Andalou
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Description

Mathilde guide des balades à cheval dans l’étang de Capestang. Elle mène une vie simple, une vie qu’elle a choisie, près des chevaux et de la nature qu’elle connaît sur le bout des doigts.
Jusqu’au jour où son employeur, Marcel, lui fait une offre qui éveille sa curiosité : « Je vais vous présenter un homme, un vrai ». Elle tombe de haut lorsqu’elle comprend que ce héros n’est autre que Gaetano Guardia, un torero andalou connu pour son physique de rêve et sa vie dissolue.
Et la corrida, Mathilde l’a en horreur !
Gaetano est un séducteur né, mais il est totalement exclu pour elle de tomber sous le charme d’un tueur de taureaux. Il est aussi habile qu’elle est rebelle. Et l’amourette qui aurait pu naître entre eux devient soudainement plus effrayante, car les anciennes maîtresses du torero qui croisent le regard de la jeune cavalière sont retrouvées mortes, sacrifiées selon un rituel tauromachique.
Dès lors, Mathilde et Gaetano ne partagent plus qu’une chose : ils sont soupçonnés de meurtre.
« Andalou » est un roman qui nous plonge dans l’atmosphère d’une ville en fête, qui nous égare parmi les traditions mystérieuses du monde tauromachique, sur le mode sensuel et humoristique, au cœur des décors viticoles de la région de Béziers.
Voici un polar ensoleillé, dans lequel seuls les recoins où l’on retrouve les cadavres sont obscurs…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 mars 2016
Nombre de lectures 584
EAN13 9782370114303
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0041€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ANDALOU

Liliane Fournier



© Éditions Hélène Jacob, 2016. Collection Policier/Polar . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-430-3
La sévillane se danse en quatre parties :
La rencontre
La séduction
La dispute
La réconciliation.
Prologue


11 août 1987. Comme tous les matins depuis bientôt six mois, je pédale en bordure du canal du Midi pour me rendre au domaine de Roques Blanches. Ça en fait sourire plus d’un quand je dis que je vis en plein rêve : je n’ai rien, à part ma passion, les chevaux.
Cette année, je me réveille, je mange, je dors, en ne pensant qu’à eux. Alors, c’est vrai que mon choix inquiète tous ceux qui me connaissent.
Comment vas-tu t’en sortir ? me demande-t-on souvent. On ne gagne pas sa vie dans ce milieu-là, on la perd ! Mais j’ai toujours grandi avec la certitude que l’existence était courte et que chaque minute devait être employée à la recherche du bonheur. Pas le temps de gaspiller !
Quand Marcel, le propriétaire du domaine m’a proposé de développer une activité équestre à Roques Blanches, j’ai tout laissé tomber : mes études, qui de toute façon ne me menaient pas à grand-chose, ma chambre bien confortable chez mes parents et une grosse partie de mes amis qui n’a pas compris ma décision. Depuis, je me réjouis tous les jours d’avoir les pieds dans le crottin, des brins de foin plein les vêtements et le dos en compote certains soirs !
Je gagne à peine de quoi subsister, et encore, je m’en sors parce que je cohabite avec ma sœur et que nous partageons les frais. C’est vrai aussi que je ne peux faire aucun projet d’avenir, mais j’ai toujours évité d’en faire, je trouve ça tellement présomptueux !
Ce que je sais, c’est qu’ici et maintenant, je suis heureuse, très heureuse !
Chapitre 1


C’est l’heure où les cigales se réveillent. Elles remontent des touffes d’herbes où elles ont passé la nuit. Ce n’est pas forcément agréable, même si tout le monde raffole de ces bêtes-là. Ce sont quand même de gros insectes vibrants et, quand elles vous dégringolent dans la chemise à même la peau, ça n’a vraiment rien de drôle. Je les évite à grand-peine et je manque de peu de tomber dans le canal. J’ai l’habitude, je fais ce trajet tous les jours. En un coup de guidon, je remets mes roues sur le chemin et je repars. Il n’est pas tout à fait 8 heures et les premiers touristes que je croise sont déjà sur le pont de leur péniche.
Encore un virage et ça y est, l’odeur des chevaux semble sortir de derrière les fourrés comme une bête sauvage. Je me faufile entre deux buissons, à droite de la prise d’eau et je déboule dans le domaine. Des hennissements de bienvenue me parviennent de l’enclos.
Salut, les filles, salut, les garçons !
Je les appelle comme ça, quatre juments et trois chevaux, cinq camarguais blancs comme neige et deux demi-sang espagnols noirs. Le bâtiment des caves est apparemment vide ; je laisse mon vélo contre le vieux mur en pierre et je continue à pied, sous les tilleuls, jusqu’aux écuries. Je suis à Roques Blanches, domaine viticole, comme il y en a au bout de chaque chemin dans cette région. Celui-ci fut édifié par Pierre-Paul Riquet, célèbre créateur du canal du Midi au XVII e siècle. La propriété est composée de plusieurs constructions éparpillées dans un vallon ombragé. Il y a la cave à vin, qui, comme son nom ne l’indique pas, n’est pas enterrée. C’est une vraie cave à l’ancienne, avec des cuves en béton peintes en rouge et blanc d’un côté et de gros foudres en bois de l’autre. Plus loin se trouve la maison du maître, petite et blanchie à la chaux. Plus bas encore, les communs où logent les ouvriers agricoles pendant les vendanges. Ils sont mitoyens avec les écuries et le pailler. En guise de cour intérieure, il y a une vieille vigne et, devant la maison des maîtres, un bosquet de tilleuls plus que centenaires. Le terre-plein, à côté de la cave, a été transformé en enclos pour les chevaux. J’ouvre la grande porte de l’écurie dans un long grincement de rouille. Persane et sa fille Jolie m’accueillent, grattant le sol en signe d’impatience. Elles sont les juments du propriétaire et ont le privilège d’être à l’intérieur, à l’abri des mouches et de la chaleur.
Du calme, les filles, ça vient !
Je leur caresse le nez et elles me soufflent dans les mains. J’ouvre l’arrivée d’eau et remplis leur abreuvoir. Est-ce le bruit de l’eau ou la peur de la déshydratation, mais chaque matin, c’est à ce moment précis que ces demoiselles se mettent à pisser ! Je monte au pailler. Ah ! Que j’aime cette odeur douce, plus sensuelle que les plus grands parfums ! Je balance trois balles de foin par les trappes et je les distribue, en premier aux deux privilégiées, puis aux chevaux de l’enclos. Je prends bien soin de répartir les paquets de fourrage loin les uns des autres pour éviter les bagarres. Mais comme chaque matin, le Gros Noir – on n’a jamais réussi à l’appeler différemment – couche ses oreilles et chasse la pauvre Ginette qui doit se contenter du tas le plus éloigné. Le plus urgent est fait. Je m’assieds un instant sur la murette en pierre sèche qui surplombe l’enclos. J’observe le ballet incessant des chevaux cherchant à voler le foin du voisin. Je profite de la fraîcheur matinale qui ne fera pas long feu. Les cigales entament leur chant d’amour, c’est l’été, il fait beau, j’ai 23 ans et je vis enfin ma passion : les chevaux !
Personne n’a jamais compris pourquoi j’étais à ce point fascinée par ces grosses bêtes. Pas un canasson dans la famille, pas de cavaliers, rien ! Je les aime et pourtant je ne compte pas les vols planés, les plaies, les bosses, les lèvres éclatées et, récemment, une fracture de la clavicule. Mais rien à faire, c’est peut-être du masochisme, mais je les adore !
Té, Pinky !
Voilà Marcel, le propriétaire de Roques Blanches. Pinky, c’est mon surnom, depuis que je me suis retrouvée le bras en écharpe. A priori, rien à voir, si ce n’est que je portais également un survêtement rose à ce moment-là et qu’ils m’ont trouvé une ressemblance avec un flamant rose, d’où le pink floyd puis Pinky . Quand je dis « ils », je veux parler de Marcel Garric et de Jean René Coste, dit JR, le propriétaire de la quasi-totalité des chevaux. Eh oui, moi, je ne suis propriétaire que de la bicyclette et encore, c’est celle de ma sœur ! Je travaille pour eux. Je débourre, je nourris et je monte les bêtes. L’été, je guide les touristes en balade et on se partage la recette tous les trois. Marcel est un quinquagénaire débonnaire, viticulteur, d’une vieille famille du terroir. Il est passionné par sa terre et son Languedoc dont il parle la langue.
Ah ! J’ai des Anglais qui débarquent à 10 heures, ils viennent de l’Albatros. Il y en a trois qui veulent monter. Vous allez vous régaler.
Nous nous vouvoyons tous, ce qui donne souvent un style très bourgeois à nos conversations.
Bonjour, Marcel, ça va très bien, merci et vous-même ?
Vous êtes bien susceptible de bon matin, bonjour, ma petite Pinky !
N’allez pas dire après que ce sont les jeunes qui sont malpolis !
Et il me colle une bise bruyante sur chaque joue. Nos rapports sont très souvent sur le mode humour. Nous passons notre temps à nous envoyer des piques. Marcel est obsédé par l’idée de me fiancer. Les clients, les amis, ce sont tous de potentiels candidats ! Aujourd’hui, je sais ce qui m’attend. L’Albatros, dont il vient de parler, est une grosse péniche de croisière qui sillonne le canal du Midi avec son plein de touristes. Son capitaine, un Anglais, s’appelle… Pinky ! Il est très anglais dans son genre, grand, maigre, un coup de soleil permanent colore son visage, d’où le surnom, et son long nez pèle du premier juin au trente septembre.
J’espère que vous aurez le temps de flirter avec ce pauvre Pinky. La dernière fois, vous l’avez planté là, sans explication, il était dépité !
Vous ne voulez quand même pas que je lui cède au premier rendez-vous ! Il faut qu’il me mérite !
Il éclate de rire.
Vous avez raison ! Et puis, c’est un Anglais, méfiez-vous, ils sont sournois !
D’accord, je l’aurai à l’œil !
Ne flirtez pas trop tard ce soir, c’est le début de la feria et j’aurai besoin de vous.
La bodega n’ouvre que demain soir !
Oui, mais j’ai un invité de marque et je tiens à vous le présenter.
Encore un fiancé ?
Non, celui-là, c’est LE fiancé ! Je suis sûr qu’il vous plaira !
Comme d’habitude, à vous entendre, ils sont tous beaux, riches, intelligents et amoureux de moi !
Vous êtes une ingrate, ou une aveugle, je ne sais pas. N’empêche que celui-là…
Assez de mystère, c’est le capitaine de quel navire ?
Marcel a pour habitude de faire table d’hôte le soir sous les tilleuls. J’y suis régulièrement conviée et les clients sont souvent les passagers des fameuses croisières en péniches. Marcel profite de ces repas pour jouer une magnifique comédie, le rôle du propriétaire terrien bien de chez nous. S’il s’enivre légèrement et si l’auditoire féminin l’inspire, il réinvente les contes et légendes du Languedoc un peu particuliers.
C’est beaucoup mieux qu’un capitaine de péniche. C’est un homme, un vrai, mais vous n’avez qu’à venir, je ne vous en dirais pas plus !
Et il tourne les talons après m’avoir décoché un clin d’œil énigmatique. Il peut être satisfait, il a réussi à aiguiser ma curiosité. C’est la première fois que je le sens admiratif, lui qui est plutôt du genre à trouver les jeunes stupides et sans intérêt. Je réfléchis. Ce doit être un vieux. Il veut me caser avec un vieux. Mais le temps presse, la péniche de Pinky vient de corner dans le grand virage après le pont, les Anglais sont en avance et je dois vite préparer les chevaux.
La journée se déroule comme dans un rêve. Le soir arrive après six heures de balades. L’air est de braise. À l’ombre, Consuelo, la bonne de Marcel, dresse la table. J’ai complètement oublié le repas de ce soir, les chevaux sont vraiment plus forts que tout ! Il faut que je m’active. Je desselle, nourris et abreuve tout mon petit monde à quatre pattes, sauf Persane, ma grande et belle. Elle ne m’appartient pas, mais nous sommes sincèrement liées. La preuve en est qu’elle a bien compris que j’allais la monter et qu’elle ne mangerait que plus tard. Elle attend patiemment et en silence que j’en aie fini avec les autres. Marcel m’interpelle de loin :
Pinky, vous êtes prête ? Les invités arrivent !
