Elsa, détective privée - L Intégrale
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Elsa, détective privée - L'Intégrale , livre ebook

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Description

Elsa van Laëghels est une jeune femme que rien ne prédestinait au métier d'aventures et de risques qu'est celui de détective privé.


Issue d'une famille modeste, très vite devenue orpheline, elle va mettre son éducation et sa maîtrise des langues au service de sa profession.


Mais les hasards de la vie vont démontrer à Elsa van Laëghels qu'elle est faite pour ce métier dans lequel elle va y exceller.



Ce recueil, « Elsa, détective privée » regroupe 18 enquêtes, 18 aventures, que nous conte l'auteur, s'étalant sur 20 ans :


*1* Le portefeuille de cuir de Russie


*2* Une affaire bien parisienne


*3* Le rubis de Buckingham


*4* L’empreinte du pied nu


*5* Le lac de perles


*6* Les diamants du tsar


*7* Les secrets des Johanniters


*8* Les joyaux de la Cour belge


*9* Au service de l’Aigle noire


*10* Battleship


*11* Les papiers de Son Excellence


*12* Le parfum mortel


*13* Un vol aux « Petits Lits Blancs »


*14* La fin de l'Impératrice Augusta


*15* La croix pectorale de Charles-Quint


*16* Tragédie prussienne


*17* Le collier de perles


*18* La grande vie

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EAN13 9791070037287
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ELSA, DÉTECTIVE PRIVÉE

Contient :
*1* Le portefeuille de cuir de Russie
*2* Une affaire bien parisienne
*3* Le rubis de Buckingham
*4* L’empreinte du pied nu
*5* Le lac de perles
*6* Les diamants du tsar
*7* Les secrets des Johanniters
*8* Les joyaux de la Cour belge
*9* Au service de l’Aigle noire
*10* Battleship
*11* Les papiers de Son Excellence
*12* Le parfum mortel
*13* Un vol aux « Petits Lits Blancs »
*14* La fin de l'Impératrice Augusta
*15* La croix pectorale de Charles-Quint
*16* Tragédie prussienne
*17* Le collier de perles
*18* La grande vie

Gaston-Ch. RICHARD
PLACE VENDÔME, UN SOIR...
Q UELQUES jours avant la Noël de 1928, je me trouvais un soir, en compagnie de l'un de mes amis, chez Van Cleef et Arpels, les grands joailliers de la place Vendôme.
Dans les deux salles d'exposition du rez-de-chaussée, aussi bien qu'au premier étage, des femmes se pressaient, nombreuses, devant les frêles tables de bois de rose, à plateau de velours gris bleu...
Et toutes, vêtues à ravir, souriant aux miroirs ronds encadrés de bronze noir qui leur renvoyaient leur image, parées de bijoux splendides, elles avaient dans les yeux cette expression légèrement égarée, révélatrice du trouble rare, de l'espèce d'ivresse que provoque, chez les plus réservées, la vue des beaux joyaux.
Seule, parmi celles qui étaient là, une femme demeurait tranquille, et même un peu dédaigneuse.
Alors, l'ayant vue, je ne regardai plus qu'elle.
Plutôt grande et svelte, sans être mince, elle allait et venait, devant les vitrines et les tables, chargées d'inestimables trésors. Son pas délié, son allure souple, le rythme élégant de son corps décelaient une forme parfaitement pure : celle d'une Égyptienne antique, dont elle avait d'ailleurs le masque un peu isiaque. Elle était belle et sérieuse avec son teint ambré, ses yeux d'onyx noir et d'émail bleuâtre, son nez fin à la courbe aquiline, ses lèvres bien modelées, quoique peu charnues, son menton, coupé d'une ligne médiane, achevant l'ovale ferme et plein de son visage.
À son index droit brillait une seule bague, royale...
« Pour avoir ce regard, cette allure, ce dédain paisible, cette sûreté de soi, pour posséder ce masque calme et ferme, il faut, pensais-je, que cette femme vive une existence singulièrement unie et heureuse... »
À ce moment, l'élégante inconnue éprouva sans doute le sentiment qu'elle était observée.
Elle tourna légèrement la tête et dirigea vers moi un regard clair. Avec un léger sourire, qui rendit charmants ses traits un peu sévères, elle se leva et vint vers mon ami...
— Oh ! vraiment ! Vous, à Paris, chère miss ? dit-il avec surprise.
— Oui... répondit-elle. J'arrive de Lisbonne... Mais que faites-vous ici ? Attendez-vous quelqu'un ?
— Non, par ma foi... J'attendais – en compagnie de mon ami Gaston-Ch. Richard, que je vous présente – qu'il y eût un peu moins de monde pour me faire montrer quelques belles pierres...
— Vous avez mal choisi votre jour...
— Et vous, miss... En mission ?
— Non... J'ai achevé celle que j'avais acceptée. Elle a pris fin à Lisbonne... Et je suis en vacances !
Elle sourit et ajouta :
— J'habite en face, au Ritz. Voulez-vous venir prendre une tasse de thé, chez moi ?... Faites-moi le plaisir d'accompagner votre ami, monsieur, ajouta-t-elle avec grâce, en se tournant vers moi.
— Venez ! mon cher, dit mon ami, puisque miss Elsa van Laëghels a l'amabilité de vous en prier...
Journaliste et reporter, durant vingt années de ma vie, j'ai parcouru le globe entier... Mon ami – chargé d'affaires d'une légation étrangère à Paris – a vécu aux quatre coins du monde, Miss Elsa van Laëghels avait voyagé pour le moins autant que nous.
La conversation se prolongea longtemps devant le thé.
— À quelle nationalité appartient donc miss van Laëghels ? demandai-je à mon ami, quand nous fûmes seuls. Américaine sans doute ?
— Non. Elle est Hollandaise, née aux Indes néerlandaises.
— Et... que fait-elle, dans la simple vie quotidienne ?
— Curieux ! Je pourrais vous répondre qu'elle est très riche et n'a qu'à se laisser vivre de ses rentes... ce qui ne serait qu'à demi faux... Mais, pour vrai dire, elle travaille dur et souvent...
— Bah ! À quoi donc ?
Mon ami prit un temps.
— Elle dirige, répondit-il enfin, une organisation de police privée fondée par elle, qui a des bureaux à Londres, à La Haye et à Berlin.
— Comment ? Une femme détective, cette artiste élégante et lettrée ?
— Oui ! dit mon ami. Et une détective comme il n'en existe pas des douzaines sous la calotte des cieux. Oui... artiste, intelligente, lettrée, fine comme l'ambre, cela va sans dire... Et bonne ! mais trempée comme un acier, brave jusqu'à la témérité. Ah ! si elle consentait à vous conter quelques-uns de ses souvenirs...
Elle y a consenti, non sans quelque hésitation, après m'avoir demandé l'engagement d'honneur que je ne prononcerais pas certains noms, que je ne mettrais pas en cause certaines personnalités.
J'y ai souscrit, car ce sont d'authentiques aventures que je rapporte ici – sincères comme un bon reportage et dont on peut retrouver la trace dans les journaux français et étrangers de 1906 à 1928.
Le portefeuille de cuir de Russie

