Contrebande, carrom et funérailles célestes
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Description

À Namdang au Sikkim, la vie paisible de Gopika est soudain bousculée par des événements incroyables : son amie Shirley, actrice de Bollywood, est arrêtée sous prétexte de détention de stupéfiant, l’ex-mari de celle-ci, un escroc notoire, accapare sa maison pour y tourner d’étranges émissions de télévision... Le courage de Gopika va être mis à rude épreuve. Prête à tout pour sauver sa meilleure amie, elle va jusqu’à mettre son propre bonheur en péril.


Entre parties de billard indien et terrifiantes funérailles à la mode du Tibet, ce septième épisode des enquêtes de Gopika voit s’affronter des contrebandiers inventifs et les militantes d’un mouvement féministe radical, le tout sous le regard du dieu de la fortune...

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Nombre de lectures 1
EAN13 9782374538280
Langue Français

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Exrait

Présentation
À Namdang au Sikkim, la vie paisible de Gopika est soudain bousculée par des événements incroyables : son amie Shirley, actrice de Bollywood, est arrêtée sous prétexte de détention de stupéfiant, l’ex-mari de celle-ci, un escroc notoire, accapare sa maison pour y tourner d’étranges émissions de télévision… Le courage de Gopika va être mis à rude épreuve. Prête à tout pour sauver sa meilleure amie, elle va jusqu’à mettre son propre bonheur en péril.
Entre parties de billard indien et terrifiantes funérailles à la mode du Tibet, ce septième épisode des enquêtes de Gopika voit s’affronter des contrebandiers inventifs et les militantes d’un mouvement féministe radical, le tout sous le regard du dieu de la fortune…




Bernard Grandjean est l’auteur d'une quinzaine de romans. La plupart de ses livres sont centrés sur l’Asie et l’Himalaya, tel Moi, Das, espion au Tibet , sorti en 2014 aux Editions Tensing.
Ces 15 dernières années, l'auteur a publié chez Kailash Editions les biographies romancées de personnages hors du commun de l'Histoire du Pays des Neiges (le VIe Dalaï lama et la reine Bhrikuti), ainsi que 9 titres de la série des enquêtes de Betty Bloch, bien connue des amoureux du Tibet.
Crimes en Himalaya est sa nouvelle série policière, qui met en scène un duo atypique : Gopika, jeune enseignante indienne et Doc Tenzin, médecin traditionnel tibétain. Ensemble, sur les terres himalayennes et sur fond de turbulences politiques entre Tibet, Chine et Inde, et de corruptions en tous genres, ils vont mener l’enquête pour résoudre meurtres, intrigues, mystères...
Contrebande, carrom et funérailles célestes
CRIMES EN HIMALAYA #7

Bernard GRANDJEAN
38 rue du polar Les Éditions du 38
Qui ne pense qu’au mal l’attire sur sa tête. Proverbe tibétain
PRINCIPAUX PERSONNAGES
Gopika Pathak , professeur à l’école tibétaine de Namdang (Sikkim, Inde).
Tenzin Mingour (Doc Tenzin), médecin tibétain traditionnel à Namdang.
Shirley (Namgyel Bhutia), actrice de Bollywood.
Sonam Lepcha (Sotcha), colonel dans la police de l’État du Sikkim, fiancé de Gopika.
Trupti Patel , leader du mouvement féministe des Pink Brigades .
Anil Roy , député de l’État du Maharastra, ancien acteur, ex-mari de Shirley.
Prémila , technicienne de cinéma.
CHAPITRE I
Assis côte à côte sur le muret, tous trois étaient pensifs depuis un bon moment. Lama Tsültrim finit par rompre le silence :
— Mes chers amis, je vous trouve bien sérieux. C’est aujourd’hui la première fois depuis la fin de la mousson que nous nous retrouvons pour notre pique-nique hebdomadaire, et le ciel enfin redevenu bleu au-dessus de notre beau Sikkim aurait pu s’attendre à nous voir plus joyeux.
— C’est que pour certains, la couleur du ciel n’est pas le souci principal, rétorqua Gopika Pathak, la jeune femme assise à sa gauche. Ils peuvent en avoir de bien plus graves.
Le lama se dit qu’il aurait mieux fait de tenir sa langue, mais en présence de la troublante Gopika, il avait tendance à perdre un peu de ses capacités de jugement. Il était clair que la jeune femme était à nouveau dans une phase dépressive, et cela lui faisait de la peine. La cause était facile à deviner : le nom de son fiancé, le colonel Sonam Lepcha, apparaissait de moins en moins souvent dans sa conversation. Il en avait conclu que, comme le dit l’expression populaire, il y avait une souris dans le coffre à grain.
