Alexandre Jobin 3 - La Tendresse du serpent
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Alexandre Jobin 3 - La Tendresse du serpent , livre ebook

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Description

La nouvelle aventure d’Alexandre Jobin, l’enquêteur-vedette des Lions rampants et de La Commanderie, « UN INCONTOURNABLE DU POLAR QUÉBÉCOIS » — Norbert Spehner, Entre les lignes.
Un rendez-vous dans un bar glauque de Montréal. Un informateur en retard. Des pas dans le stationnement. Puis le vide. Et tout à coup, tout le monde se met mystérieusement à mourir… Attention, Alexandre Jobin reprend du service dans un thriller envoûtant et sophistiqué où se mêlent l’art et le sang.
Des journalistes agressés, assassinés même, parce qu’ils enquêtent sur le crime organisé. Un frère et une soeur qui, illégalement entrés au Canada, tentent d’écouler des trésors artistiques chinois de provenance douteuse. Et un entrepreneur qui, pour satisfaire aux caprices de son épouse, veut acheter un mètre de livres anciens reliés en rouge pour décorer son salon. Peu à peu ces trois intrigues croiseront leurs fils pour former un noeud qu’Alexandre Jobin tentera de dénouer, à sa manière…
De Shanghai à Montréal, de Vale Perkins à Paris, une quête effrénée entraînera les personnages dans toute une série de poursuites où se mêlent groupes de motards, mafia russe, triades chinoises, hauts fonctionnaires corrompus et bien d’autres personnages louches. De la rue de la Commune à la rue Jean-Talon, du Chinatown à la Petite Italie, La Tendresse du serpent se veut aussi une sorte d’ode au boulevard Saint-Laurent, ce grand axe aux mille reflets, pivot de toutes les intrigues.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 août 2012
Nombre de lectures 0
EAN13 9782764419007
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0025€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur chez Québec Amérique

Les Lions rampants, roman policier, coll. Compact , Montréal, 2009.
La Commanderie, roman policier, coll. Compact , Montréal, 2009.

La Tendresse du serpent, roman policier, coll. Tous Continents , Montréal, 2008.
La Commanderie, roman policier, coll. Tous Continents , Montréal, 2004.
Les Lions rampants, roman policier, coll. Tous Continents , Montréal, 2000.
La Tendresse du serpent
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Jacques, André
La tendresse du serpent
(Collection QA compact)
Publ. à l’origine dans la coll. : Tous continents. 2007.
ISBN 978-2-7644-0685-4 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-1529-0 (PDF)
ISBN 978-2-7644-1900-7 (EPUB)
I. Titre.
PS8569.A32T46 2009 C843’.6 C2009-940474-5
PS9569.A32T46 2009




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Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010

Dépôt légal : 2 e trimestre 2009
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada

Mise en pages : Atelier typo Jane
Révision linguistique : Diane Martin et Diane-Monique Daviau
Conception graphique : Isabelle Lépine
En couverture : Castiglione, Les chasses de Mulan : le Voyage (détail), milieu du XVIII e siècle.
Conversion au format ePub : Studio C1C4 Pour toute question technique au sujet de ce ePub : service@studioc1c4.com

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés

©2009 Éditions Québec Amérique inc.
www.quebec-amerique.com
André Jacques
Une aventure d'Alexandre Jobin 3
La Tendresse du serpent
À Simone, ma mère, qui m’apprit, sur le coin d’une table, à lire et à écrire, et, ainsi, m’initia au pouvoir des mots. À la mémoire de Conrad, mon père, qui m’apprit, sur le bout d’un comptoir, le pouvoir de la droiture et celui de la tendresse.
PROLOGUE
La salle empestait la vieille cigarette et la bière rance. Quand un client poussait les portes battantes menant aux toilettes, une odeur d’urine et de naphtaline glissait du couloir sombre jusqu’aux premières tables. Au-dessus de la porte pendait, un peu croche, une horloge lumineuse Molson qui remontait au temps où Maurice Richard électrisait les foules du Forum. Au cours des années, l’aiguille des heures avait disparu ; seule celle des minutes trottait encore. Elle indiquait : moins dix-sept.
Le journaliste Roland Nestor, installé seul à une table du fond, sortit un téléphone portable de sa poche. Le cadran lumineux affichait 22 h 44. Et toujours aucun message. Nerveusement, Nestor posa l’appareil sur la table. Cette fois, bon Dieu ! ça devait débloquer. Il fit un signe de la main à la serveuse à moitié nue qui, près du bar, bâillait à s’en décrocher la mâchoire. Elle revint d’un pas nonchalant lui porter une autre Sleeman.
— Vous êtes sûr que vous voulez pas un peu de compagnie, mon beau monsieur ?
— J’attends quelqu’un. Je vous remercie.
— Rien qu’un petit verre…
— La personne devrait arriver d’un instant à l’autre.
— Bon bien, ça fera quatre piastres et vingt-cinq.
Il tendit un billet de 5 dollars en faisant signe à la serveuse de garder la monnaie. Elle glissa le billet dans le ceinturon noir qui couvrait à peine son string. Sur le haut de sa cuisse gauche, Nestor remarqua un tatouage : un petit serpent rouge et bleu, prêt à mordre, les crocs menaçants.
— Bon bien, merci. Mon show est à 11 heures. Si votre rendez-vous est pas venu, je pourrai passer après.
— C’est ça, on verra.
Elle s’éloigna en se déhanchant un peu. À cette heure, un mardi soir de janvier, la salle était à peu près déserte. Deux hommes en tenue de travail buvaient de la bière près de la télé en commentant la fin du match de hockey. Trois pichets vides encombraient leur table. Plus loin, un vieillard s’était lancé dans un soliloque que la musique rock couvrait. Seuls quelques mots, comme un refrain, surnageaient périodiquement pendant les pauses de heavy metal :
— P’us jamais ! Nevermore !
Et il faisait de grands gestes du bras en frôlant les verres entassés sur la table sans jamais en renverser un seul. Puis, après quelques phrases inaudibles, il replongeait dans son silence et son hébétude.
Au comptoir, un client en parka de chasse discutait avec le barman. À gauche de la salle, un projecteur éclairait la petite scène de spectacle. Une plaque pivotante sur laquelle on avait collé trois acétates changeait continuellement la couleur du décor hawaïen : rouge, bleu, jaune.
La porte s’ouvrit. Un gros homme assez bien mis entra, accompagné d’une jeune Asiatique vêtue d’une minijupe orange et d’un manteau en fourrure synthétique bleue. Tous deux se dirigèrent vers la table du coin, dans la zone la plus obscure. La seule table couverte d’une nappe. Une nappe sombre à reflets bourgogne. L’homme riait, excité ; la jeune femme au visage de marbre planait aux limites du monde extérieur.
Nestor reprit son cellulaire et regarda de nouveau l’heure sur l’écran bleuté : 22 h 49. Il but une autre gorgée de bière, sortit une liasse de feuilles de sa mallette et les parcourut distraitement pour tuer le temps : des notes, des télécopies, des courriels… quelques pièces seulement de l’énorme documentation rassemblée au cours des mois. Oui ! Cette fois, ça débloquerait. Il allait terminer le plus vite possible la rédaction du dossier d’enquête et tout publier en une longue série d’articles de fond. Et l’on entendrait la déflagration jusqu’à Vancouver. Une bombe ! Finis les sourires en coin des jeunes collègues qui commençaient à le regarder de haut ! Comme un has been . Fini tout ça !
Il ne remarqua pas l’individu d’une quarantaine d’années qui s’approcha de sa table. Vêtu d’un blouson de cuir brun élimé et d’un jean un peu sale, l’homme toussa quand il ne fut plus qu’à un mètre. Le journaliste sursauta et remit précipitamment les papiers dans sa mallette.
— On avait précisé 10 heures, lança Roland Nestor d’un ton rogue.
— Je pouvais pas avant. Un autre rendez-vous.
Le nouveau venu tira une chaise et s’assit en levant l’index à l’intention de la serveuse. Celle-ci rappliqua presque aussitôt en apportant une grosse Molson Dry.
— Tiens, ma belle Sonia, lâcha-t-il en lui tendant un billet de 10 dollars.
Il lui tapota une fesse et la serveuse repartit en souriant vers le coin du comptoir. Nestor, lui, semblait tendu et nerveux.
— Et puis ? Mes témoins ? demanda-t-il.
— Rien de nouveau. Ça traîne.
— Ils n’ont pas fixé la date du prochain passage ?
— Écoutez, monsieur Nestor, ces gens-là affichent pas leur horaire sur les murs. Ils se méfient. Pis les révélations que vous avez faites hier soir à TVA arrangeront pas les choses. Je vous avais dit d’attendre. Mais avec vous autres, les journalistes, c’est toujours la même chose : il vous faut absolument un scoop. Et hier, encore une fois, vous avez dévoilé des affaires avant le temps et vous en avez trop dit.
— Moi, tout ce que je veux savoir, Steve, c’est à quel moment la prochaine livraison doit avoir lieu et quand je pourrai revoir les témoins, les deux jeunes que j’ai rencontrés en décembre. J’ai un classeur complet rempli d’informations. Je connais la filière de Shanghai à New York, en passant par Vancouver, Toronto, Montréal et même par Akwesasne. J’ai les noms de presque tous les intermédiaires. Ce qui me manque, c’est des témoins crédibles. Rien qu’un, s’il le faut, mais inattaquable.
Steve Lahaie ne répondit pas tout de suite. Il alluma une cigarette, une Marlboro, et but une gorgée de bière à même la bouteille en fixant le couple installé à la table du fond. Dans la demi-obscurité, on devinait la main de l’homme remontant sous la minijupe orange.
— C’est pas si simple, je vous dis. La fille, surtout, a peur. Elle est un peu sauvage. Pis je les ai perdus de vue tous les deux depuis quelques jours.
— Je ne mentionnerai pas leurs noms.
— Quand même que je voudrais, je sais pas où y’ sont, je vous dis. Pis vous, vous connaissez pas ce milieu-là. Même si je les retrouve et que vous les faites parler avec toutes vos belles promesses de protection pis de sécurité, les autres vont les reconnaître. À partir de vos articles ou de vos reportages, y’ vont faire tous les recoupements pis y’ vont savoir…
— Tu m’avais dit qu’ils avaient besoin d’argent, un urgent besoin…
— L’argent, quand t’es mort…
Soudain, la musique de fond s’évanouit et les lumières de la salle baissèrent encore un peu. La serveuse s’approcha d’un juke-box près de la petite estrade et déposa quelques pièces dans l’appareil. Puis elle appuya sur trois boutons. Elle monta aussitôt sur la scène et commença à se déhancher au rythme des premières mesures de Dirty Dancing . Après quelques balancements des épaules et du bassin, elle dégrafa son soutien-gorge et laissa ballotter ses seins en se frottant l’entrejambe. Seul le vieillard perdu dans son nuage éthylique lui prêtait attention en lançant épisodiquement son « P’us jamais ! Nevermore ! ».
— Comprenez, monsieur Nestor : la fille est pas prête. Elle a la chienne. Sont disparus tous les deux. C’est elle qui veut attendre.
— Attendre quoi ?
— Attendre que les choses se tassent, que la pression baisse. Je vous l’ai dit : les autres en face sont crinqués à mort. Y’ se méfient de tout le monde. Même de moi. Vos premiers articles dans La Presse pis votre entrevue à TVA les ont fait paniquer. Y’ savent que vous êtes au courant de pas mal trop de choses, que vous préparez un gros dossier, pis que ça va faire du tapage. Mais le tapage, eux autres, y’aiment pas ça !
La danseuse, l’air absent, se dandinait toujours en prenant des poses qu’elle voulait lascives, mais l’attention des quelques spectateurs s’était déplacée vers la table du fond, où la jeune fille à la minijupe orange avait presque disparu sous la nappe aux reflets bourgogne.
Au bout d’un moment, Steve Lahaie la quitta des yeux et fixa de nouveau Roland Nestor.
— Et pis moi, si j’étais vous, je me méfierais. Rappelez-vous ce qui est arrivé il y a quelques années à Auger, le journaliste du Journal de Montréal .
— Écoute, Steve, ils ne vont quand même pas refaire un truc pareil ! Et puis moi, il faut que je fonce. Il faut que je claque un circuit. Un scoop éclatant. Je ne veux pas retourner aux chiens écrasés pour gagner ma vie. Dans mon métier, il faut faire un peu de vacarme ou bien on est relégué aux faits divers. Je le sais qu’il y a du danger, mais si je veux garder ma réputation, ça prend de l’audace, du guts .
— C’est dangereux, monsieur Nestor. Dans une histoire de même, il y a trois ou quatre gangs qui se croisent. S’il y a quelqu’un quelque part qui panique pis qui pète une fuse , tout va sauter. Ça va saigner. Vous devriez lâcher pendant qu’y en est encore temps.
— Jamais ! J’ai trop attendu.
— Moi, en tout cas, je m’en mêle plus et puis je vous aurai averti.
— Et mes deux informateurs ?
— Plus tard. Je vous contacterai si je les retrouve.
La danseuse amorçait sa troisième danse. Un peu de sueur perlait entre ses seins. Le vieux appuya la tête sur son bras en bafouillant « P’us jamais ! ». Steve Lahaie but le reste de sa bière d’une seule traite. Il s’essuya les lèvres du revers de la main et se leva.
— S’il y a du nouveau, je vous rappellerai. Essayez surtout pas de me rejoindre. Don’t call us, we’ll call you . O.K. !
Puis, d’un pas rapide, il marcha vers la sortie. Avant de franchir la porte, il se retourna vers le journaliste et lui jeta un dernier regard. Un regard dans lequel on pouvait lire de la peur, mais aussi quelque chose d’indistinct que Roland Nestor ne put déchiffrer. Comme un sourire narquois.
À la table du fond, la jeune Asiatique aux yeux tristes rajustait sa minijupe et roulait un Kleenex en boule. La danseuse fit encore quelques mouvements lents et, quand la musique se tut, elle ramassa machinalement les quelques vêtements qui traînaient sur la scène. Elle descendit et, avec une pudeur qui étonna Nestor, alla se rhabiller derrière une porte près du comptoir. Le barman remit aussitôt la musique tonnante de la radio.
Roland Nestor n’acheva pas sa bière. Il nota quelques mots dans un carnet, le rangea dans sa mallette qu’il referma sèchement. Il enfila son manteau et se dirigea vers la sortie. La serveuse, qui rentrait dans la salle, le croisa.
— Vous en voulez pas une autre, avec moi ? Un peu de compagnie vous ferait pas de tort.
— Non merci. Pas ce soir.
