa vie passée mais elle sentit le piège et se déroba, disant :
- De grâce, Monseigneur, ne m’interrogez pas sur des événements dont le souvenir me fait encore souffrir !
Ce qui était la stricte vérité : dans ses rares moments de désœuvrement, ses pensées la ramenaient aux êtres qu’elle avait profondément aimés, vers le père de son fils, qu’elle ne parvenait pas à oublier, encore moins à haïr. Sens avait dû repartir, plus troublé encore par ce mystère et par les yeux magnifiques que le flot de ses questions indiscrètes avait remplis de larmes. « Où diable ai-je contemplé de semblables yeux ? » Cette interrogation sans réponse l’obsédait ; il en trouverait la réponse, se promit-il.
Le mois suivant, il revint régulièrement, sous le prétexte de lui remettre ses gages, le plus souvent seul, parfois accompagné de sa dolente épouse. Ni l’un ni l’autre ne semblaient s’intéresser réellement à leur fille tandis que Babette constatait, émue jusqu’aux larmes, combien son propre enfant changeait. Elle avait maintenant la certitude qu’il avait hérité de la forme en amande de ses yeux à elle, mais qu’ils auraient la noirceur de jais de ceux de son père. Alors, elle lui murmurait : « Feras-tu souffrir de pauvres filles, avec ce regard-là, toi aussi ? » et Guillemin souriait, en entendant la douce voix maternelle.
Puis, trop occupé par le plaisir retrouvé de chasser, Sens ne vint pas et elle en fut soulagée ; elle ne vit pas non plus la châtelaine et elle pressentit ce que Jacotte lui confirma, lors de l’une de ses fréquentes visites : un ultime début de grossesse s’était achevé par un avortement précoce pour la comtesse et son époux venait de se découvrir un lien de parenté avec elle.
10.
Par la force des choses, Diane avait toujours connu la solitude : dans son plus jeune âge, sa mère puis ses deux frères avaient été emportés par une mauvaise fièvre. L’accumulation de ces deuils avait aigri le caractère de son père, l’avait éloigné de cette unique survivante de sa famille et rendu la vie de celle-ci bien morose, tout en forgeant chez la jeune fille une âme forte, peu encline à s’apitoyer sur elle-même mais sensible aux souffrances des autres.
Si elle avait espéré trouver, sinon de l’amour du moins de l’amitié, de la part d’un mari pour qui elle eût de l’inclination, dans cette union arrangée, elle avait conscience, à présent, de servir des intérêts tout autres que son bonheur. Très attirée par Guerric, qui savait jouer de son pouvoir de séduction, elle craignait avant tout de lui déplaire. Mais, au moment où elle le pensait plus proche d’elle, il semblait se ressaisir pour lui échapper. C’était particulièrement vrai dans leurs moments d’intimité : pourquoi avait-elle la quasi certitude qu’il ne l’honorait que par devoir et commodité ?
C’était Marguerite de Nolongues qui, avec douceur, pudeur et fermeté avait su la réconforter au lendemain de sa décevante nuit de noces. Ce fut encore elle qui, la première, remarqua chez la jeune femme les signes annonciateurs d’une grossesse désirée de tous et l’informa de son état. L’amitié que lui témoignait cette généreuse personne, l’entourant de soins dictés par l’affection, était ce que Diane avait de plus précieux, dans l’attente de l’arrivée de son enfant.
Comme elle entrait dans son second mois de grossesse, elle en fit l’annonce pour mettre fin au harcèlement indélicat du comte d’Epernay, qui ne voyait en elle qu’une reproductrice, chargée de perpétuer sa lignée. Chaque jour, elle priait : pourvu qu’elle eût un garçon ! Elle avança cette grossesse afin de se soustraire à l’insatiable appétit sexuel, qu’elle ne partageait pas, d’un époux à qui elle rappela l’interdiction religieuse, pour un couple dont la femme était enceinte, d’avoir des relations charnelles.
Thiébauld, lui, manifestait à son égard un déférent intérêt et Diane sut attendre qu’ils fussent devenus suffisamment proches pour qu’il prît l’initiative de lui ouvrir son cœur. Ses confidences confirmèrent ce qu’elle avait entendu conter de son projet de mariage dont l’issue avait été aussi dramatique qu’inattendue et qui était la source de l’incommensurable tristesse du jeune homme.
- Jamais je ne me pardonnerai d’être la cause de la mort d’Elseline ! s’exclama-t-il, un jour que Diane exécutait une délicate tapisserie et qu’il lui tenait compagnie, dans la grande salle du château d’Epernay, là même où avait eu lieu, quelques mois auparavant le festin de son mariage, à elle, sur lequel, elle s’efforçait de ne pas trop s’interroger.
- Pourquoi vous accabler de la sorte ? demanda-t-elle, avec une infinie douceur. Ne dit-on pas que la malheureuse se noya accidentellement ?
