Hélène, la mort et moi
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Description

Quand Philippes Bouviers est assassiné au Moulin de Souville, il n’y a qu’une seule suspecte : sa fiancée Hélène Ruyters. En effet la jeune femme a été retrouvée avec l’arme du crime dans les mains.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 avril 2014
Nombre de lectures 1
EAN13 9791025100707
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Pierre Nemours

Hélène, la mort et moi

French Pulp Éditions
Policier



© French Pulp éditions, 2016
49 rue du moulin de la pointe
75013 Paris
Tél. : 09 86 09 73 80
Contact : contact@frenchpulpeditions.fr
www.frenchpulpeditions.fr
ISBN : 9791025100707
Dépôt légal : janvier 2014
Couverture : © Véronique Podevin
Le Code de la propriété intellectuelle et artistique interdit toute copie ou reproduction destinée à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Qu’il soit bien entendu avec les lecteurs en général, et mes amis du sud de la Seine-et-Marne en particulier, que les lieux dont il est question ici ne constituent que le décor d’un ouvrage de fiction.
Toute ressemblance ou similitude entre les personnages de ce roman et… les voisins de l’auteur, ne pourrait résulter que d’une regrettable coïncidence.

Avant-propos
Je sais qu’une des caractéristiques d’un avant-propos, c’est qu’on l’écrit après le livre. Généralement, l’écrivain réalise son œuvre, sans trop se soucier de sa destination, et puis, au moment de la livrer au public, il est comme pris de remords, ou à tout le moins, d’inquiétude. Il éprouve le besoin d’expliquer pourquoi il a écrit cela, et comment il l’a écrit.
C’est, en quelque sorte, sa justification. Et ce plaidoyer, il le place en tête de son livre, tout naturellement.
Mais moi, je ne suis pas un écrivain, et je n’écris pas pour un public. Je ne suis qu’une femme, terriblement malheureuse, et je n’écris que pour Hélène. Le temps passera, qui viendra accumuler le baume de l’oubli sur la plaie atroce d’aujourd’hui. Cette angoisse, cette honte, ce malheur, qui sont actuellement notre lot, s’estomperont peu à peu, et la paix, le bonheur même, je l’espère de toutes mes forces, reviendront à Souville.
Hélène n’oubliera pas, bien sûr, mais elle se souviendra avec moins de précision. Les images du passé prendront progressivement des contours plus flous. Elle revivra les scènes essentielles, mais elle démêlera de moins en moins bien les raisons et les causes, elle perdra le contact avec la réalité des caractères, les données véritables du problème.
Alors, elle sera peut-être heureuse de se pencher sur ce manuscrit. Car ce procès d’Hélène, qui commencera demain, est le point culminant d’un tournant de notre vie, à toutes les deux. Le malheur d’Hélène est mon malheur, sa libération sera la mienne. Et c’est en prévision de notre avenir, de ce temps qui viendra APRÈS, que je veux m’astreindre à cette relation de l’événement, à cette minute du procès.
C’est aussi pour cela que j’ai pris une décision symbolique, ce soir. Au lieu d’écrire dans ma chambre, comme je le fais chaque jour, depuis qu’Hélène est en prison – car je veux qu’en plus de mes visites elle ait le réconfort de s’entendre appeler à l’heure du courrier – je suis descendue au rez-de-chaussée, dans cette sorte d’alcôve, mi-boudoir, mi-bureau, qui communique avec le salon et qu’Hélène appelle « mon coin ». C’est là que tout a commencé. C’est là qu’elle viendra apaiser son tourment, soigner sa lassitude, lorsqu’elle rentrera à Souville.

Le jour baisse et bientôt, ce sera la nuit. La nuit de novembre…
Il fait encore très doux et la porte-fenêtre du salon est entrouverte, comme cette nuit-là, cette nuit de mai…
À l’époque où nous sommes, Souville est triste. Les arbres, qui se dépouillent, ruissellent par chacune de leurs branches, de leurs brindilles, car il a plu des heures, aujourd’hui. De part et d’autre de l’allée qui aboutit à la double porte de bois et au pont, les gouttes de pluie font luire les feuilles jaunies qui étincellent. Des flaques luisent, elles aussi, dans l’empierrage du chemin. Seuls, la pelouse, en bordure, et les cyprès demeurent résolument verts dans ce monde végétal qui a pris sa couleur fauve, la couleur de sa mort. Hélène a fait planter les cyprès justement à cause de leur aptitude à conserver éternellement ce vert qui souligne la vie par sa densité, et qui rassure par sa permanence.
— Nous sommes injustes envers les cyprès, disait Hélène. Nous en avons fait des arbres funèbres, alors qu’ils étaient l’ornement prestigieux des jardins de l’Orient…
À mi-parcours, dans l’allée, prend naissance le sentier qui conduit aux bassins et aux installations de la pisciculture. De ma place, il me semble entendre le grouillement constant, inquiétant aussi, des milliers de truites, groupées par catégories dans des biefs différents, aménagés à partir du cours murmurant et minuscule du Nulain. Il y a une douzaine de biefs, depuis celui où frétillent les alevins, jusqu’au royaume des énormes reproducteurs, dont le poids ferait rêver un pêcheur écossais, en passant par toutes les tailles, et, bien entendu, par la « truite portion » ce poisson sur mesure, que l’on vous sert dans tous les restaurants, et qui fait la fortune d’Hélène.