Ce constat lui avait d’abord parfumé le cœur, mais sa morale bouddhiste avait vite étouffé ce méchant sentiment. Les jolies filles, ça n’était pas pour lui ; il avait fait d’autres choix. Mais il fallait reconnaître qu’elle était vraiment charmante en cet instant, la belle Gopika, le regard perdu au loin vers l’Himalaya. Son sari jaune d’or à liserés rouges soulignait agréablement la finesse de sa taille et la courbe de ses hanches, laissant voir un triangle de la peau ambrée de son ventre, sur laquelle il eut soudain une envie irrésistible de poser ses lèvres…
Il se reprit et, comme on chasse une mouche, secoua la tête pour gommer de son esprit ces pensées coupables. Le jeune lama avait du mal à regarder Gopika selon la méthode que ses maîtres lui avaient enseignée à propos des femmes séduisantes : des emballages à l’apparence charmante d’organes répugnants baignant dans des fluides immondes. Il s’efforça de penser à autre chose, tout en se reprochant ses faiblesses et en se disant qu’il devrait méditer davantage. Mais ses cours à l’école tibétaine lui laissaient si peu de temps… Il devait prendre exemple sur son voisin de droite, Amchi Tenzin, si détaché des préoccupations mondaines et des charmes trompeurs du corps féminin ; il faut dire que sous ce rapport, son métier de médecin était une aide précieuse. Le lama fut soulagé de l’entendre reprendre la conversation à son compte :
— Lama Tsültrim, vous n’avez pas tort : le beau temps revenu devrait nous donner plus d’énergie et contribuer ainsi à faire de nous des êtres meilleurs ; même si pour se préparer une bonne renaissance, la méditation est d’un plus grand secours que la météo.
Gopika approuva :
— Vous avez raison, Doc, mais c’est tellement normal de dire des choses sages quand on est soi-même un sage. Moi, je ne suis qu’une fille amoureuse et tête en l’air, il n’y a donc rien de bon à attendre de moi, et surtout pas de la philosophie !
— Vous êtes trop dure avec vous et trop clémente avec moi, Gopika-la. Tout nous sourit : le soleil, le mont Kangchenjunga au loin, et même la fortune…
— Comment ça, la fortune ? demanda lama Tsültrim. Vous avez tiré le gros lot à la loterie de l’État du Sikkim ?
— Pas encore, puisque je ne joue jamais. Mais ça ne devrait pas tarder… Parce que, sachez-le, il n’y a pas de meilleur endroit pour faire fortune que Namdang, bourgade sans intérêt seulement en apparence !
— Comment ça ? demandèrent en chœur les deux autres.
Le médecin reposa son bol, ouvrit la fermeture à glissière de son blouson et en sortit un petit journal plié en quatre.
— Vous ne connaissez sans doute pas cette modeste revue, Le Soleil du Potala . C’est une publication confidentielle en langue tibétaine qui sort chaque fois qu’elle peut ; une sorte de bulletin à l’intention des religieux tibétains réfugiés en Inde, au Népal et ailleurs. Vous connaissez, lama Tsültrim ?
— Jamais entendu parler !
— Cette revue est éditée à Dharamsala, reprit le médecin, cette petite ville de l’État du Himachal Pradesh où Sa Sainteté le quatorzième Dalaï-Lama vit en exil. J’ai reçu le dernier numéro pas plus tard qu’hier, et on y trouve un article très intéressant, qui va certainement vous surprendre autant qu’il m’a surpris… Lisez ça, Gopika-la ! dit-il en lui mettant la revue sous le nez.
— Mais… c’est du tibétain, Doc !
— Vous êtes maintenant assez savante dans notre langue pour le lire, mais bon, je vais traduire, pour gagner du temps…
Il se mit à traduire à haute voix :

Indian World , le bulletin de liaison des sociétés savantes indiennes de recherche sur les religions hindoue, bouddhiste et jain, a publié dans sa dernière livraison un article qui intéressera les bouddhistes comme les hindouistes du Sikkim, et pas seulement ceux de la modeste bourgade de Namdang. En effet, le professeur Sunil Patra, chercheur émérite de l’université de Calcutta, estime que l’imposant stupa érigé dans cette petite ville, vénéré depuis des siècles par les fidèles locaux, pourrait tirer son origine d’un culte au dieu hindou Kubera, connu dans la tradition bouddhiste sous le nom de Bodhisattva Jambhala, émanation du Bodhisattva Chenrezig. C’est en effet à l’emplacement d’un temple qui lui était consacré que selon certains textes anciens, le stupa aurait été érigé. À une date que le chercheur évalue aux alentours du treizième siècle, on l’aurait construit en remployant les pierres sacrées du temple hindou en ruine.
