Je Suis Celui Qui Suis, tome 2
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Description

Le Peintre rôde.
Et ni Stéphanie, ni Guillaume, ni Hartmann ne sont à l’abri.
Dans le miroir, quelque chose remue, entre et sort, prend possession.
Carl, dans un moment de renaissance, se découvre une volonté d’embrasser une nouvelle vie, nourri d’espoirs et de désirs neufs, en quête d’une renaissance dont il ignore la portée. Pourtant, selon les écrits de Tonio, il traîne derrière lui le poids d’une malédiction, celle d’un dieu cruel pour qui seul le sang paie.
Telle une spirale descendante, le temps se ramasse, s’accélère, et les enjeux se révèlent plus mortels que jamais face à une menace prenant racine dans une Birmanie millénaire.
Et si, au-delà de Carl et ses amis, se jouait une partie dont l’issue bouleverserait leur civilisation ? Et si la clé se trouvait là où tout avait commencé, dans un temple oublié de Bagan ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 1
EAN13 9782379601231
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Cédric Gorré


TOME 2
© Cédric Gorré et Livresque éditions pour la présente édition – 2020
© Thibault Benett, pour la couverture
© Jonathan Laroppe , pour la mise en page
© Mélodie Bevilacqua-Dubuis & Marine Gautier ,
pour la correction et le suivi éditorial

ISBN : 978-2-37960-123-1

Tous droits réservés pour tous pays
Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur.




Aux quatre divinités.
À la Louve.
À l ’ Ourse.
À la Maçonne.
À la Guerrière.
Aux Vignes.
Au Miel.
Au Feu Blanc.
Aux Possibles.
À Alice.
À l’Acide.
Chapitre 01
Autoroute A6, un peu moins de quatorze heures.
Carl se consumait, remonté comme un taureau dans l’arène, trois ou quatre banderilles plantées dans la nuque.
À fond, en surtension.
Trente minutes plus tôt, avant de quitter son pavillon, le docteur Hartmann lui avait fait avaler une sorte d’excitant – de la Retaline ou Ritaline – sans lui en laisser pour plus tard, et qu’importait : les yeux grands ouverts, secs et piquants, le palpitant résonnant sous ses paupières, il endurait à présent la limitation de vitesse avec la douloureuse frustration de percevoir le potentiel de la vieille BMW. En appuyant un peu sur l’accélérateur, il aurait pu balancer la masse du véhicule comme un panzer dévalant une colline en crachant son feu de plomb.
À fond, en surtension.
Rejoindre Stéphanie, la garder près de lui. La protéger du Peintre. À chaque minute écoulée, il sentait l’urgence gonfler en lui. Il bouillonnait, furieux à l’idée de subir cette longue plage d’asphalte, improductive et angoissante, pendant laquelle son corps ne servirait à rien d’autre qu’à le transporter d’un point à l’autre.
Maintenir le volant. Attendre.
Ses outils lui manquaient. Les pinceaux aussi.
Les pinceaux ? Peut-être parce que ça n’était pas toi qui peignais ces derniers jours ?
Il grimaça en actionnant le clignotant :
— C’est sûr, vu sous cet angle… Pourtant, je me souviens d’avoir vraiment essayé… Et merde quoi ! J’avais de la peinture sur les doigts à chaque réveil.
Il se mordit la lèvre :
— Le Peintre s’est débrouillé pour que j’y croie.
La situation le rendait dingue. Il contrôla avec peine un spasme morbide, tirer sur la direction, droite plein fer, débrider l’accélérateur, créer en un mouvement un effroyable carambolage. Voir, sentir, des chairs déchirées, des tôles froissées. Ses nerfs surchauffés tout nets broyés. Bousiller le déterminisme qui se faisait seul vecteur de vie.
Une longue inspiration. Carl relâcha la tension dans ses mains et ses doigts pianotèrent sur le cuir un rythme dur, violent, rapide et tribal. Un instant plus tard, il laissa ses poumons déverser leur volume d’air en un rugissement qui bouillonnait dans son abdomen sans autre raison que la catharsis pure. Il hurla, de toutes ses forces, comme pour briser quelque chose en lui, pour s’extraire de cette trajectoire imbécile qui le faisait transiter d’un lieu à l’autre sans lui apporter un quelconque réconfort.
Il allait . Il se rendait quelque part . Par d’obscurs enchaînements de faits passés.
Son cri mourut alors qu’il doublait laborieusement un break. Toute une famille dans une coque métallique.
Regarde le monsieur tout rouge dans sa voiture. Papa, pourquoi le monsieur tout seul il est tout rouge ? Parce qu’il nous méprise  : nous sommes ses négatifs.
C’est pour ça qu’il a envie de donner un coup de volant pour nous pousser dans la glissière de sécurité ? Oui : pour voler nos vies.