Chapitre I

Miss Elsa-Ophélia-Juliana van Laëghels, fille de Freederick van Laëghels et de Bertha Oliva de Mieussans – descendante d'un huguenot charentais, exilé lors de l'Édit de Nantes, – a vu le jour à Batavia (Indes néerlandaises) le 17 février 1883. Sa famille est d'origine frisonne. L'un de ses aïeux fut gouverneur de Leeuwarden. Son père mourut, en 1901, à Maarn, non loin de Doorn. Elle demeurait orpheline, sans ressources, et ne put achever ses études que grâce à la générosité de Sa Majesté la reine Wilhelmine.
En septembre 1902 elle quittait sa pension avec un mince trousseau, 136 florins dans sa poche, un paquet de livres sous le bras et un brevet d'institutrice dans un tube de fer-blanc. Mais elle n'avait pas d'emploi en vue... Elle connut des jours terribles, sans feu, sans pain, ou presque, des travaux de famine, des traductions à cinq sous la page de vingt-sept lignes. Cette vie affreuse dura plus d'un an.
Ce fut alors qu'on lui proposa une place de surveillante dans une pension de jeunes filles en Angleterre, près de Maidstone... Et ce fut là qu'à l'occasion d'un vol insignifiant...
Chapitre II

— Oh ! qui a pu oser commettre une telle action ! Ici, chez nous ! un vol ! Dans une maison si respectable !
D'émoi, la maîtresse de musique et de chant, Mrs. Carolina Hannah-Mendelssöhn, s'était laissée choir dans un fauteuil et contemplait avec des yeux agrandis par la stupeur son armoire à glace, dont la porte, fracturée brutalement à l'aide d'un ringard pique-feu d'assez forte taille, laissait voir le bouleversement intérieur, à peu près total.
— Ça ! oui ! par exemple ! Lui a fallu un fier toupet, à celle-là qui a fait ce coup-là ! dit d'un accent convaincu Kate, la servante à tout faire de la pension Trowbridge.
Les deux femmes entre elles formaient le contraste le plus complet. Mrs. Hannah-Mendelssöhn était une petite juive, grasse et replète, aux bandeaux noirs, épais et tombants, bien collés sur les oreilles, au teint d'ivoire jaune, tout uni, aux lèvres minces, proprement vêtue d'alpaga gris, chaussée de souliers plats vernis, ceinturée de cuir gris, mat, et portant une montre d'argent accrochée sur la poitrine par une broche de pâles améthystes.
Kate Fowler, la servante, mesurait plus de cinq pieds et les élèves de la pension prétendaient que l'on prenait la mesure de ses robes sur la grande horloge à gaine, en chêne ciré, du réfectoire. Jamais lavée et rarement peignée, c'était une assez déplaisante créature, qui sentait le torchon sale, l'eau de chlore et trop souvent l'alcool.
— De quoi vous mêlez-vous, Kate ? dit aigrement Mrs. Hannah-Mendelssöhn en tournant vers la servante, debout sur le seuil de la porte, son impérieuse petite tête. Vous ai-je donc adressé la parole ?
— De quoi que je me mêle ? répliqua Kate, suffoquée. Eh ben ! de vot' vol, donc, que je me mêle. Vous êtes là à crier depuis un quart d'heure qu'on vous a volée. Je dis comme vous et ça vous déplaît ? Et vous m'attrapez ? C'est drôle ça, vous savez.
— Insolente fille ! répliqua Mrs. Hannah-Mendelssöhn. Je vous dis de sortir d'ici... Vous n'avez rien à y faire, d'autant plus que... vous... y êtes trop venue, peut-être, ajouta-t-elle entre ses dents.
Mais, si bas qu'elle eût parlé, Kate, ayant l'oreille fine, avait recueilli le propos.
— Non, mais dites donc, fit-elle, cramoisie. Dites que c'est moi qui vous l'a volé, vot' portefeuille.
— Comment savez-vous que c'est un portefeuille que l'on m'a dérobé ? interrogea âprement la maîtresse de musique.
Il y eut une rumeur, dans le long corridor où les élèves, toutes au seuil de leur chambre, écoutaient cet aigre dialogue.
— Comment que c'est que je sais que c'est vot' portefeuille qu'on vous a barboté ? fit Kate, les doigts dans sa tignasse. Tiens ! je le sais parce que c'était vot' manie de le tripoter tout le temps et de compter vos bank-notes... J' vous ai vue assez souvent le faire et le refourrer là, sous vos tas de linge...
Presque au même instant on entendit toutes les portes se refermer... Puis ce fut un léger tintement de clefs.
— By God ! fit Kate. V' là les deux sœurs ! Expliquez-vous avec elles, miss Hannah. Et dites pas que c'est moi qui vous ai barboté vot' magot, pasque, vous savez, ça irait mal !
