Comme au cinéma
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Description

Le flamboyant Étienne Marsant a été une immense star avant son infarctus. Aujourd'hui, il ne boit plus, ne fume plus, ne tourne plus, il s'ennuie et accepte de présider un festival de cinéma de seconde zone à Colombey-les-Deux-Églises.


Tout près, à Chaumont, s'ouvre le procès d'Abdelkader Fournier, un petit voyou qui a cambriolé une douzaine de succursales bancaires armé d'un faux revolver et de beaucoup de fair-play.


Le terrible président de la cour d'assises surnommé le boucher de la Haute-Marne est bien décidé à le faire enfermer à perpétuité. Son avocat, ténor du barreau dépressif, rêve de raccrocher la robe.
Devant l'injustice manifeste du président et son habileté à manipuler témoins et jurés, il décide de se retirer.



Tous les projecteurs sont allumés, le spectacle peut commencer.

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Nombre de lectures 1
EAN13 9782864247845
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0097€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Hannelore CAYRE
COMME AU CINÉMA
 
 
Éditions Métailié 20, rue des Grands Augustins, 75006 Paris www.editions-metailie.com 2012
© Éditions Métailié, Paris, 2012.
ISBN : 978-2-86424-784-5
Hannelore Cayre
Comme au cinéma
 
P arfois dans une société organisée il arrive que des mondes se télescopent.
Le flamboyant Étienne Marsant a été une immense star avant son infarctus. Aujourd’hui il ne boit plus, ne fume plus, ne tourne plus, il s’ennuie et accepte de présider un festival de cinéma de seconde zone à Colombey-les-Deux-Églises.
Tout près, à Chaumont, s’ouvre le procès d’Abdelkader Fournier, un petit voyou qui a cambriolé une douzaine de succursales bancaires armé d’un faux revolver et de beaucoup de fair-play. Le terrible président de la cour d’assises surnommé le boucher de la Haute-Marne est bien décidé à le faire enfermer à perpétuité. Son avocat, ténor du barreau dépressif, rêve de raccrocher la robe. Devant l’injustice manifeste du président et son habileté à manipuler témoins et jurés, il décide de se retirer. Tous les projecteurs sont allumés, le spectacle peut commencer.
Fidèle à son style percutant et caustique, Hannelore Cayre a, dans cette fable judiciaire, tiré un trait d’union entre deux mondes qu'on n'imaginait pas si proches…
Avocate pénaliste à Paris, Hannelore C AYRE est née en 1963, elle vit à Paris. Elle est l’auteur de Commis d’office (Prix polar derrière les murs 2005), Toiles de maître et Ground XO .
Elle a adapté au cinéma Commis d’office en 2009.
Hannelore CAYRE
À Jean-Christophe, toujours…
La lumière est de l’information sans “contenu”. Marshall McLuhan
É TIENNE M ARSANT
De la fenêtre de sa villa, Étienne Marsant observait son épouse Mireille, le portable vissé à l’oreille, faisant et refaisant des comptes qui n’avaient pas l’air de tomber juste. La bouche soucieuse, le front obstiné, elle donnait des ordres de sa voix brève et coupante à un de leurs innombrables fondés de pouvoir. D’immenses lunettes de mouche et un chapeau de paille à bord large lui mangeaient son petit visage pâle qu’elle protégeait jalousement du soleil.
L’acteur tenta un instant de démêler l’écheveau de raisons qui le maintenaient aux côtés de cette femme austère mais la lassitude le gagna et il perdit le fil.
“Mais comment font les autres pour se traîner de semaine en semaine jusqu’à la fin de l’année ?” songea-t-il en soufflant.
Tout à coup, l’épisode de la nuit passée lui revint à l’esprit.
Il avait fait un rêve curieux. Une grosse femme nue aux odeurs fortes tenant son sexe ouvert de manière à en laisser apparaître la chair rose, s’asseyait sur son visage. Bien sûr, il étouffait, mais ça n’avait pas été comme quand il faisait de l’apnée du sommeil. Il s’était réveillé en sursaut, cherchant son air avec la même panique primale qu’à l’accoutumée… et Mireille l’avait réconforté comme elle le faisait toujours, en lui collant un masque à oxygène sur le visage avec cette ponctualité administrative qui la caractérisait… mais cette fois il n’avait pas eu peur de mourir et ça, c’était nouveau !
Cette révélation serait son secret. Une aventure intime qu’il cacherait à sa femme comme un mauvais élève. Cette idée le fit sourire. De toute façon qu’est-ce qu’elle pourrait bien y comprendre, elle, son infirmière, sa secrétaire, celle dont toute la presse disait qu’elle lui avait sauvé la vie.
Mireille à qui il avait remis, après son cataclysmique accident cardiaque, les clefs de toute son existence.
Mireille, qui s’occupait de tout, qui pensait pour deux et qui l’aimait comme on aime un meuble coûteux, avec une vigilance soigneuse de propriétaire.
 