Quand il poussa la porte, l’air froid lui cingla le visage. Il monta les cinq marches menant au trottoir. Pas loin de -20°, pensa-t-il. Quelle merde, ce pays ! Décidément, rien n’allait comme prévu. Des mois de recherches consacrés à rassembler toutes les pièces du casse-tête, à gratter à gauche et à droite pour recueillir des miettes, des bribes d’informations, des rumeurs de salles de rédaction, des propos vagues et off the record d’enquêteurs un peu soûls. Sans parler de ces lambeaux de confessions arrachés à des informateurs plus ou moins crédibles payés au prix fort. Comme ce Lahaie. Et puis tout ce temps employé à établir des liens entre les éléments disparates. Et là, au moment où les choses se mettaient à bouger, où toutes les pièces allaient s’emboîter, au moment où le feu d’artifice allait éclater, voilà que Lahaie se dégonflait et que les témoins promis, les témoins essentiels, ce gars et cette fille énigmatiques qui avaient vu et entendu des choses, disaient-ils… Voilà qu’ils disparaissaient dans la brume.
Et maintenant, s’il ne réussissait pas à tout déballer dans les jours qui venaient, s’il n’arrachait pas la une, Roland Nestor savait que sa réputation en prendrait un coup. Il n’avait pas l’intention de finir sa carrière à couvrir les incendies minables et les petites bagarres de quartier entre gangs de rue. Il fallait foncer, bordel ! Maintenant ! D’un coup de pied rageur, il fit valser une canette de bière qui traînait sur le trottoir. Le bruit résonna pendant quelques secondes. Puis la rue presque déserte redevint calme. Une voiture passa. Plus loin, à une centaine de mètres, trois femmes et un homme riaient et marchaient en se tenant par le bras. « La, la, la, la… hé, hé… »
Soudain, derrière lui, Nestor perçut des pas sur le trottoir glacé. Il ne se retourna pas, mais accéléra et bifurqua dans la ruelle qui menait directement au stationnement où il avait laissé sa voiture. Un modèle banal comme il en roule des milliers tous les soirs vers les banlieues. Mais avec le succès de la série d’articles et avec le livre, car il y aurait un livre aussi, il pourrait s’en payer une neuve. Une grosse, une quatre roues motrices, comme celle du rédacteur en chef.
Le bruit d’un couvercle de poubelle qui roulait le fit sursauter. Quelqu’un le suivait dans la ruelle. Il entrevit la silhouette et accéléra encore le pas. Plus que quelques mètres avant le stationnement. Le gardien, qui tout à l’heure écoutait le match de hockey dans sa guérite, serait encore là. Mais la guérite était maintenant déserte et silencieuse. Nestor courut vers sa voiture stationnée près d’un conteneur à déchets. Puis il poussa un soupir de soulagement : un homme et une femme sortaient de la voiture, une BMW, stationnée près de la sienne. L’homme, bien vêtu, remettait un téléphone portable dans la poche de son manteau. Le journaliste le salua d’un bref « bonsoir » et mit la clé dans la serrure de sa portière.
— Pressé, monsieur Nestor ?
En une fraction de seconde, Nestor se retourna. L’homme, plutôt massif mais à l’allure souple, le fixait en souriant. Un visage connu. On l’avait vu tant de fois à la une des journaux et aux informations télévisées. Surtout à l’époque des procès. Roland Nestor remarqua la femme, pendant qu’elle passait derrière lui : une blonde vêtue de cuir noir. L’image fugitive de Cat Woman . Un bref sourire sur ses lèvres rouges. Brusquement, le journaliste pivota et tenta de s’enfuir dans l’autre direction en se faufilant entre les deux voitures, mais aussitôt une troisième silhouette surgit : un blouson brun usé… un jean Levi’s sale… Steve Lahaie. Il souriait, arrogant, et tenait, levée bien haut, une barre de cric.
— Je vous avais averti, monsieur Nestor : vous en savez trop. C’est bien beau l’ambition, mais faut pas aller trop vite… ni trop loin…
Roland Nestor sentit une main qui lui agrippait les cheveux et lui tirait la tête en arrière. Puis il vit l’éclair furtif d’une lame qui passait devant ses yeux. Il laissa tomber sa mallette et tenta de se débattre, de crier. Mais le cri mourut dans un gargouillis étrange. Quelque chose de chaud coulait sur sa chemise. Un choc terrible lui défonça les côtes. Il se sentit défaillir, plonger dans l’abîme. Les genoux d’abord, puis un coude, heurtèrent l’asphalte. Il ne vit plus que trois paires de chaussures : des Kodiak de travail jaunes à bouts d’acier, des souliers vernis sans doute italiens, et de fines bottes de cuir noir. Hautes, lacées, féminines.
Il perçut la voix de la femme, un peu rauque mais très basse et presque douce : « La mallette, Steve ! » Et il vit, sur la carrosserie rutilante de la BMW, le reflet du lampadaire et des trois silhouettes debout. Puis son regard fixa un instant le liquide gluant et sombre qui coulait sur le sol gelé puis qui se figeait rapidement en dégageant une très faible vapeur. Une brume si fugace…
Alors, dans le lointain, il perçut comme un cri, le cri lugubre d’un grand oiseau… Puis l’obscurité. Le noir absolu. Et ces mots, en écho, comme le refrain d’une ancienne ballade : « Jamais plus ! Nevermore ! »
JOUR 1 Le mercredi 9 janvier
1.
Plus tard, en après-midi, il faudrait rappeler à René de ranger les décorations de Noël, tout ce bric-à-brac faussement joyeux qui encombrait la boutique depuis deux mois : de vieilles guirlandes lumineuses, de petits bougeoirs à pinces dans lesquels on plantait autrefois de vraies chandelles, quelques plateaux Coca-Cola avec le rubicond Père Noël qui se tapait la bedaine en levant bien haut sa célèbre bouteille. Finies les Fêtes ! On reprenait la vie tranquille. La boutique, ce matin, était déserte. Mademoiselle Dionne soignait sa troisième grippe, René rentrerait vers 13 heures et Isabelle Bédard ne viendrait qu’en fin de journée, après ses cours à l’université. Pas un client. La paix.
Assis à l’avant, au bureau près de l’entrée de la boutique, Alexandre Jobin lisait dans Le Devoir une entrevue de l’ex-général Roméo Dallaire. Avant sa retraite, Alexandre avait travaillé sous ses ordres à quelques reprises. Aujourd’hui, Dallaire avait changé. Le Rwanda l’avait changé. Alexandre était soulagé d’avoir évité cette mission infernale à Kigali. Il avait vu assez d’autres horreurs en Bosnie et ailleurs sans avoir besoin d’ajouter celle-là. Mais il ressentait aussi comme un remords de n’avoir pas été là avec les autres lors de cette mission au cœur de l’enfer. Et puis ça donnait quoi ? Il avait participé à au moins une dizaine de missions des Casques bleus durant sa carrière. On éteignait un feu en Bosnie, il s’en rallumait un autre au Kosovo puis dix autres qui couvaient ailleurs, en Afghanistan, en Somalie, au Liberia…
Il referma le journal et ouvrit la radio. Un chanteur qu’il ne connaissait pas étirait sa grande douleur. Alexandre se mit à regrouper des factures et à compiler les chiffres du mois de décembre. Un bon mois. Le Plateau s’embourgeoisait toujours. On défonçait les vieux murs pour créer de spacieux lofts. Les anciens clients, comme Madame Binette, qui autrefois barguignaient une demi-heure avant d’acheter une pièce de vaisselle bleue ou un cendrier sur pied, cédaient la place à une jeune clientèle plus huppée, plus branchée, qui roulait en Volvo et qui payait une fausse armoire ancienne au prix fort en brandissant une carte Visa ou American Express platine. À peine une petite grimace en voyant le prix, comme un pincement. Mais la jeune coloc ou l’autre jeune homme trouvait que ça ferait bien, près de la grande fenêtre, à côté du bonsaï ou des orchidées. Très zen, quoi !
L’automne précédent, Alexandre avait eu du flair et commencé à revamper la boutique. De la peinture fraîche aux teintes plus claires, une cloison abattue pour créer un coin réservé aux objets des années 1950-1960, les années glorieuses de l’après-guerre, celles de l’enfance des baby-boomers. Depuis, on vendait, dans cette section, des horreurs kitch à des prix exorbitants. Dans l’ancienne partie, on avait regroupé les objets de plus grande valeur par ensembles : meubles anciens, gravures et œuvres d’art, jouets antiques, porcelaines, vaisselle et bibelots de prix. Mais on n’avait pas réussi à se débarrasser du reste : toute cette brocante sans grande valeur dont on ne savait que faire et qui s’accumulait dans des cartons par terre, sous les meubles ou sur des étagères : vieilles lampes, livres jaunis, statuettes de plâtre, vraies ou fausses décorations militaires de guerres presque oubliées, outils anciens dont seuls quelques spécialistes savaient encore deviner l’usage.
Paradoxalement, c’était ce rayon qui attirait le plus de clients : les flâneurs, les touristes, les gens du quartier qui y fouinaient à l’aise et qui, satisfaits d’une trouvaille, conseillaient la boutique à des amis. Par contre, on n’y faisait pas de grands profits. Le nombre des ventes compensait.
Oui, la boutique avait changé. Le vieux Sam Wronski, l’ancien propriétaire, avait un peu grimacé au début. Puis, philosophe, il avait souri en ajoutant : « C’est vrai que le quartier, il change aussi. Alors si les affaires vont bien… » Et les affaires allaient bien. Le nom de la boutique commençait à circuler dans les milieux branchés, et les revues de décoration le mentionnaient parfois. Certains clients venaient maintenant de Westmount, d’Outremont ou de Kirkland. La vente, l’automne précédent, de deux aquarelles de Cézanne 1 chez Drouot à Paris avait propulsé Alexandre dans les ligues majeures du monde fermé des antiquaires. On le consultait maintenant sur la valeur d’objets coûteux ou pour liquider les restes bien juteux de successions bourgeoises.
Mais il tenait à préserver aussi l’esprit initial de la boutique. « Sam Wronski Brocante et Collections. Antiquaire » proclamait encore l’enseigne sur la façade. Il avait conservé la raison sociale. Au grand plaisir du vieux Sam qui passait encore faire son tour deux ou trois fois par semaine.
Alexandre replongea dans ses factures, additionnant la colonne de chiffres à l’aide d’une antique machine à calculer à manivelle. La semaine précédente, un employé d’une grande maison de courtage lui en avait offert cinq cents dollars. « Pas question ! C’est mon matériel de bureau. Ça fait partie du patrimoine. » Puis il avait ajouté : « À mille, peut-être. » Mais le client avait hésité puis il était reparti. Il reviendrait. Une fois mordus, ils revenaient tous. En attendant, Alexandre tira une dernière fois sur le bras de la machine et déchira le long ruban de papier. Oui, vraiment, décembre avait été un mois profitable. Il reporta la somme sur une autre feuille. À la radio, le lecteur de nouvelles parlait du deuxième meurtre de l’année à Montréal : « Le cadavre a été découvert derrière un conteneur à déchets dans un stationnement du centre-ville. Jusqu’ici, le porte-parole de la police a refusé de révéler l’identité de la victime. Mais des rumeurs… »
Soudain la clochette de la porte tinta et deux jeunes Orientaux entrèrent. Chinois ou Vietnamiens. La jeune fille portait les cheveux attachés sur la nuque au moyen d’une bande élastique. Pantalon noir léger, blouson molletonné rouge, petites bottes trop minces pour l’hiver québécois. Lui, les cheveux coupés en brosse, ne portait qu’un jean usé mais propre, un épais chandail de laine et des chaussures de sport. Tous deux avaient entre seize et vingt-cinq ans. Difficile de préciser. La jeune femme salua Alexandre d’un timide « Bonjour, monsieur l’antiquaire » et demanda s’ils pouvaient « visiter ». Alexandre sourit :
— Allez-y. La boutique est à vous.
— À nous ?
Elle ne semblait pas comprendre. Néanmoins, elle sourit aussi et entraîna le jeune homme dans une allée entre les vieux meubles en lui glissant quelques mots dans une langue chantante et incompréhensible pour Alexandre.
Pendant une dizaine de minutes, ils furetèrent un peu partout, s’arrêtant devant un objet, l’examinant sans le toucher, cherchant la petite étiquette qui en indiquait le prix. Puis ils continuaient. Parfois, ils échangeaient une phrase à voix basse. Le jeune homme gardait les yeux au sol. La jeune fille jetait de temps en temps un regard furtif vers Alexandre qui faisait semblant de classer des papiers.
Au bout d’un moment, il se leva et s’avança vers les deux jeunes clients qui observaient une vitrine où était rangée une collection de couteaux de sacrifice malais.
— Vous cherchez quelque chose en particulier ?
Le jeune homme se figea. La jeune fille recula d’un pas. On aurait dit deux écureuils surpris au fond d’une cour fermée. La jeune fille prit une longue inspiration, fixa Alexandre et baissa aussitôt les yeux.
— Vous achetez antiques chinois ?
— Des antiquités chinoises ?
— Oui. Antiquités. Pardon. Vous achetez ?
— Qu’est-ce que vous avez à vendre ?
— Des objets. Petits objets, statuettes, une peinture aussi. Un vase. Tout est vrai… et très ancien.
— Je regrette, mademoiselle, mais je ne suis pas vraiment un spécialiste en art oriental.
— Mais là, derrière, les couteaux.
— Ah ! Oui. Vous parlez des poignards de sacrifice malais ou indonésiens. Ils traînent là depuis quelques années, ma jolie demoiselle. Je les avais dénichés pour un chercheur universitaire dont les subventions ont été coupées. Finies les bourses ! Finie la thèse ! Jamais réussi à les refiler à quelqu’un d’autre.
Alexandre haussa les épaules d’un air désolé. La jeune fille se tourna vers le jeune homme. Celui-ci dit quelques mots en lui montrant la rue. Elle répondit par une longue réplique chantante puis sourit de nouveau à Alexandre en fouillant dans son sac à main. Elle en sortit quelques photos polaroïds qu’elle tendit à l’antiquaire.
— Je vous en prie, monsieur, regardez. Quelques pièces seulement. Il y en aura d’autres. Mon frère, il dit que vous achèterez pas mais, s’il vous plaît, regardez.
La clochette tinta et un homme d’une quarantaine d’années entra. Allure sportive, bien mis, taille moyenne mais d’une carrure imposante. Il se campa devant le bureau et regarda sa montre. Pressé, le monsieur.
La jeune fille parut intimidée mais tendit les photos à Alexandre. Ce dernier fit un signe de l’index au nouveau client pour lui demander de patienter et prit les photos. La première représentait un vase de porcelaine émaillée blanc et bleu avec un léger filet rose. Malgré la qualité médiocre du cliché, on devinait la finesse du dessin sur la porcelaine presque translucide.
— Dynastie Ming, dit la jeune fille. Grande valeur. Authentique.
La seconde montrait une statuette de femme nue, allongée sur le côté. On ne pouvait, sur la photo, deviner la taille de l’objet. Sans doute une dizaine de centimètres tout au plus. Chaque détail était sculpté avec minutie, jusqu’à l’expression boudeuse du personnage.
— Qing. Statuette médicale. XVIII e siècle. Ivory .
— En ivoire.