Elle s'en alla, en traînant ses savates, que l'on entendit peu après claqueter sur les marches dans l'escalier de service.
Mrs. Hannah-Mendelssöhn s'avança sur le seuil de sa porte, car le tintement du trousseau de clefs augmentait d'intensité. Et bientôt, elle saluait, d'une révérence, les deux sœurs Trowbridge, deux misses d'âge respectable, jumelles, et si exactement semblables l'une à l'autre que l'on n'eût jamais su, en parlant à la première, si on ne s'adressait point à la seconde, sans la précaution qu'elles avaient prise de porter, l'aînée, Julia, une ceinture blanche, et la cadette, Florence, une ceinture bleue.
— Que vient-on de nous apprendre, chère Mrs. Hannah ? demanda Julia Trowbridge. On vous aurait volé de l'argent ?
— Est-il vrai que l'on ait forcé votre armoire ? commença Florence.
— Hélas ! gémit Mrs. Hannah-Mendelssöhn. Voyez plutôt... Je n'ai touché à rien. Mais j'ai constaté que l'on m'a enlevé un portefeuille en cuir de Russie rouge, portant les initiales de feu mon mari, et qui contenait 200 livres – un peu plus même – en six billets de 25 livres et 5 billets de 10 livres. En outre, j'avais une guinée en or du roi Charles IV et une demi-livre du jubilé de la Reine. C'était là tout mon bien, hélas ! acheva la pauvre femme en portant son mouchoir à ses yeux.
— Qui a découvert le vol ? demanda Julia.
— C'est Fanny Wilson, répondit Mrs. Hannah-Mendelssöhn. Avant de commencer mon cours, je me suis aperçue que j'avais oublié ici mes notes manuscrites. J'ai prié miss Wilson d'aller les chercher. Elle est revenue après dix minutes d'absence, pâle, les yeux égarés, prête à défaillir et disant que l'on avait forcé la porte de mon armoire... J'ai renvoyé les élèves chez elles... Je suis venue ici... J'ai constaté que l'on avait volé mon portefeuille et mon argent...
— Ah ! il est heureux pour nous que ce soit Fanny Wilson qui ait découvert ce vol ! dit miss Julia Trowbridge avec un soupir de soulagement. Je m'étonne seulement qu'une fille aussi énergique, aussi sportive, ait montré tant de trouble...
— Fanny n'a que dix-sept ans ! fit miss Florence, et c'est encore une enfant. En voyant la porte ouverte, l'armoire forcée, le pique-feu à terre, tout ce linge répandu, elle a dû éprouver, la chère petite, une commotion nerveuse assez forte. C'est très naturel. Tout le monde n'a pas votre maîtrise de soi, Julia !
— Vous avez raison ! dit Julia, flattée du compliment détourné que lui adressait sa sœur. N'empêche que voilà une affaire bien ennuyeuse. Il faut immédiatement avertir la police... Dites-moi, Mrs. Hannah, vous n'avez pas personnellement de soupçons...
— N... n... non ! murmura la maîtresse de musique, avec hésitation.
— Fermez la porte, Florence ! dit Julia avec autorité.
Puis s'adressant à Mrs. Hannah-Mendelssöhn :
— Vous soupçonnez quelqu'un, avouez-le, ma bonne amie... Allons, parlez... N'ayez crainte.
— C'est si terrible ! fit la pauvre femme, en hochant la tête.
— Mais parlez donc... Serait-ce sur la nouvelle surveillante, cette Elsa van Laëghels dont l'allure est si misérable, que vous faites peser vos soupçons ?
— Non... Je n'ai pas pensé à elle ! avoua Mrs. Hannah. Je crois plutôt que ce serait cette Kate Fowler.
— Kate ? Trop bête pour se faire voleuse ! jugea Florence avec dédain.
— Hum ! fit Mrs. Hannah-Mendelssöhn.
— Quoi, hum ! Expliquez-vous ? demanda Julia.
— Eh bien, oui ! éclata la maîtresse de musique. Je vais tout vous dire... Cette Kate, qui est brutale, bourrue, insolente, était certainement cachée dans quelque recoin quand les élèves et moi nous sommes arrivées ici. Et la première elle a dit qu'il fallait que celle qui avait fait le coup eût un fier toupet... Puis elle m'a cherché querelle... Enfin elle a dit que ce n'était pas elle qui avait volé le portefeuille, alors que personne encore, sauf moi, ne savait qu'il s'agissait d'un portefeuille. Je l'ai sévèrement relevée du péché d'insolence et elle a profité de votre arrivée – le tintement de vos trousseaux de clefs annonçant votre approche – pour filer sur un juron et sur une menace, en me disant que ça irait mal si je disais – pardonnez-moi de répéter ces mots horribles – que c'est elle qui m'a barboté mon magot !
Chapitre III