Je dis bien qu’il me semble les entendre, ces milliers de fauves, impitoyables dans leur jungle aquatique, parce que, chaque fois que je me penche sur leur monde grouillant, j’en ressens une sorte de malaise qui se traduit comme par un tumulte, une vocifération. En réalité, les bruits familiers sont infiniment plus sereins.
Il y a d’abord le tic-tac régulier de la vieille horloge à gaine, qui semble rythmer la respiration de la vieille demeure, puis les craquements asynchrones de la roue du moulin, qui ne sert plus à rien, sinon à décorer un des coins les plus ravissants de France, mais qui sont pour moi comme les rhumatismes que la maison a attrapés en restant bêtement les pieds dans l’eau pendant deux cents ans.
Car Souville est un village infime, aux confins de la Seine-et-Marne et du Gâtinais, mais dans ce village, le moulin est encore un monde à part. Il est construit sur une île allongée que forment deux petits bras du Nulain. Au haut de l’un des bras se trouve le petit barrage de retenue qui permettait de commander la marche de la grande roue à aubes, le second bras servant de déversoir. Juste en amont de l’île, c’est le bief tranquille où pataugent nos canards, et d’où partent les petits canaux qui alimentent la pisciculture.
D’un côté de l’île, le moulin est relié au « continent » par un vieux pont de pierre fermé par une solide barrière de bois. Pendant des années, je l’ai regardé comme un pont-levis. Pendant des années, je l’ai relevé, et l’ai tenu ainsi, pour défendre notre univers, à Hélène et à moi.
Et ce soir, je me trouve au cœur de cette quiétude familière, au milieu de la symphonie de ces bruits menus et quotidiens, à la place d’Hélène, là où elle se plaisait à faire sa correspondance personnelle, à écouter la radio ou à contempler son salon, car le « coin » est légèrement surélevé par rapport au reste de la pièce, et on y accède en gravissant une marche.
Dans ce salon, quand Hélène était là, il y avait toujours deux ou trois vases qui débordaient de fleurs. Depuis son arrestation, je les ai laissés vides. Je n’ai pas voulu que les couleurs continuent de crier leur joie. Ce n’est que depuis le début de l’automne que j’y ai mis des bouquets de feuilles mortes, dont la mélancolie va si bien au deuil de notre cœur.
Tout est calme et doux. Et pourtant, à la prison de M…, Hélène passe sa dernière soirée d’inculpée. Demain, devant la cour d’assises, elle sera accusée. Demain, les hommes, pitoyables, dérisoires, la jugeront. Je serai à ses côtés, prête à porter mon témoignage, non seulement à la barre du tribunal, mais aussi, pour l’avenir, à travers ces feuillets…

1
Mercredi.
J’ai quitté le Moulin de bonne heure, ce matin. D’abord, parce que je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. Bien avant l’aube, je me suis levée, puis recouchée, avec le seul souci d’en finir au plus vite avec ces heures qui nous séparent du procès d’Hélène.
Et puis aussi, parce que, en dépit de ma citation à comparaître en tant que témoin, je crains de ne pouvoir me frayer à temps un chemin dans le prétoire. Pourtant, non seulement je veux voir Hélène, mais il faut qu’elle me voie. Il me paraît essentiel qu’au seuil de l’épreuve qui l’attend, je sois le lien entre l’irréalité de la tragédie et la solidité permanente de la vie d’Hélène, que je lui apporte l’image rassurante de Souville, de Souville qui ne doit pas être seulement son passé, mais aussi son avenir.
En conduisant la 403 familiale sur les quarante kilomètres de routes mouillées, jonchées de feuilles rousses, glissantes, au débouché de la plaine, du suc gras des betteraves, j’ai fumé sans arrêt. J’ai imaginé ce que pouvait être, au même instant, la toilette d’Hélène, dans sa prison, sa toilette du jour où elle affronte ses juges. Vendredi dernier, lors de ma visite, je lui ai apporté son tailleur noir et son coffret à maquillage. Il m’a paru alors tout naturel de l’aider à se faire belle, à être aussi émouvante que possible devant ces hommes qui l’attendent à la façon, sinon de bourreaux, du moins d’inquisiteurs. Mais ce matin, il m’a semblé la voir dans sa cellule, ses précieuses affaires répandues dans ce décor de misère et de malheur. Les larmes sont venues, irrésistibles, obscurcir ma vision. Je les ai refoulées, sauvagement, à grandes bouffées de tabac.
Pourtant, ce paysage d’automne aurait dû contenir en lui-même son apaisement, car rien ne va à Hélène comme l’automne. C’est difficile à expliquer, mais c’est en tout cas une impression très vive : dans la lumière du printemps, dans la chaleur de l’été, Hélène est évidemment dans son élément, dans son cadre naturel. Mais dans la mélancolie, dans l’abandon de l’automne, elle fait un violent contraste, elle resplendit sur cet écrin de mort douce, d’adieu résigné, car justement, elle est l’espoir du printemps et la richesse de l’été.