La bonne vint poser son plateau sur la table près du lac.
Mireille raccrocha son téléphone et se remit à sa comptabilité. Comme Marsant ne venait pas, elle se tourna vers la fenêtre et lui fit un petit signe de sa main impeccablement manucurée pour lui signifier que le déjeuner était servi.
 
Il descendit en traînant les pieds et s’installa.
– Tu as besoin de quelque chose ? finit-elle par lui demander tandis qu’il restait figé sur sa chaise, les yeux fixés sur son assiette : des asperges sans sauce… avec du persil.
– J’ai besoin de parler.
– De parler ? De parler de quoi ? Là, je dois terminer mes comptes. Le comptable est un incapable. D’ailleurs je l’attends.
– Tu m’énerves. Range ces papiers.
Elle referma son livre-journal et resta silencieuse, le buste raide, les bras croisés, appliquée dans son écoute comme elle s’appliquait dans tout.
– Eh bien ? fit la petite bouche rouge et pointue que surmontaient les grandes lunettes noires.
Brrr… Brrr… fit le BlackBerry posé sur la table de jardin.
Mireille s’inclina légèrement vers son portable pour prendre connaissance du message puis reprit sa position initiale.
– Oui ?
– Tu t’en fous de mes états d’âme, c’est ça ?
– Mais pas du tout !
– En fait, rien.
Et il se renfrogna.
Il avait une envie terrible de l’emmerder. Par droit d’ennui.
 
Il se leva d’un coup, plantant là son déjeuner, et alla s’asseoir pesamment sur le transat installé face au lac, puis il déplia son journal à la page Culture qu’il parcourut d’un regard maussade :
… lors de la soirée, un parterre de professionnels et un public de cinéphiles ont applaudi chaleureusement l’acteur, monstre sacré du cinéma français. De quoi mettre du baume au cœur à celui qui a joué dans plus de cinquante films en trente ans et qui, aujourd’hui, sans agent, sans attaché de presse, sans secrétaire particulier, doit se sentir bien délaissé par cette “grande famille du cinéma” qui a pourtant durant plusieurs décennies profité de ses nombreux succès. C’est avec sa compagne Mireille Ducreux qu’Étienne Marsant a quitté son exil suisse pour traverser l’Atlantique et s’installer quelques jours au prestigieux Beverly Hills Hotel…
 
Il referma brutalement le journal et lança à sa femme un regard accusateur :
– Tu vois, j’en viens à me demander si c’est mon soi-disant état de santé qui me siphonne l’envie de m’impliquer dans quoi que ce soit ou cette bouffe insipide que tu m’infliges. Je te jure, c’est une vraie question.
Mireille, rompue à ses crises, poussa un soupir contenu.
– Tu veux que je demande à Déolinda de te faire autre chose ?
– Non !
– Comme tu voudras.
Silence. Il rouvrit le journal aussi brutalement qu’il l’avait fermé.
– J’ai une tête d’idiot sur cette photo.
– Tu es très bien. C’est toi qui l’as choisie, tu ne te rappelles pas ?
– N’importe quoi !
Silence.
Il parcourut à nouveau l’article, histoire d’alimenter sa mauvaise humeur.
 
“Quel con, ce journaliste !” songea-t-il.
“ Délaissé par la grande famille du cinéma ”… son problème était pile l’inverse : il serait toujours trop populaire à son goût. Qu’on l’oublie une fois pour toutes ! Qu’on arrête de lui envoyer des scripts puisque sa santé ne lui permettait plus d’endosser de nouveaux rôles afin de se mettre, le temps d’un film, en recréation de lui-même.
Lui-même… Voilà une question intelligente qu’aurait pu lui poser ce crétin : Étienne Marsant, mais au fond, vous êtes qui ?
 
