Disparition au Caire
188 pages
Français

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Disparition au Caire , livre ebook

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Description

Pierre Dagenais, journaliste québécois, est envoyé en Égypte pour couvrir les événements du printemps arabe. Le pays vit un grand chaos depuis le soulèvement populaire et un gouvernement provisoire essaie tant bien que mal de tenir les rênes du pouvoir.
Sans nouvelles de Pierre, son cousin conférencier Alain Thibault décide de partir à sa recherche.
Véritable course effrénée dans les rues de la capitale égyptienne, Disparition au Caire est un thriller grisant qui nous fait revivre avec adresse les révoltes de 2011, dont les répercussions sont toujours d’actualité.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 13 février 2020
Nombre de lectures 4
EAN13 9782898032967
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ce roman est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des situations ou des personnes, existantes ou ayant existées, ne serait qu’un pur hasard. Ceci s’applique également aux emplacements et aux organismes cités dans le roman.
Les transcriptions en anglais sont phonétiques afin de décrire l’accent des personnages.
Copyright © 2019 Elie Hanson
Copyright © 2019 Éditions AdA Inc.
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Directeur de collection : Simon Rousseau
Révision éditoriale : Elisabeth Tremblay
Révision linguistique : Myriam Raymond-Tremblay
Conception de la couverture : Mathieu C. Dandurand
Photo de la couverture : © Getty images
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier : 978-2-89803-294-3
ISBN PDF numérique : 978-2-89803-295-0
ISBN ePub : 978-2-89803-296-7
Première impression : 2019
Dépôt légal : 2019
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque et Archives Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes (Québec) J3X 1P7, Canada
Téléphone : 450 929-0296
Télécopieur : 450 929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com
Diffusion Canada : Éditions AdA Inc. France : D.G. Diffusion Z.I. des Bogues 31750 Escalquens — France Téléphone : 05.61.00.09.99 Suisse : Transat — 23.42.77.40 Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99

Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Titre : Disparition au Caire / auteur, Elie Hanson.
Noms : Hanson, Elie, 1965- auteur.
Collections : Collection Corbeau.
Description : Mention de collection : Collection Corbeau
Identifiants : Canadiana 2019001878X | ISBN 9782898032943
Classification : LCC PS8615.A569 D57 2019 | CDD C843/.6—dc23
Remerciements
Merci à vous, chers lecteurs et lectrices, qui me suivez et m’encouragez depuis mes premiers écrits. Vos commentaires et encouragements sur ma page Facebook confirment que le temps passé à écrire tous ces livres est du temps bien investi.
Merci aux Éditions ADA de toujours croire en mes pro-jets les plus fous. Un merci particulier à Simon Rousseau, directeur littéraire de la collection Corbeau. Merci à Elisabeth Tremblay pour ses conseils, sa rigueur et son travail éditorial sur ce manuscrit.
En terminant, je remercie Christine, ma conjointe, mon âme sœur, pour son soutien inconditionnel, ses idées lumineuses, et pour toutes ses démarches promotionnelles au Québec et à l’international.
Je n’oublie pas mon assistant canin, Fidji, qui, année après année, s’installe à mes côtés pendant mes périodes d’écriture.
Liste de musique
A Desert Truce — James Horner — film Black Gold
Horizon To Horizon — James Horner — film Black Gold
Father And Son — James Horner — film Black Gold
Opening Theme — Alberto Iglesias — film Exodus
La Genèse — Armand Amar — film La terre vue du ciel
Istanbul, the Blue Mosque — Alexandre Deplat — film Argo
Argo, theme principal — Alexandre Deplat — film Argo
Home — Mark Kilian & Paul Hepker — film Rendition
A week ago — Mark Kilian & Paul Hepker — film Rendition
Moga Harra (Vague de chaleur) — Layal Watfeh — Bande sonore de la série TV
http://soundcloud.com/layalwatfeh/sets/moga-harra
À mes parents
Chapitre 1
Aéroport du Caire
— V ous dites que vous êtes là en tant que touriste, répéta l’officier de la police des frontières en examinant le passeport d’Alain, une moue dubitative sur le visage.
— Oui.
Le fonctionnaire, la quarantaine avancée, aux cheveux courts poivre et sel et une tache de prière marquant son front, s’adressa au jeune homme avec insistance.
— Et votre visa ?
— J’étais pressé et j’ai appris que je pouvais l’obtenir à l’aéroport du Caire.
— Vous vous êtes soudain décidé à visiter notre pays en touriste, alors que tous les étrangers sont en train de le fuir ? s’enquit l’officier en caressant la grosse moustache couvrant sa lèvre supérieure.
— Faire du tourisme en période « creuse » est la meilleure façon d’avoir de bons deals .
— Lieu de séjour ?
— L’hôtel Cairo Gardens .
L’officier retourna le passeport plusieurs fois dans sa main, essayant de trouver une faille pour empêcher le Canadien de fouler le sol égyptien. La situation actuelle ne permettait pas d’avoir des Occidentaux dans le pays… surtout que la plupart des ambassades conseillaient à leurs ressortissants de quitter l’Égypte.
— Allez acheter un timbre de visa au guichet de la Banque Misr derrière vous, s’il vous plaît, et revenez ensuite.
Quelques minutes plus tard, Alain reprit sa place dans la file, un timbre officiel d’une valeur de 20 dollars collé sur une des pages de son passeport.
L’officier vérifia le document une deuxième fois et le poussa, avec lassitude, par une petite lucarne vers un sergent qui s’affairait devant son écran d’ordinateur.
— Ce ne sont que des vérifications de routine, annonça le commandant. Allez vous reposer dans la salle d’attente, on vous appellera.
Alain traîna des pieds jusqu’à une série de chaises en plastique orange vissées par terre et commença à s’impatienter tout en regardant autour de lui. À peine une dizaine d’Occidentaux avait passé la ligne frontalière et la majorité des voyageurs était des locaux rentrant au pays. Ça commence bien ! pensa-t-il.
Plusieurs compagnies aériennes occidentales ayant suspendu leurs vols vers l’Égypte, Alain avait dû voyager avec Royal Air Maroc . Et le décalage horaire n’arrangeait pas les choses.
Tout était arrivé si vite qu’Alain n’avait pas eu l’occasion de signaler son départ précipité vers Le Caire à qui que ce soit. Le manque d’information de la part de Pierre, son cousin journaliste, l’avait pris au dépourvu.
De son côté, le sergent se réjouissait d’effectuer son travail d’investigation, qu’il prenait au sérieux. On faisait circuler la rumeur que des éléments étrangers venaient au pays dans le but de menacer la sécurité nationale. L’employé de l’État s’évertua à taper le nom de Thibault de toutes les configurations possibles : sans et avec le H, avec un B, puis un P, avec et sans le L, avec un T ou un D à la fin. Finalement, il rendit le passeport à son officier :
— Tamam (rien à signaler), ya bacha 1 !
Ce dernier fit un signe de la main à Alain, qui s’avança vers le guichet. Il lui tendit le passeport avec un sourire forcé, découvrant sa dentition jaunâtre et imparfaite :
— Welcome to Egybt 2 , mestar ! Enjoy your stay !
• • •
À la sortie de l’aéroport, une foule hétéroclite attendait un proche ou un ami qui rentrait au pays. Des rabatteurs essayaient de récupérer les rares touristes. Les temps étaient durs depuis le mois de janvier 3 .
Un parcours de plus de vingt kilomètres séparait l’appart-hôtel « Cairo Gardens » de l’aéroport international du Caire. Les vingt-cinq kilomètres les plus longs qu’Alain eut à parcourir de sa vie. La circulation dense à cette heure hâtive de la soirée et la conduite dangereuse des Cairotes créaient un chaos total. Des feux de circulation non respectés, des motocyclistes ou des piétons kamikazes qui se jetaient littéralement au milieu des voitures, des bouchons à n’en plus finir malgré de nombreux ponts ou tunnels supposés rendre la circulation plus fluide, des klaxons qui hurlaient sans raison apparente. D’innombrables enseignes lumineuses se mêlaient à la cohue grouillante.
Tout ceci donna des sueurs froides au Québécois fraîchement débarqué. Un sacré contraste avec la circulation à Montréal.
• • •
Enfin arrivé à bon port, Alain se présenta au réceptionniste en train de discuter sur son cellulaire, à voix basse en gloussant, probablement avec une femme.
Le préposé le vit, debout devant lui, mais ne se pressa pas pour autant. Il lui adressa même un signe en joignant index et pouce pour signifier un peu de patience.
Alain passa une main dans ses cheveux et jeta un coup d’œil circulaire sur la réception. Quelques sofas fatigués, installés en fer à cheval autour d’une table basse où l’on pouvait trouver des magazines et des journaux défraîchis. Une télé à écran plat, accrochée dans un coin stratégique afin que les clients puissent en profiter, diffusait un match de soccer de la ligue européenne.