Combien de fois n’avons-nous pas marché ensemble, par ces champs et par ces bois qui défilent maintenant de part et d’autre de la voiture ! Je n’aime guère la chasse, je l’avoue, mais j’y vais rien que pour le plaisir de regarder Hélène marcher, le fusil sous le bras, aérienne, frôlant à peine les mottes humides… Et pour jouir de son bonheur, aussi, lorsque l’épagneul dépose à ses pieds la petite boule de poils ou de plumes encore palpitante, et qu’elle a fauchée dans sa course, ou dans son vol, d’un coup de feu infaillible. Alors, ses joues rosissent, son œil brille, sa poitrine se soulève, altière et frémissante.
Pourtant, il n’y a en elle aucune cruauté, mais seulement la passion du sport et l’ivresse de la victoire…
Lorsque j’ai rejoint la nationale qui mène à M…, le trafic s’est fait intense et j’ai dû ralentir, car je connais mal cette portion du trajet. M… est le chef-lieu, mais nous n’y allons guère. Nos activités, comme nos goûts, nous conduisent vers Fontainebleau et Paris.
M… semble s’être donné pour mission de faire la transition entre la banlieue de la capitale et cette région prestigieuse, marquée de tant d’élégance et de grandeur. Finalement, la ville parvient à n’être ni d’un bord ni de l’autre. Ses HLM toutes neuves paraissent aussi mal à l’aise que la préfecture, restaurée d’hier, flambant neuve comme une mauvaise copie de style dans une usine de série du boulevard Magenta.
Le palais de justice, pourtant, retient quelque soupçon de gravité majestueuse. Cela tient sans doute à la crasse qui s’accroche victorieusement à ce genre d’édifice, qui résiste, avec l’aide efficace des pigeons, à tous les nettoyages, à tous les ravalements.

J’y suis arrivée un bon quart d’heure avant l’ouverture de l’audience, et la salle de la cour d’assises était déjà pleine. Hélène fera recette. Pensez-donc, elle représente une des familles les plus anciennes, les plus honorables du département ! Et une fortune aussi, ou du moins une affaire qui marche parfaitement, et qui rapporte gros grâce à son intelligence et à son travail. Enfin, au regard de notre société déjà provinciale, une femme du monde…
Il m’a fallu la chance de rencontrer Me Simon pour pouvoir entrer. Le jeune avocat est allé parlementer avec le gendarme de service, a dû lui expliquer qui j’étais, lui montrer ma convocation. Il a fini par me trouver une place au second rang, et je m’y suis glissée entre deux femmes en astrakan qui m’ont toisée, vaguement dédaigneuses, mais d’un dédain cependant tempéré par le fait que je connais un avocat.
Les quelques travées de places assises sont d’ailleurs presque exclusivement occupées par des femmes, des jeunes et des moins jeunes. Les premières doivent se demander ce qu’elles feraient, les autres ce qu’elles auraient fait, à la place d’Hélène.
Derrière, les places debout sont occupées par un public plus mélangé. Les hommes sont généralement âgés, modestement vêtus : les retraités qui viennent au Palais à la fois pour se chauffer et pour se distraire. Je sais. J’en ai eu un, comme ça, dans ma famille, qui ne ratait pas une cause. Des ménagères, aussi, entrées là leur cabas à la main, qui apporteront à Hélène, peut-être, la sympathie, la compassion les plus sincères.
Sur la droite, sous une haute fenêtre étroite d’où tombe un rayon de soleil froid, les journalistes sont à leur poste et discutent entre eux en attendant le début du procès. Ce sont presque tous des correspondants locaux, mais mes voisines se désignent un chroniqueur venu tout exprès de Paris.
« … L’envoyé spécial du Figaro, probablement… »
Au moment où je commence à ressentir cruellement ma solitude, au moment où la dépression me gagne, France Bastide arrive à son tour. Mme Bastide est la châtelaine de Souville. Entendez par là qu’elle possède la plus grande maison de la commune, un peu en retrait du village. Elle y vit entourée de ses quatre enfants et de son gendre qui tous, l’adorent. Elle a élevé son monde tambour battant après la mort de son époux, fusillé par les Allemands en 1944 sur la route de Montargis. C’est une grande femme blonde pleine de compréhension et d’indulgence, mais aussi d’autorité.
Elle m’a aperçue et n’a pas eu besoin, elle, de parlementer avec le gendarme. En quelques poussées des coudes et de la hanche, aisées mais irrésistibles, elle s’est assuré une place à mon côté.
— Nous serons au moins deux, pour soutenir Hélène, me dit-elle simplement.
Rien que pour cette phrase, je l’embrasserais volontiers.
— Vous avez pu quitter Souville ? poursuit-elle (et comme son bavardage est réconfortant !). Pourtant, vous en avez, du travail, depuis son départ !
— Il est vrai que depuis six mois, je m’occupe de toute l’administration de l’affaire, ai-je répondu. Mais il a bien fallu que j’aménage les horaires car depuis juin, je ne rate pratiquement pas une visite à la prison.
Mme Bastide hoche la tête, gravement :
— Je sais, je sais… Vous l’aimez beaucoup n’est-ce pas ?
