Petites Chroniques #36 : Canada : Construction d un pays
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Description

LES PETITES CHRONIQUES : jour après jour, découvrez l'Histoire en anecdotes et dates clés !


Jour après jour, tel une éphéméride, Chronique vous fait revivre l'Histoire en la racontant au présent.



Petites Chroniques #36 : Canada : Construction d'un pays


Au XVIe siècle, Jacques Cartier découvre une vaste région. Depuis ce jour, le Canada s'est forgé une culture, un patrimoine et une histoire. Retrouvez tous les événements qui ont construit ce pays pas après pas.




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Informations

Publié par
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EAN13 9782366029864
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
Page titre
Lois McMaster Bujold
Le Démon de Penric
Le Cycle de Chalion - nouvelle
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuelle Casse-Castric
Bragelonne
Le Démon de Penric
La lumière matinale coulait en pente douce dans les prairies, infusant d’une lueur vert pâle les branches entremêlées des arbres du bois qui s’étendait au-delà et éclairant ici et là quelques fleurs blanches et rose pâle parmi les nouvelles feuilles. L’air printanier était doux et gonflé de promesses. La mère de Penric, avant de partir en chariot avec ses sœurs pour mettre la dernière main aux préparatifs, avait levé la tête vers le ciel bleu froid et décrété que c’était un jour parfait pour des fiançailles – sûrement le signe que les dieux souriaient enfin à la maison de Jurald ! Penric s’était retenu de faire remarquer que les érudits divins enseignaient que les dieux ne contrôlaient pas la météo. Pour tout remerciement pour son respect filial, il avait été gratifié d’un ordre sec lui enjoignant de se dépêcher de finir de s’habiller et de les suivre ! Ce n’était pas le moment de traîner les pieds !
Morose, le regard rivé entre les oreilles de son cheval, qui bougeaient au rythme de son avancée, Penric se fit la réflexion que c’était un jour encore plus propice à la pêche. Pas le loisir le plus exaltant qui soit, mais c’était la seule activité qu’il avait trouvée pour qu’on cesse de lui parler. Il essaya d’imaginer que cette route sinueuse et boueuse menait à un endroit moins familier que la ville de Puitsvert. Et c’était sans doute le cas, à condition de la suivre suffisamment loin. Comme son frère aîné Drovo ? Cette pensée n’était pas agréable.
Les sourcils froncés, il examina les manches brunes de sa veste, parcourues de broderies orange et or, dont le reflet cuivré révélait l’usure. Même en cette occasion on lui faisait porter des vêtements déjà usagés. Son bel ensemble avait été neuf lorsque Drovo l’avait enfilé pour la première fois à treize ans, lors de son serment à l’ordre du Fils en tant que page dédicat – non parce que c’était la coutume pour un garçon de son âge et de son rang, mais parce que son caractère turbulent l’y avait poussé, pensait Penric. L’habit était devenu trop petit avant que Drovo ait eu le temps de l’user jusqu’à la corde, et on l’avait ressorti d’un coffre à linge, puant le camphre, pour le mettre à la taille de Penric, alors âgé de dix-neuf ans, en prélevant une bande de tissu au niveau des épaules pour allonger le pantalon. Il essaya de se consoler en se disant qu’au moins il n’était pas contraint de porter les vieux habits de ses sœurs. Malgré tout, il était à peu près certain que la chemise de lin qu’il portait en dessous, au tissu rendu doux par l’usure, avait naguère été un corsage.
En tout cas, Drovo ne léguerait plus de vêtements trop petits, désormais.