Sans aller jusqu’à demander la destruction du stupa, comme on l’a vu dans d’autres tristes circonstances à propos de mosquées construites sur des lieux sacrés hindous après la conquête moghole, le chercheur en conclut que le lieu gagnerait à retrouver sa fonction de pèlerinage hindouiste. Selon certaines sources, les fidèles venaient jadis à Namdang de très loin pour offrir des sacrifices au dieu Kubera, dans l’espoir de voir se concrétiser leurs rêves de fortune. Un riche mécène serait même prêt à faire construire à ses frais, dans le voisinage du stupa, une chapelle dédiée à Kubera…

Doc Tenzin interrompit sa traduction :
— Je vous fais grâce de la suite de l’article, qui détaille les cinq Jambhala en précisant leurs attributs et leurs mantras. Je saute à la conclusion, qui devrait beaucoup vous intéresser :

Jambhala est une divinité connue pour éveiller en chacun de nous l’esprit de Bodhicitta {1} . L’iconographie traditionnelle représente le dieu tenant dans sa main droite le fruit du cédrat, et dans la gauche une mangouste crachant des joyaux. Mais si Jambhala est la divinité de la richesse spirituelle et matérielle, la plupart des fidèles n’ont retenu malheureusement que le second aspect. Il ne serait donc pas étonnant que dans les temps qui viennent, les pèlerins soient nombreux à se rendre à Namdang, dans l’espoir que la mangouste les comble de ses richesses. Espérons qu’ils en reviendront non seulement avec la bourse pleine, mais aussi avec l’esprit débordant de Bodhicitta…

Gopika en resta pantoise :
— Un temple ancien dédié à Kubera ! Ça alors… Ça doit remonter à pas mal de Kalpa {2} , parce que mon amie Shirley m’a toujours assuré que le Grand Stupa avait été construit par ses ancêtres, le clan des Bhutia, il y a très longtemps de ça, à une époque où ils étaient propriétaires de tout le plateau…
Gopika fut soudain interrompue par la vibration de son téléphone dans son sac :
— Ça alors, s’exclama-t-elle, c’est de la transmission de pensée. Voilà justement Shirley qui m’appelle !
Alors qu’elle parlait à son amie, les deux autres virent son visage s’assombrir.
— … Bien sûr que je peux passer te voir dès cet après-midi, puisque j’ai seulement une heure de cours, que je peux même reporter… Non ? Tu ne veux pas ?
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Doc Tenzin quand elle eut raccroché. Notre amie Shirley a des problèmes ?
— J’en ai peur. Je ne savais même pas qu’elle devait venir à Namdang ces temps-ci. Elle est arrivée hier soir de Bombay, et elle tient à ce que je passe la voir le plus tôt possible à la maison du Grand Stupa… J’irai la voir en fin d’après-midi. Je lui ai proposé de venir tout de suite, mais elle a refusé : tu arriveras toujours bien assez tôt pour que tu entendes ce que j’ai à te raconter, m’a-t-elle répondu, et j’ai eu l’impression qu’elle pleurait. Ça ne lui ressemble pas du tout, je suis très inquiète…
— Elle a certainement des soucis professionnels, déclara le médecin. Les acteurs sont connus pour avoir souvent des carrières en dents de scie. Peut-être que son téléphone s’est arrêté de sonner ? J’ai toujours pensé qu’abandonner son beau nom de Namgyel Bhutia pour se faire appeler Shirley finirait par lui attirer le mauvais œil.
— Elle ne m’a pas dit quel était son problème, mais si c’était professionnel, elle ne se serait certainement pas éloignée de Bollywood ! Moi, je pressens plutôt un drame sentimental…
— Voilà au moins une sorte de drame qui ne me menace pas, déclara lama Tsültrim, d’une voix qui ne semblait pas complètement assurée.
CHAPITRE II
Malgré la raideur de la pente, Gopika marchait d’un pas rapide. Cet effort, rendu pénible par l’altitude, faisait bourdonner ses tempes et battre son cœur à un rythme accéléré. C’est dans ces occasions-là que son corps lui rappelait que les années passées ici n’y changeraient rien : il lui manquerait toujours le fameux gène qui permettait à la plupart de ses amis tibétains et sikkimais d’arpenter la montagne avec la placidité des yaks.
En débouchant sur le vaste plateau herbeux qui dominait Namdang, la jeune femme ralentit pour souffler un peu, se disant comme toujours que tant de beauté valait bien ces efforts. Elle admira le Grand Stupa comme si elle le voyait pour la première fois. On l’avait récemment repassé à la chaux pour effacer les traces laissées par les pluies ; sa base cubique contrastait joliment avec le vert intense de l’herbe, et sa flèche blanche dressée sur le bleu du ciel symbolisait merveilleusement l’envolée de l’esprit. Tu fais le beau, mais tu as quand même piqué tes pierres à un vieux temple hindou ! dit-elle à mi-voix comme si elle adressait ce reproche au vieux monument lui-même. Malgré l’angoisse qui l’étreignait, elle sourit.