- Si seulement je pouvais ajouter foi à cette explication de sa disparition ! Mais quelque chose me dit que seule l’aversion qu’elle avait pour ce mariage…
Il ne put achever, tant l’émotion l’étreignait.
- Et moi, je ne puis croire qu’elle eût votre personne en une telle horreur ! protesta-t-elle, rougissant du tour très intime de leur entretien. On dit aussi qu’elle aimait plus que tout sa jeune sœur, s’empressa-t-elle d’ajouter. Pensez-vous, alors, qu’elle ait pu volontairement…l’abandonner ?
- C’est, en effet, la seule raison qui me permet d’espérer que je ne suis pas celui qui la poussa au désespoir !
Ils n’avaient pas entendu Guerric rentrant de son indispensable promenade à cheval, qui s’était arrêté net au seuil de la grande salle, pour surprendre leurs propos.
- C’est pourquoi, je me dois de découvrir la vérité sur sa mort et si j’en suis le responsable, je n’aurai pas assez de toute ma vie pour expier ! concluait Thiébauld avec fermeté.
Guerric en fut comme foudroyé : il découvrait, non seulement que, pour recevoir ces confidences, son épouse était plus proche de son cousin que de lui-même, qu’un autre confirmait ses propres doutes sur les circonstances réelles de la mort d’Elseline. Il avait surtout la révélation de la profondeur des sentiments de son cousin pour un être que lui-même avait meurtri avec une coupable légèreté. Il ne pouvait, pourtant, apaiser le tourment de Thiébauld, qui lui était cher, sans révéler quel rôle avait été le sien dans ce drame. Pour la première fois, il envisagea qu’il aurait un jour à rendre des comptes pour tous ses péchés, même s’il les avait commis davantage par inconséquence que par volonté de nuire. Il se précipita dans l’escalier pour se réfugier dans sa chambre : il n’aurait pas supporté de croiser le regard de Thiébauld.
A quelques lieues d’Epernay, Babette appréhendait plus que jamais de voir revenir Sens avec, en tête, la perspective de se libérer d’une épouse vieillissante, incapable d’assurer sa lignée. Elle ne pouvait, toutefois, imaginer ses inquiétants projets.
Or, comme elle rentrait d’une courte promenade, avec les deux enfants, elle le trouva chez elle, hirsute, hagard. Il avait jeté sur la table dressée les gages qu’il lui devait. Dès qu’elle eut déposé chacun des nourrissons dans son petit lit respectif, elle se sentit saisie par la taille, par cet homme dans les yeux duquel elle découvrit la lueur d’une dangereuse folie.
- Tu n’es pas celle que tu prétends être, je le sais, lança-t-il. Mais qui que tu sois, quoi que tu aies fait, je te veux !
Elle fut à la fois rassurée et alarmée par ces mots : il n’avait pas encore tout découvert la concernant, mais elle devait se montrer extrêmement prudente et doser très habilement fermeté et douceur pour le repousser sans exacerber son désir.
- Monseigneur, vous avez vu juste ; je ne puis, hélas, vous révéler qui je suis sans provoquer le malheur de ceux que j’aime et je vous supplie de me permettre de me repentir de la faute que j’ai commise !
- Epouse-moi ! lâcha-t-il, la serrant à l’étouffer. Porter mon nom te rendra ton honneur !
- Je ne puis, dans l’état de péché mortel où je suis. Laissez-moi le temps de me racheter !
Il sembla un instant dégrisé et relâcha son étreinte. Elle profita de ce répit pour réfléchir très rapidement à ce qu’elle pouvait lui confier et à ce qu’elle devait absolument taire.
- Et comment ? Que comptes-tu faire ? interrogea-t-il sèchement.
Alors, elle lui fit part de son intention, qui n’était pas, qu’il se rassurât, un remariage mais un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle.
- Tout ce temps à t’attendre ! gémit-il. Sais-tu, au moins, que je vis un enfer depuis que j’ai vu tes yeux ?
Il l’avait reprise dans ses bras ; elle sentait son souffle sur son cou : il cherchait sa bouche et elle s’efforçait de dissimuler la répulsion qu’il lui inspirait.
- Monseigneur, le pria-t-elle, sincère, n’ajoutez pas à ma faute celle d’être la cause d’autres malheurs !
- Et qui me garantit à moi, que je puis espérer…
- Moi, coupa-t-elle, regrettant de devoir, dans l’urgence, s’engager par une promesse.
- Au moins en attendant, tu pourrais être à moi ! Nul ne le saurait ! Je te désire tant que ce m’est un supplice que d’attendre…
- Il me serait tellement plus facile de vous céder, ici, tout de suite « si je n’éprouvais pour vous que peur et dégoût », pensa-t-elle en son for intérieur ; mais, songez, ajouta-t-elle, que si nous surmontons cette épreuve, nos fautes, à tous deux, seront effacées.