Le coroner, un grand jeune homme blond très distingué, son secrétaire et un inspecteur de police étaient assis dans le bureau, en compagnie des sœurs Trowbridge et de Mrs. Hannah-Mendelssöhn. Et devant leur redoutable aréopage se tenait, un peu intimidée, une grande et jolie jeune fille, au teint de lait, aux yeux bleus, aux lèvres roses, et dont le front bombé était couronné de cheveux dorés, aux boucles indociles.
— Miss Wilson, je vous remercie, et vous félicite... dit gracieusement le coroner. Votre déposition est très claire, et l'émotion que vous avez éprouvée ne vous a pas empêchée de juger sainement des choses. Vous pouvez vous retirer...
Fanny Wilson sourit, timidement, fit une gracieuse révérence et sortit du bureau.
— Miss Wilson est une parfaite jeune fille ! dit Julia. C'est l'élève la plus fortunée de la pension. Son père, sir Albert-Nicholas Wilson, tient une grosse banque d'affaires dans la cité. Mais c'est – ou plutôt c'était – une jeune fille assez peu studieuse, un peu fantasque même, et qui voulait se faire actrice. La discipline de la maison, et j'ose dire, la méthode de redressement moral que nous pratiquons ont mis bon ordre à tous ces phantasmes. J'ajouterai que Fanny, quoiqu'assez orgueilleuse, a très bon cœur, et n'hésite jamais, dans la mesure de ses moyens, à aider une amie ou à secourir une infortune.
— Une seule question, fit Mason. De combien d'argent dispose-t-elle pour ses dépenses personnelles ?
— Elle dispose d'une livre par semaine. C'est le maximum autorisé par la règle que nous avons établie.
— Passons ! dit Mason. Pouvons-nous voir cette nouvelle surveillante et l'interroger ?
Florence Trowbridge, sur un regard de sa sœur, se leva et sortit. Quelques minutes plus tard, elle rentrait dans la pièce, accompagnant une jeune fille, grande, très mince, aux larges yeux noirs, aux paupières bistrées, au teint d'ambre, et dont la lourde chevelure, noir-bleu, tressée en deux longues nattes dont chacune lui faisait deux fois le tour de la tête, encadrait bien le masque étroit, maigre et fier. Elle était correctement, mais pauvrement vêtue d'une jupe en lainage noir, et d'un corsage de même étoffe. Sur les épaules, elle portait une écharpe de laine grise, barrée, aux deux extrémités, de trois larges rayures blanc, brun et violet, qui étaient les couleurs de l'école.
Elle salua, avec une sobre grâce, puis, dans une pose calme et simple, attendit, debout, qu'on lui adressât la parole.
— Vous vous nommez ?... interrogea le coroner.
— Elsa-Ophélia-Juliana van Laëghels, née à Batavia, en 1883.
— Je vous remercie. Que savez-vous de ce vol ?
— Exactement rien, sir ! répondit Elsa.
— Êtes-vous allée souvent chez Mrs. Hannah-Mendelssöhn ?
— Une seule fois.
Elsa avait répondu simplement, sans hâte, d'une voix posée, toute naturelle...
— Ne saviez-vous pas que Mrs. Hannah-Mendelssöhn gardait chez elle une somme assez forte ? demanda le coroner.
— Non, sir. Comment l'aurais-je su ? Je suis depuis peu ici et Mrs. Hannah-Mendelssöhn ne m'a fait à ce sujet aucune confidence.
— Vous êtes étrangère, miss van Laëghels, dit Mason. Nous savons que vous n'êtes pas fortunée. N'avez-vous pas été tentée, jamais, de vous emparer du bien d'autrui ?
Elsa eut un amer sourire. Pauvre étrangère, oui, elle devait être soupçonnée : c'était naturel et presque inévitable.
Des larmes perlèrent aux yeux de la jeune fille. Elle les essuya, puis posa devant le coroner ses clefs et son réticule de laine noire.
— Je n'ai pas quitté mes élèves d'une heure aujourd'hui, dit-elle, sauf pour le lunch, que j'ai pris avec les autres surveillantes. Je ne suis pas rentrée dans ma chambre, depuis ce matin. Voilà mes clefs, mon sac. Que l'on fouille chez moi. Que l'on fouille mes vêtements. Je ne sais rien de ce vol et je n'ai pas pris cet argent, c'est tout ce que je puis dire.
Elle avait parlé avec une simplicité si grande, une dignité si triste que Mason secoua la tête.
— Nul ne vous accuse, dit-il. Mais je me devais de vous poser cette question. Reprenez tout cela, miss van Laëghels... Et retirez-vous.
Elsa obéit en silence.
— Allons voir les lieux du vol, dit le coroner.
Chapitre IV