À présent, la maison dite du Grand Stupa n’était qu’à une quarantaine de mètres sur sa droite. Précédée par un jardinet fleuri protégé d’une barrière en bois, la bâtisse avait été construite tout au bord du plateau, dominant le ravin au fond duquel coulait la rivière Dété, plusieurs centaines de mètres en contrebas. Cette position, plus sa silhouette trapue traditionnelle, lui conférait une petite allure de dzong , ces vieilles forteresses du Tibet et du Bhoutan. Nul ne savait de quand elle datait exactement, mais le fait qu’elle soit toujours debout dans une région où les tremblements de terre étaient si fréquents tenait du miracle.
Respectueuse de la mémoire du puissant clan de commerçants qui l’avait fait bâtir et dont elle était l’ultime rejeton, Shirley avait fait déposer son moderne toit de tôles rouillées afin de rétablir une toiture traditionnelle en planches. Ces dépenses avaient été rendues possibles par l’envol de sa carrière d’actrice. Grâce à son sourire somptueux, sa peau d’une clarté éclatante et sa classe de reine, Shirley s’était taillée en quelques années une certaine notoriété en Inde, où la concurrence entre vedettes de l’écran est pourtant rude. Mais pour les gens de Namdang, Shirley était la plus grande star du monde, même s’ils n’étaient pas nombreux à avoir vu un seul de ses films. Trop accaparée par les studios, Shirley n’apparaissait que rarement dans son village natal, au grand regret de Gopika, car elle était de loin sa meilleure amie ; sans compter que ses quelques années de plus lui donnaient une autorité de grande sœur, corrigeant les élans du cœur de Gopika de cette touche de raison qu’elle était seule capable d’y instiller. Car sur ce chapitre-là, Doc Tenzin, faute d’expérience, n’était pas d’un grand secours.
L’appel inopiné de Shirley avait plongé Gopika dans une grande inquiétude, car la belle actrice n’était pas du genre à pleurnicher au téléphone. Il était clair pour elle que ce n’était pas le désir de se ressourcer dans son cher Sikkim qui l’avait conduite à quitter Bombay, sa vie sociale trépidante et ses plateaux de tournage ; d’autant qu’un simple problème professionnel ne l’aurait pas amenée à s’éloigner de 2 500 kilomètres de son cher Kirtan, brillant réalisateur, son fiancé chéri. Son arrivée inopinée, plus ses larmes, tout indiquait qu’elle était venue à Namdang cacher sa peine.
Ces réflexions ne contribuaient pas à remonter le moral de Gopika, car sur ce plan, elle aussi avait du souci à se faire. Chaque fois qu’elle abordait avec Sotcha la question de leur mariage, un nouvel obstacle surgissait : une fois, c’était l’enquête compliquée que le colonel avait sur les bras, une autre fois, c’était le fait que les parents de Gopika ne soient au courant de rien… Or les enquêtes délicates se succédaient, puisque Sotcha avait été nommé tout exprès à ce poste. Et Gopika ne pouvait décemment pas annoncer à ses parents la nouvelle de son mariage par téléphone : il fallait qu’elle se rende à Bombay, et ce n’était pas demain la veille…

Gopika détacha son regard du beau stupa à regret. À présent, la maison n’était plus qu’à une quarantaine de mètres devant, mais il n’était pas envisageable qu’elle s’y rende en ligne droite. Elle devait d’abord contourner le stupa par la gauche, car, bien qu’hindoue, elle respectait scrupuleusement cette règle bouddhique. C’est aussi par la gauche qu’elle contournerait le brûle-offrandes – une maçonnerie en forme de grosse poire posée sur un cube de briques – que les pèlerins alimentaient chaque matin d’encens et de genévrier, et dont la fumée odorante était une offrande aux bouddhas.
Après avoir respecté scrupuleusement les détours si chers à Doc Tenzin, imposés par la tradition, elle atteignit enfin le portail du jardinet de la demeure ancestrale.