Il comprit qu’elle faisait allusion à l’annulation de son mariage et ne trouva rien à lui objecter : il était conscient d’être pris au piège. Décidément, elle était bien trop habile, pour n’être qu’une simple paysanne ; mais lui-même n’était pas aussi naïf qu’elle semblait le croire et il n’avait pas dit son dernier mot.
Elle s’arrangea pour éviter de le recevoir lorsqu’elle était seule. Cette paysanne, cette Jacotte, qu’il se mit à détester, lui rendait le service d’être le plus souvent présente lors de ses visites où il ne cessait de rappeler à la jeune femme qu’elle allait commettre une folie, qu’il lui suffisait d’accepter l’offre flatteuse de porter le nom de châtelaine de Sens pour retrouver son honneur. Babette devait patiemment lui objecter que sa conscience ne se satisferait pas de cet accommodement.
La jeune femme voyait s’approcher l’échéance de son départ avec une inquiétude croissante : c’étaient les changements qu’elle notait chez les petits qui lui rappelaient la course inexorable du temps. Guillemin ne tarderait pas à marcher et penser qu’elle n’assisterait pas à ses premiers pas, qu’elle n’entendrait pas les premiers mots qu’il articulerait, lui brisait le cœur. En même temps, elle jugeait indispensable, pour se racheter, cette souffrance qu’elle s’imposait.
Quand, accompagné de la femme qui s’occuperait désormais d’elle, Sens vint reprendre sa fille, les pleurs de celle-ci, au moment de sa séparation d’avec sa nourrice troublèrent Babette plus qu’elle ne l’aurait pensé. Elle ne put envisager sans tristesse le destin de cette fillette, dont nul n’avait souhaité qu’elle existât, promise, au mieux, à l’indifférence générale, et qui n’était pas sans lui rappeler celui d’une autre, plus chère encore à son cœur.
Au moment où Babette restitua la maison qu’elle avait occupée durant toute l’année qui venait de s’écouler, le comte en profita pour lui rappeler, une dernière fois, ce qu’il considérait comme son engagement envers lui, à tenir dès son retour. Elle-même, rassemblant les quelques objets qui lui appartenaient, chercha vainement le bijou offert par sa mère. Comme elle était certaine de l’avoir gardé en lieu sûr en s’installant, elle fouilla minutieusement les moindres recoins mais dut se résigner : il était introuvable. Très contrariée, car c’était le seul présent qui lui restait de sa mère, elle garda cependant secrète cette disparition, sa nature généreuse répugnant à soupçonner quiconque d’un méfait.
Il n’était pas de matin ni de soir où elle ne rendît grâce à Dieu de l’avoir épargnée malgré son indignité, où elle ne fît appel à Son infinie bonté pour préserver du malheur tous ceux que sa faiblesse avait meurtris et à Son indulgence envers l’innocent fruit de son péché. Enfin, s’Il le pouvait, elle Le suppliait humblement de l’absoudre, quand elle aurait accompli sa pénitence car elle ne songeait nullement à se parjurer. Mais, installée de nouveau dans le foyer chaleureux de Pierre et de Jacotte, elle ne se décidait pas à aborder le sujet de son pèlerinage, tant était forte sa peur à l’idée de se lancer, seule, dans cette périlleuse expédition dont elle savait seulement que l’accomplissaient ceux qui, comme elle, avaient à expier une faute grave ou espéraient quelque miracle de saint Jacques le Majeur.
Or un soir, à la veillée, les événements se précipitèrent. Pierre s’adressa directement à elle, ce qu’il ne faisait qu’exceptionnellement et lui demanda, avec la maladresse d’un homme peu habitué à s’exprimer :
- Voilà : êtes-vous toujours décidée à accomplir ce pèlerinage que je considère, pour ma part comme pure folie, vu tous les dangers qui vous guettent ?
Elle crut tout d’abord que c’était une façon indirecte de lui faire sentir que sa présence l’importunait et qu’il s’enquérait du moment où elle quitterait la maison. Et comme l’émotion étreignant sa gorge l’empêchait de répondre autrement que par un hochement de tête affirmatif, elle eut l’extrême surprise de l’entendre ajouter :
- Dans ce cas, je vous accompagnerai.
- M’accompagner ? répéta-t-elle, incrédule. Pour me protéger ? Non, je ne puis accepter un tel…sacrifice ! Vous allez avoir tant à faire ici…
- Pas uniquement pour cette raison, coupa-t-il, la laissant imaginer le reste.
Et, comme s’il ne s’était que trop livré, il quitta brusquement la pièce.
Jacotte prit dans les siennes les mains de la jeune femme toujours sous le coup de la surprise.
