Coup De Mistral Sur La Bonne Mère
156 pages
Français

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Coup De Mistral Sur La Bonne Mère , livre ebook

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Description

Marseille et sa Bonne Mère. Marseille bénie des dieux depuis deux millénaires au moins. Mais Marseille et ses mystères épais, ses combines illicites et ses trafics en tout genre.Deux meurtres, deux pontes de la médecine, des amis d’enfance, une balle chacun à quelques heures d’intervalle. Marius se trouve entraîné dans l'enquête diligentée par son camarade d'enfance, commissaire à la Crim, et ses hommes. Ils ne savent pas encore qu’ils viennent de mettre le doigt dans une enquête qui se révélera complexe et pleine de rebondissements.Vous aussi, menez vos investigations et laissez-vous surprendre par les coups tordus de cette histoire où les apparences et les certitudes se font balayer comme le souffle violent du Mistral.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 18 février 2020
Nombre de lectures 1
EAN13 9782490981014
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0495€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Coup De Mistral Sur La Bonne Mère
 
 
 
 
Tous droits réservés
©Under Éditions
BP 20, 11800 Trèbes France
under.editions@gmail.com
http://www.estelaseditions.com
 
ISBN : 9782490981014
 
« Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. »
 
 
 
 
 
Katamoun
 
 
 
 
 
 
 
 
Coup De Mistral
Sur La Bonne Mère
 
 
 
 
 
 
 
 
POLAR
 
 
 
À mon éditeur, Max, dont les compétences et l'implication professionnelles ont permis l'aboutissement du projet.
 
À Chris dont la patience et l’œil critique m'ont été d'un grand concours.
 
 
 
Table des matières
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
Chapitre 46
Chapitre 47
Chapitre 48
Chapitre 49
Chapitre 50
Chapitre 51
Chapitre 52
Chapitre 53
Chapitre 54
Chapitre 55
Chapitre 56
Chapitre 57
Chapitre 58
Chapitre 59
ÉPILOGUE
Documentation

 
 
 
 
 
 
Chapitre 1
 
 
 
— C’est une hernie inguinale, diagnostiqua le chirurgien. Il faut opérer avant qu’elle ne s’étrangle   !
— Qu'es aquò, hombre   ? Marius faillit s’étouffer à l’annonce de cette mauvaise nouvelle. Il accusa néanmoins le coup sans doute soulagé et apaisé que ce grand gaillard, expert dans le maniement du bistouri, reconnu sur la place de Marseille, prît ainsi l’initiative de l’intervention.
— Quand, alors ? questionna-t-il d’une voix ferme.
Le docteur regarda son planning et lui proposa :
— Le 2 décembre, vendredi 2, ça vous va ?
Oui, ça lui allait.
Bien qu’il éprouvât une peur panique à l’idée de passer sur le billard, il rejetait toute idée de terminer sa vie dans une salle aseptisée, froide comme une pierre tombale.
Non ! Le pire ne pouvait pas, ne devait pas lui arriver. Pas ici, pas maintenant. Pour la dame à la Faux, il n'était pas pressé. Il verrait où et quand elle le cueillerait. Mais elle pouvait attendre ; assurément, le plus tard serait le mieux.
Marius avait entamé son parcours de terrien, une quarantaine d’années auparavant à Marseille. Sa première tétée suivie d’un extraordinaire rototo fit le bonheur de ses parents, de sa famille, de leurs amis et tutti quanti selon l'expression favorite de sa tata niçoise, Mado. Bien évidemment, son faire-part de naissance, lettres d'or sur fond rouge sang, arborait une calligraphie renaissance des plus ringardes. Fallait s’y faire ! Le garçon ne pétait pas dans des draps de soie. Il portait cependant son héritage populaire avec fierté et honneur.
D’une manière générale, il préférait se tenir éloigné de tout ce qui revêtait blouse blanche, et éviter tout rapport de proximité avec le monde médical. Il se disait qu’il serait toujours temps de répondre à l’invitation du Seigneur le moment venu.
Depuis qu’il se transportait cette mandarine à l’aine gauche, c’est-à-dire depuis des années, il avait appris à vivre avec. Pour lui, elle faisait partie intégrante de ses bijoux de famille jusqu’à ce jour de novembre où, à l'épreuve de son miroir, l'agrume se transforma en courgette douloureuse. Dès lors, il comprit que l’amusement avait assez duré et qu’il lui fallait consulter dare-dare.
— Le 2 décembre, date anniversaire du Sacre de Napoléon ? interrogea-t-il le plus sérieusement du monde.
Le médecin ne voyait pas le rapport. Marius non plus d’ailleurs. Mais bon, il parlait quelquefois à tort et à travers, juste pour le plaisir de causer afin d'étaler sa science.
Il confia son appréhension et ses craintes à l'homme de l'art :
— Cette opération me fout la trouille !
— Il ne faut pas, répondit le toubib. C’est rien du tout !
— De la gnognote, ouais, je sais ! Quand on est derrière le bistouri !
Ne s’embarrassant pas de considérations métaphysiques, il continua en mode provocation :
— Qui tient l’outil, détient le pouvoir, non ?
Puis il poursuivit, entêté :
— À tout soupeser, je préfère être du côté du manche que de la lame. C’est moins dangereux.
Le chirurgien ne releva pas. Il était pressé ; la consultation suivante l’attendait déjà.
Sourires diplomatiques et fin de visite. Au suivant !
 
 
 
 
 
 
Chapitre 2
 
 
 