Un bagagiste portait un tarbouche (couvre-chef rouge folklorique) qui rappelait les derviches tourneurs ainsi qu’un uniforme trop grand, composé d’une tunique jaune et un sarwal (pantalon bouffant) marron. Debout à côté de la porte d’entrée, il discutait avec l’agent de sécurité, vêtu d’une chemise bleu ciel et d’un pantalon bleu marine.
Alain se tourna de nouveau vers le réceptionniste qui feignait de se dépêcher pour finir son appel. Le Québécois commençait à perdre son flegme. De la main, il tapa sur le comptoir.
Enfin, le jeune Égyptien finit son appel en s’excusant.
— J’ai fait une réservation avant-hier, au nom d’Alain Thibault.
— Un instant, s’il vous plaît, lança le réceptionniste en se dirigeant vers un registre en papier.
C’était un cahier incroyablement grand, rempli à la main, avec des colonnes de tailles différentes.
— Euh… du Canada, n’est-ce pas !?
— Oui.
— Ah ! Voilà. Bienvenue au Caire.
Après les formalités habituelles — enregistrement de nom, passeport, numéro de carte de crédit—, le préposé lui tendit une clé :
— Chambre 1004, au dixième étage. Vous avez une vue panoramique du centre-ville.
— Dites-moi, demanda Alain en récupérant la clé, est-ce que je peux être sur le même étage que monsieur Pierre Dagenais ?
— Je suis désolé, mais nous ne donnons pas d’informations sur notre clientèle.
— Nous travaillons pour le même journal et j’aurais voulu ne pas être trop loin de sa chambre, s’il y a des disponibilités bien sûr, continua Alain en glissant un billet de vingt dollars discrètement dans la main de l’Égyptien.
— Ah ! Si c’est comme ça, bien sûr… Un instant… Savez-vous quand votre collègue est arrivé ? enchaîna le réceptionniste en parcourant son registre préhistorique avec son index.
— Oui, il y a une quinzaine de jours. À mon avis, vous ne devez pas avoir beaucoup de « Dagenais ».
— C’est vrai, répondit l’Égyptien après avoir remonté quelques pages en arrière. Le voilà ! Je vais vous mettre au neuvième étage, pas loin de sa chambre. Voici la 905. Ça ne vous dérange pas d’être sur la cour arrière ?
— Non, j’aurai moins de bruit pour dormir, fit Alain en lui décochant un clin d’œil.
Le réceptionniste tourna la tête à droite, puis à gauche et prit l’air d’un conspirateur :
— Il est dans la chambre 901, si vous voulez le contacter. Mais sachez qu’il n’a pas déposé sa clé à la réception depuis quelques jours.
— Merci pour l’info, je m’en souviendrai.
• • •
21 heures
La chambre était simplement meublée, mais propre. Un coin cuisinette composée d’un four à micro-ondes, un petit frigo, quelques ustensiles et un évier en inox constituaient les éléments nécessaires à la vie quotidienne. Une télé cathodique complétait le décor. L’établissement offrait l’internet haute vitesse dans les chambres. Cela changeait de l’hôtel du commerce où il avait séjourné en France, lors de sa visite sur les traces de son grand-oncle Houde.
Alain s’installa, puis réalisa qu’il avait les mêmes chaussettes depuis plus de vingt heures. Il ouvrit sa valise, prit des vêtements de rechange et se leva pour prendre une douche.
Sous l’eau brûlante, il repensa aux échanges qu’il avait eus avec son cousin Pierre, envoyé spécial au Caire pour couvrir les actualités. Les deux hommes se portaient un respect mutuel en plus de leur lien de parenté.
Pierre l’avait prévenu qu’il ressentait une menace omniprésente depuis qu’il avait découvert un document historique d’une importance majeure. Depuis, il avait abruptement arrêté ses communications, ce qui n’augurait rien de bien.
Devant ce silence inhabituel, Alain s’était trouvé dans l’obligation d’agir. Il avait donc annulé les conférences qu’il devait animer au Québec et avait réservé le premier vol vers Le Caire, avec une escale à Casablanca.
Le lendemain — Hôtel Cairo Gardens
La nuit fut courte à cause du décalage horaire et des bruits ambiants en provenance du centre-ville. Des klaxons retentissants, des discussions à haute voix, de la musique diffusée à plein régime au milieu de la nuit ; à croire que le Caire ne dormait jamais.
Levé à sept heures, Alain reprit une douche, puis se dirigea vers la cafétéria qui servait le petit déjeuner, au 14 e étage.
Tout en buvant son café de moyenne qualité, il planifia sa stratégie pour entrer dans la chambre de Pierre.
Son repas vite avalé, il revint au 9 e étage et marcha dans le couloir, à la recherche d’une femme de chambre. Une dame voilée poussant un chariot, avec des produits de nettoyage, apparut bientôt au bout de l’allée. Il se dirigea vers elle.
— Good morning . J’ai oublié la clé de ma chambre à l’intérieur. Pouvez-vous m’ouvrir, please ?
La préposée ouvrit grand les yeux et secoua sa tête.
— Sorry. No english .
Alain répéta sa phrase lentement, en mimant le geste d’une clé qui tourne dans une serrure.
— Ahh ! Number ?
— 901, lança-t-il en pointant la porte en question.
La femme de ménage ne se fit pas prier et avança d’un pas décidé vers la chambre. Un carton indiquant « Ne pas déranger » était accroché à la poignée de la porte qu’elle ouvrit, sans vérification d’identité. « Le touriste est roi dans ce pays » , pensa Alain, en lui glissant une pièce dans la main. « Le guide du Routard », glané à l’aéroport de Montréal avant le décollage, indiquait que les bakchichs (pourboires) réglaient beaucoup de situations en Égypte et rendaient les gens plus aimables, en général.
La femme de ménage s’éloigna sans plus tarder, laissant Alain seul devant la porte entrouverte.
Ce qu’il découvrit le laissa sans voix.
• • •
La première impression de se retrouver au milieu d’un champ de bataille passée, il se reprit et ferma la porte derrière lui.
Les meubles avaient été déplacés, le matelas et les oreillers éventrés, les tiroirs vidés et les vêtements dispersés. Il était évident que Pierre avait été victime d’un cambriolage ou d’une fouille en règle.
Alain fit lentement le tour de la pièce à la recherche d’indices, évitant les tas de vêtements et le mobilier. Mais que devait-il chercher, au juste ? Et que cherchaient ceux qui avaient mis la chambre sens dessus dessous ?
Après quelques va-et-vient, il aperçut des taches brunâtres sur le tapis à côté du lit. Il s’agenouilla, se mouilla les doigts et en toucha une avant de sentir sa main. Il était évident que c’était des traces de sang séché. Appartenaient-elles à Pierre ou dataient-elles d’avant son arrivée à l’hôtel ?
Alain s’assit sur le seul fauteuil non renversé, se mit la tête entre les mains et se concentra.
Baladant son regard de droite à gauche, il remarqua qu’un voyant rouge clignotait sur le téléphone posé sur la table de nuit.
Un message datant d’après l’enlèvement, sinon les visiteurs inconnus l’auraient sûrement effacé.
Alain se leva, s’assit sur le lit, décrocha et appuya sur le bouton « message en attente ».
Une voix féminine annonçait : « Bonjour, Pierre. C’est Rania ! Tu ne réponds pas sur ton cellulaire, peut-être est-il déchargé. Bref, as-tu réussi à trouver un sens à ce que tu as découvert ? Il faudra qu’on se rencontre, je pense connaître quelqu’un qui pourrait nous aider. Rappelle-moi. Ciao ! »
Un message étrange : la personne parlait un français impeccable et n’avait pas laissé de coordonnées. Elle était donc régulièrement en contact avec Pierre. Il fallait maintenant l’identifier, mais comment ?
Alain se dirigea vers la baie vitrée, fit un arrêt puis se retourna. Dos à la fenêtre, il laissa son regard errer dans les moindres recoins de la pièce.
En tant qu’appart-hôtel, il y avait un coin cuisine. Les placards et les tiroirs étaient ouverts, des ustensiles débordaient de l’évier. Une chose attira son attention : la porte du four à micro-ondes, elle, était fermée. Alain se souvint avoir vu, dans un film, des brigands cacher des armes, de la drogue ou de l’argent dans les fours, à condition de ne pas faire la cuisine, bien sûr .
Il traversa les quelques mètres qui le séparaient de la cuisinette, ouvrit le four et y jeta un coup d’œil. Rien !
Il se dirigea vers la salle de bain où le même constat catastrophique s’imposa : serviettes jetées par terre, produits de pharmacie vidés dans le lavabo.