- Ne t’avais-je pas prévenue qu’il était, lui aussi, « un tourmenté » ? dit-elle. Ce pèlerinage, cela fait longtemps qu’il y pense, de son côté. Oh, bien sûr, il ne sera peut-être pas un compagnon de route très agréable, mais je serai tellement rassurée de le savoir près de toi ! Et ne t’inquiète pas pour nous, dit-elle encore, devinant les pensées de Babette : Etienne est presque un homme, à présent : il le remplacera et Benoît nous aidera. Avec ce que tu nous laisses de tes gains comme nourrice, nous aurons de quoi subvenir à nos besoins.
Jacotte lut encore une prière dans les yeux de la jeune femme que l’angoisse rendait muette. Aussi ajouta-t-elle :
- Et nous veillerons au mieux sur ton bien le plus précieux… Bon, passons aux détails pratiques, enchaîna-t-elle pour ne pas se laisser gagner, à son tour, par l’émotion. Je te suggère, pour ta tranquillité, parmi une majorité d’hommes dont les pensées ne sont pas que pieuses, de reprendre ton apparence…virile. Tu pourrais être, cette fois, le neveu de Pierre ?
- Ainsi, non seulement, je dois renoncer à être mère, me priver de longs mois de la présence de mon enfant, ignorer une partie de son existence mais je suis encore contrainte de dissimuler ma vraie nature, comme chose honteuse, dont les hommes pourraient, eux, abuser ? Jacotte, crois-tu que celui qui a péché avec moi se repent de son côté ?
- Ma pauvre enfant, tu le sais, depuis la nuit des temps, c’est à la femme, à la « tentatrice » de payer ! Trop souvent de sa vie, même !
- Et crois-tu vraiment qu’Il m’accordera son pardon pour prix de mes souffrances ?
- Ton crime est-il si grave pour Le laisser insensible à ton repentir sincère, à l’intransigeance que tu montres, alors que s’offre à toi une solution autrement facile ? Sois assurée de Son indulgence ! affirma Jacotte, contre son intérêt, qui eût été de garder près d’elle son amie, mais elle savait qu’en cet instant décisif, Babette avait plus que jamais besoin d’être encouragée.
Et, en effet, celle-ci, soutenue, confortée dans son choix exigeant, se sentit rassérénée. Comme une chose convenue, sur laquelle elle ne reviendrait pas, elle alla chercher des ciseaux pour sacrifier une nouvelle fois sa chevelure et avec elle, sa féminité.
Le soir suivant, Jacotte lui ayant confirmé la décision de la jeune femme, Pierre informa celle-ci de ce que serait le début de leur longue marche de pénitence : ils rejoindraient à Orléans le groupe nombreux de pèlerins se rendant à Tours. Se déplacer en groupe pouvait être un avantage, aussi bien qu’un risque : il leur faudrait être sur leurs gardes pour éviter les faux pèlerins mais vrais bandits organisés qui hantaient les routes pour voler et vivre aux dépens des fidèles.
Babette s’entraîna à répondre au nom de Guilmot qu’elle s’était choisi comme pour attirer sur elle la protection de son père et Pierre s’efforça, avec beaucoup de gêne, de la tutoyer ; se trompant souvent, il déclenchait des rires salutaires dans une ambiance tendue : tous savaient que ces deux-là risquaient leur vie dans cette expédition et eux-mêmes s’inquiétaient, sans le laisser paraître, du sort de ceux qui restaient.
Ils partirent dans la fraîcheur d’un petit matin de mars, quand tous semblaient encore endormis dans la maisonnée, pour éviter le déchirement des adieux. Mais entre ses yeux mi-clos, où affluaient les larmes qu’elle s’efforçait de retenir, Jacotte suivit chacun de leurs gestes, comme pour s’assurer de conserver le souvenir des derniers instants de leur présence.
Elle les vit revêtir tous deux leur surcot, s’envelopper d’une chaude cape, se coiffer d’un chapeau à large bord, chausser leurs sandales.
Elle les vit se munir de pain et remplir chacun une gourde : de bière pour Pierre, d’eau pour Babette.
Elle les vit passer autour de leur cou une besace et y glisser la « Credencial » signée du prêtre de la paroisse et leur bourse contenant le minimum de deniers pour leurs besoins et les dons qu’ils auraient à faire.
Elle vit chacun saisir son bourdon : celui de Pierre avait été façonné pour être bien long, bien lourd : il servirait non seulement de bâton de marche mais aussi d’arme dissuasive, voire défensive.
Elle vit Babette dissimuler entre ses seins, dans son fourreau, le petit poignard, arme dérisoire, mais précieux souvenir de son père, puis se pencher une dernière fois vers son enfant et s’arracher brusquement à sa contemplation.
Elle la vit déposer un furtif baiser sur les fronts d’Etienne et de Benoît ; elle ferma les yeux pour recevoir celui qui effleura sa propre main.
Elle vit la porte la porte s’ouvrir et se refermer derrière eux. Alors, elle ressentit dans sa chair, la douleur de la séparation d’avec des êtres aimés et s’abandonna au chagrin qui la submergea.