Ramesh, le gardien, souleva le loquet de la petite barrière de bois, supposée protéger les orchidées, les soucis et les pélargoniums de l’appétit des chèvres et des yaks. Il exécuta cet effort épuisant tout en bougonnant, selon son habitude. Une mauvaise humeur constante qui n’était pas sans rapport avec son haleine chargée d’une forte odeur d’ arrack {3} . Gopika nota avec surprise que ce matin, il était flanqué d’un comparse, un jeune homme au museau étroit et peu sympathique que Ramesh lui présenta comme étant son adjoint . Coiffé d’un topi , le bonnet traditionnel népalais, l’homme était vêtu d’un tee-shirt blanc d’une saleté repoussante, décoré d’un horrible cobra à la gueule grande ouverte qui glaça le sang de la jeune femme.
Gopika se dit que deux personnes pour manœuvrer le portail d’un jardinet, c’était beaucoup, même en Inde ; mais il était vraisemblable, vu l’état alcoolisé chronique de Ramesh, que Shirley n’ait pas eu d’autre choix que d’engager un employé supplémentaire. Un gardien de maison alcoolique, toujours entre deux eaux, doublé d’un chauffeur de moins en moins capable de conduire sur les redoutables routes du Sikkim, cela conduisait inévitablement à des catastrophes.
Contrairement à son habitude, Shirley n’était pas à la porte de la maison pour accueillir sa visiteuse, qui la trouva au salon, allongée sur un sofa devant la cheminée éteinte. Sommairement coiffée et pas maquillée, elle était vêtue d’un débardeur blanc et d’un legging rouge modèle sport. C’est à peine si elle leva la tête à l’entrée de son amie :
— Merci d’être venue, Gopi, dit-elle d’un ton laconique. Excuse-moi pour le coup de téléphone de midi, même ma meilleure amie n’a pas à être à ma disposition sur un claquement de doigts.
Avant même que Gopika ne puisse protester, Maman Pouspika, intendante de la maison et mère du gardien alcoolique Ramesh, avait fait irruption avec un plateau et une théière. Gopika, qui ne l’avait pas vue depuis un certain temps, constata que la vieille Népalaise avait changé : à présent, le bout de son nez semblait carrément toucher la pointe de son menton, si bien que la grosse fleur en argent qui ornait sa narine tombait au niveau de sa bouche.
— Namasté, Miss Gopika ! dit la vieille en disposant les deux tasses. Je suis contente que vous soyez là. Je suis sûre que ça va faire du bien au moral de notre pauvre Shirley !
Gopika lui sourit, et attendit qu’elle sorte pour parler :
— Maintenant, explique-moi ce qui se passe !
Mais l’actrice écarta la question :
— Parlons d’abord plutôt de toi, Gopi, et de ton mariage, dont tu ne me dis plus un mot au téléphone. Tu as fini par mettre tes parents au courant ? Tout va bien entre Sotcha et toi, j’espère ?
— Mon couple à moi n’est pas le sujet, c’est plutôt le tien qui m’inquiète. Tu as laissé Kirtan seul à Bombay ? Pour que tu déboules ici sans prévenir, il y a certainement un problème. Vous vous êtes encore disputés ?
— C’est plus grave que ça, répondit Shirley d’une toute petite voix. Cette fois, tout est fini.
— Il t’a trompée ?
— Non. Enfin, pas que je sache.
— Tu l’as trompé, alors ?
— Non plus. Et ça, je le saurais.
— Tu ne l’aimes plus ?
— Si, je l’aime comme jamais. Mais vois-tu, ce qui se met en travers de nous deux, ce n’est pas une question de sentiments, c’est autre chose… Le problème, c’est qu’il est réalisateur et moi actrice, et dans un couple, ça n’est pas bon d’avoir des métiers si proches. Chacun se mêle des affaires de l’autre, on en parle du matin au soir, à table, en voiture, au lit, les amis de l’un sont parfois les ennemis de l’autre et réciproquement, on n’est d’accord sur rien et le peu de temps qu’on a pour se voir, on le passe à s’engueuler. Au moins, entre Sotcha qui est policier et toi qui es prof, vous n’aurez pas ce genre de problème.
— On en aura d’autres, et ça commence déjà avec la cérémonie de mariage, c’est tout dire ! Un mariage, ça implique qu’on fixe une date qui convienne à nos emplois du temps respectifs, et aussi aux proches ; il faut qu’on ait l’accord de mes parents qui ne sont toujours au courant de rien, que Sotcha ne soit pas obligé de tout annuler en dernière minute pour des raisons professionnelles, comme il m’a déjà fait le coup, etc. Ça veut dire aussi qu’on est bien d’accord tous les deux sur la façon d’organiser notre vie, sachant que moi, je tiens à continuer à enseigner ici, à Namdang.
— Conclusion ?
— Ça me brise le cœur de dire ça, mais la conclusion, c’est que ça fait une telle montagne de problèmes à régler qu’on se demande si on ne devrait pas rester comme on est, deux amoureux heureux de se retrouver chaque fois qu’ils le peuvent… En évitant les mille problèmes du mariage ; un peu comme Kirtan et toi !
