Petites solutions de grands mots
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Petites solutions de grands mots

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Description

Il n’y a d’égaux que les morts.Qu’entendez-vons par égalité ? Est-ce celle des droits ? Est-ce celle des tailles ? Est-ce l’égalité du bien-être et le partage égal des richesses ? Mais ce n’est pas assez que de faire ce partage, il faut le maintenir. Si vous voulez l’égalité des richesses, il ne faut pas seulement l’égalité du travail, il faut celle des intelligences, des volontés, des appétits, des passions.Égaliser les parts et limiter chacune au besoin, tel est, je crois, le but du système égalitaire.Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.

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EAN13 9782346114801
Langue Français

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À propos de Collection XIX
Collection XIX est éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
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Jacques Boucher de Perthes
Petites solutions de grands mots
ÉGALITÉ
Il n’y a d’égaux que les morts.
Qu’entendez-vons par égalité ? Est-ce celle des droits ? Est-ce celle des tailles ? Est-ce l’égalité du bien-être et le partage égal des richesses ? Mais ce n’est pas assez que de faire ce partage, il faut le maintenir. Si vous voulez l’égalité des richesses, il ne faut pas seulement l’égalité du travail, il faut celle des intelligences, des volontés, des appétits, des passions.
Égaliser les parts et limiter chacune au besoin, tel est, je crois, le but du système égalitaire. Mais quel sera ici le répartiteur ou le jaugeur juré de nos estomacs ?
Admettant même cette jauge possible et consciencieusement faite, quel en sera le résultat ? La liberté ? La liberté de quoi ? Ce n’est certainement pas la liberté du travail. Le travail étant la base de chaque part, il importe qu’il y ait du travail pour tous, et dans ce cas, on n’en peut permettre à chacun qu’autant qu’il en faut pour en laisser une somme égale à son voisin. S’il n’en est pas ainsi, si en limitant le gain on ne limite pas le travail, où trouverez-vous des gens assez dupes pour donner leur temps et user leur vie à un labeur stérile pour eux et leurs enfans.
Limiter le superflu n’est pas plus rationnel que de limiter le nécessaire. Est-ce que le superflu dont jouit l’un, est la cause de la misère de l’autre ? Non ; parce que laborieux, sage, économe, je suis parvenu à m’enrichir, vous empêché-je d’être à votre tour économe, sage et laborieux ? Faites comme moi et vous serez riche comme moi.
Avec quoi ont été élevés les monumens des arts, les temples, les palais, les chefs-d’œuvre de toute nature, si ce n’est avec le superflu ? Qu’est-ce qui a fondé vos fabriques de soieries, de draperies fines, de cristaux, de sellerie, de bijouterie, etc. ? Le superflu. Supprimez-le, vous les tuez du même coup. Ce n’est pas tout, vous n’aurez plus ni architecte, ni sculpteur, ni peintre : vous mettez donc à bas vos arts avec vos industries. Limiter le superflu, c’est donc, comme on l’a dit, battre le pauvre sur le dos du riche.
De toutes les libertés, la plus précieuse, c’est la liberté du travail ; mais cette liberté ne naît que de la concurrence progressive et des moyens de la payer. Et où les trouverez-vous en dehors de l’inégalité des richesses ? Que tout le monde soit également riche, c’est absolument comme si tout le monde était également pauvre ; car le seul résultat de cette égalité des fortunes serait de décupler, sans avantage pour personne, le prix des denrées, et par conséquent de la main d’œuvre. Cette égalité des richesses ne serait donc de fait que la pauvreté universelle, et un obstacle incessant aux spéculations et aux progrès de tous.
La société se divise aujourd’hui en deux catégories d’individus : ceux qui ont le savoir faire et ceux qui ont le moyen de le payer. La vie des peuples, tous les mouvemens politiques, industriels, commerciaux, artistiques et même toutes leurs transactions de famille, se résument dans une série d’échanges entre ces deux spécialités de citoyens, qui passent continuellement et tour-à-tour, de la première à la seconde catégorie, ou de la seconde à la première. Annulez-en une, ou seulement amoindrissez-la jusqu’à l’exiguité, vous faites descendre à ce même état débile tout le corps social.