Sa mort, l’année précédente à Adria des suites d’un typhus (alors qu’il n’avait même pas encore eu le temps d’aider sa compagnie mercenaire à perdre sa première bataille), était le deuxième trépas désastreux à accabler la famille en quatre ans. Le premier avait été le décès de leur père, à cause d’une infection foudroyante de la mâchoire à la suite d’un abcès dentaire mal soigné. Le joyeux seigneur de Jurald leur manquait à tous, même s’ils se passaient plutôt bien de son penchant pour la boisson et les jeux d’argent. Le grand frère de Penric, sire Rolsch, avait semblé tenir le gouvernail d’une main plus sobre, mais il se laissait embobiner par tous les pieux mendiants qui se présentaient, qu’ils soient en haillons ou en robes de temple. Et apparemment les seigneurs de Jurald avaient pour sujets des paysans dont les passe-temps préférés étaient le tir à l’arc, le braconnage et la fraude fiscale. Aussi Drovo avait-il accepté l’argent du recruteur de la compagnie en échange de son serment, l’avait dépensé pour se constituer un équipement et était parti à la guerre au-delà des montagnes, promettant joyeusement de revenir riche, les poches remplies de butin pour renflouer les coffres de la fortune familiale.
Au moins son triste sort avait-il eu pour effet de mettre un terme aux pressions du clan pour que Penric suive son exemple…
Il n’avait jamais été tenté par cette perspective. Son bagarreur de frère avait suffi à faire de l’enfance de Penric un enfer : imaginer la vie de camp avec toute une compagnie de brutes du même acabit était un cauchemar. Sans compter les sordides combats une fois arrivé sur le champ de bataille.
— Pressez le pas, Petit Pen, lui conseilla Gans, son écuyer, en utilisant son surnom d’enfant. Je ne tiens pas à me faire sermonner si je vous livre en retard.
— Moi non plus, soupira Penric.
Ils éperonnèrent les chevaux pour partir au trot.
Penric essaya de tourner son esprit vers des pensées plus joyeuses et accordées à cette matinée radieuse. Le lit de la fille d’un riche marchand de fromage était certainement une arène plus attirante que le champ de bataille pour tenter d’améliorer sa condition. Preita était aussi charmante et dodue que la dot qui l’accompagnait. Il se demandait si elle comprenait que le titre que sa famille lui achetait ne valait plus grand-chose. Lors des trois occasions où ils avaient eu le droit de se rencontrer (sous la stricte surveillance d’un chaperon), elle semblait légèrement hésitante à propos de tout cela, bien qu’assez contente du physique de Penric. Était-ce de la timidité ou de la perspicacité ? C’était la belle-sœur de Penric, dame Jurald, qui avait trouvé ce parti pour lui et arrangé l’affaire, connaissant d’une manière ou d’une autre la mère de Preita. Enfin les parents de la fille savaient sans doute ce qu’ils achetaient. Et Penric devrait faire le nécessaire pour qu’elle ne regrette pas cet arrangement.
Être un bon mari ne devait pas être si difficile : ne pas boire, ne pas jouer, ne pas amener de chiens de chasse à table. Ne pas avoir peur des arracheurs de dents, ne pas dépenser l’argent à tort et à travers, ne pas devenir soldat, ne pas la quitter pour un soldat, ne pas frapper les filles.
Il n’avait aucune inclination à braver ces interdits. À condition que les sœurs aînées n’entrent pas dans la catégorie des « filles ». Ou alors il fallait modifier le commandement : ne pas frapper les filles en premier .
Peut-être une fois qu’il aurait obtenu la femme et sa dot pourrait-il la convaincre de s’établir un peu plus loin ? Penric imaginait une petite chaumière au bord d’un lac, sans autres serviteurs que ceux qu’il aurait choisis lui-même. Mais Preita semblait très attachée à sa famille. Et il y avait de grandes chances pour que ni l’un ni l’autre ne touche plus qu’une modeste bourse d’ici à la majorité de Penric. Jusque-là, ce serait Rolsch qui tiendrait les cordons de la bourse. Et il ne se laisserait sans doute pas convaincre d’engager des dépenses inutiles pour loger son frère en dehors de sa surveillance alors qu’il y avait encore de la place à la cour de Jurald. Quant à Preita, Penric était sûr qu’elle ne pensait pas avoir signé pour une vie dans une chaumière. Qui serait sûrement humide, qui plus est.
Fais de ton mieux , s’encouragea fermement Penric alors qu’ils arrivaient sur la route principale menant à Puitsvert. Soudain il leva la tête, surpris. Tiens, qu’est-ce que c’est ?