Carl croisa le regard du père, remarqua celui de la mère et se sentit rougir un peu plus alors que les deux gosses se penchaient contre la vitre pour l’observer, drôle d’animal qu’il était, la bave aux lèvres, les yeux exorbités. La scène s’étirait, absurde, alors qu’il substituait les visages un court instant, lui, sa femme, Carol, à sa droite, sa fille, Sarah, et un mini-Carl à l’arrière.
Ça aurait pu être lui. Ça aurait dû être eux.
Pourquoi t’es tout rouge papa ?
De retour sur la file de droite, Carl essuya deux larmes imaginaires et frappa le volant, les dents serrées :
— Je suis désolé, vous me manquez tant... J’ai fui alors que vous aviez besoin de moi. Je suis passé à côté de tant de choses...
Il roulait sur le monde pour résoudre ce qu’il savait être l’intrigue de sa vie, la vengeance, enfin, comme motivation. Il allait trouver cette enflure qui lui avait tout pris et ensuite se reposerait. La langue engourdie, il tenta de se représenter Stéphanie, mais son esquisse mentale se focalisa sur ses mains aux doigts fins ornés de grosses bagues en argent, et son corps élastique qui dégageait une liberté et une soif de vivre étourdissante. Il devait prendre sa force ; sa renaissance pouvait advenir, il serait redressé, regonflé, à nouveau embrayé à son existence.
Carl relâcha la pression sur l’accélérateur alors qu’une averse s’écrasait sur le pare-brise, puis actionna les essuie-glaces. La culpabilité que l’envie faisait naître en lui laissait un goût acide en bouche, comme s’il trahissait un peu plus sa famille, mais bon sang, cette étincelle de vie, qu’elle était douce et ardente !
Il y a trois minutes, tu voulais bousiller les gens dans le break. Combien de temps pourra-t-elle endurer ça ?
— Elle tiendra… le temps que je guérisse...
Et sinon ?
— Et sinon, tant pis, elle...
Elle t’aura déjà bien aidé ?
— Ouais. Elle m’aura déjà bien aidé.
***
Il dépassa Moret et prit la direction de Villecerf : Stéphanie ne devait pas avoir terminé son service, ça lui laissait le temps de vérifier la porte de la baraque. Quelques minutes plus tard, il pestait devant portail grippé alors que l’eau ruisselait le long de son cou. Il donna un coup d’épaule rageur dans le battant et le choc, se répercutant dans sa cage thoracique, réveilla la plaie encore à vif :
— Mais putain de bordel de merde !
Les yeux plissés, le front contre le métal détrempé, il attendit le ressac de la douleur, remonta dans la voiture et se gara devant la maison. Il soupira après un coup d’œil vers son aisselle : une tache sombre s’agrandissait, le coton s’imprégnant de sang à chaque battement de cœur.
— Hartmann est bon pour me refaire un pansement.
Contact coupé, il ouvrit la portière sans s’extraire de l’habitacle ; le ventilateur tourna quelques secondes et le moteur cliqueta une minute de plus. Lorsque la mécanique se tut, une nouvelle chorale l’emporta un instant, piaillements, ruissellements d’eau sur les feuilles et dans les gouttières, les écoulements fluides, tout autour de lui. Malgré un fond d’air frais, malgré le cachet du docteur, il aurait pu s’assoupir sans plus se soucier de rien. Il imagina – ressentit même – l’épaisseur de l’atmosphère, froide et embuée, de la maison et s’ébroua :
— Des déshumidificateurs dans chaque pièce, c’est ça qu’il faudrait faire. Et retaper le toit. Ou raser cette vieille bicoque…
Le trousseau dans les mains, il s’éloigna de la voiture sans la verrouiller. Il essaya de chasser la sensation d’avoir une cible dessinée entre les omoplates en adoptant une démarche souple et décontractée. La cuve à fioul agissait comme un aimant, soulevant son lot de questions – y avait-il de nouveaux emballages, ou même un abri de fortune pour protéger l’emplacement de la pluie ? –, mais la curiosité se faisait trop forte. Il inséra la clé, non sans difficulté, et s’acharna de longues secondes sur la serrure, le côté droit du visage léché par l’averse. Après avoir tapé dans tous les répertoires de jurons qu’il maîtrisait, la clé tourna enfin. Il poussa à peine le battant, juste assez pour glisser la tête à l’intérieur et étouffa un cri de peur et joie mêlées : le demi-valet se trouvait aux trois quarts de la course de la porte.
Quelqu’un était venu.
Carl entra et ouvrit le battant jusqu’à toucher la carte.
Putain. Quelqu’un était venu. Et s’était fait griller par son truc tout droit tiré du Manuel des Castors Juniors.
Il ne put s’empêcher de rire, malgré la terreur qui lui secouait les cannes.
Une foutue preuve ? Elle était là : avec tout ce qu’il avait picolé ces derniers temps, il aurait pu bouffer les sandwichs et les chier derrière la cuve sans en avoir le moindre souvenir. En revanche, il n’avait pas pu faire bouger ce papier sans même être là.