Vendredi 2 décembre. Marius se présenta à l’accueil de la très réputée clinique Bouchard, rue du Docteur Escat, à proximité de la place Castellane. Il était vêtu d’un survêtement de marque Adidas qu'il portait fièrement. Fidèle supporteur de l’OhèMe, comme tout bon marseillais qui se respecte, il arborait, côté cœur, le logo de son club favori : deux capitales bleu azur entrelacées, O et M, une Étoile, celle des Champions, et le slogan, Droit au But. La panoplie était au complet ! Le match pouvait commencer.
La jeune femme qui le reçut affichait les stigmates d’une nuit agitée. Elle avait le cheveu blond en bataille et un œil vert pas vraiment frais. Son souffle court laissait supposer qu’elle avait pressé le pas pour ne pas se mettre en retard.
Elle lui fit remarquer qu’il n’était pas encore huit heures et que, par conséquent, il était en avance. La rigueur réglementaire de l’hôtesse lui cloua le bec. Qu’objecter à cet argument syndical de poids ?
MP3 rivé au fond de ses tympans, il retira un ticket au distributeur automatique. Le numéro quatre-vingt-cinq s'imposa à lui. Il chercha alentour les quatre-vingt-quatre prétendants aux premières places. Las, il dut se rendre à l’évidence, la salle d’attente était vide. À défaut de se considérer comme le dernier des Mohicans, il se félicita d'être le premier de la liste.
À huit heures précises, le tableau lumineux s’égaya de rouge et une voix féminine robotisée clama :
— Quatre-vingt-cinq.
Regard circulaire, il était bien le seul et unique patient dans cette salle aux murs nus et aux chaises vides. Il se présenta de nouveau à l’accueil et constata que la jolie dame s’était ravalé la façade entre-temps. Le résultat s’avérait concluant. Ses mèches blondes étaient coiffées comme un bataillon en ordre de marche, ses yeux verts brillaient comme des jades et son souffle apaisé respirait un bonheur certain.
— Monsieur, Monsieur, répéta-t-elle, c'est pour quoi ?
Ils échangèrent quelques gentillesses de circonstance, puis il déclina son identité et remit comme souhaité ses cartes de Mutuelle et de Sécurité sociale. La fille, le regard posé sur l’écran de son ordi, effectuait son travail de manière machinale, sans passion mais avec beaucoup de professionnalisme. Son buste droit et fier exprimait la fermeté d’une poitrine entretenue.
— Je résume : Marius Lagâche, né le 7 septembre. L'année ?
Il la coupa à voix basse :
— Mon âge est confidentiel, ce sera notre secret à tous les deux.
— Soit ! abonda-t-elle tandis qu'il lui susurrait à l'oreille l'information demandée.
Elle reprit sa litanie :
— Vous avez plus de quarante ans. Vous êtes né à l'Estaque-Plage. Vous habitez dans le 2 e , place Daviel. Votre profession, Monsieur, s'il vous plaît ?
En fait, le sieur Lagâche n’exerçait pas de profession reconnue à proprement parler. D’ailleurs, avec un nom pareil, Lagâche, comment eût-il pu trouver un travail sérieux ? Depuis sa prime enfance, il semblait être le jouet d’un avenir tracé par la signification familière de son patronyme. Ainsi son avenir s’inscrivait-il en marge de la normalité. Le chapelet de ses travers se déclamait sur des gammes plutôt inavouables comme bosser au noir, vivre de petits boulots ou fuir l’impôt.
Cependant, pour l’authentique gâcheur marseillais, le vrai, tout cela ne suffit pas. Car, outre jouer à cache-cache avec le fisc, il court les indemnisations et avantages de l’État : Assedic, RSA, Assurance maladie ou autres aides substantielles. Le càcou, admiré et reconnu pour sa débrouillardise à vivre au crochet de la société affirme ainsi son statut de démerdard officiel.
Dans ce contexte et avec un nom pareil, le bien nommé se devait donc d’endosser le rôle du prince de la débrouille, surtout à Marseille. Mais comme il n’était pas foncièrement malhonnête et qu’il n’avait pas de disposition particulière pour le travail manuel, il emprunta la seule voie envisageable à ses yeux : faire travailler ses neurones pour vivre de son opportunisme mais sans jamais franchir la ligne blanche de la loi et ne pas en appeler à la solidarité sociale.
Doté d’un bagou tout méridional et d’une intelligence pratique, il se constitua au fil du temps, à force de fréquenter les lieux branchés de la cité phocéenne, un carnet d’adresses épais comme le Larousse. Son sourire charmeur et son entregent de séducteur firent le reste. En véritable Sherlock Holmes du business, il flairait les affaires rentables, débusquait les coups juteux et reniflait les bonnes pioches. Vendre, acheter une voiture de luxe, un bien immobilier, un bateau ou négocier le transfert d'un sportif, c’était pour lui du pareil au même. Il était le champion du coup solitaire, celui dont les relations autorisent l’audace et garantissent la réussite.
Il n’était pas dans son tempérament de s’investir dans des projets d’envergure, encore moins de s’impliquer sur le long terme. Non, Marius n’avait ni la stature d’un manager, ni la pugnacité, ni la constance d’un homme politique. Trop contraignant, trop de responsabilité, pas assez amusant. Tout cela, il le savait pertinemment et il n’entendait pas contrarier sa nature profonde. Son besoin d’indépendance, ses coups de cœur comme de blues, de gueule aussi, le rattachaient définitivement à la catégorie des saltimbanques.
— Votre profession, Monsieur ? relança la secrétaire.
— Chargé de mission, répondit-il le plus sérieusement du monde.
— C’est un métier, ça ! remarqua-t-elle, mal à propos.
Marius s’abstint de tout commentaire. Il préférait ignorer la remarque désobligeante de son interlocutrice pour ne pas lui accorder plus d'importance que méritée.
À patienter entre deux questions, il prit peu à peu conscience que son corps serait bientôt livré aux caprices du bistouri. Une bouffée d’angoisse lui monta subitement au visage.
— Pourvu que ça se passe bien, pria-t-il, je suis trop jeune pour offrir mon corps à la science.
Ce fut seul, sans aide ni accompagnant, qu'il prit ses quartiers au premier étage du bâtiment principal. On lui avait attribué la chambre 114. La pièce, presque aussi dépouillée que la salle d’attente, comptait deux lits, une chaise et une servante montée sur roulettes. Même pas une télé pour tuer le temps ou un fauteuil pour accueillir d’hypothétiques visiteurs, ça tombait bien, il n'en attendait pas.
Elle comportait aussi une salle d’eau et disposait de deux fenêtres donnant sur la rue du Dr Escat. Les murs revêtus d’une peinture jaune délavée d'une propreté irréprochable étaient dénués de caractère. Le patient qu’il était n’en demandait pas plus. D'autant qu'il serait libéré avant la tombée de la nuit si tout se passait bien. Alors le confort, il s’en fichait un peu.
Puisqu’il avait le choix, il s’appropria le lit placé près du radiateur, juste au-dessous des deux ouvertures extérieures. Il profiterait ainsi du spectacle d’un Marseille matinal, à l'assaut d’une nouvelle journée de travail. Depuis les hauteurs de la Bonne Mère, la rue déversait son flot continu de véhicules, autos et motos, pétaradants et polluants en direction de l’avenue du Prado.
La porte 114 s’entrouvrit sur un visage enjoué.
— Bonjour Monsieur.
L’heureuse propriétaire de ce sourire exotique, une auxiliaire médicale venue lui remettre sa tenue de combat, n’épousait pas les canons de l'esthétisme contemporain sur papier glacé. Mais elle était fort sympathique. Dans un endroit pareil, c’était déjà beaucoup.
— Déshabillez-vous entièrement et passez ça, ordonna-t-elle.
Elle déposa une blouse bleu marine, en tissu non tissé, au pied du lit. Prenez aussi ce comprimé et restez allongé, ça va vous détendre. On va venir vous chercher d’ici à une dizaine de minutes.
La messe était dite. Il s’exécuta, plia soigneusement son survêtement et le rangea sur la chaise car l'armoire ne disposait pas d'étagère. Puis, il endossa sa tenue de malade, prit son médicament et, pour finir, son mal en patience.
À travers le store entrouvert, un fin rayon de soleil chatouillait sa rétine. Le jour se levait. Marius ferma les yeux.
— Pas de bijoux, pas de montre, vous êtes à jeun ?
Tiré de sa somnolence par le ronron monocorde d’une voix masculine, il répondit :
— À jeun. Et rien sur moi, Docteur.
— Désolé. Je ne suis que le brancardier. On y va ?
Il fut tenté de lui opposer un non catégorique. Non, non, bien sûr qu'il n’avait pas envie d’y aller. Que risquait-il au demeurant ? L’arrêt cardiaque ? Son moteur était au top, selon le cardio. L'erreur médicale ? Choper une saloperie nosocomiale comme sept pour cent des opérés. Il avait entendu ce chiffre alarmant pas plus tard que la veille, en ouverture du 20H. L'info qui tue le futur opéré quand elle précède son intervention. Pas vraiment de quoi inspirer confiance, ni réconcilier les patients avec leurs services de santé. Bof, quand faut y aller !
Résigné, il acquiesça d’un hochement de tête à la demande de l'opérateur. Le lit se mit en mouvement. Il s’abandonna soucieux de maîtriser ses angoisses. Contre mauvaise fortune, il faisait bon cœur. Sous peu, il serait au bloc, enfin ! Libéré de ses démons et presque heureux d’y être. Pour le reste, il s’en remettait à la volonté de Dieu.
