Deux doigts dans la porte
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Description

Dans son pensionnat de jeunes filles, Aurélie s’ennuie ferme. Elle a 16 ans, et ce qu’elle voudrait, c’est un peu d’aventure, du frisson ! Pourquoi ne pas essayer de retrouver la trace de son père, celui dont sa mère a toujours refusé de lui parler ?

Lancée sur les traces de sa famille, Aurélie joue peut-être avec le feu : violeur, fou, assassin, elle ne va pas tarder à comprendre que son mystérieux géniteur n’a pas exactement l’air du père idéal...


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 27 janvier 2014
Nombre de lectures 2
EAN13 9791025100172
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

G.-J. ARNAUD
DEUX DOIGTS DANS LA PORTE

French Pulp Éditions
Policier



© French Pulp éditions, 2016
49 rue du moulin de la pointe
75013 Paris
Tél. : 09 86 09 73 80
Contact : contact@frenchpulpeditions.fr
www.frenchpulpeditions.fr
ISBN : 9791025100172
Dépôt légal : janvier 2014
Couverture : © Véronique Podevin
Le Code de la propriété intellectuelle et artistique interdit toute copie ou reproduction destinée à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.


1
Curieusement, la directrice de l’Institution Sainte-Catherine, Mme Valberte, paraissait mal à son aise, prenait des airs sournois. Aurélie pensa que la présence de sa mère la gênait, l’empêchait d’être naturelle comme d’habitude, libre de langage. Parce qu’elle cherchait ses mots, Emma Bazan devait la prendre pour une pédagogue rigide et accusatrice. Aussi se faisait-elle petite, essayant de cacher ses ongles au vernis marron, rabattant sagement sa jupe sur ses genoux spirituels.
— Oui, ma mère, dit-elle.
Le comble. Mme Valberte en rougit.
— Je ne suis pas religieuse. Il n’y en a plus une seule dans l’école. L’évêché nous loue les locaux, à certaines conditions bien sûr, mais nous avons opté pour une éducation libérale.
— Oui, je comprends, murmura Emma Bazan toujours inquiète.
Elle croyait que tout le monde lui en voulait pour son joli visage de poupée, son air enfantin et surtout d’avoir, à trente ans, une fille de quinze ans qui pouvait passer pour sa sœur.
— Mais cette fois Aurélie a exagéré, en compagnie de son éternelle complice Clarisse Maistre.
Les sourcils froncés, essayant de se donner un air réprobateur, Emma se tourna vers sa fille Aurélie qui eut envie de pouffer.
— Bien sûr, elles peuvent danser le soir dans le foyer, ou aller regarder la télévision. Mais l’autre soir c’était différent… Malsain et provocateur.
Aurélie regardait par la fenêtre grande ouverte. On était fin octobre et il faisait encore très chaud. On sentait la mer à deux pas, les pins et le goudron chaud.
— Où aviez-vous trouvé ces déguisements ?
— Aurélie, gémit Emma, répond à Mme la sup… la directrice.
La jeune fille ouvrit ses grands yeux verts avec le maximum de naïveté.
— Je ne sais pas.
— Peu importe, dit Mme Valberte, peu soucieuse de jouer les juges d’instruction. Le fait est que le spectacle est devenu rapidement… Vous comprenez, madame Bazan, nous avons des gamines de dix ans…
Dans la tête d’Aurélie le tango de la bande sonore du Conformiste, joué sur un rythme trop rapide, se faisait soudain obsédant. Clarisse et elle étaient folles de ce film et de la fameuse danse de Stefania Sandrelli et de Dominique Sanda. Et un soir, prises de vertige, elles avaient dansé comme dans le film, grâce à une cassette, affublées de robes rétro style 1930, les autres filles muettes de stupeur et d’envie, boudins irrécupérables n’aimant que Claude François et Sheila, admirant ces deux amies longues, minces, pleines de grâce et lointaines. Clarisse la faisait ployer en arrière, une jambe entre les siennes, faisait mine de la baiser sur la bouche. Puis à la fin, lorsqu’elle la renversa, leurs bouches s’unirent vraiment. Depuis un moment la surveillante guettait à travers la vitre, ne sachant que faire. Le baiser fut un choc pour cette fille disgracieuse prise elle aussi aux charmes de cette exhibition troublante. Et les autres petites connes qui criaient : « Attendez d’être dans vos cabines » ; « Salopes » ; « C’est dégueulasse ». Alors que la plupart se mouraient de langueur les unes pour les autres, se retrouvaient dans les pires endroits, les chiottes ou les caves, pour se caresser.
Première convocation devant Mme Valberte. La plus embarrassée des trois d’ailleurs.
« – Écoutez, vous me mettez dans une situation impossible… La surveillante a fait un rapport et je ne peux l’enterrer… »
« – Mon père il me tue si vous lui dites tout, avait alors affirmé Clarisse, forçant sur son accent méridional et se donnant l’air le plus stupide, ce qui avait amené un sourire sur la bouche maquillée de la directrice qui avait répondu :
« – Ne me jouez pas la comédie, Clarisse. Nous ne sommes des oies blanches ni les unes ni les autres. »
Cette femme qui avait le chic pour créer une complicité amicale, voire sensuelle en temps ordinaire, Aurélie ne la reconnaissait pas en face de sa mère. Les deux femmes s’intimidaient réciproquement. Pourtant si Mme Valberte avait su combien Emma Bazan était frivole, si gentiment amorale… Bien qu’elle en parût scandalisée, sa mère se moquait qu’on accusât sa fille d’entretenir des relations coupables avec une camarade de pension. Cette visite, ce temps perdu devaient lui donner des regrets. Peut-être avait-elle un rendez-vous avec un homme car ses petites mains élégantes ne cessaient de s’agiter.
