Déterrez, c est une erreur
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Description

Quand on sort de prison et qu’on veut refaire sa vie, travailler pour Stephen Barclay présente certains avantages : il a besoin d’un homme de main peu scrupuleux, et il paye bien.

Exactement le genre de job qu’Ernie Larsen est prêt à faire. D’autant plus que la femme de Barclay est plutôt jolie et ne porte pas son riche mari dans son cœur... Puisqu’elle est son héritière, pourquoi ne pas lui donner un coup de main et l’aider à s’en débarrasser ? Moyennant finance, bien sûr.

Le coup est vite monté. Vite fait, bien fait ? Sauf que l’inspecteur Handel n’y croit pas. Il se trompe sur toute la ligne, mais qui sait ce qu’il va découvrir ?


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 janvier 2014
Nombre de lectures 1
EAN13 9791025100004
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Andre Lay
Déterrez c’est une erreur
French Pulp éditions
Policier



© French Pulp éditions, 2016
49 rue du moulin de la pointe
75013 Paris
Tél. : 09 86 09 73 80
Contact : contact@frenchpulpeditions.fr
www.frenchpulpeditions.fr
ISBN : 9791025100004
Dépôt légal : mai 2014
Couverture : © Véronique Podevin
Le Code de la propriété intellectuelle et artistique interdit toute copie ou reproduction destinée à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


1
L’annonce n’était pas explicite. Larsen plia le journal et le glissa dans la poche de son veston. Il rabattit son feutre délavé sur son front, croisa ses bras derrière sa tête et se rallongea sur le banc vermoulu.
D’après le soleil, il devait être entre sept et huit heures du matin, septembre agonisait dans une multitude de vert, de pourpre et d’or. Larsen frissonna et se replia sur lui-même, cherchant une position confortable.
Il y avait trois jours qu’il était sorti de prison. Il commençait à regretter le confort tout relatif des cellules. Ses reins, après avoir essayé une partie des bancs de la ville, étaient moulus de courbatures.
Il ferma les yeux et tenta de réfléchir. Parmi les innombrables offres d’emplois qu’il avait consultées depuis sa libération, celle qu’il venait de relire lui trottait dans la tête. Il la savait par cœur et la murmura à mi-voix : « Cherche jeune homme, intelligent, fort, sachant conduire, pour seconder homme d’affaires malade. Barclay, 135, avenue des Lacs. »
C’était bref, concis, un peu trop ; cette annonce laissait à Larsen la possibilité d’imaginer une foule d’hypothèses peu tentantes. Servir de secrétaire, de garde-malade, et de chauffeur à la fois, ne lui souriait guère. Après ça, il ne lui resterait plus qu’à préparer les repas, faire la vaisselle, un peu de ménage et amuser les gosses s’il y en avait.
Un pâle sourire détendit ses traits durs. Larsen se laissa glisser de son banc et étira son grand corps, face au soleil. À ses pieds, la ville scintillante ressemblait à un immense bateau de guerre dont l’étrave fendait la rivière en deux. À droite, un des bras du fleuve se perdait dans des marécages. Un peu plus loin, des immeubles sans grâce coupaient l’horizon. À gauche, perdu dans un amont de verdure que trouaient quelques lacs, couleur du ciel, il distinguait le quartier résidentiel. Il se retourna. Le fleuve, après s’être scindé en deux comme pour laisser pousser la ville en son centre, se ressoudait avant de se perdre dans la campagne.
La prison n’était pas visible.
Larsen revint à la réalité.
Derrière les arbres, le gardien du square ouvrait les grilles. Dans quelques instants, les jardiniers allaient arriver. Il était temps de déguerpir. Sa décision était prise, il irait le matin même tenter sa chance. Il était plus que temps, pour lui, de trouver du travail, ses derniers billets ne pesaient pas lourd au fond de sa poche.
Il passa une main sur son menton hirsute et, d’un pas ferme, se dirigea vers la sortie la plus proche. Il cligna de l’œil au gardien et traversa la rue presque déserte.
Quelques instants plus tard, il avalait un café exécrable à la terrasse d’un café. Il fuma une cigarette et se mit à la recherche d’un coiffeur.
À dix heures, Ernie Larsen était complètement transformé. Pendant qu’il se prélassait dans un bain brûlant, un garçon de courses avait porté son costume froissé au pressing, de sorte que, rasé de près, vêtu d’un complet usé mais propre, il ne ressemblait en rien au clochard qu’il était quelques heures auparavant.