Avant son accident cardiaque, sa force vitale était telle qu’elle sourdait de tous ses pores au point de le rendre totalement intenable pour son entourage.
Pour canaliser ce trop-plein d’énergie, faute de ne pouvoir être pour de vrai le pompier d’une plateforme pétrolière en feu, le héros d’une révolution ou un chirurgien opérant sous les bombes, il le déversait dans le moule des rôles qu’on lui proposait, buvait comme un trou et s’abrutissait de cachets comme un damné. Ainsi, pendant trente années, il avait enchaîné comme un boulimique les films, y donnant toute sa voix, tous ses effets, sans le moindre contentement. Il avait été plus de cinquante hommes différents à l’écran : flic, chômeur, aristocrate, médecin, pilote de course, amoureux, résistant, poète… mais à chaque succès qu’il atteignait, à chaque distinction qu’il obtenait, il ne s’arrêtait que pour mépriser son triomphe. Enquillant parfois cinq films dans l’année, il se jetait sur tous les projets et, avec la rage d’un gamin qui arrache les emballages des paquets-cadeaux à la recherche d’un joujou qu’il ne trouve pas, il torturait ses personnages jusqu’au sublime.… Ce fut dans cette escalade qu’un infarctus vint lui déchirer littéralement le cœur en deux. Les médecins l’avaient récupéré de justesse en le rafistolant avec des morceaux de chair et de plastique et avaient fait naître en lui la peur de la mort. Une peur panique, du genre de celle qui vous fait vous planquer sous le caillou de votre aquarium pour que Dieu ne vous remarque surtout plus.
 
Huit années étaient passées et il n’avait fait qu’une seule entorse à sa décision de se retirer du cinéma.
Dans un moment d’égarement il s’était laissé convaincre par un jeune réalisateur, balbutiant d’admiration, de tourner dans son premier film.
Il avait regretté son moment de faiblesse dès le premier tour de manivelle. Outre le fait que son cerveau endolori n’arrivait plus à retenir la moindre consigne de mise en scène ni à se souvenir de deux lignes de texte, il s’était vite rendu compte que son interprétation sevrée de ses excès s’était vidée de toute substance. Un comédien amateur lui était devenu cent fois supérieur. Alors, pour se donner un semblant d’énergie, puisque le seul vice que son corps pouvait encore encaisser était le jeu, il avait imposé à la production un hôtel dispendieux abritant un casino, contraignant le reste de l’équipe, compte tenu du faible budget du film, à vivre dans un hôtel miteux. Lorsqu’il ne tournait pas, il se planquait dans des salles de poker où il jouait ses défraiements jusqu’à l’aube. Le matin, il arrivait sur le plateau décavé et de mauvaise humeur. Pressé d’en finir dès la première prise, il plantait là ses partenaires, les contraignant à donner la réplique à des assistants ou à des marques de gaffeur collé au sol.
Le jour de la première, les critiques lui avaient infligé le châtiment que l’on réserve à ceux qui ont quitté le milieu de leur propre chef sans en avoir été naturellement régurgité. On avait parlé de son come-back raté alors qu’il n’avait jamais songé à en faire un, ne cherchant finalement qu’à fuir son infirmière Mireille le temps d’un tournage.
Quant au réalisateur qui était passé à côté de son grand moment de cinéma, il s’était tiré une giclée de chevrotines dans la bouche.
 
Lui aussi, parfois, se suicidait mais sans conviction. Une façon de prendre les devants, d’éviter qu’un autre infarctus ne vienne lui gâcher la vie en la lui ôtant de manière impromptue et désagréable. Ses tentatives s’étaient à chaque fois soldées par un séjour en clinique loin de toute promiscuité sociale, entouré de célébrités bouffies par les cachets, remâchant leur mal-être en peignoir éponge autour d’une piscine.
À première vue cela pouvait paraître contradictoire avec sa posture de poisson d’aquarium planqué sous son caillou, mais cela ne l’était pas. À force d’entretien avec de coûteux psychiatres, il en était arrivé à la conclusion qu’il était comme un claustro qui demandait à ce qu’on lui laissât toujours une porte ouverte. Il voulait se sentir libre de tirer sa révérence au cas où son ennui ou son angoisse deviendrait infernal ; rien de plus.
Quant aux femmes, depuis son union avec Mireille, il n’y pensait plus. On pouvait même dire qu’il avait fait le jour de son mariage l’acquisition d’une épouse comme s’il s’était agi d’une réserve de bromure pour le restant de ses jours.
 