Sur le côté de la route se trouvaient des personnes et plusieurs chevaux à l’arrêt.
Un homme arborant sur son chapeau l’insigne de l’ordre de la Fille, composé de plumes blanches et bleu vif, retenait quatre chevaux agités. Sa ceinture abritait les armes d’un gardien de temple. Un autre garde et une femme vêtue d’une tenue de servante de haut rang étaient agenouillés aux côtés d’une personne allongée sur un manteau. Un cavalier avait peut-être fait une mauvaise chute. Penric tira sur les rênes de sa monture.
— Vous avez un blessé ? demanda-t-il d’une voix forte.
Maintenant qu’il était plus près, il pouvait voir que la forme allongée était celle d’une vieille femme aux cheveux et au visage gris, perdue dans un amas de robes d’une teinte indéterminée.
— Avez-vous besoin d’aide ?
Le deuxième garde se leva et se tourna vivement vers lui.
— Jeune sire, savez-vous à quelle distance se trouve la prochaine ville ? Et peut-on y trouver des médecins de la Mère ?
— Oui, Puitsvert se trouve à moins de huit kilomètres, et cette route y mène, répondit Penric en montrant la direction. On y trouve un hospice de l’ordre de la Mère.
Le garde prit les rênes de trois des montures et tapa sur l’épaule de son collègue.
— Vas-y, file quérir de l’aide, rapporte une civière ou, mieux encore, un chariot.
L’homme acquiesça d’un geste, monta en selle, fit demi-tour et serra les talons contre les flancs de son cheval, qui partit au galop en projetant des mottes de terre derrière lui.
Penric mit pied à terre et tendit ses rênes à Gans qui observait la scène d’un œil critique. La femme d’âge mûr, remarquant l’habit sobre et pieux que portait Penric, sembla rassurée.
— La divine Ruchia s’est soudain sentie mal en cours de route, expliqua-t-elle en désignant la vieille femme allongée qui respirait difficilement par à-coups. Elle a été prise d’une grande douleur à la poitrine et est tombée.
— Oh, je suis malade depuis bien plus longtemps ! commenta la vieille femme entre deux respirations. Je suis restée trop longtemps à Darthaca… J’avais pourtant demandé à ces idiots de faire venir la cérémonie à moi.
Partagé entre la curiosité, l’inquiétude et la pensée que s’il était parti plus tôt comme on le lui avait ordonné il aurait pu éviter ce contretemps, Penric s’agenouilla auprès de la malade. Prudemment, il lui toucha le front comme sa mère le faisait naguère quand il était malade. Elle avait la peau moite mais pas fiévreuse. Il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il pouvait faire pour l’aider, mais il lui semblait malséant de simplement continuer sa route, même si Gans exprimait son inquiétude par ses regards noirs et ses lèvres pincées.
— Je suis sire Penric des Jurald, barons de cette vallée, se présenta-t-il en montrant la route qu’il avait empruntée.
Il ne savait pas trop quoi dire ensuite. La vieille femme semblait être la personne dotée de la plus grande autorité dans le groupe, mais dans son état diminué elle n’était pas à même de commander. Le manteau de la malade glissa de son épaule, découvrant les galons du temple qui y étaient accrochés et qui révélaient son statut de divine. Mais il ne s’agissait pas du vert et or de la Mère Été comme il aurait pu s’y attendre, ni du bleu et blanc de la Fille Printemps, mais du blanc, crème et argent du Bâtard, le cinquième dieu, maître de tous les désastres intempestifs. Il ravala sa surprise en déglutissant.
La vieille femme émit un rire bref et remua, levant une main semblable à une serre vers le visage de Penric.
— Un joli garçon. Voilà une dernière vision plus charmante que la mine renfrognée de Marda. Un cadeau en quelque sorte. Mais ces couleurs ne vous vont pas, vous savez.
Il leva la tête vers la servante qui s’était éloignée quand il s’était accroupi.
— Est-ce qu’elle délire ?
La femme secoua la tête.
— Comment savoir ? Elle radote des choses que personne ne comprend depuis que j’ai été désignée pour l’accompagner sur la route.