Il entama son dernier billet pour acheter une cravate bon marché et un paquet de cigarettes. Un cireur donna à ses chaussures une apparence factice de confort en cachant les craquelures sous une couche de cire, et un éclat qu’elles n’avaient jamais eu.
Ernie Larsen jeta un regard à l’horloge d’une école et héla un taxi. Il était l’heure de se rendre chez l’étrange personnage qui passait des annonces fantaisistes.
Le taxi stoppa près de lui. Larsen s’engouffra dans la voiture et lança l’adresse au chauffeur.
— Avenue des Lacs !
Le gars dévala la descente qui conduisait au centre de la ville. Larsen laissa rouler un moment, puis se pencha en avant. Doucement, il tapota la vitre de séparation. Le chauffeur la fit coulisser et jeta un coup d’œil interrogateur dans le rétroviseur.
— Pas trop vite, j’ai tout le temps !
Larsen hésita une seconde comme s’il cherchait ses mots et reprit :
— Je suis étranger, je voudrais profiter de l’occasion pour jeter un coup d’œil. Ce qu’il espérait se produisit. Le chauffeur, ravi de l’aubaine, se mit à bavarder comme une pie.
Après avoir conté l’histoire de la cité et fait contempler quelques monuments importants à Larsen, le conducteur, tout en guidant son véhicule d’une main sûre, arriva à un chapitre que Larsen ne connaissait que trop. Il jeta un clin d’œil malicieux dans le rétroviseur et reprit en glissant son taxi entre deux autocars.
— Nous avons, à 5 kilomètres d’ici, la prison la plus moderne du pays.
— Vraiment !
— Voulez-vous que nous y allions ?
— Merci, laissons au hasard le soin de m’y conduire !
Le chauffeur éclata de rire.
— Je ne vous le souhaite pas, depuis dix ans qu’elle est en service, aucun détenu n’a jamais pu s’en échapper.
Larsen baissa les yeux. C’était hélas ! trop vrai. Il venait de passer trois ans derrière ces murs infranchissables et malgré le cinéma, la radio et les salles de jeux, les hommes qui y étaient enfermés ne parvenaient jamais à oublier où ils étaient. Sur ce chapitre, il aurait pu en remontrer à son guide.
Il laissa la conversation changer de sujet et jeta un coup d’œil autour de lui. La voiture avait quitté le quartier des affaires et s’engageait dans de larges avenues bordées de maisons spacieuses. En quelque sorte, Larsen n’avait pas menti au chauffeur en disant qu’il ne connaissait pas la ville. Il était arrivé quelques années plus tôt dans un fourgon blindé, et depuis trois jours, il avait erré dans les bas quartiers en cherchant vainement à réunir la somme nécessaire pour regagner la capitale, puis l’annonce avait bouleversé ses plans.
Il revint au sujet qui l’intéressait.
— C’est rudement chic par ici ; le quartier riche, je suppose ?
Le chauffeur hocha la tête d’un air entendu.
— Pour s’établir là, mon gars, faut de la galette.
Larsen frissonna d’aise. Il aimait l’argent, un peu trop même, ce qui lui avait permis de passer des vacances aux frais de l’État. Il se pencha un peu plus.
— Je vais chez Monsieur Barclay, vous connaissez ?
— Ah ! vous allez pour l’annonce ?
Larsen hésita une fraction de seconde et se lança.
— Oui.
— Eh bien, mon vieux, je vous souhaite du plaisir. Barclay contrôle toutes les agences immobilières et avec la crise du logement, il s’est fait un peu d’oseille, le salaud ! Maintenant c’est un des plus riches du pays. Je ne sais pas si vous avez déjà habité avec un ours, mais cela aurait été une excellente préparation. Peu de personnes peuvent le blairer et il n’y a qu’un étranger pour avoir envie de travailler avec lui.
Larsen sourit.
— Je n’ai pas le choix et j’aime les animaux !
— Ça tombe à pic. Si Barclay est un ours, sa femme est une vraie panthère ! Vous allez drôlement vous marrer.
Larsen éclata de rire.
— Vous n’êtes guère encourageant.
— Moi, ce que j’en dis !
— Bien sûr, je vous en suis reconnaissant. Comment est-il, Barclay ?
— Grand, gros, un déménageur en habit, moins emprunté.
— Que lui est-il arrivé ? Maladie ?
— En quelque sorte oui, mais si j’avais passé dix ans de ma vie à m’empiffrer et à boire sec, je ne serais pas étonné si une attaque de paralysie me clouait sur un fauteuil. C’est bien fait pour ses pieds.
