Anesthésie Placebo
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Anesthésie Placebo , livre ebook

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Description

Il suffit parfois d'un seul instant pour bouleverser complètement le cours de notre existence. Une seule seconde ou une rencontre inattendue. Pour Matthew, ce sont précisément ces deux éléments qui vont déclencher un tsunami dans sa vie jusqu'alors bien rangée. Tandis qu'il cherche désespérément à comprendre la disparition inexpliquée de son frère, le jeune homme va se retrouver confronté à d'autres disparitions inquiétantes au sein de son milieu professionnel. Sans compter que les disparus se manifestent à lui au travers de visions énigmatiques.


Et si tout était lié ? Et si cette mystérieuse jeune femme qu'il a sauvée du suicide détenait la réponse à ses questions ?


Égaré entre la réalité et les phénomènes surnaturels dont il est victime, Matthew osera-t-il affronter les étranges créatures qui peuplent les catacombes et ainsi accomplir son destin ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782379601842
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Malia Belrun
























© Malia Belrun et Livresque éditions pour la présente édition – 2020
© Thibault Benett, pour la couverture
© Valérie Cavaillès, pour la correction
© Jonathan Laroppe , pour la mise en page et le suivi éditorial
ISBN : 978-2-37960-184-2
Tous droits réservés pour tous pays
Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur.
À Pedro, ma plus belle rencontre
« Chaque personne, même la plus insignifiante, qui croise notre chemin modifie le cours de notre destin. »
Prologue
Des siècles auparavant, loin de la Terre
— Tu les as laissées fuir ? Tu n’as pas idée du désastre que cela va causer.
—  Elles mourraient à petit feu ici. Tu n’as pas su les retenir, tu as été incapable de les soigner.
— Elles n’ont pas leur place parmi les humains !
— Au contraire, mon cher, elles révolutionneront la vie de ces piètres mortels et nettoieront leur terre.
— Comment as-tu pu me trahir de la sorte ? Nous étions liés, ma reine !
— Tu croyais que je resterais tapie dans l’ombre de tes stupides convictions ? Nos chemins se séparent ici. Car moi aussi je vais les accompagner. Je prendrais soin d’elles puisque tu n’as pas réussi.
— Mais c’est moi qui les ai créées ! C’est à moi d’en assumer la responsabilité.
— Elles m’appartiennent aussi ! C’est moi qui t’ai insufflé l’inspiration nécessaire et mon sang coule en elles… Ton temps est révolu. Le leur est à son apogée. Et maintenant, elles sont enfin libres !
— Jamais elles ne le seront. Je réparerai mes erreurs et les tiennes. Je punirai ta trahison.
— Tu n’as aucune chance. Tu n’as plus aucune emprise sur elles désormais. Tu ne pourras rien changer.
— Moi non. Mais viendra le moment où le seul survivant au larcin de Prométhée se manifestera, verra leur vrai visage et les condamnera grâce à sa marque… Kovu ya Rozari 1 . Le solstice ardent s’accomplira en thermidor, l’an dix-neuf du troisième millénaire et il sonnera leur glas.
— C’est impossible… Tu n’as pas osé ?
— Oh, si. Le poids de la malédiction plane sur elles. Chaque créature jouit d’un point faible. Et les miennes n’échappent pas à la règle. Leur talon d’Achille les anéantira tôt ou tard et elles seront forcées de capituler. Croyais-tu vraiment que je concevrais une nouvelle espèce sans aucune protection ?
— Cela n’arrivera pas. J’y veillerai. Nous contrerons la prophétie, nous capturerons le Kovu ya Rozari et nous exposerons sa dépouille en offrande.
— Son sacrifice lors du solstice ardent brisera effectivement la malédiction. Sauf que tu ne le trouveras pas. Personne ne le remarquera. Personne ne le soupçonnera.
— Nous verrons cela… tu es prisonnier désormais, et contrairement à moi, tu ne rejoindras jamais le monde des mortels. Nul ne lèvera le sort que je t’ai jeté.
— Ne sous-estime jamais le créateur du démon.
** *
De nos jours, sur Terre
Chaque personne, même la plus insignifiante, qui croise notre chemin modifie le cours de notre destin.
Cette banale phrase prononcée par une âme que j’avais jadis côtoyée tournait en boucle dans ma tête.
Quelques semaines auparavant, je n’avais guère adhéré à de telles élucubrations. Et pourtant. Il avait eu raison.
Désormais, je ne savais plus si je croyais à ce fameux destin, celui qui était tracé depuis notre naissance, l’immuable, celui que n’importe quel charlatan lisait dans les lignes de la main. Ou si justement nous détenions le pouvoir de le changer.