Il s’approcha de la toilette, releva le rabat avec précaution, comme si un bonhomme-surprise allait lui sauter à la figure, lorsque soudain, une autre idée lui traversa l’esprit. Le rabaissant, il se pencha vers la chasse d’eau dont il souleva le couvercle.
Son visage s’éclaira instantanément.
Après avoir relevé sa manche, il plongea une main dans l’eau du récipient en porcelaine.
Ses doigts touchèrent un sac en plastique.
• • •
La réception, quelques minutes plus tard.
— J’attends l’appel d’une amie commune avec qui nous travaillons. Pourriez-vous m’indiquer si madame Rania a laissé des messages pour moi ou pour monsieur Dagenais ? demanda Alain au réceptionniste.
— Nom de famille ? répliqua le jeune homme derrière le comptoir.
— Euuh… je ne m’en souviens pas ; j’ai ses coordonnées en haut.
L’Égyptien le regarda d’un air suspicieux, puis annonça :
— Vous savez que vous avez un système de messagerie dans les chambres ?
— Oui, je sais, mais, au cas où… Et puis, je préfère la messagerie à l’ancienne, vous savez… sur un bout de papier, lança Alain en allongeant un billet vert dans la paume de l’Égyptien.
— Bien sûr, je comprends. Je garderai l’information pour vous. No broblem !
Le Québécois se dirigea vers la sortie.
— Mestar !
La voix du réceptionniste l’arrêta alors qu’il s’apprêtait à quitter l’hôtel. Il revint donc sur ses pas.
— Il y a une dame qui a appelé hier, pendant la journée, et j’ai passé la communication à la chambre de mestar Dagenais.
— Vous avez une bonne mémoire, vous ! le complimenta Alain, tout sourire.
— C’est une habituée, fit le réceptionniste avec un clin d’œil.
— C’est-à-dire ?
— Elle appelle parfois plusieurs fois par jour.
— Ah oui ? Et elle n’est jamais venue ici ?
— Vous savez, il y a des gens qui vont et viennent ; je ne peux pas tout vérifier. Peut-être qu’elle est passée, mais je ne l’ai pas vue.
— Merci. Maintenant, si elle demande à parler à monsieur Dagenais, passez l’appel dans ma chambre ou prenez le message et appelez-moi. Je vous donne mon numéro, lui dit-il en le notant sur un bout de papier récupéré sur le comptoir.
Le réceptionniste fit un signe de la tête et lui souhaita une bonne journée.
• • •
1. Pacha ou Bacha fut un titre honorifique utilisé pendant l’époque de la royauté en Égypte, avant la révolution de 1952. Le terme est souvent utilisé de nos jours, pour désigner un officier de police.
2. La lettre « P » n’existe pas dans l’alphabet égyptien d’où la confusion entre P et B.
3. Le 25 janvier 2011, date du soulèvement du peuple égyptien et départ du président Moubarak après 30 ans au pouvoir.
Chapitre 2
Ambassade du Canada
L es derniers mois avaient été assez délicats pour les ressortissants étrangers en sol égyptien. De plus, des fanatiques orientaux et occidentaux se plaisaient à jeter de l’huile sur le feu avec des déclarations haineuses et des provocations gratuites. Dans l’intérêt de qui ? On se le demandait.
D’épais nuages de pollution, de fumée et de vacarme englobaient la capitale égyptienne, créant une ambiance apocalyptique.
L’ambassade du Canada se situait dans le quartier cossu de Garden-City . Le taxi déposa Alain à quelques pas du bâtiment gardé par un nombre impressionnant de soldats des forces spéciales de la police égyptienne. Vêtus de treillis noirs, de gilets en kevlar et de casques de combat, ils patrouillaient pour défendre le portail et les hautes murailles. Des AK-47 et des véhicules semi-blindés complétaient le décor. Barricades et barbelés constituaient des points de contrôle susceptibles de ralentir le passage d’éventuels attaquants.
Après avoir franchi le premier point en montrant son passeport, Alain se trouva face à un employé de l’ambassade, enfermé dans un guichet aux vitres pare-balles.
— Comment puis-je vous aider ?
— Je dois rencontrer un responsable.
— Avez-vous pris rendez-vous avec quelqu’un ?
— Non, mais c’est une urgence et je dois voir un responsable.
— Vous êtes qui, d’abord ?
— Je suis un citoyen canadien. Et j’aimerais rencontrer un responsable.
— Pour quelle raison ?
— Tout me porte à croire qu’un membre de ma famille s’est fait enlever, ici, au Caire.
— Il a quel âge, votre parenté ?
— Ce n’est pas une histoire d’âge, monsieur, lança Alain avec agacement. Est-ce qu’on va faire toute l’entrevue dans la rue, comme ça ?
— Vous comprendrez bien que la situation actuelle…
— Justement, et c’est pour ça que je demande à voir un responsable, câlisse !
— S’il vous plaît, gardez votre calme et ne me parlez pas sur ce ton, contra le fonctionnaire avec autorité.
— Je m’excuse, mais pourriez-vous m’appeler un responsable qui peut s’occuper d’une affaire d’enlèvement ? Je vous signale que je ne bougerai pas d’ici tant que je n’aurai pas vu quelqu’un de l’ambassade.
Devant tant de ténacité, le fonctionnaire obtempéra en poussant un soupir. Il décrocha son téléphone et parla un instant loin de la vitre. Il fit une pause et se rapprocha du guichet :
— Pouvez-vous me montrer votre passeport, monsieur ?
— Bien sûr, rétorqua Alain en collant sur la vitre sa pièce d’identité à la page où figuraient son nom et sa photo.
• • •
Attaché au logement de fonction de l’ambassadeur, le bureau du responsable de la sécurité des Canadiens en Égypte était situé au fond des bâtiments, à l’opposé du portail principal et adossé contre un autre bâtiment assurant la protection par l’arrière. Alain fut accompagné par un garde en tenue civile. Après avoir longé pendant quelques minutes un jardin luxuriant et bien entretenu, ils arrivèrent face à une porte blindée, à l’avant d’un bunker en forme de kiosque aux vitres teintées pare-balles.
Toutes ces précautions étaient indispensables, sachant que les groupuscules terroristes connaissaient bien le pays et pouvaient acheter n’importe qui. Une chose était certaine, on ne pouvait pas réellement faire confiance à toutes ces démonstrations de sécurité autour des lieux sensibles comme les ambassades, les ministères ou les commissariats, car si une des têtes pensantes prenait la décision d’attaquer un endroit stratégique dans le cadre d’une action djihadiste, aucune barrière ne pourrait l’en empêcher. Les illuminés étaient nombreux et il suffisait d’une préparation psychologique et d’une promesse de s’occuper de la famille du défunt kamikaze pour que des jeunes se fassent exploser, sans savoir pourquoi ni pour qui.
En fait, tous les hauts fonctionnaires le savaient pertinemment, mais ne voulaient pas l’admettre, et surtout, préféraient vivre dans l’espoir que les forces de l’ordre sauraient dissuader les audacieux et les têtes brûlées.
Le garde appuya sur un bouton et fit un signe à la caméra de surveillance, sur le côté de la porte. Un déclic suivit le buzz du verrou. Les deux hommes entrèrent et l’employé de la sécurité montra le chemin à Alain.
Quelques instants plus tard, il était installé dans un fauteuil confortable face à un grand bureau.
Le responsable n’était pas à plaindre : une vaste salle baignée de lumière grâce à une généreuse fenestration ouvrant sur des arbres centenaires. Le seul lien avec la rue et l’environnement extérieur était les nombreux écrans de couleur qui tapissaient l’un des murs.
On ne pouvait pas dire si le chef de la sécurité était un militaire actif ou à la retraite étant donné son allure, ses cheveux courts, sa stature et la forme physique dont il semblait jouir.
Il portait une chemise à rayures et une cravate à carreaux.
Le top de l’élégance , pensa Alain.
L’homme aux cheveux en brosse se leva, fit le tour du bureau :
— Je suis Richard Martin, responsable de la sécurité à l’ambassade et par extension, responsable des ressortissants canadiens en sol égyptien. Mes collaborateurs m’ont fait part de votre requête.
Il s’assit dans le fauteuil en face d’Alain.
— Donc, vous disiez ? demanda-t-il en ouvrant un bloc-notes qu’il appuya sur ses genoux.
— Mon cousin s’est fait enlever il y a quelques jours.
— Vous avez des témoins ou, à défaut, quelqu’un qui peut corroborer cette thèse ? l’interrogea Martin en griffonnant quelques mots sur le papier.
— Non. Mais pensez-vous que les ravisseurs se laisseraient prendre en photo pendant qu’ils sont en train de kidnapper quelqu’un ?