Effectivement, deux grosses Mercedes noires viennent de s’engager sur le chemin. Vieux, mais riches, me dis-je.
À moins que vous n’ayez envie de manger dans une odeur de crottin, je dois encore aller me laver et me changer !
Dépêchez-vous, les voilà !
Les jolies filles se font toujours attendre, c’est vous qui me l’avez appris !
Il y a des jours où je ferais mieux de me taire ! Prenez ma voiture si vous voulez.
En fait, je vais plutôt prendre votre jument, j’irai plus vite.
Je joins instantanément le geste à la parole et je me hisse en selle en souplesse. Persane a la fâcheuse manie de bouger au montoir et il ne faut surtout pas hésiter. C’est une jument très nerveuse, une anglo-arabe, gris moucheté de roux, avec un cœur gros comme ça. Entre nous, presque pas de mots ni de gestes, ça passe de cerveau à cerveau. Elle sait toujours exactement ce que j’attends d’elle. En l’occurrence, elle a compris que j’étais en retard et démarre en trombe. Ça ne me prendra que quelques minutes en coupant par le pech. {1} Ce chemin débouche à quelques mètres de chez moi. Je retiens un peu la jument pour passer sur le pont le long de la route. Je croise les deux berlines sans y prêter attention et je lâche enfin toute la puissance de la bête qui en profite pour se défouler. Je me suis souvent dit qu’elle battrait n’importe quel crack dans un hippodrome. Elle adore galoper ventre à terre. Elle court tellement vite que je ne bouge plus sur mes étriers. Je me mets juste en équilibre, le plus près possible de ma selle et je la laisse filer, le nez dans sa crinière. En moins de cinq minutes, nous sommes arrivées.
Je saute à terre, l’attache rapidement à la grille du jardinet devant ma maison et je me précipite dans la douche. J’en profite pour réfléchir à ma tenue. Vu mon moyen de locomotion, ce sera un jean et, peut-être, ce joli bustier en tissu provençal que je viens d’acheter, histoire de faire baver mon « fiancé » sur mon généreux décolleté, et une petite veste en jean pour lui rappeler qu’il est trop vieux ! Je laisse mes cheveux mouillés flotter librement, ils sécheront sur le chemin du retour. Galoper les cheveux au vent est certainement la chose la plus jouissive que je connaisse. Je dépose une goutte de parfum derrière mes oreilles et entre mes seins, me pare de deux créoles en or, qui me donnent l’air d’une gitane et je repars. Persane me trouve jolie, je m’imagine acceptable. Nous revenons par un autre itinéraire qui me permettra d’atteindre directement les écuries. Le galop du retour est un peu moins rapide, il est 20 h 10, nous ne sommes pas trop en retard, tout compte fait.
Le dernier tronçon du chemin longe l’allée de tilleuls où sont installés les invités. J’arrive au canter {2} , puis je passe au pas à leur hauteur, pour faire souffler ma monture. Je jette un rapide coup d’œil au passage. Les convives sont au nombre de trois, deux vieux et un jeune, mais je n’ai pas forcément bien vu. Vite, je desselle et nourris la jument, je me lave les mains et je cours les rejoindre. Ils ne sont plus que deux, les deux plus vieux. Ils se lèvent à mon approche, Marcel me les présente : Antonio Juárez et Juan Márquez, espagnols tous les deux. Leur nom me dit vaguement quelque chose, je les salue. Ils m’évoquent Don Quichotte et Sancho Pança ; Juárez est grand et maigre, avec un profil d’oiseau de proie, Márquez est petit et bedonnant, avec une fine moustache à la Dario Moreno, d’ailleurs, c’est son portrait craché. Marcel m’éclaire, ils sont tous les deux ganaderos , c’est-à-dire éleveurs de toros de lidia , les taureaux de combat utilisés pour les corridas. Sympa Marcel, mon espagnol est laborieux et la corrida est notre sujet tabou. Le troisième larron nous rejoint, en compagnie de la femme de Marcel. Là, je dois bien avouer que je reste ébahie. Il est beau, mais vraiment très beau ! Velours est le mot qui me vient étrangement à l’esprit. De taille moyenne, épaules larges, hanches étroites, il a une démarche souple, il est brun et mat de peau, impeccablement rasé, il a des yeux rieurs, très noirs, comme les miens – c’est-à-dire, pas noisette, mais vraiment noirs –, avec de longs cils, ses cheveux sont ondulés et plaqués au gel – ça, c’est moyen – et enfin il m’adresse un sourire éclatant, les dents blanc perle, les lèvres charnues et sensuelles à souhait, encadrées par une mâchoire carrée, mais pas trop. Merci, Marcel, là tu me gâtes ! Le viticulteur fait les présentations, trop heureux de voir ma réaction, il me connaît assez pour lire sur mon visage le choc de son agréable surprise.
Pinky, notre cavalière maison, dresseuse de chevaux sauvages et ambassadrice de charme !
N’en jetez plus, la cour est pleine !
Gaetano Guardia, que je ne vous présente pas.
L’homme me serre la main, en la retenant un peu dans la sienne, ou bien suis-je déjà en train de fantasmer ? Par contre, Marcel, tu devrais éclairer ma lanterne, parce que ce nom ne me dit rien, je l’ai certainement entendu, mais pas plus que celui de ses deux acolytes. Il lâche progressivement la main que je lui ai laissée, toujours avec son sourire très « dentifrice » plaqué sur le visage. Il devine mon interrogation à son sujet et complète dans un français parfait et avec, en prime, un léger accent espagnol qui rajoute à son charme :
Je suis torero.
Par une sorte de réflexe, je lui retire violemment le bout de main qu’il tenait encore, comme s’il était porteur d’une maladie honteuse. Merde, pourquoi pas un boucher chevalin tant qu’on y est ? Je hais la corrida, Marcel, comment peux-tu me faire ça ! Un ange passe. Guardia fronce ses adorables sourcils et devine mes pensées.
J’ai l’impression que vous n’aimez pas la corrida.
J’ai beaucoup de respect pour Marcel, mais j’avoue que je ne saisis pas son plan diabolique. Il connaît mon aversion pour ce spectacle barbare. Il a déjà usé beaucoup de salive pour me convaincre de la beauté de cet « art ». En vain. J’aime les animaux, sans sensiblerie, mais regarder pendant des heures ces bêtes se faire torturer, c’est au-delà de mes possibilités. Qu’y a-t-il à comprendre ? Compte-t-il sur le physique parfait de Guardia pour me convaincre ? Le repas promet d’être orageux !
Pinky n’a jamais assisté à une corrida !
J’y assisterai le jour où le taureau aura une chance de s’en sortir à la fin !
J’ai parlé sèchement. Les deux éleveurs n’ont rien compris à la bataille qui commence. Guardia prend l’air de celui qui a l’habitude de ce genre d’enfantillages. Il suppose que je n’y connais rien, mais que je ne suis pas la dernière qui se laissera convaincre.
Avez-vous déjà vu un toro bravo ? Je veux dire, vu de près.
Je croise trois novillos tous les matins dans l’étang.
Et toc, je ne suis pas si inculte que ça, j’ai du vocabulaire, je sais qu’un novillo est un taureau de trois ans. Certes, il n’a pas encore son poids définitif, mais il peut déjà être toréé.
Iriez-vous vous mesurer à eux ?
Personne ne me le demande. Pas plus qu’on ne me demanderait d’affronter des moutons ou des vaches ! Et ne perdez pas votre temps, je ne suis pas admirative du courage que vous montrez pour les combattre !
Son sourire a disparu. Il est aussi très beau en colère et je pense que mon obstination lui déplaît. S’attendait-il à ce que je change d’avis pour ses beaux yeux, même s’ils sont vraiment très beaux ? Il vous faudra un peu plus d’arguments mon cher.
Je n’ai peut-être pas vu de corrida en direct live, mais je sais ce qu’on y fait, il y a des émissions de télé spécialisées. Je peux même vous dire que je trouve le début magnifique. Mais dès que le picador s’en mêle, c’est affligeant, franchement, pour combattre, vous avez quand même besoin qu’on diminue la force de votre adversaire !
Et oui, mon beau matador, j’ai des arguments ! La femme de Marcel, que je surnomme « madame Marcel », ce qui l’exaspère au plus haut point, se racle la gorge nerveusement, nous rappelant que nous ne sommes pas seuls et que nous donnons à ce repas une tournure qu’elle ne souhaite pas. D’ailleurs, tout le monde est assis et nous sommes encore debout. Gaetano retient la réplique qu’il allait me servir. Marcel a un sourire en coin qui m’exaspère, il se délecte de notre affrontement, je suis sûre qu’il a misé sur Guardia. Il joue les faux-culs et nous gronde :
Allons, vous n’allez pas vous battre ! Asseyez-vous tous les deux, vous reprendrez cette conversation plus tard ! Pinky, vous n’avez pas touché à votre apéritif, détendez-vous un peu.
Puis s’adressant aux autres :
Elle est à cheval depuis 10 heures du matin, elle doit se requinquer ! Allez, trinquons à la feria !
Tout le monde lève son verre et je bois la dose de pastis opaque servi par Marcel. J’ai l’impression que mon breuvage est solide tellement il est épais et je me rajoute de l’eau.
Marcel, vous voulez me saouler ou quoi ?
J’espérais que ça vous calmerait. Je suis sûre que vous trouverez mieux à faire avec ce garçon plutôt que de vous voler dans les plumes toute la soirée !
Mais vous êtes un véritable entremetteur !
Guardia a retrouvé son magnifique sourire. J’ai du mal à regarder ailleurs, il est magnétique. Il s’est assis face à moi et ne me quitte pas des yeux lui non plus. Sa façon de me fixer me donne chaud, il n’est pas gêné. Je sens son regard se balader sur mon visage, mon cou, mes cheveux, mes seins puis remonter à mes yeux. J’ai dû rougir. Il l’a vu et semble satisfait.
Madame Marcel est assise à côté de lui. Ses iris verts ont un éclat étrange. Elle est d’habitude très lointaine, surtout quand je suis là. Elle est le contraire de son mari, aussi sèche qu’il est enrobé, elle est antipathique, snob et coincée. Elle a en outre des problèmes de dos qui accentuent son air rigide et hautain. Je devine qu’elle me déteste copieusement. Je suppose qu’elle ne supporte pas mes origines modestes, mes conversations légères, voire grivoises, que son mari affectionne particulièrement. Elle sait qu’avec moi, Marcel se lâche, il cesse de jouer le rôle qu’elle lui a octroyé il y a une trentaine d’années. Je fais celle qui ne se rend compte de rien, tout en m’appliquant à faire revenir le naturel de Marcel au triple galop dès que nous sommes en société. Dans ces occasions, elle a du mal à masquer son agacement et finit invariablement par faire la tête et prétexter une grande fatigue pour s’éclipser. Ce qui soulage invariablement toute l’assistance, sa présence étant rarement bienveillante. Marcel est le premier à bénéficier de son absence et me remercie souvent d’un clin d’œil. Il peut alors laisser s’exprimer le paillard qui sommeille en lui et faire une cour appuyée à une des belles de la tablée, s’il y en a. C’est le moment où la soirée prend une tournure amusante. Marcel redevient le chaud lapin d’antan, surtout si le vin coule à flots. Son inventivité est sans limites quand il s’agit de raconter l’histoire du domaine et de son glorieux constructeur, Riquet. C’est grâce à ses récits rocambolesques et néanmoins coquins qu’il chauffe son auditoire. Les dames finissent toutes par se pâmer devant lui et il est aux anges. Je pars en général avant la fin de ces soirées et je ne peux pas confirmer que sa femme se transforme systématiquement en bête à cornes, mais je pense que cela a dû se produire plus d’une fois.