— Oui, ivoire. Ça servait pour les médecins. Pour pas toucher les femmes. Statuette de concubine impériale.
— L’ivoire, évidemment, se vend bien. Aujourd’hui, c’est très rare et les collectionneurs le recherchent. Mais encore là, madame…
— Mademoiselle.
— … mademoiselle, j’ignore complètement la valeur d’un tel objet. Je vous l’ai dit, je ne suis pas spécialiste et je ne peux vraiment pas évaluer de tels objets.
— Pas chers et authentiques.
— Oui, mais je ne veux pas profiter de vous non plus, vous frauder.
— Frauder ?
Elle hésita, de nouveau sur ses gardes, les sourcils froncés. Puis ses traits se détendirent et elle ajouta avec un pâle sourire :
— Nous, déjà fraudés.
Alexandre ne comprit pas. Il jeta un regard vers le comptoir où l’autre client pianotait et semblait s’impatienter.
— Mais pourquoi n’essayez-vous pas de vendre vos objets à un antiquaire chinois ? Il y en a dans le Chinatown, un peu plus bas, rue De La Gauchetière.
— Pas Chinatown. Trop de danger.
Elle se tourna vers son frère et lui parla quelques instants. Ce dernier semblait nier et la tirait par la manche. Le client à l’avant toussa.
— Si vous voulez m’excuser un instant, mademoiselle, je vais aller voir ce que monsieur désire. Je reviens tout de suite. Votre petite bonne femme en ivoire pourrait m’intéresser.
Alexandre leur sourit et s’avança vers le comptoir.
— Monsieur.
— Je suis pressé. Georges Beaubien, contracteur. À 11 heures, il faut que je sois à un meeting sur un chantier. C’est ma belle-sœur qui m’a dit de venir ici. Elle en a déjà vu dans votre boutique.
— Et vous cherchez quoi au juste ?
— Des livres rouges.
— Mao Tsé-Toung ?
— Comment ça, Mao Tsé-Toung ? Vous servez rien que les Chinois ?
— Non. Mais le Petit Livre rouge …
— Moi, c’est des grands que je veux. Des moyens, à peu près hauts de même. Six ou sept pouces. Mais rouges et pareils.
— Vous voulez plusieurs exemplaires du même livre ?
— Non, non. Pas le même, mais des pareils. Vous savez, le bord, là.
— La reliure, l’épine.
Le contracteur demeura perplexe.
— Ben, la tranche, là.
Alexandre prit un volume sur le bureau et le lui montra.
— Le côté où s’ouvrent les pages s’appelle la tranche. L’autre, celui qui porte le titre et le nom de l’auteur et qu’on voit quand le livre est rangé dans une bibliothèque s’appelle le dos ou l’épine.
— Bon ben, c’est ça. Je veux des épines pareilles. Et rouges.
— Suivez-moi.
Alexandre le mena à l’autre bout de la boutique où, sur des étagères et dans des bibliothèques vitrées, s’alignaient une centaine de volumes plus ou moins anciens, mais tous bien reliés.
— Fouillez un peu là-dedans. Je reviens dans cinq minutes, le temps de terminer avec ces deux jeunes gens.
— Je suis assez pressé.
— Cinq minutes, répondit Alexandre d’un ton plutôt ferme.
Mais, comme il se retournait, la clochette vibra et il vit le jeune homme qui entraînait sa sœur dans la rue. En sortant, elle se tourna vers Alexandre et lui sourit d’un air désolé. Puis elle baissa les yeux et suivit docilement son frère.
Alexandre revint vers Georges Beaubien.
— Les rouges, là, sur la tablette, vous en avez d’autres ?
Alexandre ouvrit la porte vitrée et lui tendit quelques livres.
— Il vous en faut combien ?
— À peu près quatre pieds.
Devant l’air étonné de l’antiquaire, le contracteur expliqua en ouvrant les deux bras :
— Comme ça. Trois à quatre pieds. C’est pour mettre sur la cheminée, sur la tablette du foyer. On voit que vous connaissez pas Esther, ma femme. Tous les deux ans, il faut qu’elle refasse le salon. La dernière fois, la décoratrice avait conseillé du beige pour les murs ; il a fallu que j’achète des livres bruns. Des beaux, bien reliés avec du papier mince comme du papier à cigarettes. Des Pléades , qu’ils disaient. Ça m’a coûté un bras. Mais là, le nouveau décorateur, un jeune un peu drôle avec le petit doigt en l’air, a choisi du gris pâle. Fait qu’on change les livres : il en faut des rouge foncé. Comme les draperies.
— Je vois.
Alexandre le fixa. L’homme paraissait sérieux et, à en juger par ses vêtements et son allure, son compte bancaire semblait bien garni. Alors…
— Les cinq volumes que vous voyez là font partie d’une série : Les Grands Chefs-d’œuvre populaires du XIX e siècle publiés à Paris, aux éditions Mame en 1921.
— C’est du cuir ?
— Non. Du carton gaufré et doré. Un peu comme les anciens romans de Jules Verne. Ce n’est pas plein cuir, mais bien imité. Même moi, j’ai failli m’y laisser prendre.
— C’est vrai qu’ils ont l’air en vrai cuir.
— Et puis, vous y trouverez les grands auteurs de l’époque. Regardez : Ponson du Terrail, Sully Prud’homme, Zévaco, Lamennais. Il y a même un Victor Hugo quelque part.
— Celui qui a écrit une comédie musicale avec Plamondon ?
— Entre autres.
— Oui mais vous en avez rien que cinq-six, là.
Alexandre réfléchit un instant, l’air concentré. Puis il agita l’index comme si une grande idée venait de lui traverser l’esprit.
— Maintenant, je me rappelle : je crois qu’il en reste quelques-uns en haut, dans la remise des objets de choix.
— Ça va faire quatre pieds ?
— Probablement et même peut-être un peu plus. S’ils n’ont pas été vendus, bien sûr. Le papier, comme pour ceux-ci, risque d’être un peu jauni, mais c’est normal pour l’époque.
— Pas grave, elle les lira pas. Combien ?
Voilà, on amorçait maintenant l’étape cruciale. Alexandre prit un livre des mains du contracteur. Il le feuilleta, l’examina, en sentit l’odeur un peu aigre, fit mine d’hésiter encore un instant… et lança finalement sur un ton de doute :
— Quarante-cinq dollars.
— Dans celui-là, c’est marqué 12,50.
— Oui, mais c’est en euros. Je les ai achetés en France, l’automne dernier. Une vente dans un château. Ajoutez le transport, les taxes de douane, et une légère marge…
— Bon ! Et vous en avez combien ?
— Probablement une cinquantaine. Peut-être un peu plus… soixante-dix…
— Ça fait quand même 3 200 dollars. C’est moins cher que les bruns de l’autre fois mais, pour des vieux livres, ça fait cher en maudit.
— La valeur des choses dépend de celui qui les désire, monsieur Beaubien.
— Ouais. Mettons 2 500 dollars pour le lot.
— Trois mille, relança Alexandre avec son sourire de majordome anglais.
— O.K. Je suis pressé et puis, si je les ramène pas ce soir, Esther me crève les yeux. Vous prenez les cartes de crédit ?
— Bien sûr, monsieur Beaubien, on accepte tout. Même le comptant. Si vous voulez bien m’attendre un instant, je vais aller chercher les livres en haut.
Alexandre monta prestement à l’entrepôt du deuxième et revint quelques minutes plus tard avec deux caisses de livres poussiéreux. Il prit un chiffon, en nettoya quelques-uns et les montra à Beaubien. Au moment de prendre la carte, il demanda :
— Et vos livres bruns, vos Pléiades, comme vous dites, qu’est-ce que vous avez l’intention d’en faire ?
— Je le sais pas. Esther va probablement essayer de les vendre. Ça vous intéresse ?
— Peut-être.
Alexandre n’avait toujours pas passé la carte dans l’appareil. Il reprit un autre livre, le nettoya puis, après un instant de silence, il fixa le contracteur et laissa tomber :
— Écoutez. Je vous propose un marché. Au lieu de 3 000 dollars, je vous fais les Chefs-d’œuvre à 2 300 dollars. Cash.
— J’ai pas ce montant-là sur moi.
— Pas grave. Et en plus, je vous débarrasse de vos livres bruns. Gratis.
— Vous feriez ça ?
— Pour un bon client…
— O.K. Un de mes hommes vous apportera une enveloppe et les bruns cet après-midi. Vous lui donnerez les rouges. En attendant, essayez de bien les nettoyer. Esther endure pas la poussière. Allergique !
Georges Beaubien semblait fier de sa transaction. Il rit en tapant l’épaule d’Alexandre, regarda sa montre et sortit. La porte claqua, emportant presque la sonnette suspendue au cadre supérieur.
Alexandre sourit et le regarda courir jusqu’à une Cadillac grise dernier modèle. Intérieur bourgogne. Comme les livres. C’était ça, la beauté du métier. Quand il raconterait l’histoire à Théo et à Wronski, tout le monde allait se bidonner. Puis il s’assit au bureau, se frotta les mains en pensant au scotch qu’il se paierait tantôt pour arroser la transaction. Bon ! Au travail maintenant ! Il fallait épousseter les livres et les emballer dans des cartons plus propres et plus présentables.
Soudain son œil fut attiré par quelques taches de couleur : six ou sept petits carrés de papier glacé à bordures blanches. Des photos polaroïds oubliées sur le coin du comptoir.
2.
Alexandre n’avait pu monter à son appartement situé au troisième étage de l’immeuble que vers 13 h 15. Bucéphale, le gros chat jaune rayé aux allures de Garfield, bondit du rebord de la fenêtre. Chaque après-midi, il s’y laissait engourdir par les rayons du soleil horizontal de janvier. Il alla renifler le dernier pâté, « saumon fumé et escargots de Bourgogne », que son maître attentionné avait rapporté d’une boutique spécialisée de l’avenue du Mont-Royal. Il flaira le plat et, d’un air dédaigneux, il releva le museau et émit un miaulement de pitié avant de sauter sur la table et d’aller s’étendre sur la page d’une revue qu’Alexandre venait d’ouvrir.
— T’es vraiment con, Bucéphale ! Tu refuses le saumon fumé mais, chaque fois que moi j’en mange, tu me fais des huit dans les pattes et tu grimpes sur la table pour rôder autour de mon assiette. Bien, jeûne, mon gros ! Ce sera bénéfique pour ta ligne et ça t’apprendra à apprécier ce qu’on t’offre. Et prépare-toi à passer le carême aux croquettes.
Alexandre avala une bouchée du repas Stouffer’s sorti directement du micro-ondes et se leva pour aller prendre une Sleeman au frigo. Il revint, repoussa la barquette et la revue, et étala les photos sur le napperon. Il prit une loupe pour mieux les détailler. La petite dame en ivoire le fascinait. Étendue nue sur le côté, elle s’appuyait la tête sur un bras dans une position nonchalante. « Statuette de médecine », avait dit la jeune Chinoise. Il ignorait ce que cela signifiait, mais cet objet l’intriguait et il regrettait de ne pas l’avoir acheté. Il aurait pu l’offrir à son vieux camarade, le docteur Saint-Amant. Maintenant, qui sait si la jeune fille repasserait à la boutique.
Sa réflexion fut interrompue par le bulletin du réseau RDI. L’image montrait un journaliste debout dans un stationnement à ciel ouvert comme on en compte des centaines au centre-ville de Montréal.
— … et le cadavre a été découvert ce matin dans le conteneur à ordures d’un stationnement situé près du boulevard René-Lévesque…
Autour de la lourde benne métallique, s’étiraient les bandes jaunes marquées « Scène de crime ». Puis apparut l’image du journaliste défunt. On le voyait en entrevue, quelques mois plus tôt, avec Pierre Maisonneuve.
— Roland Nestor était connu pour ses enquêtes fouillées et parfois controversées sur des sujets brûlants. C’est lui qui, voilà deux ans, avait révélé la collusion entre certains hauts fonctionnaires du ministère de l’Environnement et des compagnies américaines spécialisées dans la « réinsertion progressive » de leurs déchets toxiques dans des sites d’enfouissement québécois. Encore hier, sur les ondes d’une station privée, lors de l’émission Dossiers chauds , Monsieur Nestor avait soulevé le problème de la fusion éventuelle de plusieurs clans du crime organisé. Il avait aussi annoncé à notre journaliste la parution prochaine d’une série d’articles et d’un livre sur le sujet. Des écrits qui, selon sa propre expression, « feraient des vagues dans le milieu ».
L’image revenait sur le reporter, emmitouflé dans son manteau, le foulard bien noué au cou. Derrière lui, on distinguait les véhicules des services techniques du SPVM.
— Quoi qu’il en soit, il semblerait que l’enquête sera confiée à l’escouade mixte sur le crime organisé. Ici Martin Blais, pour RDI.
On enchaînait déjà sur une manifestation des cols bleus de Montréal, quand le téléphone sonna, faisant sursauter le Bucéphale qui courut vers le salon. Alexandre se leva et prit l’appareil sur le comptoir.
— Allô ! Ici Jobin… René, parle moins vite, je te comprends mal… Ah ! Jean-Paul Rainville. En bas. D’accord. Dis-lui de monter.
Un instant plus tard, essoufflé d’avoir grimpé les deux étages, Jean-Paul frappait à la porte de l’appartement. Alexandre ouvrit et fut surpris par l’air angoissé et le teint grisâtre du journaliste.
— Si tu t’entraînes pour le marathon, faudrait peut-être revoir ton programme.
— Déconne pas, Alex, c’est grave.
Jean-Paul Rainville avait tendance à dramatiser. Son métier lui avait appris non seulement à décortiquer et à analyser chaque élément d’une nouvelle, mais aussi à échafauder des hypothèses, à anticiper toutes les conséquences d’un événement. Entre amis, on le surnommait Cassandre, la grande cinglée de l’Antiquité grecque qui annonçait toujours des malheurs. Mais cette fois, le messager semblait vraiment au bord de la panique. Alexandre lui désigna un fauteuil.
— Bon ! Assieds-toi. Reprends ton souffle et raconte-moi ton drame. Veux-tu un café ?
— Tu m’as vu ? Un autre café et je pète les plombs.
— Au moins, écrase-toi et respire.
Jean-Paul posa sa vieille mallette tout écornée sur la table basse et se laissa tomber dans l’un des fauteuils en cuir.
— Tu connais la nouvelle ?
— Laquelle ?
— La mort de Roland Nestor.
— Oui, je viens de prendre le bulletin sur RDI, mais j’ai pas tout saisi. C’est arrivé comment ?
— Hier soir ou cette nuit. Dans un stationnement près de l’angle Sainte-Catherine et Saint-Laurent. Un clochard a trouvé le corps ce matin.
Peu à peu, Jean-Paul se calmait.
— C’est un événement grave, Alex, ajouta-t-il. Très grave.
— Et ça te concerne directement ?
— Oui et non. J’en sais rien.