Les lèvres de la malade frémirent, dessinant un rictus.
— Vraiment ? (Elle ne semblait pas s’adresser à Marda. Ni à Penric.) Voilà qui va mettre ces imbéciles dans tous leurs états. (Elle luttait pour trouver son souffle.) Illogique de souhaiter voir ça, je suppose.
Penric qui se sentait bête et impuissant, mais qui peu à peu se laissait gagner par la peur, lui dit :
— Laissez-moi pourvoir à vos besoins, érudite.
Elle le fixa intensément pendant deux respirations laborieuses puis souffla :
— Marché conclu.
Elle est en train de mourir. C’était froid et insidieux, sans rien de commun avec la chaleur fiévreuse et la puanteur du lit de mort de son père, mais la pâleur qui la gagnait peu à peu était bien reconnaissable. Il n’avait qu’une envie : fuir. Mais la main de la vieille femme quitta son visage et agrippa faiblement la sienne. Et il n’était pas assez lâche – ou assez brave – pour se dégager. Du coin de l’œil, il remarqua que la servante comme le garde s’empressaient de reculer. Pourquoi ?
— Seigneur Bâtard, souffla-t-elle, ton passage est douloureux . On pourrait s’attendre à ce que tu fasses un effort pour tes serviteurs…
S’il ne pouvait rien faire de mieux que de lui tenir la main, se dit Penric, désemparé, eh bien, il ferait au moins cela. Il serra les doigts maigres de la mourante.
L’espace d’un instant, il crut voir un éclair d’un violet profond dans ses yeux. Puis, entre un souffle et… l’absence de respiration, ses yeux se figèrent et devinrent vitreux.
Maintenant, plus personne ne lui retournait son regard.
Il entendit un brouhaha de voix de femmes caquetant en une demi-douzaine de langues différentes, que pour la plupart il ne reconnaissait pas, criant de douleur et de chagrin. Sous son crâne, une pulsation douloureuse se résolut en une explosion d’éclairs blancs étroitement entrelacés.
Puis ce fut le noir complet.
 
D’étranges rêves s’éparpillèrent alors que Penric se réveillait en proie à une violente migraine, à une soif dévorante et à un besoin pressant d’uriner. Il était au lit dans une petite chambre, sous les toits s’il en croyait la pente des murs blanchis à la chaux. Il ne portait que sa chemise et ses chausses. Alors qu’il bougeait en grognant, un visage inconnu apparut au-dessus de lui. Il ne fut pas très rassuré en voyant que l’homme portait la tunique verte des dédicats de l’ordre de la Mère. L’homme l’aida à gagner le pot de chambre, puis l’éloigna de la fenêtre par laquelle Penric avait tenté de passer la tête. D’après ce qu’il avait vu de la rue et du ciel, il se trouvait à Puitsvert, sans doute à l’hospice de la Mère. C’était encore le matin, il n’était donc peut-être pas encore dans de trop mauvais draps… Obéissant aux ordres du dédicat, Penric regagna le lit tout en négociant un verre d’eau. Pour finir, il lui restait un fort mal de tête et une grande confusion.
— Comment suis-je arrivé ici ? J’étais sur la route. Je me suis évanoui ? Où est mon habit ? (Pourvu qu’il n’ait pas perdu ou abîmé son habit. Sans parler de ses belles bottes, qui avaient également disparu.) Il y avait une vieille femme malade. Une divine…
— Je vais chercher l’érudit Lurenz, lui répondit le dédicat. Ne bougez pas d’ici !
L’homme sortit précipitamment. Des voix assourdies s’élevèrent dans le couloir, puis il entendit des pas s’éloigner. Avec soulagement, Penric repéra son habit, bien plié sur un coffre, et ses bottes posées à côté. Il serra les paupières puis écarquilla les yeux, s’assit pour se servir un autre verre d’eau. Il essayait de décider s’il était capable de traverser la pièce pour récupérer ses vêtements lorsqu’il entendit les pas revenir. Il replaça prestement les draps sur lui comme on le lui avait ordonné.