Depuis combien de temps était-il parqué dans ce couloir au dénuement carcéral ? Cinq, dix, quinze minutes ? Il fut tenté de consulter sa montre, mais il se souvint qu’elle lui avait été confisquée et qu’il était quasiment à poil sous sa couverture, vêtu seulement de l’uniforme maison remis à son admission. Il se ravisa donc et chercha une occupation pour ne pas jouer la montre. Tandis que son regard glissait sur les parois d’un couloir lisses et nettes comme une plaque d’aluminium, son esprit tentait de s'arracher à la triste réalité ambiante. Las ! Son imagination était aussi stérile qu’un bardot, fruit des amours entre un cheval et une ânesse.
Paradoxalement, il ne ressentait plus l’appréhension des heures précédentes, celle qui serre l'estomac face à l’aventure ou l’inconnu. Il était apaisé. Le calmant, ingurgité auparavant dans la chambre, était en train de vaincre ses dernières réticences et sa résistance physique aussi. Si près de l’échéance, il aurait souhaité précipiter les événements et abandonner sur le champ son corps au corps médical, justement.
Une voix féminine ramena bientôt Marius dans le monde réel :
— Monsieur, ça va ? Vous avez pris votre douche à la Bétadine ? On vous a fait le maillot ? s'enquit-elle pudique.
— La douche, oui, hier soir, et ce matin à la Bétadine, balbutia-t-il. Pour le maillot, sais pas, personne ne m’a rien dit.
— Bon, ne vous inquiétez pas, on va s’en occuper. On vous rasera au bloc. En attendant, passez là !
L’infirmière lui présenta une table de skaï noir, étroite comme deux planches. Elle la recouvrit d’un drap blanc puis l’invita à s’approprier sa nouvelle couche. Le tour était rodé comme un numéro de passe-passe. Lit et table côte à côte et à hauteur identique, le sujet n’avait plus qu’à glisser latéralement. Pour la première fois de son existence, Mèhu pratiqua l’art de l’échange de couches sans jouissance ni perversité aucune.
— Pour le confort, il y a mieux, dit gentiment la Samaritaine de service. Mais ne vous en faites pas, ça ne sera pas long.
Sur ce, elle agrippa le convoi roulant des deux mains et le poussa en direction de la salle d’opération. Un dernier virage à angle droit, une porte automatique, deux brancards habités en attente d’aiguillage, une porte de verre, et le bloc, enfin, monstre de lumière et d’acier, antre de maux et de silence, espace robotisé et javellisé.
Marius fut aussitôt pris d’assaut par un bataillon d'abeilles en blouse verte. Combien de soignantes s'affairaient ainsi sur sa modeste personne ? Il ne savait pas mais, à coup sûr, elles étaient nombreuses. Bras droit, tension ; bras gauche, perfusion ; ventre et bas-ventre ; rasage et Bétadine. Les petites ouvrières se pressaient à la tâche, silencieuses, sans bavardages inutiles, consciencieusement. Vraiment professionnelles et dévouées, les filles !
— ç a va, Monsieur ?
Pour la dixième fois de la matinée, il répondit :
— Oui.
Un petit homme vert, coiffé d’un bonnet blanc surmontant deux yeux noisette, intervint :
— Ne vous inquiétez pas. Je vais vous faire une anesthésie légère, histoire de vous décontracter, après j'endormirai la partie à traiter. Comme ça vous ne sentirez rien.
L'injection fit rapidement son effet. Il plongea dans un état second comme s'il venait de fumer du cannabis. Tout l'amusait et suscitait chez lui des fous rires incontrôlés.
— Monsieur, calmez-vous, enjoignit une infirmière, On ne va pas pouvoir vous soigner dans ces conditions. Pourquoi riez-vous ainsi ? C’est le produit qui vous rend si euphorique ? Dites-nous !
Et s’adressant à ses collègues :
— Il va falloir l’endormir complètement, sinon on ne va pas le tenir.
Le chirurgien entra en scène à ce moment.
D’après les commentaires de la gente dame, c’était un bel homme d’âge mûr. Il avait la peau tannée par un mélange détonnant : le radieux soleil du Midi conjugué aux embruns du large. Nul doute qu’il fût un fervent adepte des plaisirs maritimes et de la voile en particulier.
Hiver comme été, il naviguait effectivement en rade de Marseille à la barre d’un quillard de facture respectable. Il aimait caboter du Frioul à Porquerolles ou, quand ses malades lui en laissaient le loisir, mettre le cap sur l’île de Beauté. Son visage aux traits anguleux, comme sculpté au ciseau à bois, était relevé par des sourcils fournis délimitant un front large. Il portait une chevelure blanche, volumineuse qu’il disciplinait souvent d’un geste de la main. Sa voix grave et ses mots choisis donnaient une dimension supplémentaire à son personnage charismatique, bien au-dessus du commun.
Le docteur Andrzej Charcowiski n’avait plus rien à prouver. La vie lui avait donné beaucoup et, logiquement, il avait mis ce don du Ciel au service des autres. Il jouissait d’une réputation justifiée tant sa générosité le disputait à la maîtrise de son art. Bref, Charco comme le surnommaient ses potes était un grand professionnel au talent et aux qualités humaines connus et reconnus. Sur la place de Marseille, il était le meilleur et il le savait.
— Bonjour, comment va ? dit-il en saluant le futur opéré.
Le médecin n’avait pas encore enfilé l’uniforme vert comme ses congénères. Il portait une cheminée noire et un jean de couleur identique qui épousaient les formes d’un corps athlétique, agréablement proportionné, aux muscles saillants.
— Bonjour, ça roule, répondit Marius, toujours aussi rigolard. J’espère que ça ira mieux après ?
— Pas de soucis.
L'éminent docteur s'absenta pour enfiler sa tenue de travail.
Quand il réapparut, son patient était plongé dans un profond sommeil.
Soustrait de son environnement, Marius voyageait dans un monde irréel où s’entrechoquaient voix, images, senteurs et couleurs des plus psychédéliques. Son esprit planait sur le mirage de Woodstock.
— Monsieur, vous m’entendez, vous sentez quelque chose ? interrogea un soignant.
Non, non, il ne sentait rien. Son cerveau ne répondait plus et son esprit virevoltait comme dans un carrousel, accompagné de joyeux flonflons.
Quand il revint à lui, il était encore allongé sur la table d’opération. Quelqu’un appuyait très fort sur son ventre. Pression à droite, pression à gauche, clics d’agrafeuse et bientôt ces deux mots en signe de délivrance : C’est fini !
— Ça va, Monsieur ? lui demanda l’anesthésiste, alors que le brancard quittait le bloc, direction la salle de réveil.
On remonta l’opéré dans sa chambre peu avant midi.
Marius tuait le temps les oreilles coincées entre les écouteurs de son lecteur MP3. Calé dans son lit, un oreiller sous les reins, il se repassait en boucle quelques grands classiques de la chanson française, sublimés par le talent de ses auteurs-compositeurs préférés : Brel, Ferrat, Brassens, Reggiani, et consorts. Une chanson toutefois emportait ses faveurs, celle de Ferré, Ni Dieu ni Maître. Il en connaissait le texte sur le bout des doigts et, dans ses périodes rebelles, il la slamait d’une voix grave façon Grand Corps Malade ; il en martelait les vers comme un forgeron travaille le fer.
Toujours vasouillard et sans trop savoir pourquoi, il remercia la magie de l’informatique qui permet de compacter des tonnes de savoir dans quelques grammes de technicité. Dans son doux délire, il s'essaya à la vaine résolution du paradoxe lourd léger : « La plus mystérieuse et la plus ambiguë de toutes les contradictions  », d'après Milan Kundera.
— Tout va bien, dit le praticien en pénétrant dans la chambre. Maintenant vous êtes neuf comme un sou.
Et d’ajouter sur un ton badin :
— Comme vous avez été bien sage, et qu’il est déjà 16 heures, je vous libère. Quelqu’un vient vous chercher ou on appelle un taxi ?
Personne pour le récupérer. Sans choix possible, Marius opta donc pour le taxi.
Il quitta sa chambre sur ses jambes mais coupé en deux par la douleur. Il eut beaucoup de mal à atteindre l’ascenseur, au fond du couloir, et encore bien plus pour rejoindre la sortie de l’établissement.
Assis sur une chaise inconfortable, il attendait patiemment l’arrivée de la voiture publique. D’un regard circulaire, il prenait peu à peu possession de l’espace environnant. Une pièce à la décoration sobre, quelques chaises le long des murs et une banque de métal et de verre dans l’axe de la porte. Le hall ainsi délimité était agrémenté de plantes vertes à la vigueur défaillante, notamment un ficus et un caoutchouc qui nécessitaient un traitement de choc pour recouvrer un semblant de dignité. La salle était presque déserte hormis deux employées en blouse blanche figées derrière leur écran d’ordinateur, un couple de personnes âgées main dans la main ainsi qu’une maman en délicatesse d’autorité avec sa progéniture turbulente.
— ç a va toujours, Monsieur Lagâche ?
Marius posa son regard en direction de la voix. Il vit Charcowiski qui s’apprêtait à quitter l'établissement. D'un œil de maquignon, il évalua le physique de son chirurgien. Un homme de taille moyenne, fort charmant au demeurant, d’un mètre soixante-dix, soixante-quinze au plus. Finalement, pensa-t-il, décomplexé, il n’a rien d’extraordinaire, le bougre.
— On se revoit dans une quinzaine, n’oubliez pas ! lui rappela le médecin.
Sur ce, il s’engouffra dans le tambour rotatif qui sécurisait l'entrée de l'établissement et se dirigea vers un 4x4 grand luxe stationné à proximité. C’est au volant de cet équipage, très en vogue dans les milieux bourgeois de la ville mais fort décalé en usage urbain, que l'homme de l'art croisa le véhicule promis à son patient.
 
