Prix Indianocéanie 2019 - Misère
96 pages
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Prix Indianocéanie 2019 - Misère , livre ebook

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Description

Sarita, la mère d’Arjun, pressent le malheur lorsque surgit dans le village de Rivière des Anguilles, à l'île Maurice, un enfant à six doigts. Un seul mot traverse encore les lèvres de ce garçon esseulé, frêle et muet: « Misère ». Arjun, le prodige joueur de vînâ le recueille. Tandis que la musique tisse d’étranges liens entre eux, les femmes du village dansent au rythme des convictions ancestrales et des désirs inavouables. Sur une île hantée par les spectres de la colonisation et de l’indépendance, le destin des habitants aux cœurs affamés de liberté se noue autour de cet être mystérieux... Prix Indianocéanie 2019 - Finaliste du Grand Prix du Roman Métis 2020 - Finaliste du Prix Vanille 2020. Les éditions L'Atelier des Nomades sont aussi lauréats du Prix de l'Édition Afrilivres 2020.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2019
Nombre de lectures 73
EAN13 9782919300433
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,05€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
La Proscrite et autres nouvelles
Imprimerie Précigraph, 2015
 
Ce roman est une œuvre originale et inédite publiée dans le cadre de l’appel à écritures du Prix Indianocéanie 2019 organisé par la Commission de l’océan Indien en partenariat avec l’Organisation internationale de la Francophonie, le Conseil départemental de La Réunion et avec le soutien de l’agence BlueSky.
Parmi une cinquantaine de manuscrits, Misère a été désigné lauréat du prix Indianocéanie 2019 par un jury indépendant composé d’écrivains et de professionnels du livre des États membres de la Commission de l’océan Indien.

 
© Atelier des nomades, 2019
ISBN : 9782919300433
Table des matières



Page de titre
Copyright
L’enfant
Rivière des Anguilles
Le vînâ
La mère
L’Aimé
La malédiction
Le bain
Le temple
Le carnet
Dieux et déesses
La prostituée
Port-Louis
Le concert
Les musiciens
Nazir
L’aveu
Dans la même collection
4e de couverture
L’enfant