Larsen se laissa aller sur la banquette.
— Dites-moi, vous n’avez pas l’air de le porter dans votre cœur.
Le chauffeur hocha la tête d’un air convaincu.
— Je ne suis pas le seul et j’ai dans l’idée qu’il va prendre sur les doigts avant longtemps. Il est question de nommer une commission d’enquête pour éclaircir le scandale des immeubles neufs.
Larsen se pencha en avant.
— Les grands bâtiments qui se dressent près des marécages ?
— Oui, ils ont été construits très vite. D’énormes capitaux ont été engloutis et Barclay a loué les appartements au prix fort. Seulement on commence à s’apercevoir des malfaçons de la construction hâtive et réalisée sans souci du confort. Le seul souci de Barclay a été de réaliser de gros bénéfices et pour cela il a rogné le plus possible sur les matériaux ; pas de gouttières, de sorte que tout pourrit par l’humidité, l’évacuation d’eau mal faite, etc. On lutte contre l’eau, les fissures, les remontées nauséabondes des fosses bâclées. Bref, les locataires ne veulent plus payer et Barclay emploie la manière forte ou le chantage pour encaisser les loyers. Mais j’ai la conviction que tout va craquer, c’est pour cela que personne ne veut travailler avec lui.
— Vous avez l’air d’en savoir long, mon vieux !
Le chauffeur sourit.
— Dans un taxi on en apprend ; de plus, c’est à lui que je paye mon loyer.
Un sourire fit briller les yeux de Larsen. Il commençait à comprendre l’animosité du chauffeur. Le conducteur s’agita sur son siège et tendit le doigt vers un toit d’ardoise qui crevait la cime des arbres.
— C’est là !
Il obliqua sur la droite et se rangea au bord d’un large trottoir planté de deux rangées de platanes.
Larsen descendit de voiture et regarda la propriété de Barclay. Elle dressait ses deux étages au bout d’une immense pelouse bordée d’arbres. Un chemin fait de dalles de ciment blanc entre lesquelles poussait du gazon encerclait la pelouse et se rejoignait devant un perron en pierre sculptée.
Un sifflement d’admiration s’échappa de ses lèvres serrées. Le chauffeur penché par la portière grogna :
— Ça vous plaît ?
Larsen fouilla dans sa poche, sortit son dernier billet et le tendit au gars.
— Ça doit être agréable de vivre là.
— Très peu pour moi !
Le chauffeur enfouit le billet dans sa poche.
— Vous ne voulez pas que je vous attende ?
— Non, je sens que je vais avoir la place.
— Ça ne m’étonnerait pas, vous êtes sans doute le seul à vous présenter !
— Je le souhaite.
— Alors je file ?
— Oui, de toute façon, je n’aurais pas assez pour payer le trajet du retour.
Le chauffeur retira sa tête de l’encadrement de la portière et tira sur le démarreur. Il fit un petit signe de main à Larsen et démarra doucement.
Quelques secondes plus tard, le taxi disparaissait au virage. Larsen resserra son nœud de cravate et traversa le trottoir. La rue était silencieuse et calme, une paix reposante semblait régner sur le quartier, l’agitation et la rumeur de la ville étaient oubliées.
Larsen s’approcha de la grille à deux battants et posa son doigt sur le bouton de sonnette encastré dans le pilier. Un déclic retentit et une petite porte, qu’il n’avait pas remarquée, s’ouvrit sur sa gauche. Personne ne se montrait, la maison semblait déserte.
Larsen hésita une fraction de seconde et pénétra dans la propriété. Derrière lui la porte se referma toute seule. Il s’engagea dans l’allée. Il était à mi-chemin, lorsque la porte du hall s’ouvrit sans bruit. Un homme en veste blanche s’avança jusqu’au bord du perron. Larsen pressa le pas. Il eut le temps d’apercevoir, dans un garage entrouvert, deux voitures.
L’homme en veste blanche le regardait venir d’un air impassible. Larsen gravit les quelques marches et arriva sur lui.
— Je me nomme Ernie Larsen, je viens pour l’annonce. Monsieur Barclay peut-il me recevoir ?
L’homme le toisa de la tête aux pieds, sans que son visage trahisse ses sentiments. Enfin, il répondit d’une voix posée :
— Parfaitement, monsieur. Si Monsieur veut bien me suivre.
Larsen pénétra à sa suite dans la propriété. Il commençait à regretter d’être venu. Il n’avait pas fini !