Dans une société quelconque, les progrès des arts, des sciences, des lettres, du commerce, de l’industrie, bref, de ce qu’on nomme la civilisation, suivent ceux de la richesse, mais à la condition expresse de l’inégale répartition de cette richesse entre les membres de la société ; car cette inégalité seule peut y répandre et y entretenir l’émulation. L’homme ne s’illustre que pour le gain. L’amour de la gloire et de la renommée, l’ambition enfin n’est qu’une spéculation comme une autre. Celui-ci veut une couronne d’or, et celui-là une couronne de laurier, mais ce dernier espère toujours que la couronne d’or viendra après. Pour qu’elle vienne, il faut bien que quelqu’un la paie.
Certes, l’accumulation dans quelques mains de toutes les terres et de tous les capitaux était un grand mal, et la division alors a été un bienfait ; mais s’il faut morceler, il ne faut pas hâcher, et il est un point où le morcellement doit s’arrêter. Vous pouvez entrevoir d’ici où l’abus peut conduire : il y a à peine 70 ans qu’on a cessé d’élever des palais, et déjà l’on ne veut plus d’hôtels. On fait des maisons encore, mais des maisons qui ne durent guère plus que la vie d’un homme : or, ceci nous mène droit à n’avoir que des chaumières.
Encore une fois, ne hâchez pas la terre, ne l’émiettez pas. L’absence totale de la grande propriété serait plus nuisible que sa trop grande division, car si cette division modérée généralise la richesse, elle doit, portée à l’excès, généraliser la pauvreté.
Pensez-vous que le pauvre devient moins pauvre, à mesure que les riches deviennent moins riches ? Quant à moi, je suis convaincu du contraire, et je dis que le pauvre devient plus pauvre à mesure qu’il y a moins de moyens de payer le travail, c’est-à-dire, à mesure qu’il y a moins de riches.
Si le superflu, avec l’espérance de l’acquérir et de le conserver, fait l’émulation chez un peuple, c’est aussi ce superflu qui le maintient en corps de nation, car, avec son aisance, tombe sa nationalité.
Pour exister comme nation, il lui faut donc quelque chose de plus que son pain quotidien. Un peuple qui n’est ni marchand, ni agriculteur, ni manufacturier, ou qui ne l’est qu’au point d’exister tout juste, sans pouvoir s’enrichir, peut bien vivre quelque temps, mais non point quelques siècles ; car si c’est avec le superflu qu’on érige des villes et des monumens, c’est aussi avec le superflu qu’on les entretient, qu’on les répare et qu’on les défend.
On vient de voir que dans un pays où tous les habitans auraient une fortune égale, 10,000 fr. de rente, je suppose, on ne vivrait pas mieux que dans celui où tous en auraient 1,000 ; seulement, on y paierait les choses dix fois plus cher. L’égalisation des fortunes ne peut donc conduire qu’au malaise général. Le partage indéfini de la propriété ou le morcellement sans terme de l’héritage, n’est, en réalité, que la destruction de l’héritage et une voie de transition lente, mais certaine, de la propriété à la non-propriété. C’est le communisme mitigé, et nous menant, dans un temps donné, par l’annulation de l’avoir, à l’abolition de la famille.
Ainsi, juste en principe, le partage égal n’est pas conservateur des Etats, c’est le contraire, et l’on pourrait indiquer l’époque ou l’Europe retombera à son point de départ, ou n’offrira, de même que l’Asie antique, que des plaines désolées, couvertes de ruines, sur lesquelles des peuples nomades et pasteurs élèveront leurs tentes.