— Je n’ai pas prévenu les parents de Clarisse… M. Maistre est tellement sévère… Mais je risque de le regretter si votre fille et elle persistent… Du moins se donnent en spectacle.
D’un oeil oblique, Aurélie constata que sa mère n’avait pas bronché devant l’énormité de la chose. Elles pouvaient continuer à coucher ensemble, à la condition qu’il n’y ait plus de scandale. Elle baissa la tête pour réprimer un sourire qui menaçait de fuser en fou rire.
— Cependant, je voulais avoir une conversation avec vous. Comme vous avez élevé votre fille toute seule…
Essayant de prendre son air humble de fille mère ou de mère célibataire, en quelques années elle était passée d’un état à l’autre sans en découvrir les avantages, Emma Bazan soupira :
— Nous sommes très proches, en effet.
Étonnante maman. En quelques mots elle entrouvrait le rideau de leur intimité sur d’imaginaires tendresses, des secrets douloureux, des petites joies popotes. Mais jamais Aurélie ne pourrait lui en vouloir pour ce mensonge, pieux en quelque sorte. Oubliées la crèche jusqu’à trois ans, l’école maternelle qui se prolongeait d’une garderie jusqu’aux heures tardives et noires de l’avant-nuit, et ces mêmes nuits où, se réveillant en sursaut, elle pouvait hurler en vain de terreur, Emma ayant disparu jusqu’à l’aube ou gémissant sous le poids d’un amant. Très tôt Aurélie avait compris l’inanité de ses cris, s’était repliée sur elle-même comme une fleur froissée. Une fleur noire se complaisait-elle à penser, pour ne s’épanouir que dans la tendre amitié de Clarisse.
— Et, d’autre part, madame Bazan, vous connaissez la situation ?
Non, visiblement, Emma ne comprenait pas plus que sa fille. Aurélie joua les indifférentes en regardant planer les feuilles des platanes énormes de la cour.
— L’institution a reçu un jour une somme importante… À cette époque nous avions de grosses difficultés… Nous en avons toujours autant, d’ailleurs. Les intérêts couvrent tous les frais de pension et d’études… Au-delà même, puisqu’il a été prévu un budget vêtements, argent de poche…
— Ah ! oui, fit sottement Emma en se souvenant. C’est normal, n’est-ce pas ? Le père a voulu participer…
Le père ! Le chiffre trois flamboya entre les feuilles jaunes des platanes. Trois fois que le mot père sortait de la bouche d’Emma, sa mère. Et elle se souvenait des deux autres. À six ans, un coup de téléphone, chez des voisins. À cette époque, elles habitaient un immeuble neuf à Cimiez. « C’était ton père », lui avait dit Emma en raccrochant. Puis elle avait discuté avec les voisins. La seconde fois se situait vers ses dix ans. Alors Aurélie se déguisait continuellement.
Dès qu’elle sortait de classe, elle était danseuse, princesse ou fée. Inlassablement, durant des mois. « Ton père aussi aimait se déguiser. » Jamais elle n’avait précisé en quoi il aimait le faire. À cause du Carnaval de Nice, elle avait longtemps imaginé cet homme mystérieux avec une grosse tête en carton, de celles qui font au moins deux mètres de diamètre. Et cette révélation avait porté quelques fruits, des cauchemars effrayants et doux à la fois, où une grosse tête se penchait vers elle pour la dévorer toute crue de son énorme bouche. À la suite de quoi, par un sortilège qui précipitait le rêve dans de curieuses interprétations, elle se retrouvait à l’intérieur de cette tête, mais ce n’était plus du carton-pâte mais une chambre tendue de soie et de fourrures. Et puis d’un coup les murs se resserraient et elle s’éveillait haletante et en sueur.
Et maintenant, pour la troisième fois, ce mot de père venait de s’échapper de la petite bouche gourmande de sa mère. Qui le regrettait déjà visiblement, à la façon qu’elle avait de glisser des regards hypocrites vers sa fille qui jouait les « causez toujours, moi je m’emmerde ».
Quel était le prix de la pension ? Des filles en discutaient parfois, celles dont les parents avaient quelques difficultés à les maintenir à Sainte-Catherine. Cinq cents francs par mois tout compris ? Plus que ça ? Sans compter le budget habillement, livres, argent de poche. Étonnée, elle songea qu’elle n’avait jamais manqué de rien et que chaque semaine elle recevait cinquante francs. Cela finissait par atteindre les mille francs par mois. Douze mille francs par an. Les intérêts d’une grosse somme ? Elle s’emprêtrait dans les taux de huit et de dix pour cent. Le capital représentait cent à cent cinquante mille francs. Elle faillit siffler de surprise.
— J’ai décidé de ne prendre aucune sanction. Aurélie travaille assez bien. Moins que son amie Clarisse, toutefois. Si elle me promet de faire un effort… Clarisse m’a donné sa parole.
Dans le petit lit de cette dernière, elles avaient ri ensemble de cette promesse en échangeant des baisers fiévreux.
— Je crois, madame Bazan, que vous devriez sortir avec Aurélie. De toute façon c’est mercredi aujourd’hui… Il suffit que vous la rameniez avant 10 heures.
Catastrophée, Emma osa demander :
— Aujourd’hui ?
Sa fille enrageait également. Clarisse et elle s’étaient promis un bain de soleil au fond de la propriété, dans un coin où ne venait jamais personne. Un bain intégral. C’était fichu.
— Bien sûr, madame Bazan, dit joyeusement la directrice. Vous sortez avec Aurélie, vous léchez les vitrines et vous l’emmenez dîner quelque part avec vous. Cela vous fera du bien à toutes les deux. Et puis parlez, parlez beaucoup.