— N’exagérons rien, M. Thibault. Nous n’avons pas reçu de demande de rançon ; vous non plus, apparemment.
— C’est vrai. Mais je viens d’arriver dans le pays. Ou peut-être qu’il est trop tôt pour que je sois contacté !
— Qu’est-ce qui vous porte à croire que votre cousin est en danger ? N’aurait-il pas rencontré quelqu’un, ou décidé de faire un voyage ou de s’éloigner du Caire, par hasard ?
— Non, ce n’est pas possible. Sa chambre d’hôtel était sens dessus dessous.
— Savez-vous au moins s’il a son passeport ?
Alain le sortit de sa poche et le tendit au fonctionnaire qui l’ouvrit aussitôt.
— Je l’ai trouvé avec son cellulaire en fouillant sa chambre.
Le responsable de sécurité pressa un bouton. Un préposé entra dans le bureau.
— Faites une photocopie des quatre premières pages, Ben, s’il vous plaît.
Le prénommé Ben s’exécuta.
— Donc, on peut écarter la thèse de départ vers une autre destination.
— C’est ce que je disais. En plus, ses vêtements sont dans la chambre, avec sa valise.
— Savez-vous s’il avait des contacts, au Caire ?
— Mon cousin est journaliste, alors j’imagine que oui.
— Je voulais dire quelqu’un de spécial, insista Richard Martin en mimant des guillemets avec ses doigts en l’air.
— J’ai vu sur son téléphone une personne avec qui il a eu plusieurs communications. Des appels envoyés et reçus.
Alain sortit le cellulaire et le tendit.
Martin lut le numéro affiché dans l’historique des appels.
— On va commencer par là. Comme nous n’avons pas le droit de faire d’enquête de notre côté, nous allons d’abord communiquer avec la police locale avec le signalement de votre cousin, ainsi que les informations que vous m’avez données. Ils sont tenus de coopérer avec nous. Ils vont lancer un appel auprès des hôpitaux et des commissariats de police.
— J’ai essayé de contacter l’interlocuteur de mon cousin depuis que j’ai trouvé son téléphone, et je tombe tout le temps sur une boîte vocale du fournisseur d’accès.
Le préposé donna deux coups discrets sur la porte et entra avec le passeport et la photocopie, qu’il rendit au responsable.
— Quand avez-vous pu constater sa disparition ?
— Y a trois jours. C’est ce qui m’a poussé à embarquer sur le premier vol disponible pour le Caire.
— Vous auriez dû nous mettre au courant tout de suite, au lieu de venir par vous-même.
— Il fallait que je sois présent.
— Pourquoi ?
— Pierre avait fait une découverte et il se sentait en danger depuis ce temps-là.
— Seriez-vous policier, par hasard ?
— Non, conférencier. Pourquoi ?
— Pour rien, répondit le fonctionnaire, narquois. Écoutez… je ne veux pas vous décourager, mais sachez que le Canada a commencé à communiquer avec ses ressortissants pour les exhorter de quitter le territoire. Je vous conseille donc de rentrer chez vous. On vous tiendra au courant.
— Repartir chez moi et laisser mon cousin en danger ici ? opposa Alain sur un ton sec en s’apprêtant à partir. Jamais !
— Attendez ! Si vous avez besoin de quelque chose, si vous avez un contact ou si vous pensez à une information que vous auriez oubliée, appelez-moi ! lança le fonctionnaire en se levant et en tendant sa carte de visite.
Alain la prit et la retourna, puis regarda son interlocuteur, incrédule. Comment ce fonctionnaire pouvait-il parler avec tant de détachement d’une situation si délicate ? Comment le pays pouvait-il donner un tel pouvoir à une personne attachée à appliquer la procédure, sans se soucier de la vie de ses compatriotes ?
— Laissez faire ! Je trouverai bien un moyen de nous faire rentrer au pays sans votre aide, lâcha-t-il en se dirigeant vers la porte.
Chapitre 3
A lain s’apprêtait à héler un taxi lorsque son cellulaire sonna.
— Mestar « Tibô » !
— Oui, c’est moi.
— La madame habituée a appelé, elle voulait parler à mestar « Dagenéé ». J’ai dit qu’il n’était pas disponible, mais que je pouvais lui communiquer son message.
— C’est parfait !
— Elle a dit : « Dites-lui que Rania a appelé ». J’ai poussé un peu l’investigation et elle m’a laissé son nom de famille. Elle s’appelle Rania Kawkab.
— Excellent, merci ! Son nom de famille me revient maintenant, mentit Alain.
— Je n’en connais qu’une seule de ce nom-là. Mais bon, je me dis que ça ne peut pas être celle-là, quand même ! conclut le réceptionniste.
Encore en colère de ne pas avoir réussi à obtenir la collaboration du fonctionnaire pour retrouver Pierre, Alain raccrocha sans penser de demander qui était cette Rania. Il nota mentalement de poser la question à son retour à l’hôtel.
Khan-ElKhali l i
Alain décida de passer le reste de la journée à visiter des endroits touristiques. La zone du centre-ville entourant le musée du Caire représentait un danger, avec les manifestations et les regroupements citoyens répétitifs. Il commença donc par Khan-ElKhalili , le bazar de la vieille ville, jouxtant la mosquée d’ Al-Hussein et l’Université islamique, ainsi que la mosquée d’ El-Azhar .
Il s’adressa d’abord aux policiers du service du tourisme, qui l’envoyèrent presque balader, ayant d’autres chats à fouetter considérant les conditions tendues du pays. L’un des officiers l’avait regardé d’un air signifiant : T’es complètement malade, mon gars ! Comment veux-tu qu’on reconnaisse un Occidental dans une ville de vingt millions d’habitants comme Le Caire ?!
Alain changea de stratégie pour s’arrêter dans les échoppes peu fréquentées par les touristes, en montrant la photo de Pierre sur son iPhone .
Bien sûr, ni les rares vacanciers ni les commerçants interrogés ne l’avaient vu.
Au bout de quelques heures d’errance dans les ruelles du bazar, où les odeurs d’épices se mélangeaient avec l’odeur du tabac parfumé à la pomme, Alain s’arrêta dans un café. Le bruit omniprésent et la cohue composaient un cocktail imparable pour épuiser sa patience, sans oublier les vendeurs à la sauvette et les rabatteurs qui essayaient de le convaincre de visiter leur boutique.
Alain s’assit non loin de deux jeunes touristes allemands qui fumaient une pipe à eau dont la fumée lui chatouillait les narines.
Il les salua de la tête. Ils firent de même après s’être interrogés du regard.
Alain leur fit alors un signe de la main afin de savoir s’il pouvait partager leur table. Ils acceptèrent, mais avec beaucoup de prudence. Une fois assis, Alain appela le serveur et lui demanda de leur resservir le même thé à la menthe. Le couple le dévisagea avec étonnement.
Les touristes remercièrent gentiment cet homme à l’accent bizarre qui s’était invité à leur table, puis quittèrent le café.
Ayant remarqué le manège, le serveur s’approcha.
— Est-ce que je peux vous aider, mestar ?
Alain le fixa, comme s’il émergeait d’un rêve. Il découvrit un homme de petite taille portant une moustache fournie et un plateau en métal où étaient déposés une dizaine de verres en parfait équilibre.
— Je ne sais pas trop… mais peut-être que oui, lâcha-t-il, en sortant l’ iPhone. Vous auriez peut-être vu ce monsieur ?
Le serveur secoua la tête.
— Vous en êtes sûr ?
— Oui, certain.
— Vous servez tant de monde par jour. Pensez-vous vraiment vous souvenir de chacun ?
— Presque sûr, mestar ! Est-ce qu’un « jeune local » ferait l’affaire ? ajouta-t-il en lançant une œillade complice.
— Euh… Vous m’avez mal compris, se défendit Alain. C’est mon cousin. Il a disparu depuis quelques jours.
— Sorry, mestar ! Vous savez, il y a des vieux vicieux qui viennent à la recherche de jeunes, ici. Le peuple est dans la misère et il y en a qui en profitent.
— Je comprends. Bon, connaissez-vous une certaine Rania Kawkab ?
Le serveur fit une pause et lança à Alain un coup d’œil suspicieux.
— Ah ! Votre regard me dit que c’est le cas, insista le Québécois.
L’autre baissa les yeux en vérifiant que personne ne les écoutait.
Alain s’approcha à son tour. L’Égyptien prit un air de conspirateur :
— Mon nom est Abdel Maguid et j’aimerais vraiment vous aider. Je peux vous prendre le mobaïle une minute ? Je vais le montrer à mon patron. Lui, il est toujours ici.
— Certainement, répondit Alain, joignant le geste à la parole.
Le garçon s’éloigna d’un pas vif vers un homme corpulent, grosse moustache, turban blanc et une djellaba (robe nationale) bleu foncé, trop étriquée pour son gabarit. Le patron, assis derrière un petit comptoir faisant office de caisse, tirait sur une pipe à eau d’un mètre de haut.
Le serveur se courba vers son employeur qui l’écouta sans sourciller. Le pansu laissa échapper des volutes blanchâtres de ses narines et se racla la gorge. Les deux Égyptiens échangèrent quelques paroles.
Le garçon revint, affichant un air mi-figue, mi-raisin. Alain ne savait pas trop quelle attitude adopter.
Le serveur se pencha de nouveau et rendit l’ iPhone .
— Alors ?
— Mon patron dit qu’on n’a pas vu quelqu’un comme votre cousin, ni cette madame Kawkab.
— Pourtant, vous aviez l’air de la connaître !
— Je me suis trompé. Sorry, mestar .
Il tourna les talons.
— Je peux quand même vous laisser mes coordonnées au cas où ? Le supplia presque Alain en lui agrippant le bras. Il y a une récompense si vous me donnez des renseignements, ajouta-t-il en sortant son stylo pinceau indélébile « Fude Pen » 4 .
Le serveur le fixa de nouveau en fronçant les sourcils, attendant qu’Alain note son numéro de cellulaire sur la serviette en papier.
• • •
Sur le chemin de l’hôtel, Alain décida de s’arrêter à l’un des restaurants populaires du quartier El-Azhar . Les odeurs des grillades marinées lui titillant les narines, il se laissa séduire par un pita garni de Kefta , sorte de saucisses faites à base de viande hachée de mouton et de bœuf, apprêtées avec des épices et de l’oignon.
En approchant plus tard de l’hôtel, il reçut l’appel d’un individu qui se présenta comme une connaissance d’Abdel Maguid, le garçon du café. On lui promettait des nouvelles de Pierre s’il se présentait aux alentours de 18 h 30 au café. Une table spécifique lui serait réservée.
Alain n’arrivait pas à croire à sa chance ! Il fallait reconnaître que l’argent achetait beaucoup de choses dans ce pays !
• • •
Khan-ElKhalili, 18h00
Alain était installé, depuis déjà une quinzaine de minutes, à la première table de gauche à l’entrée du café Zahratt El-Hussein . Il avait commandé un café turc dès son arrivée et balayé du regard les alentours à la recherche d’Abdel Maguid, en vain.
Il fixa le cellulaire posé à côté de la tasse fumante, attendant les directives pour la prochaine étape.
Un serveur déposa devant lui ce qui ressemblait à une facture et s’éclipsa aussitôt, alors qu’Alain essayait de faire passer le goût du liquide adipeux avec une gorgée d’eau.
— Hey ! Attendez ! lança-t-il.
Mais l’homme, faisant la sourde oreille, continua sur sa lancée.
Alain reporta son attention sur la feuille froissée. Deux lignes y étaient écrites à la hâte, d’une main pas très assurée :
6 elMashrabeya street, floor 2, tonight 7 h 30 .
Il leva les yeux et aperçut le faux serveur, d’après son habillement, disparaître derrière la porte menant à la cuisine.
— Hey ! Revenez !
Il bondit dans sa direction, évitant de justesse un « vrai » serveur qui sortait.
— Where you go , kaptine 5 ? lui lança un préposé affairé à préparer les commandes.
Alain s’excusa en lui glissant un billet de deux dollars US, de quoi largement couvrir sa consommation de café imbuvable.
Il poussa la porte pour se retrouver dans une ruelle éclairée par une faible lampe. Il fut accueilli par l’odeur nauséabonde de poubelles entassées, à laquelle se mêlaient des relents d’égouts. À gauche s’étirait la ruelle moyennement éclairée, tandis qu’à droite, un grand mur de briques annonçait un cul-de-sac. Une autre porte menant probablement à un commerce se trouvait à mi-chemin entre la rue, plus loin, et lui.
Alain se retourna pour revenir dans le restaurant, mais la porte sans poignée s’était refermée. Il eut beau cogner, personne ne daigna ouvrir.
Il n’avait plus qu’à essayer de poursuivre le messager, qui avait quelques minutes d’avance, à travers les ruelles obscures.
4. Stylo-pinceau utilisé dans le dessin des Mangas et des sketches.
5. Interjection empruntée à l’anglais (Captain) voulant dire jeune homme.
Chapitre 4
D e rares réverbères éclairaient la ruelle, mais les halos de lumière jaunâtre ne suffisaient pas pour distinguer les pavés irréguliers. Seul le spot lumineux au bout de l’allée, oasis d’espoir au naufragé du désert, encourageait Alain à avancer.
Il se mit à courir, espérant trouver quelqu’un qui saurait le guider. Rattraper son messager devenait utopique.
Les rues de la cité, plusieurs fois centenaires, étaient curieusement désertes ; à croire qu’il était seul à errer dans le dédale des allées.
À la tombée de la nuit, ce quartier populaire du Caire présentait une facette différente. Les commerces étaient fermés. Au loin, quelques chats de gouttière miaulaient leurs rites de séduction auxquels un chien errant semblait répondre. Mais la ville ne s’était pas endormie pour autant. Par les fenêtres aux vitres givrées, les lueurs chaudes des lampes annonçaient le début d’une vie nocturne. Des échos de séries télévisées et de musiques folkloriques le rassuraient alors qu’il avançait en terrain inconnu. Des odeurs de mets épicés flottaient dans l’air. Les habitants étaient rentrés chez eux pour se protéger du froid de décembre ou se cloîtrer, de peur de se faire embarquer par la police ou les milices de différents partis politiques qui essayaient de faire régner l’ordre depuis la révolution populaire.
Alain s’arrêta un instant pour essayer de s’orienter, chose qu’il ne réussissait pas aisément. Il venait de s’adosser à un mur quand deux silhouettes émergèrent de l’ombre, s’avançant nonchalamment vers lui. Des adolescents lui coupèrent le chemin.
Alain se déporta sur le côté, mais son épaule heurta celle de l’un d’eux.
— Sorry ! laissa-t-il échapper.
— No Sorry ! You American ?
— No, Canada.
— No sorry, man ! lâcha l’autre jeune homme, en s’approchant davantage.
— I said sorry, I don’t want trouble !
— Dollars ?
— Je n’ai pas d’argent !
— You in trouble ! This my place… you come to my place, you pay ! Or… (Vous avez un problème, c’est mon quartier. Vous venez dans mon quartier, vous payez.)
Sur ce, le jeune homme sortit un couteau à cran qui brilla une fraction de seconde dans la pénombre.
— Je n’ai pas d’argent ! répéta Alain en levant les mains à la hauteur des épaules.
— You tourist ! Big money ! Give money, man ! (Tu es un touriste ! Beaucoup d’argent ! Donne-moi ton argent, mec !) lança le jeune homme en se grattant la tête avec la pointe de son couteau.
Le regard d’Alain faisait des allers-retours entre la lame et l’autre jeune qui ne cessait de se dandiner en regardant tout autour.
— Engueze (abrège) Kamal, on ne veut pas de problème, ya zemil (mon chum).
— C’est une poule mouillée ; sa voix tremble ! T’as vu qu’il a mis les mains en l’air sans qu’on lui demande ? poursuivirent-ils en arabe
— OK, one minute, guys ! Easy (une minute, les gars… doucement), annonça Alain en abaissant lentement les mains vers ses poches.
Le prénommé Kamal s’approcha aussitôt, le couteau tendu et les yeux méchants.
Une voix forte résonna, en arabe, au fond de la ruelle.
— HEY ! Qu’est-ce que vous faites, les mecs ?
Chapitre 5
— Q u’est que vous foutez là, connards ? lança un jeune homme arrivant derrière les loubards.
— Mêle-toi de tes affaires, kaptine , dit Kamal en faisant un demi-tour rapide, le couteau pointé dans sa direction.
Alain voyait que le ton montait, mais n’arrivait pas à comprendre le sens de la conversation.
— Ça va pas, la tête ?! répondit l’inconnu, de taille moyenne, assez maigre et faisant une tête de moins que l’autre.
— T’es qui toi, d’abord ? lâcha ce dernier en le menaçant toujours.
— Tu me connais pas et t’es chanceux ! Samir, pour vous servir ! lança le maigrichon.
— Laisse-moi rire ! J’ai peuuuurrrr ! ricana l’arrogant au poignard.
— Si tu me connaissais, t’aurais vraiment peur et tu serais pas là, en train de chasser sur MON territoire ! Je te donne une chance, Kamal. Ramasse tes cliques et tes claques, emmène ton ami et cassez-vous !
— Va falloir me convaincre ! menaça Kamal en s’arc-boutant, prêt à bondir.
Moins belliqueux, son complice s’était collé au mur et ne bougeait plus.
Il était très clair, pour Alain, qu’une bagarre éclaterait d’une seconde à l’autre.
Au lieu d’avancer, Samir fit un pas en arrière et siffla.
En un clin d’œil, la ruelle grouillait d’adolescents armés de bâtons, de chaînes et de machettes.
Le duo prit les jambes à son cou et se volatilisa.
Alain ne savait pas si le changement en cours était une bonne ou une mauvaise nouvelle. Il aurait pu négocier avec deux individus en laissant quelques billets, mais il se trouvait désormais encerclé par une douzaine de jeunes gens apparemment fidèles compagnons de ce fameux Samir.
— Thank you very much , annonça Alain sur un ton sincère afin de briser la glace.
Samir s’approcha du Québécois qui avait gardé les bras en l’air et les yeux grands ouverts.
— Welcome, mestar ! My name, Samir !
Alain se détendit et baissa les bras.
En attente d’instructions de leur chef, la douzaine de jeunes ne quittaient pas Alain des yeux.
— Welcome to Egybt, mestar , répéta Samir en souriant largement. Come, come , continuait-il en invitant Alain à avancer vers la place illuminée, au bout de la ruelle.
Véritable troupe, la horde d’ados suivait docilement son chef et son invité.
Ayant débouché sur la place, Alain se trouva devant une sorte de buvette où les clients manquaient à l’appel.
— Thank you , réitéra Alain, des plus reconnaissants. You speak english ?
— Yes, mestar. Can I help ?
— Je cherche cette adresse, répondit-il en anglais, en exhibant le bout de papier récupéré dans le café.
Samir le regarda, le tourna dans tous les sens, avant de le lui rendre.
— Pas de lunettes, mestar . Peux-tu lire ?
Le conférencier obtempéra.
— Pas loin, mestar . — Samir fit une pause. — Secoue tes poches !
— Ça veut dire ?
— Vie chère. Nothing free (rien n’est gratuit).
C’est ce qu’il craignait : Alain avait été sauvé pour être taxé par une autre bande.
— Combien ? soupira-t-il, déçu, en fouillant la poche de son veston.
— 120 dollarz , lança le jeune après avoir compté les membres de sa troupe.
— Euh… Vous trouvez pas que c’est beaucoup ? Je suis pas américain, vous savez.
— J’aurais dû laisser Kamal te faire le sourire du Jokar, avec son couteau.
— Et qu’est-ce que vous me faites, vous, en voulant me prendre autant d’argent ? Tes gars sont armés aussi !
— Argent pour eux, pas pour moi.
— J’ai pas ça sur moi, qu’est-ce qu’on fait ?
— Combien tu as, mestar ?
— 50 dollars, et il m’en faut pour rentrer chez moi.
L’adolescent traduisit pour ses compagnons qui se mirent à rouspéter.
Samir leva le bras droit, poing fermé. Tout le monde se tut. Il ajouta autre chose et tous l’applaudirent. Alain le fixait, perplexe.
— Tu vas nous donner 40 dollars aujourd’hui et le reste, un autre jour.
Alain était sidéré de tant d’aplomb.
— Tu aurais pu m’en parler avant de faire une telle déclaration !
— C’est vrai, mais je t’ai sauvé, je vais te guider et, je suis sûr, vous êtes un bon gars.
L’argument le fit sourire.
— O.K. mais c’est juste parce que tu me parais sympathique, lui fit-il d’un clin d’œil sarcastique.
Témoins de la scène, ces gars étaient prêts à faire n’importe quoi pour leur chef, surtout pour de l’argent. Samir éclata de rire en donnant une tape amicale sur l’épaule d’Alain.
— Est-ce qu’on est obligé de se déplacer avec toute cette armée ? demanda ce dernier. Pas très discret, non ?
— OK, mestar , abonda Samir. Je garde mes deux assistants.
Après avoir annoncé sa décision à ses troupes, il fit signe à deux d’entre eux, dont l’un était noir de peau, maigre et assez grand et l’autre doté d’un corps athlétique, des cheveux gominés et une barbe de quelques jours.
Le reste s’était dispersé, comme par magie.
— Voici Osman, annonça Samir en mettant une main sur l’épaule du grand noir, et Magdi, en introduisant les cheveux gominés.
— Hello ! Lancèrent-ils de concert.
— Money ? demanda le boss de la gang.
— Une fois que tu m’auras conduit à bon port. Ça te gêne pas, j’espère, vu que je suis un gentleman , ajouta-t-il en faisant un autre clin d’œil.
Samir éclata encore de rire : Right ! On va bien s’entendre, toi et moi, mestar !
— Et mon nom, c’est Alain !
— Alaan ? Comme Alaan Dilone ?
— Oui, comme Alain Delon. Tu connais ?
— C’est sûr ! Bilmondo aussi, mais ils sont vieux ! Mais Van Damme, Arnold, Brouss Welles jouent des films d’action.
— O.K. O.K. Et si on allait à l’adresse que je t’ai demandée ?
— Shure , Alaan.
Le quatuor traversa des ruelles et des allées reliées par des marches centenaires en pierre.
— Ton pays, c’est quoi ?
— Le Canada.
— CANADA ! lança Samir, rêveur. Seline Diyonne. Oui, je connais. Vous avez beaucoup de… neige ? Et puis des Indiens et… des gros buffles avec des branches sur la tête ?
— Oui, des caribous, et la neige, on en a plein ! Cinq mois par année, et les Indiens ont échangé les plumes contre des casquettes de base-ball et les chevaux, pour des 4x4.
— Sérieux ? C’est pas comme ça qu’on les voit dans les films !
— Oui, c’est vrai, mais le folklore veut qu’on montre une autre image aux touristes.
— Fouklor ?
— Oui. Les touristes aiment connaître les traditions d’un pays. L’Histoire. Comme chez vous, les étrangers aiment voir les pyramides et les dromadaires, pourtant, vous avez des voitures et des immeubles de dizaines d’étages. En tout cas, j’aurais jamais pu parcourir ce labyrinthe par moi-même, conclut Alain en regardant autour de lui.
— Je te l’avais dit ! se félicita Samir. Mais, dis-moi, Alaan ; cette adresse est bizarre pour un touriste.
— Disons que je pouvais pas savoir que c’était pas commun pour un étranger. Je viens d’arriver, il y a à peine deux jours.
— Et pourquoi cette place ? Bezness ?
— C’est une longue histoire.
— On a encore quelques minutes. Écoute, c’est un endroit chelou (louche), c’est pourquoi on est venus à trois avec toi. On sera pas de trop.
— Ah ! Ça me rassure, lâcha Alain avec sarcasme.
— Alors ? On risque de vivre quelque chose de pas très joli. Tu dois me dire, man !
— Je te demande pas d’aide pour mon rendez-vous ; tu me laisseras à deux pas de l’adresse.
— Comme tu veux.
Cinq minutes plus tard, le petit groupe se retrouvait devant un vieil immeuble de trois étages, du début du siècle, au vu des grosses pierres et de la porte en bois massif couverte de gros boulons.
— On t’attend ici, Alaan.
— Merci, mais ce sera pas nécessaire, les gars.
— T’oublies que tu nous dois des sous, et puis… comment veux-tu ressortir d’ici pour aller à la grande rue El-Azhar !?
— En tout cas, tu perds pas le nord, fit Alain en donnant au jeune une petite tape sur l’épaule.
Chapitre 6
E t si c’était un piège ? pensa Alain en empruntant les escaliers sombres et escarpés d’où se dégageait une odeur de moisi et d’urine.
Trop tard pour faire marche arrière, c’était le seul contact qu’il avait et il ne voulait pas perdre de temps, surtout après l’accueil distant que lui avait réservé l’agent de l’ambassade.
Des traces de mains ensanglantées ornaient les murs 6 de la cage d’escalier chaulée. Quelle idée de tatouer les murs de cette façon ? Ça n’augurait rien de bon !
Pendant qu’il était perdu dans ses pensées, ses pas l’avaient conduit devant la porte de l’appartement. S’apprêtant à cogner sur le vieux bois écaillé, il eut un moment d’hésitation et décida de faire demi-tour, lorsqu’il entendit qu’on s’approchait, de l’autre côté de la porte. Suivirent des bruits de verrou et le battant s’ouvrit. Trop tard pour reculer.
— Hello ! lança un homme de grande taille dans l’embrasure.
— C’est vous qui m’avez appelé ? fit Alain, d’une voix mal assurée.
Sans expression, l’homme, qui portait un jean délavé, des Adidas aux pieds et une veste de cuir sombre, ignora la question en ouvrant grand la porte afin de dégager le passage.