Mason était l'un des bons inspecteurs de Scotland-Yard et comptait à son actif quelques belles arrestations ; il jouissait de la considération de ses pairs et de l'estime de ses supérieurs.
Seul, dans la chambre, il allait et venait, avec précaution, examinant les empreintes laissées sur le tapis. Puis il examina de même l'armoire et eut, tout à coup, un hochement de tête avec un petit sifflement aigu.
— Quelque chose ? interrogea le coroner.
— Oui... Une marque très nette de main, mais, si je ne m'abuse, de main gantée... et gantée de gants sales... Forte patte... le pouce est ici très net... Venez voir... sir, ajouta l'inspecteur en s'adressant au coroner qui aussitôt obéit.
— Très net ! confirma-t-il après avoir examiné l'empreinte de la main, laissée mi sur la glace, mi sur l'encadrement de celle-ci.
— Voulez-vous me permettre de regarder à mon tour ? fit Julia Trowbridge.
Mason fit un signe d'assentiment. La directrice du pensionnat entra dans la chambre, regarda l'empreinte de la main criminelle et dit, très troublée :
— Il n'est à ma connaissance qu'une personne ici qui possède une main aussi forte...
— Ah ! très bien ! Et qui est-ce ? interrogea Mason.
— Kate Fowler, notre femme de service.
Ce ne fut pas une femme, mais une espèce de monstre en fureur, éructant des blasphèmes, des jurons de corps de garde, que les trois hommes amenèrent dans la chambre, une demi-heure plus tard, et non sans peine.
— Mais taisez-vous donc, infernale créature ! dit le coroner, abasourdi devant une telle colère.
Mais Kate répliqua :
— J' voudrais qu' ça soye vous à ma place ! Et qu'on vous dise que vous avez volé quand vous avez pas volé ! Moi, que je me crève de travail dans cette sacrée boîte pour élever mes gosses, depuis que mon grand carcan de chevau m'a quittée, on dit que les bank-notes, là, qu'on a trouvées dans ma loge, c'est pas à nous ? C'est notre argent, aux petits et à moi... on l'a pas volé... on l'a gagné... C'est des billets neufs... et pasqu'on lui a volé des billets neufs, à la chanteuse, vous dites que c'est les siens ! c'est pas les siens ! C'est les miens, à moi... Cinquante livres... voui, que j'ai économisées depuis huit ans... Et cette saleté de femme qui dit que c'est à elle... Je te lui flanquerais une raclée, moi, vous savez, à la chanteuse... Une voleuse ! moi ! Attends un peu que les chandelles y m'ayent lâchée. Et pis on verra si je lui chiffonne sa perruque, moi !
— Où sont vos gants ? dit sèchement Mason.
— Mes gants ? Quels gants ? fit la mégère, interloquée.
— Vous mettez des gants parfois, pour travailler ?
— Oui, parbleu ! quand j' fais « mes » vernis et pis « mes » cuivres. C'est des anciens gants d'uniforme à mon homme.
— Bon ! où sont-ils ?...
— Y doivent bien êt' quequ' part dans mes poches... dit Kate sidérée. Quoi que vous voulez en faire ?
— Taisez-vous ! dit Mason.
Il vida, en un instant, les poches de la femme de service. Pêle-mêle, il en tira les objets les plus hétéroclites : des chiffons, des clous, un morceau de cire, des bouts de bougie, deux vieux gants de daim, de la ficelle, des bouchons, du sucre...
Dédaignant le reste, il examina les gants, non sans dégoût. Noirs, huileux, fleurant la sueur, la pâte à polir, la graisse, ils étaient peu ragoûtants.
— Mettez-les, ordonna-t-il en les tendant à Kate. Et n'essayez pas de faire la mauvaise tête, ou bien l'on se chargera de vous calmer avec ça !
Il montrait une matraque en caoutchouc et des menottes.
Tout en grommelant, elle passait les gants, pendant que Mason repoussait la porte de l'armoire.
— Venez ici ! dit Mason... Là... prenez le pique-feu... bon ! Introduisez-en la pointe, là, où elle a déjà été mise. Poussez ! Bien... Encore... Et la main droite ici... Appuyez... fort... Ça va... assez !...
Il examinait la seconde empreinte, faite au-dessous de la première pendant que l'on réempoignait la femme, inquiète et farouche.
— Les deux empreintes sont identiques ! dit enfin Mason, en s'adressant au coroner. Vous pouvez vérifier, sir... Allons, avouez-vous, la femme ? Ça vaudra mieux pour vous de plaider coupable !
Kate, les yeux hors de la tête, se débattait, avec une fureur sauvage. Les quatre constables, le coroner et Mason eurent une peine infinie à la maîtriser.
Mais brusquement, la malheureuse faiblit. Une pensée foudroyante venait de traverser, en un éclair, son cerveau épais.
— Mes gosses ! Mes petites ! Faites pas ça, au nom du ciel, gentlemen ! gémit-elle. Qui c'est qui les dorlotera, qui les soignera, pendant que je serai à la boîte ?
Julia Trowbridge fit un pas vers elle.
— Dites où est le portefeuille, et l'on vous lâchera, fit-elle.
— J' vous dis que j' l'ai pas ! dit Kate, reprise de fureur. C'est bête, à la fin ! J' l'ai pas, c'est la vérité que j' l'ai pas. Qu'on lui donne mes cinquante livres, à la chanteuse... j' veux bien, mais qu'on m' f...iche la paix !
— C'est bon. Fourrez-la au bloc ! dit le coroner, en s'adressant aux constables.
Cette fois, Kate se laissa emmener sans résistance. Même il fallait la soutenir, car, en larmes, secouée par de gros sanglots, elle gémissait à fendre l'âme, en s'éloignant dans les couloirs.
Chapitre V