Alors que l’aiguille s’enfonçait dans mon bras, mon cerveau ravagé trouva encore la force de se souvenir de ce jour. Ce moment où ma vie avait basculé. En quelques minutes.
Mes yeux se révulsèrent tandis que le liquide pénétrait mes veines. Mon cœur grimpa et dévala des montagnes russes. Mon corps se crispa de douleur. Mon foie pulsait sous ma peau. Un chronomètre fatal tintait dans mes oreilles.
Elle s’approcha de moi, ses longs cheveux chatouillèrent mon visage trempé de sueur. Son sourire satisfait sonna le glas. Ses lèvres rouges s’écartèrent. Sa langue de reptile siffla dans mes tympans.
— N’aie pas peur, tu n’auras pas mal, me susurra-t-elle, tu verras, c’est le principe de l’anesthésie placebo.
Je ne la croyais pas.
Aujourd’hui, j’allais souffrir.
Aujourd’hui, j’allais mourir.
0 1
À quelques secondes près
Lisbonne, Portugal, lundi
Les tremblements des murs bourdonnaient dans ses tempes. Les soubresauts du sol vibraient sous ses pieds. Le bruit métallique des rails égratignait ses oreilles.
Matt s’élança dans les entrailles du souterrain, il dévala quatre à quatre les volées de marche, slaloma entre les gens qui remontaient en sens inverse et manqua de s’affaler en percutant un touriste anglais qui proféra un juron.
Il ne lui prêta aucune attention et continua sa course en pestant contre les mollassons qui lui barraient le passage. Pas le temps.
L’insupportable signal sonore menaçait déjà la fermeture des portes. En retard. Encore. Il accéléra. Son pied dérapa sur la dernière marche. Numéro d’équilibriste, il se rattrapa de justesse à la cloison en soufflant, fit volte-face et se rua jusqu’au quai.
Ses mains moites frôlèrent les portes au moment où celles-ci se verrouillaient. À travers la vitre, une fille lui adressa un sourire désolé. Fichu métro. À quelques secondes près. Le train démarra en trombe.
Des gouttes de sueur dégoulinèrent dans son dos. L’impression de rôtir dans un four. L’été, la période la plus critique. Il avait horreur de la chaleur, surtout lorsqu’il travaillait alors que d’autres se la coulaient douce sur les plages qui bordaient les côtes atlantiques.
Il reprit sa respiration, rajusta le col déjà humide de sa chemise blanche, puis jeta un œil sur le panneau lumineux. Prochain départ dans sept minutes.
Il consulta sa montre. Sept minutes à ajouter en plus au quart d’heure de retard qu’il avait accumulé. Plus cinq minutes pour le trajet de la station jusqu’au bureau. Une petite demi-heure en tout. Les joies du lundi matin. Le week-end semblait loin. Heureusement que sa chef l’appréciait et qu’elle était consciente de la difficulté de leur tâche.
Il travaillait depuis six ans dans un centre de réinsertion et il n’avait obtenu que des éloges de la part de ses supérieurs. À presque trente ans – bien qu’on lui donnât souvent quelques années de moins –, Matt exerçait brillamment son métier de psychothérapeute. Doué et prometteur.
Sa mission ? Aider les malades à se débarrasser de leurs démons. Les remettre sur le droit chemin. Trouver une nouvelle orientation professionnelle à ceux qui souhaitaient en finir une bonne fois pour toutes avec la drogue, l’alcool ou tous les autres vices qui leur pourrissaient la vie.
Du haut de son mètre quatre-vingt, il n’avait rien à envier à la gent masculine portugaise. Son apparence juvénile à la Marty   McFly 2 – visage ovale, sourcils bien fournis, lèvres symétriquement parfaites, silhouette svelte et muscles fins, mais bien dessinés – se révélait un avantage tout comme un inconvénient.
Il déplorait parfois les réactions de la part de certains de ses patients qui le qualifiaient de jeunot alors qu’il jouissait déjà d’une expérience significative.
Le jeune homme se dirigea vers une machine à boissons, y inséra une pièce et sélectionna une bouteille de thé glacé à la pêche. Il s’empressa d’en avaler une bonne rasade. Une fraîcheur désaltérante.
Il s’installa ensuite sur un banc, posa son sac à dos sur ses genoux et observa le quai. Pratiquement désert. Normal à cette heure-ci, en plein mois de juillet. Les touristes dormaient encore. À la fin de la journée, en revanche, il connaîtrait le bonheur de se transformer en sardine. Rien qu’à cette pensée, il sua doublement.