Ma gorge se serre. Au milieu de ce prétoire, où les dernières minutes s’écoulent dans l’indifférence générale, ce ne sont plus, soudain, mes visites à la maison d’arrêt ou au cabinet de Me David que je revis, mais plutôt les heures de Souville.
Celles d’avant, d’abord. La chaude intimité avec Hélène, ma visite du matin, à sa chambre, alors qu’elle savourait, au lit, son quart d’heure de « grasse matinée » ; notre petit déjeuner sur la terrasse l’été, dans le coin de la salle à manger l’hiver, pendant lequel Hélène, déjà, dépouillait le courrier ; puis notre toilette, parfois commune, lorsque nous étions pressées, et le travail enfin, absorbant et considérable. Hélène le long des bassins, avec François Bigot, le contremaître, et Jules Cousin, le chauffeur livreur ; ou encore à son bureau, plongée dans les tâches de la facturation, de la correspondance avec les clients, de la comptabilité.
Et moi, aux prises avec les problèmes de la maison, avec le ravitaillement, la nourriture du personnel, les questions d’entretien, car rien ne doit être négligé dans une station de pisciculture : la moindre défaillance dans le matériel mécanique ou électrique peut signifier des pertes énormes.
Les jours, les mois, les saisons, s’écoulaient ainsi avec une rapidité folle. Le soir, nous nous retrouvions rarement seules. Les visites étaient nombreuses au Moulin, et nous étions invitées en permanence dans une bonne douzaine de maisons de l’arrondissement. C’est tout juste si nous avions le temps d’aller au spectacle à Paris une ou deux fois par mois, pendant l’hiver.
Mais depuis ce fatal mois de mai, je suis seule pour tout faire. Je ne prétends pas être aussi experte, aussi rapide qu’Hélène. Mais grâce aux conseils qu’elle me donne à chacune de mes visites, grâce au dévouement et à la compétence de Cousin et de Bigot, grâce enfin à la fidélité de la clientèle, j’ai pu, tout au long de ces semaines interminables, m’en sortir tant bien que mal. Je le dis d’ailleurs à Mme Bastide qui le sait bien :
— Oui, me fait-elle. Vous pourrez dire que vous lui avez gardé Souville.
Garder Souville… mais je ne demande que cela ! Aucun bonheur ne me paraît plus haut que celui de garder Souville pour Hélène, avec Hélène…

Me David gagne sa place, sur la gauche du prétoire, adossé au box des accusés. C’est un personnage de noble prestance, à l’ondulante chevelure blanche, au profil romain, au verbe vibrant. Il a pour retrousser ses manches, pour rassembler sa robe, de grands gestes qui font penser aux mousquetaires de théâtre, dans les tournées de province. Comme il a mené les destinées du barreau de M… en 1954 et 1955, on continue de l’appeler « monsieur le bâtonnier » ce qui laisse peut-être indifférents les juges et les jurés, mais qui impressionne énormément les clients, et c’est l’essentiel. Me David, il me faut l’ajouter, est considéré comme le meilleur avocat de la ville et du département. Personnellement, je le trouve pompeux et vide.
À ses côtés, son assistant, André Simon, le jeune avocat qui m’a fait entrer tout à l’heure, porte les dossiers. Sa robe lui va aussi mal que possible et il est aussi emprunté que son patron paraît à l’aise. C’est un garçon athlétique, aux cheveux coupés ras, certainement très séduisant pour celles qui les aiment musclés…
Ces deux hommes, je les connais depuis six mois, et j’ai eu, à propos de l’affaire, de nombreux entretiens avec eux. Je ne sais quels résultats ils obtiendront en fin de compte, mais ce que je sais, c’est que Jacques David pense beaucoup plus à lui-même qu’à sa cliente, dans ce procès. Il suppute à l’avance la publicité qu’il en tirera, la place qu’il occupera dans les articles de presse, et le système de défense qu’il a choisi pour Hélène est surtout inspiré par les effets oratoires possibles dans sa plaidoirie.
André Simon, par contre, se donne corps et âme à l’affaire. Il est encore à l’âge où l’on croit en son métier, où l’on est le défenseur de la veuve et de l’orphelin. « Je ne puis défendre que les causes que je crois justes ! » m’a-t-il dit un jour avec fougue. Au surplus je le soupçonne d’être tout spécialement attaché à la cause d’Hélène. Sur ce garçon de trente ans, il est incontestable que son charme a agi. Elle ne s’y trompe pas, d’ailleurs. Elle m’a parlé de lui en termes attendris. Il me semble même qu’André aurait sa chance si Hélène était encore capable d’aimer un homme… Mais pour l’instant, sa blessure est encore trop récente. Elle n’a confiance en aucun d’eux, et surtout pas en ses avocats qu’elle regarde s’agiter, chaque fois qu’ils lui rendent visite à la prison, avec une hautaine indifférence.
