Sara, le médecin troubadour
238 pages
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Description

Ce récit riche et foisonnant vous plongera avec bonheur jusqu'aux racines du roman picaresque. Entre réalité et mensonge, entre sérieux et bouffonerie il donne à voir la geste mémorable, les maintes figures et les prodiges de Sara la pucelle, sorte de Don Quichotte avant l'heure.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 février 2012
Nombre de lectures 32
EAN13 9782296483354
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0142€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Sara , le médecin troubadour
Vincent Silveira


Sara , le médecin troubadour


L’H ARMATTAN
© L’H ARMATTAN , 2011
5-7 , rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96189-0
EAN : 9782296961890

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Une périlleuse chevauchée
Le livre des merveilles
Pour elle fis courte épitaphe avec chagrin,
Tristesse me mua en rude troubadour.
Quiconque ceci entendrait , par notre Dieu Souverain,
Oraison dise en mémoire de la vieille d’amour.


Traduction libre, j’en suis le seul responsable et coupable, de la strophe 1575 du Libro de buen amor que l’aimable lecteur retrouvera ci-après.


Matines viennent de sonner. Sara traverse le pont d’Alcantara au trot compassé de son cheval sans daigner saluer le soudard de garde, laissant derrière elle la ville aimée. Perdue dans ses mornes pensées, elle n’a cure de la lune grosse et impudique qui effleure d’un contour d’argent les remparts ensommeillés. Le fleuve franchi, comme si elle venait de jeter dans les flots immobiles les derniers oripeaux de son enfance éparpillée lesquels grandement l’entravaient elle éperonne résolument les flancs de sa monture qui galope bientôt, droit au septentrion. Rien ne la retient plus dans la cité baignée par le Tage. Entre les hautes tours elle laisse emprisonnés son deuil et son malheur, fuyant vers un exil délibéré. « L’exil commence toujours par une fuite de soi », se surprend-elle à murmure. Au travers de la toile de la besace accrochée à son cou qui lui bat le giron au gré des soubresauts du chemin, elle sent la caresse rude et froide de la lourde clef avec laquelle, tantôt, elle a fermé pour toujours, en cet instant elle en est persuadée, le grand portail sur ses souvenirs et ses regrets.
Elle a galopé à bride abattue l’espace d’une demi lieue, peut-être, comme tentant d’effacer loin derrière elle les murailles majestueuses que la nuit claire mais secourable a estompées peu à peu. Tournant lentement la tête au mépris du galop de sa monture de sa ville elle ne distingue plus qu’une dentelle de brume allant se perdre dans le lointain en une ligne ténue et mouvante.
Sara galope, Sara fuit, loin devant vers le Nord mais que fuit-elle, douce et belle Sara ? Sinon elle-même et tout son passé dont elle se sent brusquement dépouillée, accrochée désespérément à la crinière du fier coursier qu’elle serre aux flancs de ses cuisses endolories. Douce Sara éreinte ton cheval jusqu’à l’épuiser et fondre ainsi dans l’oubli cette ville aimée, elle, qui naguère t’a chassée que tu fuis, ce jour d’hui, comme ferait une amante délaissée.
Les sabots martèlent le sol, pilon broyant souvenirs et passé dans un mortier à chaque foulée recommencé. Entre Tolède et sa douleur, la lune en bandoulière, que défilent forêts, rivières et vallons ! L’exil est un ailleurs, elle sait qu’elle passera toute sa vie à le chercher. Pour te donner force et volonté figure-toi, femme superbe, que Tolède n’est plus qu’un noir tombeau où dorment tes parents d’un long repos, dont tu as fermé les portes à double tour pour au loin t’envoler, toi que l’on appelait naguère l’enfant de la Vierge. Avale du territoire pour oublier le temps qui passe inexorablement, fend le vent sur ton farouche destrier ! Arme-toi de courage, frêle demoiselle, pourtant déjà si endurante au malheur. Apaise le tourment qui gronde dans ton cœur, toi, seule désormais sur cette Terre car tu sauras prolonger leur mémoire, n’en doute point. Ce qu’ils furent dans cette Castille que tu ne reconnais plus tu le réinventeras dans cet ailleurs vers quoi tu fuis. Pour l’heure, puisqu’il te faut conjurer ta douleur imagine que les sabots qui frappent le tambour du chemin cognent sur la trogne hideuse de ce Dieu ingrat et sans pitié qui te laisse abandonnée et sans défense. Ainsi que feraient tes petits poings pour libérer la rage qui au-dedans te broie. Jure donc que tu ne gloseras plus sur Talmud ou Evangiles, inutile prose que celle-là ! S’il advient quelque jour que tu succombes derechef à ta passion pour les rudes controverses, comme tu faisais naguère pour pousser ton père dans ses derniers retranchements, tu sais que ce ne sera désormais que pour prôner foi en la vie et dans le savoir qui, seul, libère l’homme de ses chaînes. Ce sera ta seule bataille qui te fera tenir debout. Tu te répètes maintenant comme sommaire mélopée cette simplissime et sublime devise qui sera désormais la tienne : instruire et soigner. « Si fait, dans la mesure de mes forces, soulager, à chaque fois que je le pourrai, ceux qui saignent des blessures béantes de la vie », murmures-tu comme en écho. Comme elle le fut pour Isac, ton père tant aimé, la médecine restera, certes, ta patrie mais son second métier tu l’exerceras différemment. Lui, il était l’homme inassouvi des livres infinis qu’il lisait ou traduisait inlassablement, contemplatif et solitaire, toi, tu n’écriras qu’un seul livre, chaque jour recommencé, celui de la vie. Et avec ferveur tu le liras autour de toi, dans le fracas du monde afin d’instruire les miséreux. Toutes ces réflexions qui se bousculent sans ordre te détournent opportunément de cette noire souffrance qui te ronge et tu te dis à part toi, dans un pauvre sourire, que si tu cogites de la sorte c’est parce que tu vis encore.
Les naseaux du cheval lui renvoient en bouffées odorantes et chaudes un souffle court et précipité. Aussi, se hâte t-elle de mettre pied à terre pour une halte improvisée. Au levant, les premiers rougeoiements d’une aube limpide augurent d’une nouvelle journée caniculaire, en cette fin du mois de juillet de l’année 1369 des Chrétiens. Elle aperçoit une petite rivière qui coule derrière des frondaisons. Elle y mène son cheval qui s’y abreuve longuement tandis qu’elle se lave le visage. Puis, comme saisie de folie, elle se met à déclamer aux quatre points cardinaux, tournant lentement sur elle-même, dans un mouvement obsédant. Sa voix enfle et résonne dans la solitude et le silence environnants. On dirait que, dans un état second, elle reprend derechef les dix derniers vers du planto de Trotaconventos qu’elle avait déclamés, le front levé vers le soleil insolent en l’après-midi d’hier avant que d’enterrer son père. En cet instant, pour lui, pour sa mère qu’elle n’a pu revoir en vie elle hurle en guise d’ultime adieu, orpheline aussi de cette terre qui la rejette vers d’autres cieux, les quatre derniers vers :
Fizele un pitafio pequeño, con dolor.
La tristeza me fizo ser rudo trobador.
Todos los que lo oyerdes, por Dios Nuestro Señor,
La oraçion fagades por la vieja de amor.
Cependant que le destrier broute paisiblement sur la berge du cours d’eau, adossée à un orme énorme, Sara sanglote doucement. Pleure, ma fille, pleure, toi, qui par pur orgueil, hier t’en es abstenue, laisse jaillir de tes beaux yeux, en deux claires rivières, ta peine pour tout ce que tu as perdu !
Alors que le soleil pointe au levant son museau routinier, ivre de fatigue et de chagrin, la belle orpheline s’endort. Bientôt, dans son rêve léger flotte obstinément comme fragile vapeur d’été la nostalgie des années écoulées, mêlée au souvenir morose de son premier exil causé par l’envie et la jalousie.
Leonor traitait Sara ainsi qu’aurait fait une autre mère, la cajolant et lui prodiguant de bons conseils. Elle l’entourait d’une tendresse attentive et enjouée qui rassurait la jeune pucelle. Malgré cela, Guadalupe avait perdu peu à peu sa bonne humeur et sa gaieté de naguère. Si bien que ses impertinences n’étaient plus qu’un souvenir. Parce qu’elle devenait femme et s’obligeait au sérieux qui convenait à ce nouvel état ou bien encore, pourquoi le taire, en raison qu’elle ne trouvait pas terreau digne d’accueillir ses bons mots ? D’Eulalia, Guadalupe avait hérité le calme, la prestance et la beauté. Comme sa mère, naguère, partout où elle passait on la regardait avec envie, convoitise ou désir, cela variait selon celle ou celui qui l’observait. Jamais elle ne passait inaperçue. Le plus souvent, de ces œillades elle n’avait cure mais il advenait, parfois, qu’en silence elle s’en agaçât. En certaines occasions, Isac avait la magie du verbe qui subjugue, captive ou convainc. Les quatre cavaliers arabes surgis du néant avaient enduré les foudres oratoires du père de Sara. D’ordinaire, le verbe du médecin-traducteur était plaisant, enjôleur souvent, pesant parfois surtout quand il s’égarait dans des logorrhées qui finissaient par lasser l’auditoire le plus complaisant. En revanche, la parole de Sara en toute circonstance tranchait comme vive lame, allait droit au but. Elle ne démontrait pas, ne s’embarrassait pas d’enluminures. Elle disait, un point c’est tout ! Et, en quelques phrases claires et nettes elle persuadait. Orgueilleuse comme son père bien que discrète et bienséante comme sa mère, on la disait souvent hautaine et arrogante. Affaire de jugement. Une certitude, malgré son jeune âge, elle en imposait autant à chevaliers et rudes guerriers qu’à dames courtoises et raffinées. Et, quand elle lâchait un mot d’esprit pour acéré qu’il fût son charme et sa beauté le faisaient accepter. Or si, désormais, elle avait perdu tout son entrain c’est qu’elle s’ennuyait, tout bonnement. Car elle se languissait de Tolède comme lui manquaient horriblement sa prodigieuse cathédrale, la Juderia, les chères controverses avec son père, la complicité de sa mère et le commerce de tous ces personnages éminents qui passaient dans la grande maison ouverte à tous les vents que, souventes fois, elle avait malmenés, avec impertinence et gourmandise, comme goûtant un plaisir défendu. Bien entendu, elle se faisait un point d’honneur de ne rien laisser paraître de cette douce nostalgie.