Un long chemin de pénitence
11.
Babette s’efforçait de régler son pas sur celui de son « oncle », tant elle craignait de l’irriter si elle ralentissait son allure. Elle ne pouvait deviner que Pierre, lui, diminuait l’amplitude de ses enjambées pour ne pas épuiser la jeune femme, dès le premier jour, par une marche trop rapide. Si la présence à ses côtés du géant roux la rassurait pleinement, son silence obstiné la mettait mal à l’aise : elle y voyait une manifestation de mauvaise humeur permanente qu’elle ne s’expliquait que par l’obligation de l’escorter, en dépit de ce qu’il avait prétendu.
Quand ils eurent parcouru une lieue environ, en empruntant de petits chemins plats, boisés, ce fut lui qui prit l’initiative de faire une halte. Ils plièrent leur manteau sur lequel chacun s’assit. En guise de déjeuner, Babette coupa une large tranche de miche pour Pierre, une moins importante pour elle-même, qu’ils accompagnèrent de lard conservé en sel depuis l’hiver précédent. Pierre but à la régalade une bonne rasade de cervoise, à même sa gourde et lorsque Babette essaya de l’imiter en se désaltérant, elle, d’eau fraîche, sa maladresse sembla le mettre enfin de meilleure humeur.
- Regarde, Guilmot, chuchota-t-il, nous ne sommes pas les seuls « jacquets » à suivre ce chemin ! Ces deux-là ne nous lâchent pas depuis notre départ, ajouta-t-il.
Stupéfaite, elle découvrit les deux hommes que lui désignait Pierre et dont elle n’avait pas même soupçonné la présence, installés eux aussi, à une courte distance et qui semblaient vouloir se fondre dans le paysage.
- Je serais bien étonné que ce soit pour expier leurs péchés ! dit-il encore comme pour répondre à la question que tous deux se posaient sur les intentions de ceux qui les accompagnaient, sans qu’ils les eussent sollicités. Prudence, donc, reprit-il, surtout la nuit car avant Orléans, nous ne trouverons pas d’hospice pour nous accueillir.
- Et dans combien de temps pouvons-nous espérer atteindre cette ville ? demanda-t-elle, heureuse qu’il ait enfin rompu le silence et qu’il la prît en compte, même si c’était pour l’associer à ses inquiétudes.
- J’ai compté une quarantaine de lieues ; si nous pouvons en accomplir cinq à six chaque jour…
- Alors, ne perdons pas de temps. Remettons-nous en route, décida-t-elle, sentant que c’était là le désir de Pierre.
Elle rassembla rapidement leurs affaires, et ils reprirent leur marche, imités par les deux autres « pèlerins » qui se maintenaient toujours à la même prudente distance, s’arrêtant quand eux-mêmes faisaient halte, pour se remettre en route, quand le faisaient Pierre et son « neveu ».
A l’issue de cette première journée, ils avaient bien parcouru plus de trois lieues, entrecoupées de deux haltes, ce qui représentait plus que Pierre ne l’avait espéré, de la part de la frêle mais résistante jeune femme et sa bonne humeur la réconforta, elle qui dissimulait sa fatigue. Comme la nuit tombait, ils s’arrêtèrent d’un commun accord et Babette devina que son compagnon avait dû glisser dans sa besace quelques-uns de ses pièges quand, après avoir disparu un long moment qu’elle mit à profit pour installer leur campement, il réapparut, radieux, brandissant un levraut ! Dépouillé, vidé, ce tendre gibier apporterait, une fois cuit, un appréciable complément de nourriture aux marcheurs affamés.
Pour cela, il fallait allumer un feu et Babette se souvint que son ignorance sur ce point avait failli lui être fatale : le cœur battant, elle se demanda si Pierre allait lui enseigner son précieux savoir-faire et prouver ainsi qu’il la considérait comme son égale. Mais déjà, il l’invitait :
- D’abord, choisir le bois : nous avons de la chance, il n’a pas plu depuis notre départ ; nous trouverons donc facilement du bois mort sec, expliqua-t-il. Mais il faudra quand même nous en assurer : il doit se casser net, comme cela, dit-il en joignant le geste à la parole.
Elle remarqua qu’il ramassait des morceaux de différentes tailles : des brindilles, du petit bois et des branches plus grosses. Elle l’imita et comme il l’avait remarqué, il lui demanda d’arracher aussi quelques touffes d’herbe sèche. Quand il jugea leur récolte suffisamment abondante, ils revinrent vers leur campement.
- Le feu prendra à même le sol sec, affirma-t-il. Sinon, il aurait fallu installer un lit de pierres. Maintenant, voyons ce que nous avons.
Il élimina certaines variétés et procéda au tri des autres, selon les essences et la taille des branchages.
- A présent, place l’herbe et forme une pyramide avec les brindilles.