Mais ce soir, il va falloir que je sois vraiment forte pour éloigner la vieille chouette. La présence de Guardia l’a métamorphosée. Elle sourit – l’ai-je déjà vue sourire ? –, sa rigidité semble avoir disparu, elle fait dix ans de moins. Étonnant, l’effet « torero » ! J’ai même l’impression que les rôles pourraient s’inverser si Marcel était fatigué plus tôt que prévu. Sa peau, très pâle habituellement, a pris des couleurs et ses yeux brillent sans qu’elle ait bu une goutte – elle ne boit jamais d’alcool, a-t-elle été alcoolique ? Elle parvient à capter l’attention du torero qui, à présent, est en grande conversation avec elle. Jalouse, moi ? Pas du tout, plutôt intriguée.
Consuelo arrive avec une superbe paella, sa spécialité. Elle dépose l’énorme poêle sur la table, non sans avoir lancé des œillades à Guardia, à la limite de l’indécence. À la voir, je dirais que cette femme, mariée, dévote et respectable serait prête à tout pour le torero. C’est juste invraisemblable. Lui a bien remarqué la couleur pivoine de la bonne et lui renvoie un sourire radieux et un clin d’œil. Je n’en crois pas mes yeux. Cet homme semble habitué aux hommages féminins, il les accepte naturellement, quelle que soit celle qui les lui adresse. C’est un charmeur né. Il a coutume d’être admiré, pour ne pas dire adulé et il le vit très bien, sans forfanterie. Il est aux anges, couvé par le regard des femmes qui l’entourent. Contrairement à beaucoup de personnes au physique avantageux, il aime plaire à tout le monde, beau ou moche, jeune ou vieux ! Il renvoie à chacun l’attention qu’on lui porte sans discrimination aucune, Consuelo en est toute retournée, madame Marcel ressemble à une chatte en chaleur. Et moi, quelle est vraiment ma réaction ? Il se délecte un peu trop visiblement de l’effet qu’il produit. Son extrême assurance me donne envie de le malmener.
Madame Marcel reprend sa discussion avec lui, pendant que Consuelo nous sert. Fine mouche, elle lui parle en espagnol, savourant sa revanche ; je suis la seule non-hispanophone à cette table, elle m’en exclut de facto. Les voilà tous partis dans une conversation à bâtons rompus sur les taureaux et les éleveurs. Je me concentre sur ma paella, à moitié vexée, je dois l’admettre. Ce sentiment ne me plaît pas trop. Ce type n’est qu’un assassin de bovidés. Cette seule idée devrait me détourner de lui. Sois forte, Pinky, ne te laisse pas embobiner par sa gueule d’amour ! Je suis perdue dans mes réflexions.
Le torero a beau parler avec les autres, je vois bien que mon indifférence l’intrigue. Ma décision est prise, il va devoir faire de gros efforts pour que je m’intéresse à lui. Je mange donc en silence. Ce silence semble peser sur sa nuque, qu’il frotte à présent de la paume de sa main. Il me regarde en coin. Il oublie que j’ai l’habitude des animaux et que je sais bien décoder les messages du corps. Madame Marcel est toute à lui, elle s’anime, le touche par des gestes discrets, mais répétés, elle se trémousse. Elle rit à chacune de ses reparties. Je mâche, captivée par un papillon de nuit qui vient de s’échouer sur la table. Pour poursuivre sa conversation avec les autres convives, il est obligé de presque me tourner le dos et c’est apparemment très inconfortable pour lui. Marcel, lui-même est sous son charme. Je tends la main pour me servir un verre de vin. Guardia saisit l’occasion : il s’empare de la bouteille, ce qui confirme qu’il me surveillait du coin de l’œil. Ses yeux reviennent vers moi.
Excusez notre impolitesse. Je vous sers ?
Si ça peut vous faire plaisir.
Je peux parler en français.
Vous le parlez remarquablement bien.
C’est grâce à Nadège, elle a été mon professeur à Barcelone, il y a quelques années.
Nadège est le prénom de madame Marcel. Je découvre qu‘elle a eu une autre vie avant de s’établir ici, c’est surprenant. Voilà l’origine de leur intimité. Je trempe les lèvres dans mon breuvage, toujours ailleurs dans mes pensées. Marcel me remet au centre de la conversation.
Pinky, vous êtes bien silencieuse !
Puis il s’adresse à Guardia.
C’est une excellente cavalière. Vous connaissez J. R Coste, c’est elle qui lui a débourré tous les chevaux cet hiver.
Guardia se replace sur sa chaise, bien face à moi. La pauvre Nadège se sent toute délaissée et je jubile intérieurement.
J’ai beaucoup de chevaux chez moi, des andalous.
Vous m’auriez dit des percherons, j’aurais été étonnée !
Il est visiblement surpris du ton de ma réplique.
Vous n’avez pas l’air d’aimer les races ibériques !
Comment ne pas les aimer ? Ils sont beaux, chauds comme la braise, ils en font des tonnes, mais quand on les connaît, on se rend compte que c’est de l’esbroufe. Ils sont faciles à maîtriser. Ce sont des chevaux de frimeur !
Je sens que je l’ai vexé. Son regard s’assombrit, il se redresse dans son siège, comme un brave torero.
J’en connais certains qui sont de vrais fauves, pas si dociles que ça !
Je sais, ce sont souvent des étalons. Je me suis toujours demandé quel était l’intérêt de garder ce genre de bête pour la reproduction. S’ils sont incontrôlables, autant ne pas en faire des lignées entières, ce ne sont plus des armes de guerre !
C’est cette agressivité qui leur donne de l’allure.
Oui, pour frimer ! Ça en jette tellement plus de monter un animal qui saute partout et qui se défend !
Ça leur donne aussi des gestes plus nobles, plus amples.
Vous confondez agressivité et énergie !
Le torero est désarçonné par ce qu’il faut bien appeler ma combativité. Il réfléchit. Il est plus intelligent que je ne l’aurais cru, car il ne poursuit pas sur ce terrain glissant, mais revient à ses fondamentaux :
Je vous ai trouvée magnifique tout à l’heure, sur cette jument. Vous la montez très bien.
C’est la jument de Marcel.
Marcel, qui n’a rien perdu de nos échanges, vient ajouter son grain de sel :
Il n’y a qu’elle pour en tirer quelque chose, avec moi, c’est une vraie peste !
Elle n’aime pas beaucoup les hommes, elle a besoin de douceur et de légèreté.
Vous pensez que les hommes en sont dépourvus ?
L’Espagnol se rapproche de la table et me fixe intensément. Soudain, j’ai chaud, mais j’ai très envie de me laisser emporter dans la direction qu’il donne à cet échange.
Les hommes manquent de patience. Ils veulent arriver à leurs fins trop vite. Ils ne sont pas assez à l’écoute de leur monture, spécialement quand ce sont des juments délicates.
Je n’aime pas me vanter, mais je pense que je ne suis pas ce genre de cavalier brutal et impatient. Je suis très attentif et très respectueux. J’ai même la réputation de venir à bout des animaux les plus récalcitrants.
Les dresseurs de fauves aussi. Avec un fouet et une cravache, on peut faire des miracles ! Ce n’est pas la soumission qui compte, c’est l’entente et la coopération, le plaisir partagé !
Une étincelle s’allume au fond des pupilles sombres en face de moi. De quoi parlons-nous, au juste ? Je ne suis même pas sûre que nous le sachions encore. Un sourire s’épanouit sur son visage, creusant une fossette dans sa joue, comme si son charme avait besoin de cet accessoire, la nature est injuste. Il se détend, s’appuie contre son dossier, sans me quitter des yeux. J’aime ce court silence. Il me jauge, il hésite, puis reprend :
Vous savez, un torero ne dispose que d’une période très brève pour connaître son adversaire dans l’arène. Mais il doit tout connaître de lui en un minimum de temps, sa vie en dépend. En trois passes, il détermine le comportement de l’animal et s’adapte instantanément à lui, sans contrainte, sans contact, juste en l’observant, juste en le frôlant, en croisant son regard. Toute la beauté de la corrida est là, c’est une sorte de sévillane, où chacun se déplace en fonction de l’autre. Il n’est pas question de violence, de fouet. C’est un corps à corps sensuel.
Je suis troublée et je ne m’attendais pas à ce genre d’argument. J’oscille entre charme et horreur.
Vous avez une drôle de façon d’être sensuel. Je vous rappelle quand même que ce corps à corps se termine par la mort ! Si ce n’est pas violent, je me demande ce qui l’est ?
Dans la corrida, c’est la seule issue.
C’est ce que je n’aime pas. L’histoire n’est pas intéressante puisque dès le départ, on en connaît la fin et cette fin est triste.
Mais la manière d’y parvenir est toujours différente. C’est comme en amour, on sait comment cela va se finir, mais c’est la stratégie qui change.
La métaphore a vécu. Nous y voilà, mais ne nous emballons pas.
Vos raccourcis sont un peu cavaliers, vous ne croyez pas ?
Madame Marcel n’apprécie pas l’orientation de notre discussion. Elle me fusille du regard et, contre toute attente, retombe dans ses vieilles habitudes et prend congé de nous. Sa migraine est de retour. Les hommes se lèvent pour la saluer, je lui adresse un hochement de tête, elle m’ignore. Elle a quand même réussi son coup, le charme est rompu.
Marcel refait le niveau de nos verres. Il parle à Guardia comme si je n’étais pas là :
Je t’avais dit qu’elle avait mauvais caractère. Toutes les cavalières que je connais sont comme ça.
Je te mentirais si je t’avouais que ça me déplaît !
Vite, une gorgée de vin, histoire de me détacher du regard de braise qui pèse sur moi. Marcel, je te hais ! Je suis tiraillée entre l’envie de les envoyer paître tous les deux pour leur comportement de bons machos et le désir de poursuivre notre joute verbale. Consuelo ne me laisse pas choisir, elle apporte le dessert, un clafoutis aux prunes. La diversion est bienvenue, elle me permet de recouvrer mes esprits. Que fais-je ici ? Je dois m’en aller au plus vite. Leur humour de torero est malsain et je n’ai pas envie d’être cet objet entre leurs mains. Comme pour conforter mon opinion, Marcel reprend la discussion en attrapant Guardia par les épaules :
Vous savez Pinky, je connais Gaetano depuis quinze ans. C’est moi qui l’ai fait débuter aux arènes de Barcelone. J’ai eu du flair, c’est le meilleur de sa génération. C’est quelqu’un de bien, il y a des milliers de femmes qui rêveraient d’être à votre place.
Pour discuter de corrida ?
Pas uniquement !
Marcel a toujours été du genre lourdingue. Sa face de lune est illuminée, il est un peu saoul aussi. Gaetano semble gêné, il ne doit pas souvent avoir recours à un coup de pouce en matière de séduction et il le vit plutôt mal. Il est temps que je m’en aille, tout cela ne mène à rien. Ne laissons pas les choses dégénérer dès maintenant. Je me lève. Le regard du torero s’assombrit, il ne s’y attendait pas.
Ce n’est pas que je m’ennuie, mais la journée de demain promet d’être longue et fatigante, je vais donc me reposer un peu. Bonne soirée à tous.
Pinky, vous n’allez pas nous laisser entre hommes ?
Pour parler taureaux, vous n’en serez que plus à l’aise. À demain.
Sancho Pança et Don Quichotte me saluent. Marcel se lève et me fait la bise, comme à son habitude.
Ne vous en faites pas, ma petite Pinky, je nourrirai les chevaux demain matin, reposez-vous, prenez des forces, je vous veux en forme demain soir.
Buenas noches, Señores !
Guardia me rend la politesse sans broncher. Je laisse la petite assemblée derrière moi et je m’enfonce dans la pénombre à la recherche de mon vélo, garé près de l’enclos des chevaux. Je pourrais aisément les retrouver à l’odeur. D’ailleurs, je perçois leurs pas et leur souffle, le Gros Noir hennit doucement. Mon vélo est bien là, je place la dynamo sur ma roue, à tâtons.
Voulez-vous que je vous raccompagne ?
L’idiot ! Je ne l’ai pas entendu me suivre, il m’a fait peur, j’ai étouffé un cri en sursautant. Gaetano pose sa main sur mon bras, pour me rassurer, sans doute. Elle est brûlante.
Excusez-moi, Pinky, je ne voulais pas vous effrayer.
Il met du miel dans sa voix quand il prononce mon surnom.
Trop tard, Gaetano !
Je lui rends la pareille, en prononçant le sien de ma voix la plus grave. Il est derrière moi. Je sens son parfum sucré, mais discret. J’ai l’impression de ressentir les vibrations de son corps.