D’un an plus âgé qu’elle son cousin Alfonso ne la quittait pas d’un pas, la couvant des yeux, proie consentante et ravie, offerte au moindre des caprices de la jouvencelle. Le pauvre damoiseau l’aimait en secret, du moins était-il le seul à le croire, lui, qui rougissait comme coquelicot chaque fois qu’elle s’amusait à le frôler. Elle retrouvait parfois son ancienne malice quand elle jouait à le mettre à l’épreuve lui lançant des défis que le benêt s’épuisait à relever. Mais très vite, de ces fantaisies Sara se lassait pour s’enfermer, derechef, dans ses rêveries.
Ainsi s’écoulèrent ses premiers mois à Ségovie, dans une morne tranquillité, sans autre péripétie digne d’être contée. Aussi, le jour où Leonor décida de l’emmener en voyage Sara tapa-t-elle des mains et fit-elle moult sauts de cabri retrouvant, en un instant, toute l’exubérance de son enfance.
A peine étaient-elles arrivées devant leur auberge de Valladolid, Sara avait insisté pour qu’elles aillent, sans tarder, visiter le couvent de Santo Domingo de Silos. Là où avait vécu Jorge, selon les dires d’Isac qui autrefois avait bretté avec le vieux moine, bougon et renfrogné, inséparable de son âne savant, en rude combat singulier, à propos de savante théologie. Sara avait la ténacité de sa mère. Elle revint donc à la charge plusieurs fois. Si bien que, vaincue et lassée par tant d’obstination, comme naguère Isac cédant devant les assauts répétés d’Eulalia, la pauvre tante dut consentir à ce caprice et s’exécuter, incontinent.
Un moine accueille les deux dames dans le parloir du couvent. Cependant que Sara, avec la clarté et la concision qui, naguère, émerveillaient tant Isac, expose la raison de leur visite le novice peu sensible, semble-t-il, à ces vertus ne cesse de les scruter posant ses regards sur l’une puis sur l’autre mais s’attardant plus volontiers sur le beau visage de madone farouche de Guadalupe. Après que la pucelle a terminé son bref discours le moinillon aux propos qui suivent se hasarde :
Par notre Seigneur miséricordieux et la cohorte de tous ses saints oncques vis plus beau semblant que le tien, douce demoiselle ! Plaise à la pure Vierge que désormais je ne voie que lui chaque fois que je la prierai. Ce moine dont vous me parlez, Jorge el Gallego , c’est ainsi que tous naguère le nommaient, était, ma foi, fort bourru et coléreux, dames jolies. C’est en tout cas la réputation qu’en ce lieu il a laissée.
Et il poursuit de la sorte :
Une fois l’an, dit-on, il se rendait au sanctuaire de Guadalupe en terre d’Estrémadure, je crois, mandé par notre père-abbé pour aller prier la Vierge de ce lieu. Monté sur un âne singulier qu’il avait plaisamment baptisé du nom honni d’Antéchrist. Que vous plaise de savoir que ce savant animal était le seul autorisé à hanter le cloître et, souventes fois, il advenait qu’il se mît à braire méchamment devant la cellule du vieux galicien pour le rappeler fermement à la prière du moment. Tout cela que je vous conte m’a été plus d’une fois rapporté par des frères plus anciens intarissables sur le sujet.
Le moinillon est étonnamment jeune, à peine plus âgé que Sara. Il bégaie et rougit grandement, troublé sans doute par la présence si proche des deux jolies dames. Reconnaissant son accent galicien la pucelle se divertit malicieusement à lui répliquer dans cette langue belle. Ce qui a pour effet immédiat d’émouvoir plus encore le novice aux abois :
La dernière fois que mon père le vit Jorge s’en retournait vers votre monastère, mal monté sur une mule aussi vieille que lui pource que son âne adoré venait d’être cruellement foudroyé par un terrible orage.
Cela est avéré, reprend le jouvenceau de bure accoutré. Il paraît qu’en ce lieudit de Guadalupe, comme Jorge l’avait jadis prédit, a été érigée une petite église et qu’un monastère, bientôt, icelle entourera.
Endroit où j’ai été engendrée et non créée face à l’image pure de la Vierge, ironise encore avec délectation et gourmandise la jolie jouvencelle.
Par Dieu et tous ses saints tes parents ont commis là un bien beau sacrilège si l’on contemple ton visage ravissant ! S’enhardit le plaisant moinillon, de plus en plus rubicond.
Cependant que fort discrètement il a glissé sa dextre dessous son habit de bure ne tenant plus ses émois. Bientôt, les deux dames ébahies ont le loisir de supputer au va-et-vient de plus en plus précipité qui s’évertue sous la robe du pêcheur que le bougre n’égrène point saint rosaire, non plus qu’agite frénétiquement vulgaire encensoir mais qu’il tient plutôt, et fermement, vilaine et grosse bête menaçant de cracher promptement son venin. En un mot, le moinillon, mâle inspiré par Dieu seul sait quelle triste voie, se fait du bien.
Ce spectacle détestable, se dit à part soi la douce Sara, intriguée davantage qu’impressionnée, nous est infligé pour nous instruire opportunément que la main de Dieu est partout, proche et secourable.
A cet endroit du récit, conviens-en, aimable lecteur ! Le narrateur scrupuleux ne peut que s’interroger : quelle est donc parmi les deux dames celle qui émoustille tant, innocemment, à son insu, ce jeune moine à la main tremblante et vagabonde ? Rassure-toi, l’intrigue ne souffrira pas de cette petite digression au demeurant vénielle mais délectable. Plaire au lecteur ne doit-il pas être un souci aussi noble que constant ? Laquelle émeut donc à ce point le futur régulier, la jeune pousse aux contours adolescents et au visage de vierge hautaine ou la femme déjà mûre aux formes appétissantes ? Qu’importe, penseras-tu, un tantinet agacé, sourcilleux lecteur. Que ce soit l’une ou l’autre, ou même les deux à la fois, peu te chaut. Libre à toi ! Sache, ne te déplaise, que la figure du dépravé, passées les affres de l’extase, prend maintenant un air apaisé proche de la béatitude et, pourquoi le taire ? Presque niais. Le libidineux, ce vil luxurieux qui vient ainsi de succomber aux mesquines tentations de sa triste chair, ce pauvre diable ne sait que balbutier :
Vous m’avez fait grand bien, belle dame et délicieuse jouvencelle, vous qui m’avez permis de m’épancher, sans y penser, et ainsi de me libérer de ce que depuis trop longtemps je gardais au-dedans de moi, stérilement. Et il conclut, à peine ébranlé.
Souffrez, douces dames, que j’aille de ce pas de ces miens égarements promptement me confesser.
En oyant cela Leonor qui n’a dit mot au cours de toute cette singulière rencontre, sans attendre telle contrition et lui lançant un regard aussi noir que réprobateur, signifie à son tour au misérable pêcheur la fin de l’entretien. Et tirant Sara par la manche, l’air farouche, la tête altière, elle sort du parloir, la première, incontinent.
Arrivées au milieu du cloître, elles devisent le père-abbé qui vient à leur rencontre d’un pas empressé. Aux deux femmes qui lui baisent les mains il dit avec un large sourire :
Je devine la raison de votre visite en ce lieu de méditation et de prière, d’ordinaire, à l’abri du tumulte de ce monde corrompu. Nous serons plus tranquilles dans la chapelle pour l’heure désertée par nos moines à d’autres tâches occupés. Suivez-moi, gentes dames !
Dans un renfoncement il y a une petite table que plusieurs bancs entourent. L’abbé les invite aimablement à s’asseoir et reprend :
Notre pauvre frère Jorge nous a quittés voilà dix ans si je me souviens bien. Il ne s’était jamais consolé de la perte de son âne Antéchrist. Il passait ses journées dans une solitude morose et renfrognée bien éloignée, selon mon modeste entendement, de la contemplation qui doit être notre lot quotidien. Il n’avait plus le goût de rien et je le soupçonne d’avoir même bâclé, plus d’une fois, les prières réglementaires. Mais, tous, nous le laissions à son chagrin. J’avais d’ailleurs renoncé à le mander à Guadalupe et c’est un moine plus jeune qui le remplace désormais dans cette mission d’importance pour notre petite communauté.