Tandis qu’elle s’exécutait, lui répandait sur les broussailles une poudre brune, tout en expliquant :
- C’est du « petit amadou », un champignon que j’ai trouvé au pied des chênes et des hêtres.
- Oui, se permit-elle de remarquer, mais les flammes ?
- Nous y voilà ! triompha-t-il, sortant de sa besace deux pierres. Celle-ci n’est qu’un silex mais cette autre contient du fer.
Et comme il les entrechoquait, sous les yeux médusés de la jeune femme jaillirent les premières étincelles. Presque instantanément, l’amadou s’enflamma et le feu embrasa les broussailles. Pierre s’allongea pour souffler doucement, régulièrement sur le combustible incandescent. Les flammes léchèrent alors la pyramide de brindilles. L’homme se releva :
- Nous avons besoin de bonnes braises pour cuire notre gibier ; nous donnerons donc à notre feu d’abord du chêne, dit-il en puisant dans le tas de gros bois, dont il disposa une partie en prenant soin de laisser de l’espace entre les bûches. Pour permettre à l’air de circuler, reprit-il. A toi maintenant : l’air, tu le fourniras en décrivant de grands cercles avec ce bouquet de feuillages.
Et il dessina de grands huit au-dessus du foyer. Babette l’imita docilement et bientôt, les bûches s’enflammèrent à leur tour.
La chair tendre du jeune gibier exigeait peu de temps de cuisson ; bientôt, Pierre et Babette purent en apprécier la saveur et mesurer l’effet bénéfique de cette nourriture, rompant avec la monotone consommation de pain, contre leur fatigue et sur leur état d’esprit :
- Nos « compagnons de route » n’auront pas cette chance ! s’exclama Pierre, d’un ton enjoué. Si je ne les soupçonnais pas de nous espionner, j’aurais volontiers partagé avec eux.
- Ne pensez-vous pas qu’il y a Sens dans tout cela ? s’inquiéta Babette.
- Je le crois aussi ; dans ce cas, ils ne sont guère dangereux, au contraire.
- Il faut toutefois espérer que ce sera là sa seule initiative !
Tous deux se turent mais ils partageaient la même inquiétude concernant les êtres chers qu’ils venaient de quitter.
- Bon, reprit Pierre pour détourner la conversation d’un sujet de préoccupation, il nous faut maintenant un feu durable, pour la nuit : nous prendrons du chêne et du frêne, dit-il en choisissant des bûches de ces essences.
- Comment, comment faites-vous pour savoir toutes ces choses ? demanda Babette, désolée de constater sa propre ignorance.
- Je te les enseignerai, promit-il, sentant qu’elle avait besoin d’encouragement. Serait-ce plus difficile que d’apprendre à lire à deux fils de paysans ?
Babette sourit au rappel de ce souvenir heureux et, réconfortée, sombra dans un profond sommeil. Pierre, lui, se contenterait de sommeiller : il avait à veiller sur elle, sur le feu qu’il faudrait alimenter, à les prémunir des intentions malveillantes de tout intrus, humain ou animal.
Ils poursuivirent leur route, à un rythme soutenu ; leurs muscles, sollicités chaque jour, s’accoutumant à l’effort régulier devenaient moins douloureux. Divers incidents émaillèrent leur parcours jusqu’à Orléans.
Un petit matin, alors qu’elle rassemblait leurs affaires avant de reprendre leur marche, Babette se sentit brusquement plaquée au sol et précipitée dans le fossé : la recouvrant de son manteau, Pierre la protégeait de son grand corps et elle n’eut que la vision furtive du passage d’une harde de bêtes massives : des sangliers dont le lourd piétinement ébranlait le sol, tout près d’eux. La laie aux soies noires, aux mamelles gonflées, ouvrait la marche, suivie d’une portée d’une demi-douzaine de marcassins. Le mâle, fermant la marche, le groin retroussé humait l’air, y ayant repéré l’odeur humaine. De crainte qu’un hurlement de terreur ne lui échappât, la puissante main de son compagnon la bâillonnait, et dans l’obscurité, Babette ne pouvait se représenter la scène qu’au travers des bruits qu’elle percevait.
A ses grognements rageurs, elle devina que l’animal monstrueux, convaincu de ne pas se tromper mais affolé de ne pas découvrir où se cachait son ennemi, se mit à fouir furieusement, tout près d’eux, balançant sa pesante hure, grommelant et lacérant le sol de ses défenses aiguisées. Brusquement, elle parut renoncer et le martèlement de sa course, de moins en moins audible, indiqua qu’elle s’en était allée rejoindre les siens. Mais Pierre attendait et son instinct ne le trompait pas : le mâle entêté n’avait pas définitivement renoncé et il revint fouiller, se rapprochant encore des deux pèlerins recroquevillés dans le fossé.