Jean-Paul se tut. De sa main gauche, il remonta la mèche qui lui glissait sur le front. Puis il se gratta derrière l’oreille et prit une longue inspiration.
— Après tout, je vais le prendre, ton café. Et si tu pouvais y ajouter une larme de remontant, ça m’ennuierait pas, aujourd’hui. T’as du cognac ?
— Non, mais j’ai deux ou trois marques de bon scotch : Glenlivet, Glenmorangie et un fond de Lagavulin.
— N’importe lequel. Tant qu’il fait grimper le taux d’adrénaline.
— Je serais peut-être mieux de te servir une tisane.
Alexandre se dirigea vers la cuisine et mit la cafetière en marche. Il sortit la bouteille de Glenlivet et prépara une tasse pour Jean-Paul et un verre pour lui-même. Il était habitué aux variations d’humeur de Jean-Paul, à ses enthousiasmes parfois délirants et à ses chutes de l’ange. Mais là… Et puis, boire du scotch en début d’après-midi… vraiment pas dans ses habitudes. Il revint dans le salon avec la tasse fumante et son verre où tintaient les glaçons. Sous le bras, il serrait la bouteille de Glenlivet. Il posa le tout sur la table et versa le liquide ambré.
— Assez ? Alors, tu bois, tu te calmes et tu me racontes.
— Roland Nestor a été assassiné cette nuit. Assassiné !
— Jusqu’ici, ça va. Tu l’as déjà dit et je ne connais personne qui se serait suicidé dans un conteneur à déchets.
— Laisse tomber l’humour, tu veux !
Alexandre acquiesça et prit une gorgée de scotch en faisant signe à Jean-Paul de poursuivre.
— Nestor bûchait sur un gros dossier. Des mois qu’il enquêtait sur un tas d’histoires louches. As-tu remarqué que, depuis un an environ, on n’entend presque plus parler de la guerre des gangs à Montréal ?
— La moitié des Hells sont en prison. Les Titans sont aussi décimés. « Moth » Monfette est recherché et passe les trois quarts de son temps à se faire bronzer dans les îles. Ils doivent refaire leurs forces, les pauvres petits, après les coups qu’ils ont encaissés.
— C’est vrai, mais ça n’explique pas tout. Il en reste suffisamment en liberté pour faire tourner la boutique. Sans compter les nouveaux adhérents et les promotions.
— On entend quand même parler de quelques règlements de comptes ici et là.
— Oui, mais ça relève de la discipline interne ou des gangs de rue. Rien à voir avec la guerre ouverte qui régnait en ville depuis quelques années, avec les mitraillages en pleine rue et les attentats à la dynamite. Selon Nestor, ils sont en train d’établir des joint ventures .
Pendant une quinzaine de minutes, Jean-Paul expliqua à Alexandre le redéploiement des forces et des activités. On redessinait les territoires. Certains groupes se spécialisaient dans l’importation des drogues et la prostitution, d’autres dans les fraudes informatiques et le blanchiment d’argent, d’autres encore dans le trafic d’armes et d’explosifs.
— Quoique dans ces domaines-là, ils marchent sur des œufs depuis le 11 septembre. C’est justement à cause de ces événements qu’ils doivent changer leur modus operandi . Les frontières sont mieux surveillées et, que ce soit pour le trafic d’armes, de stupéfiants ou d’immigrants illégaux, ils doivent s’adapter aux nouvelles règles. Parmi les hypothèses soulevées par Roland Nestor, il y a celle où le 11 septembre devient le déclencheur d’une restructuration globale des milieux criminels. Il y aurait eu des rencontres préparatoires puis une grande réunion, un concile, et on aurait restructuré toutes les opérations.
— Je peux comprendre, mais toi, en quoi ça te concerne ?
Jean-Paul hésita un instant. Il but une gorgée de café écossais, grimaça et regarda Alexandre.
— D’abord, je suis journaliste, moi aussi. Et je n’aime pas qu’on assassine un confrère.
— Va pour la grande fraternité journalistique, mais ensuite…
— Ensuite… Nestor préparait un livre-choc. Seulement quelques chapitres à compléter. Il avait déjà pris contact avec des éditeurs. Certains ont refusé : « L’esprit et le contenu de votre ouvrage ne correspondent pas aux orientations actuelles et au style de nos collections. » Tu vois le genre. En fait, la plupart ont eu peur. Une peur bleue. On en a vu, par le passé, des éditeurs menacés par les Hells ou les Titans. Tu te rappelles ? Aujourd’hui, les autres sont plus prudents. Mais Nestor en a déniché un brave. J’ignore lequel. Il ne l’a dit à personne pour éviter que ça s’ébruite et que les autres aient recours à l’intimidation. Mais en attendant, ça ne l’empêchait pas de mousser la publicité du livre. Il a publié quelques articles chez nous, au Devoir . Il en a aussi publié un récemment dans La Presse . Ça restait vague, mais le lecteur sentait que les grandes révélations viendraient bientôt. Hier encore, il donnait une entrevue à Dossiers chauds.
— Je ne vois toujours pas pourquoi ça te met dans un tel état. Il y a quelques années, quand le journaliste du Journal de Montréal… comment il s’appelle déjà ?
— Auger ?
— Oui. Quand il s’est fait canarder en plein jour dans le stationnement de son journal, t’en n’as pas fait une jaunisse.
— Oui, mais là, je travaillais parfois avec Nestor.
— Ah !
— Chez nous, il collaborait surtout avec Sylvie Rodrigue, la chroniqueuse judiciaire, mais, à l’occasion, il me consultait aussi. Sur les triades chinoises, entre autres. Tu te souviens de la série d’articles que j’ai publiés sur la communauté chinoise de Montréal. Comme je suis un habitué du Chinatown, certains résidants et certains commerçants m’ont fait confiance et, à l’époque, ils m’ont fait des confidences. Pour protéger mes informateurs, j’ai pas tout écrit dans cette première série d’articles. Je gardais du matériel et j’en rassemblais du nouveau pour une seconde série. Une série sur les Snakes et sur certains groupes de citoyens qui s’organisent pour leur faire face.
Alexandre se souvenait des premiers articles. Un joli portrait de cette société un peu fermée, discrète, presque secrète. Les coutumes, les fêtes, les structures familiales et sociales. Quelques problèmes aussi que la communauté devait affronter. L’ensemble était fort bien rédigé, bien illustré, appuyé sur une information solide, mais ça n’allait guère plus loin qu’un bon reportage du National Geographic sur une quelconque peuplade un peu particulière . On sentait, à certaines phrases, que des serpents et quelques dragons s’agitaient dans les zones d’ombre du Chinatown, mais ça se résumait à de minces allusions.
— Hier matin, Roland Nestor a fait un saut à la rédaction. Il voulait rencontrer Sylvie Rodrigue, mais elle était absente. En congé, je crois. Il m’a vu à mon bureau et m’a demandé si j’avais un moment et si je connaissais un endroit plus discret pour discuter. Même s’il arborait son sourire des grands jours et son air détaché, j’ai tout de suite senti chez lui une certaine nervosité.
Les deux journalistes étaient sortis de l’édifice et s’étaient rendus dans un bistro peu achalandé du quartier. Ils avaient choisi une table retirée. Au début, Nestor n’avait parlé que de l’hiver qu’il haïssait. Puis en riant, il avait ajouté : « J’irai peut-être dans le Sud dans quelques semaines. J’y serai sans doute obligé. » Tout le temps de la discussion, Nestor n’avait cessé de tambouriner avec ses doigts sur la table.
— Je te jure, Alex, je n’ai jamais vu Roland Nestor aussi nerveux. Il n’a rien ajouté de bien neuf à ce que je savais déjà. Sauf pour dire qu’il achevait ses articles et son livre et qu’il allait tout publier bientôt. Il lui manquait un dernier témoignage. Un témoignage essentiel selon lui. Des jeunes impliqués dans un trafic. La rencontre devait avoir lieu hier soir.
— Où ?
— Rien dit. Ni le lieu ni l’heure. Mais il m’a remis une grande enveloppe jaune rembourrée. J’y ai jeté un rapide coup d’œil.
— Le manuscrit de son livre ?
— Non. Pas la version papier en tout cas. Juste quelques documents photocopiés, un agenda et surtout des disquettes. On dirait des Zip. Je sais qu’il travaillait encore sur des Zip. Mais je n’ai pas encore vraiment fouillé dans tout ça. Il voulait que je mette l’enveloppe en sécurité. J’ai l’impression qu’il sentait le danger et qu’il protégeait ses arrières.
— Et tu vas faire quoi ? Remettre l’enveloppe à la police ?
Jean-Paul Rainville grimaça, but une gorgée de café et laissa planer un long silence. Puis, il regarda Alexandre droit dans les yeux.
— En journalisme, on a un principe, Alex. Aussi rigide et aussi contraignant que la confidentialité pour les médecins ou les avocats. Comme le secret de la confession pour les prêtres d’autrefois. On ne révèle jamais le nom de nos sources.
— Oui mais là, il s’agit d’un meurtre, Jean-Paul.
— Je le sais, mais si je transmets le dossier aux enquêteurs, je peux mettre la vie de plusieurs personnes en péril. J’ignore ce qu’il y a dans les dossiers de Nestor, mais ils contiennent des noms. Évidemment, dans le lot, il y a les noms de quelques pourris qui vont se faire brasser le prunier et qui le méritent. Mais pense aux autres, à tous les gens ordinaires, souvent déjà des victimes, et dont les noms vont fatalement apparaître au grand jour. Si trop de noms sortent, Alex, on va trouver d’autres cadavres dans les conteneurs.
Alexandre savait que Jean-Paul avait raison. Il se rappelait qu’à l’époque où il œuvrait dans la police militaire, même dans les enquêtes les mieux menées, il y avait des fuites. Des noms circulaient, on pouvait établir des recoupements. Ça plongeait les informateurs dans des situations épouvantables.
— Alors, qu’est-ce que tu vas faire de ton enveloppe ?
— Je veux reprendre l’enquête de Nestor. D’abord essayer de joindre Sylvie Rodrigue. Ensemble, on étudiera toutes les pièces du dossier. On va les lire, les éplucher, en évaluer le contenu. On va tenter aussi de mettre la main sur le manuscrit du livre, le chercher. S’il n’est pas simplement sur une des disquettes dans l’enveloppe. Quand on comprendra toutes les implications de l’affaire, on avisera. Mais ne t’inquiète pas, on transmettra aux enquêteurs tout ce qui ne met pas la vie des témoins ou des informateurs en danger.
— Quelqu’un t’a vu hier avec Nestor ?
— Les gens de la salle de rédaction. Quelques personnes aussi au bistro. Pourquoi ?
Alexandre prit un air sévère avant de répondre :
— Sois pas naïf, Jean-Paul. C’est de la dynamite que tu trimballes. Au fait, tu l’as mise où, cette enveloppe ?
Jean-Paul Rainville détourna les yeux vers la fenêtre comme s’il n’avait rien entendu. Il inspira profondément et but le reste de son café.
— Je ne peux pas laisser traîner ça au bureau, tu comprends. Ni chez moi, d’ailleurs. Et mon coffret à la banque n’est pas assez grand pour contenir le paquet.
Il se tut un instant et regarda Alexandre avec insistance.
— Alors, j’ai pensé à toi.
— À moi !
— Tu as un grand coffre-fort en bas, dans ton bureau. Et puis, rien ne te rattache à cette affaire. Personne ne songera à venir fouiller chez un antiquaire.
— Et si jamais les enquêteurs réussissent à remonter jusqu’ici ? Je ne suis pas journaliste, moi. Je ne peux pas plaider la confidentialité des sources. Recel de pièces à conviction : voilà ce qu’ils vont m’accrocher au cou, les gars de l’escouade Lynx chargée de l’enquête.
— Peu probable. Et puis, t’auras rien qu’à leur dire qu’un ami t’a confié une enveloppe en te demandant de la mettre en lieu sûr. Pour quelques jours seulement. Aussitôt que les choses se seront calmées et que j’aurai discuté avec Sylvie Rodrigue, je repasse et je reprends l’enveloppe.
— Et tu me l’apportes quand, ta bombe ?
— Je l’ai ici.
Jean-Paul Rainville se pencha, ouvrit la mallette et en sortit une grande enveloppe jaune matelassée. Scellée. Seules les lettres « R.N. » soulignées au crayon-feutre rouge pouvaient l’identifier. Alexandre la prit.
— Bon. Je la mets au frigo pour quelques jours, mais dès que tu le peux, tu m’en débarrasses.
— De toute façon, on se voit vendredi pour le souper au restaurant Campari Centro. D’ici là, j’aurai sûrement rejoint Sylvie. On avisera.
— On avisera, on avisera. Mais toi, Tintin, l’as des grands reporters, surveille quand même tes arrières. Ce n’est pas un reportage sur la fine cuisine du Sichuan que tu fais et il y a encore des tas de conteneurs à moitié vides à Montréal.
Rainville paraissait plus calme, comme soulagé d’un poids immense. Il pianotait encore d’un doigt sur le bras du fauteuil, mais il souriait. Il se leva, serra la main d’Alexandre et marcha vers la porte. Au dernier moment, il se retourna.
— Au fait, t’as eu des nouvelles de Chrysanthy ?
Alexandre pâlit un peu et il sentit les muscles de sa mâchoire se raidir. Chrysanthy. Il prit quelques secondes avant de répondre :
— Non. Pourquoi ?
— Selon Raphaël, elle serait en ville.
Puis il franchit la porte en laissant Alexandre debout au milieu du salon avec la grande enveloppe jaune qui lui pendait au bout du bras.
3.
Musique de nuit
Une grande pièce d’environ 15 mètres sur 20 avec des portes de bureaux individuels sur trois côtés. Au fond, une rangée de fenêtres donnaient sur la nuit et, quand on s’y penchait, sur l’immense stationnement du centre commercial Place Versailles presque désert à cette heure-là. À gauche, sur l’un des murs, un panneau plastifié blanc comme on en voit dans les salles de conférence. Dessus, des organigrammes dessinés au crayon-feutre. Des lignes et des mots tracés en rouge, d’autres en bleu, certains encerclés et reliés entre eux par un réseau de lignes comme une nébuleuse. Sur le même mur, à côté du tableau, des photos scotchées ou punaisées. Des hommes à l’air sombre pour la plupart. De face et de profil.
Des haut-parleurs du plafond, une légère musique d’ascenseur coulait comme une pluie fine.
Dans cette salle, s’alignaient une vingtaine de bureaux encombrés, équipés d’ordinateurs et de téléphones qui sonnaient de temps en temps. Des dossiers éparpillés, des tiroirs de classeurs ouverts. Une certaine pagaille.
Près de l’entrée, une jeune policière en uniforme était assise à l’un des bureaux. Elle prenait des notes en répondant, au cœur du brouhaha, à un appel téléphonique.
— … et vous dites que ça vient de se produire sur Jarry, près du boulevard Saint-Michel… Des gangs de rue… les Crisp, vous dites ? Parlez plus fort, s’il vous plaît.