Sara attend patiemment le moment opportun pour intervenir. Comme le bon moine reprend son souffle elle lui demande courtoisement :
Ce vénérable moine parlait-il quelquefois de mon père Isac Solomon, médecin réputé de Tolède, en ce temps-là déjà et traducteur de bonne renommée également ?
De cela ne doute pas, belle enfant. Je peux vous assurer que frère Jorge avait gardé un souvenir inoubliable de "ce Juif orgueilleux et insolent" comme il se plaisait à le qualifier quand il évoquait leurs rudes controverses en affaire de théologie cependant qu’ils cheminaient vers le sanctuaire de la vierge Marie.
Il se pourrait que, de même, il ait aussi fait mention de ce livre merveilleux écrit par un archiprêtre et qui était l’objet constant de la quête de mon père.
Si fait et plus que de raison, crois m’en, pource que ce livre mystérieux était devenu son obsession dont il s’ouvrait au tout venant. Sachez, gentes dames, que frère Jorge, théologien reconnu de tous, avait un amour immodéré pour la vierge Marie et qu’il caressait depuis longtemps le projet de rassembler en un même livre tous les miracles attribués à la mère de Notre Seigneur, en Castille et Léon. C’était là le seul ressort qui le maintenait encore en vie et, auprès de chaque chrétien qu’il était amené à consulter pour ses recherches, il ne manquait jamais de s’enquérir si celui-ci avait eu connaissance d’aventure du Libro de buen amor.
Leonor et Sara écoutent, captivées, le récit du docte moine et la jolie pucelle se retient avec peine d’interrompre son discours tant elle brûle de connaître, sans plus attendre, tout ce que l’abbé semble pouvoir encore leur révéler. Mais, craignant que son impatience trop visible et ses interrogations intempestives ne viennent briser le charme elle laisse le docte abbé dérouler à loisir l’écheveau de son éloquence laborieuse et si lente ! Elle préfère se dire à part soi, pour en sourire sous cape, que ces moines n’ont décidément que cela à faire de toute la journée, prier avec lenteur et opiniâtreté, façon besogneuse de mesurer le temps qui leur est compté. Aussi doit-elle savoir tenir la bride de son esprit trop vif, en certaines circonstances comme celles-ci et endurer avec le sourire la piètre rhétorique du père pérorant pauvrement. Lequel poursuit de son rythme agaçant :
De toutes ces conversations et informations recueillies çà et là, après maints recoupements et mûre réflexion, notre fervent mariste avait acquis la certitude que deux exemplaires du Bon amour dorment dans le scriptorium et la bibliothèque du monastère dominicain de Alcala de Henares et qu’un dernier se conserve peut-être encore dans un petit couvent cistercien de la bonne ville d’Avila.
En oyant ces derniers mots Guadalupe ne peut s’empêcher d’exulter et de peu il s’en est fallu qu’elle ne saute au cou du moine, un tantinet essoufflé par son monologue laborieux :
Messire abbé, vous ne pouvez imaginer comme ces vôtres dernières paroles me réchauffent le cœur car vous savez, comme je viens de vous le révéler, la lubie insensée de mon père qui depuis tant d’années recherche en vain ce livre mystérieux.
Assurément, ma fille, frère Jorge nous l’a assez répété à qui les larmes venaient aux yeux quand il évoquait la rigueur et la culture de ce Juif irrévérencieux qui se permettait de critiquer nos dogmes et les fondements mêmes de notre théologie. Sache, mon enfant, que la dernière résolution de notre frère et ami était de se rendre à Alcala de Henares, lieu présumé de la naissance de l’archiprêtre, pour y faire copier à ses frais ce livre tant désiré par ton père qu’il envisageait de lui mander dans votre bonne ville de Tolède. Malheureusement, sa mort soudaine l’en aura empêché.
Un sourire fugace et léger barre son visage émacié qu’il s’empresse de réprimer cependant qu’il reprend de son ton monocorde et lent.
Oui, évoquer ses rudes controverses avec Isac Solomon lui rappelait immanquablement et douloureusement son âne adoré qui, si longtemps, l’avait porté et supporté par innombrables chemins et moult monts et vaux. Sachez enfin, belles dames, que, dans ses derniers jours, ce vénérable moine au caractère tant affirmé comme bon Galicien qu’il était, se repentait sincèrement de tous les sévices que cette pauvre bête avait dû endurer en raison de la méchanceté inexcusable de son maître. Lequel se morfondait cependant qu’il les énumérait comme s’il égrenait prières du rosaire. Alors, il pleurait à chaudes larmes et regrettait amèrement la myriade de coups de pied au ventre qu’il lui avait assénés sans raison et les moult morsures dont la sénestre oreille de ce pauvre Antéchrist avait trop eu à souffrir. Aussi, de ces mauvaises actions faisait-il repentance, en ses ultimes instants, et pleurait comme un enfant son âne remarquable.
A ce moment précis du discours laborieux du bon moine, l’espiègle pucelle ne peut se retenir d’ajouter son grain de sel, avec ma foi grande malice, à chacun d’en juger !
Que votre seigneurie m’accorde cette liberté quelque peu impertinente de ponctuer votre belle histoire par une morale de mon crû. Laquelle assurément vous offusquera, ce dont je me mortifie, croyez-le bien, à savoir que les hommes d’Eglise y compris les plus saints au pêché succombent de trop souventes fois. N’en déplaise aussi à votre Dieu qui tolère tout cela.
Cependant que Leonor fronce le sourcil le saint homme, en oyant l’impudente parler ainsi part brusquement, à leur grand étonnement, d’un rire sonore et franc puis conclut sobrement :
Il s’avère, ma douce pucelle, que tu es assurément la digne fille de ton père.
Nos deux dames, après avoir chaleureusement remercié l’abbé pour ses précieux renseignements, de lui prennent courtoisement congé.
A partir de ce jour, Guadalupe prit la résolution inébranlable que nul ne pourra contrecarrer de partir en quête de ce satané livre mais jugera aussi sage qu’opportun de ne pas s’en ouvrir encore à sa tante ne redoutant que trop le discours que celle-ci, alors, lui tiendrait.
Sur le chemin du retour d’autant plus long et ennuyeux que Leonor se montre peu loquace Sara tue le temps en se récitant à part soi la dernière missive de ses parents, apportée le mois précédent par le maure Tarik, leur voisin. Celui-ci s’est converti, en effet, en leur lien irremplaçable, lui, qui pour ses affaires se rend à Ségovie plusieurs fois l’an. Cette lettre qu’elle connaît par cœur de tant l’avoir lue et relue elle la tient au chaud contre sa peau, entre ses deux tétons charmants, et si elle éprouve le besoin impérieux de la toucher ce n’est donc pas pour la parcourir, une fois encore, mais pour retrouver un tantinet de la chair de ses parents :
Notre fille adorée,
Tu peux imaginer sans peine comme nous a grandement réconfortés ta dernière missive dans laquelle tu nous manifestais toute ta tendresse et nous narrais les péripéties et les joies de ta nouvelle vie, trop loin de nous, hélas ! Tu sais que ton bonheur est notre seul souci. Ici, derechef, tout semble aller de guingois puisque la guerre civile ravage depuis peu les quartiers. J’ose espérer que Ségovie est épargnée par ce nouveau fléau. Ne t’aventure pas, seule par les chemins, notre Juderia a été maltraitée. Folie des hommes toujours recommencée ! Permets que je te donne un conseil que, je le crains fort, connaissant ton esprit volontiers rebelle tu ne suivras peut-être pas : garde-toi de reprendre tes consultations car, si grand bien ainsi tu ferais en soulageant maints malades de leurs maux, ce qui est la grandeur de notre beau métier, les mêmes causes reproduiraient les mêmes effets. Ma chère fille, partout les hommes sont semblables, crois-en la sagesse et l’expérience de ton vieux père, et l’envie et la jalousie auraient tôt fait de te poursuivre derechef. Il faut maintenant que je te fasse part d’une bien triste nouvelle venue à ma connaissance lors de mon retour de Cordoue, voilà deux mois. Ta pauvre grand-mère a été emportée par une méchante fièvre. Tu peux aisément deviner mon désarroi et le remords qui, depuis, me hante. Moi présent, aurait-elle survécu ? Je ne vois guère d’autres événements dignes d’être contés sinon que mes malades m’abandonnent, un à un, ainsi qu’amis que proches de nous je croyais. Grâces à Dieu, lequel ? Me diras-tu, si d’aventure il existe ce cachottier, il me reste mes livres aimés pour m’aider à continuer de vivre en ces temps qui pour nous se font plus durs comme tu l’avais prédit. Heureusement, la beauté et la gaieté de ta mère qu’elle s’oblige à me montrer et son amour toujours renouvelé illuminent quelque peu cette maison, désormais triste et abandonnée où ne résonnent plus tes rires ni tes jeux, où nous font cruellement défaut tes impertinences et tes bons mots. Ma douce Sara, tu écris, ce qui ne m’étonne guère, que ne t’apparaît plus la nécessité de Dieu. Je respecte la liberté de ton choix puisque, tu le sais bien, moi-même depuis longtemps je m’interroge aussi. De notre cher Talmud qui ne sera plus notre lien invisible et secourable garde cependant le meilleur des enseignements pour éclairer ton chemin dans la vie. Sache, enfin, que chaque jour qui passe nous fait plus orphelins de toi. Pense à nous comme nous pensons à toi. Ta chère mère t’embrasse tendrement qui pleure de ne pouvoir t’étreindre dans ses bras ainsi que ton vieux père, ancien médecin, désormais traducteur solitaire. Tes parents qui t’aiment et ne t’oublient pas.