Un jet providentiel depuis l’arbre dans lequel s’étaient réfugiés les deux autres « jacquets » détourna l’attention de l’animal, qui, dérouté par cette double provocation, fonça au point de chute de la besace contre laquelle il s’acharna, la mettant en pièces. Sa rage destructrice satisfaite, il sembla en avoir oublié la cause première et quitta les lieux pour rejoindre les autres porcins sauvages.
Après un prudent laps de temps, Pierre jugea qu’il ne reviendrait plus. Il permit à Babette de se dégager et l’aida à remonter du fossé mais la jeune femme ne put se maîtriser plus longtemps et éclata en sanglots ; elle n’avait pas versé autant de larmes depuis la trahison de Guerric et un long moment lui fut nécessaire pour assouvir son trop-plein d’émotion. Elle pleura nerveusement, tout son soûl, sur l’épaule de son compagnon qui, lui, espérait qu’elle n’avait pas perçu le trouble que le contact de ce jeune corps avait éveillé en lui et pour dissimuler sa gêne, il plaisanta :
- Cette fois, plus de doute, Sens nous a bel et bien envoyé des anges gardiens !
Une nuit, Babette s’éveilla en sursaut : comme souvent, elle avait rêvé de Guerric, des étreintes passionnées dont le manque la faisait cruellement souffrir, surtout depuis qu’elle était en outre privée de l’affection de son enfant. C’était l’onde de la jouissance qui, l’envahissant tout entière, l’avait tirée de son endormissement ; elle s’était surprise à geindre, comme elle le faisait sous les caresses expertes de son amant, instant unique, moment magique où la petite lueur ironique s’éteignait dans les yeux de braise, tant il s’appliquait à la faire crier de plaisir, juste quand lui-même libérait en elle sa semence.
Elle s’assura, en tout premier lieu, que son compagnon n’avait pas été témoin de ce qu’elle jugeait devoir dissimuler comme une faiblesse honteuse. Heureusement, pour une fois, Pierre semblait plongé dans un inhabituel profond sommeil : elle ne s’était donc pas trahie ! Malgré sa fatigue, elle ne put se rendormir, tant les exigences contradictoires de sa chair et de sa morale la tourmentaient ; alors, elle s’efforça de se convaincre que toutes ces épreuves étaient indispensables à la rémission de ses péchés.
A cet instant, elle perçut un bruit dont elle identifia la provenance : « on » fouillait dans leurs affaires entassées près du foyer qui, d’ailleurs, se mourait : se soulevant légèrement, elle distingua deux silhouettes sombres dont elle n’aurait pu affirmer qu’elles étaient animales ou humaines. Il lui fallait avertir Pierre du danger. Profitant elle aussi de l’obscurité, elle se coula près de lui, dut le secouer à plusieurs reprises pour l’éveiller : d’un geste, elle lui désigna les suspects. Pierre comprit aussitôt ; il se mit à ramper le plus silencieusement qu’il le put, traînant son bourdon qu’il plaçait toujours près de sa couche.
A proximité des fouineurs, redressant brusquement son corps gigantesque, brandissant son immense bâton et poussant un cri guttural qui déchira le silence absolu de la nuit, il fondit sur les voleurs. Terrorisés par cette soudaine apparition démoniaque, ceux-ci tentèrent de s’enfuir sur leurs jambes tremblantes mais ce fut pour se trouver face aux hommes de Sens qui leur barraient la route. Pierre aurait juré avoir vu briller les lames de leurs dagues menaçantes. Pris en défaut dans leur mission, les « anges gardiens » se vengèrent en accompagnant de leurs rires moqueurs la fuite éperdue des deux larrons.
Alors qu’ils n’étaient plus qu’à une journée de marche d’Orléans, Babette allumait elle-même le feu de leur halte du soir tandis que Pierre, comme à son habitude, était parti braconner, autant pour le plaisir de prouver son habileté, de déguster la chair tendre du gibier pris à ses pièges, que pour celui de se jouer de l’autorité interdisant cette pratique. Au moment même où il se saisissait du perdreau pris au collet, il fut surpris d’entendre derrière lui :
- Au nom du comte d’Orléans, mon seigneur et maître de ce domaine, rends-toi, maraud !
Se redressant pour s’exécuter car il percevait nettement dans son dos la pointe aiguë d’une arme, et mesurait son impuissance, il se retourna lentement pour répondre à l’injonction de celui qui le tenait en respect et décela l’affolement que le constat de sa supériorité physique provoquait chez le garde. Il savait que, dans un tel moment, où la vie d’un homme est en jeu, la peur est ce qu’il y a de plus redoutable : elle pouvait inspirer à son ennemi une attaque inopinée. Comment y répondrait-il, à mains nues ? Ce fut une des rares fois de sa vie qu’il se sentit envahi par l’angoisse que générait son impuissance à faire face : s’il était arrêté, il serait, au mieux, oublié dans un cachot et que deviendrait la jeune femme qu’il était supposé protéger ? Ne le voyant pas revenir, quand admettrait-elle sa disparition définitive ? Se résoudrait-elle alors à rebrousser chemin, renonçant à accomplir son pèlerinage et se parjurant ? Par sa faute ! Sinon, parviendrait-elle à survivre, seule ? Et si elle était prise, elle aussi, elle serait considérée comme sa complice et paierait, d’autant plus cher qu’elle était femme ! Il se maudit d’avoir privilégié son plaisir plutôt que d’avoir montré cette prudence raisonnable qu’on attendait de lui !