Le Québécois ne tenait pas à se retrouver coincé dans l’appartement d’un inconnu.
— On peut parler ici ?
L’homme aux Adidas tourna la tête vers l’intérieur de la pièce.
Une voix chevrotante résonna :
— Blease, come in, mestar. I have problems with my feet and cannot walk. (Entrez, SVP. J’ai des problèmes aux jambes et je ne peux pas marcher.)
À peine Alain avait-il avancé la tête que l’homme, baraqué, le tira brusquement par le veston vers l’intérieur de l’appartement, l’envoyant sur les genoux au milieu d’une salle de séjour chichement meublée. Une odeur de tabac parfumé flottait.
Décontractés, trois types étaient assis sur des canapés bas. Une pipe à eau, dont le charbon rougeoyait, était installée à proximité de l’un d’eux.
— Non, non, non ! Doucement avec notre invité, Ismail, lança l’homme à la voix chevrotante.
Celui aux Adidas , maintenant derrière Alain, se pencha pour le prendre sous un bras afin de le relever. Vif comme l’éclair, Alain effectua un quart de tour en tirant sur le bras du prénommé Ismail, le faisant basculer vers l’avant. Sans le lâcher, le Québécois se glissa par l’entrejambe de son adversaire et lui appliqua une clé de maintien façon aïkido , lui bloquant son bras, le poignet qui menaçait de briser s’il essayait de s’en extraire.
Surpris par ce revirement de situation, les témoins se levèrent d’un bloc, prêts à intervenir.
— Non ! Si vous bougez, je lui casse le bras ! menaça Alain.
Ismail se tordait de douleur :
— Bougez pas, les gars ! supplia-t-il. Il va me péter le poignet, ce con !
Tous s’immobilisèrent et l’homme à la voix chevrotante leva les mains en signe d’apaisement.
— OK, mestar … ne lui faites pas de mal, blease !
— Pourquoi vous m’avez appelé ?
— Vous avez laissé votre numéro de téléphone un peu partout dans le quartier. Vous cherchez un homme disparu et une femme du pays ! On aurait pu vous apporter des informations.
— Ah, oui ! s’exclama Alain tout en maintenant sa pression sur son captif. C’est pour ça cet accueil charmant ?
— Excusez-nous, mais des gens qui fouinent, on n’aime pas ça chez nous ! Surtout ces temps-ci !
— Alors, de quoi s’agit-il ? gronda Alain en serrant encore plus fort la main d’Ismail.
— Ahhhh ! Fuck ! Tu vas me casser la main, fils de pute ! cria l’homme à sa merci.
Le Québécois n’eut pas le temps d’entendre la réponse qu’un puissant coup lui était asséné. Il perdit connaissance et s’affala.
6. Les traces de main sur le mur sont une coutume orientale pour éloigner le mauvais œil.
Chapitre 7
Dans la ruelle
— T u lui fais confiance, à ton touriste ? demanda Magdi qui faisait les cent pas. Si ça se trouve, il t’a planté là et on n’aura que dalle !
— Où veux-tu qu’il aille, ya homar (l’âne) ? rétorqua Samir. Il n’y a qu’une seule porte. Il va quand même pas sauter par une fenêtre pour nous éviter !
Les trois complices étaient installés au bout de la ruelle, le portail du vieil immeuble dans leur ligne de mire.
— T’as raison ! admit Magdi à court d’arguments.
— C’est qu’il met longtemps pour sortir, ton bonhomme, renchérit Osman.
— Il avait sûrement un deal . Relax ! lâcha Samir, nonchalant, en jetant un coup d’œil à sa montre Casio . Si d’ici une demi-heure il est pas là, on monte le chercher, OK ?
— OK, boss !
— Sûr ! répondit Samir en claquant sa langue.
• • •
Dans l’appartement
De l’eau fraîche lui éclaboussa le visage, le faisant sursauter.
Revenu à lui, Alain se trouva attaché, avec des ceintures et une corde, à une chaise de cuisine, les mains dans le dos.
Il fut aussitôt gratifié d’un aller-retour de gifles. Du sang coula à la commissure de ses lèvres, mais il se retint de crier.
— Alors, qu’est-ce que tu cherches, vraiment ? demanda le chef de la bande — le type à la voix chevrotante —, tranquillement assis sur une chaise à cinquante centimètres à peine.
— Allez vous faire foutre !
— Ya Ibn el Kalb ! (Fils de chien !) lança Ismail en lui assénant un coup de poing qui le fit vaciller puis tomber sur le plancher en vieille céramique.
Deux hommes relevèrent la chaise et y réajustèrent Alain.
— OK ! OK ! Vous le savez déjà… je cherche Pierre, mon cousin, et une certaine Rania Kawkab.
— Qu’est-ce que tu lui veux, à Rania Kawkab, toi ?
— Rien ! Je pense qu’elle sait où est mon cousin.
— Ils ont une relation ensemble ?
— J’en sais rien.
L’homme à la voix chevrotante hocha la tête et une autre gifle claqua.
— OK ! OK ! Peut-être qu’ils ont une relation. Comment voulez-vous que je le sache ?
— Un porc qui a une relation avec une musulmane ?
La gifle ne tarda pas.
— Peut-être qu’ils ne font que travailler ensemble.
— Tu mens ! Tu viens de dire qu’ils ont peut-être une relation.
— Mais j’ai pas dit qu’ils en avaient une ! cria Alain, frustré.
— Tu dis ça juste pour sauver ta peau et celle de ton cousin. Si on lui met la main dessus, ce fils de pute… ça va être sa fête ! Il fait quoi, ton cousin, comme travail ?
— Il est journaliste.
— Je comprends mieux maintenant, souffla la voix chevrotante. Que lui veux-tu vraiment, à Rania Kawkab ?
— Vous la connaissez ?
Tous se regardèrent et éclatèrent de rire.
— Qui ne la connaît pas, au Caire ?
— Je savais pas qu’elle était si célèbre.
— D’où tu viens, l’ami ?
— Du Canada, lâcha Alain. Arrivé avant-hier.
— Détachez-le, ordonna le boss.
— Mais… Patron ! s’indigna Ismail. Il risque de nous causer des problèmes.
— Détachez-le, je vous dis, réitéra le patron. Et toi — en pointant Alain de son index —, je ne veux plus te voir dans les parages, sinon… !
Il se tut, puis se passa lentement le pouce sur la gorge.
— Jetez-le dehors ! Lâcha-t-il en se retournant vers ses sbires. Vite ! Du balai !
Chapitre 8
D ’où ils étaient, les trois jeunes hommes virent Alain atterrir sur le pavé.
— Tu parles d’un deal, ya zemil (mon chum) ! s’exclama Magdi en rigolant.
Samir lui décocha un coup d’œil au vitriol.
Les trois amis attendirent que le portail se referme avant d’avancer à pas de loup vers le corps gisant sur le sol. Samir se pencha sur Alain, les deux autres faisant le guet.
— Je t’avais dit que c’était chelou , mestar ! lança-t-il.
Alain répondit par des grognements filtrant de ses lèvres tuméfiées.
— Ils t’ont amoché, man !
— Faut… trouver… Rania… lâcha enfin le Québécois.
— Rania qui ? Tu peux même pas bouger, Alaan, et tu veux voir une mozza (gonzesse) ? T’es vraiment zarbi , mec !
— Aidez-moi, les gars, au lieu de nous zyeuter comme ça ! continua-t-il en s’adressant à ses acolytes.
Ils se précipitèrent pour soulever Alain en l’empoignant en dessous des bras. Mais il se débattait, croyant qu’il était agressé à nouveau.
D’une voix calme, Samir le rassura en lui expliquant qu’il était entre bonnes mains et qu’ils l’emmèneraient chez le médecin.
• • •
Une heure plus tard, Alain ouvrit les yeux et sursauta.
Un barbu penché sur lui, une main délicate lui tapotant les joues.
— Can you hear me ? (Pouvez-vous m’entendre ?)
— Euhhh…
— Relax , fit une voix rassurante, un doigt soulevant ses paupières, l’une après l’autre. Une lampe-crayon lui fouilla le fond de l’œil, l’obligeant à cligner et à secouer la tête.
— N’ayez pas peur, ajouta l’homme d’âge moyen à la barbe bien trimée, avant de s’éloigner vers un coin de la salle remplie de malades qui geignaient.
Alain tourna la tête pour suivre des yeux le barbu, ce qui ranima du coup ses douleurs. C’est alors qu’il se rendit compte avoir un gros pansement à l’arrière du crâne, ainsi que quelques bandes adhésives au visage.
Il toucha la surface dure sur laquelle il se trouvait et découvrit qu’il était allongé sur un brancard couvert d’un drap rêche.
— Où suis-je ?
Le barbu était revenu vers lui :
— Vous êtes au dispensaire d’El-Nour et je suis le docteur Hicham El-Sawi.
— Docteur ? Et comment je suis arrivé ici ?
— Vous pouvez remercier votre jeune ami.
— Il est où ?
— Assis dans la salle d’attente. Vous aviez une vilaine blessure à la tête, quelques contusions, une lèvre fendue, et j’en passe. Qui vous a fait ça ?
— Des gens que je connais pas, et je veux pas en faire une histoire.
— À votre place, je ne me tairais pas ! Je vous conseille de faire une déposition à la police.
— Merci, docteur, mais je préfère ne pas impliquer la police.
— Comme vous voulez… de toute façon, vous pourrez vous reposer un peu ici jusqu’à demain matin ; de cette manière, nous pourrons vous garder sous surveillance.
— Merci, docteur, mais je pourrai pas rester.
— Vous prenez des risques !
— J’en doute pas, fit Alain en se relevant avec difficulté. Mais… je dois sortir d’ici le plus vite possible.
— Je ne peux pas vous en empêcher, répondit le médecin, à regret. Tout ce que je vous demande, c’est de revenir tous les deux jours pour changer le bandage.
— J’essaierai ; combien je vous dois ?
— Rien du tout ; le dispensaire est financé par des âmes charitables et des pays amis.
— J’insiste !
— Alors vous pouvez faire un don.
Alain mit la main à la poche pour se rendre compte qu’il n’avait que les fameux cinquante dollars et se souvint qu’il en devait déjà quarante dollars à Samir et sa bande.
— Euh, vous m’excuserez ; j’ai pas ce qu’il faut pour le moment, mais je promets de revenir.
— Aucun problème, je répète que vous ne devez rien !
— Je suis surpris, lança Alain sur le ton de la confidence.
— De quoi ?
— Vous êtes musulman, et excusez-moi, mais à voir votre barbe et votre marque sur le front, je présume que vous êtes un islamiste.
— Non, musulman pratiquant. Et alors ?
— Moi, pourtant considéré comme un mécréant, vous me soignez, sans me faire payer.
— Mister ?
— Alain.
— Mister Alain, notre religion en est une de paix… il n’y a que le fanatisme et le pouvoir corrompu qui lui donnent une mauvaise image, répondit le médecin en le soutenant dans son effort pour se lever.
Ils se dirigèrent vers la porte du dispensaire qui jouxtait une mosquée.
Alain put se rendre compte de la pauvreté de la population venue recevoir des soins : hommes, femmes et enfants assis sur des chaises, attendant leur tour. Les brancards remplissaient les couloirs et les recoins de l’institution de bienfaisance. Des patients étaient allongés par terre. Les vêtements étaient sales, tachés ou déchirés. Les regards étaient hagards et les visages fermés. Une lueur d’espoir pouvait, cependant, se lire dans les yeux des plus jeunes.
Le docteur remarqua son expression.
— Notre dispensaire, comme tant d’autres, a été créé parce que notre gouvernement ne fait pas le nécessaire pour garantir les soins médicaux aux défavorisés. La corruption rampante et les gens au pouvoir, ainsi que leurs sbires, ne pensent qu’à s’enrichir.
— Demandez-moi si ça m’étonne.
— De même, nous prenons soin de l’éducation en donnant des cours particuliers aux étudiants. Inutile de vous dire que le système de scolarité public est une farce.
Alain n’était pas vraiment en mesure d’écouter les propos du médecin, mais suivait son monologue par politesse, en acquiesçant.
— Depuis la chute du régime de Moubarak, on peut espérer une vie meilleure, une vraie démocratie, continua le médecin. Il faut juste de la patience.
— Je vous en souhaite, docteur Hicham, et vous remercie encore.
— C’est le devoir de chaque citoyen de protéger et de servir nos invités, annonça le médecin avec un grand sourire, en donnant sa carte de visite à Alain afin qu’il revienne pour les soins périodiques.
Ils se serrèrent la main.
Assis dans une petite salle de quatre mètres sur cinq, Samir montrait des signes d’impatience et d’inquiétude qui se dissipèrent en voyant Alain approcher.
— I am habby, my friend ! lança-t-il sans cacher sa joie.
— Moi aussi, Samir. Merci, mon ami, dit Alain.
Ils se dirigèrent vers la sortie.
— Où sont tes amis ?
— Partis.
— J’aurais encore un service à te demander, annonça Alain en s’arrêtant à la porte du dispensaire.
Chapitre 9
— E lle te plaît, c’est ça ? demanda Samir.
— Qu’est-ce que tu dis, là ? grogna Alain.
— Tu l’as vue à la télé ?
— De qui tu parles ?
— Rania Kawkab ! C’est une sacrée belle meuf ! s’exclama Samir, euphorique.
— Ahh, Rania Kawkab. Non, je l’ai jamais vue.
— Tu répétais son nom, après ta raclée.
— C’est sûrement mon subconscient.
— Subquoi ?
— Mon esprit, mes pensées profondes. Je t’explique : je suis pas venu en Égypte faire du tourisme… ni rencontrer de belles femmes.
— Je le savais depuis ta visite chez les voyous. Ce quartier est plein de canailles.
— Et toi et ta bande ?
— Tu m’as eu, là, Alaan, admit Samir avec un clin d’œil. Nous, on est des petits joueurs qui font du mal à personne. On est obligés, tu sais ; la vie est dure et chacun de nous est responsable d’une famille.
— Je comprends. Tu pourrais te trouver un petit boulot, non ?
— Impossible ! J’ai pas fini mes études. Dans deux ans, ce sera mon service militaire. Qui s’occupera de ma mère et mes petits frères ? s’inquiéta Samir. Mais toi, qu’est-ce que tu viens faire en Égypte ? Veux-tu de la drogue ?
— Non ! Rien d’illégal, tu comprends ? Mon cousin a disparu depuis quelques jours. C’est un journaliste qui était en contact avec cette Rania.
— OK… c’est lui, son freend ?
— Mais t’es obsédé, ou quoi ? Tu penses qu’à ça ?
— Un mec et une gonzesse, c’est des freendz ou des hazbindz (mariés) ! répliqua-t-il candidement.
— Un homme et une femme peuvent être AMIS sans qu’il y ait une relation plus intime entre eux, expliqua Alain en lui donnant une tape amicale sur l’épaule.
— Les films montrent autre chose, argumenta Samir en secouant la tête.
— Sans doute, mais revenons à nos moutons… Il faut que je puisse la rencontrer. Je suis sûr qu’elle sait où se trouve mon cousin.
— Laisse-moi réfléchir.
— Je peux aller la voir au studio de télé ?
— Oui, bien sûr ! T’es con, Samir ! dit le jeune homme en se tapant le front devant l’évidence.
— Demain, j’irai à la première heure.
— T’auras besoin d’aide.
— Pourquoi ?
— Veux-tu te faire attaquer par des islamistes ? Ils traquent les kreshtianz en ce moment !
— Pas vraiment, non.
— Machi (d’accord) ! Tu crèches où ?
Alain lui glissa une carte de visite de l’appart-hôtel.
— Voilà l’adresse.
— C’est au centre-ville, ça.
— Exact.
— Demain matin, je serai chez toi à 9 heures.
— C’est tard !
— Tu rigoles, man ? On sera les premiers. Je sais ce que je dis. Les gens commencent vers 10 h 30 ou 11 heures.
— Machi ! lança Alain sur le ton de la rigolade. C’est toi, le boss.
— Oui, mais prévois un maximum de cash !
— OK, on va faire un deal… je loue tes services pour dix dollars par jour.
— Tu rigoles, man ?
— Je suis prêt à te donner un peu plus, à condition d’avoir des résultats.
— Je t’offre le premier jour free ! Tu me rembourseras juste les déplacements et mes frais.
— Quel négociateur ! Deal !
— Où sont nos quarante dollarz ? demanda Samir en tendant une main grande ouverte.
Alain roula des yeux avant de payer son dû.
Chapitre 10
À 9 h 30, Samir n’était toujours pas là. Après une nuit de sommeil hantée de poursuites dans des couloirs sombres, Alain prit son café au restaurant situé sur la terrasse couverte de la pension. L’un des rares services de restauration fournis par cet immeuble dont les cinq derniers étages étaient transformés en hôtel.
A-t-il profité de ma générosité et décidé de me planter là ?
Finalement, surveillant les va-et-vient à travers la baie vitrée de la salle à manger, il le vit traverser la rue et se diriger vers l’immeuble.
Alain avala une dernière gorgée, gagna l’ascenseur et descendit au rez-de-chaussée.
Samir était en train d’argumenter avec le portier qui lui interdisait l’entrée.

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