Vous n’allez pas rentrer à vélo toute seule, la nuit ?
Pourquoi, vous pensez que je pourrais rencontrer des monstres ?
Je parle au hasard. Je me suis retournée, mais je ne distingue que sa silhouette noire contre le bleu sombre du ciel. Sa voix vient d’assez haut, il est plus grand que je ne l’aurais cru.
On ne sait jamais, vous allez loin ?
Juste trois kilomètres, j’en ai pour dix minutes, ne soyez pas inquiet.
Il ne m’a toujours pas lâchée. Sa main desserre légèrement son étreinte et remonte le long de mon bras. Une caresse ?
Vous êtes courageuse.
Oui, comme un toro bravo !
La main se raidit un peu, mais continue de me faire frissonner.
Alors, vous devriez avoir peur de moi. Vous savez ce que je fais aux courageux taureaux !
C’est peut-être à vous d’avoir peur, vous ne savez pas avec quelle arme secrète je pourrais vous embrocher.
Tiens, une autre main se pose sur mon autre bras. Il s’approche. Je fais un pas en arrière. Non, Gaetano, je ne me rendrai pas sans combattre. Au creux de mon oreille, il chuchote :
J’adorerais ça !
Tous mes signaux clignotent dans le rouge. Je ne le laisserai pas aller plus loin, pas ce soir, ce serait trop facile. Ce soir, c’est quitte ou double et je double, je prends le risque de ne jamais connaître le baiser du fameux torero. Je passe peut-être à côté de la « sensuellissime » étreinte de ma vie. Tant pis, si je le laissais faire, je perdrais ma propre estime. Je grimpe sur mon vélo et donne quelques coups de pédale pour me sortir au plus vite de ce piège.
Bonne nuit, Gaetano, dormez bien, faites de beaux rêves.
Un silence énervé me répond. Je souris dans la pénombre. J’aurais bien aimé voir son visage à ce moment précis. Il ne doit pas avoir l’habitude de rester sur sa faim dans ce genre de situation. Il faut dire qu’il n’est pas si facile de lui résister. Si je m’écoute, je regrette un peu, déjà. Mon attention est vite reportée sur le chemin. Ma lampe m’éclaire d’une manière symbolique. Heureusement, je connais ce sentier par cœur. Je dois me méfier des amarres des péniches immobilisées pour la nuit, au bord du canal. Mes yeux se sont habitués à l’obscurité et j’accélère. Je croise les limousines stationnées en haut du chemin, quelqu’un fume juste à côté, je vois luire un mégot. Puis je tourne le long du canal. La fatigue tombe lentement sur mes épaules.
Quelle soirée ! Sacré Marcel, il a bien failli m’avoir. Le fiancé de ce soir était au-dessus du lot. Mais quand même, un torero ; me connaissant, c’était voué à l’échec. Il faut reconnaître que le charme de Gaetano est très puissant, d’ailleurs, je sais déjà que je ne l’exclus pas totalement de mes pensées. Il aurait pu être bête, imbu de sa personne, hautain, distant. Mais non. Ça ne va pas me faciliter la vie. Je sais que Marcel n’abandonnera pas son idée, au contraire. Quant à Gaetano, peut-être ne me regardera-t-il plus de la même manière à la lumière du jour. Après tout, je n’ai jamais été une beauté fatale, ce serait plutôt le contraire. Je suis vraiment on ne peut plus banale. De toute façon, je ne me fais pas d’illusions, je n’aurais été que le coup d’un soir et ce n’est pas ma tasse de thé. Je ne veux pas entendre la petite voix, qui au fond de moi me dit : « Oui, mais un coup comme celui-là ne se présente pas tous les jours, ravale ta fierté, ma fille ! ». Je traverse la passerelle à l’entrée du village et je suis arrivée chez moi. Une fois dans mon lit, je m’endors comme une souche, les remords ne me tiendront pas en éveil.
Chapitre 2


Aujourd’hui c’est jeudi, jour d’ouverture de la feria de Béziers. L’inauguration officielle a eu lieu hier soir, mais c’est ce matin que débutent les quatre jours de folie. Pour quelqu’un qui n’est pas du Sud, il est difficile de concevoir ce que cela représente. La feria, c’est la fête totale de toute une ville. Et il y en a pour tous les goûts. Bien sûr, c’est la tauromachie qui en est le moteur, mais il y a aussi des forains, des concerts, des expositions, des défilés, des bandas dans tous les quartiers. La nuit, le cœur de la ville se métamorphose en gigantesque taverne. La moindre cour intérieure, la plus petite place, sont transformées en débit de boissons et en discothèque. Sur les allées Paul-Riquet, les « Champs-Élysées » de Béziers, on dresse des tentes, appelées casitas où l’on servira de la gardianne de taureau, le plat camarguais. Quelques fois, deux tréteaux, une planche et quelques bouteilles de tequila suffiront à créer un bar improvisé. À l’origine, les bodegas étaient des lieux où les hommes se réunissaient pour discuter de la corrida qu’ils venaient de voir. Aujourd’hui, il faut bien le reconnaître, ce sont surtout des endroits où on vient se saouler et accessoirement danser et retrouver des amis. C’est aussi la possibilité de se rencontrer après s’être longtemps perdus de vue ; revoir ses copains d’enfance est une raison supplémentaire de faire la fête.
Pendant quatre jours, la cité va respirer au rythme des corridas, des taureaux et des musiques flamencas. Je suis née à cinq cents mètres des arènes et ce souffle-là fait partie de ma vie.
Cette année, Béziers a décidé de relancer cette fête qui était auparavant essentiellement familiale et plutôt calme. En s’inspirant de Nîmes, reconnue dans la France entière, la ville sera fermée à la circulation automobile toutes les nuits et les bodegas, jusque-là plutôt rares, envahiront le centre-ville.
Pour profiter de l’aubaine, Marcel et JR ont décidé d’ouvrir la leur. Elle se trouve dans un garage mitoyen de la boutique des parents de JR, avenue Clemenceau. Évidemment, je fais partie de l’aventure. J’ai passé trois jours à nettoyer et décorer cette pièce. Rien de bien original, un comptoir composé de tonneaux a été recouvert de tissus rouges, quelques photos de corridas animent les murs. Ce soir, nous ouvrons la bodega de los alguazils ! Un alguazil est le cavalier qui précède le cortège des toreros dans l’arène, au début de la corrida. Il est « déguisé » en policier du Moyen Âge, avec un chapeau à plume, d’où la grande plume qui décore l’entrée. Tout y est prêt depuis hier et je n’y rejoindrai l’équipe que ce soir, après la première corrida.
Pour le moment, les chevaux m’attendent à Roques Blanches. Comme d’habitude, je déboule dans l’allée en saluant Marcel et je me gare. Marcel travaille. Cela peut paraître banal, mais lorsqu’on fréquente le personnage, on sait immédiatement qu’on assiste à un phénomène rarissime. Il est l’homme le plus paresseux et le plus malin que je connaisse. Il est capable d’être au milieu d’une équipe qui s’éreinte, sans bouger le petit doigt. Mais le plus fort, c’est que les autres n’ont jamais envie de l’étriper ! Je savoure ce spectacle : Marcel travaille pour moi, je regrette de ne pas avoir d’appareil photo pour immortaliser ce moment. Il faut dire qu’il n’est pas doué de ses mains, il ne fait pas beaucoup d’efforts non plus. Je le regarde lancer gauchement des plis de foin aux chevaux, il rate sa cible et il s’en met plein la chemise. J’ai pitié et je prononce la phrase qu’il attend :
Laissez, je vais finir, j’irai plus vite !
Nul besoin de le lui dire deux fois. Il lâche le fourrage et s’essuie les mains sur son pantalon comme si elles étaient pleines de cambouis, ou pire. Sa peau doit être tellement fragile !
Bonjour Marcel !
Bonjour, Pinky. J’ai nourri et abreuvé ceux d’en bas.
Allez vite vous reposer, vous devez être épuisé !
Je ne sais pas pourquoi, mais je sens du sarcasme dans votre phrase ?
Vous me connaissez, je n’oserais pas !
Moquez-vous, je me suis couché plus tard que vous et je suis levé depuis l’aurore.
Vous ferez bien une petite sieste après le repas. Vos invités sont repartis ?
Je risque cette question, mais l’absence des deux Mercedes y a déjà répondu.
Oui, ils ont du travail. Juárez présente des taureaux à la corrida d’aujourd’hui.
Guardia trucide ses premiers taureaux, lui aussi ?
Non, demain. Alors, que pensez-vous de ce fiancé-là ?
Marcel, me fiancer à quelqu’un dont le métier est de tuer des animaux et pour le plaisir en plus ! J’imaginais que vous me connaissiez mieux que ça.
Avouez qu’il est quand même beau garçon, non ?
Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression qu’il est en mission commandée. Quelqu’un lui aurait-il demandé de prendre la température ? Je suis honnête :
On peut dire que c’est un des plus beaux spécimens que je connaisse, mais le cerveau d’une femme n’est pas uniquement composé d’un nerf optique !
Allons à la pêche aux informations.
Oui, mais quand même, Pinky, vous avez été méchante avec lui.
S’est-il plaint ?
Il n’avait pas besoin de parler, la déception se lisait sur son visage.
Tant que ce n’est que sur son visage !
Enfin, Pinky, vous me faites honte, je n’ai pas cherché à en savoir plus. Il avait l’air très énervé. Que lui avez-vous fait ?
Ben justement, je ne lui ai rien fait ! Il était vraiment en colère ?
Non, il a bien failli me torturer pour avoir votre adresse. Je ne savais plus quoi faire pour l’empêcher de vous rejoindre. Vous l’avez envoyé sur les roses ?
Ça lui fait du bien.
J’ignore si c’était uniquement par convictions idéologiques ou si vous êtes à ce point machiavélique, mais c’était bigrement bien joué. Vous l’avez rendu fou, fou de vous !
Il lui en faut peu, mais allez donc savoir ce qui se passe dans la tête d’une fille comme moi !
Je vois que Marcel se pose des questions. Je ne pense pas qu’il croie que mon refus ait pu être dicté par une autre raison que mon fameux sale caractère. N’ai-je pas, moi aussi, du mal à faire la part des choses ? Suis-je déjà plus engagée dans le jeu de la séduction que je ne le voudrais ?
Marcel repart vers sa maison. Je suis perdue dans mes pensées. Quand Gaetano n’est pas près de moi, tout semble plus facile, ce garçon est un torero, il ne peut pas être quoi que ce soit pour moi. Et si je le trouvais moche cette fois ? Ça m’est déjà arrivé, la nuit tous les chats sont gris, mais dans la lumière crue de la journée, peut-être aura-t-il perdu son charme ? Ce serait la meilleure solution. Et si je ne le revoyais jamais ? Fini le trouble et les problèmes, mais avec Marcel dans les parages, cette option-là semble peu probable.
* * *
18 h 30. Il fait encore une chaleur écrasante. Les chevaux ont mangé tôt. Ils ne s’en plaignent pas. J’espère juste que le Gros Noir n’en profitera pas pour déclarer une crise de colique comme chaque fois que l’on change quelque chose dans sa petite vie de cheval.
Je rentre chez moi au village. La maison est vide ; je vis avec ma sœur Véronique, mais elle travaille à cette heure. Nous ne faisons que nous croiser en ce moment.