 
 
 
 
 
Chapitre 3
 
 
 
Comme tous les dimanches, Andrzej Charcowiski, dit Charco, se réveilla très tôt le matin afin de s’adonner à la saine pratique de son sacro-saint footing hebdomadaire. Le Doc était un sportif accompli, occasionnel certes mais de longue date. Depuis toujours, il entretenait son corps grâce à l’exercice et à la pratique régulière de loisirs physiques.
Jeune écolier, il s'essaya aux sports de combat, judo, aïkido, karaté, escrime, avant de s’investir dans des disciplines collectives comme le handball, le basket-ball ou le rugby, notamment sous les couleurs du SMUC. Il retirait désormais ses plus grandes satisfactions des activités individuelles : tennis, ski, voile, cyclisme, course à pied lui avaient permis d’atteindre la soixantaine frais comme un gardon et de conserver un corps tonique, aux formes saillantes et fort attractives. Ce n’était d’ailleurs pas le moindre de ses atouts auprès de la gent féminine.
Les dimanches, quand la météo le permettait, c’est-à-dire presque toujours, il réglait sa montre sur des plaisirs on ne peut plus solitaires ; entre 7 et 9 heures, footing sur un parcours routier à la géographie immuable : David, la Corniche, le Roucas-Blanc, Vauban, ascension jusqu’à la Vierge de la Garde et retour ; soit une petite dizaine de kilos comme disent les coureurs. En tout début d’après-midi, à la barre de son Dufour 34, il s’adonnait aux plaisirs de la voile. Il cabotait au large des îles du Frioul, Pomègues et Ratonneau ; et retour au port de la Pointe-Rouge avant la tombée de la nuit.
Adepte d’un isolement consenti et mesuré, Andrzej consommait ses repos dominicaux en n’ayant d’autre compagnon que lui-même et ses poussées d’adrénaline. Cela le satisfaisait amplement.
Ce matin-là, il enfila sa tenue noire de jogger du bitume : collant, tee-shirt à manches longues, gants, bonnet ainsi que des chaussures neuves, acquises la veille dans un magasin spécialisé du centre-ville, Le Marathonien.
Afin de ne pas réveiller sa compagne du moment, une splendide Maghrébine de trente ans sa cadette, prénommée Amina, ce qui signifie digne de confiance en arabe, il prit son petit-déjeuner énergétique sur le pouce, deux barres de céréales chocolatées et un grand verre de jus d’orange. Il ramassa ensuite les clefs de son appartement qui traînaient sur la table basse du salon et fila vers la sortie à pas feutrés.
Le jour n’était pas encore levé mais le soleil darderait bientôt ses rayons rougeâtres au-dessus des collines environnantes. Depuis la terrasse de son appartement, situé dans une luxueuse résidence du huitième arrondissement, le long de l’Huveaune, petite rivière côtière, entre les plages du Prado et le parc Borély, Charco scrutait l’immensité de la mer comme un matelot sur le pont d’un navire. Toutes les cinq secondes, la lumière froide du phare de Planier éclairait sa rétine par des flashs intenses qui déchiraient le rideau obscur de l’horizon.
Avec l’aube naissante, les masses sombres et ramassées du cap Croisette, des l’îles de Maïre, Ratonneau, Pomègues, Planier et du Château d’If semblaient s’ériger en sentinelles bienveillantes d’une ville millénaire promise depuis l’origine aux flux migratoires.
Perdu dans ses pensées, le brillantissime docteur se remémorait cette phrase de Blaise Cendras : « Marseille appartient à qui vient du large. »
Justement. Voici une petite cinquantaine d’années, Charcowiski n’était pas arrivé par la mer, non ! mais en train à vapeur depuis sa Pologne natale et avec ses parents. Moins poétique certes et de surcroît plus exténuant. La famille au grand complet obtint du régime de Jaruzelski, le dictateur aux lunettes noires, l’autorisation de voyager à destination de la France. Elle transita par Berlin, Paris et débarqua enfin à la gare Saint-Charles. Un périple de quatre jours et de 2500 kilomètres particulièrement éprouvant.
Le minot de l’Est, qui n'avait pas encore dix ans, échappa ainsi avec maman et papa aux débordements du totalitarisme communiste. Parfaitement intégré dans le quartier ouvrier de la Belle-de-Mai, où naquit le célèbre sculpteur, César, il fit sa place au soleil en mettant en œuvre le triptyque de la réussite, travail-études-diplômes. À force d’obstination et, plus tard, d’interventions chirurgicales, il poussa les portes de la renommée et, par-là même, celles de la riche société phocéenne. Tout naturellement.
Un coup d’œil sur son cardiofréquencemètre lui indiqua l’état de son régime moteur : soixante-trois pulsations minute au repos, c’était parfait. Il le pousserait jusqu’à cent quarante, cent cinquante mais pas davantage par prudence. Charco privilégiait toujours l’endurance, parfois la résistance douce, à la vitesse.
Voici trois mois, il s’était élancé comme quatorze mille coureurs sur les contreforts de la Gineste. Objectif le petit port de Cassis, à vingt kilomètres de là. Pendant deux heures, il résista aux bourrasques de pluie, aux morsures du froid, la tête et les épaules recouvertes d’un sac plastique pour seule protection. Des conditions atmosphériques dantesques qui éprouvèrent plus que de raison sa belle mécanique. Mais le sportif sortit endurci de ce bras-de-fer avec les éléments. Par Jupiter, oui, il l’avait fait malgré les forces sauvages d'une nature particulièrement déchaînée sur le plateau de Carpiagne. L’année prochaine, il serait au départ du marathon de New York. Promis, juré, il franchirait la ligne d’arrivée, en cinq ou six heures peut-être ; mais le temps importait peu en l’occurrence.
D’une pression de l’index, il déclencha son chronomètre et s’élança en direction de la Corniche. Enjambée après enjambée, mètre après mètre, son corps monta en température comme un moteur diesel. Il ne voulait surtout pas forcer la mécanique d’emblée, ne pas risquer l’accident stupide, brutal, inattendu. Au fil des pas, sa foulée se métamorphosa, elle devint plus régulière, plus souple et plus rapide aussi. À défaut de survoler le bitume, il le digérait sans fracas, mais avec détermination et beaucoup de plaisir.
Le fond de l’air était relativement clément pour la saison. Ce n’était plus l’été indien, mais cela y ressemblait beaucoup. Le Doc se dit qu’il devait en profiter pleinement car ce répit ne durerait pas. L’hiver frapperait bientôt à la porte de la Méditerranée avec son vent glacial et son cortège de mauvaises surprises.