Toujours cette passion pour le dialogue. On n’arrêtait pas de dialoguer à l’institution.
— Vous savez, les vitrines à Saint-Laurent…, fit Emma.
— Oh ! vous pouvez aller jusqu’à Nice… Tenez, si vous voulez une bonne adresse de restaurant…
Avec ses vêtements de confection de luxe, sa petite voiture de sport. Emma pouvait faire illusion. Aurélie n’avait qu’à regarder la main gauche de sa mère pour savoir que celle-ci traversait une période difficile. Au clou, l’alliance en diamants et la bague de fiançailles. Chez « Ma tante », ces deux témoins d’un bluff qui durait depuis quelques années. À la suite d’un déménagement, Emma avait décidé de se faire appeler « madame », accréditant cette nouvelle position par l’achat des deux bijoux. Heureux placement, en définitive. Sa mère redevenait demoiselle en portant ses attributs de femme respectable au mont-de-piété. Jusqu’à ce qu’elle puisse les racheter à la suite d’une rencontre heureuse. Souvent un distingué « Tempes grises » venant gaspiller en un mois de promenade des Anglais onze mois de retraite de cadre supérieur…
— Aujourd’hui…, soupira Emma. Mais intraitable et souriante, la directrice levait la séance :
— Passez un bon après-midi toutes les deux et ramenez-moi cette petite amie pleine de bonnes résolutions.
Pour la première fois, Aurélie la trouva conne et répondit mentalement et rageusement : « Mon cul. »
Un peu stupides, elles sortirent du bureau, traversèrent la cour. Le visage brun de Clarisse, orné pour la journée de deux tresses d’indienne, apparut à une fenêtre d’une salle d’études. Ses yeux de biche se remplirent de tristesse. Elle savait déjà que son amie ne reviendrait pas avant le soir.
Aurélie ne secoua sa mélancolie que devant le portail de l’école.
— Hé, ta Porsche, tu es garée plus loin ?
— Vendue.
Vexée, elle se dirigea vers une 4 L de couleur jaune.
— Non seulement te voilà une fois de plus demoiselle, mais avec des airs d’assistante sociale, dit sa fille.
— L’essence est trop chère. Et puis j’ai fait de mauvaises affaires.
Décodée, cette phrase laissait entendre qu’Emma n’avait pas encore réussi à mettre le grappin sur un « Tempes argentées » aux mains percées.
— On va à Nice ?
— Beurk ! fit Aurélie.
— La directrice…
— Tu ne vas quand même pas lui obéir ? Il suffit d’une dans la famille.
Ce mot famille après lui avoir fait mal la faisait sourire. Emma et elle auraient plutôt été du genre les Deux Orphelines.
— Hé ! Ma, tu décolles ?
Façon habile d’appeler sa mère par son prénom. Emma qui jouait volontiers la grande sœur que la maman n’y voyait que du feu alors qu’Aurélie préservait jalousement ce mot de maman, rescapé bien délabré du naufrage familial.
— Où va-t-on alors ?
— Je voudrais bien voir Saint-Trop’ à l’automne.
— Ça fait une trotte.
— Par l’autoroute ?
— Tout sera fermé.
— On verra une fois sur place.
La 4 L ferraillait superbement. Aurélie riait et Emma s’attristait. Au volant ce n’était plus la même femme. Elle se ratatinait comme pour passer inaperçue alors que dans la Porsche elle ne perdait pas un millimètre de ses cent cinquante-huit centimètres.
— A la Toussaint, je la décorerai de fleurs ! dit Aurélie.
— Je ne veux pas, gémit Emma. Déjà qu’elle fait retourner tout le monde. J’aurai l’air d’une hippie.
— Plus que jamais tu paraîtras vingt ans, répliqua Aurélie.
— Tu crois ? soupira Emma.
C’était son atout suprême. Les « Tempes argentées » croyaient conquérir une « presque enfant » et l’un d’eux, trois ans auparavant cependant, lui avait demandé si elle était majeure, craignant d’être poursuivi pour détournement de mineure.
Sur l’autoroute, les boulons dévissés s’apaisèrent et elles roulèrent dans un silence relatif.
— Le soleil se couche déjà, signala Emma, espérant que sa fille renoncerait à Saint-Tropez.
— Nous sommes en automne, Ma.
— Pourquoi pas Saint-Raphaël ?
— Bon, j’ai compris, dit Aurélie se résignant. Tu es fauchée ? Tu penses à la cafétéria du casino de Fréjus, hein ? Avec trente francs, tu t’en tirerais. T’inquiète pas. Aujourd’hui, c’est moi qui régale. Depuis quelque temps je deviens écureuil et j’empile mes semaines. À condition que la bouffe ne dépasse pas trois cents balles.
— Tu es folle !… Et puis j’avais affaire à Nice… Enfin à l’aéroport… Il va falloir que je téléphone.
— Une relation d’affaires ? demanda négligemment Aurélie.
— C’est cela, murmura Emma.
Elle connaissait quelques hôtesses des différentes compagnies. Et les « Tempes argentées » se rendant à Nice pour essayer de refleurir au soleil d’hiver leur demandaient parfois une bonne adresse. Emma savait se montrer reconnaissante. Allant parfois jusqu’à cinq pour cent lorsque l’aubaine en était vraiment une.
— Cette Clarisse…, commença-t-elle.
— Hé ! Ma… Tu ne voudrais pas me décevoir, pas vrai ? On est comme deux sœurs toutes les deux. C’est toujours toi qui le dis.
— Oui, mais j’ai quinze ans de plus que toi.