L’avenir du travailleur repose donc non sur le nivellement des fortunes, mais sur leur inégalité, parce que nul ne paie le travail avec son nécessaire, mais bien avec son superflu. S’il n’en a point, et il n’en aura pas, si toutes les fortunes sont égales, il ne peut faire travailler. Vous aurez donc d’autant moins de pauvres qu’il y aura moins d’égalité dans l’avoir des riches, parce qu’il y aura plus de concurrence ou de rivalité de dépense entre ces riches ; dès lors, plus de mouvemens dans leurs capitaux, moins de stabilité dans leur aisance ; parce qu’enfin, cette aisance circulant plus vite, atteindra successivement plus de monde.
Que cette circulation de la richesse soit la conséquence de spéculations, de dons, de pertes, de prodigalités, de folies même, elle n’en est pas moins réelle, et n’en contribue pas moins à la prospérité générale. La morale, sans doute, peut souvent souffrir du mauvais emploi de la fortune ; mais ce n’est point ici la question ; il ne s’agit encore que de chiffres, et nous disons : dès que là richesse ne séjourne pas dans la main de celui qui l’a, on peut y voir une répartition inégale, il est vrai, mais utile par son inégalité même, car cette inégalité est le véritable mobile, de la sous-répartition et de son action fertilisante et progressive.
Nous n’admettons donc de cause préjudiciable à la richesse publique, ou de principe de pauvreté que l’égalité des fortunes ou l’immobilité des capitaux, et nous ne voyons d’anti-sociale que l’action de ce riche qui enfouit son or au lieu de le faire circuler, ou bien qui laisse ses terres en friche, tandis qu’elles pourraient produire. Dans ce cas, la richesse est véritablement un mal ; mais si ce cas existe, c’est une exception.
Laissant donc encore une fois cette distinction de pauvres et de riches, et ne voyant ici que des payans et des payés, nous dirons : quelles que soient les lois que vous fassiez, les théories que vous imaginiez, le mode de gouvernement que vous adoptiez, si vous ne tombez pas dans la dépendance absolue, dans l’état anormal et violent d’esclave à maître, ou d’homme à bête de somme, vous en reviendrez toujours là : payans et payés.
Alors, toute la politique, toute la science gouvernementale consiste à faire que les payans et les payés soient satisfaits les uns des autres, c’est-à-dire que celui qui peut payer, soit toujours prêt à le faire, et que celui qui a besoin d’être payé, soit aussi disposé à travailler pour gagner son paiement.
Il faut encore que ce gain soit constamment équitable, c’est-à-dire proportionné à la durée du travail, à sa fatigue manuelle ou intellectuelle, et à sa perfection. Il faut que celui qui a obtenu ce gain, soit toujours sûr d’en profiter ou d’en disposer à sa guise ; enfin, qu’il puisse toujours, de payé qu’il est, devenir payant à son tour, en se conformant aux conditions communes.
C’est dans cette réciprocité de moyens, que je vois la véritable égalité, et la seule qui soit possible.
L’égalité n’est donc encore qu’une conséquence du droit de propriété : elle est moins dans l’égalité de chaque part, que dans l’égalité du droit de disposer de cette part, c’est-à-dire, de la garder, de la donner, de la vendre, de la consommer ou de la faire fructifier.
Toute restriction à cette rémunération légitime du travail, à ce droit à la possession paisible, à la transmission par donation ou héritage de ce que ce travail me procure, est une atteinte à la liberté et aussi a l’égalité, parce que vous mettez ainsi le pied dans la balance du marché et nuisez à cette réciprocité d’intérêts, à cette liberté de transactions qui constituent, selon moi, la seule indépendance réelle dont puisse jouir un peuple. Disposer de soi et de son avoir, jusqu’au point qui peut nuire à autrui, telle est, je crois, la liberté.
Dans un Etat libre, dans une République surtout, la nation étant souveraine et l’étant sans liste civile, ce qui, par parenthèse, ne contribue guère à l’enrichir, les devoirs civiques, depuis la conscription jusqu’à la garde nationale, sont si nombreux, que les jours d’indépendance laissés à un homme sont très-restreints. Si, dans cet ordre de choses, il ne peut pas même disposer de son avoir, je ne vois pas ce qui lui reste et à quel titre il se croit libre.