Le long de la Corniche, à hauteur de l’hôtel Pullman Palm Beach, maintenant rebaptisé « nhow », il croisa un groupe de runners en pleine conversation. Il les salua puis se riant de la circulation automobile assez fluide à cette heure matinale, il traversa la chaussée pour attaquer la difficile montée du Roucas-Blanc. Au demeurant, un vrai morceau de bravoure que ce Rocher Blanc.
Le Roucas-Blanc, un quartier discret, effacé même, domaine réservé de la bourgeoisie locale. Avec ses villas opulentes, secrètes, sa végétation luxuriante, ses jardins à la française, ordonnés et protégés comme des forteresses. Ses ruelles étroites, pentues et dangereuses comme des toboggans.
Charcowiski se sentait à l’aise dans ses baskets. Il consulta son cardiofréquencemètre, son pouls battait à cent trente-cinq. Il lui fallait tenir la cadence jusqu’au terme de l’ascension afin de ne pas trop puiser dans ses réserves. Surtout ne pas se mettre dans le rouge. Ensuite, ça roulerait. Une descente en pente douce jusqu’à la petite fontaine du square Pierre Aubert et, ultime difficulté, le raidillon, terrifiant, effrayant, éprouvant, trait d’union entre Vauban et la Vierge. La dénivellation la plus sévère. Elle consume les organismes au rythme de ses nombreux lacets, raides et dignes, fiers et exigeants, qui lardent la colline de la Garde jusqu’à son point culminant à cent quarante-neuf mètres.
Charco croyait en Dieu. Ni catholique ni protestant. Il ne pratiquait pas car il refusait de se conformer aux rites religieux mais c’était un authentique chrétien. Il défendait les valeurs de sa foi dans un esprit humaniste. Il œuvrait pour un monde meilleur, un monde de partage et d’amour. Chrétien dans ses rapports avec les autres, chrétien dans l’action, dans la réaction et le réconfort, chrétien d’âme et de corps, il croyait ardemment au bonheur de son prochain. Il supposait l’homme bon mais hautement perfectible. Il nous incombe de montrer à nos semblables le chemin de la foi, de l’amour, le chemin de Dieu, prêchait-il.
Sa quête le conduisait à combattre l’injustice, la misère, l’exploitation humaine. En ce sens, il condamnait les pratiques antisociales, cupides qui rabaissent l’homme au rang de pion sur l’échiquier de la rentabilité et de la performance financière avec pour prétextes incontournables les contraintes industrielles et mondialistes, mille fois ressassées.
Il déboucha rue Point-à-Pitre sans s’attarder sur les charmes de ce quartier populaire aux maisons marseillaises typiques, alignées côte à côte comme des écoliers à l'appel. Il avait mieux à faire : grimper jusqu’à la Bonne Mère, brûler un cierge, réciter sa prière dominicale et s’en retourner par le même chemin mais en sens inverse, et toujours en trottinant.
En passant devant la boulangerie de Vauban, ses narines frissonnèrent. L’odeur exquise des viennoiseries et des pains croustillants juste sortis du four à bois venait de réveiller sa gourmandise. Son regard se porta sur le bistrot d’en face à la devanture désuète jamais rafraîchie depuis sa création. Son imagination vagabonda. Un kawa serré accompagné d’un croissant doré encore chaud ne serait pas pour lui déplaire, au contraire, il adorait.
Mais déjà il attaquait la rue Renoux en direction de la place du Colonel Edon et de son fameux blindé, un Sherman M4A4 de la 1 re DB, 2 e Cuirassier, le Jeanne d’Arc, un char emblématique placé sous la protection de la Bonne Mère depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Puis viendrait la montée de l’Oratoire, dernière étape avant la basilique dévolue à la Vierge Marie.
Charco aurait pu raconter par le menu détail la fin héroïque de l’équipage de ce tank, témoin symbolique d’un 25 août 1944 1  ; la décision du Général de Monsabert de libérer la basilique en lâchant sa meute hurlante et pétaradante contre l’occupant allemand. Le Jeanne d’Arc, mémoire vivante de l’âpreté des combats libérateurs, lutte immobile et silencieux, au pied de la colline de la Garde, contre l’horreur et l’oubli.
Outre ses compétences médicales, c'était un vrai passionné d’histoire ancienne. Il connaissait celle de Marseille sur le bout des doigts. De l’antique calanque du Lacydon où débarquèrent les Phocéens en 600 av. J.-C. à Massilia, rebaptisée bien plus tard par les Romains, il était quasi incollable.
Le profil du parcours devenait plus roulant. Le jogger dominical accéléra la cadence. Son cardio indiquait cent quarante-cinq. L’athlète du week-end plafonnait, il croisait à la limite du surrégime, traçait le bitume les yeux fixés sur le sol comme hypnotisés par la ligne médiane. De chaque côté de la chaussée, le paysage défilait en silence. Les pins maritimes qui bordent la route à cet endroit restaient insensibles à la pugnacité du coureur.
En contrebas, la ville, juste réveillée, paraissait immergée dans les flots bleu azur d’une mer Méditerranée assagie. Encore quelques dizaines de mètres et l’ultime raidillon serait en point de mire. Derrière lui, le char dessinait sa masse kaki, il semblait s’éloigner au rythme de ses pas.
Le regard rivé sur la route, il ajusta son bonnet d’un geste machinal, il étancha la sueur qui embuait ses yeux d’un revers de gant et il s’envola, décidé, à l’assaut de la terre promise, la basilique Notre-Dame.
Soudain, coupé dans son élan comme le Jeanne d’Arc jadis, il fut foudroyé par une violente douleur au dos. Elle paralysa ses membres comme un coup d’arc électrique. Sa nuque se contracta, ses mains se crispèrent, la terre se mit à vaciller, tout tournait autour de lui, triste manège. Il tituba une fois, deux fois. Il se rétablit, perdit l’équilibre de nouveau, tenta de se rattraper mais à qui, à quoi ? Il était seul, irrémédiablement seul, seul face à son destin. Puis le vide, le trou noir.
La chaussée transpirait une humidité malsaine.
Il s’effondra lourdement, face contre terre, bras en croix. Fauché en pleine ascension. Bonne mère !
Un filet de sang s’écoula le long de son cou. La rosée matinale se colora de rouge. Son cardiofréquencemètre ne répondait plus. Électrocardiogramme plat ! Le Dr Andrzej Charcowiski venait de rejoindre un monde réputé meilleur.
Pour l'éternité.
 