Aussi bien, Jacques David et André Simon ne pèseront pas lourd dans le verdict. Ceux qui feront la décision, les voici qui s’installent : ce sont les jurés. Leur désignation a occupé un quart d’heure avant l’ouverture des débats, et les opérations ont été assez rondement menées puisque l’avocat général a jugé bon de n’en récuser aucun. De son côté, le bâtonnier David a accepté la liste des jurés telle qu’elle se présentait, estimant sans doute que cela témoignerait d’une belle confiance dans la cause de sa cliente. Il y a quelques jours, André Simon m’a communiqué une liste des jurés de la session, parmi lesquels ceux-ci ont été tirés au sort, et il me semble que je pourrais les reconnaître, tandis qu’ils prennent place d’un air solennel, avec la gravité empruntée de joyeux drilles à un enterrement. Ce gros moustachu, qui fait craquer son fauteuil, ce doit être le boucher en gros. Le chauve, aux traits un peu flasques, je le connais : il est pharmacien à M… Le grand maigre, au complet quelque peu râpé, doit être le professeur à la Faculté des lettres de Paris.
Il y a encore dans le jury deux commerçants : un horloger et un libraire, trois agriculteurs, fermiers prospères du nord du département, un peintre en bâtiment et un ajusteur d’une grande usine de M…, un entrepreneur de travaux publics et enfin, le chef du jury, celui dont le nom a été tiré au sort le premier, qui est tout simplement rentier. Il a pénétré le dernier dans le box du jury. Il est assis dans le coin le plus proche du tribunal.
Dans la salle, on discute ferme la composition du jury, et André Simon se dérange pour venir me la commenter. Car de ces hommes, en effet, dépendra le sort d’Hélène. Suivant qu’ils répondront par « oui » ou par « non » aux questions que la Cour leur posera au terme des débats, ils lui rendront la liberté et l’honneur, ou bien l’enverront en prison pour des années. Et de quoi dépend leur réponse ? Voilà ce que je me demande depuis des jours avec angoisse.
De leurs opinions religieuses ? Autant qu’on puisse le savoir, dans cette ville de province où tout le monde se connaît, il n’y a que quatre catholiques pratiquants parmi eux. De leurs opinions politiques, parce que Hélène est une bourgeoises ? Ce sont aussi des bourgeois, dans leur majorité. De leurs épouses, parce qu’ils jugent une femme ? Deux seulement, le peintre en bâtiment et le professeur sont célibataires. Pourtant, en présence de toutes ces données complexes, j’ai confiance car il me semble qu’Hélène elle-même sera l’élément déterminant de leur décision : la beauté d’Hélène, sa dignité, son malheur…
Mme Bastide me pousse du coude.
— Ça y est, souffle-t-elle, ça commence !
Un huissier s’est avancé jusqu’au milieu du prétoire.
— Messieurs… La Cour ! lance-t-il d’une voix forte.
2
Mercredi.
Le président Ribaud est un petit homme assez laid. Dans on visage rouge et luisant, on ne distingue tout d’abord que trois cercles : ceux de ses lunettes d’écaille, appuyés sur un rond central qui est son nez épaté. Il faut attendre qu’il parle pour noter la fente de la bouche et les dents en mauvais état. La robe rouge, ourlée d’hermine, ornée d’une croix de guerre et d’une croix d’officier de la Légion d’honneur, ne parvient pas à lui conférer la dignité de son état, et ceci surtout à cause de sa toque, qu’il porte de guingois, penchée sur l’oreille gauche, qui lui donne un air cocasse, vaguement… pompette. Lorsqu’il la retire en s’asseyant, on s’aperçoit qu’il a le cheveu terne et rare.
C’est peut-être cet aspect peu majestueux qui a fait du président Ribaud un magistrat redouté pour sa sévérité, mais auréolé cependant d’une réputation d’intégrité et d’équité, appuyée sur le respect qu’inspirent ses qualités de juriste.
Il est entré dans la salle dans un grand brouhaha de pieds remués, de foule qui se lève, qui se rassied. Ses deux assesseurs, en rouge, eux aussi, mais insignifiants, se sont installés à sa gauche et à sa droite. Infiniment plus intéressant, le procureur de la République, M. Verzier, a pris place à son pupitre, devant un volumineux dossier. Autant le juge est d’aspect commun, autant le procureur est impressionnant. Il donne l’impression d’être à la fois immense et impitoyable. Sur un corps fortement charpenté, une tête volumineuse, un visage marmoréen, encadré de cheveux blancs à l’impeccable ordonnance et, dans ce visage, deux yeux froids, totalement dénués d’expression, qui promènent un regard vide sur la salle d’audience. « Ce n’est pas un homme, m’a dit un jour Me Simon, c’est une machine à requérir ! »
À l’exception des journalistes, qui ont l’habitude, toute l’assistance paraît vivement intéressée par tout l’appareil judiciaire qui se déploie au début d’un procès d’assises.
C’est d’abord le greffier qui fait l’appel des jurés, et qui leur fait prêter serment. De ma place, je les vois particulièrement bien lorsqu’ils se lèvent, l’un après l’autre. Riches ou pauvres, intellectuels ou non, ils paraissent tous aussi empruntés lorsqu’il leur faut répéter le serment. Ils ont le trac.
J’essaie d’imaginer ce qu’aurait donné la présence, parmi eux, de deux ou trois femmes. En réalité, le sort en avait désigné une qui est tombée gravement malade depuis ; mais l’avocat général l’aurait sans doute récusée, craignant qu’elle ne fût trop favorable à la cause de l’accusée.