— Ce n’est pas une raison. Que voudrais-tu ? Que je te fasse mes confidences ? Que je dise que je me gouine avec Clarisse et que nous sommes heureuses toutes les deux ainsi ?
— Aurélie ! cria Emma en se déportant sur la bande d’urgence.
Elle avait pensé s’arrêter pour se mettre en colère, mais déjà ce n’était plus qu’un besoin fugitif, comme toujours. Elle dut laisser passer toute une file avant de pouvoir reprendre la chaussée.
— On a fait les idiotes, c’est vrai, lui confia Aurélie pour l’amadouer. Mais les autres sont tellement connes. Irrécupérables. Du cheptel à Guy Lux, tu vois le genre ? Mors on a voulu mettre la merde, faire éclater quelque chose… Tu comprends, les autres elles font ça en douce, dans les chiottes même…
Sa mère rougit violemment. Elle était restée très prude, se choquait devant les affiches du nouveau cinéma érotique.
— Clarisse et moi on ne se cache pas… T’inquiète pas, ça nous passera bien… Ce n’est pas tellement l’autre qu’on aime que nous-même… Tu comprends ?
Emma secoua la tête, le feu aux joues.
— Nous sommes belles, très belles, comme des jeunes biches, tiens… Nous aimerions trouver des faons qui soient notre réplique, mais la plupart des garçons ressemblent à des marcassins… Et puis on en connaît très peu… Mais un jour…
Elle ferma les yeux. Il apparaissait alors, grand, brun, ressemblant quand même à Clarisse.
— Tu peux sortir au Muy, je crois. Emma essaya en vain de baisser le pare-soleil. Rouillé, il résistait à ses efforts. Le soleil couchant, juste dans l’axe de l’autoroute, la gênait. Plus moralement que physiquement, d’ailleurs. Cette lumière rouge l’angoissait, comme si tout au bout de l’autoroute il y avait un grand cataclysme, une hécatombe de voitures, des milliers de carcasses enchevêtrées d’où coulaient des rivières de sang. Les cimetières de voitures lui faisaient d’ailleurs le même effet. Lorsque la nuit venait, il lui fallait la ville, les néons, les vitrines, la foule des grands cafés bruyants ou bien l’intimité du bar feutré.
— Chouette, hein ?
Des pins se découpaient en noir tout en haut d’une colline, comme d’étranges cavaliers en route vers une apocalypse. Elle frissonna à nouveau.
Saint-Tropez fut tel qu’elle l’avait imaginé, au seuil de cette nuit d’octobre. Vide, lugubre. Aurélie voulait voir les bateaux, surtout les grands voiliers. Elle fut déçue. Ils tiraient sans grâce sur leurs amarres, comme des ânes rétifs, au milieu d’une eau auréolée de mazout.
Elles tournèrent en rond dans les rues étroites, s’attardant devant les rares vitrines encore illuminées.
— Avant 10 heures…, murmura Emma. On va aller dîner.
Un petit restaurant vide. Un serveur que les deux jolies filles ne rendirent pas moins hargneux. Et le comble, une soupe de poissons tirée d’une boîte.
— Excellente, la Barbier Dauphin ! lança Aurélie au garçon.
Cramoisie, Emma se pencha en dehors de sa chaise.
— Pas de publicité clandestine, rétorqua le garçon du tac au tac.
Les côtes d’agneau, trop grillées, passaient mal. Aurélie se réservait pour le dessert. Non pour la glace prévue, mais pour ce qu’elle avait à dire à sa mère. Elle n’avait pas saboté une demi-journée de tendresse avec Clarisse et entraîné sa mère aussi loin pour complaire à Mme Valberte.
— Ne bois pas trop de rosé, tu conduis. Et ce n’est pas la Porsche. Tu l’as revendue un bon prix ?
— Avec la crise, ce genre de voiture… Elle est toujours à vendre au garage qui me l’a acceptée du bout des lèvres. Deux mille d’acompte et le reste si elle se vend. Juste de quoi racheter cette épave.
Aurélie, une cigarette aux lèvres, s’accouda sur la nappe en papier et fixa Emma dans les yeux :
— Tu ne voudrais quand même pas que je fasse une fugue ? Avec Clarisse, bien sûr. Que tu sois obligée de faire appel aux flics et aux petites annonces ?
L’affolement d’Emma lui serra le cœur. Mais il fallait la contraindre.
— Non, bien sûr. Alors écoute, on va parler en adultes toutes les deux. En sœurs qui s’aiment bien. Mon père, c’est qui ?

2
Lasse d’attendre le retour d’Aurélie, Clarisse s’était endormie sous ses couvertures où elle lisait Histoire d’O à la lueur d’une torche électrique. Lorsque l’air devint irrespirable, elle jaillit de sa cachette moite comme un nageur remonte du fond à bout de souffle, vit de la lumière dans la cabine proche, celle de son amie. Comme elle dormait nue, elle dut mettre son pyjama comme l’exigeait le règlement avant d’aller voir Aurélie. La cabine était vide mais les vêtements de la jeune fille formaient un petit tas sur le lit.
En ouvrant la porte de la salle de bains, Clarisse retint un cri.
— Tu m’as fait peur. J’ai cru à un fantôme.
Vêtue d’un drap qu’elle avait élégamment disposé sur son corps, les pieds nus et une jolie épaule dorée découverte, Aurélie se retourna gravement.
— Tes yeux…, dit Clarisse. Pourquoi ce maquillage outré ? Tu as quelque chose d’Antigone.
La pièce d’Anouilh avait été jouée par les terminales, l’année précédente.
— Merci, dit Aurélie soulagée d’être comprise. J’ai quelque chose d’antique, n’est-ce pas ?