Shirley éclata en sanglots, et Gopika lui prit la main :
— Je vois que je n’aurais pas dû dire ça, pardon…
— Je te le répète, entre Kirtan et moi, c’est fini. Je lui ai raconté que je m’éloignais pour faire le point, comme on dit, mais faire le point, tu sais bien que dans un couple ça veut dire en général mettre un point final ! Tout ça à cause de ce foutu business de Bollywood, où seuls comptent le fric, les apparences et les relations – un mot que tu peux traduire par coucheries, même si je ne pratique pas. Le talent n’y est pour pas pour grand-chose, ce sont les plus corrompus qui s’en sortent, pas les autres. Je ne supporte plus ce monde-là, où Kirtan et moi on s’est perdus…
— Voyons, Shirley, c’est un mauvais passage. Je suis sûre qu’il y a toujours de l’amour entre vous, et tout va finir par s’arranger !
— Je pense que non. Ça fout ma vie en l’air, et ça n’est même pas le seul motif !
— Vraiment ? C’est quoi, l’autre motif ?
— Anil Roy !
— Lui ? Il est réapparu ? Je croyais que ton ex-mari était en prison pour des années, pour proxénétisme, faillite frauduleuse, vol en bande organisée, pornographie et je ne sais quoi encore !
— Il n’y est pas resté longtemps : plus les gangsters sont importants, plus ils sont les moyens de se payer les meilleurs avocats, et de corrompre les juges. Dans ce pays, seuls les petits voyous vont en taule, ton avocat de père a dû déjà t’expliquer ça. Et figure-toi que pour comble, cet escroc de Roy s’est fait passer pour la victime d’une machination, un bobard que toute la presse de Bombay a relayé ! Aux dernières élections, il a même été élu député au Vidhan Sabha , l’Assemblée législative de l’État du Maharastra, sous l’étiquette d’ Espoir Pour Demain, un infect petit parti hindou extrémiste et rétrograde !
— Jamais entendu parler.
— C’est une création récente, un sous-marin du BJP {4} qui n’est encore apparu qu’au Maharastra. En fait, c’est juste un faux nez, un parti fantoche, une pompe à fric installée par des lobbies et des groupes d’intérêts douteux. Espoir Pour Demain , ça veut dire espoirs de marchés publics, espoir de postes confortables et de rétrocommissions juteuses. Tu l’imagines, Anil Roy, ce sinistre individu, avec la notoriété d’une ancienne grande vedette de Bollywood et le pouvoir de nuisance d’un député ?
— J’ai du mal à comprendre comment un homme comme lui, plusieurs fois condamné, connu pour ses liens avec la mafia de Bombay, a pu être élu. Même en Inde, ça paraît incroyable ! Je suppose que c’est le résultat de magouilles horribles ?
— Évidemment. Juges, journalistes, policiers, tout ce qui était à vendre a été acheté. Pas par lui, vu qu’il est ruiné, mais par ses amis mafieux. Roy est malin, il vit sur son image passée d’acteur. Il reste une grande vedette dans les milieux populaires, et il est habile à vendre ça. Tu vas me dire que je pourrais me fiche de son élection, de ses amis douteux et de ses tripatouillages…
— J’allais te le dire !
— … mais ce n’est pas le cas, vu que ses tripatouillages me concernent directement !
— Comment ça ?
— Il veut s’approprier cette maison !
— Quoi ? La maison du Grand Stupa ? Par quel moyen ? Et qu’est-ce qu’il voudrait en faire ?
— Je ne sais pas ce qu’il en ferait, il ne l’a d’ailleurs jamais aimée. S’il arrivait à me la prendre, je suppose qu’il la transformerait en hôtel pour touristes, en clinique, ou bien encore en bordel, est-ce que je sais, moi ?
Gopika éclata de rire :
— Pour ce qui est de la dernière idée, il n’aurait pas beaucoup de clients, il y a suffisamment de salons de massage à Gangtok ! Mais tu crois vraiment qu’il pourrait arriver à te prendre cette maison ?
— Il prétend que ses avocats ont déposé devant la Haute Cour de Justice de Gangtok un dossier prouvant qu’elle faisait partie de ma dot, et que d’après le jugement de divorce, elle lui revenait de droit. Mais c’est faux, cette maison est un héritage personnel de mes parents, elle m’a toujours appartenu en propre, elle n’a jamais fait partie de ma dot ! Roy a même le culot de me proposer une compensation minable si je la lui cède sans faire d’histoire !
— Tu vas refuser, j’espère.