Sans le connaître, Hélène, au cours de mes visites, m’a parlé à plusieurs reprises de ce jury qu’elle va affronter dans quelques instants :
« J’aurais aimé être jugée par des femmes, m’a-t-elle dit un jour. Je crois qu’elles sont plus à même de percevoir la sincérité d’une des leurs. »
Généreuse Hélène qui, parce qu’elle est pure, sincère, droite, s’imagine qu’il en va de même pour tous ses contemporains ! Il me semble au contraire qu’un jury de femmes ne lui eût pas pardonné d’être ce qu’elle est.
Ce qu’elle est… C’est-à-dire la créature la plus gaie, la plus vivante, la plus enthousiaste, du moins avant cette épreuve. Et surtout, la plus éloignée du mal, de l’équivoque. Pour la connaître, il faut avoir vécu, comme moi, des années durant, dans l’intimité d’Hélène, avoir partagé son adolescence, sa jeunesse.
Les responsabilités trop tôt venues, jointes à la pratique constante du sport, lui avaient donné l’habitude de se conduire en garçon avec des garçons. Au-dehors, elle était décidée, voire tranchante, mais entre nous, il ne lui restait plus qu’une simplicité charmante, totale. Entre nous, par exemple, elle ignorait la pudeur, car elle demeurait aussi candide et pure que dans sa petite enfance. Elle trouvait tout naturel de partager la salle de bains avec moi, me demandant de la frotter sous la douche, s’offrant à me rendre le même service.
Elle s’ébrouait joyeusement, en sifflotant, tandis que je la savonnais, et j’avoue que ces instants m’étaient pénibles, tant j’étais émue par ce beau corps que je sentais frémir sous ma main, mais frémir seulement du bon fonctionnement de muscles impeccables.
C’est dans cet ordre d’idées que se situe un des souvenirs les plus bouleversants de ma vie. Il y a quatre ou cinq ans de cela, j’étais entrée dans sa chambre un matin, vers huit heures. J’ai déjà dit que c’était là une de mes habitudes : tôt levée, je venais réveiller Hélène et nous bavardions quelques minutes des perspectives de la journée. Ce matin-là, un clair soleil entrait dans sa chambre, mais c’était en février et il faisait très froid. J’avais écarté les rideaux, contemplé la gelée blanche sur les pelouses bien taillées qui séparent les bassins.
J’avais passé une robe de chambre par-dessus mon pyjama, et j’avais tout juste chaud car le chauffage central ne remportait qu’une victoire chèrement acquise contre les rigueurs de l’hiver.
— Tu m’as l’air gelée. Viens donc te coucher avec moi, me lança Hélène.
Je m’approchai du lit, dont elle soulevait légèrement les couvertures, me débarrassai de ma robe de chambre, laissai tomber mes mules, et avançai un pied vers le lit.
— Ah ! non, pas comme cela ! pouffa Hélène. Il faut se conformer aux usages des gens chez qui on est invitée…
Stupidement, mon cœur se mit à battre à grands coups. Car Hélène, hiver comme été, couche nue. Elle ne possède qu’une chemise de nuit, pour les voyages. En disant cela, elle riait et me fixait de ses yeux clairs. Je me sentis rougir, mais je déboutonnai ma veste, la laissai tomber sur le tapis ; puis je fis glisser mon pantalon à mes pieds. Hélène ouvrait le lit : je m’y fourrai, les yeux fermés.
Je suis restée ainsi un quart d’heure peut-être. Chaque mouvement nous jetait l’une contre l’autre. Je sentais contre mes seins la pointe dure des siens, et nos souffles se mêlaient. L’instant d’après, c’était sa croupe, ferme, qui se collait à mon ventre. J’en étais malade. Je grelottais littéralement du désir de la prendre dans mes bras, de l’embrasser. Mais Hélène, elle, savourait seulement les dernières minutes avant le lever. Elle s’étirait comme une chatte dans la tiédeur de la couche.
Pourtant, ce matin-là, nous n’avons pas bavardé… et Hélène ne m’a plus jamais invitée à la rejoindre dans son lit.

Le président fait ses dernières recommandations aux jurés, puis il s’adresse à la salle, rappelant les dispositions de la police des débats. Déjà, j’ai les yeux fixés sur la boiserie dans laquelle on distingue à peine la porte qui ouvre sur le box des accusés. Ces instants sont douloureux car j’ai l’impression – peut-être est-ce pure superstition – que tout dépendra de l’entrée d’Hélène. Et je me fais beaucoup de souci à ce sujet. Les six mois qu’elle a passés en prison l’ont terriblement marquée.
Au début, elle a connu plusieurs semaines de révolte, pendant lesquelles elle tournait en cage, comme une bête enragée, se tordant les mains, et répétant : « Mais ce n’est pas possible, ce n’est pas possible… » Elle ne savait dire que cela quand je venais la voir, et seules, mes visites lui rendaient quelque espoir, parce que je lui faisais le rapport de ce qui se passait à Souville. Alors, elle se raccrochait aux branches, littéralement, me donnait des instructions pour la vie de l’affaire, me dictait les décisions à prendre. Mais les avocats, eux, étaient désespérés. Elle ne voulait rien entendre, refusait de se préparer à toute défense refusait surtout de considérer la situation avec réalisme.