Il est temps de me préparer pour cette longue nuit de folie. Soyons un peu ibériques : une jupe noire à volant, un bustier orange, une ceinture rouge pour souligner ma taille de guêpe, ça devrait aller. Je ramasse mes cheveux dans une queue-de-cheval, je porte mes créoles en or et je me maquille discrètement. J’ai horreur de ressembler à un pot de peinture. Pour les chaussures, j’opte pour des ballerines ; elles ne me feront pas la jambe élancée, mais la nuit sera longue et les pas, nombreux. Je préfère être confortable. Je prends un châle noir, mais ça m’étonnerait que la température descende. Je suis prête pour l’épreuve du miroir. Miroir, mon beau miroir, dis-moi que je ne suis pas trop moche ? Le verdict est fidèle à lui-même : acceptable. Je fais partie de ces filles ni belles ni laides, juste banales, communes, sans intérêt particulier. Je suis petite, assez svelte, mais avec des jambes trop puissantes musculairement pour que ce soit harmonieux. Mes hanches sont larges, mes fesses rondes et fermes, ma taille creusée et mes seins sont plutôt généreux, hauts et fiers. Mon buste est mince. Côté visage, rien d’enviable : grands yeux sombres, nez de clown. Je déteste ma bouche, fine et pas sensuelle pour deux sous. J’ai des taches de rousseur qui me brouillent le teint, heureusement le bronzage arrange bien les choses. J’aime mes cheveux, longs, épais et noirs. Une vraie tignasse qui me donne un air sauvage quand je la laisse en liberté. Je ne suis pas complexée, enfin, pas trop. Je préfère m’imaginer plutôt que de passer des heures à constater que la situation n’est pas géniale et l’image mentale que j’ai de moi est assez bonne. L’expérience d’hier m’ajoute un peu de confiance. C’est décidé, ce soir je suis belle et gare à celui ou celle qui osera prétendre le contraire !
Je tombe sur un embouteillage à l’entrée de Béziers. La corrida vient de se terminer. Tous ces gens sont allés admirer trois malheureux pantins assassiner six « toros bravos », en direct, vision de sang et odeur de mort garanties ! Six bêtes magnifiques qui proviennent de l’élevage Juárez. Ils ont tous été applaudir l’agonie artistique de six animaux sauvages et je ne peux pas comprendre cela !
Je finis par trouver une place pas trop loin de la rue Clemenceau. La bodega est déserte, il est trop tôt pour que la foule soit déjà là. Consuelo est dans la petite réserve attenante.
Bonjour, ma nine !
Non, je n’ai pas un nouveau surnom, « ma nine », c’est une expression typiquement biterroise pour « ma belle », « ma fille »… Mi niña en espagnol. Consuelo est chargée de confectionner des tortillas et autres tapas. Ces amuse-gueule sont très importants, ils vont donner soif à la clientèle qui sera tentée de consommer plus de boissons. Je sais, c’est un jeu stupide, mais qui rapporte beaucoup d’argent en un minimum de temps. Pour se donner bonne conscience, on se dit qu’ils ralentissent aussi les effets de l’alcool. Un vrai fêtard est capable de doser exactement ce qu’il mange et ce qu’il boit afin de conserver sa lucidité jusqu’aux premières lueurs de l’aube. S’il ne le fait pas, il ne tiendra pas les quatre nuits de bringue. C’est quand même le but du jeu !
Au rayon boisson, autant dire que nous n’avons pas prévu de vendre de la limonade. Au menu : muscat et rosé du domaine, bien frais, ou bien fino . Le fino est de la fine espagnole. C’est celui que tous les connaisseurs veulent, pas question de le remplacer par de l’eau-de-vie locale. C’est un peu spécial, un vrai tord-boyaux dont la saveur est très proche de l’alcool à brûler. L’avantage, c’est qu’au deuxième verre, les papilles gustatives sont détruites, donc le goût a peu d’importance, ce qui compte, c’est l’état d’ébriété qui va avec. Et avec le fino , l’ivresse est rapide !
La réserve est remplie de cartons de vins. Consuelo a installé son réchaud à gaz pour cuire les tortillas. Il y a de grosses comportes de vendange pleines de glace. En attendant que les hommes reviennent de la corrida, j’y case un maximum de bouteilles de vin, en grignotant quelques tapas déjà prêtes. Je découvre des magnums de blanquette. Si quelqu’un a le foie assez robuste pour supporter les autres boissons, il pourra toujours s’achever avec ça !
Quelqu’un vient de brancher la chaîne stéréo à côté et la voix andalouse de Pepe de Lucia chante : « Yo te quiero, yo te quiero ». Je reconnais la cassette de danse sévillane de Marcel. D’ailleurs, sa tête ronde apparaît dans le rideau à frange de l’entrée.
Ça va, les filles ? Hum, ça sent bon là-dedans !
Consuelo se renseigne sur la qualité des meurtres qui ont eu lieu aux arènes. En connaisseur, Marcel lui explique :
Santander était bien, mais les deux autres ont eu droit à la bronca, il faut dire qu’un des taureaux était vraiment faiblard !
Pas de toreros éventrés ou émasculés ?
Je sais que cela ne fera rire personne, Consuelo fait un rapide signe de croix, Marcel lève les yeux au ciel.
Plaisantez, je suis sûre que vous tremblerez demain, quand ce sera le tour de Gaetano !
Son regard est grave. Effectivement, je ne me suis pas demandé ce que ça me fera de connaître l’imbécile qui joue avec sa vie au milieu de l’arène. Je ne pourrai pas rester de marbre. Il ne vaut mieux pas que j’y pense, c’est assez effrayant.
À propos de Gaetano, pourriez-vous me rendre un service ?
Ça, c’est un coup fourré ou je ne m’y connais pas !
Dites toujours.
J’ai cette enveloppe à lui remettre, mais je n’ai plus le temps d’y aller, le maire doit passer et je tiens à l’accueillir. Pourriez-vous le faire pour moi ?
Admettons que ce soit vrai, où dois-je me rendre ?
Au Grand Hôtel, sur les allées Paul-Riquet. Je vais les appeler pour qu’ils vous laissent monter dans sa chambre, je tiens à ce qu’il l’ait en main propre.
Je suis un peu surprise. Y aurait-il un service d’ordre pour protéger le suicidaire en sursis ? Marcel n’attend même pas ma réponse, il me confie l’enveloppe et va accueillir les premiers arrivants. Voilà comment on tombe dans un piège !
En sortant, j’entends quand même sa voix égrillarde commenter :
Pinky, vous êtes superbe en jupe !
Il est vrai qu’il ne m’a jamais vue qu’en jean ou en culotte d’équitation.
Arrêtez de baver, vieux crapaud, je ne suis plus de votre âge !
Ne me donnez pas envie de vous prouver le contraire !
Dans vos rêves !
Je croise JR que j’embrasse rapidement, je l’entends me siffler. Me voilà rassurée sur le choix de ma tenue.
Un peu partout, des groupes commencent à investir les rues vidées de toutes voitures. Au loin, des bandas jouent Valencia , un air célèbre pour les amateurs de ferias.
En quelques minutes, je suis dans le hall rococo de l’hôtel. Il y règne une ambiance lourde. À droite, côté salon, deux hommes fument, indifférents à ce qui se passe plus loin. L’un d’eux, cheveux blancs, petite moustache, me fixe en souriant légèrement. De l’autre, côté réception, une quinzaine de femmes de tous âges sont là, semblant attendre quelque chose ou quelqu’un avec fébrilité. Mon arrivée ne les réjouit pas. Elles me lancent des regards incendiaires et je me sens de trop. Certaines chuchotent, sans quitter la porte de l’ascenseur des yeux. Effectivement, il y a là un service d’ordre digne d’un président de la République. Deux malabars, issus de l’équipe de rugby locale, les maintiennent à distance de l’accès aux étages. J’arrive à saisir quelques mots dans ce presque silence : Arroyo, Santander, Guardia. Nous y voilà, elles attendent une apparition des toreros. Elles se sont toutes habillées, maquillées avec excès, pour le mince espoir d’être aperçues par l’un d’eux. Étonnant ! Je m’approche du comptoir d’accueil. Je suis obligée de forcer le passage au milieu des effluves écœurants de leurs parfums. Une grande brune me bloque devant le réceptionniste et il semble qu’elle ait décidé de ne laisser sa place à personne. Je ne sais pas pourquoi, je suis attirée par son visage. C’est une belle femme d’une quarantaine d’années, les cheveux noir corbeau, longs et bouclés. Elle a de grands yeux noisette maquillés à outrance, la peau très pâle et une bouche rouge vermillon. Un grain de beauté souligne le dessin de ses lèvres pulpeuses. Elle porte une robe de dentelle noire qui montre plus qu’elle ne cache son corps un peu gras. Elle ressemble à une putain. Je m’immisce malgré son imposante présence et capte l’attention du concierge. Il m’ignore. Il doit penser que je fais partie de cette troupe de groupies. J’arrive à crier mon nom et je le stoppe net dans ses occupations. Le réceptionniste a lui aussi entendu et vient vers moi :
Vous êtes attendue, suivez-moi.
Facile à dire ! Lorsqu’elles ont compris que j’avais l’immense privilège de passer le barrage des vigiles, elles se mettent à m’interpeller avec haine et jalousie.
Non, mais c’est qui celle-là ?
À qui tu rends visite ?
La voix de la grande brune domine toutes les autres.
Pourquoi vous la laissez monter et pas moi ? Il me connaît, Guardia, dites-lui qu’Emmanuela est ici, il voudra me voir, moi aussi !
Pour résumer la clameur générale disons que le thème principal est : « qu’est-ce qu’elle a de plus que nous, cette garce ? »
J’arrive à grand-peine jusqu’à l’ascenseur, et je ne cache pas mon soulagement quand les portes se referment. Le jeune homme de la réception me sourit poliment. Je l’interroge.
Pourquoi sont-elles là ?
Elles aimeraient toutes être choisies par un des matadors qui logent ici.
Pour quoi faire ?
Ma question est naïve, je le réalise dès que je vois son expression gênée. Il rougit et regarde le bout de ses chaussures.
Vous voulez dire qu’elles sont toutes là pour…
J’ai compris, je n’ai pas besoin de finir ma phrase. Je suis stupéfaite. Je saisis mieux l’assurance de Guardia. Il n’a qu’à faire son marché dans les halls d’hôtel pour satisfaire ses bas instincts. Le plancher sursaute, les portes s’ouvrent sur un couloir aux murs pourpres.
Le chasseur m’accompagne jusqu’au numéro 204. Il frappe et m’annonce : « La señora Pinky ». Je manque d’exploser de rire. Mon surnom est maintenant officiel, je suis devenue la señora Pinky, ça sonne comme le nom d’un personnage de BD. La clef tourne dans la serrure et le visage de mon hidalgo apparaît. Il me sourit de toutes ses perles en m’invitant à entrer. Il glisse discrètement une pièce dans la main non moins discrètement présentée par le chasseur, puis verrouille la porte derrière moi. Il est vêtu d’une chemise blanche à moitié boutonnée, d’un jean délavé et il est pieds nus. Il a dû s’habiller à la hâte. Je tends l’oreille, aucun son ne vient de la salle de bains, il est seul. Il prend mes deux mains dans les siennes et les porte à ses lèvres, sans me quitter des yeux. Mon corps entier est un frisson. À mon grand désespoir, je ne le trouve pas moins beau qu’hier, au contraire. Son aspect débraillé le rend encore plus accessible et naturel.
Pinky, comment allez-vous ? Vous avez bien dormi ?
Curieuse question, qui, je le sens, en appelle une autre.
Très bien et vous ?
Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit et c’est à cause de vous. Vous savez que les toreros ont besoin de tous leurs moyens pour combattre. Un coup de fatigue et hop, c’est l’accident !
Vous voulez me faire culpabiliser ? Déclarez forfait, c’est plus prudent et puis ça sauverait deux taureaux. Si j’étais sûre que cela vous arrête, je pourrais essayer de vous empêcher de dormir pendant toute la durée de la feria !
J’ai bien conscience de jouer avec le feu, mais c’est plus fort que moi, je ne peux pas m’arrêter de le provoquer. Il se mord la lèvre inférieure, une lueur de malice au fond des yeux. Ma proposition l’a piégé. Il réfléchit longuement à sa réponse.
Si je ne torée pas, un autre le fera et les taureaux mourront quand même. Mais je suis prêt à prendre le risque de ne pas dormir !
Pas d’animal épargné, pas d’insomnies ! Marcel m’a chargée de vous donner ça.
Je lui tends l’enveloppe. Il l’ouvre, en sort un message, le lit, me regarde intensément et me sourit. Le message me concerne de toute évidence, mais il ne dit rien. Il remet le papier dans l’enveloppe et la jette sur le lit.
Accepteriez-vous une coupe de champagne ?
Bien sûr ! Mais ne buvez-vous pas un peu trop pour quelqu’un qui doit avoir une hygiène de vie parfaite ?
Encore une fois, c’est votre faute ! Ne vous inquiétez pas, je ne boirais qu’un verre, pour vous accompagner.