Le bruit venait de l’autre bout de la salle. Autour d’une grande table ovale, soudain, ça gueulait ferme. Une femme et quatre hommes étaient assis. Un cinquième homme, debout, gesticulait et tapait du poing sur la table. La femme tentait de le calmer.
— Calme-toi, Lucien. Quand même que tu t’arracherais les cordes vocales jusqu’à demain matin, ça changera rien.
— Ça changera rien, ça changera rien, je le sais que ça changera rien. Mais si aujourd’hui on est trop cons pour faire notre travail correctement, peut-être que la prochaine fois on pourra faire mieux. Et puis c’est qui, l’idiot en charge de ça ?
Il y eut un instant de silence autour de la table. Un gros type d’une quarantaine d’années, vêtu d’un uniforme et qui mâchouillait un cure-dent, finit par répondre :
— Godin.
— Godin. Quel Godin ?
— Sergent Michel Godin du poste 22. C’est lui qui était en charge dans le quartier ce soir-là. Il dirigeait l’équipe qui est arrivée sur les lieux.
L’inspecteur Lucien Latendresse fulminait toujours. La lieutenant Gisèle Châteauneuf lui fit un léger signe de la main pour le calmer. Il finit par s’asseoir mais, intérieurement, l’orage grondait toujours.
— Puis ce crétin-là a pas cru bon…
— Écoute, Lucien, quand ils ont trouvé le cadavre de Nestor près du conteneur à déchets, personne l’a reconnu. Pas de portefeuille, pas de papiers. Rien. Il restait encore une vingtaine de chars dans le parking. Avant que les services aient vérifié les plaques… ç’a été au lendemain.
— Et personne a pensé à nous avertir ?
— Ça pouvait être n’importe quoi, ce crime-là. Un vol ou un deal qui avait mal tourné… Puis ça pouvait être n’importe qui, ce cadavre-là. C’est une assistante qui travaille à la morgue qui l’a reconnu, le journaliste. Mais encore là, on était un mardi soir. Personne a fait le lien tout de suite.
Latendresse fulminait toujours. De la main gauche, il tenait un dossier cartonné qu’il secouait et avec lequel il frappa sur la table avant de le lancer devant lui. Sur l’onglet jaune du dossier, on pouvait lire « NESTOR, Roland ». Malgré l’interdiction affichée au mur, il alluma une cigarette, en prit une longue bouffée et sembla peu à peu se calmer. D’une voix plus posée, il reprit :
— Bon ! Résumons. Si quelqu’un pense que je me trompe, il a rien qu’à m’interrompre. Ça va ?
Les quatre hommes autour de la table acquiescèrent, comme soulagés qu’on reprenne un ton plus serein. La lieutenant Gisèle Châteauneuf sourit.
— Donc, nous, on est l’escouade Lynx. Une escouade mixte spécialisée mise sur pied pour lutter contre les groupes de motards, les gangs de rue et le crime organisé en général. Depuis des mois, on sait que ça bouge dans ces milieux-là. Que quelque chose d’important se brasse. On les suit, on les fiche, on les met sur écoute, on tente de les infiltrer. On ramasse des tonnes d’informations qui encombrent nos classeurs et nos ordinateurs. Puis on apprend qu’il y a des journalistes qui travaillent sur les mêmes dossiers et qui semblent connaître des choses que nous ignorons. Il y en a un en particulier : Roland Nestor. Une grande gueule qui crie partout que la fin du monde s’en vient, qu’il va tout dévoiler. Toi, Gisèle, t’as essayé de lui parler ?
La grande rousse parut un instant mal à l’aise puis elle redressa les épaules.
— Tu le sais, Lucien. Je l’ai rencontré une fois. J’ai essayé de le convaincre de collaborer, de nous communiquer certaines informations. Il n’a rien voulu dire. Nada. Rien. Il m’a même ri au nez. À la fin, il m’a simplement dit : « O.K. Je mets toutes mes informations à votre disposition, mais vous m’ouvrez tous vos dossiers. Tous, sans exception. Donnant, donnant. » Puis il a ri.
— Les maudits journalistes, lança le gros en uniforme. Ils veulent tout savoir, mais rien donner en échange.
Lucien Latendresse le regarda un instant et poursuivit :
— Donc, c’est clair : Nestor sait quelque chose. Il se fait même aller la gueule la veille à la télévision. Discrètement, on essaye de le filer pour savoir à qui il parle mais, ce soir-là, précisément ce soir-là, tes services, à toi, Landry, manquent de personnel. Trois grippes en même temps. Et tu peux pas assurer la surveillance.
Le gros capitaine Landry baissa la tête et rougit, un peu confus.
— Je manquais d’hommes.
— T’aurais pu nous avertir, on t’aurait fourni des femmes.
Nouveau silence gêné.
— Non. Landry nous avertit pas et il laisse filer le poisson. Et comme par hasard, juste ce soir-là, on retrouve notre poisson dans un conteneur à déchets au milieu des fish and chips . Du vrai travail de professionnel. Mais c’est pas tout. Personne reconnaît Nestor. Il a quand même une tête qui passe à la télé de temps en temps. Mais il y en a, faut croire, qui regardent les téléromans au lieu des émissions d’information. Alors, personne l’a reconnu avant le lendemain. Personne est allé visiter son appartement. Personne. Et quand on y est allé aujourd’hui, qu’est-ce qu’on a trouvé ?
Gisèle Châteauneuf regardait la table, d’autres scrutaient les murs où s’alignaient des dizaines de fiches anthropométriques. Landry, lui, regardait dehors même si on ne distinguait que la lueur des lampadaires et, au loin, le mât illuminé du stade olympique.
— Je répète : qu’est-ce qu’on a trouvé ? Rien ! Pourquoi ? Parce que l’autre gang, qui sont plus fins que nous autres, avait eu tout son temps pour fouiller l’appartement et le bureau de Roland Nestor. Alors, nous autres, quand on est arrivés, il restait quoi ? Rien. À part des livres de recettes de sœur Angèle et puis des vieux dossiers datant de vingt ans dans le classeur. Même plus de disque dur sur l’ordinateur. Plus de disquettes. Rien. Des photos de famille puis des bibelots. Je te félicite, Landry, ton équipe a fait du maudit beau travail.
Le silence retomba autour de la table. La musac insipide dégoulinait toujours des haut-parleurs du plafond. L’horloge murale indiquait 2 h 10. Dans la salle, un téléphone sonna. La jeune policière près de l’entrée y répondit. Murmures. Même elle, essayait de disparaître sous le tapis. Finalement, Latendresse se leva le premier en grognant.
— Escouade spéciale mixte contre le crime organisé. Escouade « Lynx », qu’ils nous appellent. Faites-moi rire ! Des gros matous castrés bien gras qui ronronnent. C’est ça qu’on est, ostie ! Les vrais félins, les vrais prédateurs, ils sont en face.
Un instant, il chercha sur la table le dossier Nestor et le ramassa en remettant les pages en ordre. Puis, il lança :
— Trouvez-moi tous les journalistes qui ont travaillé avec Nestor durant les six derniers mois. Dans les journaux, dans les revues, à la radio, à la télé. Tous, sans exception. Trouvez-moi tout le monde à qui il a parlé durant les sept derniers jours. Même les waitress des restaurants où il a mangé. Tout le monde.
Il remit d’un geste brusque le dossier Nestor à Gisèle Châteauneuf et marcha rapidement vers son bureau dont il claqua la porte.
JOUR 2 Le jeudi 10 janvier
4.
Une petite neige folle tourbillonnait, poussée par le vent, et cinglait la vitre. Encore un de ces matins pâles qui n’annonçaient rien de bon. Mademoiselle Dionne, à demi remise de sa grippe, époussetait en toussotant les porcelaines et les bibelots alignés sur les étagères. René réparait une table dans l’atelier de la cave. Dans la rue, les rafales chassaient les passants et personne n’avait envie de s’arrêter pour fureter chez un antiquaire. Déjà -18° au thermomètre de la vitrine et on annonçait des vents violents en après-midi. La Sibérie !
Alexandre parcourut la première page du Devoir , on y faisait un bref éloge de Roland Nestor. Plus loin, en page 7, on échafaudait des hypothèses sur les motifs du meurtre dont il avait été victime. « Grand reporter, journaliste infatigable, audacieux enquêteur… » Alexandre releva la tête et contempla la rue. On entendait siffler le vent sous la porte. Paradoxalement, ce blizzard lui rappela, pendant un instant, une tempête de sable essuyée vingt ans plus tôt, quand il était Casque bleu dans le Sinaï. Les camions et les jeeps immobilisés. Les soldats tentaient de s’abriter sous des bâches. Le sable s’infiltrait jusque dans l’habitacle des véhicules. Jusque dans la bouche, entre les dents. La radio, presque inaudible, grésillait dans la nuit tombante. Et ce soir-là, Françoise l’attendait dans un hôtel du Caire. Trois jours de permission et lui, il se trouvait coincé là, calé dans les dunes.
Le téléphone interrompit sa rêverie.
— Bonjour. Boutique Wronski. Alexandre Jobin à l’appareil.
— Je sais, petit, que je suis chez Wronski. Wronski, c’est moi. Et c’est moi qui t’ai vendu la boutique il y a quelques années. Alors le numéro, tu t’imagines que je le connais, hein !
— Salut, Sam. Toujours de bonne humeur.
— Ouais, tu parles ! Et la boutique, ça tourne ?
— Tranquille comme un mardi de novembre.
— Je téléphonais pour dire que je passerais pas aujourd’hui. Mal au dos. À mon âge et avec le froid que vous faites dans ce foutu pays, je reste chez moi. J’aurais pas dû venir ici.
— Cesse de râler, Sam. Ça fait plus de soixante ans que tu vis à Montréal. Et déjà, quand j’étais jeune, tu chiâlais contre l’hiver. De janvier à avril. Immanquablement et tous les jours. Ensuite, aux premiers rayons du printemps, ça redevenait le plus beau pays du monde.
— Donc, j’irai pas à la boutique aujourd’hui.
— Tu n’as pas à m’en aviser chaque fois, Sam. Tu m’as vendu la boutique et tu peux y venir quand tu veux. Mais tu n’es pas un employé et tu n’as pas à me donner tes motifs d’absence ni à me fournir un billet du médecin.
— Je sais, mais je voulais pas que tu t’inquiètes.
— Merci, Sam, et prends bien soin de toi. Mets un sac magique bien chaud.
— Sac magique, sac magique … Un pays de sorciers et de chamans, pas encore sorti de l’ère glaciaire !
Et, après quelques grognements en yiddish, Sam raccrocha. Alexandre sourit. Il referma son journal et se dirigea vers le bureau. En passant, il demanda à Mademoiselle Dionne de surveiller la caisse, car il avait du travail à l’arrière.
— Inutile de vous justifier, monsieur Jobin, c’est vous le patron et c’est votre bureau, répondit la vieille employée en reniflant.
Mais qu’est-ce qu’ils avaient tous aujourd’hui ? Dehors, il ventait, bien sûr, mais ce n’était tout de même pas l’harmattan, le vent qui rend fou. Alexandre mit la cafetière en marche et ouvrit une des deux caisses de livres apportées la veille par un ouvrier de Georges Beaubien.
Des Pléiades. Des dizaines de volumes reliés plein cuir. Madame Beaubien n’avait acheté que les bruns. Le petit rectangle vert, où figuraient le nom de l’auteur et le titre de l’œuvre, avait dû l’agacer. Ça rompait franchement l’harmonie. Il sortit une dizaine de volumes de la boîte. Tous bruns. La couleur réservée aux auteurs du XX e siècle : André Breton, René Char, les œuvres complètes de Giono, d’Éluard, de Julien Gracq. Quelques Hemingway. Les quatre tomes d’ À la recherche du temps perdu . Alexandre sourit en imaginant Georges Beaubien, le prospère contracteur, assis sous le halo clair d’une lampe et tournant avec un léger soupir la dernière page du Temps retrouvé . Mais, de toute évidence, il n’y avait aucun danger ici de tomber sur une page tachée de café. Chaque volume était dans son boîtier d’origine avec les signets de soie encore repliés à l’intérieur du livre. Il se mit à compter les livres et à en faire des piles. Il en était à trente-trois quand Mademoiselle Dionne frappa discrètement à la porte.
— Excusez-moi de vous déranger, monsieur Jobin, mais il y a une jeune personne qui voudrait vous voir. Elle dit qu’elle est passée hier et qu’elle vous a déjà parlé.
Alexandre jeta un coup d’œil dans la boutique. La jeune Chinoise de la veille se tenait bien droite devant le comptoir et semblait contempler une vieille horloge.
— Merci. Dites-lui de venir ici, au bureau.
Mademoiselle Dionne repartit. Alexandre rangea rapidement les livres et s’assit à son bureau. Trois petits coups discrets, presque des frôlements, furent frappés au chambranle de la porte.
— Entrez, mademoiselle.
Elle se tenait dans l’embrasure, les joues un peu rosies. Le froid sans doute, ou la timidité.
— Entrez, je vous en prie. Asseyez-vous. Vous voulez un café ?
— Je vous remercie, monsieur.
— Je vous remercie oui ou je vous remercie non ? Je n’ai, hélas ! pas de thé.
— Je veux pas vous déranger, monsieur l’antiquaire, Monsieur Wrons…
— Non. Moi, c’est Jobin. Alexandre Jobin. Wronski était l’ancien propriétaire. J’ai conservé la raison sociale.
Elle semblait perplexe, comme si elle ne comprenait pas. Puis elle frissonna. Elle portait le même pantalon léger que la veille et le même anorak rouge, sans foulard, fermé jusqu’au menton. Alexandre prit une tasse de porcelaine anglaise sur une tablette et y versa le café fumant en y ajoutant deux sucres.
— Tenez. Buvez ça. Vous semblez complètement frigorifiée. Désolé, je n’ai pas de lait.
— Merci, monsieur. Vous êtes bon.
Il posa la tasse sur le bureau devant la jeune femme. Elle contempla l’objet pendant quelques secondes puis elle l’enveloppa de ses mains très fines et presque aussi pâles que la porcelaine. Avant de s’asseoir, Alexandre se versa aussi un café. Noir comme de l’encre de Chine.
— Alors, qu’est-ce que je peux pour vous, mademoiselle ?
— Hier, j’ai oublié les photos. Elles sont importantes pour moi.
— Oui. Je vous les aurais bien renvoyées, mais je n’avais ni votre nom ni votre adresse, dit Alexandre en désignant les photos sur le bureau.
— Excusez-moi, monsieur.
Elle hésita une seconde ou deux puis enchaîna en penchant légèrement la tête.
— Mon nom est Xi Mei Ling. Je viens de Chine.
— Enchanté, mademoiselle. Et c’est moi qui m’excuse pour hier. J’ai été accaparé par l’autre client, le monsieur pressé.
— Non, c’est moi qui vous demande pardon d’être partie si vite, mais mon frère…
Elle n’acheva pas sa phrase et baissa de nouveau les yeux vers le sol. L’air triste. Alexandre l’observait.