Lorsqu’elle le fit, ce fut peut-être pire. Car cela eut surtout pour effet de lui montrer le piège dans lequel elle se trouvait enfermée. Alors, à la révolte succédait l’abattement, le désespoir, et pour Me David, pour Me Simon, la tâche était aussi difficile. Ils avaient beau ramener les perspectives à leur juste proportion, envisager le pire et montrer que, même après ce pire, l’avenir subsistait c’était en pure perte. André Simon m’a confié que pendant cette période il était très inquiet. « Si elle en avait eu les moyens, elle se serait suicidée », m’a-t-il dit.
Et puis, la vision d’Hélène s’est peu à peu ajustée. Lorsque les feuilles ont jauni, en septembre, elle était apaisée. Et là encore Souville y a été pour quelque chose. En effet, les affaires marchent mieux que jamais. Cet été, en particulier, nous avons recueilli les fruits de la tenace prospection à laquelle Hélène s’est livrée ces deux dernières années dans les villes de vacances, plages et stations thermales. Au début, les truites de l’élevage étaient surtout destinées au marché parisien, et les mois chauds accusaient une nette morte saison. Hélène a changé tout cela et, cette année, nous avons fait en août et septembre un meilleur chiffre d’affaires qu’en février.
Cela a considérablement réconforté Hélène. Elle a constaté d’abord que sa détention ne signifiait nullement la ruine de son œuvre, et aussi, – et surtout – que sa clientèle lui demeurait fidèle, toute prête, même, à s’élargir. Et c’est quand je lui ai dit, sur la suggestion de François Bigot, qu’il fallait considérer l’aménagement de deux bassins supplémentaires que j’ai perçu la transformation. À ce moment, Hélène a décidé de s’en sortir.
Elle est devenue la collaboratrice passionnée de ses défenseurs, mais aussitôt, un conflit s’est élevé entre elle et Me David. Pendant des jours et des jours, le bâtonnier a tenté de faire prévaloir son point de vue. Rien n’y a fait. Il s’est heurté à la volonté inflexible de sa cliente de choisir une seule ligne de défense et de s’y tenir, quoi qu’il advienne. Les arguments qu’elle a apportés au dossier sont minces, de l’avis du bâtonnier, mais il semble qu’elle ait emporté au moins la conviction d’André Simon. Lors de notre dernière conversation, le jeune avocat m’a paru confiant :
Puisqu’elle m’a convaincu, moi, pourquoi ne convaincrait-elle pas la cour et les jurés ? » a-t-il dit en souriant.
J’ai frémi, et je me suis demandé, moi, si en trois jours, Hélène aura le temps d’opérer dans l’âme des douze justes les mêmes ravages que dans le cœur d’André Simon.
De toute façon, nous n’allons plus tarder à le savoir, car je sursaute, comme réveillée d’un rêve absurde, lorsque le président Ribaud ordonne :
— Faites entrer l’accusée.

C’est un gendarme qui apparaît le premier. Il est en grande tenue : fourragère rouge de la Légion d’honneur et gants blancs. Il a un visage taillé à coups de serpe et une carrure de déménageur qui, l’espace d’un instant, obstrue totalement la porte étroite qui donne sur la salle des détenus. Il débouche enfin dans le box Hélène le suit…
Je craignais qu’ils ne lui aient laissé les menottes. Il n’en est rien. En fait, elle pénètre dans la salle avec autant d’assurance que si elle devait affronter un gros restaurateur en vue d’un contrat délicat. On sent qu’elle a longuement mûri sa mise d’aujourd’hui. Elle a mis le tailleur noir qui la moule si bien, que je lui ai porté moi-même à la prison. Aucun bijou ne le rehausse. La veste droite s’ouvre profondément sur un chemisier blanc qui monte très haut, pas assez cependant pour affecter l’élan du cou, long et délicat.
Ses beaux cheveux blonds, Hélène les a domptés à l’aide d’un austère bandeau noir, qui permet de les grouper en un haut chignon. Et c’est parfait ainsi, car il n’y a rien de flou, rien d’alangui dans sa silhouette. Elle semble au contraire offrir à l’examen, totalement dégagé, son beau visage ovale, éclairé de ses deux grands yeux clairs. La ligne du nez est pure, la lèvre charnue, le menton minuscule, mais volontaire. De part et d’autre de sa bouche, ses deux fossettes se sont creusées pendant sa détention. Elles étaient mutines, elles sont devenues graves.
Il y a d’ailleurs un vague murmure dans la salle lorsque Hélène fait son entrée. Un peu comme si les assistants disaient à mi-voix : « Dieu ! qu’elle est belle ! » Un second gendarme est entré derrière elle. Comme son collègue, il se met au garde-à-vous, salue le tribunal. Entre eux deux, Hélène paraît frêle. Elle marque sa déférence d’une légère inclination du buste et fixe son beau regard sur le président Ribaud.
Celui-ci la contemple à son tour. Il y a une ou deux secondes incertaines, de lourd silence, puis le magistrat dit :
— Vous pouvez vous asseoir.