Un rêve à portée de main
Enfreignant avec gourmandise les claires recommandations de son père, Sara avait repris des consultations, certes discrètes et raisonnables mais, néanmoins, si appréciées des connaissances de sa tante que, bientôt, tout le quartier par elle voulut être soigné. Sa seule excuse qu’elle se gardait bien d’évoquer avec quiconque était que son projet de partir en quête du livre des merveilles requérait de bien préparer icelui ainsi que convenait d’accumuler bonne mesure de pièces sonnantes et trébuchantes, afin de pourvoir à toutes les dépenses de ce périlleux voyage. Elle s’obligea à ne soigner que par les plantes, dont elle avait acquis au contact de son père une connaissance approfondie. Oncques, donc, ne s’aventurera à la chirurgie. Et, fourbe, la pucelle n’hésitera guère à écrire à son père :
Il est regrettable, mon père aimé, que tu m’interdises d’exercer, même discrètement, l’art que tu m’as si brillamment enseigné. Note que je comprends bien tes arguments et te remercie de te soucier, comme tu l’as fait toujours, de me préserver. Pourtant, il y a en ce lieu quelques malades dont les maux sont dignes d’intérêt. Puisque tu me le défends je me garderai de déflorer davantage le sujet. Permets cependant que je mande vers toi malgré la difficulté du voyage aucuns souffrants de cet acabit qui m’en ont suppliée et que ton habileté sans pareille tirera d’affaire, à n’en pas douter. Cela te donnera le loisir de revenir pour un moment vers ton premier métier.
Dans cette même missive Sara encourageait ses parents à endurer stoïquement les mauvais coups du destin qui sur eux semblait s’acharner. Mais, avec bonne humeur, comme souvent elle solait se comporter :
Tu me dis que tes malades et tes amis te fuient, laisse-les aller, que le diable les emporte entre sa queue fourchue et ses sabots crottés ! Parmi ces ingrats il en est un sûrement qui ne t’a pas totalement abandonné que je te prie de saluer. Je veux parler de notre vieux rabbin. A-t-il fait quelques progrès en matière d’interprétation, ce médiocre talmudiste maintenant qu’il s’est allégé de ce ver tant long qu’une épopée ? Plaise à son Dieu qu’il ne s’aventure plus à commettre d’autres vers pource que, par ma foi, ceux qu’il nous infligea sitôt soulagé de son hôte encombrant étaient aussi mauvais que malodorants. Tu ajoutes qu’aussi bien Giron que le primat du royaume ne viennent plus vous visiter. Cela fera deux importuns de moins, eux, qui se croient importants ! Le premier serait-il enfin parti chatouiller le Maure en sa Grenade tant rêvée ? Depuis le temps qu’en cet endroit cela le démangeait d’aller guerroyer. Quant au second qui ne se souvient plus du soulagement voluptueux qu’il avait ressenti en la vive chair de son fondement après que tu l’avais opéré dextrement en ce délicat endroit de son anatomie qu’il coure donc derrière le premier pour bénir les hauts faits d’icelui et maintes et folles messes célébrer ainsi si envie l’ébranle tant ! Mais, conviens-en, que son Dieu a un bien triste et peu reconnaissant représentant !
L’impudente, en revanche, se gardait bien de laisser entrevoir à son père qu’elle avait eu vent du livre qu’il rêvait tant de tenir un jour entre ses mains. A sa décharge, ce souci d’ailleurs fort louable : elle ne voulait pas donner de faux espoirs à son pauvre père déjà tant éprouvé. Quand viendrait le temps elle saurait agir pour acquérir ce bien inestimable et, alors, il lui serait délectable de savourer l’immense orgueil de lui en faire présent.
Au terme d’une longue année de consultations à la sauvette Sara avait acquis une plus grande expérience et son projet avait mûri. Le jour où elle s’ouvrit enfin de ses intentions, dans la petite maison il y eut des pleurs et force cris. La pauvre tante était désespérée et si grand son désarroi qu’elle ne cessait d’implorer le secours de son mari, occis sept ans auparavant par un méchant malandrin venu marauder céans et nuitamment :
Sara, je te défends de partir, tu m’entends ? Ta mère t’a confiée à moi, je lui ai promis de veiller sur toi, nuit et jour. Tu ne saurais briser mon jurement. Je ne consentirai oncques que tu partes, seule sur les chemins, à la merci des mauvaises rencontres que tu ne manquerais pas d’y faire, ainsi que le projetait jadis ma chère cousine, ta mère Eulalia, qui voulait se rendre imprudemment au sanctuaire de Guadalupe. Est-ce donc la même folie qui poussa alors la mère qui s’empare ce jourd’hui de la fille, à la même fleur de leur âge, qui te fait divaguer de la sorte sans écouter les bons conseils, contre toute sagesse ?
Mais, l’inflexible pucelle, à l’instar de sa mère autrefois, restait ferme sur ses positions arguant que la possession de ce livre assouvirait une ardente passion que c’était là impérieux devoir auquel elle ne saurait se soustraire, enfin, que nul ne pourrait la faire renoncer. Poussée dans ses derniers retranchements, comme jadis ce pauvre Isac en butte à l’obstination d’Eulalia, la tante, à bout de patience et d’arguments, céda d’un seul coup. Cependant, pour tenter d’adoucir sa défaite, elle ajouta piteusement :
Je ne consens à ce projet insensé qu’à la seule condition que ton cousin Alfonso t’accompagne et, oncques, te lâche d’un seul pas. Il sera ton ange-gardien et devra m’en rendre compte impérativement.
Le jeune énamouré qui assistait penaud à la querelle des deux dames, le sang au visage, ne put se retenir de battre des mains en oyant ce qui le réjouissait tant. Sara, une moue dédaigneuse sur son joli minois, fit mine d’être contrariée puis, magnanime, accepta en bougonnant d’être ainsi et si mal chaperonnée.
Sur deux mules dociles achetées à bon prix à un voisin serviable autant qu’avisé nos deux cousins, besaces et autres sacs bien accrochés à leurs montures, emplis et approvisionnés comme il se doit pour semblable voyage, partent un bon matin vers l’aventure, partout où le hasard et la bonne fortune les mènera. Cette escapade ne devant sous aucun prétexte parvenir aux oreilles de ses parents adorés, elle l’a assez rappelé à sa tante en pleurs, Sara se gardera bien, comme tu peux aisément le supputer, aimable lecteur, de passer par Tolède, chemin d’Alcala.
Guadalupe feuillette lentement le livre que vient de lui tendre ce vieux moine maladivement maigre et puant davantage la pisse que l’encens. Après quelques minutes d’un silence devenu oppressant, le regardant droit aux yeux et sans ciller, l’indocile pucelle au triste régulier lance avec un grand sourire :
Je ne sais si les moines cisterciens de ce monastère singulier ont pour détestable coutume de duper les pauvres visiteurs qui le viennent hanter. Par fortune, il advient parfois, grâces en soient rendues à votre Dieu, lui, en de trop rares occasions secourable pour les nécessiteux, que trompeur se trompe de trop vouloir berner. Ce livre, sachez-le ! N’est point le Bon amour . De ce pas je peux vous le prouver. Car mon père, médecin fameux en la ville de Tolède mais aussi traducteur renommé de ce livre à nul autre pareil m’a parlé à satiété. Or, icelui que je tiens, elle le lui présente effrontément jusque sous son vilain nez, n’est que la pure traduction d’innombrables poèmes arabes, certes, je vous le concède, de grande qualité mais ne saurait d’aucune façon me contenter. Dupez-vous de la sorte le peuple chrétien dans vos sermons et vos admonestations ? Votre attitude condamnable m’autorise grandement à le penser.
Cependant qu’elle jette un regard en coin à son cousin qui suit la scène de son air hébété l’intraitable demoiselle ressasse, à part soi, cette idée qui l’a déjà effleurée plus d’une fois : « ce mystérieux livre a bien des pouvoirs cachés, lui, capable de susciter curiosité louable mais, aussi, vilaine cupidité. Que cache-t-il donc, au cœur de ses 1728 strophes, seule certitude dont elle peut jusqu’à présent se targuer, pour être l’objet de tant de désirs, nobles ou moins élevés ? » Cette interrogation impromptue attise davantage la curiosité de la pucelle et alimente sa résolution de tenir promptement ce livre merveilleux entre ses mains pour l’étudier sous toutes ses coutures, le savourer ver après ver, s’en délecter, et, plaisir suprême, le porter triomphalement, cadeau somptueux, à son père afin d’adoucir quelque peu une vieillesse qu’elle redoute proche et cruelle. Pour l’heure, elle poursuit ainsi :
Aussi, reprenez ce texte imposteur et ne revenez vous présenter devant nous que muni du livre vrai que je vous ai mandé quérir. Si vous ne le pouvez restituez, sur l’heure, la bourse bien emplie que par rouerie vous nous auriez, alors, volée.