Il sort la bouteille d’un petit réfrigérateur, se débat avec la capsule puis la débouche dans un bruit sympathique. Il remplit deux coupes et me fait signe de m’asseoir sur une étroite banquette en velours bleu et m’y rejoint.
C’est la première fois que nous buvons du champagne ensemble, faisons un vœu.
Le sien a l’air tout prêt, le mien est très flou : partir loin d’ici, défaire les derniers boutons de sa chemise, trouver deux ou trois vacheries à lui dire pour cacher mon trouble, le garder en vie pendant la prochaine corrida,
Salud !
Nous levons nos verres. Il boit une gorgée, je liquide ma coupe. J’ai très chaud. Il me regarde. Je sais qu’il lit en moi, je m’en veux d’être si transparente. J’ai besoin de le repousser, au moins intellectuellement.
Vous ne devez pas vous ennuyer avec toutes les femmes qui vous attendent en bas. Comment faites-vous, vous tirez au sort ?
Gagné ! Il se raidit, puis se lève et pose son verre.
Ça, c’est un enfer ! Je suis obligé de rester cloîtré dans cette chambre à cause d’elles. C’est comme ça dans toutes les villes !
Pauvre Gaetano ! Toutes ces femmes à satisfaire, encore et encore !
Vous vous moquez de moi,
Maintenant que je vous connais, je me demande pourquoi elles en ont après vous. Leur auriez-vous fait du charme ?
Il est très énervé.
Je ne leur ai rien fait du tout. C’est comme ça depuis toujours, les toreros attirent ces dingues, ne me demandez pas pourquoi, ce n’est pas une histoire de physique. Même les toreros très laids, et il y en a, ont leurs folles. Elles sont juste cinglées. Je ne sais pas ce qu’elles s’imaginent !
Un peu comme celles qui envoient des lettres d’amour aux tueurs en série. C’est un peu ce que vous êtes au fond, non ?
Il saisit sa chance d’échapper au sujet.
Tant que vous parlerez de quelque chose que vous ne connaissez pas, je ne tiendrai pas compte de vos remarques. Vous n’avez jamais vu de corrida.
J’en ai vu, à la télé. Ça suffit à me dégoûter.
Ça n’a rien à voir. Vous n’avez pas senti le frisson, l’émotion, la peur. La corrida, c’est le spectacle de la vie !
De la mort, surtout !
Vous ne pouvez pas comprendre. La mort, elle est là. Quand on naît, on sait qu’on va mourir. Dans la corrida, chaque passe repousse la mort, c’est du temps gagné sur elle, on lui dit d’attendre, de revenir plus tard. Il y a beaucoup de symbolique là-dedans.
Vous en avez parlé au taureau, c’est de sa mort dont il s’agit !
Non, c’est de notre mort à tous, c’est notre temps qui passe. La pique, ce sont les épreuves qui nous font comprendre que la vie est un combat, les banderilles, celles qui nous donnent la rage. C’est le combat difficile de chaque jour. On sait que la fin sera la même si on s’arrête, mais on ne peut pas s’empêcher de combattre. On croit toujours que peut-être, un jour, on va gagner. Puis c’est la fin ! C’est ça, la corrida ; sans la mort, elle n’a aucun sens !
Sa passion ne l’enlaidit pas, loin de là. Je ne sais pas si j’ai saisi tout ce qu’il a voulu me dire, je me suis perdue en route, je suis hypnotisée. De toute façon, que ce soit symbolique ou non, on tue un taureau qui n’y comprend rien. Je reprends mes esprits. Je me lève.
Je dois y aller, Marcel a besoin de moi.
Moi aussi, j’ai besoin de vous !
Son ton mélodramatique me fait sourire. C’est du grand n’importe quoi, il faut que je m’en aille au plus vite.
Que feriez-vous de quelqu’un qui ne comprend pas ce qui vous passionne à ce point ?
Venez, demain. Venez me voir aux arènes.
Voir une boucherie sanglante, comment pouvez-vous me demander cela ? J’aurais envie de vomir.
Encore une fois, vous n’en savez rien.
Il se rapproche et prend mes deux mains dans les siennes, les embrasse, ses yeux dans les miens.
Je ne vous demande pas de voir toute la corrida, uniquement un taureau. Mais soyez honnête, ne vous braquez pas, laissez-vous emporter par le spectacle, juste une fois, pour me faire plaisir.
Il m’implore, je ne vais pas pouvoir résister bien longtemps. Il abat sa dernière carte.
Soyez mon alguazil.
La demande est insolite. Je n’y crois pas vraiment.
Je n’ai pas de cheval, je ne vais pas transporter Persane juste pour quelque…
Je vous prête mon cheval.
Votre cheval ?
Vargas, mon étalon.
Vous voyagez avec votre cheval ?
Il doit faire la saillie chez un ami. Je suis sûre que vous le monterez parfaitement.
Cet homme est diabolique. Marcel m’a parlé de ce cheval comme d’une véritable merveille. Je tente une dernière sortie.
Mais je suis une femme. Une femme alguazil, ça ne se fait pas, n’est-ce pas ? Et puis, les alguazils ont un costume, je n’ai pas le temps d’en trouver un.
C’est arrangé, c’est la réponse que m’a transmise Marcel et que vous m’avez apportée.
C’était un piège ! Vous manigancez cette plaisanterie depuis le début !
Je sens la colère me gagner. Les deux hommes se sont bien moqués de moi. Ils ont préparé leur coup dans mon dos.
Qui a eu cette idée ?
Quand je vous ai vue à cheval, avant même de vous connaître, j’y ai pensé, j’ai imaginé combien vous seriez superbe sur Vargas. Marcel a évoqué la possibilité d’être alguazil. Dites oui, je vous en prie.
Il se rapproche, sa chemise a doucement glissé découvrant un peu plus son épaule finement musclée. Je suis foutue, comment fait-on déjà, pour dire non ? Il faut que je m’échappe d’ici tout de suite.
D’accord, je viendrai, mais je ne vous promets pas de rester jusqu’au bout.
Merci, Pinky, oh, merci !
Il me sourit comme si je lui avais offert la lune, son adorable fossette se creuse dans sa joue, j’évite de m’y attarder. Il embrasse mes mains encore et encore, son regard dévore le mien. J’ai l’impression d’être victime d’une attaque nucléaire, grillée jusqu’à la moelle. La réaction en chaîne touche mes organes internes, je me liquéfie.
Je dois vraiment y aller !
Je reprends possession des deux zones irradiées qui me servent de mains. J’essaie de garder le contrôle sur le reste de mon corps. Je prends un peu de distance sur lui.
Je vous laisse.
Je compte sur vous demain n’est-ce pas ?
Oui, oui, je tiendrai parole, ne vous inquiétez pas, mais maintenant, je dois vraiment partir.
Il ne me lâche pas de son regard en fusion. Je me retourne, saisis la poignée de la porte qu’il a fermée à clef, un peu affolée. Il n’insiste pas et me libère.
Passez par-derrière, il y aura moins de monde.
Je le frôle pour sortir de la chambre, mon visage s’aventure à quelques centimètres du sien. Vite, suffisamment vite pour qu’il ne tente rien. Je suis enfin libre. Je descends les escaliers quatre à quatre, traverse un couloir, longe une cuisine et pousse une lourde porte de sécurité et je respire l’air paisible dans la rue. Pas pour très longtemps. Elles ne sont que trois femmes, trois gitanes, mais elles me sautent presque dessus. Je fais comme si je ne les voyais pas, mais elles s’interposent.
Qui as-tu vu ?
Une d’elles, la plus vieille, décrypte mon visage. Je tourne la tête et commence à courir.
C’est Guardia, je reconnais son parfum. Tu as vu sa cicatrice ?
Une autre surenchérit dans mon dos.
Il est aussi bon qu’on le dit ? Raconte-nous !
C’est un cauchemar ! Comment peuvent-elles se comporter comme ça ? N’ont-elles aucune fierté ? Je n’aurais jamais imaginé que des femmes puissent être autant dénuées de pudeur.
Je ne comprends plus ce qu’elles disent, je suis suffisamment loin et je commence à souffler. Chaque fois que je quitte Gaetano, je devrais dire chaque fois que je lui échappe, mes sentiments sont partagés entre soulagement et regrets. Mais l’ambiance de l’hôtel me donne des haut-le-cœur. C’est tellement malsain.
Je me calme un peu en marchant. Je ne sais pas si j’ai bien fait d’accepter la proposition de Guardia. J’ai l’impression qu’il fait ce qu’il veut de moi. Il a compris que la partie ne sera pas facile pour m’entraîner à la corrida et il a trouvé mon point faible, le moyen le plus rapide de toucher mon cœur : les chevaux. Marcel a bien dû l’aiguiller, j’ai le sentiment de m’être fait avoir en beauté. Je dois avoir une drôle de tête en rentrant dans notre bodega car tout le monde s’arrête de parler. Je file directement en réserve et je me sers un petit verre de fino que j’avale cul sec. Ça me secoue les tripes. Consuelo attend que je retrouve mon état normal.
Tu l’as vu ?
Oui.
Bientôt on parlera de lui comme du diable : en faisant attention de ne pas mentionner son nom !
Tu te sens bien ma nine, tu es toute pâle ?
Ça va mieux, ne vous inquiétez pas.
Elle a une foule de questions à me poser, mais l’arrivée de JR coupe court à son interrogatoire. Lui aussi est élégamment vêtu : petite chemise aux motifs provençaux, dans les tons de bordeaux, pantalon de la même couleur, le regard bleu lagon, rasé de près. JR aime à croire qu’il plaît aux femmes et la majeure partie d’entre elles le lui rendent bien. Il a des yeux magnifiques, mais sa bouche ne m’inspire pas du tout, fine, mince sans aucune sensualité, il n’est pas mon genre. Cela ne nous empêche pas de nous livrer à un petit jeu de séduction bon enfant qui ne nous engage à rien. Nous en sommes conscients l’un comme l’autre.
Alors Pinky, les lits du Grand Hôtel sont-ils confortables ?
Je n’ai essayé que les canapés, ils sont étroits !
Il prend une expression goguenarde.
Ah ! La jeunesse toujours à la recherche de sensations fortes ! J’espère que vous ne l’avez pas trop fatigué, il torée demain.
Ne vous inquiétez pas, il a des ressources !
Consuelo rougit à ma place. Je sens qu’il va me poser LA question et je serais curieuse de savoir si c’est de la comédie ou bien s’il n’est vraiment au courant de rien.
Et, est-ce que vous viendrez le voir aux arènes avec nous ?
Non.
Je l’ai dit à Marcel, j’étais sûr qu’il n’y arriverait pas non plus. Vous êtes une sacrée tête de mule !
Je ne pourrai pas venir avec vous, je serai avec lui.
Comment ça avec lui ? Il sera dans l’arène !
Moi aussi, j’y serai.
Rien que pour ce moment et la tête de JR, Gaetano, je t’aime ! Sa bouche reste ouverte, Consuelo laisse tomber sa louche dans la friteuse.
Vous ne pourrez pas !
Il me prend vraiment pour une idiote. Je savoure d’avance sa réaction et je distille la nouvelle en douceur.
J’y serai, mais à cheval.
Comment ça « à cheval » ?
Sur son cheval, Vargas ! Je serai dans le paseo .
L’information fait son chemin jusqu’à son pauvre cerveau de macho.
Je serai alguazil, sur Vargas, l’étalon de Guardia !
Re-bouche ouverte. S’il avait été dans la confidence, ce serait un rudement bon acteur ! Je remercie Marcel de n’avoir pas vendu la mèche. J’imagine que ma reddition était tellement peu probable qu’il n’a pas osé en parler, de peur de se ridiculiser.
Madre de dios !
Consuelo fait le signe de croix et retourne à son réchaud, offusquée. JR est toujours sans réaction.
C’est vrai ?
JR, je n’ai pas l’esprit assez tordu pour inventer un truc pareil. Vous n’étiez vraiment pas au courant ?
Ben, moi, je n’ai pas l’esprit assez tordu pour imaginer un truc pareil. C’est autorisé, une femme dans le paseo ?
Demandez à Marcel, il a tout organisé.
Mais il est fou !