La maison était silencieuse et lugubre. À l’extérieur, l’averse s’intensifiait et mitraillait les volets côté jardin. Le vent s’engouffrait en sifflant dans les interstices des fenêtres. Carl fit quelques pas dans le salon, notant l’emplacement des objets tout en essayant de se remémorer l’état de la pièce avant son départ. Chaises écartées de la table, chevalet à sa place – l’autoportrait, s’il en était l’auteur, n’avait pas bougé – télévision éteinte. Il emprunta le couloir, vérifia la salle de bain et les chambres sans percevoir de présence étrangère. Les chiottes puaient l’ammoniaque et le moisi, mais il ne releva pour autant aucune preuve de passage.
Il marcha ensuite jusqu’à la cuisine, décapsula une bière et en avala quelques gorgées, les yeux rivés sur l’intérieur du frigo : impossible de se souvenir de ce qu’il avait laissé comme vivres. En retournant dans le salon, il attrapa un paquet de clopes laissé sur la table et s’en alluma une. La lumière blafarde du plafonnier l’incommodait, les ombres grignotaient l’espace tout autour de lui, lui donnant l’impression de se faire digérer par la maison.
Il tira une longue bouffée qu’il recracha par le nez.
Le Peintre était venu pendant son absence. Pourquoi ? Prendre une douche ? Manger ? Pourtant tout semblait à sa place…
Le garage !
Cigarette aux lèvres et yeux plissés, Carl retourna à l’entrée, enjamba la cale et ouvrit la porte. Il actionna l’interrupteur et poussa son corps jusqu’à la chaufferie sans rien relever de particulier.
Il resta immobile, un bourdonnement aux oreilles, le regard scrutant les alentours, à la recherche de la moindre trace. Bordel, dans l’état il ne parvenait pas à savourer cette demi-victoire : la carte déplacée mettait certes en évidence une intrusion, mais sans autres signes…
… Sans autres signes ? Mais, Carl, et si c’était toi, le « quelqu’un » ? Scénario classique, mais ! Réfléchis bien. Reprends tout depuis le début. Joue-la moi honnête et désespéré.
— J’aurais pu tuer Carol et Sarah. Mais pas me perforer les mains dans le sous-sol.
Tu ne sais même plus si ça s’est passé ainsi.
— J’ai des cicatrices dans les paumes.
Blessures ultérieures.
— Les tableaux. Je suis incapable de peindre de cette manière et…
C’était pourtant ton idée. Tes achats. Tu avais de la peinture sur les doigts après chaque toile.
— La psyché de Carol, face à la porte de la chambre d’amis ?
Tes perceptions sont altérées. Tu pourrais être retourné au pavillon sans même t’en souvenir.
— Le message ensanglanté ?
Idem. Et avec la picole, tu peux avoir mangé deux fois plus que d’habitude, avoir chié derrière la cuve, t’être infligé les coups et coupures, et même, tu peux très bien avoir passé quelques nuits en boule dans le coin chaufferie.
Tout ça, tu peux.
C’est troublant comme tu pourrais juste être à ta poursuite, hein, Carl ?
Lèvre inférieure pincée entre pouce et index, il secoua la tête. Sa voix, rauque, tremblante et enfumée, ne semblait pas lui appartenir :
— Non. Ce n’est pas moi tout ça, je l’ai vu dans le rêve : je ne portais pas mon alliance au bon doigt.
Mais si tu étais fou, ou si ton autre Toi avait pris son envol, et s’il voulait semer la confusion dans ton esprit, s’il te faisait perdre ton temps à chasser un fantôme ? Et si tu ne faisais que te donner un but ? Chercher un alibi ?
— Mais non. Ça ne peut pas être moi…
Degré de certitude ?
— Aucun. Je picole et me cachetonne des psychoactifs tous les jours, j’ai des pertes de conscience, je sais mon corps capable de se mouvoir même quand je suis raide défoncé, et je réponds à une voix malfaisante qui tourne dans ma tête… Mais ce n’est pas moi, je préférerais mourir plutôt que de lever la main sur elles, tu le sais, je le sais, fous-moi la paix.
Le silence net lui fit penser un instant que c’était plié, qu’il avait gagné l’échange, mais la présence revint en force :
MAINTENANT, tu préf é rerais… MAINTENANT !
Ses doigts écrasèrent la cigarette dans un spasme.
— Non. J’aurais préféré mille ans de torture plutôt que…
L’Autre, Carl, L’AUTRE !
Il se sentit partir en arrière et se rattrapa de justesse au chambranle de la chaufferie.
L’AUTRE peut te faire voir ce qu’il veut ! CARL !
Ses mains s’ouvrirent, la clope brisée tomba à ses pieds, puis elles montèrent vers son visage. Il voyait le garage entre ses doigts, ses dents serrées crissant les unes contre les autres.