Sur sa gauche une petite vieille lisait un roman d’un célèbre auteur français, Franck Thilliez, et une jeune femme, adossée au mur, racontait sa vie au téléphone en riant à tue-tête. Sur le quai d’en face, un couple était occupé à s’embrasser sauvagement et un type s’explosait les tympans avec sa musique hardcore.
Matt tira son portable de la poche de son pantalon et consulta le SMS de son garagiste. Mauvaise nouvelle. Les réparations sur sa moto prendraient plus de temps que prévu. Il soupira. Au moins encore une semaine à supporter le métro. Dépité, il choisit de ne pas y songer et entama une partie de solitaire.
Une bourrasque tiède, charriant une puanteur d’égout mêlée au soufre, souffla dans le tunnel et s’engouffra dans ses narines. Des sifflements indistincts ronronnèrent sous son crâne. Un mélange de sons inquiétants et de longues complaintes enfouies sous des couches d’asphalte. Des voix en suspens dans une autre dimension et qui se répercutaient contre les murs. Des appels.
Un frisson électrisa sa colonne vertébrale. Drôle d’intuition.
Matt leva le nez de son jeu et tendit l’oreille en inspectant furtivement les alentours. Rien. Il ne distinguait plus que l’entêtante musique du gars d’en face qui gigotait comme une grosse limace.
Le vent interprétait souvent d’étranges symphonies dans ces souterrains. Son imagination en rajoutait certainement un peu plus.
Le jeune homme se concentra de nouveau sur ses cartes virtuelles. Il ne détourna son regard de l’écran que lorsque la voix robotisée annonça l’arrivée imminente du wagon.
Matt rangea son mobile, avala une gorgée de thé glacé, se dirigea vers la poubelle, y jeta la bouteille et tourna machinalement la tête vers le tunnel noir. Son œil accrocha une image inattendue. Irréelle. Il plissa les yeux, s’imaginant victime d’une illusion d’optique.
Ce fut à cet instant qu’il la distingua clairement. Sur sa gauche. À quelques mètres. Coincée entre le mur et le bord du quai. Immiscée entre l’obscurité des ténèbres et la lumière des phares qui grandissait.
Ses longs cheveux roux ondulaient sous l’air craché par la galerie. Sa robe flottait tel un drapeau pris dans la tempête. Scène au ralenti. Collée à la paroi, les pieds en équilibre sur le rebord, elle semblait léviter. Et personne ne l’avait remarquée.
Comment cette fille avait-elle pu se faufiler derrière le quai sans que personne y prête attention ? Pas même les caméras de sécurité installées dans toutes les stations de la ville ?
Relent d’adrénaline. Sans réfléchir, Matt détala dans sa direction. Il tenta de hurler, de prier l’inconnue de ne pas commettre l’irréparable, mais ses appels se perdirent dans le brouhaha de la rame qui approchait.
Interpellée, la femme du téléphone s’était avancée vers le quai. Elle poussa un épouvantable cri, aussitôt imité par la petite vieille qui avait laissé tomber son roman dans la panique.
La suicidaire ne les entendait pas. Encore quelques secondes. Les rails crissèrent sous les grondements, les parois vibrèrent sous l’assaut du monstre métallique. Les phares éblouirent Matt et le forcèrent à détourner la tête alors qu’il enjambait la barrière.
Un flash soudain crépita dans son cerveau. Il se vit mort. Déchiqueté. Son sang giclant sur la voie ferrée, éclaboussant le pare-brise du véhicule, le repeignant de sa couleur pourpre.
Soubresaut infernal. Il évoluait au milieu d’un tremblement de terre, un monde peuplé de créatures sombres qui s’apprêtaient à l’engloutir à chaque instant. Des gémissements effrayants et des plaintes stridentes se répercutaient sur les murs noirs. Un écho terrifiant qui lui cramait les oreilles.
Pas d’appui, équilibre précaire, les semelles qui glissent sur la crasse. Corne de brume assourdissante dans le tunnel. Moins de cinq secondes avant l’impact. L’inconnue s’élança dans le vide. Le bras de Matt s’enroula de justesse autour de sa taille. Contact-choc. Coup de jus inattendu et puissant. Haletant, il la plaqua un peu violemment contre le béton et se colla à elle, les mains scotchées à la paroi.
Une décharge électrique remonta le long de sa colonne vertébrale et galopa dans ses artères. Il eut un bref moment d’absence, une hypnose aussi soudaine que rapide. Un vide sidéral ondoya dans son esprit endolori et paralysa ses muscles. Ses méninges se réveillèrent en même temps que son corps.