— Tu es merveilleuse, murmura Clarisse émue par la beauté de son amie. Comme toujours.
— Seulement, je devrais avoir les yeux crevés et du sang ruisselant sur mes joues hâves.
— Ta sortie avec Emma ne t’a guère réussi.
Même avec Clarisse, Aurélie n’usait jamais du mot maman, le réservant pour l’intimité avec sa mère. Pour les deux jeunes filles, il n’était question que d’Emma.
— Ce soir, le destin, mon destin était au rendez-vous, dit Aurélie sur un ton emphatique.
— Plus bas, sinon la Zipette va venir. Tout simplement la pionne.
— Tu me coupes mes effets ! protesta Aurélie. Je te parle de mon destin et toi de cette tordue !
— Bon, fit Clarisse, patiente et amusée, ce soir tu avais rendez-vous avec ton destin.
— Comme Œdipe avec l’Oracle, lorsqu’il apprit qu’il avait baisé sa mère au point de lui faire Antigone.
— Mais d’où sors-tu tout ça ?
— J’ai consulté mon dico en rentrant. Clarisse, tu as devant toi le fruit des amours incestueuses de ma mère…
Lentement, elle glissa vers son amie, posa sa main sur son épaule :
— Tu me méprises ?
— Hé ! voyons…
— Alors tu me plains.
— Je trouve ça marrant. Ton grand-père a abusé de sa fille ? Ce qui fait qu’il est aussi ton père, que ta grand-mère est aussi ta belle-mère et que ta mère, d’un certain sens, devient ta demi-sœur. J’ai toujours adoré ces histoires de famille. Chez nous, mon grand-père avait épousé en secondes noces la belle-mère de mon père, ce qui…
— Clarisse ! Je suis malheureuse ; tu ne me prends pas au sérieux.
— Non, c’est vrai ?
— Mon grand-père était mort bien avant ma conception. Mais mon oncle, lui, était bien vivant. Il a lâchement abusé de ma mère, la forçant en l’absence de sa femme, ma tante. Et un jour, ma tante a eu des soupçons. Son oeil lucide avait déjà repéré le joli ventre rond d’Emma où je commençais à me prélasser. Et elle les a surpris.
— Quoi ? Forniquant alors que ta mère était enceinte ?
— Horrible, n’est-ce pas ?
— On m’avait raconté de pareilles choses, d’hommes exigeant jusqu’au dernier et neuvième mois, mais je ne pensais pas que de telles dépravations existaient.
— Et en plus, c’était mon oncle.
— Oui, dit Clarisse un peu jalouse.
Déjà les origines d’Aurélie se nimbaient d’un mystère qui lui donnait un grand prestige dans l’institution. Et maintenant le mystère se doublait d’un inceste. Plus que jamais Aurélie serait la reine du pensionnat.
— Voyons, dit Clarisse soucieuse de garder quelques chances de rester son égale, tu veux dire que c’était le mari de ta tante, enfin de celle de ta mère ? Ta grand-tante. Lui n’était que ton grand-oncle par alliance, en quelque sorte. L’inceste n’en est pas tout à fait un.
Aurélie qui tenait le tissu drapé grâce à une main, la main droite invisible, l’écarta, dévoilant son long corps doré.
— Telle que tu me vois nue, je suis le fruit d’un véritable inceste… Mon oncle est le frère de ma tante.
— Je ne comprends plus.
— Un vieux garçon et une vieille fille qui ne s’étaient jamais séparés, vivant comme un vieux couple.
— Dans l’inceste également ?
Son amie hésita imperceptiblement, se demandant si ce nouveau forfait ne lui donnerait pas une vertigineuse suprématie, mais elle ne pouvait mentir à Clarisse.
— Emma prétend que non… Mais n’en est pas tout à fait sûre.
— C’est formidable ! fit Clarisse trépignant d’excitation. Viens me raconter la suite dans le lit.
— Ce sera moins grandiose. Ces confidences souffrent des chuchotements discrets. Ce sont de véritables révélations qui ne peuvent être faites que dans la fureur et le bruit. Une véritable tragédie de Sophocle.
— Viens quand même, tu vas prendre froid.
Elles se retrouvèrent enlacées et glacées dans la cabine et le lit de Clarisse puisqu’à celui d’Aurélie manquait un drap.
— Comment es-tu arrivée à la faire parler ? Depuis toujours tu savais qu’il y avait un mystère dans ta vie…
— Je lui ai posé mes conditions… Mais avec tact, fit Aurélie très digne. Alors elle a parlé.
— Facilement ?
— Bof…
Emma s’était mise à pleurer dès le début et rien n’avait pu l’arrêter. Même pas la précipitation du garçon de restaurant qui, craignant que les confidences de cette femme en larmes ne l’obligent à veiller, s’était avancé, une addition incroyable à la main. Aurélie avait un instant songé à alerter la ville entière mais, prise de pitié, avait aligné les billets, recompté sa monnaie jusqu’au dernier centime. Dans la 4 L, Emma n’arrivait plus à trouver le démarreur, les vitesses, se croyait encore au volant de la Porsche. Et comme elle pleurait toujours, elle avait aussi mis les essuie-glaces, n’y voyant que goutte. Aurélie lui avait tamponné les yeux tandis que sa mère hoquetait.
— J’étais jeune…
Aurélie avait repéré une boîte de mouchoirs en papier sur l’étagère qui servait de boîte à gants.
— Inexpérimentée. Un autre Kleenex.
— Il a abusé de mon innocence.
— Longtemps ?
— Jusqu’au neuvième mois.
Comme plus tard son amie, Aurélie en fut scandalisée. Comment un homme digne de ce nom pouvait-il s’enfoncer dans le corps d’une femme sur le point d’accoucher, au risque de perforer l’enfant d’une part et d’autre part lui révéler brutalement son obscénité d’homme en rut ?