Dans cette position, je ne m’explique pas davantage en quoi consiste l’égalité. A mes yeux, pour que l’égalité soit effective, il faut qu’elle soit un acte de la volonté. Dans un bagne, où tous les forçats sont à la même chaîne et à la même ration, il y a certainement égalité ; mais c’est l’égalité du niveau et du lit de Procuste. L’égalité, comme nous la voulons, n’est pas celle qui nous ferait également esclaves, mais celle qui nous fait également libres ; et elle ne tend à ce résultat qu’en nous offrant à tous les mêmes garanties. S’il est un point où ces garanties cessent, il ne peut y avoir au-delà qu’arbitraire et confusion.
Le présent devenu ainsi douteux, l’avenir ne vaut pas mieux si vous assignez des limites à la richesse, si vous déterminez un terme où la loi dise assez, car c’est une borne que vous me donnez pour perspective.
Si l’égalité est rétrograde, si elle tend à rapetisser les hommes et elle les rapetisse de fait en réduisant leur aisance, c’est pis encore.
Mais que votre égalité soit un point de départ, un temps d’arrêt, une impulsion en avant, ou un mouvement en arrière, il faut toujours qu’elle me laisse un cercle dans lequel je puisse agir. Point d’action, sans espace. Pour qu’il y ait égalité quelque part, il faut bien qu’il y ait ouverture à l’inégalité. De même que la liberté, cette égalité a sa fluctuation, elle peut aller de la croissance à la déçroissance ; mais ce mouvement rétrograde est accidentel, et il y a bientôt réaction. Tandis que si la constitution tend systématiquement à cette décroissance ou au nivellement de haut en bas, non-seulement son but est absurde, mais il est inique. Quoi ! parce que mon voisin n’a pas eu la force ou la volonté de marcher en avant, vous me forcez, moi, à retourner en arrière ? est-ce juste ? est-ce utile ? Non : cela blesse la liberté, et blesse aussi l’égalité. Puisque vous avez admis en principe l’égalité des moyens, sachez en admettre le développement.
Il ne faut pas croire que de l’égalité des parts résultera l’égalité d’action, c’est-à-dire l’égalité des progrès ; non, il n’en sortira que l’égalité de l’immobilité, ou s’il y a mouvement, l’égalité de décadence. Nous en avons déjà donné la raison : le progrès chez une nation ne naît que du superflu, et le superflu ne naît que de l’inégalité des parts ; parce que, dans cette inégalité même, est l’incitant qui nous pousse au travail pour acquérir et conserver. Ouvrez la lice à des jouteurs, en leur disant que la première condition de la joute est qu’aucun d’eux ne dépassera l’autre ; si vos coureurs atteignent jamais le but, vous pouvez être assuré qu’ils y auront mis trois fois plus de temps qu’ils ne l’auraient fait, si vous leur aviez permis de lutter de vigueur et d’émulation.
Que veut une nation ? De la tranquillité, de la moralité et du bien-être. Tout ce qui ne mène pas là est inutile ou nuisible. Est-ce l’égalité qui y mène ? Oui, si c’est celle des voies ouvertes, celle des garanties et des moyens. Non, si c’est celle qui tend à modifier les résultats et à étouffer les hommes parce qu’il y a des singes : alors l’égalité est un cercueil. Nous avons donc eu raison de dire : Il n’y a d’égaux que les morts !
COMMUNISME
Qu’est-ce que le communisme ? C’est la propriété en commun. Qu’est-ce que la propriété en commun ? C’est la propriété qui appartient à tous, ou en d’autres termes, à personne. Qu’est-ce qui constitue le fait de posséder ? Celui de disposer, c’est-à-dire, de donner, de vendre et d’exploiter ce que l’on a. La propriété en commun qui ne permet aucune de ces choses, n’est donc point la propriété. Le communisme est donc l’abolition de la propriété. Dès-lors, le communisme est aussi la renonciation à l’individualité. C’est la soumission aveugle à la volonté d’autrui, ou à une règle qui ne souffre pas la réflexion ; c’est l’homme devenu bœuf, mangeant au ratelier sa part d’une botte de foin, sans avoir même le droit de se plaindre, si ce foin est dur ou moisi. Faites donc marcher la liberté avec le communisme.