Un grand homme maigre entra sans frapper : l’érudit Lurenz, divin en chef du temple de Puitsvert, une figure familière et rassurante, mais dont l’attitude trahissait une tension inquiétante. Il se pencha vers Penric comme s’il s’apprêtait à lui toucher le front, avant de se raviser.
— Lequel es-tu ? demanda-t-il d’un ton autoritaire.
Penric cligna des yeux. Il commençait à se demander si, loin de tomber malade, il ne s’était pas plutôt retrouvé dans un conte tel qu’en colportaient les bardes.
— Érudit Lurenz, vous me connaissez ! Penric des Jurald… Vous m’avez appris l’arithmétique et la géographie, vous me donniez des tapes sur la tête avec votre baguette parce que j’étais inattentif.
Et ça faisait mal, d’ailleurs. Cela remontait à dix ans en arrière, du temps que le divin n’avait pas encore été promu à son poste actuel. Depuis longtemps Lurenz était un adepte du père Hiver, mais, en tant que divin supérieur, il supervisait maintenant les cinq maisons sacrées. La ville en pleine expansion espérait qu’une chaire d’archidivin serait bientôt établie, lui avait dit Rolsch, et en toute logique Lurenz espérait obtenir cette promotion.
— Ah ! fit Lurenz avec un soupir de soulagement, en se redressant. Il n’est pas encore trop tard.
— J’ai pas intérêt ! Mère et Rolsch doivent déjà être en rogne, vous pouvez me croire. Et Preita, qu’est-ce qu’elle doit penser ! Où est Gans ?
— Sire Penric, dit l’érudit d’une voix sévère, comme s’il s’apprêtait à lui demander de réciter par cœur les principales rivières de Darthaca, quels sont vos souvenirs de la journée d’hier ?
Penric ferma les yeux très fort puis les rouvrit. Il sentait toujours cette pulsation.
— Hier ? Rien de spécial à propos d’hier si ce n’est tout le foin qu’ont fait ma mère et ma sœur à propos de l’ajustement de cet habit de malheur. Elles n’ont pas voulu me laisser aller faire un tour à cheval.
Les deux hommes se dévisagèrent un moment dans l’incompréhension la plus totale. Puis Lurenz marmonna avant de reprendre son interrogatoire :
— Sur la route. Vous alliez en ville avec Gans, et vous êtes tombés sur l’équipage de l’érudite Ruchia… Elle gisait à terre ?
— Oh, cette pauvre vieille femme, oui ! Est-elle morte ?
— J’en ai bien peur. (Lurenz se signa en se touchant le front, les lèvres, le nombril, l’entrejambe puis en étendant rapidement la main sur son cœur – Fille, Bâtard, Mère, Père, Fils : les cinq dieux réunis.) Nous avons porté son corps jusqu’à l’orphelinat du Bâtard en attendant l’inhumation, et la résolution de cet… embarras.
— Quel embarras ? releva Penric en sentant son estomac se serrer en plus de la migraine.
— Sire Pen ! (Le surnom était étrangement rassurant : peut-être ses ennuis n’étaient-ils pas si graves que ça.) Racontez-moi tout ce dont vous vous souvenez à propos de votre rencontre avec l’érudite Ruchia et comment vous en êtes venu à… euh… défaillir. Dans les moindres détails.
Lurenz approcha un tabouret du lit et s’assit, laissant entendre qu’il voulait que Penric ne lui épargne pas un seul élément du récit.
Penric décrivit les événements ainsi que toutes les paroles échangées avec autant de précision que possible, toutes étranges qu’elles aient semblé, au cas où cela aurait une importance. Après tout, c’était encore frais dans son esprit. Il hésita avant de parler de la lumière violette et du brouhaha de voix, car cela donnait l’impression qu’il avait eu des hallucinations, mais finalement il révéla tout.
— Mais qu’a-t-elle bien pu vouloir dire par « marché conclu » ? Enfin on ne peut pas s’attendre à ce que quelqu’un qui est occupé à mourir soit très cohérent, mais elle a dit ça d’un ton assuré. Et puis… je n’aime pas avoir à dire ça mais franchement ses serviteurs ne semblaient pas très dévoués. À moins que… (Une pensée horrible lui vint à l’esprit.) Était-elle contagieuse ?