— Xi, c’est le nom ou le prénom ?
— Pardon ?
— Le nom de votre famille ou votre nom à vous ?
— Xi, c’est le nom de la famille. Moi, c’est Mei Ling.
— Joli et chantant.
Elle rosit et sourit timidement en battant des cils avant de prendre une petite gorgée de café. On se serait cru dans un film muet : une héroïne pâle aux longs cils perdue dans un décor encombré d’objets anciens.
— Et vos objets, mademoiselle Xi, vous avez réussi à les vendre, à trouver preneur ?
— Pas encore. Ils ont une grande valeur, mais je dois les vendre vite. Bientôt.
— Si je connaissais un peu mieux les antiquités chinoises, je vous ferais une offre, mais j’hésite. Vous comprenez, je ne voudrais ni les payer trop cher ni vous arnaquer.
— Arnaquer ? Authentiques et anciens, lança-t-elle d’une voix plus ferme et en fronçant les sourcils.
— Oui. Sans doute. Et ils viennent d’où, vos trésors ?
— De Chine.
— Je n’en doute pas. Maintenant, tout vient de Chine. Mais comment sont-ils parvenus jusqu’ici, à Montréal ?
De nouveau, son teint rosit légèrement et elle fixa le sol. Elle tenait sa tasse de café si fort qu’elle en tremblait presque.
— Un oncle. Un grand-oncle de ma mère. Lui, il est venu autrefois. Aujourd’hui, il est décédé. Notre famille a toujours conservé les objets. Plusieurs années. Beaucoup d’objets.
— Combien ?
— Presque vingt objets : des petites sculptures en ivoire ou en jade, des porcelaines, des éventails… et surtout une peinture sur soie. Très belle et très rare. Je peux pas les montrer tous ni tout raconter aujourd’hui. Il y a un… secret.
Elle tendit la main vers les photos posées sur le bureau.
— Attendez, lança Alexandre.
Le geste de Mademoiselle Xi se figea. Elle leva les yeux vers Alexandre. De grands yeux de mélodrame, si noirs qu’on y distinguait à peine les pupilles. D’une voix plus calme, Alexandre poursuivit :
— Attendez, s’il vous plaît. J’ai une offre à vous faire. La petite statuette d’ivoire m’intéresse. Pour un ami. Je vous en offre deux cents dollars. Et vous me laissez les photos. D’ici lundi, je tenterai de faire évaluer les pièces par quelqu’un qui s’y connaît un peu mieux que moi dans ce domaine et, à votre retour, on en reparlera. S’il s’avérait que la valeur de la statuette soit plus élevée que ce que je vous offre, je vous promets de rajuster mon prix.
— Mais j’ai pas la statuette ici.
— Vous me l’apporterez quand vous repasserez dans le quartier.
— Et lundi, vous donnerez les deux cents dollars ?
Alexandre hésita. Puis il sourit.
— Non. Je vous donne cent dollars tout de suite, maintenant. Je vous fais confiance. Je vous donnerai le reste quand vous apporterez la statuette. Ça vous va ?
— Merci, monsieur l’antiquaire. Merci. Vous êtes un homme honorable et généreux.
Ou bien elle avait fait ses débuts à l’opéra de Pékin, ou bien elle était d’une sincérité et d’une simplicité déroutantes. Alexandre avait du flair, il savait que ce n’était pas une arnaque. Il se leva, fouilla dans le vieux coffre et en sortit deux billets de cinquante dollars qu’il glissa dans une enveloppe à l’en-tête du magasin.
Quand la jeune fille eut l’enveloppe en main, elle se leva et salua profondément. Puis elle renouvela ses remerciements et sortit à petits pas en reculant.
— Et si vous avez d’autres photos, vous me les apportez aussi. Je pourrai peut-être vous faire une offre globale ou trouver un acheteur intéressé.
— Oui, monsieur. Merci. Merci mille fois, dit-elle en s’éloignant.
Alexandre la regarda traverser la boutique. Il lui semblait qu’elle marchait d’un pas plus assuré. En tout cas, Mademoiselle Xi mangerait un repas chaud ce soir.
Il étala les photos sur son bureau. L’une montrait une peinture qui semblait ancienne. Exécutée sur soie, sans doute. Il l’examina puis songea qu’avec les appareils modernes de reproduction de l’image, on pouvait fabriquer une esquisse « authentique » de Canaletto ou un « vrai » dessin de Hokusai en quelques minutes…
Durant la demi-heure qui suivit, il reprit son travail. Il continua à déballer les Pléiades et en établit la liste. Plus tard, il téléphonerait à Pierre Caron, le libraire avec qui il avait déjà fait affaire pour liquider certains livres rares ou anciens. Il fallait voir ce qu’il pourrait tirer de tout ça.
À deux ou trois reprises, il avait entendu la clochette de l’entrée. Des passants, sans doute, qui cherchaient une oasis de chaleur avant de retourner se faire congeler au coin de la rue, à l’arrêt d’autobus.
Soudain, la clochette tinta plus fort et la porte avant claqua. Il entendit des pas rapides traversant la boutique et se dirigeant vers le bureau. Raphaël Saint-Amant, pâle et décoiffé, surgit dans l’embrasure de la porte.
— Ah ! Mon bon docteur, je pensais justement à vous il y a quelques minutes… Un curieux objet… Il y a aussi ce petit début de rhume qui me préoccupe…
— Mets tes bottes et ton manteau et viens-t’en, Alex. Vite ! Je suis stationné en double file.
— Et on dîne où, très cher ami ?
— Laisse tomber ton humour et grouille-toi ! Jean-Paul a eu un accident. Stéphanie Ferron m’a téléphoné au bureau il y a dix minutes.
5.
Sur le mur verdâtre de la salle d’attente réservée aux familles, deux affiches attiraient l’attention. L’une sur la prévention du SRAS, l’autre sur la campagne de souscription annuelle de l’institution. Si vous voulez demeurer en santé, méfiez-vous de tout, lavez-vous bien les mains et donnez généreusement à la Fondation de l’hôpital. Sur une table basse, à côté de quelques fleurs artificielles, s’empilaient des brochures d’information sur la santé publique, des numéros écornés de revues datant de l’année précédente et une feuille plastifiée ornée d’un ange rose où l’aumônier de l’hôpital énonçait quelques consolations assez banales : « Dans ces moments d’angoisse et de tristesse… » Tout pour réjouir le citoyen.
Assis bien droit dans un fauteuil recouvert de cuirette beige, vestige des années 1970, Alexandre avait eu tout son temps pour admirer les subtilités de la décoration gouvernementale. Quelques minutes plus tôt, Raphaël était retourné à sa clinique où des rendez-vous l’attendaient. « Tu me téléphones dès que tu as des nouvelles », avait-il glissé en partant. Seule restait Stéphanie Ferron, immobile dans son coin, auréolée par la lampe jaunâtre. Comme Alexandre, elle attendait le rapport du chirurgien.

Quand Raphaël Saint-Amant avait surgi au bureau, Alexandre avait, pendant quelques secondes, cru à une blague. Mais la pâleur du médecin l’avait vite convaincu de la véracité de l’histoire.
— Un accident ?
— De toute évidence, oui. Dépêche-toi !
— C’est arrivé comment ? Où ?
— Un chauffard, près des bureaux du journal, si j’ai bien compris.
Alexandre avait enfilé son Kanuk et suivi Raphaël en lançant quelques brèves consignes à Mademoiselle Dionne.
La Volvo, stationnée en double file, moteur en marche, les attendait à quelques mètres de la boutique.
— Quel hôpital, tu disais ?
— Saint-Luc, mais il est possible qu’on le transfère à Notre-Dame.
— Si grave que ça !
— Très grave, selon Stéphanie Ferron.
— C’est qui, cette Stéphanie Ferron ?
— Une collègue de Jean-Paul au Devoir . Et, depuis quelque temps, peut-être plus qu’une collègue.
— Il t’a parlé d’elle ?
— Pas vraiment. Deux ou trois phrases échappées la dernière fois que je l’ai vu. Il achevait des rénovations dans son appartement de la rue Overdale. Une pièce au sous-sol avec « deux » postes de travail. Mais tu connais Jean-Paul aussi bien que moi : pas le genre à étirer les confidences sur sa vie sentimentale. Des mois de célibat sauvage avec de temps en temps une comète qui traverse le vide sidéral. Une rencontre astrale. Mais cette fois, ça semble plus sérieux. Il repeint les murs, ajouta-t-il en souriant.
La voiture filait maintenant vers le sud par la rue Saint-Denis. Au coin du boulevard de Maisonneuve, la Volvo faillit emboutir un camion de livraison qui s’était immobilisé sans avertir. Des coups de klaxon, quelques cris, et la course reprit. À l’hôpital, Raphaël stationna la voiture dans un espace réservé aux médecins de garde.
Il se rua à l’urgence où, en criant presque, il se présenta comme le médecin d’un patient qu’on venait d’amener en ambulance. La préposée l’adressa à la responsable du triage qui, à son tour, le renvoya à l’infirmière-chef qui malheureusement était occupée en salle 3. Apercevant un sarrau accroché dans une salle d’examen, Raphaël enleva son manteau, enfila la blouse blanche et ordonna à Alexandre de le suivre.
Ils pénétrèrent dans la salle des soins d’urgence et se dirigèrent vers le poste de garde.
— Docteur Raphaël Saint-Amant. On m’a téléphoné pour m’aviser qu’un de mes patients, Monsieur Jean-Paul Rainville, avait été admis dans votre service. Quel lit ?
L’infirmière chercha dans une liasse de copies roses empilées entre un ordinateur et des écrans de surveillance.
— Désolée, docteur, mais Monsieur Rainville a été transféré au bloc opératoire il y a une quinzaine de minutes.
— Quel étage ?
— Sixième, salle D.
— C’est grave ? demanda Alexandre.
L’infirmière leva les yeux et le regarda d’un air interrogateur.
— Monsieur est de la famille ?
— Oui. Il m’accompagne.
— Bon. Je ne l’ai pas examiné personnellement, mais le rapport d’évaluation que j’ai sous les yeux n’est pas très rassurant.
Plusieurs corridors et quelques ascenseurs plus tard, Alexandre et Raphaël arrivèrent enfin près du bloc opératoire. Une infirmière entre deux âges et au ton cassant les arrêta. Elle les dirigea vers la salle d’attente réservée aux familles.
— Vous ne pouvez pas aller plus loin. Le patient est en salle d’opération et ça peut durer encore un moment. Alors, assoyez-vous dans cette salle. Un médecin viendra sans doute vous rencontrer après l’intervention.
Dans un fauteuil, une femme d’une quarantaine d’années feuilletait un vieux numéro de Rénovation Bricolage . Quand Alexandre et Raphaël entrèrent, elle leva sur eux des yeux un peu cernés et rougis.
— Docteur Saint-Amant, je présume…
— Oui, répondit-il en souriant. Mais appelez-moi Raphaël. Et voici Alexandre Jobin, un autre ami de Jean-Paul.
— J’ai souvent entendu Jean-Paul parler de vous deux.
— Vous êtes sans doute Stéphanie Ferron.
— Oui. Quand je suis arrivée à l’hôpital, j’ai tout de suite pensé à vous. Je ne connais pas la famille de Jean-Paul. Mais je me souvenais de votre nom. J’ai facilement trouvé le numéro de votre cabinet dans l’annuaire.
— Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Comme je vous l’ai dit tantôt, il a été frappé par un chauffard qui a pris la fuite. Juste devant les bureaux du journal. Vers 10 h 45.
— Vous avez vu l’accident ? demanda Alexandre.
— Non. J’ai entendu le fracas. Le véhicule a fauché un lampadaire après avoir heurté Jean-Paul. Puis il y a eu les klaxons des autres voitures. J’ai regardé en bas par la fenêtre. La rédaction est au neuvième. Et là, par terre, dans la rue, j’ai tout de suite reconnu le manteau de Jean-Paul. Vous savez, le vieux parka bleu qu’il porte tout le temps.
Elle serrait les poings, mais gardait les yeux secs. Visiblement, elle pouvait contrôler ses émotions.
Quand elle était arrivée dans la rue, quelques minutes après l’accident, la circulation était bloquée. Des passants et des employés des bureaux tentaient de prodiguer les premiers soins à Jean-Paul Rainville et de canaliser le flot des voitures. Stéphanie Ferron se rappelait surtout un homme assez corpulent qui essayait de diriger les opérations en affirmant qu’il avait suivi des cours de réanimation à l’usine. Une femme criait qu’elle avait tout vu. Serveuse au comptoir de bagels situé au coin de la rue, elle était sortie fumer une cigarette sur le trottoir au moment de l’accident. Selon elle, le chauffeur n’avait même pas freiné.
Mais déjà, précédés de leurs sirènes et de leurs klaxons retentissants, les véhicules d’urgence arrivaient sur les lieux. La police d’abord, qui tenta de mettre un peu d’ordre dans ce chaos. Puis, presque aussitôt, une ambulance. Les policiers cherchèrent des témoins oculaires. La serveuse avait disparu. L’ouvrier spécialiste des premiers soins expliquait son diagnostic à une ambulancière qui le repoussait gentiment.
Pour Stéphanie, tout se résumait à une série de flashes : des visages, des phrases, des gestes. Mais surtout, quand elle réussit à se faufiler jusqu’au premier rang, l’image du corps de Jean-Paul qui gisait au milieu de la chaussée. Les membres désarticulés comme une poupée disloquée, ce bras qui formait un angle incongru, le visage éraflé, sali par la crasse et la gadoue de la rue. Et cette plaie ouverte à la tempe droite d’où coulait un flot de sang. Mais il respirait. Oui, il respirait.
Stéphanie avait voulu monter dans l’ambulance, mais on l’en avait empêchée, lui indiquant seulement qu’on se rendait à l’urgence de l’hôpital Saint-Luc. Elle avait hélé un taxi.
— Je ne me rappelle pas le trajet. Une fois arrivée, j’ai couru dans les corridors. Personne ne savait où l’on avait transporté Jean-Paul. On me repoussait poliment. Je ne pouvais pas rester là. Je gênais le passage. À la fin, une préposée ou une infirmière m’a conduite dans une salle d’attente. C’est de là que je vous ai téléphoné, docteur Saint-Amant. Un peu plus tard, une autre infirmière est venue me dire que Jean-Paul venait d’être transféré en salle d’opération. Je suis montée ici.
Elle fut interrompue par l’arrivée d’une policière. Grande, mince, les cheveux châtains ramenés en chignon, elle tenait une planchette à pince contenant un dossier et divers formulaires.
— Bonjour. Agent Lucie Brien du SPVM. On m’a dit que vous êtes la conjointe de Monsieur Rainville.
— Non. Pas tout à fait. Stéphanie Ferron. Une collègue de travail. J’ai menti en bas pour pouvoir rester près de Jean-Paul.