— Et alors ?
— Tante Claire a tout compris. J’avais le ventre bien rond… Et un jour, au lieu d’aller au cinéma, elle est revenue en silence et nous a surpris. J’ai été jetée à la rue.
Elle dut s’arrêter sur le bord de la route et Aurélie n’osa pas lui demander d’épuiser d’un coup toutes les larmes de son corps.
— Ma pauvre petite…
— Pourquoi ?
— Mais tu es une fille incestueuse… C’est un crime devant la loi… Si j’avais voulu, l’oncle Raoul en prenait pour vingt ans.
— Il s’appelle Raoul, mon papa ?
— Je t’en prie…
Lorsqu’elle eut roulé en boules humides la moitié de la boîte de Kleenex, elle reprit la direction de Saint-Laurent.
— Tu me méprises, n’est-ce pas ? Oh ! je sais bien que tu ne me le diras pas, mais je le sais bien ! Tu me méprises et tu me plains en même temps.
— Non, je trouve ça fendant.
— Ça te fend le cœur ?
— Rigolo !
Une vertueuse indignation tarit d’un coup les larmes de sa mère.
— Je crois que tu es inconsciente. Je t’annonce que tu es le fruit d’une… d’un… enfin d’un inceste, et tu ris. J’ai même l’impression que tu en es fière.
— Pourquoi pas ? C’est pas tout le monde, surtout au pensionnat, qui peut se vanter d’être la fille d’un oncle incestueux.
— Mais enfin, continua de s’indigner Emma, songe aux conséquences ! Tu aurais pu naître mongolienne, aveugle, avec une tête de cochon ou des ailes à la place des bras…
— Je suis la preuve flagrante que tout ça c’est des blagues, dit Aurélie, à moins qu’à la même époque…
— Mais pour qui prends-tu ta mère ? Pour une putain ? J’étais fidèle, moi… Lui seul m’a touchée, alors.
— Jusqu’à ce que tu sois enceinte de neuf mois, fit remarquer cruellement Aurélie. On ne peut appeler ça un détournement de mineure puisque tu y retournais sans arrêt.
— J’étais désemparée, moi, je ne savais plus ce que je faisais… Et lui toujours là.
— Comment toujours là ? Il ne travaillait pas ? Un beau feignant en plus ?
— Il avait des rentes.
— Pourquoi parles-tu de lui au passé ?
— Ils ont disparu.
Aurélie se tut. Mais lorsque apparut la pancarte indiquant un parc de stationnement à un kilomètre, elle baissa le levier des clignotants.
— Que fais-tu ?
— On va s’arrêter un instant pour mettre tout ça au point. Je n’y comprends plus rien.
Il n’y avait qu’un trente tonnes sur le parking. Emma s’en tint à bonne distance.
— Tu reprends tout au début. Je ne sais rien, moi. Tu esquivais toujours. Les autres parlaient de leurs grands-parents, moi je n’avais que ma petite mère à mettre en valeur, et encore on m’accusait de faire passer ma sœur pour telle.
Dans un geste câlin, elle embrassa tendrement Emma, serra sa tête contre sa poitrine, s’exclama soudain :
— Mais je l’aime, ma petite mère ou ma grande sœur comme on voudra !
Cette fois elle la laissa pleurer en silence. Emma se reprit rapidement.
— Voilà… Tu sais que je suis née en 1945… Mon père, ton grand-père a été tué dans les derniers jours de la guerre. Maman s’est réfugiée auprès de son frère et de sa sœur.
— Non, près de son frère et de sa belle-sœur.
— Je sais ce que je dis. Les Rastières étaient trois. Deux filles dont ma mère et un garçon.
— Oncle Raoul n’était pas marié ?
— Mais non, il vivait depuis toujours avec sa sœur. Seule ma mère s’est mariée… Pour leur échapper, certainement.
— Pourquoi ? Mon père avait des vues sur elle ?
— Je t’en prie, n’exagère pas… Il suffit que moi… Tu remues le fer dans la plaie… Non, mais les Rastières passent pour des avares et le sont. Un gros patrimoine foncier. Des immeubles un peu partout dans Marseille et des anciens, magnifiques. Cours de Lauzun, par exemple… Mais comme ils étaient célibataires l’un et l’autre et méfiants, ils n’avaient pas partagé leurs héritages. Ils vivaient en indivis. Ma mère avait reçu sa part en argent liquide, juste avant la guerre d’ailleurs. Elle avait vingt ans alors. Mais durant l’Occupation, ils ont tout dilapidé avec papa… Et quand mon oncle et ma tante l’ont recueillie, elle était sans le sou. Tu me suis ?
— Orpheline, ruinée et avec ces deux grigous. Et quand on connaît la suite, on pense à du Zola…
— Voilà. Jusqu’en soixante, je suis allée à l’école et je faisais aussi pas mal de travail à la maison. Et puis comme je n’étais pas une lumière en classe, tante Claire m’a gardée à la maison pour que je l’aide.
— Tu es devenue bonne à tout faire.
— Oui… Oh ! oui, soupira ma mère.
Aurélie loucha sur la boîte de Kleenex, se demandant si elle suffirait, mais Emma ravala ses sanglots, reprit :
— Mon oncle avait quarante-deux ans en 1960.
— Tu oublies ta mère.
— La pauvre, elle est morte en 1954. Depuis la mort de mon père, elle végétait, et comme on ne mangeait pas grand-chose chez les Rastières et qu’elle travaillait dur, elle est partie de la poitrine.