Qu’il soit la base du régime ascétique ; qu’il existe dans un couvent de moines ayant fait vœu de pauvreté, d’obéissance, de renonciation à toutes les passions, à toutes les joies de ce monde, je le conçois ; niais ailleurs, mais au grand air, mais au souffle de l’indépendance, cette abnégation de l’avoir, cette renonciation au bien-être ou au superflu, sont impossibles, et le plus misérable des mendians, celui qui vit au jour le jour sans cesse en face, de la faim, après une semaine d’expérience, préférera sa misère à une communauté qui ne lui laissera ni la disposition de lui-même, ni l’espoir d’acquérir et de posséder à son tour.
On peut rêver le communisme, on peut y croire, on peut le désirer et parvenir même à l’établir ; mais le maintenir, mais le faire subsister dans une société quelconque, si cette société n’est pas claquemurée dans un bagne, dans une caserne ou un couvent, si elle n’est pas régie avec une barre de fer, je vous en défie.
Non, un gouvernement communiste ne durerait pas un mois, pas huit jours. Sans doute, vous trouverez des gens disposés à prendre ou à recevoir, à passer de l’état de vagabond à celui de propriétaire, mais dès qu’ils le seront, n’espérez pas qu’ils consentent à ne plus l’être ; ne les comptez plus parmi les partisans du communisme. Comptez-les même parmi ses ennemis les plus implacables, car il n’est pas de propriétaire plus tenace, plus irritable, plus jaloux de ses droits que celui qui l’est de fraîche date, et ceci, toujours en raison inverse de l’importance de sa propriété ; moins elle est grande, plus il y tient.
Le titre de patriote est en honneur chez vous, et l’amour de la patrie est mis au premier rang des vertus civiques ; or, ne voyez-vous pas que cet amour n’est autre que celui de la propriété. Est-ce que le communiste peut avoir une patrie ? ou, s’il en a une, est-ce qu’il peut l’aimer ? Oui, comme l’esclave aime sa chaîne, comme le prisonnier aime sa prison.
Le communisme attache de fait l’homme a la glèbe ; car où voulez-vous qu’il trouve à manger, s’il quitte l’auge ou le l’atelier communs ? Ailleurs, chacun a sa place, chacun a sa part et n’en a qu’une. Quel est celui qui la lui cèdera ? Ou, s’il le fait, comment vivra-t-il lui-même ? L’hospitalité, ou si vous aimez mieux, la fraternité, la vraie fraternité, car il en est une autre, ne peut naître qu’avec le superflu, à moins que vous ne la fassiez consister en poignées de mains et en accolades, nourriture creuse et qui n’enrichit guère que celui qui la distribue.
L’exercice de la fraternité, comme j’entends la fraternité, de l’hospitalité large et généreuse qui agit sur le petit comme sur le grand, tel est à mes yeux le seul communisme admissible, le communisme que j’appellerai social, car l’autre est tout le contraire. Eh bien, ce communisme social n’existe et ne peut exister que par l’inégalité des fortunes ; et le citoyen qui le pratique le mieux est celui qui, étant le plus riche, fait le plus amplement profiter de sa richesse ceux qui le sont moins, c’est-à-dire, qui les fait travailler le plus utilement, le plus fructueusement pour l’ensemble et pour eux-mêmes.
Dépenser tout son revenu, le bien dépenser, créer ou encourager partout le travail, le payer équitablement et à sa valeur, voilà comme je comprends le bon emploi de la richesse ; et si c’est le superflu qui fait la liberté, si c’est lui qui réalise l’égalité, c’est lui encore qui crée la fraternité : car pour donner une part à mon voisin, il faut que j’aie au moins deux parts. De la grande richesse à la simple aisance, et de celle-ci à la pauvreté, la différence est donc seulement dans celle du nombre de parts à distribuer, ou dans les moyens plus ou moins étendus d’appliquer cette distribution.