Subrepticement, il essuya sur le drap la main qui avait tenu celle de la mourante.
— Contagieuse assurément, mais il ne s’agit pas d’une maladie, soupira Lurenz en se redressant – il était jusque-là penché avec attention vers Penric. Aviez-vous remarqué qu’il s’agissait d’une sorcière-divine du temple ?
— Quoi ? s’étouffa Penric.
— Très importante, si j’ai bien compris, et porteuse d’un démon très puissant. Elle était en route pour la maison principale de son ordre à Pont-Martre, afin de rendre compte de son état et se faire aider pour sa maladie. Pour… pour qu’on s’occupe de la créature. Ou qu’on la transmette, si elle devait mourir. Les gens du Bâtard ont des rituels visant à maîtriser ce phénomène, et… euh… ils ne me sont pas familiers. Ce n’est pas mon dieu.
Le ventre de Penric lui donnait l’impression de se changer peu à peu en pierre.
— Je n’ai jamais rencontré de sorcier. (Il sentit sa gorge se serrer, manquant de l’étouffer.) Eh bien, ajouta sa bouche sans qu’il le veuille, c’est maintenant chose faite, joli garçon !
Dans ces paroles il crut reconnaître l’écho des cadences heurtées de la divine mourante. Puis la sensation d’étouffement s’estompa, comme si cet effort l’avait épuisé. Penric plaqua une main sur ses lèvres, contemplant Lurenz d’un air terrorisé.
— Ce n’est pas moi qui ai dit ça !
Lurenz qui s’était reculé le regardait d’un air sévère.
— Tu n’as pas intérêt à essayer de me jouer un tour, mon garçon !
Penric secoua vivement la tête. Il avait peur d’ouvrir la bouche.
Dans le couloir une dispute éclata et des voix étouffées s’élevèrent, puis la porte s’ouvrit à la volée, et la mère de Penric fit son entrée en dégageant brutalement son bras retenu par un des gardiens du temple, qu’il avait rencontré sur la route. Seigneur Rolsch qui les suivait leva une main menaçante en direction de l’homme qui essayait de la retenir à nouveau. L’érudit Lurenz se leva et mit un terme à l’altercation en faisant signe au garde de se retirer d’un mouvement de tête qui exprimait à la fois l’assurance et le refus.
— Tu es réveillé ! Que les dieux soient loués !
Dame Jurald se précipita vers le lit, prête à se jeter sur Penric, mais, au grand soulagement de celui-ci, elle se retint, s’agrippant à la manche de Lurenz à la place, tirant sur le tissu avec impatience.
— Que lui est-il arrivé ? Est-ce que vous en savez plus ?
Rolsch l’écarta du divin en la retenant, mais, après avoir jeté un coup d’œil inquiet en direction de Penric, il tourna un visage presque aussi anxieux qu’elle vers Lurenz. Ils avaient tous les deux subi une drastique transformation depuis le matin : ils portaient les mêmes habits de cérémonie, mais ils avaient perdu toute leur fraîcheur. Dame Jurald avait le visage bouffi, les yeux rougis, et sa coiffure était toute de guingois, avec de petites mèches s’échappant de ses tresses. Rolsch aussi avait l’air épuisé, et son visage était… Mal rasé ?
Nous ne sommes plus ce matin , comprit enfin Penric. N ous sommes demain… aujourd’hui… Oh, mes dieux ! Avait-il fait le tour du cadran ?
Lurenz qui n’était pas du genre à esquiver les moments pénibles attrapa les mains agitées de dame Jurald et se redressa, adoptant un maintien paternel et grave.
— Je suis terriblement désolé, dame Jurald. (D’un signe de tête, il montra qu’il s’adressait aussi à Rolsch.) C’est ce que nous craignions. Votre fils a été possédé par un démon du dieu blanc. Il vient de se révéler clairement à moi il y a un instant.
Rolsch...

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