Alors qu’il réfléchissait à tout ça, l’image de la grosse femme qui l’étouffait avec son sexe emplit son esprit. Il eut alors un début d’érection qu’il ne chercha pas à réprimer.
 
– Montre-moi quelque chose, tes seins… Je ne sais pas, enlève ta culotte !
Impassible, Mireille l’observa à travers ses énormes lunettes dans lesquelles son image se reflétait parfaitement.
– Je ne crois pas que cela soit vraiment le moment, j’attends le comptable.
Brrr… Brrr… faisait le BlackBerry alors qu’elle se remettait posément à sa tâche.
– Ça n’est jamais le moment avec toi.
Il se renfrogna et retourna à la lecture de son journal.
– C’est quoi la prochaine invitation qu’on a reçue ?
– Rien d’intéressant. Le festival Résistances en Haute-Marne à Colombey-les-Deux-Églises. Ils passent Bon pour la légende . Comment ose-t-on t’inviter à des trucs pareils. Je leur ai dit “non”, évidemment.
– Mais de quoi je me mêle ! Et si moi j’avais envie d’y aller à leur truc là-bas, hein ? Tu pourrais me demander au moins. J’adore la Haute-Marne, d’abord !
– Toi, tu adores la Haute-Marne ? Mais tu ne sais même pas où c’est.
– Eh bien si, justement ! Et puis j’ai toujours rêvé de me recueillir sur la tombe du général de Gaulle… Ça t’en bouche un coin, hein ?
– Te recueillir, toi…
– Oui. Moi ! Tu leur téléphones et tu leur dis que je viens.
Il jeta son journal à terre et se leva d’un coup de sa chaise longue.
– Où tu vas ? l’interrogea Mireille.
– Me recoucher !
L’ AVOCAT GÉNÉRAL
Laurent n’aimait pas la coutume de ces déjeuners.
Il n’aimait rien d’ailleurs : ni l’horrible bonhomme en face duquel il était contraint de manger, ni son infâme chien, ni ce trou maudit où on l’avait muté. Rien !
 
M. le Président de la cour d’assises de Chaumont, dit le boucher de la Haute-Marne, l’homme dépourvu de cou, à la face glabre, d’un rouge tirant sur le violet, qui mastiquait devant lui était parvenu à lui faire haïr jusqu’au choix même de sa fonction de procureur de la République.
 
– Un crime passionnel… C’est bien, ça, de nous le placer en début de session. Les jurés adorent qu’on leur déballe les mystères du lit conjugal… Même ceux qui n’ont pas été tirés au sort restent.… Ils sont au spectacle. Vous prévoyez trois jours, pourquoi si peu ? l’interrogea Anquetin, la bouche pleine.
 
Le jeune procureur, en fixant l’énorme morceau de Morteau gisant dans son assiette, fut assailli par une pensée parasite. Avec un pincement au cœur il se souvint de la petite salade de gésiers dégustée juste la veille en compagnie de son prof de natation des Gay Dauphins à la terrasse d’un restaurant de Paris.
Il chassa de son esprit cette image en se concentrant sur sa Morteau. Cette session serait enfin la dernière qu’il passerait dans cet obscur purgatoire de province. Tulle, Guéret, Chaumont… Il les avait tous faits, ces tribunaux. Sept longues années de nourriture toxique, de portions trop grosses et de salles de gym pourries avant d’avoir le droit d’être muté à Paris. Encore un peu de patience et il accèderait enfin au bonheur mérité par son âme raffinée de pédé.
 
Il soupira :
– En face, on plaidera les coups mortels. Le type boit, son exploitation est en cessation de paiement… Elle avait des amants…
Le vieux magistrat l’interrompit par un geste visant à montrer qu’il connaissait par cœur la suite de l’histoire…
– … et la Messaline plébéienne s’est fait abattre en plein vol comme une poule faisane… Paf ! On va pouvoir parler chasse, je sais que le sujet vous plaît, graillonna Anquetin la bouche pleine.
– Non, de pelle. Elle a été tuée à coups de pelle.
– Trois jours, c’est vrai que c’est bien assez pour des coups de pelle et puis celle-là, n’hésitez pas à nous la coller sur la table des scellés. La pelle, en Haute-Marne, ça nous connaît… La pelle… l’appel du 18 juin… C’est drôle, non ?
 