2
Larsen contempla les tableaux accrochés aux murs du grand salon. Avec plaisir, il constata que Barclay avait un goût prononcé pour les signatures en renom. La petite fortune qui s’étalait à portée de sa main le fit frémir d’aise. Ce serait bien le diable si, parmi tant de valeurs et d’argent, il n’arrivait pas à faire sa pelote. La mauvaise impression qui l’avait assailli à son entrée dans le hall s’envola d’un seul coup. Il fit posément le tour de la pièce, les mains dans le dos, en évaluant mentalement la somme qu’elle représentait.
Un sourire détendit ses traits. Il se sentait l’âme d’un prospecteur qui vient de tomber sur un filon.
Barclay ne semblait pas pressé, Larsen avait tout son temps, les rêves qu’il bâtissait étaient trop beaux pour qu’il désirât les interrompre. Il passa devant une glace de Venise et se contempla un instant pour vérifier sa tenue. Il tenait plus que jamais à produire une bonne impression. La psyché lui renvoya l’image d’un grand garçon, blond, aux cheveux coupés ras, au visage agréable, aux yeux souriants. Seules, les lèvres minces trahissaient sa vraie personnalité où se mêlaient la dureté et l’égoïsme. Les épaules larges semblaient à l’étroit dans un veston qui avait fait son temps, le bord des manches élimé en témoignait.
Larsen se fit un sourire et son sourire transforma sa physionomie, en atténuant la sécheresse de ses traits.
Un déclic retentit derrière lui. Il se retourna vivement. L’homme qui l’avait conduit jusqu’au salon se tenait dans l’embrasure de la porte.
— Monsieur Barclay vous attend. Si vous voulez me suivre.
Larsen lui emboîta le pas. Ils retraversèrent le hall et l’homme s’arrêta devant une porte. Un « Entrez » impératif répondit au coup discret qu’il porta sur le panneau. Le majordome dont le style émerveillait Larsen tourna délicatement le bouton et s’effaça pour le laisser passer. Il annonça d’une voix neutre :
— Monsieur Larsen ! et referma la porte.
Ernie n’entendit pas son nom, son attention était accaparée par l’homme qui lui faisait face. Barclay était assis derrière un imposant bureau qui, comparé à sa corpulence, paraissait fragile. Il devait peser dans les 110 kg et, debout, devait dépasser Larsen d’une demi-tête. Son visage rouge et marbré était tourné vers l’arrivant. Des sourcils broussailleux d’un noir de jais contrastaient avec ses cheveux grisonnants. Sa mâchoire puissante était tendue en avant. Larsen pensa que le qualificatif de « dogue » lui convenait mieux que celui d’« ours ».
Il fit deux pas en direction du bureau et s’arrêta. Barclay le contemplait sans aménité, les petits yeux plissés semblaient le jauger, l’évaluer comme un maquignon. Son regard s’arrêta avec complaisance sur les épaules de Larsen. Il plissa les lèvres et fixa Ernie droit dans les yeux. Ses deux mains, pareilles à des battoirs, reposaient sur le dessus du bureau. Il tapota dessus pendant une seconde sans cesser de fixer Larsen, puis d’un doigt désigna un siège près de la large baie vitrée qui donnait sur la pelouse.
— Asseyez-vous là, que je vous voie bien.
Larsen se dirigea vers le fauteuil d’un pas ferme.
Barclay lui plaisait ; son assurance, sa froideur, l’impressionnaient favorablement. Il reconnaissait en lui un homme de sa trempe. Il était presque sûr de s’entendre avec lui.
Il s’installa confortablement, tira le pli de son pantalon et, à son tour, fixa Barclay. Cet homme, bien qu’à moitié infirme, devait posséder une force prodigieuse, des muscles puissants gonflaient sa nuque rouge. Sous la veste d’intérieur, Larsen devinait des épaules musclées. Il abaissa son regard vers les jambes de l’homme, une couverture de voyage les dissimulait complètement.
Barclay fit un signe de mécontentement, l’inspection de Larsen lui déplaisait visiblement. Il tendit sa mâchoire en avant et aboya sèchement :
— Quelque chose ne va pas ?
Larsen sourit.
— Tout est parfait.
— Bon. Alors cessez de me dévisager comme si j’étais une bête curieuse. Vous voulez travailler pour moi ?
— Si c’est possible, oui.
— D’où sortez-vous, vous n’êtes pas d’ici ?
— Je viens de la capitale.
— Pourquoi ?
Les questions jaillissaient des lèvres épaisses de Barclay avec la rapidité de balles de mitrailleuse. Les yeux de Larsen brillèrent.