Des étoiles virevoltèrent sous son crâne. Des étincelles jaillirent sous ses pieds. Freinage du wagon. Grincements métalliques. Il ferma les yeux, ne sentit que le vent chaud qui s’immisça sous sa chemise et en souleva les pans. Une nuée de poussière tourbillonna autour d’eux.
Les tremblements cessèrent. Mécanisme des portes. Pas pressés, lourds, bousculades, éclats de voix. Et puis le tintement sourd de départ imminent. Le métro continua sa route.
Matt soupira de soulagement. Trempé, il relâcha son étreinte et se posta aux côtés de l’inconnue dont le dos était encore englué à la cloison. Il tourna la tête vers elle.
—  Ça va, mademoiselle ? Qu’est-ce qui vous a pris ?
Dans la pénombre, il ne distinguait que ses longs cheveux roux et sa peau d’une blancheur extrême. Sa mince silhouette semblait flotter dans les airs. Elle resta figée, immobile comme une statue de cire. Une poupée de porcelaine accrochée au mur, oubliée par une petite fille.
— Il faut sortir d’ici ! s’exclama-t-il.
Face à son manque de réaction, il lui tendit sa main.
— N’ayez pas peur ! Nous devons nous mettre à l’abri. Je m’appelle Matthew et quoi que vous traversiez actuellement, je peux vous aider.
Elle détourna le regard vers lui. Plongés entre l’obscurité et la faible lueur du tunnel, ses yeux d’un noir intense le transpercèrent. Deux bougies sombres ancrées sur une nappe laiteuse.
Son visage pâle se découpait comme une ombre chinoise à moitié dissimulée dans les ténèbres. Il nota la finesse de ses traits, ses lèvres charnues vermeilles et la longueur spectaculaire de ses cils.
Un éclair de surprise et de crainte brilla dans ses iris alors qu’elle le fixait.
— Venez, insista-t-il.
L’inconnue recula prudemment et secoua la tête sans mots dire. Conscient du danger, Matt tenta une dernière approche, mais elle ne lui accorda pas le temps d’ouvrir la bouche. Elle avait déjà sauté sur les rails et atterri quelques mètres plus bas sans flancher. Une agilité et une rapidité qui le laissèrent interdit.
— Non ! hurla-t-il. Revenez !
La jeune femme lui adressa un regard succinct puis s’enfonça dans le tunnel en courant.
L’espace d’un instant, il s’imagina la suivre, la rassurer, la ramener. Finalement, il se ravisa. Oui, il venait de la sauver d’une mort certaine, oui son boulot consistait à aider les âmes en peine, mais de là à se lancer à sa poursuite. Et puis il ne la connaissait pas. Elle n’avait pas l’air d’être du coin. Elle s’apparentait plus à une étrangère. Peut-être même qu’elle ne l’avait pas compris.
Matt s’apprêta à enjamber la barrière pour retourner sur le quai lorsque des geignements lointains lui glacèrent le sang. Des murmures plaintifs et enfouis. Des appels irréguliers. Une soudaine douleur lui comprima la poitrine. Une sensation de mal-être. Il se figea, pivota sur lui-même, observa la galerie et s’arrêta presque de respirer. Rien. Seuls les battements de son cœur résonnaient dans sa cage thoracique. Certainement des rats qui peuplaient ces gigantesques souterrains et le vent qui s’amusait encore à jouer avec ses nerfs.
Il regagna la lumière, récupéra son sac à dos qu’il avait abandonné au sol avant son sprint et passa une main sur son visage moite. Sa chemise noircie et trempée de sueur lui collait à la peau.
Une bande de jeunes le dévisagea comme s’il revenait d’un monde parallèle. Effectivement, il devait ressembler à un ramoneur. Il leur envoya un bref signe de tête et ils reprirent aussitôt leurs bavardages d’adolescents.
Puis il tira son portable et sélectionna le numéro de sa chef dans le répertoire.
Son retard s’étirerait plus que prévu.
2
Mauvaise pixellisation
— Non, je n’ai rien remarqué d’anormal sur les écrans.
—  Et sur cette caméra ? demanda Matt, vous pourriez visionner les images dès l’ouverture ? C’est bien celle qui couvre le quai dans l’autre sens ?
— Oui. Je peux voir les enregistrements depuis six heures ce matin.
L’agent de sécurité, un petit homme aux cheveux plaqués grisonnants et proche de la retraite, avala le reste de son café et se gratouilla le front. Une chevalière en or décorait son annulaire droit et une grosse gourmette pendait à son poignet. Il ressemblait vaguement à l’acteur Joe Pesci.