Et s’il te faisait croire que tu n’as pas fait…
Et s’il te faisait croire que tu as fait…
Carl…
Je suis…
Et s’il voulait juste te faire craquer…
Celui…
Un gémissement étouffé s’échappa de ses lèvres pincées. Les mots déferlaient sur lui avec la force absurde et brutale d’un torrent en pleine crue. Ne restaient que ces phrases, hurlées encore et encore alors qu’il se bouchait les oreilles en vain, abruti, assommé par le fracas de la litanie. La souffrance qui l’accompagnait allait dissoudre sa raison. Son corps tétanisé, raide comme une barre à mine, menaçait d’imploser alors qu’il sentait les clous traverser ses paumes – résidu mémoriel – pour lui infliger à nouveau les stigmates, cadeau de…
L’Autre Carl !
Et je suis…
JE SUIS !
Il tomba à genoux, lourdement, glissa et se recroquevilla sur le sol, position fœtale dans le silence apparent du garage là où des centaines de voix lui vrillaient le crâne. Terrorisé, il réalisa soudain qu’il s’asphyxiait, tout à fait incapable d’évacuer l’air comprimé dans ses poumons, collant et épais comme de la mélasse. Luttant contre les convulsions, il se mit sur le dos, et fit remonter sa main droite sur son torse, les doigts tendus.
JE SUIS CELUI QUI EST TOI, CARL !
Celui qui tue…
… celui qui est toi !
Celui qui suis !
Quelques centimètres à parcourir encore. Il étouffait. Dès qu’il sentit les bandages sous le tissu, il contracta les jambes et les abdominaux dans une poussée désespérée, et enfonça index et majeur dans la plaie. Foudroyé par la douleur, il sentit sa gorge s’ouvrir sur un hurlement des plus salvateurs. Des milliers de points blancs, mouvants comme des insectes excités, se substituèrent à sa vision assombrie ; sa voix s’éteignit, son cri se brisa contre l’atmosphère monolithique de la baraque, ne lui laissant qu’une conscience vague d’un bout de coton enfoncé dans ses chairs.
Les joues trempées, larmes et sueur, secoué par une toux sèche sans fin, il resta prostré, son tee-shirt absorbant son fluide vital à rythme régulier, et sombra, l’oreille droite plaquée contre le béton froid et poussiéreux du garage.
Dehors, la pluie redoublait d’intensité.
***
Carl émergea, les entrailles tordues d’angoisse, la poitrine douloureuse, une atroce migraine lui comprimant le crâne. Il scrutait le plafond sans reconnaître les lieux avant de s’asseoir en tailleur, essoufflé par ces simples gestes, brisé, les yeux dérivant de la tache sombre de son tee-shirt jusqu’au décor étrange dans lequel il se réveillait.
Il avait mal. Comme si un camion lui était passé dessus.
— Putain…
Un murmure, à peine, qui attisa un peu plus la brûlure glacée qui ankylosait ses orbites. En termes de migraine, la douleur atteignait la correction biblique.
Il reconstitua le puzzle tant bien que mal. Réminiscences de la crise. La – ou les ? – présence qui s’était déchaînée en lui. Une agression qui l’avait acculé, qui aurait pu le tuer sans doute. Sa main droite effleura la plaie. Une issue de secours en feu.
Il se releva en grognant, l’angoisse se muant en peur, à mesure qu’il prenait conscience de la gravité du phénomène, tituba et parvint à sortir du garage en se frottant les yeux.
La porte d’entrée, comme la portière de la voiture, était ouverte, et pas moyen de se souvenir s’il les avait laissées ainsi. Carl pencha la tête sur le côté, le regard vissé au plafonnier, ahuri comme s’il assistait à l’accouplement d’un mammifère et d’un mollusque : la clarté fibreuse qui l’avait accueilli avait laissé place à la nuit. Combien de temps était-il resté inconscient ?
Il se traîna jusqu’au salon, mais il n’y avait rien ici, rien pour lui, juste une pièce glaciale résonnant d’un écho glauque. Il éteignit les lumières, échoua dans la cuisine, ouvrit le frigo et soupira en constatant qu’il ne restait plus qu’une bière : bien trop peu pour espérer se remettre en forme. Il la décapsula, sortit son paquet de clopes de la poche arrière de son pantalon et grimaça en constatant les conséquences de sa chute : presque toutes étaient cassées et écrasées. Il en choisit une, tordue, mais entière, et l’alluma. Dernier coup d’œil aux entrailles mouillées de la baraque puis il appuya sur l’interrupteur, plongeant la petite pièce dans l’obscurité alors que le compresseur du frigo se mettait en route.
Il hésita un instant à lancer une flambée, mais un frisson de dégoût le secoua : dans ces conditions, il était hors de question de s’attarder davantage ici.
Sur le pas de la porte pourtant, il hésita à prendre cinq minutes pour récupérer les toiles : plus que sa famille décimée, c’était là le seul lien cimentant sa présence ici. Et, nota-t-il, il avait fallu attendre Villecerf pour commencer à rentabiliser son matériel, qu’il soit l’auteur des tableaux ou que le Peintre se soit éclaté à sa place.