— Tu es sûre que tu n’en rajoutes pas ? Que tu n’as pas lu ça dans un roman populaire du début du siècle ?
— Non… Tout est exact.
— Et mon papa ? Comment est-il arrivé à ses fins ?
— Je t’en prie, murmura Emma, éperdue.
Aurélie la serra à nouveau contre elle. Sur l’autoroute des flashes silencieux donnaient à la nuit une couleur d’orage. La circulation était drue et derrière elles Cannes scintillait.
— Dis-moi quand même. Nous sommes toutes les deux, rien que nous deux.
Petit à petit, Emma avait livré son secret, parfois dans une bouillie verbale incompréhensible, parfois avec des sortes de cris qui la libéraient. Aurélie avait l’impression de naître une seconde fois et d’accoucher sa propre mère.
Elle voulait bien croire que la première fois l’oncle Raoul avait agi par surprise. Surgissant dans sa chambre à l’heure de sa sieste, alors que la tante venait d’être hospitalisée pour être opérée d’une hernie. Emma, épuisée par ce surcroît de travail, dormait nue sur son lit, par la grosse chaleur. Et puis il y avait eu ce corps épais, l’oncle Raoul était fort et lourd, qui l’enfonçait dans son lit, ces genoux qui écartaient les siens et cette douleur qui se vrillait en elle. Sans réticence, elle se libérait enfin, tentait même de se justifier. L’oncle avait surgi au beau milieu d’un rêve troublant… Aurélie n’en croyait rien mais respectait cet arrangement.
— Et puis tout le temps ?
— Tout le temps. Je devenais folle, la nuit, en pensant à ce que je faisais dans la journée… N’importe quand. Comme deux bêtes… Dès que la tante tournait les talons, il était là avec son pantalon ouvert…
À ce stade-là, Aurélie se demanda si elle songeait qu’il s’agissait de son père. Le lui décrire la braguette ouverte n’était peut-être pas une chose à faire. Mais Emma insistait, voulant rejeter cet érotisme qui la scandalisait encore quinze ans après, cette atmosphère trouble de jouissances coupables qui l’étouffait.
— Je le hais, je le hais ! cria-t-elle.
Un instant, Aurélie crut que le routier allait venir aux nouvelles. Il éclaira sa cabine, dut tendre l’oreille avant d’éteindre et de se rendormir.
— C’est pourquoi tu ne m’en parlais pas ?
— J’aurais dû les dénoncer. Tous les deux… Jetée à la rue sur le point d’accoucher, avec une poignée de billets… Enfin cinq cent mille francs ; cinq mille, si tu préfères… Je suis allée à la Protection de la jeune fille, puis au Foyer des mères célibataires. Puis j’ai fui à Nice… Le reste, tu le connais.
— Un jour il t’a téléphoné… Je devais avoir six ans.
— Oui… Je me souviens… En cachette de sa sœur, il m’envoyait de l’argent… Mais aurait voulu…, tu comprends…, qu’on se rencontre une ou deux fois par mois…
— Et tu as refusé ?
— Mais enfin ! Mon oncle…
— Mon père aussi.
Emma resta silencieuse, puis secoua la tête :
— Jamais, jamais…
— Une autre fois, tu m’as dit qu’il aimait se déguiser. Elle eut une moue méprisante.
— Au point que je me demande s’il n’avait pas des mœurs spéciales… Non, je ne devrais pas… C’est ton père… Tu choisiras…
— Raconte…
— Je t’en prie… C’est sale… Inutile…
— Je suis adulte, maintenant… À mon âge, tu étais enceinte de moi.
Dans un élan passionné, Emma prit son visage à deux mains et l’embrassa follement. Lorsqu’elle sentit le goût des larmes de sa mère sur sa bouche, Aurélie faillit pleurer à son tour.
— Le plus étrange était qu’il était vierge lorsqu’il m’a prise, murmura sa mère.
— À quarante-deux ans ?
— Il n’avait jamais approché une femme.
— Et un homme ?
Emma s’écarta de sa fille. Toujours ces réflexes pudiques au sujet de certaines conversations.
— Non… Je ne crois pas.
— Il se déguisait ?
— En femme… Avant que… tant qu’il n’avait pas posé le regard sur moi, il s’enfermait à clé dans sa chambre. Il mettait des bas, des culottes en dentelles, des robes de cocotte…
— Tu l’as vu ? Comment le sais-tu ?
— Il me l’a avoué, et puis il se déguisait ainsi lorsque tante Claire sortait, et venait me rejoindre…
Elle cacha son visage dans ses mains. Puis éclata d’un rire aigu, assez atroce.
— Il voulait que je le déshabille… Comme si j’étais une femme un peu spéciale… Rougissant dans l’ombre, Aurélie demanda :
— Une lesbienne ?
— Oh ! je ne connais rien de tout cela, tu sais, fit Emma, gênée. Mais c’était étrange.
— Tu ne te révoltais pas ?
— Non… Plus tard, quand j’ai été seule avec toi qui venais de naître… J’étais comme envoûtée.
— Il devait drôlement te faire jouir !…
Comme elle regrettait ces paroles. Qu’elle aurait dite à une copine, sans y attacher d’importance. Et c’était sa mère qui les recevait, comme des gifles.
Elles avaient repris la route dans un silence tel qu’Aurélie se mit à pleurer. Lâchant son volant d’une main, pour la première fois depuis des années les rôles furent inversés et ce fut Emma qui la consola gentiment :
— Ce n’est rien, je sais bien que tu ne cherches pas à me vexer… Et puis c’est vrai… Il me donnait beaucoup de plaisir. Un plaisir malsain, étrange, avec un arrière-goût de cauchemar. Il y avait ces sous-vêtements froufroutants et pleins de dentelles. Un stock acheté à une boîte de Marseille en faillite… Lui qui faisait la femme et moi qui n’arrivais pas toujours à comprendre ce qu’il voulait de moi…
— Il t’a rendue mère, malgré tout.