 
 

 
Depuis son opération, Marius menait une vie de convalescent exemplaire. Levé tôt, couché tôt et, dans l’intervalle, deux petites balades quotidiennes de trois kilomètres maximum pour renouer avec la marche et l’exercice. À ce régime, il faisait des progrès rapides, même si les premiers jours, il était resté alité à cause d’une douleur tenace au bas-ventre. Maintenant, ça allait nettement mieux. Il reprenait peu à peu ses habitudes dans ce quartier historique de l’hypercentre, entre la Mairie et l’Hôtel-Dieu, où il était connu de tous pour ne pas dire de chacun.
Son pas emprunté, chaloupé aussi, était cadencé par le mouvement régulier d’une canne en bois qui faisait l’objet de moqueries amicales de la part du voisinage : « Alors le vieux, comment ça va, ce matin ? Papet fait sa promenade !? »
Ces remarques l’agaçaient au plus haut point. Il acceptait cependant, bon gré, mal gré, qu’on le charriât de la sorte, mais toujours à contrecœur. À l’évidence, il n’avait pas le choix. Il répondait à ces railleries par des sourires contraints et forcés, qui lui tiraient les lèvres vers le bas comme s'il ingérait un fruit amer.
 
 
 
 
 
 
Chapitre 4
 
 
 