— Bien sûr, mais il prétend que dans ce cas je perdrai tout, la maison et le peu d’argent qu’il me propose. C’est aussi pour ça que je suis venue subitement de Bombay : je veux être présente ici si jamais Roy se pointe avec la police et une ordonnance d’expulsion. Je me battrai, je n’ai pas l’intention de céder !
— Je suis sûre que tu gagneras, avec l’appui de toute la population de Namdang, on créera une association de défense ! Et puis il y a quand même des tribunaux, en Inde.
— Je ne suis pas aussi optimiste que toi. Roy a de gros bonnets de mafia derrière lui ; en cas de procès, ils se débrouilleront pour que l’affaire soit confiée à un juge qu’ils contrôlent.
— Tu as un bon avocat ?
— Pas encore, mais de toute façon, Roy en a tout un bataillon.
— Si tu veux, je peux en parler à mon cher papa, Maître Parashuram Pathak, avocat auprès de la Haute Cour de Justice de Bombay, qui vaut une armée d’avocats à lui tout seul. On peut même lui demander de faire renvoyer Anil Roy en prison, d’où il n’aurait jamais dû sortir. Si tu es d’accord…
Pour toute réponse, Shirley éclata à nouveau en sanglots, et Gopika n’en tira plus rien. Préférant ne pas insister pour l’instant, elle détourna la conversation :
— Doc Tenzin m’a appris un truc incroyable : selon un chercheur de l’université de Calcutta, le Grand Stupa aurait été bâti avec les pierres d’un antique temple hindou en ruine dédié au dieu Kubera ! Tu savais ça ?
Shirley la regarda en haussant les sourcils et réfuta d’un mot :
— Conneries.
— Sur un tout autre sujet : qui est donc le jeune homme que j’ai vu au portillon, avec cet affreux tee-shirt décoré d’un cobra ? Ramesh me l’a présenté comme son adjoint !
— Il s’appelle Vivek, c’est un Népalais qui arrive juste de Katmandou. C’est Ramesh lui-même qui me l’a proposé comme chauffeur, il y a deux semaines, et je l’ai engagé par téléphone depuis Bombay. J’ai besoin d’un chauffeur ici, pour que quelqu’un aille me chercher à l’aéroport quand je viens, m’y dépose quand je repars et ramène ensuite la voiture à Namdang. Ramesh est devenu incapable de conduire, même sa mère s’en est rendu compte. Et pourtant, tu sais combien la vieille Maman Pouspika soutient son ivrogne de fils… Non seulement Vivek le remplace comme chauffeur, mais il le seconde aussi comme gardien, parce que dans l’état où il est du matin au soir, Ramesh n’est plus capable de garder grand-chose. Tu as vu sa tête ? Il est rongé par l’alcool comme par une lèpre, et ses mains tremblent comme des drapeaux de prière au sommet d’une montagne !
Elles furent interrompues par un remue-ménage en provenance de l’entrée. Il y eut des cris, et le sari blanc de Maman Pouspika s’agita dans la pénombre comme un ectoplasme. Elle fut soudain écartée du passage d’un coup d’épaule par un homme en uniforme beige de policier, qui fit irruption dans le salon et vint se planter devant les deux jeunes femmes :
— Laquelle de vous deux est Namgyel Bhutia ?
— C’est moi, répondit Shirley, mais vous pourriez vous comporter avec un minimum de correction !
L’agent ne prit même pas la peine de répondre, et sortit de sa poche un papier qu’il lui mit sous le nez :
— J’ai une ordonnance judiciaire pour fouiller votre maison !
— Dites-moi ce que vous cherchez, on gagnera peut-être du temps !
— Vous devriez en avoir une petite idée… Je vous ordonne de rester toutes les deux dans cette pièce pendant que mes hommes procèdent aux investigations.
Sur ces mots, il disparut, les laissant sous la garde d’un jeune policier arrogant, qui n’arrêtait pas de déshabiller les deux jeunes femmes d’un regard humide. Shirley était sidérée, et Gopika ne l’était pas moins :
— Tu as une idée de ce qui se passe ?
— Pas la moindre ! Je n’ai jamais rien fait d’illégal de ma vie. À Bombay, je paye même mes contraventions ! Ce qui m’étonne le plus, c’est que je suis arrivée à Namdang seulement hier soir, et la police est déjà là !
Le chef du détachement réapparut à peine cinq minutes plus tard, brandissant une enveloppe de papier kraft rebondie :
— C’est à vous, ça ?
— Ça ne me dit rien. Où l’avez-vous trouvée ?
— Derrière la grille d’aération de la salle de bain. Vous le savez très bien, puisque c’est vous qui l’avez cachée. Vous pouvez me dire ce qu’il y a dedans ?
— Bien sûr que non !