Ce disant, l’inoffensive pucelle sort ostensiblement de sa besace une petite trousse en cuir de Cordoue d’où elle extrait distraitement une lame étonnamment fine et aiguisée qu’elle fait tourner plusieurs fois et miroiter très lentement devant les yeux écarquillés du moine interloqué. Icelui, se reculant prudemment, s’en retourne, incontinent, sous le bras le manuscrit controversé.
Alfonso et Sara déambulent autour du cloître à pas lents et mesurés non sans converser à mi-voix, davantage soucieux de ne pas être entendus par les moines qu’il leur advient de croiser que de respecter le calme et la tranquillité de l’endroit. Le vieux cistercien s’en revient bientôt qui leur adresse un sourire engageant :
Pardonnez-moi, gente dame, mon inexcusable méprise de tantôt. Voici le livre que vous cherchez. Un copiste distrait avec l’autre l’aura sottement échangé.
Guadalupe s’empare non sans émotion du lourd manuscrit dont elle tourne et retourne les pages épaisses sans se lasser puis ajoute d’une voix que gagne le courroux cependant que le moine retors et fourbe d’évidence sur ses gardes attend nerveusement une sentence qu’il sait inéluctable.
Ce beau livre est bien le Bon amour , ce dont grandement je me réjouis, elle fait une imperceptible pause puis reprend plus véhémentement, mais cessez donc, méchant homme de Dieu, de vouloir derechef nous duper. Car, par lui, pauvre maître d’un serviteur tant méprisable et tous les diables qui s’en réclament, au bas mot, il en manque plus de la moitié.
Incontinent, tirant de sa manche sa lame effilée elle se redresse d’un bond et vient la glisser promptement sous le menton glabre du régulier, blême et les traits décomposés :
Si vous tenez à votre misérable vie repartez sans tarder quérir ce qui m’est dû ou vous vous en repentirez ! Car ferons, céans, si joli esclandre que tout le couvent s’en souviendra longtemps sauf vous, vil scélérat, que j’aurai occis, ci-devant.
A peine sortis de ce traquenard alors qu’ils font le tour du monastère en devisant gaiement et projettent de reprendre la route de Ségovie deux hommes, le visage dissimulé par une capuche, leur barrent le chemin. Sans qu’ils aient eu le temps de crier gare l’un d’entre eux s’empare du manuscrit qu’Alfonso serrait sous son bras. Incontinent, Sara dégaine sa lame effilée et fend le bras du voleur qui, malgré le coup reçu, ne lâche pas sa proie mais se met plutôt à courir comme leste lapin, imité bientôt par le second malandrin. Alfonso, resté sans réaction, les bras ballants et sa cousine, à la main une lame dégouttant le sang du larron venant de si bien les leurrer, voient disparaître, impuissants, les deux compères au travers d’une porte dérobée qui se referme promptement. Cependant qu’elle essuie le stylet au revers de sa robe la belle pucelle philosophe calmement :
Mon pauvre Alfonso, l’irréfutable leçon que nous pouvons tirer de cette triste aventure est que le Libro de buen amor existe bel et bien puisque de sa chair et texture nous avons tâté, à nos dépens. Par l’âme de son mystérieux auteur, cet archiprêtre d’où tu voudras, je fais ici, devant toi, pour honorer la mémoire d’icelui et saluer son trépas serment inaliénable de quérir inlassablement son œuvre incomparable jusqu’à la tenir, derechef, entre mes mains. Pour ce faire, hâtons-nous de rejoindre nos montures, et trottons, si Dieu le veut, à gentille allure vers Avila.
Le troublé puceau suivait de si près les pressantes recommandations de sa mère – de ne pas lâcher d’un pas sa troublante cousine – qu’il ne cessait de harceler icelle de ses mains vagabondes, lesquelles s’égaraient, plus que de raison sur ses tétons jolis et ses fesses rebondies. La pucelle, le plus souvent, riait de ces marques gauches de tendresse et se contentait de rabrouer le fougueux énamouré par quelque gentille bourrade. Mais s’il advenait qu’il insistât plus que de mesure elle n’hésitait guère à lui asséner un coup si bien placé qu’elle obtenait, incontinent, la paix et l’arrêt immédiat de telles assiduités.
Ordinairement, ils dormaient à la belle étoile ce que permettait heureusement la saison d’été, ainsi que font pauvres, gueux et vagabonds qui n’ont que ce toit-là pour les protéger, leur sommeil bercé par le chant monocorde des grillons ou les envolées plus mélodieuses de merles, rossignols et chardonnerets. Or un soir il advint que, pour s’abriter d’un méchant orage, ils durent trouver refuge en une petite auberge isolée de la terre castillane. Et durent ainsi partager couche et plus grande intimité. Or donc, après avoir soufflé bougie notre Tolédane afin de se prévenir des trop prévisibles avances du Ségovien à icelui dit fort courtoisement :
Cousin, demain la route sera rude et longue avant que de pouvoir contempler les remparts d’Avila. Aussi, je compte que cette nuitée tu me laisseras reposer en paix.
Et de lui donner le dos, sans autre façon ni minauderie.
Aux environs de laudes, semblant venir de derrière son dos, elle est éveillée par une main fureteuse qui, glissant entre ses cuisses offertes, ondule comme silencieux serpent vers son petit mont renflé et touffu :
Que fais-tu là, mon gai cousin, en cet endroit si secret de mon anatomie ? D’aventure, y aurais-tu égaré quelque menu objet ou tes doigts sont-ils tant gourds que tu les veux réchauffer bien au creux de ma chaude fourrure ? Garde-toi bien d’aller plus avant !
Alors que le sommeil, derechef, la gagne elle sent brusquement comme un frais poisson qui vient la chatouiller à la porte de son fondement. Se redressant à moitié, dans le noir de l’endroit, elle murmure, pleine de curiosité :
Qu’est-ce donc, mon cousin, que ce gardon virevoltant qui gratte si sournoisement aux contours de ma grotte occulte, avec tant d’opiniâtreté et d’entêtement ?
L’autre ne répond mot mais loin de rester coi s’évertue à pousser plus avant son membre le plus actif du moment :
Gentil cousin, vois comme il grossit le malotru ! Je crains qu’il ne m’égratigne trop profondément. Puisqu’il s’avère que ton vit te démange grandement prête-le un moment. Je vais le caresser galamment pour le rendre plus avenant.
La pucelle tout à fait éveillée à présent comprend juste à temps que son cousin entreprenait bel et bien de la besogner ; ce à quoi elle ne saurait consentir et, incontinent, le lui fait sentir par le truchement d’une violente ruade si soudaine et si sauvage que le cavalier choit de sa monture et peu s’en faut qu’il ne se fende l’occiput contre le mur. Tout penaud, le puceau se récupère, chancelant et titubant et dans l’obscurité tente de retrouver le chemin de la couche que lui indique opportunément son vit qu’il vient d’empoigner à deux mains. Comme elle le sent approcher, derechef, sa cousine peu rancunière tendant une main hésitante pour tâter d’où vient le vent agrippe par pure fortune et par la racine l’objet du délit, point encore déliquescent. Nullement déconcertée par un contact aussi inopiné, elle s’esclaffe plaisamment :
Cousin, ce fier légume est proche de rendre son jus. Je m’en vais le cajoler avant que de le savourer.
Et sans autre conciliabule dans sa bouche jolie elle se le fourre gaillardement. Ainsi saisi, le gauche damoiseau, lui, d’ordinaire peu loquace, pour ne pas dire avare invétéré de toute conversation digne de ce nom, contre toute attente s’enhardit :
Ma jolie cousine, te voilà bien en peine de jacasser avec ta bouche pleine, toi qui aimes tant pérorer !
Tout à son affaire, l’apostrophée se dit à part soi :
Belle prouesse que tu accomplis là, mon benêt de cousin, à l’accoutumée si maladroit. Il s’avère sans erreur, à la lumière de l’expérience que nous vivons en cet instant, que tu ne sais penser que par ce bout-là, toi, qui avec ton vit, eh bien, me cloues le bec pour une fois !
Et se dégageant, elle lui souffle en plein minois :
Suffit, cousin, je ne veux pas hériter en prime de babines fleuries. Aussi, va-t-en faire dégorger ailleurs ton vilain poireau, désormais flétri, mou et chafouin.
Comme l’autre essaie encore de la baiser par où il peut elle le repousse rudement :
Pauvre cousin qui, comme petite souris fureteuse, veut entrer par tous les trous et pertuis à sa portée ! Sache que tu n’en visiteras aucun. Ce bien m’est trop précieux, il n’est pas pour toi. Adviendra le jour où un guerrier autrement plus vaillant voudra bien s’en régaler. Pour l’heure, il n’est que temps de veiller à dormir en paix ! Espérons que demain nous retrouvera, derechef, bons amis et réconciliés.
Par chemins , de vaux en monts
Par chemins, vaux et monts les deux cousins vont tout le jour au trot routinier de leurs montures, moroses et muets, vers la petite ville d’Avila abritée derrière ses rudes remparts, minuscule oasis de pierre et de verdure perdue dans ce vaste désert écrasé de soleil et d’un silence lourd où le temps semble suspendu. Paysage désolé que l’on devine immuable de toute éternité malgré la fuite cyclique des jours. Rancune tenace de la cousine, mutisme sombre et hargneux du cousin contrit et coupable, la journée s’éternise en une lenteur interminable et il semble que les deux mules, d’ordinaire enjouées et prodigues de caresses partagées, boudent de concert voulant imiter l’air morne et renfrogné de leurs tristes cavaliers.