— Une affaire de cœur, je cherche l’oubli. Barclay blêmit.
— Cherchez ce que vous voulez, mais pas à me duper. Bref, ce que vous avez fait ne m’intéresse pas, je suppose que vous n’avez aucun certificat ?
Larsen ouvrait la bouche pour répondre, lorsque Barclay l’arrêta d’un geste sec.
— Ne cherchez pas à me conter une fable ; avec une tête et des épaules comme les vôtres, on n’en a pas.
Il retroussa ses lèvres dans ce qu’il croyait être un sourire et qui en fait n’était qu’une affreuse grimace.
— Je n’en ai jamais possédé non plus. Venons-en au fait, quel sport avez-vous pratiqué ?
Larsen resta bouche bée ; il s’attendait à bien des choses mais pas à la tournure que prenait cet interrogatoire. Il avala péniblement sa salive.
— Je suppose que si je vous dis que j’ai fait de la course à pied, cela ne vous intéressera pas !
Barclay grogna :
— Le fait est.
Larsen découvrit ses dents pointues.
— Un peu de boxe.
— Parfait !
Barclay le contempla longuement et finalement grogna :
— Je pense que nous pourrons nous entendre, je vous engage.
Larsen se renfonça dans son fauteuil. C’était le moment ou jamais de pousser son avantage à fond.
— Avant de dire oui, j’aimerais savoir ce que j’aurai à faire ; d’après l’annonce, il n’était pas question d’une garde de corps.
— Qu’est-ce qui vous fait penser ça ?
— Vos interrogations.
Barclay pivota sur son fauteuil et se pencha vers Larsen ; ses yeux s’étaient encore rétrécis.
— Vous tombez à côté, jeune homme, mais pas loin. Je n’ai pas besoin d’un ange gardien ; ce que je cherche, c’est un garçon en qui je puisse faire confiance, en fait un gars qui possède les muscles que j’avais et qui ne cherche pas trop à réfléchir ; ça, je m’en charge.
Barclay s’interrompit et plongea son regard dans les yeux de Larsen.
— Avant d’aller plus loin, il me faut votre acceptation.
Larsen hocha la tête.
— Je suis à vos ordres.
Barclay laissa tomber une main puissante sur le dessus du bureau qui gémit.
— Très bien ! En bref, voici ce que vous aurez à faire. Je contrôle presque toutes les agences immobilières de la région et, de ce fait, fixe moi-même le montant des loyers. Vous pensez bien que cela ne va pas tout seul.
Il eut un geste d’impuissance et rageusement serra les poings.
— Dans le temps je me chargeais d’encaisser, mais depuis mon attaque cela m’est impossible, je suis entouré de poules mouillées, de feignants, de bons à rien, une bande de vautours qui attendent que je flanche pour m’achever, mais je leur montrerai que je sais encore me défendre, j’ai toujours fait face, ce n’est pas maintenant que je vais changer, je lutterai jusqu’au bout, mais il me faut un type à poigne pour faire la tournée avec moi, un gars qui n’a pas froid aux yeux et qui n’hésite pas à cogner lorsque cela est nécessaire. De plus, il faut me porter jusqu’à ma voiture. Je conduis encore très bien, mais une fois assis sur le siège je suis aussi impuissant qu’un nouveau-né.
Pensez-vous pouvoir vous charger de cela ? »
Larsen se racla la gorge.
— Si vous payez suffisamment, oui ! Vous connaissez mieux que moi les risques que j’encours.
Barclay souffla bruyamment et énonça un chiffre qui laissa Larsen pantois.
— Cela vous va ?
— Je commence quand ?
— Vous avez déjà commencé. Vous logerez au-dessus du garage, et pendrez vos repas du midi avec moi. Je veux vous avoir toujours sous la main, à n’importe quelle heure. Un téléphone relie votre chambre à la mienne, je veux que vous répondiez au premier appel. C’est compris ?
Larsen hocha la tête. Barclay ignora son geste et continua :
— À part vous et moi, il y a dans la maison cinq personnes : Hélène ma femme, Elsa ma nièce, Edward le majordome, Katherine la femme de chambre et une vieille cuisinière complètement sourde. Il est bien entendu que vous ne recevrez des ordres que de moi. Vous aurez entre autres à vous occuper des voitures.
« Cela vous convient toujours ? »
Larsen, qui sentait que l’entretien était terminé, se leva.
— Oui.
Barclay tira un tiroir et sortit quelques billets qu’il poussa vers Larsen.