Non. Allez, bouge. Ne reste pas ici, tu ne sais pas si une nouvelle crise se pointe ou si l’autre taré r ô de dans le coin. Faudra revenir de toute manière.
Parce que la partie n’était pas terminée : cette baraque, elle cimentait le Peintre aussi. Carl voyait, avec une intime conviction, la maison mourante comme leur point de chute commun, leur lieu de rendez-vous.
Nouveau frisson alors qu’une goutte de sang dévalait depuis son cou jusqu’à son torse, suivant ensuite les contours de sa ceinture abdominale pour s’assécher sur celle de son pantalon.
Ouais : il allait laisser tout ça dans l’état. L’important à présent, c’était d’appeler Stéphanie, la rejoindre, la réquisitionner, même s’il doutait qu’elle puisse vraiment être en sécurité avec lui.
Bon sang, je n’arrive pas à partir.
Ces murs… Il y laissait un bout de lui à chaque fois. Il cherchait la consolidation, il s’y éparpillait. Il considéra les lieux avec une bienveillance surprenante. Son caveau. Ce n’était pas si grave s’il s’y émiettait un peu plus tous les jours. Une sorte de temple de douleur. Un sanctuaire qu’il pourrait habiller de gerbes, de cierges, continuer à l’entretenir, à le chérir, rester dans l’obscurité, sans jamais rien oublier. La rouille ne l’affecterait pas, les années l’avaient forgé, déformé, reformé, oxydation comme calcification.
— La rouille n’aurait pas de prise...
Il se surprit à attendre quelques secondes que son autre voix ne le percute à nouveau, mais rien ne vint. Cette salope s’était brisée dans le garage. Se trancherait-il la gorge qu’elle ne daignerait pas résonner.
Il sourit et ferma la porte. Il ruisselait le temps de manipuler la serrure. Arrivé à la voiture, il grimaça en constatant que le siège avant était trempé.
Merde. Hartmann va me tuer si je lui pourris sa bagnole…Si Stéphanie ne me tue pas avant. J’aurais dû changer de fringues.
Bordel, tout le monde veut me tuer.
Il s’installa et démarra. Le temps d’arriver sur la départementale, il ne souriait plus.
Chapitre 02
Il se gara à cinq mètres de la cabine téléphonique, épuisé. Penserait-il un de ces quatre à récupérer son chargeur pour le portable ? Ce serait nettement plus confortable que de devoir rejoindre cet îlot de verre puant la pisse que, mis à part les punks à chiens, il devait être le seul gars de la région à utiliser pour passer un appel. Comme pour le bois, il se faisait avoir, y pensait, oubliait, pas de bûches d’avance, pas de chargeur. À chaque fois qu’il s’en rappelait, il était, au choix, trop bourré, trop fatigué ou trop terrifié.
On se souvient de ce qu’on voudrait oublier...
Il entra dans la cabine, une clope façon clé à pipe entre les lèvres, et inséra sa carte bleue dans la fente. Le papier de Stéphanie devant les yeux, il pianota sur le clavier poisseux et alluma sa cigarette. Elle décrocha après deux sonneries :
— Carl ?
— Ouais. Je ne te dérange pas ? Comment savais-tu que c’était moi ?
— Je m’en doutais, c’est tout. J’ai pu échanger ma soirée avec une collègue, je suis dans le bar de mon frère, je t’attends.
Carl avala une bouffée, souffla par le nez, perdu dans la contemplation de la voiture sous la pluie, par-delà la vitre sale : il avait la sensation que son quotidien se dépliait en scènes quasi identiques.
— OK, je ne suis pas loin et j’ai les écrits de mon pote, je voudrais t’en parler, voire te les faire lire ?
— Bien sûr.
— Bon, par contre... je t’ai un peu menti...
Il devait la prévenir pour qu’elle n’appelle pas une ambulance en le voyant arriver :
— Je n’ai pas vraiment chopé la crève…
— Je le savais...
Il tira sur son clou de cercueil en caressant la cicatrice blanche sur le dessus de sa main, vestige d’un autre clou. Il s’obligea à sourire pour que ça s’entende à sa voix :
— Donc tu ne t’inquiètes pas, je n’ai pas eu le temps de me changer, et j’ai un peu de sang sur moi…
— Oh mon Dieu…
— Non, non, trois fois rien, comme si j’avais saigné du nez, OK ? Rien de grave.
— Je me ferai mon idée.
— Bon. J’arrive.
Il raccrocha et leva sa main à hauteur d’yeux, comme pour voir à travers.
***
Il ressentit une agréable pique au cœur en entrant dans le bar : Stéphanie l’attendait à la table où il avait déroulé son histoire la veille. Il associa les mots – sa Stéphanie, leur table ? – et apprécia la simplicité de cet embryon de relation. Il inspira, figeant le temps pour l’observer : son téléphone posé devant elle, ses mains, grandes et fines, le triturant nerveusement. De grosses bagues en argent à chacun de ses longs doigts. Son haut échancré, blanc ou crème aux motifs cachemire noirs, dévoilant la naissance de sa poitrine.
Il aurait pu rester des heures, juste à la regarder. Il prit ensuite conscience de son allure et eut un mouvement de recul ; elle releva la tête à cet instant et l’examina de haut en bas, les cheveux dans les yeux.
OK, Carl, à présent joue-la-moi ébouriffé.
Joue-la-moi cernes engraissés à la suie.
Yeux rouges comme des charbons ardents.
Une Afrique de sang séché sur le flanc gauche.
Elle se leva, vive, athlétique, et le rejoignit en trois grandes enjambées rapides et souples. Son visage se décomposait et se recombinait au rythme de ses émotions. Colère, tristesse et peur martelaient ses traits :
— Mais qu’est-ce que t’as fait ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Pas le temps de répondre qu’elle avait relevé son tee-shirt jusqu’au menton.
Maintenant, vas-y, joue-la bandage enfoncé dans la chair, croûte fraîche et brillante.
— Mais il faut aller à l’hôpital ! Tout de suite, Carl !
— Non. Calme-toi…
— Je suis calme. Tu es taré.
Il parvint à lui attraper les mains après avoir échoué à deux reprises :
— Hartmann m’a fait ça.
Elle lui adressa un regard dur, noir, qui lui donna un aperçu de l’incroyable tempête intérieure qui l’animait :
— Le pansement ! Hartmann m’a fait le pansement ! Donc tu vois, c’est bon, j’ai vu un médecin... c’est juste qu’entre-temps, ça s’est… remis à saigner. On va s’asseoir et…
— Salut, Carl.
Le frangin.
Génial. Dans la seconde, son teint tourna au blanc cireux :
— Waouh ! Mais merde, t’es blessé !
Alex se pencha sur la tache couleur rouille, se redressa et l’observa, un mélange d’hésitation et de malaise lui marquant le visage. Carl resta muet, essayant d’estimer le nombre de points de sympathie qu’il venait de perdre. La jeune femme lui fit un signe imperceptible, regard alarmé, mais pétillant, avant de se tourner vers son frère, ses cheveux volant autour de sa tête comme un furtif halo de force :
— Tout va bien Alex, Carl revient de l’hosto, la suture s’est un peu rouverte dans la voiture. Tu serais un amour avec deux bières et quelques serviettes !
— Hein ? T’es sûre qu’il va aller ? Il est tout pâle !
— S’il te plaît ?
Carl restait sans rien dire, étouffant sa présence autant que possible. Déjà grande, Stéphanie se faisait dépasser de vingt centimètres par son frangin. Néanmoins, elle le toisait crânement, sans lâcher un pouce de terrain, presque insolente, visage levé, mains sur les hanches, comme prête à se prendre une baffe sans moufter.
Alex le regarda le regarder, souffla et se pencha en avant, les yeux noirs :
— Tu déconnes avec ma petite sœur, j’vais l’agrandir, la suture, et j’vais te retourner la peau comme à un lapin. On est clairs ?
Carl acquiesça, un sourire forcé sur les lèvres. Un instant de plus il montrait les dents.
***
Il suait. Et la bière n’anesthésiait pas la douleur qui lui comprimait l’épaule par vagues. Il brandit son bock vide, trouvant sans difficulté le visage suspicieux d’Alex qui les surveillait sans discrétion. Le barman lui fit un signe de tête et s’occupa de son nouveau verre.
Si j’étais dans ses pompes, aurais-je peur pour ma sœur ?
La réponse était assez évidente : tout ce qui pouvait…
— Aïe !
Stéphanie venait de lui foutre un coup de pompe dans le tibia. Elle s’inclina sur la table et murmura, sur le ton de confidence :
— Je t’ai évité une explication avec mon frère. Maintenant tu parles sinon ça va se muscler.
Putain de gonzesse.
Il plissa les yeux puis sursauta alors qu’un nouveau coup lui pulvérisait le bas de la jambe gauche :
— Hey ! OK, OK ! N’en rajoute pas : il me faudrait déjà une plombe pour lister tous les endroits où j’ai mal !
— Alors, parle, bon sang !
Il inspira, au bord de la noyade. Par où commencer ? Il en avait autant envie que besoin de partager la suite du cauchemar avec elle… Il voulait superposer sa grille de lecture à celle de Hartmann, éprouver son empathie, entendre son analyse et…
Nouveau coup au tibia :
— Merde, mais arrête !
Alex lui apporta son verre et tarda à repartir. Dès qu’il fut de nouveau derrière son comptoir, Carl se pencha à son tour :
— Stoppe les conneries, d’accord ? Laisse-moi souffler un coup.
Elle se redressa, le dos collé au dossier de sa chaise, les cheveux dans la tronche :
— Les conneries ? Pourquoi faut-il que ça m’arrive ?
— Que ça t’arrive ? Du quoi tu parles ?
— Je parle de… ça, là.