La Castille ici prend sa source ou peut-être se perd, dans cette immensité morne et figée, oublieuse de son histoire où passé et présent rejouent la même trame toujours recommencée. Ici, la guerre qui gronde partout, de Tolède à Burgos et jusqu’en l’ancien Al-andalous, n’a pas de prise et n’est qu’une chimère, ici où une lumière blanche et crue dévaste toute l’étendue, des lieues à la ronde. Et nos deux voyageurs, égarés dans cette solitude éclaboussée, sont saisis peu à peu du troublant vertige qu’ils vont inexorablement se fondre dans l’immobilité et la torpeur qui les entoure et les dévore. Dans cet ennui uniforme où tout paraît suspendu Sara se divertit à mesurer le temps qui passe si lentement en comptant les rares ormes énormes qui leur apportent ombre et fraîcheur, séparés parfois par plus d’une demi-lieue. Ainsi distillé, le temps se heurte à la monotonie de l’espace et s’écoule, morne et compassé. Les heures s’étirent, désespérément.
Entre sexte et none, d’un commun accord mais sans se dire un mot, ils ont fait une halte et se sont assoupis à l’abri des frondaisons de l’un de ces gros arbres solitaires et, bientôt, l’imagination de la pucelle se mettant à vagabonder, icelle, tristement, se complaît à penser que dans ces paysages dévastés et désolés l’homme rare de ces lieux ne peut être qu’un avatar, un simple et dérisoire excrément de ce ciel d’un bleu trop intense qui le convertit en un objet perdu et fragile, enchaîné à la terre sans recours ni pitié. Ici, grandeur d’âme et partage ne sont pas de mise. Seules, comptent la survie, l’urgence qui s’attarde du moment sans lendemain. Seulement, subsister misérablement, médiocrement au cœur de cette immensité, sa prison dont il ne saurait se libérer, où fuir est une illusion. A cette étape de son errance, la belle pucelle se surprend à sourire à la simple idée que se réconcilier avec son benêt de cousin, ici et maintenant, serait pure hérésie et retourne donc, avec une douce délectation, à sa morosité. Ce jour qui s’étire sans fin égrène leur voluptueuse punition. Avec gourmandise, elle décide d’en savourer un à un tous les instants.
Entre vêpres et complies, assoiffés, affamés et fourbus, nos deux compères franchissent enfin la porte de la coquette ville d’Avila.
Maladivement maigre, pense Sara, le visage osseux et le regard rusé, le moine les observe d’un air chafouin cependant qu’il compte et recompte les pièces d’or qui brillent au fond d’une petite bourse en cuir de Cordoue. Agacée par ce manège, la pucelle énonce sèchement :
Il y en a autant qu’apôtres de Jésus, vous pouvez y compter. Aussi, comme Pilate, lavez-vous en donc les mains ! J’espère que vous les dépenserez à bon escient et avec la parcimonie qui convient autrement qu’en luxure, ripailles et grivoiseries, ce que votre constitution chétive vous interdit, croyez le bien, par votre Dieu souverain.
Disant cela, la pucelle-médecin scrute le moinillon d’un œil si inquisiteur qu’icelui semble se ratatiner, plus encore, et flotter soudain dans son habit trop ample comme ferait frêle brindille poussée par le vent.
Sachez, poursuit-elle, qu’une treizième vous est due si, contrairement à Judas, vous renoncez à nous tromper. Il suffira que vous nous remettiez sans tarder le livre dont il est question sans qu’aucune de ses 1728 strophes ne vienne à faire défaut.
Le régulier qui continue de caresser d’une main voluptueuse les pièces si ardemment convoitées, d’un geste large et qui se veut apaisant de l’autre invite la jouvencelle à moins d’empressement. Le bougre semble bien fourbe et peu recommandable aux deux cousins qui échangent un regard complice, à la dérobée, cependant qu’icelui s’exprime de la sorte, les yeux rivés sur le beau visage de madone courroucée :
Je ne peux que vous recommander grande cautèle et vigilance, en conservant précieusement par devers vous ce bien inestimable que vous aurez sans tarder entre vos mains jolies, je vous le promets. Mais avant, écoutez ceci. Ce manuscrit est si précieux que des hérétiques redoutables mus par une noire cupidité et inspirés par le Diable, il fait un grand signe de croix, sont prêts à commettre tous les crimes et pêchés pour le dérober. Aussi, je ne vous cacherai point tout le soulagement qui sera le mien quand je vous le cèderai.
Intrigué, le cousin qui semblait pourtant somnoler s’enquiert :
Aimable moine, je vous en prie, éclairez-nous davantage sur tant étonnantes révélations car nous avons eu à souffrir de leurs agissements en la ville d’Alcala.
Mais, devisant que son intraitable cousine lui lance un regard noir et désapprobateur, notre puceau se tait, incontinent, laissant le régulier préciser librement :
Des descendants des anciens chevaliers de Jérusalem, je crois, ce jourd’hui rudement pourchassés par toute la Chrétienté, attribuent, semble-t-il, à ce livre remarquable des vertus que je ne saurais davantage vous narrer. Et, je vous le répète avec amitié, ces mécréants sont prêts à tout pour s’en emparer.
Propos peu rassurants que ceux-là ! Se dit, à part soi, notre belle jouvencelle qui, d’un sourire enjôleur, invite le petit personnage à poursuivre son récit.
Un vénérable moine de Valladolid, docteur en théologie par l’université de Salamanque, que Dieu a rappelé à lui, paix à son âme ! Il se signe dévotement, nommé par tous Jorge El Gallego et ancien condisciple de notre père-abbé, m’a convaincu de conserver par devers moi ce manuscrit. C’est pourquoi, je pourrai vous le remettre tantôt.
A cet instant, la pure et sévère pucelle ne peut se retenir de penser : « contre pécule sonnant et trébuchant, assurément, vil moine, ladre et laid que tu es outre que sale et puant ! » mais n’en voulant rien paraître laisse icelui converser à loisir :
Sache, jolie madone, toi, qui d’elle, trait pour trait possèdes la pure beauté, que le manuscrit que tu veux acquérir est d’une valeur inestimable, je ne crains pas de le redire, et je ne sais si les pièces que voilà, et, derechef, il les tâte avec grand contentement, pourront suffire.
En oyant cela notre médecin en jupons, tout en ne laissant rien paraître de son soudain courroux sur son joli minois, lui présente sous le nez sa lame effilée et fait mine de trancher icelui si l’envie lui prenait. Ce voyant, l’autre se recule, blême et apeuré.
Poursuis donc, mon mignon, et gentiment ! Si tu veux conserver entier ce vilain appendice qui te tient lieu de museau. Sens-tu bien comme pour toi cela sent mauvais, à présent ?
Et lui barrant maintenant la gorge de son tranchant stylet, de dextre à sénestre le fait bouger.
Ta vie ne tient qu’à un fil, celui de mon stylet, il suffirait que je lève ma belle lame sur ta pomme d’Adam !
Puis, impérieuse, elle invite le pauvre régulier à poursuivre son boniment.
Menteur et fieffé coquin, je te conseille de promptement t’amender car notre patience tu as dangereusement chatouillée. Aussi, allons droit à notre affaire, et sans plus tarder !
Tu sais, sans doute, aimable pucelle, reprend-t-il, bégayant et tremblant, la lame au menton, la morve sous le nez et, peut-être, merde dégoulinante au fond des braies tellement il pue, plus encore que ci-devant, que l’archiprêtre, outre les deux exemplaires conservés en sa ville d’Alcala, a fait copier par nos soins un troisième manuscrit qui se trouve dans notre petite bibliothèque.
Il s’interrompt soudain, suant et soufflant, s’essuie le front du revers de sa robe de rude tissu et reprend bientôt son discours.
Or, comme je te l’ai révélé, il en existe un quatrième reproduit à l’insu de l’auteur par un frère copiste qui m’est très cher et dont je tairai le nom pource que ce me semble élémentaire prudence et sagesse grande d’ainsi œuvrer. Ledit livre qui désormais t’appartiendra, n’a certes pas toutes les enluminures des trois autres mais son écriture aussi charmante qu’élégante, ainsi l’ont jugé les quelques érudits qui l’ont étudié, est, par ailleurs, d’une finesse remarquable comme tu auras tout loisir de l’observer…
Assez bavardé, méchant avaricieux, où est donc ce qui m’appartient dorénavant ?
Dans ce coffre placé sous la croix, ma douce enfant, miaule ce rat fouineur, adepte des salles obscures et des noirs desseins.
Le cousin bondit et a tôt fait de mettre la main sur le précieux objet. Après s’être assurés qu’il n’en manque ver aucun pucelle et puceau quittent les lieux sans prendre congé du triste moine qui demeure recroquevillé et prostré dans le coin le plus sombre de la petite chapelle, ne récitant nulle prière mais tétanisé par la peur, le laissant ainsi seul avec sa noire avarice et ses cruels tourments.