— Voilà de quoi vous nipper convenablement. Vous avez deux heures pour aller chercher vos valises. Aujourd’hui je ne sors pas, je vous verrai ce soir. Vous dînerez dans votre chambre, je ne désire pas que vous vous mêliez à mon personnel.
Barclay leva les yeux.
— Je suppose que vous comprenez bien toute la portée de ces paroles ?
Larsen sourit, Barclay poursuivit :
— En quelque sorte, vous êtes mon secrétaire, un second d’un genre un peu particulier, mais un secrétaire quand même. Vous avez saisi ?
— Toutes les nuances de A jusqu’à Z. Une seule leçon suffira !
Barclay grogna et s’agita sur son siège.
— Dans ce cas je ne vous retiens pas. À votre retour, Edward sera prévenu, il vous montrera votre chambre. J’espère qu’elle vous conviendra.
Larsen fit un pas en avant, comme s’il allait tendre la main à Barclay, puis il se ravisa. Il fit demi-tour et gagna la porte. Il avait la main sur la poignée lorsque Barclay le rappela.
— Une seconde !
Larsen tourna la tête sans lâcher le bouton.
— Oui ?
— J’aime les gens discrets. Vous saurez bientôt pourquoi.
Larsen savait déjà, les propos du chauffeur restaient gravés dans sa mémoire.
Il ouvrit la porte sans quitter Barclay du regard.
— Il se trouve que moi aussi ! À ce soir, Monsieur Barclay.
La porte se referma sur le grognement de son nouveau patron.


3
Larsen traversa le hall à grands pas. Il allait franchir le seuil de la maison lorsque Edward se dressa soudain devant lui. Avant que Larsen ait pu faire un geste, il ouvrait la porte et lui tendait son feutre.
— Monsieur désire-t-il que je lui montre sa chambre tout de suite ?
Larsen réprima sa stupéfaction. La vitesse avec laquelle Edward était renseigné dépassait l’imagination. Pendant une seconde, il eut envie de lui demander s’il écoutait aux portes, puis il se ravisa. Avant de se mettre Edward à dos, il était préférable de tâter le terrain.
Larsen se força à sourire.
— Si cela ne vous dérange pas.
— Bien, Monsieur, suivez-moi.
Ils allaient franchir la double porte, lorsqu’une interpellation impérative jaillit du premier étage.
— Edward !
Le majordome fit un brusque demi-tour, Larsen suivit son regard et resta sans souffle.
Elle se tenait sur la troisième marche de l’imposant escalier qui menait au premier étage, une main posée sur la rampe, plus immobile qu’une statue. Larsen sentit un frisson lui secouer les nerfs comme s’il avait posé le doigt sur un câble à haute tension.
Moulée dans un déshabillé émeraude qui mettait ses formes parfaites en valeur, elle était digne du meilleur sculpteur. Ses longs cheveux flamboyants, couleur cuivre, et tout aussi lourds, tombaient en cascades sur ses épaules. Une fine chaîne en or enserrait sa taille fine. C’était son seul bijou. Elle pouvait avoir vingt-cinq ou trente ans, c’était impossible à définir. Grande, fine, un teint de lys et des yeux de la même teinte que son déshabillé.
Une vague de feu envahit Larsen. Son inspection n’avait pas duré une seconde, mais lorsque Edward bougea, rompant enfin la tension qui semblait s’être établie dans la pièce, Larsen pensa qu’il s’était écoulé une éternité et que toute sa vie s’était passée à contempler cette femme. Il entendit à peine la question qu’elle posait à Edward qui l’avait rejointe. Il était fasciné, puis, subitement la réflexion du chauffeur lui revint en mémoire. (Une vraie panthère !). C’était un peu vrai, elle avait la grâce féline des grands fauves et les mêmes yeux, verts pailletés d’or, cruels, froids et durs.
Ils étaient trop éloignés de lui pour qu’il puisse saisir leurs paroles. Un moment pénible s’écoula, puis la femme fit un brusque demi-tour et remonta l’escalier.
Larsen, les yeux fixés sur la ligne onduleuse de ses hanches, sur les jambes fines et nerveuses qu’il devinait sous le léger vêtement, n’avait pas esquissé un geste. La femme atteignit le premier étage, sembla hésiter, puis se retourna. Son regard rencontra celui de Larsen. Il sentit son sang bouillonner dans ses veines. Elle disparut.
Il détourna la tête. Edward était devant lui ; impassible, il attendait sans broncher, mais sa pose laissait nettement deviner sa désapprobation. Larsen reprit son souffle.
— Madame Barclay, je suppose ?