Ce sont les gendarmes qui profitent les premiers de la permission. Hélène, lentement, s’assied entre eux deux. Elle fait le tour du décor, sans effroi et sans honte, s’arrête enfin à ses avocats, qui lui sourient, serre la main d’André Simon, qui la retient un rien trop longtemps.
De l’autre côté du prétoire, les jurés, eux aussi, regardent l’accusée avec intensité. Si leurs masques demeurent impénétrables, j’aimerais savoir cependant quelles sont leurs intimes pensées. Pour la plupart, sans doute, cette femme est la créature humaine que leur devoir leur impose de juger en leur âme et conscience, mais je suis bien certaine que pour quelques-uns, Hélène est la femme qu’ils aimeraient tenir à leur merci, nue, dans une chambre bien close.
Les hommes…
La réaction des femmes dans la salle est différente. Je ne parle pas de l’excellente Mme Bastide, qui, à mon côté, se met à pleurer, mais des autres, visiblement partagées entre tant d’agressive beauté et tant d’évidente détresse. Ma voisine en astrakan a ajusté son face-à-main, mais son souffle s’est quelque peu raccourci. Elle aussi est prise par l’atmosphère poignante qui se dégage de ces brefs instants.
Car maintenant que l’accusée a pris place, le tribunal va s’engager dans les avenues soigneusement jalonnées des traditions judiciaires, et c’est de nouveau le greffier qui fait maintenant l’appel des témoins inscrits sur sa liste. Il y a parmi eux l’inspecteur principal Trache, qui a mené l’enquête, le maréchal des logis de gendarmerie Bomart, de la brigade de S…, Jules Cousin, différents experts dont je ne saisis pas les noms, et moi-même. Je réponds à l’appel d’une voix étranglée, et j’ai la tête qui bourdonne tandis que le président nous donne des instructions et nous enjoint de gagner la petite salle qui nous est réservée_ Je comprends finalement que seuls sont retenus les témoins cités à la présente audience. Ceux qui, comme moi, ne seront appelés à la barre que le lendemain ou le surlendemain sont autorisés à rentrer chez eux.
Chez moi… Mais où serait-ce, chez moi, ailleurs que dans ce prétoire où commence de se jouer le destin d’Hélène, et comment pourrais-je retourner, en attendant, à la quiétude de Souville ? Non, je vais quitter le Palais, puisque j’y suis autorisée, errer dans la ville, et j’attendrai la suspension de l’audience, la sortie de France Bastide, qui me la racontera. Je lui fais un signe à cet effet et elle acquiesce de la tête. J’aurais bien voulu accrocher au moins le regard d’Hélène, mais elle s’entretient avec le bâtonnier David.
Gentiment, mais fermement, un gendarme me pousse dehors. La lourde porte se referme sur moi. Je m’enfuis littéralement dans le grand hall sonore où mes hauts talons claquent sur les dalles. Les heures qui viennent m’apparaissent comme un cauchemar auquel, pourtant, il faudra bien que je m’habitue…
…Jusqu’à ce que l’on m’appelle, moi aussi, à la barre…

3
Mercredi.
La matinée m’a paru interminable. Il n’a pas plu, mais le ciel est resté menaçant, morne et bas. J’ai d’abord marché dans les rues, puis je suis entrée dans un café pour y boire un espresso. J’ai eu alors l’idée d’aller faire un tour dans la forêt toute proche, avec la 403, mais une fois dans la voiture, je n’ai pas pu mettre le contact. C’est plus fort que moi ; ce bâtiment gris, où se déroule le procès d’Hélène, me fascine. Je sais que jusqu’à l’instant du verdict, je ne pourrai m’en éloigner.
J’ai vu les gens sortir. Il était près de midi et demi quand cette première audience s’est terminée. France Bastide est apparue sur la place en compagnie de la femme en astrakan. Elles ont dû sympathiser pendant la suspension. Elles ont échangé quelques mots et se sont séparées.
J’ai attendu que Mme Bastide vienne dans ma direction. Elle a eu l’air contente de me retrouver.
— Écoutez, m’a-t-elle dit, je ne me sens pas le cœur de rentrer chez moi. Je reviendrai cet après-midi. Et puis, de toute façon, je vous ai promis un compte rendu. Si nous déjeunions ensemble ?
C’est dit franchement, amicalement. J’accepte la proposition avec reconnaissance et France Bastide, dont la gourmandise est l’un des péchés mignons, dédaigne froidement les restaurants utilitaires du centre de la ville. D’un coup de voiture, elle m’emmène dans une hostellerie des bords du fleuve, à la clientèle mélangée d’hommes d’affaires à notes de frais et d’amoureux plus ou moins clandestins. Je me demande si, dans l’annexe, au fond du jardin, on ne loue pas des chambres pour l’après-midi.
Lorsque nous sommes installées, Mme Bastide explique :
— L’audience reprendra à quinze heures, avec l’interrogatoire d’Hélène.
Le temps de composer le menu, et elle est prête à raconter. France Bastide est une femme intelligente et pleine de verve. Par ailleurs, je suis tellement mêlée à ce drame, et aussi, ce matin, j’ai vécu avec une telle intensité les moments que j’ai passés dans la salle d’audience que soudain, c’est comme si de nouveau, je m’y trouvais. Notre amie de Souville raconte bien, n’omet aucun détail.

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