Ce livre merveilleux une fois entre ses mains, Guadalupe l’avait ouvert avec émotion, le souffle court et les yeux embués. Elle avait caressé sa texture doucement avec des doigts tremblants comme amoureuse transie aurait fait au contact de la peau de son amant. Puis elle avait tourné ses pages ainsi qu’aurait agi son père s’il eût été présent, lentement, savamment, se délectant des fines mais trop rares enluminures d’un œil gourmand et connaisseur.
Les jours suivants cependant qu’ils foulaient le chemin qui les ramenait à Ségovie elle l’avait récité ver après ver et mémorisé avec ferveur, inlassablement. Et, le soir venu, dans quelque auberge, à la lumière d’une torche ou d’une bougie, elle en reprenait la lecture minutieusement, aidée en cela par son cousin définitivement amadoué et assagi qui lui faisait scander autant de strophes que la fatigue de la journée le leur permettait. A force de tant d’abnégation elle s’était intensément imprégnée de chaque fable, de chaque exemple de ce livre magique dont la musicalité la pénétrait si fort qu’elle en chantait les strophes davantage qu’elle ne les lisait. Les serranillas avec leurs vers plus courts, alertes et frais à ce jeu-là se prêtaient délicieusement et coulaient de sa bouche, en cascades mélodieuses et fleuries.
Ainsi déclamait la superbe pucelle, par chemins et sentiers pour oublier l’ennui de la route, des dizaines de strophes entières sans reprendre haleine. Aussi, ne tarda-t-elle guère à savoir par cœur de ce livre remarquable bien plus que la moitié. Avant que d’en rester là, de crainte de lasser l’aimable lecteur, qu’il suffise de dire que parmi tous les personnages parsemant ce livre sans pareil le premier, Don Melon , et l’inénarrable Trotaconventos , la vieille entremetteuse, avaient ses plus grandes faveurs.
Par-dessus tout, elle se complaisait sans mesure à fredonner les cinquante strophes du Planto , de cette élégie belle et lumineuse à la mémoire de la vieille maquerelle. Revenait comme un leitmotiv lancinant la dernière d’icelles qu’elle épelait plutôt qu’elle ne la chantait. Et sa voix retentissait, claire et messagère, rebondissant comme pierre roulante par les chemins de leur errance. Le cousin muet d’admiration l’écoutait, bouche bée, tant il semblait que le désir si fruste et si bestial de la posséder qui, naguère, le tiraillait s’était peu à peu mué en une contemplation béate et désincarnée de cette madone dont il n’aspirait plus à labourer la chair mais seulement à la servir en toute chose, humblement et saintement. A part soi, l’intraitable jouvencelle à qui n’avait pas échappé une telle mutation se disait avec contentement :
L’amour fût-il le plus bestial a bien des vertus, lui, qui réalise le prodige de convertir en doux agneau le plus féroce des loups.
Et elle riait sous cape de cette pensée si peu charitable tout en ordonnant une nouvelle corvée à son triste chevalier servant, lequel s’empressait d’accomplir icelle béatement.
Yo escribi un epitafio pequeño, con dolor.
La tristeza me hizo ser rudo trovador.
Aquellos que lo oyeren, por Dios Nuestro Señor,
Una oracion ofrezcan por la vieja de amor . {1}
On aurait dit folle qui divaguait, ainsi devait-elle sembler aux yeux des gens qui la voyaient passer, fièrement montée sur sa mule docile et racée.
Par un soir limpide de la saison d’été alors qu’ils entraient dans le petit village de Cienflores sis à la distance de quelques lieues seulement de Ségovie et que sonnaient vêpres du haut du frêle clocher un franc bourgeois de cet endroit charmant, entendant ainsi chanter cette pucelle singulière, d’un geste amical de la dextre leur commande d’arrêter leurs montures, puis, s’adresse à eux fort plaisamment :
Aimables jouvenceaux, où trottez-vous ainsi précédés de chant tant joli que j’ai cru ouïr le divin Orphée pleurant la perte de son aimée ? Il se fait tard et la bonne heure pour faire une halte ici et vous y restaurer. Aussi, souffrez d’être mes hôtes à la seule condition que cette avenante pucelle consente à chantonner, derechef, cette sublime mélodie devant tous nos villageois assemblés à la veillée.
Le cousin dont le ventre criait famine depuis trop longtemps consent sans se faire prier, imité par Sara qui adresse au bon Samaritain un sourire de porcelaine.
La représentation eut lieu sur la petite place, à la lueur des torches et accompagnée par la flûte et le tambourin de deux apprentis musiciens, pâles copies d’authentiques ménestrels jouant très faux mais avec grand entrain. Cependant qu’elle improvisait de la sorte, emportée par une grâce qui subjuguait la petite assemblée, Guadalupe pensait, à part soi :
Certes, je suis fort mal secondée par bien vilaine et dissonante musique mais la joie émouvante de tous ces villageois suffit à me contenter. Ce sera, je le jure, ma seule récompense.
Aussi, s’abstiendra-t-elle de suivre la coutume oubliée des troubadours qui, leur geste accomplie, demandaient à la ronde quelque obole pour payer leur effort et saluer leur poésie. Grand mérite que le sien, louons ici sa grandeur d’âme et son désintéressement ! Car chacun tout pauvre qu’il était, comblé par la beauté de la langue et des histoires et fables qu’elle avait contées, voulait lui donner à tout prix un rien, c’est-à-dire beaucoup, du maigre avoir qu’il possédait. Ce qu’elle refusait avec grâce et beau sourire sur son joli minois et entreprit plutôt de soigner pendant des heures tous les maux dont ils pouvaient souffrir, ou à peu près.
Pendant qu’elle avait récité quelques serranillas ainsi que de savoureuses chansons d’aveugle son gentil cousin l’avait aimablement secondée mimant, avec fière prestance et grâce exquise les scènes relatées. Les villageois riaient aux larmes se tapant sur les cuisses ou se distribuant de grandes bourrades sur le dos tant ils se délectaient de l’art de la pucelle et des pantomimes du baladin. Ce fut l’occasion pour Sara d’observer pour la première fois combien les fortunes et les adversités de don Melon et de la vieille Trotaconventos avaient ému et captivé tous ces bons villageois. Décidément, ce livre sans égal était comme une corne d’abondance aux ressources inépuisables. Par quelque bout qu’on le prît il offrait matière à réflexion aussi bien qu’à divertissement et l’on pouvait s’en récréer à satiété. Oui, elle le lirait jusqu’à la lie pour en presser tout le jus à l’envi et nourrir l’esprit des femmes et des hommes partout où elle irait. Car, au beau milieu de leur représentation, elle avait été traversée par l’intuition fulgurante que, par le truchement de ces petites scènes si édifiantes, elle pourrait enseigner agréablement aux pauvres et aux miséreux tout en les divertissant. Et, si de besoin, auprès des plus fortunés elle saurait aussi tirer profit en quémandant leur obole sans hésiter. La spontanéité des réactions des villageois, leur touchante naïveté, certains n’hésitant pas à intervenir dans le récit en prodiguant bons conseils et quolibets aux héros des aventures ainsi narrées, faisait se bousculer en elle des réflexions que Sara tentait d’ordonner, à part soi.
Où est la vérité, entre réalité et mensonge, entre sérieux du propos et bouffonnerie ? La lisière est bien ténue. Il s’avère à en juger par l’émoi de tous ces braves gens que leurre et tromperie pourraient à loisir frayer leur chemin si l’intention mauvaise me guidait de vouloir les duper. Oui, il me serait bien aisé de rire aux dépens des crédules et des sots.
Ainsi se parlait à elle-même la jolie madone. Certes, adviendra le jour où, ailleurs, en d’autres circonstances, peut-être, elle s’essaiera à ce jeu-là par pure curiosité. Car, il convient de le souligner par souci de vérité, la belle pucelle se grisant du succès qu’elle et son cousin recueillaient auprès de cette assemblée conquise et subjuguée, savourait sans retenue le vertige de la puissance du verbe qui peut, s’il se fait habile et fourbe, malmener les honnêtes gens. Pour l’heure, elle écarte ces noirs desseins et ainsi que semble faire son gai cousin qu’elle observe du coin de l’œil tandis qu’il conte fleurette à toute pucelle qui passe à sa portée, elle goûte sans fard la douceur de cette charmante hospitalité.
Aux environs de prime, à une demi-lieue de Cienflores, ils devisent, venant droit sur eux, une troupe bruyante de cavaliers, sans doute une vingtaine, qui, à en juger par leurs rires sonores et leurs lestes jurons, semblent à Sara être de probables guerriers francs. Iceux galopent vers le sud. Pour rejoindre l’armée d’Henri de Trastamare, en rébellion contre son demi-frère, le roi Pierre ? Sara en fait la réflexion à son cousin en extase devant tant de force et d’arrogance mais, aussi, quelque peu apeuré et sur ses gardes. En tête, vient un gigantesque gaillard sans heaume, le buste droit, le verbe tonitruant, une énorme épée lui battant le flanc droit. En arrivant à la hauteur des deux cousins recroquevillés et minuscules sur leurs montures ridicules, ce personnage haut en couleur leur a gueulé en pleine face avec un fort accent, sans doute, fleuri en Provence :
Où cours-tu donc, ainsi, superbe pucelle si mal escortée par vermisseau tant insignifiant ?
Il toise le cousin qui se sent soudain devenir un insecte vil et répugnant. Le rude guerrier poursuit.
Il faut, à n’en pas douter, que ton ingénuité soit à l’égal de ta beauté pour te laisser accroire que tu erres par ces chemins périlleux en sécurité et bien accompagnée.