Le lendemain, dans le grand hall de l'école, Julia Trowbridge réunit les élèves, les surveillantes et les professeurs.
— Vous savez toutes, dit-elle, ce qui s'est passé. Catherine Fowler, contre toute évidence, s'entête à nier, imbécilement, alors que tout l'accuse. Comme elle s'obstine à ne pas vouloir dire où elle a caché le portefeuille et l'argent dérobés ! Elle sera donc très sévèrement punie et fera peut-être un an de prison. Ses enfants seront confiés par mes soins à une œuvre d'éducation, qui les élèvera charitablement. Mais il faut payer leur trousseau d'entrée. J'ai estimé qu'il y avait là, de votre part, un geste de charité chrétienne à accomplir. Chacune de vous donnera ce qu'elle pourra. Ma sœur et moi nous parferons la somme, si elle est insuffisante. Nous nous inscrivons, pour commencer, pour une livre chacune...
Les professeurs s'inscrivirent pour un demi-souverain. Les surveillantes pour une couronne. Et tour à tour les élèves énoncèrent leurs dons, à mi-voix, en défilant devant les deux sœurs... Fanny Wilson passa à son tour, dit deux mots :
— C'est beaucoup trop, chère Fanny ! dit Florence. Deux livres ! où les prendrez-vous ?
— J'ai une livre d'économies et j'abandonne ma livre de la semaine ! dit Fanny. Oh ! je vous en prie, ne refusez pas !
Le soupçon qui avait pesé sur elle avait laissé Elsa lourde de chagrin silencieux et de sourde rancune. Et, malgré elle, un secret sentiment d'hostilité s'élevait dans son âme contre les sœurs Trowbridge, qui n'avaient pas eu un mot pour la défendre, contre Hannah-Mendelssöhn, dont la dureté de cœur risquait de faire deux orphelines, contre Fanny même, que la découverte du vol, le don généreux fait en faveur d'Emily et de Louisa, auréolait d'une espèce de nimbe glorieux.
Elle se le reprochait, mais, malgré elle, un sourd malaise, une rancœur douloureuse lui poignaient l'âme. Elle entendait encore les gémissements de la misérable Kate, ses gros sanglots, ses cris lamentables. Elle revoyait la pauvre figure toute blanche, les yeux pleins de détresse, la bouche désolée d'Emily et de Louisa ses filles, quand on les avait emmenées, déjà vêtues de l'uniforme gris-bleu et noir, décent, mais si triste, des orphelines de l' Œuvre de l'Enfance abandonnée moralement . Elle n'en dormait pas, la nuit. Elle se souvenait de tout ce qui s'était passé, et mettait sa cervelle à la torture pour chercher qui pouvait avoir dérobé l'argent de Mrs. Hannah-Mendelssöhn.
Une nuit, en pleine obscurité, assise dans son lit, elle se souvint tout à coup que le jour du vol, elle avait vu, au pied de l'escalier qui conduisait à l'étage où était située la chambre de la maîtresse de musique, un seau, en bois laqué de vert, dans lequel, pêle-mêle, étaient entassés des chiffons, des torchons, des peaussines à frotter... Et nettement, elle revit, posés sur ce tas de torchons, un mouchoir à carreaux, roulé en tampon, un petit bidon d'huile à polir et les deux gants de peau de daim, les deux horribles gants, noirs, gras, sales, ayant encore la forme pleine des grosses pattes rugueuses de Catherine Fowler, qui, à coup sûr, venait de les quitter !
Une étrange sensation envahissait Elsa. Elle frissonnait, et, glacée, claquait des dents comme si elle eût éprouvé un accès de fièvre paludéenne... Mais en même temps, et comme hors d'elle-même, sa pensée, peu à peu, projetait une lumière éclatante sur ce petit drame domestique.
Elle avait déjà douté de la culpabilité de Kate. La fureur bestiale, les protestations maladroites, les propos injurieux de la servante, ses cris, ses gros sanglots ridicules, s'ils n'avaient pas attendri les hommes de police, professionnellement endurcis au spectacle des larmes, avaient ému les fibres les plus sensibles de la pauvre surveillante. Mais si Kate n'était pas coupable, qui donc avait volé ? Quelqu'un qui, à coup sûr, avait vu les gants de la servante abandonnés avec le seau, au pied de l'escalier... Qui ? Une sueur d'angoisse mouillait les tempes d'Elsa... Il y avait soixante grandes élèves de seize à vingt ans, huit professeurs, huit surveillantes que l'on pouvait soupçonner, outre trois ou quatre domestiques... Il fallait mettre hors de cause évidemment les fillettes de sept à quatorze ou quinze ans, qui n'avaient d'ailleurs pas accès dans le bâtiment où logeaient les grandes. Mrs. Hannah-Mendelssöhn s'était-elle volée elle-même ou bien... Fanny ? De l'aveu de Mrs. Hannah-Mendelssöhn elle était restée à peine dix minutes absente... En dix minutes elle ne pouvait pas courir à la chambre, fracturer l'armoire, voler le portefeuille et après l'avoir soigneusement mis en sûreté revenir donner l'alarme ?
Alors ? Jamais la conscience, l'intelligence et les nerfs d'Elsa n'avaient été à telle épreuve.
Chapitre VI