Matt déchiffra son nom sur le badge accroché à la poche de sa chemise : Filipe Zamora. Il l’avait dérangé en plein petit-déjeuner, alors qu’il dégustait un pastel de nata 3 en lisant le journal. Filipe était visiblement plus préoccupé par les transferts de footballeurs que par son travail.
Matt avait réussi à se faufiler dans le local sécurité de la station. Il avait raconté que la fille était l’une de ses patientes. Il avait ensuite dégainé sa carte de psychothérapeute affilié à l’État, jouant au flic pendant quelques secondes. Son frère n’aurait pas apprécié, mais il ne risquait pas de le surprendre. Une pensée amère qui lui retourna l’estomac.
L’employé, sans doute pressé de reprendre ses lectures, n’avait pas tenté d’en savoir plus. De ses doigts encore gras, il appuya sur plusieurs boutons de son moniteur, régla la vitesse et fit défiler les bandes. Matt s’installa sur une chaise à ses côtés et se concentra. Avec peu de monde sur les quais à une heure aussi matinale, il espérait repérer l’arrivée de la mystérieuse inconnue.
Ouverture de la station. Premières rames, premiers voyageurs. L’écran indiquait 6h01. Rien à signaler à part les lève-tôt qui se hâtaient sur les voies et grimpaient dans les trains.
L’œil attentif de Matt balayait l’écran, scrutant le moindre détail. 6h37. Même constat. La sempiternelle routine régnait dans les souterrains. Une succession de fourmis, mais rien d’anormal.
Défilement modéré d’images en noir et blanc sur plusieurs instants. Matt localisa le type qui écoutait sa musique hardcore, celui sur le quai face à lui. Il venait d’arriver dans la station à 7h22. Environ huit minutes avant lui. Mais aucune trace de la fille.
7h31. Le moment où il s’était précipité pour tenter d’attraper le métro.
— Pas de bol, commenta le faux Joe Pesci. Vous l’avez raté à une seconde près.
Matt ne releva pas. Quelle stupide réflexion ! Comme s’il ne le savait pas. Moins d’une minute avait suffi à modifier le cours de sa journée. Il serait déjà au bureau à cette heure-ci, à s’occuper de ses patients au lieu de rechercher cette étrange nana. Finalement, il ressentait une sorte d’excitation. S’extirper de sa routine et jouer aux détectives privés ne lui déplaisait pas.
Il se frotta les yeux et s’approcha légèrement de l’écran. Il crut déceler une tache blanche au milieu de l’image, un nuage coincé à l’embouchure de la galerie.
— Là, indiqua-t-il. Vous pouvez zoomer ?
Zamora appuya sur le bouton pause et s’exécuta.
— Je n’ai rien remarqué de particulier.
Matt pointa un index sur le coin gauche du moniteur.
— Ici.
— Hum… ça ressemble plus à une anomalie ou une mauvaise pixellisation. Ce genre de défaut arrive souvent.
Matt fronça les sourcils tandis que l’homme continua de faire défiler la bande.
— Vraiment ? s’étonna-t-il. Pourtant cette espèce de trace apparait pendant plusieurs secondes, au même endroit, sans aucun mouvement, pareil à un gros nuage fixe, vous trouvez pas ça étrange, vous ?
Le gars haussa les épaules et lui répondit d’un ton sec en le toisant derrière ses lunettes. Mode coopératif désactivé.
— Non. Si vous saviez le nombre de trucs bizarres qu’on décèle sur les vidéos. Rien ne nous surprend plus. Et puis on n’est pas à Hollywood ici, si vous cherchez de la qualité, vous êtes pas au bon endroit.
Matt lui lança un regard agacé. Oui, il le savait. Les studios californiens, il connaissait. À son grand dam. Inutile de l’entraîner sur ce sujet épineux. Mais l’employé avait décidé de se montrer désagréable.
Le jeune homme assista ensuite à son spectaculaire sprint depuis le quai jusqu’à la barrière. En semi-accéléré, cela ressemblait encore plus au départ d’un cent mètres. Il se surprit lui-même, se demandant comment il avait pu foncer à une telle vitesse.
— Il semblerait que vous poursuiviez un fantôme, se moqua l’autre. Quelle idée d’aller se frotter contre les murs sales ! Vous voyez aussi bien que moi qu’il n’y a rien sur les images ! Tout est normal.
Une pointe d’énervement étrangla la voix de Matt. Ce type lui tapait sur le système avec ses allusions débiles.
—  Je suis pas fou, OK ? Cette fille était bien réelle. Je l’ai vue comme je vous vois.
— Peut-être, mais moi je vous dis qu’il n’y a rien sur les caméras ! Cette nana est sans doute arrivée depuis les galeries. D’ailleurs c’est bien par là qu’elle s’est sauvée, non ?
— Oui.
— Ben voilà. C’est pas la première fois que des timbrés se planquent dans les tunnels. Y en a qui recherchent des sensations fortes et d’autres qui veulent se foutre en l’air, c’est vraisemblablement le cas de celle-ci.
Matt le dévisagea longuement. Il avait balancé cette phrase avec une décontenance inhumaine. Le type qui prend ses jambes à son cou au lieu de porter secours à son prochain. Celui que l’on inculperait d’office pour non-assistance à personne en danger.
Tout le contraire de lui. Lui qui travaillait tous les jours avec des âmes paumées et abandonnées de tous. Des renégats qui ne croyaient plus en la société. Et il s’efforçait de les sortir de l’impasse mortelle.
Des gars comme Zamora ne lui insufflaient aucun respect. Il se releva, se dirigea vers la porte, le salua le plus cordialement possible et remonta à la surface.
Le soleil lui éclata les rétines lorsqu’il posa les pieds dehors. Matt dégaina ses lunettes et avança au pas de course vers son appartement.
3
Hallucinations
L’horloge indiquait presque midi lorsque Matt franchit les portes du bâtiment où il travaillait. Une maison de ville ancienne à la façade couleur rouille et montée sur quatre étages, située dans le quartier pittoresque du Campo pequeno.
Après un retour rapide chez lui pour se doucher et changer de vêtements, il avait sauté dans un Uber qui avait filé entre les avenues de la capitale. Trafic fluide à cette heure-ci. Il n’avait eu ni la patience ni l’envie de reprendre le métro.
Le jeune homme poussa la grille, salua le gardien planqué dans sa cabane, à l’entrée du parking, pénétra à l’intérieur de l’édifice, savoura l’air conditionné et s’enfonça dans l’ascenseur.
Tandis que la machine peinait à rallier le dernier étage, il jeta un bref coup d’œil au miroir et s’attarda sur les cernes qui alourdissaient ses iris chocolat. Il passa une main sur sa barbe naissante, rajusta le col de sa chemise corail aux manches retroussées – il ne portait jamais de chemises à manches courtes, il détestait ce genre de modèle – et recoiffa un épi qui se rebellait dans ses cheveux noirs.
Tintement métallique. Matt sortit en trombe et pressa le pas vers son bureau, tête baissée. Il n’était pas d’humeur à bavarder avec les collègues. Rectification, il n’était pas d’humeur à écouter les ragots féminins.
Pas aujourd’hui. Besoin d’une pause. Il leur accordait son attention en permanence et même s’il aimait travailler avec les femmes – il était le seul homme dans son service et donc de surcroît le chouchou de ces dames – il déplorait parfois l’absence de confrères masculins.
Il souffla de soulagement lorsqu’il atteignit son antre. Sa main se posa sur la poignée de la porte au moment où la voix qu’il ne voulait pas entendre retentit.
— Bonjour, Matthew.
Le jeune homme jura en silence, prit une inspiration puis se retourna, un sourire forcé scotché aux lèvres.
— Bonjour, Raquel. Encore désolé pour le retard.
Elle haussa un sourcil contrarié et le dévisagea sévè-rement. Ses yeux noisette rehaussés d’un fard à paupières vert en excès lui lançaient des éclairs. Escarpins vernis, pantalon rouge moulant et chemise noire au décolleté pigeonnant, elle serrait un épais dossier contre elle. Ses cheveux cuivrés au brushing impeccable tombaient en cascade dans son dos. Son visage maquillé à outrance – elle abusait de fond de teint pour dissimuler ses taches de rousseur et ses rides naissantes – n’affichait aucune émotion.
Raquel Dias, la chef de service en poste depuis peu. Originaire d’Algarve, dans le sud du pays, elle avait rapidement remplacé l’ancienne responsable, partie voguer sur les heureux flots de la retraite.
Ses lèvres orangées frémirent légèrement, dévoilant les quelques ridules qui cernaient sa bouche.
Personne ne connaissait son âge. Aucune indication ni sur les réseaux sociaux ni ailleurs, mais, malgré ses courbes parfaites, Matt lui donnait dans les cinquante ans. Même constat au sujet de sa vie sentimentale. Ni mari ni enfants. Il en aurait mis sa main à couper. Et en général, il ne se trompait pas. Il la voyait plutôt comme une cougar 4 qui papillonnait d’homme en homme. Une femme sans compromis et obsédée par sa carrière.
Les traits de Raquel s’adoucirent subitement. Elle lui adressa un large sourire. Un point intriguant chez elle. La psychologie de cette femme était absolument passionnante. Elle jonglait d’une émotion à une autre en un clin d’œil. Elle jouait le rôle d’amie avec ses collègues, puis la seconde d’après, elle piquait une crise de nerfs et les envoyait balader.
Une lunatique avérée ou une bipolaire parfaite, mais qui devait sans doute ignorer les symptômes de sa propre maladie. Elle se rapprocha de lui. Il se crispa quand sa main aux ongles manucurés rouges se posa sur son épaule.
—  Ce n’est pas grave, Matthew, cela arrive à tout le monde. Je suis satisfaite de votre boulot, je ne vous en tiendrai donc pas rigueur.
— Merci, je…
— Du moins pour cette fois, le coupa-t-elle. Veillez à ce que cela ne se reproduise pas trop souvent.
— Bien sûr.
Raquel retira sa paume tout en continuant de le fixer. Statue de cire ratée qui le déshabillait du regard. Un malaise l’assaillit aussitôt. Il imagina les mandibules de cette mante religieuse se rabattre sur lui. Il déglutit péniblement.
— Bon… bafouilla-t-il en agrippant la poignée, j’ai un nouveau patient qui m’attend.
Raquel inclina la tête, pensive. Elle laissa flotter un silence avant de lui répondre.
— Oui, évidemment, je retourne travailler moi aussi. Bonne journée, Matthew.
Elle remonta le couloir en claquant des talons. Soulagé, le jeune homme entra dans son bureau et referma la porte derrière lui. Il ouvrit les stores de l’unique fenêtre, laissant filtrer un rai de soleil. Juste le minimum pour profiter de la lumière extérieure. Il s’installa ensuite sur sa chaise à roulette et essuya son front d’un revers de main.
— Elle a vraiment un grain celle-là, murmura-t-il.
Matt alluma son ordinateur, décrocha son téléphone et appuya sur la touche qui desservait le standard. La voix enjouée – au léger accent francophone – de sa collègue Lauren retentit à la première sonnerie.
Ils s’étaient liés d’amitié à l’université où ils avaient suivi le même cursus à différents niveaux. Social pour lui. Secrétariat pour elle. Ainsi lorsque le poste de réceptionniste qui gérait son service s’était libéré, Matt l’avait tout naturellement recommandée.
— Salut, Lauren, est-ce que mon rendez-vous est là ?
— Bonjour, Matt, oui, il est arrivé depuis un moment déjà.
—  Parfait. Et as-tu pu décaler la consultation de ce matin à un autre jour ?
— Eh bien non, car monsieur Krutchev ne s’est pas présenté.
Étonnement. Démangeaison subite. Yeux qui piquent. Nuque endolorie. Le jeune homme se gratta un sourcil et fixa le vide. La seconde d’après, il se réveilla en sursaut au milieu du brouillard.
— Mais qu’est-ce que… balbutia-t-il. Où suis-je ?
À quelques mètres devant lui, il discerna une ombre floue et inerte. Il plissa les yeux.
— Qui est là ?
Des murmures planaient autour de lui, la brume lui susurrait des sons inaudibles. Il scruta les alentours, mais ne distingua que le néant et cette silhouette immobile qui l’observait. La chair de poule s’immisça sur ses bras.
Il progressa à tâtons à travers la fumée blanchâtre. Plus il approchait, plus il lui semblait reconnaître le visiteur. Ses vêtements, son embonpoint, son visage boursouflé, sa longue barbe poivre et sel. Le doute s’évapora.
— Alexei ? C’est vous ?
— Ne leur faites pas confiance. À personne.
— Quoi ? De quoi parlez-vous ?
Des cris étouffés se répercutèrent dans les airs. Le gros bonhomme regarda nerveusement autour de lui.
— Les voilà ! Sauvez-vous ! Vite !
—  Attendez !
Une épaisse paluche velue lui agrippa l’épaule. Matt sursauta en réprimant un hurlement. Le faciès du Russe se transforma en un masque monstrueux. Des vers jaillirent de ses orbites vides et dégoulinèrent sur ses joues. Une langue de reptile se faufila hors de sa gueule béante.
— Ne les écoute pas ! Cours !
Secousse sous son crâne. Un coup de marteau-piqueur. Matt contempla les lieux et se rendit compte qu’il n’avait pas bougé. Assis sur sa chaise, dans son bureau. Une absence. Il n’avait jamais vécu ce genre d’expérience.
Que s’était-il passé ? Un rêve éveillé ? Une hallucination ? La fatigue ? Oui, certainement. Le stress. Un trop-plein d’émotion.
Une voix insistante remonta jusqu’à ses tympans. Il mit une bonne minute à situer sa provenance. Le téléphone. Il glissa une main sur son visage en sueur et ramassa le combiné.
— Matthew ? Tu es toujours là ?
Il adopta le ton le plus convaincant possible.
— Oui, Lauren, pardon. As-tu tenté de joindre Alexei Krutchev ?
— Une seule fois, mais sans succès. Tu veux que je réessaye ?
— Non, je m’en occuperai, merci. Tu peux dire au patient de monter.
Il raccrocha et se perdit dans ses pensées. La vision du Russe égaré dans le brouillard le chamboulait. Pourquoi était-il apparu dans sa tête au moment où il parlait de lui avec la réceptionniste ? Que signifiaient les mots qu’il avait prononcés ? Des aberrations. Et ce visage de monstre ?
Le jeune homme attrapa la bouteille d’eau à côté de son ordinateur et en but une longue gorgée, s’efforçant d’occulter ces images terrifiantes. Rationaliser. Conserver son esprit cartésien. Ce soir, il se coucherait tôt et tout rentrerait dans l’ordre. Il devait maintenant se concentrer pour accueillir son nouveau patient. Il rangea une pile de documents qui traînaient sur son bureau, ouvrit un tiroir, en tira un bloc de papier et une pochette transparente qu’il posa devant lui.
Puis, il bascula sa chaise en arrière et contempla les lieux. Murs opaques qui auraient bien besoin d’un rafraîchissement, armoire en métal qui croulait sous les dossiers, lavabo et savon antiseptique dans un coin. La pièce manquait de personnalisation. Pourtant, il s’y sentait bien. L’habitude, sans doute.
Son regard se braqua sur l’imposante affiche encadrée sur sa gauche et qu’il connaissait par cœur : une bouteille de whisky entourée d’une cigarette, d’un joint, d’une seringue et d’un petit tas de poudre blanche. Le tout illustré de deux phrases explicites.
DEMAIN J’ARRÊTE
AIDE-TOI À TENIR TA PROMESSE
Ses pensées naviguèrent soudainement vers la fille du métro. Pourquoi avait-elle tenté de se suicider ? Quelque chose chez elle l’avait alerté. Une détresse évidente. Était-elle toxico ? Souffrait-elle d’une quelconque maladie ?
Au fond de lui, il était persuadé de pouvoir l’aider. Une intuition. Puis, inéluctablement, un détail se rappela à lui. La sensation bizarre qu’il avait éprouvée lorsqu’il l’avait touchée. La décharge électrique. Le coup de jus qui lui avait anesthésié les neurones. Son cerveau ne put s’empêcher de lier cet évènement à sa récente hallucination. Y avait-il un rapport entre les deux ? Non, il divaguait.
Un battement à la porte. Retour brutal à la réalité. Il s’éclaircit la voix.
— Entrez.

4
Le ténor déchu
L’homme avait les yeux rivés sur l’affiche de prévention. Ses pupilles dilatées lisaient et relisaient les deux phrases, son cerveau essayait de les analyser ou de les comprendre, comme si elles étaient écrites en hiéroglyphes.
Aucun mot n’avait encore été échangé. Déstabilisé, le patient s’était assis face à Matt, il lui avait lancé un bref regard avant de se focaliser sur le poster. En temps normal, le jeune homme préférait laisser ses malades s’exprimer, mais pour les novices, un coup de pouce s’avérait nécessaire.
Matt devait apprendre à les connaître, à mettre le doigt sur leurs addictions afin de trouver la méthode adéquate pour les aider. Et sur celui-ci, il ne savait que deux choses : son âge, quarante-quatre ans et son nom, Daniel Tavarès. Seules informations qu’un futur patient indiquait au centre le jour de son inscription.
Le reste, soit Matt le devinait, soit il leur demandait. Il l’observa encore quelques secondes. Des rides creusaient son front, il transpirait abondamment et il gardait ses mains collées entre ses cuisses. Ses petites lunettes aux verres fumés violets et à monture métallique glissaient sans cesse de son nez. Il portait un costume sombre – chemise, veste et pantalon – à l’effigie d’une grande marque, bien qu’usé jusqu’à la corde et démodé.
Deux indices évidents pour le psychothérapeute. Le cas classique de celui qui conserve sa veste malgré une chaleur étouffante. Le type voulait dissimuler ses bras dont les veines devaient être abîmées par les injections. Un accro à l’héroïne, probablement.
Seconde constatation : à en juger par ses vêtements, il avait joui d’une vie sociale et professionnelle riche. Car, même ...

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