Puis, il est parti d’un rire sonore et rocailleux sans cesser d’observer la jouvencelle rougissante la scrutant d’un regard avide, de la tête aux pieds cependant que le preux garde du corps d’icelle retenait désespérément son souffle pour tenter de se faire oublier. Après qu’il les a croisés l’inquiétant homme d’arme, tournant la tête en arrière, a continué de dévisager la jolie madone, le rostre barré d’un sourire carnassier. Avec d’autant plus de quiétude que, d’un même mouvement, les deux cousins ont mis pied à terre. Immobiles et muets, tenant leurs mules par la bride, ils ont pu contempler tout à loisir, impuissants et penauds, la troupe qui s’éloignait. Lui, maintenant rassuré mais aussi quelque peu jaloux de ces hommes braves et robustes qui s’en allaient guerroyer par les terres de Castille, Guadalupe, quant à elle, confusément amère de n’avoir pas eu le temps de répliquer vertement à l’impudence de ce Franc insolent, elle, si prompte, d’ordinaire, à montrer langue preste et verbe cinglant à tout contradicteur avec elle voulant bretter imprudemment. Mais, surtout elle se sent envahie d’un trouble étrange aussi doux qu’irritant au contact de ce regard perçant et insistant qui l’a auscultée littéralement et fouillée jusqu’aux entrailles. Pourtant, en dépit de son jeune âge, elle s’est tôt accoutumée à lire le désir dans les yeux des hommes qui, furtivement ou sans vergogne, de la sorte la déshabillent, fascinés par son joli minois et ses formes appétissantes. Or, celui-là visiblement l’a considérée avec une gravité étrange, certes, mâtinée d’une once de concupiscence mais où se mêlait aussi une poignante douleur presque attendrissante. Sara en est restée tout émue et déconcertée. A coup sûr, ce grand gaillard s’interrogeait comme cherchant à retrouver quelques souvenirs ou images brouillés du passé. Et son visage hâlé et buriné assez le montrait, sous la lumière crue du soleil généreux, par les traces de cette souffrance intense en rides creusées. Oui, il semblait vouloir lire en elle désespérément comme en un livre dont le sens lui échappait. Cependant, il a poursuivi son chemin emportant avec lui sa quête et son secret jusqu’à ce que les vingt Francs se soient dissous dans l’épaisseur d’un bosquet.
Avant les jeux amoureux avec son cousin Alfonso qui lui avaient laissé entrevoir qu’iceux pouvaient mimer un simulacre de bataille, aucune main d’homme n’avait touché son corps. Seulement des regards appuyés ou des paroles lestes fortuitement entendues, qui, grossièrement, célébraient sa beauté. Il faut dire que sa tante prudente et cauteleuse ne l’autorisait à examiner que voisines ou connaissances du quartier. Or, dans ces consultations improvisées elle poursuivait la méthode qui avait si bien fait ses preuves lors de sa brève collaboration avec son médecin de père : scruter la patiente de la tête aux pieds, d’un regard inquisiteur et prolongé, avant de donner un diagnostic franc et tranché. De rares fois, elle avait exigé que l’arrivante se déshabille afin de pratiquer un examen plus poussé. En l’une de ces occasions, elle avait été troublée par les lourds tétons d’une femme déjà mûre dont la fourrure qui tapissait le bas de son ventre l’avait moultement fascinée. Une autre d’icelles, s’étant allongée dans une pose indolente, lui avait saisi la main et l’avait négligemment posée au centre de gravité de son triangle magique où semblait ronronner d’espoir une bien espiègle petite chatte.
Sara, ma douce enfant dont j’aime tant contempler le beau visage, touche donc là entre ces lèvres humides où coule une petite fontaine et dis-moi, je te prie, si aucun mal, d’aventure, n’y logerait que je ne soupçonne point.
L’innocente pucelle n’avait pas su lire l’invitation et, malgré son trouble, avait répondu :
Le mal dont tu m’entretiens loge plus haut que tu ne le crois mais, sois sans crainte, fort heureusement, il n’est que bénin et la petite potion que je m’en vais te préparer suffira à le terrasser en quelques jours.
Avant son benêt de cousin aucun homme, donc, ni chevalier ni manant n’avait effleuré sa peau. Néanmoins, elle avait connu de premiers émois. Dans un coin retiré du patio, dissimulé sous des frondaisons, trônait un grand baquet où l’on recueillait l’eau de pluie. Chacun avait le loisir d’y faire ses ablutions quand, par trop et partout, la chair le démangeait.
Or, un matin que Sara en cet endroit se rendait elle y trouva sa tante qui galamment s’ébrouait.
Entre donc ici avec moi, jolie Sara, je m’en vais te laver de haut en bas.
La pucelle nue en un instant est recueillie promptement par les mains avides de Leonor qui, avec maintes caresses douces et appuyées, fait mine de la frotter sur toute la peau mais s’attarde volontiers, sur ses mamelons dressés et son chaton rebondi tout disposé à miauler.
Mon petit amour, que ton minou est joli ! Je m’en vais, de ce pas, lui laver gentiment le museau, halète la tante y fourrant ses doigts et en ouvrant les lèvres délicatement.
Si fait, ma chère tante, enfonce donc tes doigts pour y fureter jusqu’au tréfonds ! Car moult bien tu me fais, sache-le bien !
Cela je ne le puis, ma douce enfant. Ce serait pêché du Diable et mon Dieu souverain me l’interdit. Pourtant, j’ai grande envie de croquer dans tes fruits défendus.
Comme elle devise que Sara boude elle s’empare, incontinent, des lèvres d’icelle et l’embrasse goulûment. Et sa langue impatiente, écartant les dents, s’enfonce dans la bouche de la pucelle où elle ne cesse de fureter d’arrière en avant. Alors, la jeune vierge jusqu’alors passive car la retenaient encore ses pudeurs adolescentes empoigne les gros tétons de la femme mûre en pleine extase qu’elle griffe jusqu’au sang faisant pousser à icelle un grand cri rauque, longuement.
Ma tante aimée, vous avez été bonne et charitable, vous qui avez permis que de mon tendre minet coule une petite rivière douce et chaude qui m’a donné grande volupté.
Ceci, Sara, ne doit oncques, recommencer. Et bouche cousue, tu m’entends ? S’est contentée de lui répliquer Leonor, confuse et troublée.
A compter de ce jour, la nuit venue, seule sur sa couche, Guadalupe aimait se caresser et explorer son corps, tendrement excitée par une double curiosité. Celle de la pucelle qui, s’ouvrant aux sens, s’émerveillait de découvrir tant de richesses sous ses doigts et celle du médecin qui apprenait à en connaître tous les contours afin de mieux les étudier.
Cette aventure sans lendemain qu’à part soi elle qualifiait de vénielle, non sans remords, avait eu pour vertu d’éveiller avec fureur les sens de Leonor endormis depuis la mort de son pauvre mari, provoquant en elle un tel dérèglement qu’elle résolut, en un instant et follement, de rattraper sans tarder tout le temps perdu. C’est en tout cas ce que n’hésitaient pas à déclarer les voisines qui, venant consulter Sara, s’étonnaient, fourbes simulant l’innocence, de ne plus y rencontrer céans la maîtresse des lieux. Il faut ajouter pour une narration complète et détaillée qu’on murmurait dans tout le quartier que cette femme dévergondée, jusqu’alors irréprochable et vertueuse, quelle mouche l’avait donc piquée ? S’affichait dans Ségovie, ordinairement entre none et vêpres, en galante compagnie.
Que Dieu ait pitié de son âme ! Avait murmuré à Sara une vieille bigote à qui la conversation charitable de Leonor manquait sûrement.
Et cette vipère à la langue redoutable avait continué de distiller son venin sur le ton feutré de la confidence :
Sais-tu, ma pauvre enfant ? Que ta tante inspirée sans doute par le Diable se livre, au su de toute la ville, à son commerce coupable contre monnaie sonnante et cadeaux dispendieux, conseillée en cela, la méchante vieille fait un signe de croix, par l’entremetteuse la plus vile de notre belle cité.
Ils font une dernière halte avant d’entrer dans Ségovie. C’est l’heure de sexte, le temps est à l’orage. Une chaleur moite enserre la campagne. Ils se sont assis à l’ombre d’un orme énorme et, tandis qu’ils se restaurent frugalement, bavardent plaisamment comme bons amis qu’ils sont redevenus.
Belle cousine, sache que je me morfonds de pensées qui ne cessent de me hanter et laissent en moi grande perplexité. La conduite dissolue de ma mère me navre et me désole à un tel point que je suis résolu à quitter au plus tôt le logis.
Où irais-tu, triste benêt, solitaire et désargenté par ces temps si troublés ?
Comme tu as pu le vérifier lors des aventures que nous avons endurées je ne suis ni preux ni brave. Aussi, loin de moi l’idée d’aller guerroyer sur les champs de bataille de cette guerre intestine que je ne comprends guère. Je me ferai plutôt moine pour, le jour durant, prier, méditer et contempler. De sorte à expier dans le recueillement et le dénuement pour tout le mal que je t’ai fait quand je te poursuivais de mes assauts incessants. Pour tout cela, je demande humblement ton pardon.
Oublie ces mesquines aventures, petit nigaud !

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