Edward hocha la tête et ouvrit la porte.
Larsen, conscient qu’il n’en tirerait rien de plus, le suivit dans le jardin.
Quelques instants plus tard, il était seul dans ce qui allait être sa chambre.
La pièce était large et sobrement meublée : un lit, une commode, une table, deux chaises. Dans le mur, un grand placard avec une glace intérieure, le sol était recouvert d’une moquette grise assortie au dessus-de-lit. Une fenêtre donnait sur la pelouse. En se penchant, Larsen pouvait apercevoir la propriété de Barclay, à droite. La grille, à sa gauche. Devant lui s’étendait la pelouse.
Larsen ouvrit la porte qui faisait face à celle par laquelle il avait pénétré dans la pièce. Elle donnait dans un minuscule cabinet de toilette. Il referma, se laissa tomber sur son lit en desserrant sa cravate et alluma une cigarette. S’il avait eu un soupçon d’hésitation à accepter l’offre de Barclay, la vision qu’il avait eue en sortant l’avait définitivement balayé. Déjà il n’avait plus qu’une envie, la revoir. Son esprit qui, une demi-heure plus tôt, échafaudait des projets de richesse, n’acceptait plus de travailler que pour reconstituer son image.
Larsen se sentait comblé. Il se leva, jeta sa cigarette à demi consumée par la fenêtre et compta les billets que lui avait remis Barclay.
Il allait pouvoir se nipper comme il l’avait toujours rêvé.
Il plia soigneusement son argent et descendit au garage. Amoureusement, il passa la main sur le capot vert pâle de la Mercédès sport qui était devant lui. Il ouvrit la portière, s’installa au volant, mit le contact et appuya sur le bouton qui commandait le démarreur, le moteur se mit à ronronner doucement. Larsen consulta le tableau de bord et constata que le niveau d’essence était presque à zéro. Il descendit de la Mercédès et se dirigea vers la seconde voiture, une Ford déjà âgée, une conduite intérieure noire, puissante. Les niveaux d’essence et d’huile étaient au maximum. Larsen vérifia les pneus puis remonta chez lui.
Il n’avait pas l’heure, mais d’après ses estimations, il n’était pas loin de midi. Il se demandait à quelle heure Katherine allait lui apporter son déjeuner. De toute façon, il était trop tard pour sortir. Il contempla un moment le téléphone, indécis, puis le décrocha.
Il reconnut la voix d’Edward.
— Pouvez-vous me passer Monsieur Barclay ?
— Tout de suite.
Un déclic retentit et Barclay grogna dans l’appareil.
— Je vous écoute, Larsen.
— Je ne suis pas encore allé en ville, Edward m’a conduit directement à ma chambre et…
Barclay aboya :
— Alors ?
— J’ai vérifié les autos et je me suis aperçu que la Mercédès était à sec ; j’ai pensé que si le déjeuner était assez tard je pourrais aller faire le plein et en profiter pour ramener mes affaires.
— Pas question de vous balader à mes frais, il faudra renoncer à des projets de ce genre. D’ailleurs la Mercédès est à ma femme et elle est assez grande pour se débrouiller seule. Katherine vous portera votre déjeuner vers treize heures, il vous reste une heure et demie.
Barclay resta silencieux un long moment et Larsen pensait qu’il avait raccroché, lorsque sa voix retentit soudain à son oreille.
— Attendez, ma femme me dit qu’elle doit sortir. Vous la conduirez et prendrez vos affaires en passant. Tenez-vous prêt à partir dans dix minutes.
— Bien, Monsieur.
Larsen reposa doucement l’écouteur et se redressa ; ses yeux brillaient. Il passa dans le cabinet de toilette, se lava les mains, resserra son nœud de cravate et descendit.
Il sortit la voiture du garage et la gara sous l’ombre d’un arbre. Il alluma une cigarette et attendit. Il fumait nerveusement, tendu, comme à un premier rendez-vous.
Enfin, ce qu’il espérait et redoutait à la fois, se produisit. Un pas pressé retentit derrière lui. Larsen jeta son mégot et sortit de voiture.
Hélène Barclay se tenait devant lui. Leurs regards se rencontrèrent, chargés de toutes leurs pensées.
Hélène se mordilla la lèvre, ses yeux flamboyaient.
— Vous auriez pu mener la voiture jusqu’au perron.
Larsen esquissa un sourire.
— Je ne savais pas, à l’avenir…
— Oui, bien sûr.