Quand on parle du loup… Justement, le vigneron fait son apparition avec un énorme sourire aux lèvres. Je n’imagine pas encore qu’il ne connaît qu’une partie de la nouvelle.
Alors il a gagné, nous verrons bien notre petite Pinky dans les arènes ?
Ne faites pas l’innocent, vous m’avez bien piégée sur ce coup-là !
Je me doutais que ce serait la seule manière de vous faire venir, mais je n’y croyais pas trop, Gaetano est vraiment un sacré tombeur !
Il n’a rien tombé du tout !
Il a quand même réussi là où nous nous étions tous cassé les dents. Vous prendrez Persane ou le Gros Noir, ils ont déjà fait un paseo tous les deux ?
Deuxième merci, Gaetano, me faire monter l’étalon était ton idée, pas celle des autres.
J’ai déjà un cheval, Vargas !
VARGAS ?
Il a crié et tout le monde sursaute, même dans la salle.
Mais il n’a jamais prêté ce cheval à personne, il n’y a que son père et lui qui le montent !
Et JR en rajoute une couche :
Enfin, tous ceux qui ont essayé se sont retrouvés par terre dans la seconde. Il paraît que c’est un démon, tous ses palefreniers l’ont en horreur ! C’est pour cela qu’il ne le prête pas !
J’espère qu’il exagère, sinon, je risque de me ridiculiser définitivement dans toute la ville, mais je n’imagine pas Guardia dans le registre de l’humiliation publique. J’hésite entre fierté et regrets. Gaetano continue de me faire osciller entre joie et colère. Marcel poursuit :
Il tient à ce cheval comme à la prunelle de ses yeux ! Il l’a déjà refusé à des professionnels bien plus chevronnés que vous. Qu’avez-vous donc fait à cet homme pour qu’il en oublie toutes ses convictions ?
Toujours rien et apparemment, ça marche plutôt bien !
Je lis presque de la peur dans leurs yeux. Je dois avouer que cette gloire momentanée me donne du baume au cœur. Tout en parlant, nous avons rejoint la salle où les clients commencent à être nombreux. Notre agitation a excité la curiosité de certains qui se sont rapprochés pour essayer de comprendre. JR me fait un clin d’œil. Le groupe des curieux est composé de trois éleveurs camarguais. Ils sont autant connus pour les cornes de leurs taureaux que pour celles qu’ils font porter à leurs femmes ! Les trois, comme beaucoup de Camarguais du milieu tauromachique, sont d’incorrigibles misogynes et continuent à croire que la place des femmes est dans la cuisine, un marmot dans chaque bras. Ils avaient franchement rigolé quand JR leur avait dit que c’était moi qui débourrerais ses chevaux. Le plus vieux des trois s’approche et questionne JR, qui en profite pour proclamer la nouvelle :
Nous avons un nouvel alguazil parmi nous !
Les conversations se sont tues, ils cherchent qui peut être ce nouvel élu, ils n’envisagent pas une seconde que ça pourrait être moi.
Pinky !
Le vieux Camarguais crache son muscat par le nez, les deux autres explosent de rire. L’un d’eux m’interroge :
Et tu seras sur un âne ou un poney ?
Oh ! Comme je savoure déjà l’effet qu’aura ma réponse.
Je monterai Vargas, l’étalon de Gaetano Guardia !
On ne me demande pas de répéter, les Camarguais font une tête de six pieds de long, ils ont bien entendu. Merci aux taureaux sacrifiés sur l’autel de la tradition, merci aux toreros de tous les pays, merci JR, merci Marcel et surtout, merci mon sale caractère qui m’a fait refuser jusqu’ici l’odieux spectacle de la corrida. Merci aussi, Gaetano, d’être si beau que ça m’a rendue méfiante ! Même si demain, je mords la poussière, j’aurais eu cet instant de gloire !
Le moment de stupeur se dissipe, Marcel monte le son de la chaîne stéréo, les bavardages reprennent, mais je remarque que dorénavant, on s’efface pour me laisser passer et je reçois des regards admiratifs ou haineux. Les trois manadiers payent leurs verres et s’en vont.
L’ambiance s’échauffe d’heure en heure. Notre bodega est pleine à craquer. Notre clientèle est des plus chics. Tout ce que Béziers compte de notables, médecins, avocats, commerçants se saoulent chez nous et ils n’y vont pas de main morte. L’alcool faisant tomber les inhibitions, le spectacle est étonnant. Ne seraient-ce pas les doigts du dermatologue qui se promènent sur le sein impudique de maître Leinart, avocate au barreau ? Le docteur Mongin, chef du service pédiatrique de l’hôpital, est bien l’homme qui danse torse nu, la cravate nouée autour de la tête ? J’en découvre à chaque instant, dans les coins sombres de la pièce et même dans la rue et dans les voitures qui y sont garées. Si j’avais un appareil photo, j’aurais de quoi faire chanter tout le gratin biterrois pour les dix prochaines années. Je trouve cela amusant au début, puis, petit à petit, l’ambiance s’alourdit, la bodega commence à ressembler à un lieu de perdition. Les mains sont sous les jupes, dans les braguettes, les chemises sont dégrafées, j’ai envie de vomir. Je craignais les bagarres d’ivrognes, elles n’éclateront pas, probablement remplacées par le sexe ! Heureusement, car personne ne pourrait m’aider à les maîtriser.
Tout le monde est saoul. Sur le comptoir, c’est un va-et-vient incessant de billets de banques et de bouteilles de vin. Je n’ai pas arrêté de servir et je commence à ressentir la fatigue. À 3 heures du matin, il y a plus d’alcool que de sang dans les veines de ceux qui sont encore là. Heureusement, je n’ai rien bu à part la coupe de champagne et le verre de fino , et je dois bien être la seule. Marcel danse une sévillane, perché sur le comptoir et aimerait bien que je l’y rejoigne, « pour m’apprendre » dit-il. JR roule une galoche à la femme du banquier, qui, lui, s’est effondré, ivre mort, sur une chaise dehors. Une femme d’une soixantaine d’années, il me semble reconnaître une commerçante de la ville, débarque toutes les cinq minutes avec des scouts, toujours différents – il doit y avoir un gisement pas loin ! – et les arrose de vin.
Puis arrive enfin une heure où la foule s’étiole, les troupes sont fatiguées. Consuelo est partie depuis un moment. JR est de retour. Décoiffé, il a du rouge à lèvres tout autour de la bouche et ressemble à un clown. J’explose de rire et lui demande de me suivre dans la réserve.
Asseyez-vous là !
Il se laisse tomber sur le tabouret que je lui présente. J’imbibe une serviette en papier avec du fino et je le débarbouille, comme un enfant.
Si votre femme vous voit rentrer dans cet état, elle ne vous le pardonnera pas. Vous devriez avoir honte !
Merci, Pinky, vous êtes une sœur pour moi.
Sa voix est vaseuse, il me regarde dans les yeux, les siens sont injectés de sang.
Vous êtes la seule femme respectable de la soirée.
Ça n’est pas bien difficile !
En plus, vous êtes forte, très forte. Ce que vous avez obtenu de Guardia, c’est très fort. Qu’est-ce vous lui avez fait pour ça, dis-moi ?
JR, vous êtes saoul !
Mais il ne m’entend pas et continue à débloquer.
À moi, vous pouvez le dire, je ne le répéterai pas : quelle saloperie vous a-t-il demandé de faire ?
Je vous le dis à vous, je ne lui ai rien fait, rien du tout !
Pinky, je suis saoul, demain, je ne me souviendrai de rien, dis-moi, tu as couché avec lui quand même !
Non, justement et même que c’est pour cela qu’il est prêt à tout, vous comprenez ça ? S’il avait obtenu ce qu’il voulait, je ferais certainement déjà partie du passé.
C’est fort, c’est vraiment fort, vous le faites ramper comme un toutou !
N’exagérons rien, ce n’est pas si facile.
J’en ai fini avec son démaquillage. Je l’abandonne et j’achève le rangement de la salle. Je n’en peux plus. Il est 5 heures. Je prends la décision de fermer. Je pousse les derniers ivrognes dehors et je descends le rideau métallique. Je laisse Marcel et JR cuver leur vin à l’intérieur.
Dans la rue, la fraîcheur est enfin arrivée. Je croise quelques naufragés de la première « nuit de folie de la feria ». Un jeune homme que j’ai dû entrevoir dans la soirée me demande où il habite car il ne s’en souvient plus ! Je retrouve ma voiture et je pense à vérifier que personne ne s’est vautré dessous avant de partir. Le jour se lève. Je décide de passer par le domaine pour donner à manger à tout mon petit monde et je rentre me coucher, enfin. Je n’en peux plus. La nuit a été longue et je me demande ce que me réserve le lendemain ! Mais le sommeil m’emporte avant que je ne puisse y réfléchir.
Chapitre 3


Je suis dans l’arène. Il fait une chaleur torride. Mon cheval galope très doucement, sur un cercle. Je vois, au passage, des têtes de femmes qui hurlent, dissimulées par la palissade. La grande brune de l’hôtel est dans l’arène, debout, vêtue de noir ; une mantille recouvre son visage. Elle ressemble à une veuve. Je ne sais pas après quoi elles crient. Ce n’est pas contre moi, elles regardent derrière moi et j’ai l’impression d’être transparente. J’immobilise mon cheval et je tourne la tête dans la même direction qu’elles. Gaetano est accroupi et poignarde le taureau qui est couché devant lui, encore et encore. Son visage est recouvert de sang. Il lacère le cuir de l’animal d’une manière obsessionnelle. La veuve se précipite vers lui. Visiblement ravi, il lui présente un morceau de chair sanguinolente et elle le mange avec gourmandise. Les autres femmes accourent comme des hyènes, Gaetano distribue de la viande à tout le monde. Je ne bouge pas, pétrifiée. Il me sourit, ses dents sont rouges. Il me tend son poignard que je saisis et je m’apprête à planter moi aussi la lame dans les viscères de l’animal qui vient de tourner la tête et me regarde. Les furies et Gaetano hurlent de rire. Je me réveille en sursaut, je suis en nage. Il me faut cinq bonnes minutes pour atterrir dans la réalité. Le chant apaisant des oiseaux me calme peu à peu. Ma montre indique 11 h 30 : la matinée est foutue, mais j’avais vraiment besoin de ces six heures de sommeil après cette nuit en enfer. J’enfile un T-shirt et une petite culotte et je descends me préparer un café, histoire d’oublier le cauchemar qui me hante encore. On frappe à la porte. C’est un coursier. Il me tend un long colis et s’en va. Je le pose et je prends la cafetière sur laquelle est collé un post-it de ma sœur : Bonne journée, je passerai peut-être à la bodega ce soir.
Je remplis ma tasse et je déballe enfin mon paquet. Il y a un mot, je regarde d’emblée la signature : Guardia. Le carton contient une magnifique rose rouge sang. Le mot dit :
« Ma voiture passera vous prendre vers 15 heures.
Votre costume vous attend aux arènes. Portez cette rose pour moi.
J’embrasse vos mains, puisque c’est la seule partie de votre corps à laquelle j’ai droit.
Je pense à vous…
Gaetano. »
Je mets la rose dans un vase. Dès le matin, Gaetano s’est débrouillé pour occuper mon esprit. Comme s’il avait besoin d’une rose ! J’ai l’impression de ne penser qu’à lui du matin au soir depuis que je le connais. Mes sentiments pour lui sont des montagnes russes, il me déstabilise, j’ai la sensation de ne plus savoir qui je suis ni ce que je veux. Ce matin, je regrette vraiment d’avoir accepté sa proposition. Qu’est-ce que je vais aller faire aux arènes, à parader sur son cheval ? Non seulement je vais voir une corrida, mais je vais y participer. N’est-ce pas le plus sûr moyen de cautionner cette boucherie ? Je me suis laissé griser par la beauté du matador, pour le bref moment de gloire qu’il m’offrait. Il est trop tard pour faire machine arrière. Renoncer maintenant, ce serait vraiment me dégonfler. Vargas jouit d’une solide réputation de monstre et ce défi me tente. Être la seule femme à défiler dans ce fief masculin qu’est l’arène flatte mon ego. Je n’aurais jamais cru que cela aurait de l’importance ; je me déçois, c’est de la vantardise et je ne connaissais pas ce trait de ma personnalité. Je n’ose pas me demander ce que Guardia exigera en échange de cette faveur ! Depuis le début, je lui fais aveuglément confiance. Son cadeau est peut-être empoisonné. Ou bien cherche-t-il à se venger de mon refus. Mais, à bien y réfléchir, je n’ai rien refusé à Gaetano, il ne m’a rien demandé ! Je ne fais que ralentir sa campagne de séduction, il n’a aucune raison de me tendre un piège.