Rivière des Anguilles, août 1967
Les latrines se trouvaient à côté de l’enclos des poules au fond du jardin. Arjun s’y dirigeait avec la brusquerie des vents impertinents, ceux qui défont les chevelures et insufflent dans les cœurs la peur des lendemains. Le besoin était pressant. Il devait absolument soulager sa vessie. Les moustiques livraient bataille dans les lianes échevelées des banyans. Il n’était que six heures et la valse des bestioles dans la pâle lueur du jour avait déjà débuté.
Arjun n’avait pas bien dormi. Toute la nuit, il lui avait semblé que des poings invisibles cognaient constamment à la porte de son sommeil. Il se rappelait avoir vu le visage de son père, Suraj, décédé voici déjà plusieurs années. Dans son rêve, il avait pénétré une brume dense et marché jusqu’à ce que ses pieds commencent à saigner. Il s’était alors assis sur un monticule de pierres et avait délacé les lanières de ses sandales, lorsque son père était soudainement apparu devant lui. Autour des longs cheveux grisonnants de ce dernier, des couleuvres s’étaient entortillées. Comme pour fuir cette vision, les yeux d’Arjun s’étaient ouverts instantanément dans la nuit noire. Il tremblait dans son lit et une sueur âcre s’écoulait de ses aisselles jusqu’à son dos. Après ce rêve, il lui semblait qu’une onde de choc l’avait traversé et continuait à se propager dans son corps. Il haïssait les couleuvres et autres reptiles, les insectes, toutes ces larves qui rôdaient partout, sournoisement. Jusque dans les rêves des hommes. Jusque dans les fissures du sommeil.
Ses bottes noires soulevaient des ballots de boue. La rosée accumulée sur l’extrémité des feuilles mouillait son visage. Il avait plu la veille. Une de ces pluies fines dont l’arrivée était annoncée par la multitude de fourmis noires qui s’immisçaient partout dans la maison. Une de ces pluies qui s’acharnaient contre les fenêtres avec insistance. Une explosion d’odeurs, provenant de la cuisine, venait se mêler à l’air humide du matin. Rondelles d’oignons qui crépitaient dans l’huile bouillonnante jusqu’à devenir translucides. Morceaux de tomates qui libéraient un jus léger et rouge au fond de la marmite. Feuilles de curry du jardin, fraîchement cueillies. Piments secs et leurs rangées de petites graines blanches. Les effluves du ghee 1 , de la cardamome, du safran et d’autres aromates flottaient dans l’air. Mais le parfum le plus enivrant demeurait celui que recélait le masala , mélange d’épices habilement concocté. Sa mère, Sarita, avait déjà ouvert la porte du royaume des épices, comme elle le faisait chaque matin. Au-dehors, ces senteurs se heurtaient à la puanteur des fientes de poules, aux relents des crottes de chiens qui, la nuit, traversaient la cour. Elles s’étendaient comme un sari de soie sur le corps délabré d’une vieille femme.
Sa marche s’accéléra. Sa vessie était sur le point d’éclater. Bientôt les beignets seront prêts, pensa-t-il. Je les mangerai en buvant mon thé, celui que ma pauvre maman prépare avec tant de soins. Comme s’il s’agissait d’un rituel sacré. Avec sa mine concentrée et ses lèvres pincées, elle tient sa petite casserole métallique haut au-dessus du verre avant d’y verser le thé. Et elle me le tend en souriant triomphalement. Comme si c’était le plus grand exploit du monde. Au moins, elle, elle sait faire le thé, contrairement à l’autre, dont le thé est infect. Mais dont les cuisses sont si douces et parfumées. Ah, Asha, ma belle Asha. Cela fait longtemps que je ne l’ai pas possédée.
À cet instant, l’image du corps d’Asha envahit son esprit comme pour le narguer. Cela suffisait à provoquer une boursoufflure entre ses jambes. Ce soir, il la prendrait, bien comme il faut. Elle était éperdument éprise, la pauvrette. Pourtant, Arjun ne se montrait pas particulièrement tendre ou attentif envers elle. Lorsqu’il avait fini sa besogne, il se levait et s’en allait dans une grande lassitude, la laissant défaite sur le lit, échevelée, humide d’amour. Il ne comprenait pas ce que Asha lui trouvait. Peut-être était-ce sa désinvolture ou sa façon d’écraser rageusement les mégots de cigarette sous ses pieds nus ? Il avait connu d’autres femmes, mais celle-ci broyait son corps par l’exi gence de son désir et par l’étendue de sa jouissance. Le plaisir entre eux était comme un torrent qui coulait et qui n’avait pas peur de s’enfoncer dans les grottes souterraines, plongeant ainsi jusqu’aux racines mêmes de la terre. Il se disait tous les jours qu’il fallait qu’il arrête de voir Asha, mais lorsqu’il pensait aux courbes vertigineuses de son corps sous le drapé sensuel de ses saris, le désir était le plus fort. Contre cela, il était impossible de lutter.
Cela le répugnait un peu qu’une femme mariée puisse se livrer avec un tel abandon à un amant. Il connaissait Vinod, le mari d’Asha. Celui-ci était de ceux qui pensaient beaucoup mais qui étaient incapables d’agir. Arjun était tranquille de ce côté-là. Il ne risquait pas de voir sa maison incendiée ou d’être battu par un mari jaloux qui n’était point aimé de sa femme. Il traîna sa boursoufflure jusqu’à la petite porte des latrines, qui tombait en décrépitude. Il constata qu’il y avait une trace de main sur celle-ci. Il eut un instant d’hésitation et cligna des yeux. Peut-être la brume faisait-elle naître un mirage devant lui ? Peut-être le sommeil alourdissait-il encore ses paupières ? A priori, des petits doigts. Donc une petite main. Un enfant ? Peut-être. Il s’arrêta devant la porte, écoutant, fronçant les sourcils. À y regarder de plus près, on comptait six doigts ! À ce moment précis, une poule vint se caler entre ses jambes. Peu importait, il fallait qu’il libère sa vessie. Six doigts. Quelle créature pouvait bien avoir six doigts ? Cela devait être le vent malicieux de la veille qui avait tracé d’étranges symboles sur la porte ou la pluie qui avait coulé le long du bois en traçant d’indéchiffrables aquarelles. Il poussa le battant de la porte et reçut en plein visage un air puant qui ne s’estompait jamais. La poule, elle, n’avait pas l’air d’être repoussée par l’odeur. Au contraire, elle se faufilait dans la cabine des latrines en poussant de grands piaillements. Le sol était boueux à cause des pluies de la veille. L’eau était entrée par les fissures dans le toit. Et si la poule tombait dans ce trou nauséabond ? Amusé, il la regarda tourner autour du trou tandis qu’il entrouvrait les pans de son dhoti 2 et commençait à désemplir sa vessie. Elle pencha sa tête comme pour sonder ces profondeurs puantes tout en remuant sa queue. Soudain, elle fit volte-face et se mit à courir vers la sortie en caquetant bruyamment. Sans doute avait-elle reçu un jet d’urine ! Il éclata de rire en voyant son petit derrière dodelinant qui s’en allait.
Il rassemblait les plis de son dhoti quand il entendit la voix stridente de sa mère, qui parlait à sa basse-cour. Maîtresse suprême d’un territoire. Vieille déesse qui portait les graines nourricières au creux de son sari. « Venez par là, la pluie de cette nuit vous a sans doute fait peur. Venez, ne jouez pas les effarouchées

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