Elle hésita un instant, rougit un peu. Son visage s’étira, encore plus triste qu’avant.
— Et puis, oui. Indiquez : conjointe. Nous partageons le même appartement depuis trois semaines. Vous avez des nouvelles ?
— Je sais seulement qu’il est encore en salle d’opération.
La policière regarda alors les deux hommes. Raphaël se leva.
— Docteur Raphaël Saint-Amant. Un ami de Jean-Paul. Son médecin aussi. Madame Ferron m’a téléphoné tout de suite après l’accident.
Alexandre, qui n’avait pratiquement rien dit depuis son arrivée à l’hôpital, se contenta de lever un doigt.
— Major Alexandre Jobin des services de sécurité de l’armée canadienne. Retraité, ajouta-t-il aussitôt. Je suis aussi un ami de Monsieur Rainville.
La jeune policière sembla impressionnée par le rang d’Alexandre. Elle ignorait que ce dernier n’utilisait son ancien grade qu’en de très rares occasions, seulement pour forcer certaines portes que la magie du mot « major » enfonçait sans fracas.
— Bon ! Dans ce cas, vous pouvez rester. En temps normal, je vous aurais prié de sortir. Mais là…
Elle ouvrit le dossier, prit un crayon dans une poche de son uniforme et écrivit quelques mots en tête d’un premier formulaire.
— Donc, madame Ferron, on m’a dit que vous aviez été témoin de l’accident.
— Non. Pas témoin. Je suis arrivée quelques instants plus tard.
Stéphanie raconta de nouveau le drame tel qu’elle l’avait vécu.
— Alors, vous n’avez pas vu le véhicule ?
— Non.
La policière hésita. Alexandre remarqua qu’elle avait un tic : entre chaque question, à chaque silence, elle se grattait l’oreille droite avec son stylo avant de reprendre.
— Et sur les lieux, vous avez pu identifier un témoin oculaire ? Quelqu’un que vous connaissez et qui aurait tout vu ?
— Non… Si. Une serveuse. Je crois qu’elle travaille au café du coin, celui où l’on vend des bagels. Elle a dit qu’elle était sortie fumer.
— Vous connaissez son nom ?
— Non.
— Pouvez-vous la décrire ?
— Assez petite, grassette, rousse. Des cheveux teints, je crois. Je l’ai vue rien qu’un instant.
— Bien. Vous avez remarqué quelqu’un d’autre ?
— Un gros monsieur en salopette de travail qui semblait donner les premiers soins avant l’arrivée de l’ambulance.
La policière fouilla un instant dans ses feuilles et acquiesça :
— Oui. Florimond Giguère, propriétaire d’une petite entreprise de réfrigération. Les ambulanciers nous ont donné son nom. Je passerai l’interroger tout à l’heure.
La jeune agente hésita de nouveau. Elle jeta un coup d’œil au docteur Saint-Amant et regarda Alexandre pendant quelques secondes avant de poursuivre :
— Madame Ferron, la question suivante vous paraîtra peut-être un peu étonnante mais, dans les circonstances, je dois la poser.
Elle se gratta l’oreille et, d’un ton un peu théâtral, celui des séries policières télévisées, elle demanda à Stéphanie :
— Connaissez-vous quelqu’un qui aurait pu en vouloir à votre… à Monsieur Rainville au point de tenter de… l’écraser ? Enfin… de le supprimer ?
— Non. Jean-Paul est un homme tranquille, très calme. D’une douceur… Il n’a pas d’ennemi. Vous pouvez le demander à tout le monde.
Elle se tourna vers Alexandre et Raphaël, cherchant leur soutien.
— Oui. Mais il est journaliste, reprit l’agente. Sur quoi travaille-t-il en ce moment ?
— Sur un tas de choses. Jean-Paul est chroniqueur et reporter. Vous savez, au Devoir , on doit… Enfin, il a une chronique trois jours par semaine et, de temps en temps, il se lance aussi dans un grand reportage d’enquête.
— Et il travaille sur quoi en ce moment ?
— Pour ses chroniques, il traite de divers sujets : de l’actualité, de petits faits de société, de culture. Récemment, il a fait quelques textes sur le port du voile islamique à l’école. Il était contre. Il y a eu un peu de vagues, quelques courriels d’insultes. C’est fréquent quand on aborde des sujets un peu délicats, mais de là à…
— Vous parliez aussi d’enquêtes.
Soudain, Stéphanie Ferron devint pâle comme une statue de marbre. Son visage se figea et ses yeux gris s’agrandirent démesurément. Le docteur Saint-Amant se précipita vers elle, croyant qu’elle allait s’évanouir. La policière s’avança aussi.
— Madame Ferron, s’il vous plaît, dites-moi sur quel dossier travaille Monsieur Rainville en ce moment.
— Je ne le sais pas. Je ne le sais pas. Jean-Paul ne parlait jamais d’un article avant de l’avoir terminé. Sur ce point, il était superstitieux. Il disait que ça amenait la poisse.
— Mais vous devez avoir une idée…
— Non, pas vraiment, mais hier matin, quand il a appris la nouvelle de la mort de Roland Nestor à la radio, il a failli s’écrouler. Il semblait atterré. Il est parti en coup de vent sans rien dire. Hier soir aussi, il était nerveux, mais il tentait de se contrôler. Je crois qu’il essayait surtout de ne pas trop m’angoisser. Il disait simplement qu’il n’en revenait pas de l’assassinat de Nestor. Qu’ils avaient osé .
— Qui ça, « ils » ?
— Je l’ignore.
— Donc, il travaillait avec Roland Nestor.
— Je ne sais pas. Ils collaboraient parfois sur certains dossiers. Nestor venait rarement à la rédaction du journal. Il ne faisait que des piges. Récemment, toutefois, il y a deux semaines, il a écrit un long article avec Sylvie Rodrigue sur les gangs de rue de Montréal-Nord. Parfois il passait aussi au bureau pour discuter avec Jean-Paul.
— Et cette Sylvie Rodrigue, elle est journaliste au Devoir ?
— Oui. Avocate. Elle tient la chronique judiciaire.
— Vous l’avez vue ce matin ?
— Non. Pas depuis lundi. Elle est en congé, je crois.
Tout le monde resta silencieux. Chacun regardait son voisin, cherchant un signe de dénégation, un mot, quelque chose qui romprait le galop des idées affolantes.
6.
Les lents accords de Stormy Weather de Glenn Miller flottaient dans l’appartement. Debout devant la fenêtre, Alexandre prit une gorgée de scotch en observant les rafales de neige qui balayaient le boulevard Saint-Laurent. En haut des réverbères, les flocons voltigeaient en tous sens, formant comme une nuée d’insectes lumineux.
Tout à l’heure, à la télé, la lectrice de nouvelles avait annoncé un blizzard pour la nuit : de -15 à -20 degrés Celsius, des vents violents du nord-ouest atteignant 60 à 80 km/h. Du soleil pour le lendemain. Elle avait recommandé à tous ceux qui n’avaient pas absolument besoin de sortir de rester chez eux et de se blottir près du foyer ou de la télé.
Ça n’empêchait pas les deux adolescents qu’Alexandre observait depuis un instant de se courir après. Elle, elle avançait de quelques pas rapides puis se retournait vers lui en souriant et en tendant les bras. Lui se précipitait alors, mais elle avait déjà pivoté en riant et continuait sa gambade, les cheveux au vent. Le col ouvert, malgré le froid. Comme offerte. À un moment, il la rejoignit et ils s’engouffrèrent dans le porche renfoncé de la petite librairie. Alexandre les perdit de vue. Il ne percevait plus qu’un jeu d’ombres dans les reflets de la vitrine. Quelques secondes plus tard, une ambulance passa en hurlant. Le jeune homme vint jusqu’au trottoir pour regarder, puis il retourna dans l’embrasure du porche.
Dans l’appartement, le téléphone sonna. Alexandre décrocha l’appareil sans fil et revint devant la fenêtre.
— Alexandre Jobin. Ah ! Salut, Raphaël. Oui. Je suis rentré depuis une demi-heure… Non. Rien de neuf.
Il y eut un long silence. Alexandre écoutait en émettant de temps en temps un simple « Uh ! Uh ! ».
— Oui, j’ai rencontré le chirurgien avant de partir. Coma profond, des fractures : hanche gauche, os pariétal. Diverses autres contusions plus ou moins graves. Je n’ai pas tout compris. D’après le spécialiste, ce n’est pas l’impact du véhicule qui aurait causé le plus de dommages, mais le choc de la chute. Jean-Paul aurait été projeté en l’air au moment de l’accident et sa tête aurait heurté l’asphalte ou la bordure du trottoir… Non, non, je te jure, il n’a pas parlé de mort clinique.
De nouveau le silence pendant que Raphaël parlait. Alexandre écoutait en hochant la tête. À la fin :
— Aux soins intensifs pour la nuit. Le chirurgien dit que demain matin, si l’état de Jean-Paul ne s’est pas amélioré, il va tenter une nouvelle intervention. Avec un collègue du Montreal Jewish… Attends, j’ai noté ça sur un papier.
Il se rendit jusqu’à son manteau suspendu près de la porte d’entrée. Il fouilla dans une poche, un gant en tomba. Il fouilla dans l’autre poche et finalement en sortit un bout de papier froissé.
— Attends… Docteur Karokian ou Karovian. Egon Karokian. D’origine arménienne sûrement. Non, je n’ai pas demandé le numéro de son cabinet. Mais, avec un nom comme ça, tu ne devrais pas avoir de mal à le trouver dans votre bottin professionnel. Moi, je ne suis pas toubib et je n’ai pas compris tous les détails cliniques. L’important, pour moi, c’est que Jean-Paul n’est pas tout à fait mort.
Le ton avait un peu monté et Alexandre arpentait maintenant la pièce. Il s’arrêta, laissa échapper un soupir.
— Excuse-moi, Raphaël, mais des journées à arpenter les salles d’attente, ça me… Je serais plus à l’aise pour chercher le salaud qui a fait ça et lui faire bouffer ses couilles.
L’autre parla un moment. Alexandre opinait de la tête.
— Oui. Stéphanie Ferron est restée là. Elle a dit qu’elle nous appellerait s’il y avait du nouveau. Quand j’ai quitté l’hôpital, elle semblait encore secouée, mais elle tenait le coup. Je lui ai conseillé de rentrer, de dormir, mais elle veut rester et elle refuse pour l’instant de remettre les pieds chez Jean-Paul. Elle va sans doute retourner pour quelques jours dans son ancien appartement. Ses meubles sont encore là… Oui, oui, j’ai le numéro de son cellulaire. Alors, voilà ! Si j’ai des nouvelles… Bonne nuit, vieux frère.
Il raccrocha et se laissa tomber dans le fauteuil de cuir. Il se releva aussitôt pour aller chercher son verre de Glenlivet sur le rebord de la fenêtre. Les jeunes amoureux avaient disparu. Plus de danse de la séduction, plus de reflets ondulants dans la vitrine du libraire. Le vent, la neige, le froid. Et là-bas, la mort peut-être.
Alexandre se rassit et prit sur la table le petit carnet noir où il avait commencé à noter divers détails durant la journée. Des noms : Roland Nestor, Jean-Paul, Sylvie Rodrigue (avec trois points d’interrogation) ; des lieux : rue De Bleury, un stationnement près des rues Saint-Laurent et Sainte-Catherine ; des heures, des dates, des phrases prononcées par Jean-Paul la veille. Puis il se leva et passa à la cuisine pour se verser une seconde rasade de scotch. Mais il se ravisa et prit une bière au frigo avant de descendre.

Cinq minutes plus tard, Alexandre était penché devant le coffre-fort de son bureau et faisait jouer la roulette de la combinaison. Il y eut un déclic, il tira sur la lourde porte et prit la grande enveloppe jaune matelassée.
D’abord, il la soupesa et la tâta. Puis avec le poignard malais au manche ciselé qui lui servait de coupe-papier, il trancha le pli et versa le contenu sur son bureau.
À première vue, Roland Nestor avait laissé peu de choses : un dossier contenant une trentaine de feuilles, un petit agenda à couverture rouge et deux disquettes d’ordinateur dans des boîtiers de plastique transparent. Rien d’écrit sur les disquettes.
Alexandre tenta tout de suite d’introduire la disquette dans le lecteur de son ordinateur. Trop grosse, pas du même format. Il lut « Zip 100 » sur le boîtier. Il faudrait qu’il se renseigne. L’embêtant, c’était que son expert en informatique était précisément Jean-Paul.
Restaient les écrits. Il feuilleta l’agenda. Premier constat : un agenda plutôt banal, de type scolaire, couvrant les mois de septembre à septembre. Petit, à peine 12 centimètres sur 20. Au début, après une page pour les informations personnelles laissée vierge, venaient quelques pages donnant les numéros sans frais des lignes aériennes internationales, des grandes chaînes d’hôtels et des principales agences de location de voitures. Alexandre remarqua que le numéro de Cathay Pacific Airlines était souligné.
Ensuite, chaque double page présentait une semaine. En septembre, peu de notes. Alexandre tourna rapidement les pages jusqu’au mois de janvier. Il lut des chiffres, des mots, souvent tronqués, des abréviations, des signes…
2 jan. : soup. chez J.P.
3 jan. : 15 h 00 SL bar 6 007-5412= > 27 oct.
Quelquefois, une indication claire, mais banale :
8 jan. : 9 h 45 dentiste
D’autres plus obscures :
Vérif. Kan. — Akw. Big Sl. H. lire le dossier Presse / sujet
Ici et là, des notes de frais :
Taxi : 14,50 $
Info S.L. : 150 $
Rest. : 16,95 $
À la fin, un prénom :
22 h 25 : Steve L. + X (la fille ?), et le chiffre 300 encerclé.
Il y avait même des notes inscrites à certains jours suivant la mort de Nestor : un autre rendez-vous chez le dentiste le 23. Et le 24, cette note :
Édit : 499-3000 NDB
Alexandre remonta vers les mois précédents. Les notes étaient toujours du même type, cryptées : des heures, des chiffres, des abréviations et des symboles :
3M => Wang ? le Cercle ?
Quelques noms seulement : Lahaie, Pavie… ville ? ? ? Ceux de Jean-Paul et de Sylvie R. revenaient à quelques reprises.
Alexandre referma l’agenda et se frotta les yeux. Il ouvrit le dossier. La première page, pliée en deux, était une note manuscrite adressée justement à Sylvie Rodrigue et à Jean-Paul Rainville :

07 jan.
Chers vous autres,
Voici quelques éléments que je veux mettre en sécu rité pour l’instant. Il y en a aussi une copie dans mon coffret à la banque.
Ne touchez à rien sauf s’il m’arrive un « accident ». On sait tous de quoi ces gens-là sont capables. Dans ce cas, et dans ce cas seulement, diffusez ces informations le plus vite possible. Copiez les documents, multipliez-les et faites-les parvenir à tous les médias et même à l’escouade Lynx. Ce sera sans doute votre seule chance de vous en tirer.