Elle se tenait impatiente devant la portière, consciente du désir de Larsen et agacée par son regard direct. Il comprit enfin qu’elle attendait qu’il lui ouvre la porte. Il s’exécuta, elle s’installa sur le siège avant. Il referma, fit le tour de la voiture et démarra doucement.
Les grilles, commandées électriquement de la maison par Edward, étaient ouvertes. Il franchit le portail et se dirigea vers le centre de la ville.
Tout en conduisant prudemment, il surveillait Hélène du coin de l’œil. Elle ne lui prêtait aucune attention. Le visage droit, les sourcils fronces. Elle semblait absorbée par un problème. Soudain, elle rencontra le regard de Larsen dans le rétroviseur. Elle eut un geste d’agacement, baissa les yeux et ouvrit son sac à gestes fébriles. Elle sortit un paquet de cigarettes et se mit à tapoter nerveusement un petit cylindre blanc sur le dessus du paquet.
Larsen poussa l’allume-cigare. Un silence oppressant s’établit, seulement troublé par le léger grésillement des résistances qui rougissaient. Un déclic retentit, le bouton reprit sa place ; Larsen, le cœur serré dans un étau, tendit le bout incandescent de l’allume-cigare à la femme. Leurs mains se touchèrent. Il ne put réprimer un frisson.
Hélène alluma sa cigarette, remit le bouton en place et exhala une longue bouffée de fumée dans le rétroviseur.
— Vous vous appelez Larsen, je crois ?
Sa voix était chaude, chaque parole qui sortait de ses lèvres ressemblait à une promesse.
— Oui, Madame. Ernie Larsen.
— Vous allez travailler avec Stéphen ?
Larsen tourna la tête.
— Enfin… mon mari.
— Je l’espère.
— Vous savez ce que vous aurez à faire ?
— En partie, oui.
— Ça ne vous dégoûte pas ?
Larsen fronça les sourcils.
— Je n’ai pas l’impression que vous dédaignez l’argent que cela rapporte !
Hélène Barclay encaissa sans broncher. Elle secoua la cendre de sa cigarette dans le cendrier et tourna vers Larsen ses yeux pailletés. Elle était encore plus belle.
— Je comprends maintenant pourquoi Stéphen vous a engagé, je suis sûre que vous ferez parfaitement l’affaire.
Elle le contempla une seconde et subitement un sourire éclaira son visage, en même temps que ses yeux s’adoucissaient. Elle rejeta longuement sa fumée et reprit comme pour elle-même.
— Vous ferez parfaitement l’affaire.


4
Il s’écoula presque trois semaines avant que Larsen eût de nouveau l’occasion d’adresser la parole à Hélène Barclay.
Il partait vers neuf heures avec Barclay dans la Ford. Faisait les tournées avec lui, déjeunait en ville et rentrait vers six heures, le soir.
Hélène prenait la Mercédès dans le courant de la matinée et ne rentrait que tard dans la soirée.
Les Barclay ne recevaient personne, à moins que personne ne veuille se rendre chez eux. C’était un problème que Larsen avait renoncé à résoudre.
Il savait par Katherine, qui chaque soir lui apportait ses repas, qu’Elsa, la nièce de Barclay, était en vacances et les jours s’écoulaient torturants pour Larsen qui ne pouvait s’empêcher de songer à Hélène, lorsqu’elle rentrait la voiture au garage. Il était dévoré par l’envie de descendre, mais un sixième sens l’avertissait à temps qu’il était encore trop tôt. Il se glissait dans l’encoignure de la fenêtre et la regardait partir, les poings serrés, le sang en feu.
Il était très difficile d’échapper à l’emprise de Barclay, Larsen ne pouvait pas le lâcher d’une semelle. Dès sept heures du matin, le téléphone sonnait et Barclay donnait ses ordres. À neuf heures, Larsen, après avoir lavé la voiture, venait la ranger devant le perron, puis il aidait Barclay à quitter son bureau, l’installait au volant et la journée commençait.
La plupart du temps, c’était une tournée fastidieuse. Barclay se chargeait d’encaisser tous les quinze jours les loyers des ouvriers qui travaillaient dans les aciéries proches de la ville ; des familles entières étaient entassées dans des taudis neufs pour une somme exorbitante. La série d’immeubles bon marché avaient été hâtivement construits pendant la guerre et le besoin de main-d’œuvre avait attiré bon nombre d’ouvriers étrangers. Les bâtiments déjà désagrégés n’avaient en fait servi qu’à enrichir un certain nombre d’individus, genre Barclay, de l’entrepreneur véreux à certains membres du conseil municipal.

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