Quelques jours plus tard, Fanny et Elsa, après un cours pratique de chimie, étaient restées dans la classe, occupées à ranger éprouvettes, ballons, tubes d'essai et instruments.
Elsa travaillait en silence, sans parler à sa compagne.
— Que pensez-vous de ce vol, miss van Laëghels ? demanda tout à coup Fanny, sur qui ce mutisme semblait peser.
— Je pense que tout le poids de la faute commise retombera sur les deux pauvres petites, Emily et Louisa ! dit lentement Elsa. Comment la voleuse n'a-t-elle pas pensé à cela ?...
— Catherine Fowler est une brute ! dit Fanny.
— Aussi bien, ne parlé-je pas de Kate. Elle est brutale, c'est vrai, mais c'est une brute innocente du vol dont on l'accuse.
Un lourd silence tomba, de plomb, entre les deux jeunes filles.
— Je voudrais faire quelque chose pour ces petites ! dit enfin Fanny, d'une voix altérée par une émotion profonde.
— Vous avez été déjà très généreuse envers elles, miss Wilson.
— Pas assez... Mais je ne pouvais faire davantage... Est-ce que je... je pourrais faire verser, par mon père, un peu d'argent sur... sur leur tête ?
— Sans doute ! dit Elsa.
— Je vais lui écrire dans ce sens... ce soir même.
— C'est très bien à vous, miss Wilson ! dit Elsa.
Et, regardant devant elle, dans le vide, les yeux vagues, elle dit, à mi-voix :
— Vous êtes très bonne, vraiment très bonne. Et si j'osais, je vous demanderais un petit service, bien que... cette sorte de chose soit sévèrement interdite par les règlements...
Une vive surprise se peignit sur les traits de Fanny.
— Si je le puis... je le ferai pourtant bien volontiers ! dit-elle.
— Ne pourriez-vous me prêter dix livres pour que je puisse acheter une robe plus chaude que la mienne ? dit tout bas Elsa. Je n'ai que celle-là et elle est bien usée...
— Je le pourrai certainement... dans deux jours... Je dirai à mon père de me les envoyer, dit Fanny, les yeux brillants.
Quelque quarante-huit heures après cette conversation, la jeune fille, un soir, glissa un billet de dix livres dans la main d'Elsa.
— Ah ! si j'osais ! dit Elsa...
— Quoi donc ?
— Vous en demander dix encore. Mon manteau est en piteux état, et j'en ai vu un, hier, d'occasion, qui me va si bien...
— Venez dans ma chambre ! dit Fanny. J'avais demandé vingt livres à mon père. Je vous donnerai les dix autres.
Elsa suivit Fanny Wilson... Elle prit le second billet, puis dit encore, en le tournant entre ses doigts :
— Si vous pouviez m'en prêter dix encore, je vous en serais bien obligée. Vous allez me les donner, n'est-ce pas ?
— Pour le moment, miss Laëghels, cela m'est impossible, dit Fanny, la gorge serrée, devant le regard d'Elsa.
— Je ne le crois pas, miss Wilson... Et je crois que vous avez encore beaucoup d'argent... Je crois que vous pourriez encore me prêter trente livres, sans vous gêner... Je le crois fermement.
— Moi... non... je vous jure... Je ne vous comprends pas...
— Où est la lettre que votre père vous a envoyée hier et que vous prétendez avoir reçue, ce matin ? Montrez-la-moi ! Votre père y faisait certainement allusion à l'envoi de ces vingt livres...
— Oui ! il me disait qu'il m'enverrait d'autre argent si j'en avais besoin... Mais je ne sais pas ce que j'ai fait de cette lettre... J'ai dû la déchirer... ou la brûler.
— Vous mentez !
Et, la main sur l'épaule de la jeune fille, Elsa dit tout bas :
— C'est vous qui avez pris le portefeuille chez miss Hannah-Mendelssöhn ! C'est vous qui avez pris les gants de Kate Fowler sur le seau de chiffons, au pied de l'escalier ; c'est vous qui, les mains protégées par ces gants sales, avez forcé l'armoire, pour faire croire à un vol crapuleux. À quel moment avez-vous pris le portefeuille ? Quel démon vous a poussée à cette détestable action ? Pourquoi avez-vous gardé le silence ?
Fanny fondit en larmes, puis dit faiblement :
— Vous avez raison. Ce n'est pas le jour où j'ai fracturé l'armoire que j'ai pris le portefeuille. C'est la veille au matin. Je ne sais pas pourquoi j'ai fait cela ! Il est là, sur mon armoire. Et je n'y ai rien pris, que ces deux billets que je vous ai donnés.
Et elle ajouta à voix plus basse :
— Quand vous m'avez demandé de l'argent, j'ai compris que vous m'aviez devinée... J'espérais que vous me forceriez à vous donner votre part...
— Prenez le portefeuille, je vous prie, dit Elsa, et hâtez-vous !
Chapitre VII
 