À quelque distance de là, Marius se jugea de nouveau apte à la conduite automobile. Il se glissa derrière le volant de sa voiture de collection, une DS cabriolet blanche, certes conçue à l’âge de pierre, sinon du fer, mais à l’état nickel, qu'il ne promenait que dans les occasions importantes.
Direction la mer, plus précisément l’Escale Borély, un espace animé en bord de plages, très en vogue parmi les jeunes, un lieu d'évasion ouvert comme une fenêtre vers le sud lointain. Elle dispose de tous les aménagements nécessaires pour faire, été comme hiver, la joie des grands et des petits : littoral de sable fin ou galets à l’adresse des baigneurs, pelouses pour les footballeurs amateurs, bowl pour les ados, aires de jeux, promenade, bars, restaurants, magasins de vêtements, marchés artisanal et forain, etc. Bref, on l’aura compris, c’est un endroit de détente convivial et populaire où les Marseillais aiment à se retrouver pour disputer une partie de boules, pique-niquer en famille ou entre amis.
Marius ne fréquentait pas régulièrement ce site prisé, mais il s’y restaurait parfois. Généralement, il s’installait à la terrasse de l’Équinoxe et commandait la salade du jour, accompagnée d’un Bandol rosé, très frais, ou d’un Cassis de la même couleur. Il s’apprêtait donc à prendre place comme à l'habitude quand un homme l’interpella.
— Mèhu, dit la voix masculine en poussant la dernière syllabe comme un guitariste la note.
Derrière le léger accent corse qui perçait le brouhaha ambiant, il reconnut la voix rocailleuse de son vieux copain, le commissaire Robert Marino, alias Bob. Il se retourna. Parmi la masse anonyme des consommateurs lézardant au soleil automnal, il distingua la silhouette trapue de son ami d’enfance et reconnut d’emblée ce visage rond si caractéristique.
Produit de la condition ouvrière comme son camarade de toujours, Bob s’était hissé dans la hiérarchie sociale à force de travail, de persévérance et grâce aussi à quelques coups de filet fumants alors qu’il était simple inspecteur de police judiciaire. Désormais au zénith d’une carrière bien remplie, il méritait qu’on l’appelât Monsieur le Commissaire.
Le patron était fier de sa réussite mais n’en faisait pas étalage. Elle valait surtout pour l’exemple offert aux paumés de l’existence, à tous ceux qui sont scotchés au quai du malheur : épaves de l’éducation, sinistrés de l’emploi, condamnés des plans d’insertion ou de formation. À tous ces Robinson des aides sociales, à tous ces incarcérés de la misère, Bob répétait avec beaucoup d’humilité : « Il est possible de s’en sortir. Prenez de la peine, vous serez récompensés. » Et à ceux qui doutaient de sa sincérité, il se produisait en exemple : « Comme vous, je suis un enfant des quartiers. »
Marino portait des lunettes noires, façon Men In Black, et un chapeau d’aventurier australien sur la tête comme Paul Hogan dans Crocodile Dundee. Il était accompagné d’une femme carrossée en Barbie. Elle semblait émerger d’un album de Dany : cheveu auburn tout en volume, lèvres pulpeuses, poitrine arrogante. Une poupée belle comme une promesse.
« Sacré Bob, pensa Marius, il ne s’emmerde pas. Elle doit bien avoir vingt piges de moins que lui. »
— Assieds-toi, proposa son pote d'enfance. Je te présente Aline, mon amie.
Sourires, salutations d’usage :
— Honoré, Madame.
Échange de civilité, mais ô combien inattendue :
— Y a tozhe !
— Comme tu l’as deviné, reprit Bob, fier comme Artaban, elle est russe, moscovite.
Et d'enfoncer le clou :
— Son français est sommaire.
Puis :
— Qu’est-ce que tu deviens, toujours avec Kate ?
— Plutôt moins que plus.
Marius n’aimait pas parler de lui mais comme son visage émacié trahissait un léger état de fatigue, il devança la question santé et anticipa le propos intervention chirurgicale :
— Je suis tombé sur un chirurgien formidable. Je te recommande. C'est le docteur Charcowiski.
Bob se cabra sur son fauteuil d’osier comme un suricate en alerte. Il s’exclama :
— Non, pas possible !
Et après un court silence :
— Merde ! il a été buté dimanche. On vient juste de l’enterrer. Je suis sur l’enquête.
Bien qu’il n’ait eu que deux rapports éphémères avec son chirurgien, le premier au cabinet et le second au bloc, il ressentit à l’annonce de cette mauvaise nouvelle beaucoup plus qu'une profonde tristesse. Son estomac se noua comme s'il venait d'encaisser un coup de poing au plexus.
Qui ? Quand ? Où ? Comment ? Pourquoi ? Les questions se bousculaient dans sa tête et sur ses lèvres. Il vivait un moment d’incompréhension totale, un instantané de panique qui brouillait le bon fonctionnement de ses neurones à l’ordinaire si actifs.
— Je suis tenu par le secret professionnel, rappela le commissaire. Néanmoins, je ne sais pas grand-chose. Hormis qu’il a été descendu au pied de la Bonne Mère dimanche dernier. Pour le reste rien de rien. Ni mobile, ni indices, ni suspect, bref, rien à me mettre sous la dent.
— Avec ça, c’est plutôt mal barré ! remarqua Marius.
— Madame, Messieurs, vous avez choisi ? Je vous écoute.
Carnet de commandes à la main, stylo dans l’autre, le garçon de salle se posta devant la petite tablée. Et comme la réponse de ses clients se faisait attendre, il en profita pour reluquer avec insistance la resplendissante Aline. Il est vrai que celle-ci divulguait sous ses vêtements moulants des trésors de bienfaits. Ainsi déshabillée, elle était l’expression de quelqu’un pour qui le sexe et la trahison pouvaient être le pain quotidien, comme l’écrit Philip Roth dans son livre, La Tache, à propos de Faunia Farley. Le garçon joignait donc l’utile à l’agréable, écarquillant ses yeux sur les formes rebondies et fermes de la dame. Pas jaloux pour un sou, Bob n’y trouva rien à redire.
Gêné par cette scène incongrue, Marius dissimula son malaise derrière une façade pudique et effacée. Intérieurement, il jugeait sévèrement le regard appuyé du serveur, le racolage déplacé de la séduisante slave, à la limite de l’indécence, et le consentement implicite de Bob. Confronté à ce mauvais scénario, il se dit qu’il valait mieux ne pas s'attarder davantage. À demi-mot, il présenta donc ses excuses à son ami, précisa que le meurtre du médecin lui avait coupé l’appétit, ce qui était vrai, et demanda l’autorisation de prendre congé. Mais avant, il fit promettre à son ami de le tenir informé des suites de l’enquête.
— Pas de problème, mon vieux. On se fait une bouffe, le livre d’or et l’addition, c'est pour mézigue, certifia, beau joueur, son copain de toujours.
— C’est ça ! répondit Mèhu quelque peu déstabilisé. Je t'appelle.
Sur le chemin du retour, il tenta de ne pas focaliser sa pensée sur les mille et une interrogations qui entouraient ce meurtre mystérieux. Il dut néanmoins se rendre à l’évidence. L’assassinat de Charcowiski le préoccupait suffisamment pour perturber durablement le cours de sa journée. De nombreuses questions sans réponses résonnaient dans sa tête avec force et vigueur, elles brouillaient sa capacité d’analyse et son sens du discernement. À ce moment précis, Marius n’était plus tout à fait dans sa peau. Il s’en rendit compte. Cela décupla son sentiment d’angoisse :
— P’tain, vociféra-t-il.
Et de penser à voix basse :
— Mèhu, tu gamberges comme un con ! Rien à cirer de cette histoire. Ce ne sont pas tes oignons. Roule ma poule !
 