Elle désigna la traînée rougeâtre qui maculait son tee-shirt :
— Tu me plantes sans rien me dire, après tu me parles d’un rhume, et maintenant t’es devant moi et j’ai l’impression que t’es passé à deux doigts de la mort. Pourquoi ai-je à supporter ça ?
Ses yeux brillants reflétaient la colère autant que l’angoisse.
— L’absence de reflet, je peux encaisser. Tes tableaux aussi, mais c’est quoi là ? Une tentative de meurtre ?
Carl ne pouvait la blâmer : elle prenait conscience de la portée de cette histoire. Il n’était pas que hanté : quelqu’un jouait une partie macabre avec lui.
Le passage de la lettre de Tonio qualifiant une nouvelle relation comme risquée lui revint à l’esprit. Un danger qui pouvait sauter de lui à elle.
Comme pour Carol.
Comme pour Sarah.
Il se frotta le menton, ne sachant comment attaquer, évitant de la regarder avec brio :
— Bordel… Je suis désolé que tu te retrouves là-dedans. Je te connais à peine, mais… Putain, c’est difficile de mettre des mots sur des émotions, enfin, de reconnaître, de formuler…
Il se risqua à la regarder ; la bienveillance revenait dans les yeux de Stéphanie. Il essaya d’assumer et de se détendre :
— Voilà : quelque part, tu es mon prince, tu comprends ? Enfin, ma guerrière plutôt, surgie pour me défendre… pour me sauver, redonner du sens.
Il se voûta un peu plus, son bras gauche tendu devant lui, cherchant à lui attraper les mains, à créer le contact.
— Attends, faut que j’appelle Hartmann d’abord, et après je te raconte tout, que tu comprennes que je suis probablement la pire chose qui pouvait t’arriver. Quand j’aurai terminé, tu souhaiteras peut-être que je disparaisse de ta vie, alors je te l’annonce de suite : je ne te laisserai partir qu’une fois mes problèmes réglés.
Elle allait lui répondre, mais il lui coupa la parole en souriant, sans forcer :
— Je peux t’emprunter ton téléphone ?
***
— Carl ?
— Comment saviez-vous que c’était moi ?
— Je m’en doutais, c’est tout. Je…
— Ces déjà-vu me foutent la nausée…
— Je te demande pardon ?
— Non rien.
Carl lui raconta la crise traversée dans le garage, ce dont il se souvenait tout du moins, et enchaîna :
— Donc en gros, vous êtes bon pour me refaire un pansement.
Hartmann resta silencieux un instant avant d’enchaîner :
— C’est… un peu inquiétant, je le reconnais. Le sevrage peut-être.
— Comment vous aviez dit déjà ? « Chamboulement de l’organisation reptilienne du cerveau » ?
— Presque : bouleversement de l’organisation réticulaire de ton cerveau. Peut-être qu’il faudrait te faire passer des examens…
— Attendez, je sors du bar, deux secondes.
Il fit un clin d’œil à Stéphanie et se retrouva à l’extérieur, frissonnant. La flamme de son briquet embrasa l’extrémité de sa clope tordue.
— Hum. OK, je vous écoute. Pourquoi des examens ?
— Parce que je sais à quoi tu penses, Carl. Sauf que moi, je suis cartésien, je ne crois pas en la possession démoniaque. Je tiens à garder un principe intact : ce qui semble surnaturel n’est qu’un problème de perceptions que nous ne sommes pas encore capables d’analyser. Et ce que tu me décris…
— Écoutez, Stéphanie m’attend à l’intérieur, j’ai mal, je me caille et j’ai envie de pisser. Là, tout de suite, ce que vous pensez des fantômes, je m’en tape. Sans vouloir vous offenser, hein.
À des bornes de là, Hartmann éclata de rire.
— Oui, je m’en doute mon garçon. Question empathie, tu es nul. Mais je ne t’en veux pas. Alors je fais court : je pense que cette perte de contrôle est intrinsèque à ton mode de vie. Ta consommation d’alcool et de diverses substances... ou une tumeur cérébrale. Il faut qu’on s’en préoccupe rapidement, Carl, ça pourrait être tout à fait sérieux.
Le garçon tira sur sa clope, gelé. À ce moment précis, malgré son épaule déchirée et son estomac sur le point de se digérer, il se sentait prêt à tout refaire, à tout reprendre, mais pas à aller plus loin. Réflexion ambiguë : ces épreuves n’avaient fait que le façonner et, avec un peu de recul, il se suffisait comme ça. À la manière d’un métal trempé, il n’y avait eu qu’une succession de chauffes et de refroidissements qui l’avaient certes endurci, mais laissé inerte.
Incapable d’éprouver plus. D’apprécier plus. D’apprécier davantage.
Se sentir mieux n’avait pas de sens, en bonne santé ou non : continuer n’était qu’une peine. À tout prendre, il aurait préféré tout revivre. Comme option, l’abandon se révélait un moyen plus doux pour accéder au salut. La lutte ne faisait qu’élargir les plaies.