À quoi reconnaît-on un con ? À ce qu’il rit de ses propres blagues, songea Laurent qui ne se donnait même plus la peine d’esquisser un sourire face aux vannes du vieux bouc.
Il se souvenait de l’événement auquel ce dernier faisait allusion.
C’était au temps où il lui restait encore un idéal, ou du moins une idée de ce que devait être une répression juste et égale sur l’ensemble du territoire de la République.
Il avait commencé sa première session à la cour d’assises de Chaumont par une affaire qui promettait des débats passionnants, tant au plan sociologique qu’humain, en particulier après les procès de viols intrafamiliaux ou de belles-mères coupées en morceaux qu’il avait enquillés dans ses précédents postes campagnards.
Une enfance recluse dans un bled algérien… Une vilaine morsure de chien au visage que dissimulait un voile… Un mariage forcé avec un homme de trente ans son aîné… L’ennui claustral d’une femme parlant à peine le français, incapable de s’intégrer à Langres où elle avait échoué, on ne savait trop comment… Un accès de ras-le-bol, lorsqu’un soir comme les autres elle balança soudain le contenu d’une couscoussière pleine d’eau bouillante sur son mari qui mourut dans d’atroces souffrances.
Comme d’usage il avait fait disposer la pièce à conviction sur la table des scellés, au centre de l’hémicycle. Mais la marmite ventrue vola la vedette à tout le procès, notamment à l’accusée qui rencognée dans le box attendait avec indifférence qu’il fût statué sur son sort. Pareil à une machine infernale, le récipient trônait avec majesté sur sa moleskine rouge et l’assemblée n’avait d’yeux que pour lui.
“La couscoussière tueuse” avait osé titrer Le Journal de la Haute-Marne , entraînant son lectorat sur des chemins bien éloignés du simple destin de cette blédarde asphyxiée par sa vie minable. Tout juste si le jury chaumontois n’entendait pas le tic-tac de la bombe islamiste qu’elle contenait.
Le jeune parquetier avait réclamé quinze ans. La pauvre femme en avait pris trente. Quinze ans au-dessus des réquisitions ; il ignorait qu’un tel verdict fût possible.
Après que l’audience eut été levée, il avait foncé, furieux, dans le bureau du président Anquetin alors que celui-ci retirait ses chaussures tout en chantonnant des flatteries à Priape, son invraisemblable clébard.
 
– Qu’est-ce que vous cherchez à me signifier par cette décision ? avait-il hurlé au visage du vieux.
– Notre nouvel ami est très très énervé… Oui… oui… oui… avait fait Anquetin à son molosse sans même gratifier le jeune magistrat d’un regard.
Le Saint-Hubert croyant à un nouveau jeu s’était mis à aboyer comme un possédé, couvrant de son timbre affreusement sonore de chien de meute les éructations de l’avocat général.
– J’insiste, je voudrais savoir à quoi je sers ?
– À rien ! Ici, l’ordre public c’est moi et à Chaumont on n’aime pas le couscous !
 
L’argument du vieux magistrat, qui dans sa sobriété avait l’élégance du pire, avait cueilli le jeune homme en pleine gesticulation et l’avait figé net.
Les bras ballants, il avait dévisagé le boucher avec une expression proche de la terreur. Ce dernier lui avait renvoyé un regard goguenard puis avait étiré ses orteils sous son bureau tout en flattant son chien :
– Hein qu’on n’aime pas le couscous… Non… non… non… On lui préfère la bonne saucisse… Oh oui… La bonne saucisse de porc…
 
C’était il y a deux ans.
Le temps qu’il avait fallu pour réduire ce qui restait de sa vocation à un petit tas de cendres froides.
 