Cette répartition, vous l’exercez toujours à un degré quelconque, par la seule force des choses. Quelqu’avide, égoïste ou vorace que soit un homme, il a beau faire, il ne consommera jamais qu’une part, c’est-à-dire, ce que comporte l’appétit d’un homme ; et s’il ne fait pas couler dans le ruisseau le lait de ses vaches, jeter à la rivière son orge, son blé, les fruits de ses vergers, son or et son argent, il faut, bien ou mal, que quelqu’un en profite !
Or, là encore, je vois un partage, un communisme si vous aimez mieux ; s’il diffère de celui des adeptes, c’est que mon partage, à moi, a lieu par l’entremise du vrai propriétaire, du propriétaire de droit, tandis que l’autre partage s’effectue par la main du propriétaire de fait ou de celui qui s’est emparé violemment de la propriété. Croyez-vous que la répartition soit mieux faite par ce dernier, c’est-à-dire, par le voleur, ou par le gouvernement, ou par celui qui le représente ? Vous en avez déjà eu l’expérience aux époques de notre histoire. Quand la confiscation était dans la loi et lorsque l’Etat héritait de la dépouille des condamnés, rappelez-vous comment on battait monnaie. En ceci, l’Etat raisonnait juste et son opération était logique, car ce grand partage ne pouvait s’effectuer qu’ainsi.
Il en serait encore de même aujourd’hui ; seulement, les usages variant selon les temps, au lieu d’hériter à coups d’échafauds, on hériterait à coups de fusils.
En thèse générale, l’homme tient à ce qu’il a, autant et plus qu’à sa vie. Conséquemment, et toujours en thèse générale, pour avoir ce qu’il a, il faut le tuer.
Le communisme n’est donc point seulement une attaque à la bourse, c’est une menace à la vie, le tout, non au bénéfice du pauvre, mais au profit d’un pouvoir répartiteur unique et oppresseur à la fois du pauvre et du riche.
Or, grands et petits, si vous avez peu de goût pour l’état de nègre ou d’ilote, et moins encore pour le grand couteau égalitaire, quand on vous parlera communisme, criez : au voleur, et allez chercher la garde.
PROPRIÉTÉ
La propriété, c’est l’homme.
Le sentiment de la propriété est le premier que l’enfant éprouve. Sa première exclamation, quand ses yeux s’ouvrent, est pour demander ce qu’il voit ; son premier geste, c’est pour le prendre ; sa première menace, c’est pour le défendre quand il l’a pris. Oui, tout est à moi  : c’est là sa conviction, sa première conscience, et, cela est si vrai, que la moindre restriction à ce principe absolu excite sa colère, puis ses larmes, parce qu’il y voit un abus de la force et une suprême injustice.
Tout homme naît donc propriétaire, sinon de fait, du moins en idée, en désir et volonté, et propriétaire unique ; car, ce n’est que secondairement, par un sentiment qu’on lui inspire ou plutôt qu’on lui impose, qu’on lui fait admettre l’idée du partage. Abandonné à sa propre nature, si sa force répondait à son vouloir, ou si un calcul fondé sur l’expérience ne lui montrait pas un avantage à céder quelque chose, il ne cèderait jamais rien ; car le moi humain est exclusif.
C’est ce sentiment de la propriété, quand il n’est pas modifié par l’éducation et la religion, qui pousse l’homme à tant d’excès, de violences et de crimes. Mais c’est aussi du sentiment de la propriété qu’émanent toutes ses qualités, toutes ses vertus. L’un est la conséquence de l’autre. Ainsi, de la propriété naissent l’avarice, l’envie, la fraude, le vol, le meurtre. Mais, de la propriété, naissent aussi l’économie, la prévoyance, la charité, la générosité, l’ordre, la conduite, l’amour du travail, de la stabilité, celui de la famille et de la patrie. La presque totalité des qualités sociales et des vertus privées sont donc fondées sur la propriété.
