L’injustice des hommes
104 pages
Français

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L’injustice des hommes , livre ebook

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Description


Toulon, port de guerre, dans les années 80 : la Royale, l’Arsenal, la pègre.


Dans ce cadre bouillonnant, Jérôme Bonnefonds, fils mal-aimé d’un amiral, se laisse attirer par les sirènes du banditisme tandis que Maxime Garon, ambitieux juge d’instruction, rêve d’inculper le parrain local.
Gravitent autour des deux hommes une magistrate entreprenante et une audacieuse policière. Un implacable enchaînement va entremêler les destins de cet improbable quatuor.


André Fortin signe ici un roman foisonnant. L’injustice des hommes est à la fois une chronique familiale, un drame psychologique et une enquête à suspense sur le milieu toulonnais.

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Informations

Publié par
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EAN13 9782370470973
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

A NDRÉ F ORTIN
L’INJUSTICE DES HOMMES



1
Toulon, Brest, Paris, c’était à cette époque le triangle d’or d’une bonne carrière de navalais. Rien ne semblait devoir changer cette tradition, pas même l’arrivée au pouvoir d’un président qui s’apprêtait à gouverner avec des communistes, le parti de l’étranger. La marine, la Royale, n’avait pas sabordé la flotte malgré la crainte diffuse et entretenue de l’arrivée des chars russes à Paris. Et, ce qui aurait pu être plus probable, la haute hiérarchie n’avait fait l’objet d’aucune épuration. Aucune des prévisions catastrophistes et des menaces brandies jusqu’à la veille de l’élection ne s’étaient réalisées. Ainsi était-on fondé à croire que, comme par le passé, si l’on obéissait aux ordres – ce qui est somme toute la moindre des choses pour un militaire – et à condition de laisser voir une vie privée si ce n’est irréprochable, tout du moins conforme à la tradition, on avait toujours l’assurance de finir amiral. Toulon et Brest, ports de guerre, et Paris, état-major, ministère, cela demeurerait, pour ces officiers de marine sortis du moule de Lanvéoc, mais aussi pour leurs femmes et leurs enfants, surtout pour les enfants qui n’avaient pas le choix, des va-et-vient incessants et au fond insupportables. Exils, déchirements, séparations à perte de vue aussi douloureuses sinon plus que des ruptures d’amour.
Geoffroy Bonnefonds, en bon petit soldat, en bon fils de famille, en bon navalais, avait, comme il se doit, parcouru ce triangle, et plusieurs fois. C’était ce à quoi il songeait, assis sur son banc de pierre, vieux, inactif et reclus. Il y avait, sans y penser parce que cela allait de soi, entraîné Clotilde, tout au long d’une vie ou plutôt d’une carrière. Clotilde avait été une jeune femme active si l’on peut dire, active comme peut l’être l’épouse d’un officier de marine. Et puis un jour elle avait abandonné ses modestes initiatives de maîtresse de maison et s’était soudain effacée comme le dessin dans la buée d’une vitre, pour devenir tout à fait transparente, juste occupée à éviter les impairs et à exaucer les souhaits de son mari. Il y avait aussi entraîné ses deux filles, Marie l’aînée, mariée à un marin, devenue une parfaite femme de son milieu, distinguée et responsable, et puis Cécile, ah, Cécile ! Plus rétive mais légère, conciliante et dotée (on ne savait par qui) d’un charme fou. Moins blonde et moins grande que sa sœur, moins bien proportionnée sans doute, moins soucieuse d’élégance aussi, pourtant bien plus gracieuse. Comme un premier signe de rébellion, sa chevelure, foisonnante, était sauvagement frisée, incoiffable. Et puis surtout, pour qui voulait y regarder de près, sa séduction allait au-delà des convenances. Ses formes étaient pleines et douces, sa peau était satinée, on avait plaisir à la regarder, à la voir bouger, on se disait qu’à tout moment elle pouvait réagir de manière inattendue. Bref, elle attirait et pas seulement les regards, elle était tentante… Évidemment, Geoffroy Bonnefonds n’y avait jamais regardé de près, ce n’était pas son genre et puis c’était sa fille.