Anquetin balança par-dessus son épaule l’os de sa côte de bœuf à Priape qui tenta de l’attraper au vol, en vain. Laurent suivit d’un regard morose la trajectoire du morceau de viande qui alla choir au beau milieu de la salle de restaurant, maculant de graisse le parquet sans que personne ne trouvât rien à redire. À peine décela-t-il une mine imperceptiblement élégiaque chez la patronne de l’auberge.
Le chien se saisit de l’os qu’il goba d’un coup de langue dans un répugnant bruit d’égout puis, les yeux pleins de reconnaissance, vint poser sa tête toutes babines épanouies sur le pantalon Paul Smith vert gentiane du jeune avocat général.
– C’est qu’il est quand même très très affectueux, fit Laurent, l’air mauvais.
– C’est parce qu’il sent que vous allez nous quitter. Nous qui commencions tout juste à nous habituer à vos manières… C’est dommage ! Qu’avons-nous ensuite ?
– Deux appels. Un type de soixante-cinq ans pour viol sur mineur par personne ayant autorité. Il a violé sa petite-fille de l’âge de neuf ans à la majorité… Il reconnaît les faits, dit qu’il se déteste, se traite de monstre. Il est content que la police l’ait arrêté… Bref… Requis quinze ans, condamné à dix ans à Dijon. Un gars du département, Robert Pleutre.
– Aucun intérêt. Quoi d’autre ?
– Un braqueur en récidive. Douze banques de la région, toutes du Crédit Agricole. Il s’est fait prendre comme un idiot en attaquant par erreur deux fois la même. Requis douze ans, condamné à huit ferme, toujours à Dijon.
– Vous n’avez qu’à vous plaindre à vos petits copains de la Chancellerie au lieu de faire tout le temps appel, tiens ! De toute façon depuis que Bérard et Mâchebœuf sont partis à la retraite, à Dijon c’est la chienlit. Et quand je dis ça, j’ai tout dit ! Et comme ils n’ont rien trouvé de mieux que de nous coller en remplacement deux petites fiottes humanistes du Syndicat de la magistrature… eh bien à Dijon, on prononce des peines que plus personne ne comprend… Requis douze ans, condamné à huit : c’est grotesque ! Un an par braquage, c’est ça le calcul du parquet ? Quelle blague !
Laurent ignora comme à son habitude les attaques du vieux et poursuivit :
– Le butin sur les douze établissements s’élève à dix-neuf mille euros, ce qui n’est pas énorme. J’ai prévu six braquages par jour, plus deux jours pour la plaidoirie et les expertises, ce qui fait quatre au total…
– La chasse ouvre vendredi, je vous le rappelle !
– Je peux difficilement faire plus court pour une perpétuité encourue…
– Eh bien il faudra ! Combien de témoins ont répondu présents ?
– Heureusement, très peu ; la plupart se sont fait porter pâle…
– Évidemment, ils ont vu ce que ça a donné en première instance. Huit ans ferme ; on rêve ! Moi non plus à leur place je ne viendrais plus témoigner. Pour ce que ça sert…
– Bien ! Deux jours pour les témoignages et la personnalité, un jour pour les plaidoiries.
– Vous voyez quand vous voulez…
– Quant aux réquisitions, personnellement, je serai, comme toujours, très bref ! Je vais à nouveau demander douze ans – à la manière d’une fiotte sans doute – mais, comme mon collègue de Dijon, je pense que ce garçon ne mérite pas plus.
 
Il guetta la réaction du vieux face à ce qui pouvait aisément être pris pour une provocation, mais rien. Ce dernier se contentait de bougonner tout en trempant son pain dans sa sauce forestière.
Déçu, le parquetier reprit :
– Il est très jeune. À chaque fois, il entrait à visage découvert et une fois le sas passé, il menaçait le personnel avec une arme pour faire entrer son complice. Pendant ce temps un troisième attendait au volant d’une voiture, moteur tournant. Une fois que les trois garçons étaient en possession de l’argent, ils prenaient la fuite et allaient le dépenser dans les boîtes de nuit de la région. Lorsqu’on a arrêté l’ouvreur, son arme était en plastique. Les employés l’ont trouvé plutôt courtois, semble-t-il. Il est en récidive et n’a évidemment donné le nom d’aucun de ses complices pendant l’instruction. Abdelkader Fournier.
 