Toutes ces pensées lui traversèrent l’esprit, avec la fulgurance de l’éclair mais il n’entrevoyait rien qui pût le tirer du mauvais pas où il s’était si sottement fourvoyé. Ce fut alors qu’il vit les yeux de l’homme qui lui faisait face se remplir tout d’abord comme d’un étonnement infini, qui fit place à une terreur mortelle. Le cri de douleur n’eut pas le temps de franchir le seuil de ses lèvres d’où s’échappa un soudain filet de sang et le garde s’écroula aux pieds du géant, un poignard fiché entre ses épaules.
Pierre balaya du regard le lieu de la scène : ses habitudes de guetteur attentif lui permirent de déceler une furtive agitation de broussailles puis tout redevint étonnamment silencieux et parfaitement immobile. Reprenant ses esprits, il réalisa qu’il fallait, au plus vite, mettre la plus grande distance possible entre sa compagne, lui-même et cet assassinat. En quelques enjambées, il rejoignit Babette qui se figea un instant de surprise quand elle le vit s’appliquer à étouffer le feu qui venait juste de prendre mais il n’eut pas besoin de parler : elle avait déjà compris qu’il s’était produit un événement d’une extrême gravité et qu’ils devaient fuir.
Elle regroupa leurs maigres biens tandis qu’il s’efforçait d’effacer toute trace de leur passage en ces lieux en balayant le sol à l’aide de feuillage. Ils furent prêts en même temps à reprendre la route et s’enfoncèrent dans les taillis, écartant les branches basses, les ronces. Comme ils approchaient du lieu où le garde avait été tué, tous deux détectèrent en même temps le bruit suspect d’une activité humaine. D’un commun accord muet, ils s’arrêtèrent pour observer : la lueur pâle de la lune permit à Pierre de constater qu’il n’y avait plus trace de cadavre, mais ils purent apercevoir les hommes de Sens occupés à masquer sur le chemin les indices de ce qui s’y était déroulé, avant de disparaître, eux aussi, dans les profondeurs de la forêt.
Babette et Pierre reprirent leur course, se frayant un passage dans la végétation dense qui semblait vouloir s’opposer à leur fuite, jusqu’à ce que l’obscurité fut telle qu’ils ne distinguaient plus où leurs pieds se posaient, que leur épuisement ne leur permît plus de lutter : ils s’écroulèrent, haletants, tremblant de fatigue, de froid, de peur.
Quand il eut retrouvé son souffle, Pierre parla, d’une voix où se mêlaient colère et désespoir :
- Un homme est mort, par ma faute ! Encore un ! A quoi me sert de chercher le pardon si là où je passe meurent des innocents ?
La jeune femme se glissa près de lui, sentant que cette fois, il avait le plus grand besoin de confier la cause de ses tourments et d’être réconforté. Bien qu’épuisée par leur course, il la sentit réceptive à sa détresse et s’accabla :
- Vous pensez avoir commis un acte impardonnable en aimant ! Je revendique, moi, le nom de criminel par lâcheté, par égoïste intérêt !
Mon apprentissage de maçon terminé, poursuivit-il, je travaillais sur le chantier de construction d’une église sous les ordres d’un maître d’œuvre que je vénérais pour son savoir-faire et, croyais-je, son honnêteté. Chaque jour, des gens simples, de pauvres paysans, des enfants, tous remplis d’espoir, et d’admiration naïve, venaient nous manifester leur reconnaissance de leur offrir un lieu où ils pourraient Le prier de sauver leur âme !
Mais les pécheurs, les criminels, c’était nous ! C’étaient ces hommes avides, les commanditaires et le maître maçon, que je respectais, qui négocièrent des matériaux de mauvaise qualité au prix d’excellents, et en quantité insuffisante pour se partager les bénéfices ! C’était moi qui le sachant me tus par manque de courage ! Et lorsque l’édifice s’effondra en cette veille de Noël, sur ces malheureux, tuant indifféremment femmes, vieillards et, plus que tout, ces enfants qui, s’ils ne moururent pas abandonnés sous les décombres, furent piétinés et empêchés de fuir par les plus vigoureux, dont l’unique souci était d’échapper à la mort ! Triste humanité ! Dieu permit de vivre à des corrompus, à des lâches, tandis que se mouraient les innocents !

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents