Au nom du père
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Description

Que faire quand votre enfant est victime d’un rapt odieux et que les kidnappeurs vous demandent 100 millions pour le revoir sain et sauf ?
Vous payez, évidemment. Surtout quand l’immense fortune de votre famille le permet.
... Ou alors, vous venez d’une famille riche, mais monstrueuse.
Votre frère vous déteste, votre mère vous méprise, et non, vraiment, ils n’ont aucune envie de vous aider à payer une rançon pour sauver un enfant qu’ils pensent ne pas être le vôtre : bienvenue chez les Cardèche.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 25 juin 2014
Nombre de lectures 0
EAN13 9791025100233
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

G.-J. ARNAUD

AU NOM DU PÈRE


French Pulp Éditions

Policier



© French Pulp éditions, 2016
49 rue du moulin de la pointe
75013 Paris
Tél. : 09 86 09 73 80
Contact : contact@frenchpulpeditions.fr
www.frenchpulpeditions.fr
ISBN : 9791025100233
Dépôt légal : juin 2014
Couverture : © Véronique Podevin
Le Code de la propriété intellectuelle et artistique interdit toute copie ou reproduction destinée à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


1
Tout de suite après la pointe aux roseaux, l’homme n’avait pu continuer à la rame à cause du vent du nord et il utilisait le petit moteur contre les vagues courtes de l’étang. Parfois, une poignée de gouttes l’éclaboussait en plein visage. Cette fin de mars était glacée, lorsqu’on s’aventurait ainsi sur l’eau à la tombée de la nuit.
Lorsqu’il aperçut la forme vague de la cheminée tronquée, il coupa les gaz et laissa aller le bateau sur son erre. Il approchait de la distillerie abandonnée et de l’appontement où, autrefois, des péniches venaient charger l’alcool. Il accosta sans difficulté à l’abri du grand mur de clôture, attacha son amarre. Avant, de sauter sur les planches gluantes, il fit passer son grand sac de marin, un autre paquet et abandonna la barque. Levant la tête, il put lire la longue pancarte encore debout au faîte du mur, les lettres noires sur fond blanc. Malgré la nuit, elles se détachaient parfaitement : Distilleries Cardèche, Montpellier. Il ne put s’empêcher de sourire. La vieille distillerie était flanquée de nombreuses pancartes semblables, pour les péniches comme pour les camions. Mais depuis la guerre, elle ne fonctionnait plus et ses ruines encore importantes s’intégraient chaque jour un peu plus au paysage.
L’homme s’immobilisa devant la grille fermée par une lourde chaîne et un cadenas énorme. Les Cardèche avaient le sens de la propriété et même une ruine devait être protégée. Comme la distillerie moderne construite dans la garrigue au nord de Montpellier, comme celle de Sète ou celle de Béziers. Sans parler des établissements moins importants dans d’autres bourgades du Languedoc. Depuis trois cents ans, les Cardèche distillaient les marcs, les moûts de mauvais vins, les piquettes.
L’homme ouvrit le cadenas, défit la chaîne. Il portait des gants de cuir. Non seulement à cause du froid. Des écailles de rouille tombaient des maillons. Le vent du nord poussait vers lui une vieille odeur de vomissure. Toujours aussi forte, toujours insoutenable pour ceux qui n’y étaient pas habitués. Elle imprégnait les murs pour des générations, et ceux qui avaient un jour voulu acheter la ruine pour y installer un camp de vacances avaient reculé devant elle. Même en raclant le dépôt vineux des murs, on n’aurait pu la chasser. Seul le feu, et encore… L’été, quelques hippies s’y installaient, mais à la fin ne pouvaient plus tenir. L’odeur s’agrippait à eux, les rendait doublement suspects.
Après avoir repoussé la grille grinçante, l’homme s’avança dans la grande cour de l’usine. Tout au fond subsistait un énorme tas de marc vieux de vingt-cinq ans. Ni les pluies, ni le vent, ni le temps n’avaient pu le disperser totalement. Il formait une montagne, marron vue de jour, à la croûte épaisse, mais lorsqu’on y donnait un coup de pioche, on trouvait tout de suite le moût, la fermentation énorme, de quoi s’asphyxier en quelques secondes. Voilà pourquoi l’homme enfilait des vêtements spéciaux à chaque visite. L’odeur aurait fini par le trahir.
Une voie ferrée pénétrait dans la distillerie, raccordée à la ligne Sète-Montpellier. Là aussi il y avait une grille, une herse que l’on soulevait jadis avec une machine à vapeur puis, plus tard, avec un treuil électrique. Jadis, des dizaines de wagons-foudres s’alignaient sur les ramifications nombreuses qui formaient une sorte d’éventail dans l’autre partie de la cour. Il ne restait plus que quelques wagons, quatre en tout, et un locotracteur tout rouillé que les Cardèche n’avaient pas réussi à vendre à la casse. Trop gourmands. Le vieux Cardèche, surtout, qui vivait encore lorsqu’on avait fermé la distillerie. À cette époque, tout le monde tremblait devant lui dans le somptueux vieil hôtel de la rue des Trésoriers-de-France. Tous et toutes. L’homme s’en souvenait parfaitement. Il avait eu peur de lui également.
Au milieu de la cour, il s’arrêta pour regarder autour de lui. Chaque fois, il craignait qu’un clochard ou un hippy ne se soit introduit dans les lieux. Il aurait dû visiter les bâtiments, mais ce soir-là, il était pressé d’en finir. Cette promenade en barque ne l’enchantait guère, avec le vent qui devenait de plus en plus fort sur l’étang de Vic. Il haussa les épaules, se dirigea vers l’un des wagons-foudres. En fait, il se composait de deux foudres énormes en bois, de deux cent cinquante hectolitres chacun. Il n’en circulait plus guère de ce modèle. Là aussi, une pancarte reliait les deux réservoirs : Distilleries Cardèche.
Enfant, l’homme avait rêvé de posséder un foudre pour lui tout seul. Il l’aurait transformé en maison, en bateau, aurait vogué sur les mers en habitant confortablement l’intérieur. Mais jamais il n’avait obtenu un seul foudre, même le plus pourri, parmi ceux que l’on débitait à coups de hache, derrière la distillerie. On en distribuait le bois à quelques ouvriers zélés. C’étaient ça, les cadeaux du vieux Cardèche. Faute de foudre, il avait dû se contenter d’un tonneau comme Diogène, un vieux machin pourri qui ne tenait que grâce aux cristaux de tartre accumulés à l’intérieur en couche épaisse. Il en avait fait son domaine durant des jours.
Il se hissa sur la plate-forme, s’approcha du foudre de gauche et posa son sac de marin et son paquet. Il tâtonna pour trouver le gros bouchon de liège qui fermait le trou, y colla son œil. De la lumière brillait à l’intérieur du foudre. L’ampoule nue éclairait le petit garçon assis en tailleur sur le lit étroit qui jouait avec de petites autos miniature. Quel boulot pour introduire ce lit par la porte de visite ! Le matelas, surtout. Il avait dû démonter le sommier à lamelles pour le passer, et tout le reste. Le minimum. Plus facile avait été de brancher une baladeuse avec du fil de récupération, le courant n’ayant jamais été coupé dans la distillerie.
L’homme sortit une cagoule de sa poche et l’enfila. Pour ne pas effrayer l’enfant, la première fois, il avait dessiné dessus la tête de Mickey, mais c’était si maladroit que le gosse semblait en avoir peur. Il ouvrit la porte de visite, se mit à quatre pattes. L’enfant s’était immobilisé dans son jeu et regardait dans cette direction.
— Ne bouge pas, hein ? Sois sage, sinon je ne rentre pas te donner à manger.
L’enfant inclina la tête. L’homme poussa devant lui le sac et le paquet, rentra et remit la porte en place. Il se redressa dans le foudre dont il avait garni le fond de planches bien ajustées, craignant que le gosse ne se coince un pied. Comme il ne venait qu’une fois par jour, il avait toujours des craintes.
— Très bien. Tu vas manger. Il y a du poulet, ce soir. Des gâteaux, aussi, et du jus de pomme. Tu m’as bien dit que tu aimais le jus de pomme ?
Il parlait avec une voix contrefaite qui lui irritait la gorge.
— Bon. Il y a aussi des couvertures. J’ai peur que tu aies froid, cette nuit. Le vent souffle.
Il sifflait à travers les douves desséchées et écartées sur quelques millimètres. Cela pouvait effrayer l’enfant, la nuit. Il ne voulait pas y penser.
— Mange pendant que je vais jeter ton seau… Tu as fait, hein ? Il le faut, sinon tu serais malade.
C’était le troisième soir qu’il venait. Il prit le seau, sentit au poids que l’enfant l’avait utilisé. Il repoussa la petite porte, sortit à l’air libre, referma derrière lui. Il se dirigea vers le tas de vieux marc. L’homme ne laissait rien au hasard. Il retrouva la bêche cachée dans les herbes, creusa un trou d’où monta une odeur insupportable. Ça puait vraiment le vomi. Il vida le seau, reboucha le trou, alla rincer le récipient au robinet qui descendait directement de l’ancien château d’eau.
Lorsqu’il rentra dans le foudre le gamin déchiquetait une cuisse de poulet.
— Ça te plaît ?
L’enfant inclina la tête. Il regarda l’homme à la cagoule puis tendit la main vers la paroi en bois.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un foudre… Un grand tonneau… Tout en bois…
Qu’importait qu’il connaisse l’endroit où il se trouvait ? L’homme continua ses explications.
— À l’époque de ton grand-père, il y avait un tonnelier qui travaillait uniquement pour lui. Avec cinq compagnons. Ils construisaient les plus beaux foudres du Midi.
— On y mettait l’alcool ?
— Bien sûr. Il n’y avait pas de citernes comme maintenant… Et puis le vieux ne voulait pas en entendre parler. Tu auras du poulet pour demain à midi. Et dans cette thermos il y a du chocolat chaud. Tu feras attention de ne pas te brûler.
Il le lui disait chaque soir.
— Il y a aussi des gâteaux secs, des fruits, du chocolat et des bonbons.
En parlant, il vidait complètement son sac pour en disposer le contenu sur le plancher. Il aurait voulu construire une petite table et une étagère, mais il n’avait pas eu le temps. Des nuits durant, il avait travaillé dans le foudre, transportant le matériel avec la barque pour éviter de se faire repérer sur la route. En accostant par l’appontement, il ne risquait absolument rien. Il avait pris un plaisir enfantin à aménager l’endroit. Toujours ce vieux désir de gosse qu’il avait réalisé pour un autre. Pour celui-là. Il hocha la tête en le regardant. L’enfant ne se doutait pas qu’ils étaient du même sang. Lui-même n’éprouvait pas d’émotion particulière. À partir du moment où il avait décidé d’enlever le petit Daniel, il était allé jusqu’au bout de son projet et ne regrettait absolument rien.
— Je m’en vais.
— Quand me laisserez-vous partir ?
— Bientôt.
— Hier au soir, vous avez dit pareil. Il sourit, oubliant la cagoule.
— Tu n’aimes pas habiter dans un foudre ? Moi, quand j’avais ton âge, j’en rêvais la nuit.
— Je m’ennuie.
— Pas plus que rue des Trésoriers-de-France, certainement.
Daniel le regardait la bouche mince. La même bouche que le vieux Cardèche. Une bouche d’avare. Pourtant…
— Mon père enverra les policiers et vous serez mis en prison.
— Peut-être. Mais tant que tu es ici, ton père n’avertira pas les policiers. Il recula vers la porte avec son sac vide.
— Tu n’as besoin de rien d’autre ?
— D’autres livres.
— Tu n’en as pas assez ?
— Non.
L’homme sortit à quatre pattes, repassa sa tête de mickey dans l’ouverture.
— Demain, j’en apporterai.
Il referma soigneusement. Même un curieux voulant regarder dans le foudre n’aurait pu trouver la serrure secrète à laquelle il avait travaillé des heures. Mais bien sûr, le gosse pouvait crier. On l’entendrait. Jamais personne ne venait dans la distillerie. Du moins, les gens du pays qui craignaient les Cardèche depuis des siècles. Avant de sauter à terre, il ôta le bouchon pour regarder l’enfant une fois encore. Il continuait de manger son poulet d’un air songeur. Le bouchon remis en place, il lissa du doigt le suif qui le dissimulait, et sauta à terre. Il se dirigea vers la grille, le sac sur l’épaule.
Au milieu de la cour, il hésita à nouveau et, cette fois, décida de visiter la vieille distillerie. A tout hasard. Il sortit la clé de la porte en fer qui permettait d’accéder aux bureaux. Si quelqu’un avait pu pénétrer à l’intérieur, il se trouverait à coup sûr dans l’une des petites pièces où existaient encore des banquettes de moleskine, et même un vieux lit de camp dans la loge du gardien. Il alluma les ampoules poussiéreuses et parcourut prudemment chaque bureau mais ne trouva personne. Il termina par les halls où se trouvaient les alambics autrefois. Maintenant, dans les distilleries modernes, on chargeait de façon continue, mais autrefois, il fallait attendre pour remplir les cornues. Trois équipes travaillaient sans relâche et, de nuit comme de jour, la haute cheminée répandait son odeur infecte sur le voisinage. Elle s’était écroulée un jour de grand vent, peu après la mort du vieux Car-dèche. L’homme s’en souvenait parfaitement.
Sa visite terminée, il retourna dans les bureaux, éteignit la lumière et sortit dans la cour, surpris par une rafale de vent. Il pensa que la nuit suivante, il serait forcé de venir par la route, ce qui ne simplifierait pas sa tâche.
Tranquillement, il rejoignit l’appontement. Le vent poussait sa barque en bout de cordage et il dut la haler pour sauter dedans. Il la détacha, n’eut pas à donner un coup de pied pour qu’elle s’éloigne. Les vagues courtes de l’étang étaient désagréables. Et il devait le traverser en partie. Durant quelques minutes, il batailla avec son hors-bord pour le faire démarrer. Le vent le faisait dériver à toute vitesse. Enfin, il consentit à tourner. Tandis qu’il se dirigeait à faible vitesse vers son point de départ, il se débarrassa de sa combinaison étanche en plastique transparent, la secoua dans les rafales pour lui faire perdre l’odeur de distillerie. Mais il avait l’impression qu’elle avait pénétré jusqu’à ses sous-vêtements. Avant d’accoster, il lui faudrait couper son moteur pour ne pas attirer l’attention. Nul ne se hasardait sur l’eau pour pêcher par un temps pareil.
La traversée lui parut interminable et parfois il avait l’impression que le petit moteur était incapable de propulser la barque plus loin. Enfin il franchit la pointe aux roseaux et put le couper. Il termina à la rame, non sans fournir un gros effort. Mais le fond lui permit de sauter dans l’eau pour terminer les derniers cent mètres en tirant sa barque. La voiture l’attendait tout près de là. Il amarra sa barque, retira le moteur qu’il alla placer dans le coffre. Puis il revint chercher son sac et la combinaison étanche. Il se retourna pour regarder dans la direction de la distillerie, mais sans pouvoir l’apercevoir. Pourtant, le ciel était clair, dépouillé par le vent.
Une fois à son volant il enleva ses gants, alluma une cigarette dont il tira plusieurs bouffées avec un plaisir profond. Puis il démarra lentement dans le petit chemin de terre. Plus loin, il rejoignit la route de Montpellier, et roula plus vite. Il pénétra dans la ville et s’arrêta devant la poste centrale. Il avait une lettre toute prête. Il la relut et, au moment de la cacheter, se mit à réfléchir. Sa main plongea dans sa poche, en ramena une médaille de baptême et sa chaîne. Celles du gosse. Après quelques secondes, il ferma l’enveloppe sans les glisser à l’intérieur. Laissant son moteur tourner, il alla déposer celle-ci dans la boîte destinée au courrier local. Il n’était que 22 heures, mais le vent glacé vidait les rues.

2
Chaque matin, en roulant vers la nouvelle distillerie, Jacques Cardèche pouvait lire les inscriptions sur la façade d’une vieille maison abandonnée, sur le parapet d’un pont et même en travers de la route. Cette dernière s’effaçait peu à peu, mais trop lentement. Car-dèche pollue la région, Cardèche nous exploite. Cardèche = mort à quarante-cinq ans. Ça, c’était le dernier slogan. Les vapeurs d’alcool tuaient. Les syndicats manœuvraient pour que la nouvelle distillerie soit dotée d’un système filtrant empêchant les émanations. Il y avait eu des pressions sur la sécurité sociale pour que la cirrhose du foie fût reconnue comme maladie professionnelle.
D’habitude, ces graffiti énormes l’agaçaient et il arrivait de mauvaise humeur. Ce matin-là, il se contenta de hausser les épaules et d’appuyer sur l’accélérateur de sa Matra. En pénétrant dans le parking, il aperçut le coupé Fiat de son frère. Ça aussi, ça l’énervait. Cette ostentation pour les voitures de série, alors qu’une Dodge était à sa disposition. Et puis cette habitude d’arriver avant tout le monde, à une heure impossible. 7 h 30. Lui s’obstinait à venir à 9 heures. Tous les jours, sauf ce matin-là, où il avait une demi-heure d’avance.
Il traversa le bureau des dactylos puis celui des secrétaires avant d’arriver chez son frère, Raoul, l’aîné de la famille. Celui que le Vieux avait désigné pour prendre la direction de l’affaire. Lui, Jacques, n’était que le directeur général. D’ailleurs, Raoul ne lui ressemblait guère. D’une attaque de polio dans son enfance, il gardait une allure souffreteuse, un visage triste.
— Alors, du nouveau ? demanda-t-il en refermant la porte.
Raoul était derrière son bureau, la tête entre ses mains. Il leva les yeux vers son frère, l’examina quelques secondes avant de répondre. Jacques était grand, robuste, le teint bronzé, l’air très sûr de lui.
— Oui, du nouveau, dit-il comme à regret.
— Une lettre ? Un coup de fil ?
— Une lettre à notre boîte postale où je suis passé ce matin avant de venir ici.
— Henry va s’étonner que tu fasses son travail.
Henry était l’homme à tout faire de la distillerie, gardien-chef et chargé des missions de confiance, comme celle d’aller chercher le courrier matin et soir à Montpellier.
— J’ai prétexté que j’attendais une lettre urgente.
— Que veulent-ils ?
— Un million.
— Ancien ?
— Nouveau.
Jacques souffla comme un boxeur qui encaisse mal et se laissa choir dans l’un des fauteuils des visiteurs.
— Cent millions ? Mais c’est de la folie !
— Il s’agit de mon fils. De ton neveu.
— Oui, mais quand même… Quatre échéances du futur complexe de Nîmes.
— Je sais, coupa sèchement Raoul.
— Et pour quand ?
Son frère passa une main nerveuse sur son visage. Elle était blanche avec de longs poils noirs.
— On me demande de les préparer en coupures usagées. Pas de billets de cinq cents francs et plutôt des cinquante et des dix. Pour la moitié. Le reste…
— Le reste ?
— Cinq cent mille en dollars. Des petites coupures également.
— Ils sont organisés.
— Oui.
Jacques bondit sur ses pieds, s’appuya au grand bureau design pour articuler :
— Préviens la police.
— Non. Jamais. Par la suite, lorsqu’ils auront rendu l’enfant.
— Ils ne le rendront pas.
— Qu’en sais-tu ?
— Je n’en sais rien… Pas plus que toi, mais je crains que cet argent ne serve à rien.
Son frère examina le visage de jouisseur de Jacques. Célibataire, il menait joyeuse vie, ne pouvait pas comprendre.
— On va réunir la somme aujourd’hui même.
— C’est de la folie, gémit Jacques. Toutes nos liquidités. Le complexe de Nîmes compromis… Et tu connais les gens ? À partir de là, tout peu craquer… Déjà que nous tenons difficilement le coup…
— Tu voudrais que je ne fasse rien pour mon fils ?
Jacques joua l’indignation :
— Je n’ai pas dit ça, mais avant…
— Continue.
— Il faudrait faire quelque chose… Essayer de savoir… On pourrait entreprendre une enquête…
Il retourna s’asseoir, alluma une cigarette le regard lointain. Raoul ne le quittait pas des yeux, essayait de lire ce qui se passait derrière ce visage de play-boy. Depuis toujours, ils étaient différents. Depuis que sa maladie enfantine avait fait de lui un objet de mépris et de curiosité de la part de toute la famille. Y compris de ses parents. On n’était jamais malade, chez les Cardèche. Depuis des générations. Il avait lutté seul pour sa guérison, pour la reconquête de l’estime de son père, le Vieux comme l’appelait tout le monde, y parvenant in extremis à quelques années de la mort de Cardèche Victor, remportant une victoire totale, puisqu’il avait été désigné comme seul successeur, Jacques obtenant des parts et un poste assez honorifique.
— Tu veux dire qu’il faudrait contacter une agence privée ?
— Non, mais j’aimerais assez reprendre l’enquête moi-même. Il y a des points obscurs.
— Et provoquer leur réaction violente ? Non. Jacques eut un sourire froid.
— Le Vieux n’aurait pas eu la même attitude.
Depuis toujours, ça marchait. Il suffisait d’une telle allusion au père pour que Raoul se montre moins intransigeant, moins sûr de lui. Il vit flotter le doute dans son regard noir.
— Lui aurait tout tenté. Il ne se serait pas laissé escroquer cent millions. Il soupira :
— Cent millions. Le Vieux en aurait eu une attaque.
— N’oublie pas. C’est mon fils. Jacques soutint son regard douloureux.
— Ton fils ! Heureusement que c’est ton fils Raoul se troubla :
— Que veux-tu dire ?
— Si j’étais marié et que ce soit mon fils qui ait été enlevé, sacrifierais-tu cent millions ?
Froid, ambitieux, sans pitié, Raoul était incapable de faire ce genre de mensonge.
— Je ne sais pas.
— Moi, je sais. Ce serait non. Pas pour cent millions. Tu discuterais. Et tu ne permets pas que je le fasse.
— C’est moi le chef de famille depuis la mort…
— Oh ! je sais, mais ça n’a de valeur juridique que pour l’affaire. Pas pour les relations humaines. Et moi je ne suis pas d’accord. Pas cent millions pour récupérer un cadavre…
— Jacques !…
— Ou pour un gosse…
Raoul se leva et contourna le bureau de sa démarche raide. Il gardait des séquelles de sa maladie mais s’efforçait de garder une maîtrise parfaite, même dans les pires occasions.
— Un gosse ? Continue ? Que veux-tu dire ?
— Rien.
— Méfie-toi, Jacques. Je peux te forcer à continuer.
— Eh bien ! pour un gosse qui n’a aucune affection pour toi, quoi que tu en dises et quoi que tu fasses. C’est comme si sa mère le dressait sournoisement contre toi, contre les Cardèche.
Le nom prestigieux provoquait son petit effet. Raoul s’immobilisa et s’appuya contre son bureau, les yeux fermés durant quelques secondes.
— Tu te trompes, Marielle est une bonne épouse, une bonne mère.
— Oui, bien sûr, n’empêche que ce gosse n’a aucune affection pour toi, pour moi. Pas plus pour sa grand-mère que pour son grand-oncle.
— C’est un Cardèche. Il cache ses sentiments.
Le ricanement de Jacques lui fit lever les yeux.
— Tu en doutes ?
— Rien ne prouve que ce soit un Cardèche.
— Salaud !
Il se précipita sur son frère, mais ce dernier se leva et le retint d’une seule main.
— Allons, laissons tomber. Nous n’allons pas nous disputer en un pareil moment.
Un instant il se demanda si Raoul arriverait à se contenir. Il dut faire appel au souvenir du Vieux pour y parvenir.
— Tu as commencé de récupérer l’argent ?
— Oui. Vingt millions anciens, pour l’instant… Il faudra que tu ailles dans les différentes banques pour récupérer le maximum.
— Nous sommes fin mars. Les chèques des salaires vont être distribués. Il y a aussi les échéances.
— Je sais. On vend des titres et des bons.
— Ça se saura.
— Maman m’a promis son aide. Elle pense réunir rapidement vingt-cinq millions. On peut aussi faire des hypothèques rapides sur certains biens, les vignes, par exemple.
Jacques secouait la tête.
— C’est de la folie. Tu penses quand même relever les numéros des billets ? Quand préviendras-tu la police ?
— Dès que Daniel sera rendu.
— Sinon ?
Son frère respira à fond.
— Je ne sais pas. Ils ne le libéreront peut-être pas tout de suite.
— Combien leur donnes-tu ? Deux jours après la remise de la somme ou bien toute la vie ?
— Que veux-tu dire ?
— Toute la vie, tu attendras.
— Tais-toi. Retourne en ville et occupe-toi de ce que je te demande. Il faut faire vite.
— Les gens vont s’étonner et la rumeur sera dans tout Montpellier, ce soir-même.
— Tant pis.
— Les conséquences seront désastreuses.
— Nous en avons vu d’autres.
— Pas aussi graves depuis la mort de notre père.
Cette continuelle référence au Vieux épuisait Raoul et il le faisait sciemment. Il lui tourna le dos, regagna son siège devant son bureau.
— Tu la détestes.
— Je déteste qui ?
— Marielle. Je le sais depuis que je l’ai épousée.
— Depuis que tu t’es arrangé pour faire casser ton précédent mariage en cour de Rome. Ça nous a coûté assez cher. Parce qu’aucune naissance n’était venue bénir votre union. Heureusement que nous avons de bonnes relations dans la calotte, malgré l’anticléricalisme du Vieux. Quelques cardinaux en poche, c’est toujours bon à prendre.
— J’ai payé avec mon argent.
— Oui. Et depuis, Yvonne s’est remariée et a mis trois enfants au monde.
La main de Raoul souleva le couvercle du coffret à cigarettes. Elle tremblait. Il fumait rarement et de façon maladroite.
— Tu insinues…
Il respira à fond et toussa à cause de la fumée.
— Tu insinues que Daniel ne serait pas de moi ?
— L’ai-je dit ?
— Non, tu es trop habile. Et quand bien même ? C’est mon fils aux yeux de tout le monde. Et moi, je suis sûr qu’il est réellement mien. Tu ne peux rien contre ça.
— Bien. Je vais repartir pour Montpellier. Est-ce tout ce que je dois faire ?
— Pense aux dollars. Il y en a dans nos différents coffres, mais ça ne représente pas plus de dix millions anciens. Téléphone-moi toutes les heures pour savoir où nous en sommes. Quand tu en auras fini en ville, rends-toi chez les différents notaires que nous connaissons. Il faut obtenir d’eux une avance immédiate. À n’importe quel taux, à n’importe quel prix. Tu m’as bien compris ?
— Oui, patron, fit Jacques en se levant, l’air excédé. Est-ce que je peux quand même poursuivre mon idée ?
— Et si je te le défends ?
— Je continuerai quand même. Cette fille, qui surveillait Daniel dans les Jardins du Peyrou, n’a peut-être pas dit toute la vérité.
— Tu la crois complice ?
— Je suis comme le Vieux était. Je ne me fie à personne.
Il sortit du bureau, regarda les jambes hautement découvertes d’une secrétaire penchée sur le bureau de sa collègue, sachant qu’elle le faisait exprès. Il l’avait sortie quelquefois, mais l’avait complètement rayée de son existence. Cette imbécile ! Comme les autres ! Toutes les autres qui s’imaginaient que ce qui était arrivé à Marielle Bognan, la femme de Raoul, pouvait se reproduire. Elle aussi se trouvait dans ce bureau, elle aussi savait se montrer aguicheuse. Et maintenant, à cause d’elle… Il haussa les épaules. Maintenant que l’affaire était engagée, il ne pouvait rien faire pour en retenir le développement.
Déjà, dans le pool des dactylos, ce n’était plus la même atmosphère. On respirait un air sournoisement plus odorant. Les fameuses vapeurs d’alcool. Les filles prétendaient que ça leur faisait souvent tourner la tête. Beau prétexte pour s’envoyer en l’air avec n’importe qui ! Il les connaissait.
Dans les halls de fabrication, il hésitait toujours avant de poursuivre, retenait parfois sa respiration comme un plongeur sous-marin. Les types qui travaillaient là-dedans avaient de drôles de regards parfois, et des attitudes bizarres. Il n’aimait guère traverser l’endroit, longer les colonnes et les immenses cornues. Pourtant, il voulait rencontrer le chef de la comptabilité, voir si cet homme intelligent et intuitif ne se doutait de rien.
Il put enfin respirer plus librement dans le service de la comptabilité. Là, plus de minettes ni d’allumeuses. Du sérieux. Les plus anciennes employées de la maison. Celles qui avaient connu la vieille usine de l’étang. Plus de vingt-cinq années de services et un sourire entendu pour le petit Jacques. Il était si mignon lorsqu’il était petit et qu’il venait s’amuser dans la cour de l’ancienne distillerie. Il se roulait dans les collines de marc et s’arrangeait toujours pour se cacher dans les wagons-foudres en attente.
— Bonjour, monsieur Jacques.
Pouzol se leva avec empressement, faisant claquer sa jambe de bois sur le carrelage. Ancien combattant de la dernière guerre et un des piliers de la maison. Il ne vivait que pour les Distilleries Cardèche. Il se prenait pour un personnage.
— Monsieur Jacques, je suis bien content de vous voir.
Il alla lui-même fermer la porte, revint en se frottant les mains. Il arborait toutes ses décorations, avait refusé une prothèse qui aurait amoindri le personnage qu’il voulait être.
— Que se passe-t-il, monsieur Jacques ? Pourquoi ces retraits d’argent ? C’est dangereux.
— Ne vous en faites pas, Pouzol. Lorsque vous saurez, vous comprendrez tout. Mais jusqu’alors, pas un mot.
— Vous savez que vous pouvez compter sur moi.
— Je vais à Montpellier effectuer d’autres retraits. Donnez-moi les derniers bordereaux.
— De toutes les banques ?
— Toutes. De Montpellier pour commencer, et s’il le faut, j’irai à Nîmes, à Béziers. Effaré, Pouzol tituba sur sa jambe de bois.
— C’est pas possible, pas possible… Jamais du temps…
— Laissez mon père dormir en paix. Autre chose, Pouzol… Je peux vous faire confiance ?
— Oh ! monsieur Jacques !
— Avez-vous conservé le dossier de ma belle-sœur dans vos archives ?
Le mutilé de guerre détourna son visage maigre d’adjudant pète-sec, regarda en direction de la cour.
— Monsieur Jacques, avant le mariage, j’ai remis le tout à votre frère. J’ignore ce qu’il est devenu. Certainement que M. Raoul l’a détruit.
— Vous en êtes certain, Pouzol ?
— Monsieur Jacques !
Le cadet des Cardèche s’assit sur une chaise, croisa ses jambes, sortit un étui en or.
— Cigarette ?
— Moi, les blondes !… Je préfère m’en rouler une. Vieille habitude prise à la guerre, vous savez.
Jacques alluma la sienne, le regarda faire avec une sympathie souriante. Le vieux était finaud et coriace.
— Qui a fait rentrer ma belle-sœur dans la maison ? Vous vous en souvenez ?
— Écoutez, monsieur Jacques, ça me gêne de parler de tout ça… Mme Cardèche est ma patronne maintenant, et…
— Tout restera entre nous. Vous ne pouvez imaginer l’importance que tout cela représente. Peut-être s’agit-il à plus ou moins long terme de la vie même de la maison Car-dèche.
Le sursaut de Pouzol n’était pas feint. Il en déchira son papier à cigarette, dut recommencer.
— À ce point, monsieur Jacques ?
— Plus tard, vous comprendrez peut-être… Vous me faites confiance ?
— Oh ! bien sûr.
Mais dans le regard fuyant du vieux comptable, il lisait bien autre chose. Par exemple, qu’il n’était pas le véritable patron, qu’il n’avait jamais été qu’un fils à papa noceur dont les frasques n’avaient pas toujours été de bon goût ni très reluisantes, et que seul son nom l’avait constamment protégé. Comment obtenir que ce vieux renard lui fasse entièrement confiance ?
— Mettons qu’il s’agisse d’une histoire très pénible qui puisse mettre notre réputation en danger… Une sorte de chantage… Vous me comprenez à demi-mot, Pouzol ?
— Je crois, monsieur Jacques.
— Mon frère ne veut rien entreprendre, mais je n’ai pas les mains aussi liées que lui. Alors, qui avait fait embaucher ma belle-sœur ?
— C’est vieux, ça, près de quinze ans, je crois… C’est une cousine à elle, Mme Bognan, qui portait le même nom qu’elle. Mme Bognan est morte il y a quelques années.
— Ma belle-sœur est originaire de Sète. Pourquoi avoir quitté sa ville natale ? Elle a encore ses parents, là-bas.
Pouzol alluma sa cigarette tortillée et ramassa les débris de tabac sur son bureau.
— Vous savez, monsieur Jacques, je n’aime pas beaucoup raconter tout ça. Il faut me comprendre.
— Pourquoi est-elle venue à Montpellier ?
— Parce qu’alors, ses parents ne voulaient pas qu’elle reste à Sète. Elle avait de mauvaises fréquentations.
— Tiens donc. C’est Mme Bognan qui vous a raconté tout ça ?
— Oui, monsieur Jacques, pour que je fasse quelque chose. La petite devait loger chez elle… Je veux dire Mme Cardèche… C’était une femme bien, capable de la surveiller… J’ai accepté.
— De quelles mauvaises fréquentations s’agissait-il ?
— Une bande de blousons noirs. Je vous parle des années 1957, 58. Vous vous souvenez qu’à Sète, il y avait des petits voyous qui faisaient les quatre cents coups ?
— Et Marielle était leur Égérie, fit Jacques égayé. Qui l’aurait pensé ?
— Non, monsieur Jacques, tout de même pas, mais vous la connaissez. Gentille et douce, elle s’était laissé entraîner. Il y avait probablement une amourette là-dessous… Enfin, c’est ce que je suppose d’après ce qu’en a dit Mme Bognan. Les parents de la petite, vous les connaissez ? Lui, ancien instituteur maintenant, mais à cette époque, il n’était pas à la retraite. Sa femme est bien comme il faut aussi… Ils étaient ennuyés de tout ça. Bref, j’ai embauché Mlle Marielle Bognan qui devait devenir Mme Cardèche.
— Et elle a travaillé ici près de neuf ans avant d’être remarquée par mon frère ? Elle avait dix-huit ans lorsqu’elle est entrée, vingt-sept lorsqu’elle s’est mariée… Ne me dites pas que jusque-là, elle a vécu chez sa cousine ? À sa majorité, elle a dû s’empresser de s’organiser pour vivre indépendante ?
— Certainement, monsieur Jacques, mais je n’ai plus de souvenirs à ce sujet, et le dossier n’est plus en ma possession.
— Il doit rester des bordereaux de sécurité sociale, non ?
Pouzol soupira :
— Évidemment.
— Faites-les venir. Je veux savoir où elle logeait à cette époque.
— Je préfère aller les chercher, monsieur Jacques. Il vaut mieux que les autres ne sachent pas…
— Vous avez raison.
Le mutilé de guerre revint au bout de dix minutes avec un papier à la main.
— Voilà. Elle louait une maison à Villeneuve-les-Maguelone. Elle faisait le trajet avec un vélomoteur, mangeait à la cantine.
— Bigre ! Quinze kilomètres le matin et autant le soir, par n’importe quel temps ! Pourquoi Villeneuve ?
Pouzol haussa ses épaules pointues.
— C’était certainement moins cher qu’en ville.
— Pourquoi pas Vendargues, Mauguio ou un autre village beaucoup plus proche ?

3
Vers 3 heures, Jacques Cardèche rejoignit l’appartement qu’il occupait boulevard Victor-Hugo, non loin de l’Œuf. Il s’était retardé et craignait que sa mère et son oncle, auxquels il avait donné rendez-vous, ne soient déjà chez lui. Lucia, sa vieille bonne espagnole, vint lui ouvrir et le rassura.
— Dès qu’ils seront là, introduisez-les dans mon bureau.
Il s’y rendit. Une pièce où il mettait rarement les pieds et ça se voyait. Il dispersa quelques livres de droit, puisqu’il était considéré comme le juriste de la famille, quelques dossiers. Puis il jeta de fréquents coups d’œil à la fenêtre, jusqu’à ce que la vieille Rolls familiale se range sur le parking privé. Mais ce n’était pas le chauffeur qui conduisait. Son oncle Marcel descendit pour ouvrir la portière à sa sœur, Irène Cardèche. La vieille dame apparut, se redressa avec un regard hostile pour la luxueuse construction moderne. Elle détestait les immeubles récents, n’aimait que les vieux hôtels du quartier ancien, son hôtel, surtout.
Il était certain qu’elle se plaindrait de l’ascenseur en rentrant chez lui. Et Marcel Blois, son frère, aurait un petit sourire navré fleurant l’armagnac. En leur téléphonant, Jacques avait craint que son oncle ne soit en état de venir. Passé midi, il tenait difficilement sur ses jambes, le vieux parasite de la famille Cardèche ! Le vieux Cardèche Victor l’appelait l’Arapède, du nom de ce coquillage qui se cramponne obstinément aux rochers même terriblement battus par les vagues.
— Je ne comprends pas que tu habites si haut… Cet ascenseur me donne mal au cœur chaque fois que je suis obligée de venir chez toi. Tu aurais pu trouver un autre appartement. Il y en a de ravissants dans les vieux immeubles.
— Lucia va vous apporter une verveine. Mais asseyez-vous.
Irène Cardèche s’installa à contre-jour, comme toujours. Elle détestait la lumière vive sur son visage flétri. Elle restait très coquette encore et paraissait dix ans de moins. Son frère Marcel coula dans le fauteuil le plus profond avec un regard humide de chien affectueux. Jacques lui avait toujours vu cette expression. Depuis quarante ans et plus, il vivait aux crochets des Cardèche. Sans rien faire, doté d’une mensualité suffisante pour accomplir sa tournée quotidienne des cafés de l’Œuf. Il n’avait jamais travaillé de sa vie après avoir failli séjourner en sanatorium du temps où il était étudiant.
— Un armagnac, mon oncle ?
— Crois-tu ? Ma foi, si tu en prends toi aussi…
— Que signifie ? dit Mme Cardèche. Nous ressemblons à des conspirateurs…
Lucia pénétra dans le bureau avec un plateau supportant une théière et s’en alla. Elle travaillait dans la famille depuis la guerre d’Espagne. À cause de son âge, Mme Cardèche avait estimé que le service de Jacques serait moins pénible.
— Nous sommes des conspirateurs…, dit Jacques. Vous savez que Raoul a reçu une lettre des ravisseurs ?
Sa mère se souvint alors qu’elle était grand-mère du petit garçon enlevé, et prit son mouchoir dans son sac.
— Mon Dieu ! quelle chose épouvantable ! Marcel se pencha pour lui tapoter affectueusement le bras. Depuis quarante ans, il exprimait ainsi sa sollicitude, sa participation aux peines familiales, vieux mannequin tiré à quatre épingles, imbibé d’alcool.
— Vous connaissez le chiffre ?
Mme Cardèche tapotait ses yeux secs, soupirait et prenait un sucre avec la pince pour le déposer dans sa tasse que venait de remplir son fils. Oncle Marcel réchauffait son verre d’armagnac et, seul, l’arôme embuait ses yeux.
— Quelle somme ! gémit Mme Cardèche.
— Oui, quelle somme ! renchérit Marcel.
— D’autant plus qu’elle risque de nous mettre en difficulté et de faire jaser en ville. J’ai retiré pas mal d’argent aujourd’hui, et, ce soir, tout le monde jasera.
— Voyons, Jacques… Mon petit-fils… Nous ne pouvons faire différemment.
Il s’assit au coin du bureau, dédaignant son verre plein d’alcool, allumant une cigarette. D’un coup de tête très sec, oncle Marcel venait de sécher le sien.
— Votre petit-fils… Vraiment ? En êtes-vous sûre ?
— Jacques !
Même l’oncle qui se redressait avec un air indigné.
— Je ne suis pas venu écouter des sornettes, dit Mme Cardèche. Tu as toujours des idées extravagantes.
— Maman, vous ne voulez jamais voir ce qui est la réalité. Je suis certaine que vous-même avez des doutes. Depuis toujours. Raoul a épousé cette fille de Versan, Yvonne, sa première femme. Ne pouvant avoir d’enfant d’elle, il a fait casser son mariage à Rome. Puis il a épousé cette secrétaire, Marielle Bognan. Elle lui a donné un fils. Un seul. Pendant ce temps, Yvonne de Versan se remariait et donnait successivement le jour à trois gosses. Raoul a été malade jeune. Non seulement la polio, mais toutes sortes de maladies.
— Il était fragile, murmura sa mère.
— Bien. Croyez-vous qu’il puisse encore avoir des enfants ? Moi pas.
Mme Cardèche reposa sa tasse et fixa l’aimable visage de son cadet. Il avait toujours été son préféré et elle supportait beaucoup de choses de lui, mais cette fois il exagérait.
— Tu y vas fort, Jacques, et si ton frère se doutait que nous sommes réunis ici pour dire du mal de lui…
— Nous ne disons pas de mal de lui mais de sa femme. Elle l’a trompé un beau jour et certainement pour lui donner un enfant parce qu’elle a eu peur qu’il ne divorce.
— On ne divorce pas, chez nous.
— Peut-être, mais Rome n’aurait pas cassé un deuxième mariage. Alors, maman, vous êtes prête à hypothéquer Saint-Saturnin pour un bâtard ?
— Qui parle d’hypothéquer Saint-Saturnin ? fit-elle d’une voix tremblante.
— Raoul, s’il le faut pour réunir la rançon.
— Oh ! c’est quand même un peu fort ! Elle se tourna vers Marcel Blois qui approuva tout en tendant son verre vide.
— Tout de même, un bâtard, tu ne devrais pas dire ça.
— Voyez-vous un autre terme ?
— Rien ne prouve…
— Justement… Moi, j’ai l’intention de le prouver et je voulais votre accord avant d’agir. J’ai de bonnes raisons d’être sûr de ce que j’avance, mais il me faut des certitudes formelles. Lorsque je les aurai, je les présenterai à Raoul, ce sera à lui de décider. Mais je ne pouvais agir sans votre assentiment. Notre père a désigné Raoul comme patron de l’affaire et chef de famille, mais nous formons une sorte de conseil qui a droit à la parole. Je vous le dis tout net. Ces cent millions seront le signal de difficultés graves. Nous avons beaucoup trop investi pour supporter le choc. Sans parler des rumeurs incontrôlables que notre besoin immédiat d’argent va susciter.
— Mais lorsque l’enfant sera rendu, il n’y aura plus de raisons de nous suspecter…
— Il en restera quelque chose. Mais je ne pense pas que Daniel soit rendu.
— Mon Dieu Comment peux-tu envisager une horreur pareille ?
Marcel Blois vida son verre et tapota la main de sa sœur.
— Ces gens-là sont organisés. La façon dont ils ont kidnappé Daniel, le temps qu’ils prennent pour préparer l’échange, me laissent assez sceptique. Ils ne laisseront rien au hasard, croyez-moi.
— C’est affreux… Tu en as parlé à Raoul ?
— Lui croit qu’ils le rendront. Il est prêt à tout sacrifier pour retrouver l’enfant. Tout, même nous. Et c’est ce qui arrivera si cette rançon est versée.
— Mais Jacques, qu’envisages-tu ? De prouver qu’il n’est pas son fils ? Et tu crois qu’il renoncera ?
— Non, mais nous ne serons plus obligés de le soutenir.
Sa mère en resta muette de stupeur. L’idée eut plus de mal à pénétrer dans le cerveau amolli de Marcel, mais lorsqu’il eut réalisé, il ferma les yeux.
— Nous abandonnerions l’enfant ? chuchota Irène Cardèche avec un regard inquiet pour la porte, si inquiet que Jacques alla regarder s’il n’y avait personne derrière.
Il revint lentement vers son bureau.
— Jacques, ce serait un crime.
— Vous oubliez, maman, que si cet enfant est adultérin, on nous l’a imposé. Nous n’avons plus rien à voir dans cette histoire. Que ma douce et tendre belle-sœur se débrouille. Les Cardèche ne sont plus concernés.
— Oui, coassa Marcel Blois, je crois qu’ils ne sont plus concernés, mais c’est un refus d’assistance à personne en danger.
Venant de son oncle, c’était si inattendu que Jacques n’avait pas écouté. Mais les mots finirent par provoquer sa réaction.
— Comment ?
— Je dis, articula le vieil alcoolique, que c’est un refus de… Non, un refus d’assistance à personne en danger. Et quand cette personne est un enfant, c’est encore plus odieux. Tu m’as fait venir pour avoir mon opinion, tu l’as.
— Dois-je conclure, mon oncle, que vous refusez de vous associer à nous ? Le vieil homme le regarda avec étonnement.
— L’ai-je dit ? Non. Mais puisque nous devons participer à cette saleté, autant que nous en connaissions l’ampleur. Ta mère dit que c’est un crime, et j’ajoute le reste… Mais si tu affirmes que nous sommes nous-mêmes menacés par l’extorsion de cette rançon, je suis bien obligé de me ranger à vos côtés.
Jacques aurait voulu soupirer de soulagement, mais toutes ces paroles prononcées par un homme qui, d’habitude, se contentait de grommeler des propos anodins et d’approuver tout ce que les Cardèche faisaient, le troublaient.
— Marcel, tais-toi, dit sa mère. Tu embrouilles les choses.
— Non. Je vous laisse simplement entrevoir d’autres possibilités, peut-être plus subtiles, mais qui peuvent avoir leurs conséquences.
— Un instant ; que propose Jacques ?
En définitive, il ne se sentait pas tellement à son aise. Il avait envisagé cette réunion sous une autre apparence. Pour emporter la partie, il devrait jouer habilement.
— Oui, ajouta l’oncle Marcel en écho, que proposes-tu ?
— Eh bien ! admettons que je prouve que cet enfant n’est pas un Cardèche, je vous laisserais le soin de conclure.
Irène Cardèche baissa les yeux, visiblement embarrassée. Marcel Blois fixa le fond de son verre.
— Raoul peut disposer d’une quarantaine de millions tout de suite, mais le reste proviendra directement du patrimoine familial, de vos biens, maman, en grande partie. Vous devrez alors prendre une décision.
Il y eut un long silence. Jacques se dérangea pour remplir à nouveau le verre de son oncle qui lui en fut reconnaissant.
— Ensuite, que serait-il logique que nous fassions ?
— Eh bien ! je pense que prévenir la police serait une bonne chose.
— Bien, dit Mme Cardèche. J’aime les situations claires. Nous prévenons la police et quoi qu’il arrive, nous sommes couverts ? C’est bien ce que tu veux dire ?
— Vous me comprenez à merveille, maman, comme toujours.
— Ils tendront un piège aux ravisseurs. Il n’y a aucune raison pour que cet enfant… ait à souffrir de cette intervention.
— Aucune, en effet.
Irène se redressa, regarda d’abord son frère puis son fils avec un sourire soulagé :
— C’est parfait. Te faudra-t-il longtemps pour faire ces recherches ?
— Je ne crois pas. De toute façon, les ravisseurs ont simplement demandé de réunir la somme. Ils n’ont pas fixé de date impérative. Je pense qu’ils ne se manifesteront pas avant quarante-huit heures.
— Comment peux-tu être aussi certain ? murmura l’oncle Marcel. On dirait que tu prévois leurs réactions.
Ce fut un moment très désagréable pour le cadet des Cardèche. Décidément, aujourd’hui, ce vieil imbécile retrouvait une aisance, une sorte de génie pour poser des questions embarrassantes. Sa mère vola à son secours.
— Tu as des indices ?… Je veux dire sur un éventuel faux pas de ta belle-sœur ?

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