Anquetin, tout à coup intéressé, sortit le nez de son assiette et observa Laurent avec ce regard à l’immobilité fatigante que ce dernier détestait par-dessus tout ; un regard forgé par une vie entière vouée à l’interrogatoire.
– Comment, vous dites ?
– Abdelkader Fournier.
– Personne ne s’appelle comme ça !
– Son père est normand et sa mère algérienne, je crois.
– Je vois.
Il voyait.
Le boucher de la Haute-Marne avait une vision du droit pénal qui faisait passer Lombroso et son Anthropologie criminelle comme une science d’avant-garde. En résumé, les Noirs et les Arabes par leurs anomalies tant organiques et psychiques qu’héréditaires étaient une variété spécifique du genre humain en ce qu’elle était incontestablement à potentiel criminel et ne comprenait que le bâton. Dès lors, il convenait de les mater aussi durement que possible, en particulier si, comme ce braqueur, il leur venait la mauvaise idée de venir commettre leurs méfaits dans le fief de sa Cour.
Là où l’observateur parlerait de justice à la tête du client, le vieux voyait une saine mesure de prophylaxie sociale. Le maximum pour un braquage était de vingt ans. La perpétuité en récidive. Comme avocat général il pourrait réclamer quatre, huit ou seize ans, qu’importe. Ce pauvre gamin, cet être inexpliqué répondant au nom d’Abdelkader Fournier, écoperait à n’en pas douter de la peine maximale à l’unanimité des douze jurés menés par la grosse verve d’Anquetin, tambour battant.
À quoi servait-il ? À rien, effectivement !
J EAN ET A NNE B LOYÉ
La voiture guidée par le gps traversait une cité lépreuse. Un de ces endroits maudits comme on en trouve au pourtour des villes de province, où rien de vivant ne semble croître ni fleurir et qui sent le fait divers sordide.
L’arrêt un peu sec du véhicule au feu rouge réveilla Anne.
Alors qu’elle entrouvrait les yeux, une femme sans âge, au corps las, à la tête enveloppée dans un hidjab, lui lança tout en traversant un regard rogue, comme pour lui réclamer des comptes sur l’injustice d’une vie à ce point misérable que même le Prophète avait renoncé à abaisser sa miséricorde aussi bas.
 
Comme Jean vit que son épouse remuait, il eut pour elle un geste de tendresse discret, presque automatique, comme ceux qu’on accorde parfois aux bêtes. Elle ne s’en offusqua pas, jouissant même de sa situation d’animal car après tout n’avait-elle pas pris la place de feu le bâtard noir nommé Nania sur le siège passager ?
Tandis que les autres avocats, leurs visites en détention accomplies, se hâtaient d’aller faire la roue à la buvette du Palais, son mari restait, un sandwich à la main, à regarder sa chienne gambader ou poursuivre les lapins qui pullulaient dans le no man’s land entourant les prisons.
Nania était morte et maintenant que les enfants avaient moins besoin d’elle, Anne, son épouse, l’avait remplacée. Non qu’elle courût après les lapins, mais elle déchargeait son mari de certaines tâches particulièrement détestables comme percevoir les honoraires, visiter les détenus ou mentir aux familles, tout cela afin de tempérer ses velléités de raccrocher la robe.
 
Son ménage – c’était comme cela qu’il convenait d’appeler un couple après tant d’années – avait versé le tribut qu’il fallait aux engueulades pour atteindre une harmonie qu’elle jugeait presque parfaite.
Elle aimait son Jean, c’était incontestable. Elle pensait même l’aimer un peu plus chaque jour avec la même passion qu’on voue à un doudou mille fois raccommodé.
Elle savait reconnaître ses qualités admirables tout en gardant à l’esprit qu’il pouvait aussi être extrêmement chiant.
Entre autres caprices, il lui prenait régulièrement l’envie de saborder tout ce qu’ils avaient mis tant d’années à bâtir. Il menaçait alors Anne de tout plaquer ; d’aller exercer la profession de cantonnier, vigneron, pêcheur, crêpier ou même tenancier d’une baraque à frites selon la profondeur de son désarroi. Il rêvait de se présenter à des élections dans un bled paumé de sa Bretagne natale, d’un penty à volets bleus, d’un cheval de trait à la robe fumante au petit matin, d’une plantation de patates…
 
Cette volonté de tout détruire était née lorsqu’il avait abordé la quarantaine, quand progressivement il s’était aperçu qu’il partageait les bancs des salles d’audience avec des confrères de dix ou vingt ans plus jeunes qui dormaient moins, s’amusaient encore et digéraient mieux.
Son dégoût franchit un second niveau lorsqu’il comprit que son travail consistait au quotidien à convaincre des magistrates tout juste plus âgées que sa fille ; des greluches débiles dont la vocation était née d’un visionnage excessif de mauvais feuilletons télé et qui se permettaient de le morigéner comme un petit garçon. Il cantonna alors son activité aux cours d’assises et aux cas difficiles, se déchargeant de ses...

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