Le policier soupesa l’enveloppe :
— À vue de nez, je dirais au moins trois cents grammes… Au cours actuel de l’héroïne, ça fait une jolie petite somme à la vente au détail ! Namgyel Bhutia, je vous arrête, au motif de détention, consommation et trafic de stupéfiants. Mon adjoint va vous dire vos droits, et vous serez transférée au commissariat de Gangtok, où vous serez interrogée. Vous aurez la possibilité d’appeler un avocat.
Sous les regards médusés de Gopika et de Maman Pouspika, Shirley fut extraite du salon sans ménagement et emmenée menottée jusqu’à l’une des deux voitures de police garées devant la maison. On ne lui permit pas de changer de vêtements, ni même de prendre ne serait-ce qu’une brosse à dents.
CHAPITRE III
La scène était à ce point irréelle que Gopika resta incrédule en voyant la voiture de police emmenant Shirley disparaître dans la pente. Quand elle reprit ses esprits, son premier geste fut de sortir son portable pour appeler son fiancé. Retenant ses larmes, elle lui expliqua la situation en quelques phrases hachées :
— … Sotcha, après tout tu es colonel ! Est-ce que tu peux jouer de ton influence pour la faire libérer tout de suite ? Si elle prenait de la drogue, je le saurais, et l’idée qu’elle puisse en vendre est ridicule. Elle est innocente, c’est une erreur, ou même un piège, c’est évident !
— Je connais Shirley depuis moins longtemps que toi, mais j’en suis persuadé aussi ; je suis d’accord avec toi, ça sent le coup tordu. Je vais voir ce que je peux faire, mais si elle doit être entendue par un juge d’instruction, je n’arriverai pas à la faire libérer avant son audition. Franchement, quelle drôle d’histoire… Qu’est-ce qui se passe, à ton avis ?
— Je suis sûre que Shirley est victime d’un coup monté, et que quelqu’un a caché cette enveloppe dans la maison. Il se peut même que l’un des flics l’ait eue dans sa poche en arrivant, c’est classique, dans les films !
— Dans la réalité aussi ! Mais pourquoi est-ce qu’on ferait à Shirley un coup pareil ? Tu crois que c’est un règlement de compte à la sauce Bollywood  ?
Elle lui rapporta ce que Shirley lui avait expliqué des intentions d’Anil Roy à propos de cette maison.
— … je suis sûre que c’est un chantage, conclut-elle. Anil Roy veut amener Shirley à lui signer une cession amiable pour une bouchée de pain !
— Ce type a des attaches à Namdang ?
— Aucune !
— Alors pourquoi irait-il s’encombrer d’une maison dans cette bourgade perdue du Sikkim, alors qu’il est député de Bombay ?
— Je ne vois pas, et Shirley non plus. Peut-être pour en tirer de l’argent ?
— À Namdang ? Cette maison est très belle, mais ce n’est quand même pas une ancienne résidence du vice-roi des Indes ! Je doute que Roy en tire beaucoup d’argent.
— Sotcha, débrouille-toi pour faire libérer Shirley, parce que la savoir en prison, pour moi c’est insoutenable ! Tu sais qu’elle est ma meilleure amie au monde. C’est une fille extraordinaire, généreuse, sensible, toujours soucieuse des autres… Tu ne peux pas prendre cette histoire en main ?
— Hélas, tu sais que je ne suis pas chargé des affaires de droit commun, seulement de ce qu’on appelle pudiquement les affaires réservées … Mais je vais immédiatement en parler au Superintendant Baral. Non seulement il est le patron de la police, mais aussi un dieu omnipotent, à Gangtok, et si quelqu’un peut faire quelque chose, c’est lui. Depuis que j’ai, enfin, que toi et moi avons résolu cette sombre histoire de l’assassinat du lama bhoutanais {5} , il se sent coupable d’avoir retardé la date de notre mariage et ça le rend très bienveillant à mon égard !
— … D’autant qu’il y aurait un moyen très simple d’innocenter Shirley.
— Vraiment ? Lequel ?
— Ses empreintes digitales. La police pourra constater qu’elles ne sont nulle part sur cette enveloppe ni sur le sachet de drogue supposé être à l’intérieur.
— Ils vont dire qu’elle a pu porter des gants.
— Sotcha, ne complique pas la situation. Shirley n’est pour rien dans cette histoire, j’en mettrais ma tête sous le pied d’un éléphant !
— Tranquillise-toi, ma chérie, dans une affaire comme ça, relever des empreintes, c’est ce que la police fait en premier. On ne cherchera pas d’ADN comme dans tes films américains, mais au moins on saura si oui ou non cette enveloppe est passée entre les mains de Shirley. Tâche de te calmer, je me renseigne et je te tiens au courant.
...

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