— Oh ! dans les premiers temps il était… normal, si j’ose dire… Mais c’est ensuite… Soudain elle avait regardé sa montre.
— Mon Dieu ! Il est près de 11 heures… Que va dire la directrice ?… Nous avons abusé de sa permission…
— Ne t’inquiète pas… Elle comprendra. De toute façon, ce sera le concierge qui attendra. Pas elle.
Aurélie se trompait. La directrice attendait avec le concierge et sa femme en jouant aux cartes. Souriante et ne faisant aucun reproche pour le retard.
— J’espère que vous avez passé de bonnes heures ensemble…
En embrassant sa mère, Aurélie lui souffla à l’oreille :
— Tu sais, je ne regrette rien… Fais comme moi… Dors bien.
Et puis dans sa cabine, elle avait éprouvé le besoin de lutter contre l’angoisse, la peur également. Arrachant le drap, emportant sa boîte de maquillage, elle était allée se donner un air de tragédienne antique.
— Tu ne dors pas ? souffla-t-elle.
— Je bois tes paroles, fit Clarisse d’une voix lucide. Je brûle et j’ai froid en même temps, je flotte dans l’étrange et le suspect, l’équivoque et le sordide… C’est merveilleux.
— Tu te moques ?
— Non, je t’envie. Tu connais mes parents… Deux statues de glaise molle sans intérêt, sans grâce. Je ne peux imaginer leur copulation sans vomir. Je suis née du jet avare de l’un et des entrailles molles de l’autre. Brr ! quelle horreur ! Née du quotidien et être ce que je suis… Un tanagra, un miracle. Et toi, en plus, la malédiction des hommes et des dieux. Nous baignons dans le sublime, tu ne trouves pas ? Au fait, ton père, ta tante, que sont-ils devenus ?
— Emma m’a promis la suite du feuilleton pour dimanche…
— Tu devais venir à la maison… Nous devions passer deux nuits pleines de folies.
Aurélie l’attira contre elle, murmura contre sa bouche tiède :
— Nous pouvons déjà jouer le prélude… Il y aura d’autres dimanches. Mais le prochain, je le dois à Ma… Emma.

3
Emma Bazan vint chercher sa fille le samedi à midi. Aurélie lui trouva le visage chiffonné, les yeux rouges comme si elle n’avait cessé de pleurer depuis mercredi dernier. Elle s’en voulut d’avoir provoqué ces confidences, cet abattement dont souffrait visiblement sa mère. Mais en route, elle se rassura. Emma semblait avoir d’autres soucis, notamment le manque d’argent.
— Je ne peux pas t’emmener au restaurant… Je ne sais pas ce qui se passe, mais tout se complique pour moi en ce moment. Impossible de traiter une affaire correcte.
« Les « Tempes argentées » se font rares », traduisit Aurélie sans ironie. Jamais Emma ne lui avait avoué quoi que ce soit à ce sujet. La jeune fille avait tout découvert par recoupements, hasard et aussi beaucoup d’indiscrétion.
— On peut aller dans une cafétéria ?
— Je préfère la maison, dit Aurélie. Tu as bien de quoi faire un sandwich et du café ?
— Oh ! quand même.
Boulevard Dubouchage, dans un bel immeuble ancien rénové, Emma avait réussi à acheter un trois-pièces qu’elle avait aménagé avec un goût sûr et luxueusement. Tandis qu’elle préparait le repas, Aurélie se déshabilla, enfila une longue tunique brodée appartenant à sa mère, laissa flotter ses cheveux blonds.
— Que tu es jolie, murmura Emma. Tu as le cou long… Moi j’ai un peu la tête dans les épaules, le cul bas.
— Mais non, dit Aurélie. Tu es délicieuse… D’ailleurs tous les hommes se retournent sur toi.
Elles s’installèrent sur la petite terrasse pavée de tommettes.
— Tu n’as plus de whisky ? J’en aurais bien bu un doigt.
— Je n’ai plus rien… Juste un billet de cent francs que je dois faire durer le plus possible.
— À ce point ?
Mais elle lisait dans les yeux de sa mère. Ne pouvant quand même pas s’abaisser à se comporter comme une prostituée et ne trouvant pas d’ami généreux, Emma paraissait déconcertée pour la première fois de sa vie.
— C’est la crise dans tous les domaines, tu sais, murmura la jeune femme. Je pense que la Toussaint passée, tout ira mieux.
Bien sûr, la Toussaint ! Les « Tempes argentées », des veufs pour la plupart, attendaient le premier novembre pour aller déposer en hâte leurs chrysanthèmes sur la tombe de leur épouse, avant de joindre la Côte d’Azur le soir même. Mais il fallait tenir jusque-là, soit une dizaine de jours.
— Tu n’as jamais rien demandé à… l’oncle Raoul ? Emma fit une grimace éloquente.
— Tout va recommencer comme l’autre soir, se plaignit-elle. Je n’ai pas dormi de la nuit, moi.
— Pourquoi ne pas en parler ?… Il t’envoyait bien de l’argent, non ?
— En cachette de sa sœur… Il voulait que je le rencontre ; je te l’ai dit. J’aurais préfère mourir. Alors il n’a plus rien envoyé.
— Depuis quand ?
— Oh ! il faudrait que je cherche dans mes papiers, mais ça doit faire sept ou huit ans. Oui…, ils ont tout vendu en 1965… Tous les immeubles de Marseille, les commerces en gérance… Ils ont dû se partager l’argent, je suppose.

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