Les idées de ce genre tournent et retournent dans ma pauvre tête. Je passe ce qui reste de matinée et le début de l’après-midi à imaginer les scénarios de la soirée : Je me vautre dans les arènes, je pars en courant au dernier moment, je ne rentre pas dans le costume, Guardia se fait embrocher par le taureau, je suis magnifique et Guardia tombe amoureux de moi… Guardia, Guardia, Guardia, je ne pense plus qu’à lui, j’en ai marre, je pensais à quoi, avant ?
Vers 14 heures, je suis dans l’incapacité de me concentrer sur quoi que ce soit. Je commence à me préparer et le trac monte doucement. J’ai l’impression que l’air se raréfie, mes tripes sont en vrac et j’ai une boule dans la gorge. Je dépose dans un sac les vêtements dont j’aurai besoin pour la soirée. Je vais chercher la rose de Gaetano. Je la respire et, surprise, elle sent bon, ce qui est rare pour les roses des fleuristes. J’enfile un T-shirt propre et un jean et j’entends le moteur de la limousine qui m’attend déjà. Le cœur battant, je prends mes affaires, referme la lourde porte en chêne et planque la clef dans le pot de géranium. Le chauffeur en costume m’ouvre la portière en me saluant et nous partons, en silence.
J’ai besoin de parler pour évacuer mon stress :
Vous savez où sont les arènes ?
Bien sûr, j’y ai déposé le señor Guardia tout à l’heure. Il doit être en train de vous attendre.
Son français est un peu plus laborieux que celui de Gaetano, mais il se débrouille bien.
C’est toujours vous qui conduisez sa voiture ?
Oui, il n’a qu’un seul chauffeur !
Je dois lui sembler terriblement stupide avec mes questions.
Vous connaissez Vargas ?
Bien sûr ! Le señor Guardia est fou de lui, il le bichonne comme si c’était un membre de sa famille. C’est très inattendu qu’il vous permette de le monter, surtout vous !
Comment ça, moi ?
Une femme ! C’est plutôt un cheval d’homme, il faut de la force pour le monter, il est très puissant !
Je n’ai pas très envie de lui expliquer qu’en selle, il n’est plus question de rapport de force, de toute façon, nous arrivons aux arènes. On le laisse emprunter l’« entrée des artistes » et il s’immobilise derrière les barrières de sécurité. Il m’aide à sortir de la voiture et me conduit à l’intérieur du bâtiment. Une odeur puissante, indéfinissable me prend la gorge. Ça sent le fauve, l’urine des chevaux, la peur, le sang, la mort. Nous croisons beaucoup de monde, plus que je ne l’aurais imaginé ; l’heure n’est pas à la plaisanterie, les visages sont concentrés. Le chauffeur me fait rentrer dans une petite pièce et s’en va, sans commentaires. Les arènes servent de salle de spectacle tout l’été et je dois être dans une loge. Il y a une tablette surmontée d’un miroir, une chaise, un portant à vêtements et un portemanteau perroquet. La pièce n’a pas de fenêtre et je la trouve lugubre. Dans le couloir, il y a du bruit. Au fond, les hennissements d’un cheval passablement énervé, certainement un entier, il y a aussi des chocs contre du bois, peut-être un taureau, des cris, on s’interpelle en espagnol, on court. Il y a un petit réveil sur la tablette qui indique 16 heures. J’ignore à quelle heure a lieu le spectacle, je sais juste qu’il finit vers 19 h 30. Les aficionados ne sont pas encore rentrés, il n’y a aucune rumeur venant de la piste. Je m’ennuie. Pas de signe de Gaetano. Je me décide à faire un tour, non sans avoir repéré ma loge dans ce dédale de couloirs sombres et de recoins que sont les arènes. Je suis juste à côté de l’accès à la piste, au moins je ne risque pas de manquer le début. Je pars vers la lumière, en sens inverse. J’arrive devant un corral où sont attachés plusieurs chevaux et des mules. Ils ne sont pas sellés, je dois donc avoir le temps de me balader. Il y a trois énormes camions de transport d’animaux où de nombreux palefreniers s’activent. Je suis le bruit de l’étalon en colère et j’arrive derrière un des camions. Un cheval gris pommelé, assez foncé, y est attaché : Vargas. Pas besoin de me le présenter, il est vraiment magnifique. Il a le nez fin et de grands yeux, des petites oreilles mobiles, une encolure majestueuse, un poitrail large et un corps musclé d’étalon régulièrement travaillé. Sa crinière est impressionnante, épaisse et très longue. Il racle le sol de son sabot, en signe d’impatience et ses yeux lancent des éclairs d’énervement. Je commence à lui parler doucement, il m’écoute et stoppe ses mouvements. Je m’approche, il couche les oreilles, signe d’hostilité ; je continue à parler, il finit par les redresser et il baisse la tête. Lentement, j’avance ma main. Je m’attends à un coup de dent et je me tiens prête à réagir, mais au lieu de ça, il tend son encolure et sa tête vers ma main que je lui laisse renifler. Il souffle sur ma paume et je fais de même dans ses naseaux pour faire connaissance ; il se calme. Je peux enfin toucher son chanfrein et ses joues. Il se détend et prend même plaisir à mes caresses. Je demeure ainsi un bon moment. Puis le cheval sursaute et dresse les oreilles, quelqu’un nous observe. Je me retourne, un homme brun nous regarde.
Ne restez pas là, Mademoiselle, ce cheval est dangereux !
Par pur esprit de contradiction, je pense, Vargas lèche mon épaule calmement, comme pour dire : « Tu te trompes, je suis un ange ! » L’homme est surpris.
Il a l’air de vous apprécier, c’est très rare.
C’est Vargas ?
Qui voulez-vous que ce soit ? Alors vous devez être Pinky.
Il me tend la main, nous nous saluons.
Je suis Robert, en fait, je vous cherchais. Je m’occupe de la cuadrilla de monsieur Guardia. Il m’a chargé de vous expliquer le déroulement de la corrida.
Où est Gaetano ?
Il se prépare, il ne peut pas s’occuper de vous. Pour le moment, vous devriez vous habiller, j’ai déposé le costume dans votre loge. Je vous accompagne.
Qui doit seller le cheval ?
Le palefrenier de monsieur Guardia, je pense. Il n’est pas prévu que vous le fassiez, c’est tout ce que je peux vous dire.
Nous revenons à l’intérieur par un autre couloir. Il y règne une ambiance de ruche. Il y a plus de monde que tout à l’heure, plus de personnes costumées. Un orchestre accorde ses instruments dans le lointain. J’ai plus la sensation d’être dans un théâtre que dans une arène. Dans la loge, un habit noir est pendu au portant.
Je vous laisse vous préparer, je repasse dans vingt minutes, vous ne devriez pas avoir besoin d’habilleuse.
Et hop, il est parti avant que je n’aie pu dire un mot. Je n’ai toujours pas d’indication sur le temps dont je dispose. Tant pis, je sais que j’ai au moins vingt minutes. Je jette un coup d’œil au costume. Toutes les pièces qui le composent sont noires, à l’exception d’une chemise blanche. Il y a une culotte de cheval en velours, une chemise blanche avec de très longues manches et un large col bordé de dentelle, une veste festonnée de galon doré et une cape, elle aussi richement décorée d’or. Sur la tablette est posé un tricorne noir orné d’une plume rouge. Quelqu’un a eu la bonne idée de laisser une illustration représentant le costume porté pour que je sache quoi faire. Je me déshabille et commence à enfiler le pantalon, puis la chemise amidonnée qui est vraiment très belle. Quand j’enfile la veste en flanelle, je me dis que la corrida devrait avoir lieu l’hiver, car je sens que je vais étouffer là dessous. Je passe les revers des manches et du col par-dessus la veste. Je découvre une paire de bottes en cuir derrière la chaise. À ma grande surprise, elles me vont, c’est la bonne pointure et le bon tour de mollet, ce qui est un exploit car j’ai énormément de mal à trouver ma taille dans les magasins. D’ailleurs tout à l’air d’avoir été fait sur mesure. Je décide d’attendre un peu pour attacher la cape, je dégouline déjà de sueur. Je ne suis pas sûre de ce que je dois faire avec mon couvre-chef : dois-je tresser mes cheveux et les laisser apparaître, ou bien dois-je les dissimuler sous le chapeau et passer pour un homme ? Robert revient à point pour répondre à mes questions. Il me regarde de la tête au pied.
Impeccable, ça vous va très bien !
Qui s’est chargé de trouver ce costume ?
Guardia, je pense, pourquoi, il y a un problème ?
Non, au contraire, il est exactement à la bonne taille, ça m’étonne, c’est tout.
Quelqu’un est venu le déposer tout à l’heure, c’est tout ce que je peux dire.
Dois-je passer inaperçue ou peut-on montrer que je suis une fille ?
Pas la moindre idée !
Il réfléchit un instant.
On va pas prendre de risques, cachez vos cheveux, nous pourrons toujours changer d’avis plus tard.
Ça commence dans combien de temps ? Qu’est-ce que je suis censée faire ? Quand est-ce que je monte à cheval ? Est-ce que j’aurai l’occasion de le détendre un peu ?
Stop ! Calmez-vous ! Je suis là pour cela. Je vais même rester pour vous expliquer le déroulement de la corrida. Guardia m’a dit que c’était votre première fois !
Et ça fait beaucoup de choses à gérer pour une première !
C’est sûr ! Rien ne presse, vous entrez en piste dans une heure tout juste. Donc vous avez le temps de boire un coup et aussi d’essayer votre cheval. Je vous explique ce que vous devrez faire : premièrement, vous entrerez dans l’arène avec un autre alguazil, vous vous avancerez jusqu’au centre et le président agitera un mouchoir blanc. C’est l’autorisation d’ouvrir la corrida. Vous ferez demi-tour et vous reviendrez chercher le cortège. L’orchestre va jouer l’ouverture de Carmen. Là, vous serez côte à côte avec l’autre alguazil et vous reviendrez sur la piste avec les toreros et les cuadrillas derrière vous. Vous irez jusqu’à la présidence que vous saluerez.
C’est quoi, les cuadra …
Cuadrillas , les aides du torero, les picadors , les banderilleros , les peones , toute l’équipe du matador. Le cortège sera clôturé par l’arrastre, c’est-à-dire les mules chargées d’évacuer le cadavre du taureau à la fin.
Nous y sommes, ce détail me ramène à la réalité, il va y avoir des cadavres, un frisson parcourt mon dos.
Ensuite, les toreros vont se mettre en place, vous tournerez chacun d’un côté de la barrera et vous reviendrez au centre. Le président des arènes jettera la clef du toril que vous attraperez, vous ou l’autre alguazil. Surtout, ne la faites pas tomber, c’est un mauvais présage ! Puis vous céderez cette clef à l’homme qui se trouve devant la porte du toril et vous rentrez. C’est tout ! Enfin, si vous tenez jusqu’au bout, c’est un alguazil qui est chargé d’offrir les récompenses au torero, à la fin de sa corrida.
Non, merci ! C’est bien assez ! Et après le paseo , je peux m’en aller ?
Après, vous venez me rejoindre, je serai au-dessus du toril et nous regarderons la corrida, c’est Guardia qui commence. Le sorteo lui a désigné deux taureaux exceptionnels, il va y avoir du beau spectacle !
C’est obligé ?
Ce n’est pas mes affaires, mais Guardia avait l’air d’insister sur ce point, il m’a dit : « Au moins le premier taureau. » Le reste, c’est à vous de voir ! Ce qui est sûr, c’est que je ne vous laisserai pas seule, ordre du patron !
J’aurais bien aimé que Gaetano me le dise lui-même. Je pense soudain à la rose qui doit dépérir dans mon sac. Je retire une partie de sa tige et la fixe à la boutonnière de ma veste.

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