 
 
 
 
Chapitre 5
 
 
 
Alors qu’il engageait sa DS rue Paradis, à hauteur du quartier de Saint-Giniez, Marius décida de visiter son amie, Kate. Il immobilisa son auto, la gara, claqua la portière et se dirigea d’un pas mal assuré, cahin-caha, vers l’entrée de l’immeuble bourgeois où logeait son ancienne fiancée. Ils étaient restés amis et ne boudaient pas leur plaisir réciproque de se retrouver de temps à autre pour des escapades quelquefois charnelles. Sans gêne et avec beaucoup de plaisir.
Pour lui, cette relation en pointillé était moins voulue que subie. Il savait qu’en amour, l’intensité des sentiments est rarement partagée de manière identique. Qui aime un ton au-dessus de l’autre souffre toujours plus, n’est-il pas ?
Marius était prisonnier de la liberté revendiquée et assumée par la jeune femme. Il s’en accommodait comme il pouvait, un jour avec, un autre sans ; tout dépendait de son humeur.
Silhouette ciselée, mèche blonde sur œil bleu turquoise, la trentaine triomphante, elle était comme son prénom ne l’indique pas d’origine arménienne. Ses aïeuls paternels, les Barbazian, installés à Marseille dès la fin du XIX e  siècle à l’instar de quelques compatriotes, avaient réussi dans le négoce. Sa famille trouva rapidement ses marques dans la cité phocéenne mais sans pour autant oublier ses racines ottomanes.
Pour sa part, elle avait perdu ses parents dans un accident de voiture alors qu’elle n’était qu’une enfant de six ans. Elle surmonta ce drame avec l’aide de son oncle paternel, Julien, non sans difficultés. En sa qualité de tuteur, il accueillit et installa la fille unique de son frère chez lui, dans sa maison du Roucas-Blanc. Il l’accompagna sur la route chaotique de sa reconstruction et veilla à ce qu’elle acquît une éducation convenable. Il surveilla ses fréquentations de près, lui enseigna à ne jamais baisser les bras, à toujours se battre, à ne pas renoncer face à l’adversité. Mais avait-elle besoin d’apprendre le courage ? Son tempérament de battante n’était-il pas inscrit dans ses gènes et son histoire ?
À cet égard, Julien Barbazian, professeur de médecine reconnu, humaniste adoubé, était un militant convaincu de la cause arménienne entre autres.
Fin érudit, il possédait une culture exceptionnelle, fruit d’une curiosité sans cesse renouvelée et d’une grande honnêteté intellectuelle. Il était passé maître dans l’art du bien parler et luttait contre toutes les injustices de ce monde, toujours à coups de mots simples mais bien choisis. Il s’exprimait contre l’oubli et pour la reconnaissance du génocide arménien, contre les méfaits de la mondialisation, de la malbouffe, des OGM et de mille autres choses encore.
Bref, à l’instar de Stéphane Hessel, il avait conservé malgré son âge la faculté de s’indigner. Entre deux consultations, il était sur tous les fronts, de tous les combats mais toujours avec le même objectif : rendre la société meilleure et la Terre plus propre.
Alors que Marius s’apprêtait à écraser la sonnette de son index, Kate ouvrit la lourde porte. Elle portait une robe rouge au décolleté troublant.
— Toi ici ! Je m’apprêtais à sortir, s’exclama-t-elle, large sourire sur écran de dents blanches. Je vais voir mon oncle, chez lui, au Roucas. Mais entre cinq minutes, si tu veux. Je t'offre un café à moins que tu ne sois déjà à l’apéritif ?
— Je ne veux pas te déranger.
— Entre, on verra après.
— Si tu insistes, je suis à l’EPO, Eau-Pastis-Orgeat, avec deux glaçons, comme d’hab', plaisanta-t-il en se dirigeant vers le salon.
— Une moresque noyée d’eau, je sais. Mais tu boites, constata-t-elle.
— Il y a une quinzaine, j’ai subi une intervention. Une hernie grosse comme un œuf d'autruche, exagéra-t-il.
— Qui t’a opéré ?
— Le Dr Charcowiski.
— Une vieille connaissance de mon oncle, précisa-t-elle. Ils ont travaillé ensemble, fréquenté les mêmes blocs opératoires. Un excellent chirurgien.
— Tu es au courant ? coupa-t-il gêné.
— De quoi ? répliqua-t-elle étonnée.
— Dimanche, on l’a…
Il s’interrompit, puis masque de l'emploi :
— Refroidi pendant son footing.
Kate posa ses mains sur le dossier de la première chaise venue et reprit la mine grave :
— On l’a quoi ?
— Désolé si je t’ai choquée, mais tu as bien entendu, il a été assassiné. Un chic type à ce qu’on raconte.
Elle accusa le coup, tentant de maîtriser son émoi intérieur.
— ç a alors ! Comment c'est possible ?
Et sans s’appesantir, elle ajouta :
— Je dois partir maintenant. Il va me falloir annoncer la nouvelle à mon oncle si ce n’est déjà fait. Il n’est certainement pas au courant autrement il m’en aurait parlé au téléphone. Il va être bouleversé. Tu m'accompagnes, hein ? imposa-t-elle, pragmatique.
Compte tenu de la relation tumultueuse qu’il entretenait avec sa belle depuis le début de leur liaison, Marius n’avait que très peu côtoyé le tonton de la dame. Il est vrai que leur relation intime, décousue et sporadique, n’était pas le terreau idéal pour favoriser l’épanouissement d’une entente familiale harmonieuse et suivie.
La DS avala les quelques kilomètres de montée qui séparaient le domicile de Kate à la villa cossue de son oncle sur les hauteurs du Roucas-Blanc. Au terme du trajet, le véhicule s’immobilisa devant un grand portail en fer forgé vert cottage ; il libéra ses occupants dans des claquements de portières plutôt discrets.
Le couple se dirigea vers le perron de la demeure où tonton Julien, septuagénaire alerte, les attendait en tenue de jardinier.
— Ah ! Ma Chérie, s’exclama-t-il, je suis heureux de te voir.
— Tu te souviens de mon ami ? demanda-t-elle avant de l’embrasser affectueusement.
— Bien sûr ! répondit le Pr Barbazian. Bonjour jeune homme.
— Bonjour Monsieur. Comment allez-vous ?
— Fort bien. Ma nièce et vous-même également à ce que je constate. Soyez les bienvenus et pardonnez mon accoutrement.
Cette dernière phrase détendit l’atmosphère.
D’un signe de la main, le professeur invita ses deux visiteurs à le suivre au salon.
 
 
 
 
Chapitre 6
 
 
 
Après avoir pris congé de l'oncle et de la nièce, Marius ne traîna pas dans les rues du centre-ville.

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