Se battre ne pouvait rien résoudre. Ça renforçait les maux.
À tout revivre, même en répétant les erreurs, il aurait tout réappris.
— Carl ?
— Docteur, là où je vous rejoins, c’est que je suis encore un peu saoul. Écoutez, au sujet de… l’épisode du garage, on ne fera rien ce soir, ni examens ni exorcisme. Je vous appelais pour le mec, Vieille-Pierre.
Petit silence, puis le docteur répondit :
— Je détesterais être dans ta tête. Et concernant l’historien ou quel que soit le titre que Tonio ait pu lui trouver, je suis dans une impasse.
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire que j’ai contacté des amis à la Sorbonne, à Diderot, à Nanterre et même à Toulouse et Bordeaux… jusqu’au fond de mon agenda, des personnes bien placées, des chercheurs pour la plupart, à qui je n’avais pas parlé depuis des décennies… mais rien. Ton Vieille-Pierre est inconnu. Donc introuvable.
Carl pinçait le filtre de sa cigarette entre ses dents. Stéphanie sortit à ce moment-là, l’interrogea d’un regard auquel il retourna un sourire. Elle s’appuya contre le mur, tête basse, et tritura une de ses bagues.
— En même temps, Docteur, Tonio nous a dit qu’il était insaisissable. Comme une vipère, c’est ça ? Un pseudonyme peut-être ?
— Ça pourrait, oui. Ton ami a peut-être rencontré l’historien d’une manière peu conventionnelle, il pourrait y avoir un accord entre eux ou… Je ne sais pas. Bref, je vais continuer à creuser pour déterrer l’historien. Assez amusant, tu en conviendras.
— Ça aurait été drôle s’il s’agissait d’un archéologue. Moi, je vais boire quelques bières pendant que Stéphanie lira la lettre. J’aviserai après.
— Tu devrais aller à l’hôpital mon garçon, ne pas attendre de rentrer à Paris…
— Et je dis que j’ai trébuché sur un couteau ? Non, c’est bon, on ne va pas se créer un problème de plus, vous m’avez dit que ça irait, assumez. Essayez de ne pas vous préoccuper de moi, ne brûlez pas une calorie à penser à ma santé, OK ? L’historien est important, pas moi. Vous avez parlé de mon empathie ? Faites pareil.
— Je ne peux pas faire pareil, je ne suis pas comme toi, Carl.
— Vous êtes incapable de vous branler de quelque chose, Doc’ ? Allez, oubliez-moi, imaginez que vous jouez pour gagner un truc, genre « résoudre l’énigme du professeur Vieille-Pierre pour gagner la croisière ». Je gère la partie « Stemsein ».
— Bien. Prends quand même soin de toi. Si je trouve le bonhomme et que tu es mort… ça me fera une belle jambe, et je ne l’aurai même pas, cette croisière.
— Ne vous inquiétez pas. Retrouvez-le.
Carl raccrocha sans laisser à Hartmann le temps d’ajouter une banalité. Il tendit le portable à Stéphanie et écrasa sa cigarette.
— Je prendrais bien une autre bière, pas toi ?
Chapitre 03
Il fit un saut à la voiture pour récupérer la lettre. Le temps de retourner au bar, il ruisselait, les feuilles sous son tee-shirt collées à la peau. Les cheveux dégoulinant d’une eau glacée, il grimaça en constatant que l’encre s’était malgré tout un peu étalée, et que le papier s’était imbibé de sang par endroits.
L’écriture du mort pouvait-elle pour autant être moins lisible ? Même pas sûr.
Il but la moitié de son verre et se vit comme une épave, avec ses cernes, sa barbe mal rasée, sa coupe chaotique et ses fringues tachées de sang. Il avait de quoi se mêler à un défilé de victimes d’émeutes, pas à un vrai rencard, un rendez-vous galant ou un truc approchant.
Juste du sang, de la douleur et de la peur.
Stéphanie désigna les feuilles d’un geste du menton :
— C’est ça ?
— Oui. Je ne sais pas si tu vas réussir à le lire, question pattes de mouche, Tonio concurrence Hartmann.
Elle les attrapa, le visage fermé, soucieuse :
— Voyons, je vais bien réussir à en déchiffrer un bout. Je faisais réciter ses leçons à mon frangin, il écrivait mal aussi. Comme la plupart des mecs, soyons honnêtes.
— Ah ouais ?
— Eh ouais, c’est la science qui le dit : les filles développent des habiletés motrices plus tôt. Et on a tendance à être plus soignées, c’est comme ça.
Elle appuya sa dernière remarque d’un regard chaleureux, complice. Si elle lui en voulait d’être là, elle le cachait plutôt bien.
Elle reforma le tas en le tapotant sur la table, puis le plaça devant elle. Elle but quelques gorgées de sa bière et passa sa langue sur ses lèvres. Un geste anodin et irréfléchi, mais Carl sentit une giclée...

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