La conscience elle-même ne se mesure et ne s’applique que par la propriété ; car, qu’est-ce que la conscience ? Le sentiment du juste et de l’injuste ; en d’autres termes, la connaissance du bien et du mal. Comment puis-je faire du bien à un homme ? En lui donnant une part de ce que j’ai. Comment puis-je lui faire du mal ? En lui prenant tout ou partie de ce qu’il a. Mais cet homme n’a rien, et je n’ai rien moi-même. Cet homme existe, et je suis le plus fort ; alors je puis m’emparer de sa personne, la tuer, la vendre, ou faire de lui mon serviteur et mon esclave. L’atteinte à la personne n’est donc véritablement qu’une atteinte à la propriété. Rendez cette atteinte impossible, il en résultera aussi l’impossibilité du mal, et conséquemment du bien ; et par suite de cette double impossibilité, vous perdrez le sentiment de l’un et de l’autre.
Vous le voyez, l’idée du bien et du mal, ou l’existence de l’homme moral, de l’homme penseur et raisonnable, est impossible sans celle de la propriété, ou du moins, elle n’est pas applicable.
Nous avons supposé ici l’homme nu devant l’homme nu, mais ceci n’est qu’une supposition. La non-propriété absolue n’est réellement nulle part. Il n’est pas sur la terre un seul individu, quelque pauvre qu’on le suppose, esclave même, qui n’ait quelque chose à lui, ne fût-ce que la pierre sur laquelle repose sa tête, ne fût-ce que le morceau de pain qu’on lui donne pour vivre. Ce pain, dès qu’il l’a reçu, devient sa propriété ; le lui reprendre, c’est un vol. Du plus au moins, la question est là. Aussi n’a-t-on pas encore rencontré de peuplade assez arriérée, assez sauvage, pour que la loi du tien et du mien lui soit entièrement étrangère.
S’il n’est aucun code, fût-ce même le code draconien, le code antropophage, qui ne soit fondé sur ce principe, il n’est pas non plus de religion dont la propriété ne soit la base ; car toute religion, toute croyance à une autre vie, entraîne celle des récompenses et des peines. Toute récompense est un don, une concession, un bien octroyé et garanti. Toute punition est le retrait de ce bien ; ou c’est un don encore, mais un don funeste : la mort, celle du corps, se donne comme la vie. Formulez donc une religion, en dehors de la propriété présente et future, et vous verrez si quelqu’un vous comprend et si vous pourrez vous comprendre vous-même.
Nous avons dit : la propriété, c’est l’homme ; or, qu’entendons-nous par homme ? Est-ce ce composé de. sang, de chair et d’os, qu’un souffle fait naître, qu’un souffle tue ? Non, ce qui constitue l’homme, c’est la faculté de penser, de vouloir, d’agir et de croire : c’est son ame.
Sur quoi sont fondés les actes de cette ame ? Sur le désir d’avoir et de conserver. Or, l’idée de conserver, est absolue, elle comporte celle de l’éternité, conséquemment celle de l’immortalité, ou celle de Dieu même. Quest-ce que le matérialisme, qu’est-ce que l’athéisme ? L’annulation de la durée, l’anéantissement de la vie, donc de la faculté de conserver, de croire, d’espérer : système désolant, contraire à la raison, contraire à la nature, et répulsif à tous ; car, qui a dit je suis a dit je serai, a dit je possède et je possèderai.
Oui, la propriété, c’est l’homme ; ôtez lui la possibilité d’avoir, ou seulement de désirer, dès ce moment il est inerte ; car, remarquez-le bien, l’individu, quel qu’il soit, et dans quelque position qu’il se trouve, n’agit que pour satisfaire un besoin et une volonté, ou pour se défendre du besoin et de la volonté d’autrui ; or, le besoin, comme la volonté, n’a qu’un but : celui de prendre et de conserver.

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