Fanny obéit, monta sur une chaise, atteignit sur le sommet de son armoire l'objet volé et suivit docilement Elsa van Laëghels, dans le bureau des deux directrices.
— Comment avez-vous eu l'idée, malheureuse enfant, de commettre un acte aussi coupable ? demanda miss Julia Trowbridge, atterrée.
— Tout d'abord, je ne pensais pas voler ! répondit Fanny. C'est la curiosité qui m'a perdue. J'ai voulu savoir s'il était vrai que miss Hannah-Mendelssöhn portât perruque, comme nous le disons entre nous. Je l'ai vue, la veille du jour où tout se découvrit, sortir de sa chambre, le matin. Elle était en retard, et laissa sa porte ouverte. Cela lui arrivait souvent, quand Kate était dans le corridor. Kate était là ! Moi aussi, car je n'avais cours qu'une demi-heure plus tard. Pour mon malheur, je m'aperçus que Mrs. Hannah-Mendelssöhn avait oublié ses clefs sur son armoire. J'entrai... j'ouvris le meuble... Je n'aperçus aucune perruque, mais je vis dépassant le rebord d'une pile de linge, le portefeuille de cuir de Russie. Je le pris ; j'allais l'ouvrir quand j'entendis dans le couloir des pas précipités. Puis peu après, la voix de Mrs. Hannah s'éleva :
— Kate ! disait-elle, êtes-vous entrée chez moi ?
— Je ne sais pas ce que Kate répondit, mais ce devait être assez peu poli, car, de nouveau, Mrs. Hannah-Mendelssöhn éleva la voix sur un ton irrité.
« Pendant ce temps, je m'étais pelotonnée à terre, derrière le piano, car, je savais bien que si l'on m'avait surprise là où j'étais, le portefeuille en main, on m'eût chassée du collège sans merci ! Il était temps ! Mrs. Hannah-Mendelssöhn entrait ! Elle courut à son armoire dont j'avais repoussé la porte tout contre. Elle la ferma à clef, à double tour, et repartit en coup de vent, sans fermer sa porte, en criant à Kate :
— J'ai laissé la porte de ma chambre ouverte. N'oubliez pas de la refermer quand vous en aurez fini chez moi.
« J'étais atterrée ! La porte de l'armoire refermée, il ne m'était pas possible de remettre le portefeuille là où je l'avais pris. Qu'allais-je faire ? Qu'allait-il se passer ? Je me sauvai dans ma chambre, et là, j'eus une tentation folle d'aller trouver notre maîtresse de musique et de tout lui avouer !
— Que ne l'avez-vous fait ! gémit Florence Trowbridge.
— Je ne l'ai pas fait parce que j'ai ouvert le portefeuille ! répondit tristement Fanny Wilson. Bien que mon père soit très généreux avec moi et que je le représente encore plus généreux qu'il ne l'est, je n'ai jamais eu plus de cinq livres à la fois à ma disposition. Je pensai qu'avec cet argent je pourrais acheter bien des choses, des liqueurs, des sucreries, des cigarettes, des frivolités, offrir un thé à toutes mes compagnes, louer un autocar pour emmener mes amies en excursion...
— Mais pourquoi avez-vous fracturé l'armoire, le lendemain ?
— Parce que j'avais hâte que le vol fût découvert : il me semblait que tout le monde connaissait mon honteux secret. Et puis... j'eus la pensée de faire dériver les soupçons sur Kate. Elle est grossière, brutale, peu sympathique... et elle est très mal avec Mrs. Hannah-Mendelssöhn ! Pourtant je ne savais comment m'y prendre... Ce furent à la fois Kate et Mrs Hannah-Mendelssöhn qui m'en fournirent les moyens, celle-ci en m'envoyant chercher son cahier de notes manuscrites dans sa chambre, celle-là en oubliant ses gants sur...

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