Mais vous me connaissez : je dramatise toujours trop. Tel un vieux prophète de malheur. Alors ne paniquez pas.
Amitiés. Venceremos.
R. (dit Elliot) Nestor

Alexandre poursuivit le dépouillement du dossier : diverses photocopies dont celle, de très mauvaise qualité, d’un contrat d’achat de propriété à Montréal. Un contrat établi au nom d’un certain Michel Godard ou Godin… Il y avait aussi une photo de la rue De La Gauchetière avec le chiffre 517 ajouté au crayon-feutre. D’autres photocopies. Un entrefilet du Toronto Sun : « Mohawks suspected in arms smuggling ! »
Alexandre allait lire l’article quand la sonnerie du téléphone le fit sursauter. Il regarda sa montre — 23 h 35 — et décrocha.
— Alexandre Jobin.
Il y eut un silence entrecoupé par une légère respiration un peu nerveuse. Puis, une voix très faible :
— Pardonnez-moi, monsieur. Je sais que cela n’est pas une heure… appropriée.
— Mais qui est à l’appareil ?
— Je suis mademoiselle Xi Mei Ling qui est venue à votre boutique.
— Ah oui ! Le petite Chinoise de ce matin.
— Oui, monsieur. La petite Chinoise.
Il y eut un silence, puis elle reprit :
— Je voulais apporter la statuette en ivoire que vous avez payée.
— À cette heure-ci ? Mais il est presque minuit. Ça peut attendre à demain, vous savez.
— Je téléphone d’un appareil public tout près de… du magasin… de la boutique. Je passais. J’ai vu la lumière au fond.
— Où êtes-vous au juste, en ce moment ?
— Au juste ? Un peu plus bas dans votre rue.
— Alors, venez. Je vais vous ouvrir à l’avant.
— Merci.
Alexandre raccrocha et se dirigea vers la porte du magasin. Il composa le code pour désactiver le système d’alarme, tira la grille métallique et les verrous puis entrouvrit la porte. Une rafale glaciale lui pinça le visage. Il scruta la rue et vit aussitôt, dans les tourbillons de neige, la mince silhouette qui courait. Un sac à dos porté en bandoulière lui heurtait le côté droit. Alexandre, en lui faisant signe d’entrer, ouvrit la porte toute grande.
Elle sauta les deux marches et s’y engouffra. Puis elle s’arrêta, frissonnante, et secoua la tête pour en faire tomber la neige.
— Pardonnez-moi encore, monsieur. Je passais. J’ai pensé que je pouvais apporter la femme de médecine.
Tremblante, elle sortit d’une poche de son sac un petit paquet enveloppé d’un papier de soie un peu jauni et le lui tendit. Pendant qu’il déballait la statuette, Mademoiselle Xi donna quelques explications :
— Dynastie Qing. Fin XVIII e ou début XIX e siècle. À cette époque, grande pudeur en Chine. Surtout à la cour et dans les milieux distingués. Les médecins, ils pouvaient pas toucher les femmes mariées malades. Les femmes nobles encore moins. Alors ils touchaient la statuette en ivoire à différents endroits en posant des questions à la malade ou à ses dames de compagnie. Mal ici ? Mal là ?
Malgré sa pâleur, Mademoiselle Xi souriait.
— Je sens que ça va plaire à Saint-Amant.
— Amant ?
— Raphaël Saint-Amant : un ami à qui j’ai l’intention d’offrir la statuette. Un médecin.
— Ah ! répondit-elle en souriant toujours.
Puis elle frissonna à nouveau, sautillant comme un enfant qui a envie d’aller au petit coin. Alexandre la regarda attentivement et remarqua, comme la veille, la minceur de ses vêtements et de ses chaussures.
— Vous semblez frigorifiée, mademoiselle.
— Frigorifiée ?
— Gelée.
— Oui. Il fait très froid à Montréal, mais il fait froid à Pékin aussi, vous savez, et dans la Chine du Nord. Moins de neige quand même.
— Pardonnez-moi si ma question vous semble indiscrète mais, ce soir, où allez-vous dormir ?
En une seconde, son teint s’empourpra.
— Je trouverai. Chez Madame Pei, la voisine du vieil oncle, peut-être. Ou bien à l’endroit pour les jeunes filles… Si je pars vite et que c’est encore ouvert.
Elle fit mine de s’approcher de la porte.
— Un instant, dit Alexandre. Je dois d’abord vous payer l’autre cent dollars pour la statuette d’ivoire. Et puis vous n’allez quand même pas ressortir par un froid pareil. Attendez au moins de vous réchauffer un peu.
Xi Mei Ling parut surprise par le ton autoritaire et convaincant. Elle sembla hésiter et fronça les sourcils. Alexandre recula d’un pas et lui sourit.
— Je vous fais une proposition. Une proposition honnête. Donnez-moi une minute pour ranger mon bureau et ensuite nous monterons à mon appartement. Je vous servirai quelque chose de chaud et vous pourrez vous détendre un instant. Si, ensuite, vous voulez repartir, vous repartirez. Promis. Je suis un honnête homme. Je vous appellerai un taxi si vous le désirez. Mais vous devez d’abord vous réchauffer. Ça n’a aucun bon sens de sortir par un temps pareil aussi peu habillée.
La jeune fille hésitait encore. Alexandre ajouta :
— Vous pouvez avoir confiance. Et puis vous pourrez me parler de vos mystérieux objets d’art et me raconter votre histoire.
Xi Mei Ling regarda la rue par la vitrine. La neige tourbillonnait en tous sens. La jeune femme se retourna vers Alexandre et acquiesça très légèrement en rosissant.
7.
Un éclairage tamisé. Une musique de Leonard Cohen en sourdine. Dehors, la neige continuait à zébrer les vitres en rafales obliques. Xi Mei Ling était blottie au fond du fauteuil de cuir qu’Alexandre avait placé près du radiateur.
Peu à peu, la jeune femme reprenait des couleurs. Elle avait retiré son blouson et ses bottes puis, ramenant ses pieds sous elle, s’était presque lovée dans le fauteuil.
— Vous voulez boire quelque chose ? Café, thé, alcool… demanda Alexandre.
— Je bois pas souvent l’alcool.
— Je n’ai pas un choix bien varié : bière, vin et deux ou trois marques de scotch. Je crois qu’il y a aussi un fond de vodka au congélateur.
— Pas le congélateur, s’il vous plaît, dit-elle en riant.
— Un scotch ?
— C’est quoi ?
— Un whisky. Une sorte d’alcool à base de céréales. D’orge. Assez fort.
— En Chine, nous avons aussi des alcools de céréales. De riz surtout. Meilleur que le saké japonais. Très fort aussi.
Alexandre lui prépara un Glenmorangie. Comme elle avait refusé les glaçons, il le coupa légèrement avec de l’eau. Étonnamment, elle goûta le liquide en professionnelle, faisant rouler la première gorgée sur la langue un moment, puis l’avalant doucement. Ses yeux s’embuèrent un peu.
— Fort, mais c’est bon.
— Oui, je sais. Faites quand même attention. Ne buvez pas trop vite. Ça peut jouer de vilains tours.
— Oui, oui.
Alexandre choisit un fauteuil en face d’elle. Ainsi, il pouvait bien observer l’expression de son visage éclairé par une lampe basse.
— Vos objets, ceux dont vous m’avez laissé les photos, je n’ai pas encore eu le temps de les montrer à un expert. Ni d’entreprendre des recherches en vue de les évaluer.
— La plupart sont de la dynastie Qing.
— Ah !
— C’est la dernière dynastie qui a régné en Chine. De 1644 à 1912. Vous avez vu le film Le Dernier Empereur ?
— Oui. Mais il y a quelques années déjà.
— C’est lui, Puyi, qui fut le dernier à régner. Un ami de mon grand-oncle maternel qui travaillait à la Cité interdite, au palais, à la fin du règne. Un simple serviteur. C’est par lui que les objets sont venus dans la famille.
— Vous croyez qu’il les a… subtilisés au palais ?
— Subtilisés ?
— Bien… pris… volés ?
— Non. Enfin, je crois pas. Ma grand-mère maternelle disait que ce serviteur était un homme honnête. Il était très jeune quand il a travaillé au palais.
Pendant quelques minutes, elle raconta certains événements survenus au palais impérial au début du XX e siècle. L’atmosphère de fin de régime, la démence de la vieille impératrice douairière Ci Xi, la décadence, l’empereur enfant sans pouvoir. Les vieux eunuques, les mandarins figés dans une autre époque. Et les familles manchoues de la cour se querellant pour des questions de protocole, de préséance et de bannières alors que le monde autour d’eux s’écroulait.
À cette époque, tout le personnel du palais, dont plusieurs membres étaient des eunuques mal payés, vivait de rapines. Le palais avait même été pillé et saccagé à deux reprises par la foule et par les étrangers lors de la guerre des Boxers.
— Vous savez, ajouta-t-elle, dans de telles circonstances, il est difficile de retrouver l’origine précise des œuvres de l’art chinois. Les… listes…
— Les inventaires ?
— Oui. Les inventaires. Ils étaient mal tenus et souvent tenus par ceux qui pouvaient les…
— Les subtiliser ? Donc, vous croyez que les pièces qui sont en votre possession proviennent du palais impérial.
— Je suis sûre de rien, mais c’est l’histoire qu’on racontait dans la famille de ma mère.
Alexandre se tut un instant. Il prit un mince dossier sur un meuble et en sortit les photos qu’il avait montées à l’appartement pour mieux les examiner. La première montrait la peinture sur soie au dessin extrêmement délicat. On y voyait un paysage avec, au fond, des pagodes et des montagnes. À l’avant-plan, un jeune homme et une jeune femme, vus presque de dos, regardaient défiler un long cortège ou une armée en marche. Un voyage de l’empereur, sans doute. À gauche, au loin, des paysans avaient interrompu le travail des champs pour observer aussi la lente parade. Ce fut Mei Ling qui rompit le silence.
— La peinture est très belle. Sur soie. Très jolie. Couleurs encore très claires. Elle est signée aussi, je crois. Regardez en bas les idéogrammes. Ils disent « Lang Shining ». Monde de Paix. C’est peut-être le nom de l’artiste.
— Et comment ces objets ont-ils fini par aboutir ici à Montréal ? C’est vous et votre frère qui les avez apportés de Chine ?
Mei Ling hésita un instant avant de répondre sur un ton un peu trop insistant :
— Oh non ! Nous aurions pas pu. Pas seuls.
— Alors ?
Elle réfléchit pendant un long moment en regardant Alexandre dans les yeux. Elle avait un regard d’acier qui vous ouvre l’âme. Ses lèvres très minces ne formaient qu’une courte ligne sombre. Après un léger soupir, elle reprit :
— Il y a longtemps, avant la guerre, le grand-oncle Yué a fui la Chine. Il s’est d’abord rendu à Hong Kong. Là, il a pu travailler, car il était lettré et parlait un peu l’anglais. Il a vendu certains objets et il a pu continuer jusqu’à Singapour, où vivait un cousin lointain, un membre de la famille.
De là, le grand-oncle avait pris un bateau pour Vancouver. Un bateau de la poste impériale britannique sur lequel il avait travaillé dans les soutes à pelleter du charbon. Puis, l’Amérique, le choc culturel. Il n’avait pas aimé Vancouver, même si on y trouvait déjà, au milieu des années 1930, une forte colonie chinoise qui vivait en autarcie dans un quartier assez pauvre. Plusieurs des Chinois de la ville étaient illettrés et avaient travaillé à la construction du chemin de fer intercontinental. Leurs enfants parlaient un pidgin de cantonais et d’anglais. Seuls quelques privilégiés fréquentaient l’école d’une mission anglicane.
Non, le grand-oncle n’avait pas aimé cette ville. Il n’avait pas aimé le mépris, le racisme des Blancs. Il avait songé un moment à longer la côte jusqu’à San Francisco, mais un Monsieur Lee, qui revenait de Californie, l’en avait dissuadé. Là-bas, c’était pire. C’est vers l’Est qu’il fallait aller : vers New York, Boston, Montréal…
L’oncle avait donc emprunté cent dollars à un négociant et il avait pris le train en troisième classe jusqu’à Toronto. Puis, quelques jours plus tard, jusqu’à Montréal.
— Ici, il est devenu le secrétaire d’un homme d’affaires chinois. Un importateur de thé qui avait aussi une petite épicerie, puis plus tard un restaurant plus bas dans la ville. Le vieil oncle Yué faisait la comptabilité et il écrivait les lettres.
La jeune femme bâilla. Alexandre l’écoutait avec attention. Il observait les gestes toujours précis et délicats de ses petites mains roses. Elle se tut un instant et but une gorgée de scotch. Ses yeux se fermèrent presque sous la grimace. Alexandre sourit.
— Et comment avez-vous retrouvé votre vieil oncle ?
— Nous l’avons pas retrouvé, monsieur. On nous a dit qu’il est mort.
Devant la mine curieuse d’Alexandre, elle poursuivit :
— Il y a quatre ans environ, ma mère a reçu une lettre. Elle était sa seule famille. Le grand-oncle avait fait faire des recherches par un Chinois de Hong Kong. Une agence, je crois.
— Un détective privé ?
— Peut-être. C’était l’époque où les relations entre la Chine et Hong Kong se… dégelaient. Juste avant la réunification. Dans la lettre, l’oncle disait qu’il était maintenant très vieux et très malade et il demandait si ma mère avait une descendance. Nous habitions Liuzhou à cette époque. Une petite ville du Kouangsi où mes parents avaient été déplacés au moment de la Révolution culturelle. Avant, ma famille, qui est d’origine manchoue, avait vécu à Pékin, mais en 1968, ils ont été envoyés à la campagne pour être rééduqués. Mon père est mort. Plus tard, moi, j’ai eu la chance de poursuivre mes études à l’Institut des Langues étrangères de Shanghai. Le français, l’anglais, même l’arabe. Mais je veux pas raconter ma vie.
Elle sourit timidement et but une autre gorgée de scotch. Maintenant elle grimaçait moins. Son corps semblait se détendre et s’affaisser dans le fauteuil. Sa tête pendait légèrement sur l’épaule et ses paupières s’alourdissaient. Mais elle continua son récit :
— Ma mère a répondu à la lettre du grand-oncle en parlant de mon frère et de moi. De mon frère surtout. Il y a eu plus d’un an avant la deuxième lettre de l’oncle. Il demandait à mon frère de venir. Il a dit qu’il avait envoyé des dollars dans une banque de Macao. Mais, quand nous avons réussi à aller à Macao, plusieurs mois plus tard, il n’y avait rien. Pas de dollars. Rien. Deux ans qu’il a fallu pour amasser l’argent du voyage. Avec des petits boulots, des traductions mal payées, du travail dans une agence… D’autres travaux aussi… Je vous raconterai le voyage. Un jour peut-être. Plus tard.
Elle soupira et frotta son œil gauche. Elle posa le verre vide sur la table basse et étira son corps en un mouvement lent et félin.

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