Et enfin il y avait eu Jérôme…
Geoffroy Bonnefonds avait ainsi effectué les va-et-vient indispensables avec sa famille comme transportée en bandoulière. On ne lui avait accordé ses étoiles que quelques mois avant son départ en retraite. On aurait dit que c’était à regret. On peut toutefois parler à son propos de carrière honorable puisque désormais il a le titre d’Amiral, titre que, dans la famille, on lui avait attribué bien avant et qu’il pourra porter désormais jusqu’à sa mort, voire au-delà. Et puis, entre-temps, il avait élevé trois enfants. Élevé ? Est-ce bien ainsi que l’on doit dire et, dans son cas, quel sens donner à ce terme ? Ce sont des questions que se pose aujourd’hui cet homme assis, le regard perdu, lui qui ne s’en était guère posées auparavant. Pour peu que l’on connaisse son histoire, son drame, le drame de cette famille, on pourrait penser qu’il se ronge les sangs à coup de regrets, de remords et de reproches qu’il se fait. Mais non, ce n’est pas du tout ça. Il ne se fait aucun reproche, pas le moindre. C’est une victime ; c’est lui la victime. Du coups, il devrait, mais ne jouit pas de sa retraite ; il la souffre, à cause de Jérôme, c’est ainsi qu’il voit les choses. Il n’en parle à personne. Il se contente d’exposer un visage modelé par les rides de l’amertume et fait juste part de son aigreur, brièvement, comme si cela coulait de source. Il a bien songé à s’en ouvrir au curé de sa paroisse, mais il hésite, il tergiverse. À vrai dire l’abbé ne lui convient pas et il se demande quel genre d’ecclésiastique lui conviendrait. En cette matière aussi il est insatisfait. Dix ans avant sa retraite, il avait réuni un groupe de paroissiens contestataires et obtenu le départ d’un prêtre qui stigmatisait outrageusement le racisme et accordait une trop grande vertu à l’état de pauvreté. Ce n’est pas que les Bonnefonds aient été riches mais tout de même, c’était une question de principe, la fortune ne pouvait être ainsi traitée. Chez eux, on parlait d’argent, on en parlait d’ailleurs souvent : sa légitimité, sa valeur, son absence. À l’inverse, bien que fidèles paroissiens, ils ne parlaient jamais de Dieu, ni d’ailleurs de philosophie ou de morale, juste de religion, parfois, en même temps que de politique et sur le même mode. On était attaché au dogme, à la pratique ; mais on éludait les valeurs, la charité par exemple, comme un républicain qui aurait renié le suffrage universel. Aussi l’amiral Bonnefonds se demandait-il à quel genre de prêtre d’aujourd’hui il aurait pu confier ses malheurs. Dans les moments de souffrance, d’injuste pénitence se disait-il, ces moments où l’on a tant envie de crier sa peine, son imagination s’égarait. Elle s’aventurait dans la grande Histoire qu’il affectionnait et alors se présentait à lui l’image d’un religieux inquisiteur, tapi dans l’ombre d’une sacristie romane, le visage dissimulé par sa capuche et dont la robe de bure cachait l’extrême maigreur. Il lui aurait ouvert son cœur à ce capucin des temps jadis, sûr de sa compassion et – pourquoi pas ? – d’une complicité qu’à vrai dire il ne trouvait aujourd’hui nulle part.

Jérôme n’était pas la seule cause de son amertume quoiqu’il fût en partie responsable de tout le reste. Il se disait à cette époque dans la haute administration, la justice et l’armée (et il se dit peut-être encore) que tout le temps consacré au travail n’est que du temps perdu pour la carrière. Or, si Bonnefonds n’était pas du genre à s’amuser de cette boutade, il pensait sérieusement que c’était bel et bien les avanies que lui avait imposées son fils qui l’avaient détourné d’œuvrer pour sa carrière et donc pour sa situation matérielle qu’une, ou pourquoi pas deux étoiles de plus auraient sensiblement améliorée. Il se plaignait aussi, plus généralement, de son état. Il estimait que la fortune devait être a priori acquise aux grands serviteurs de la nation, surtout s’ils tiennent les armes. Or sa propre famille au constant si ce n’est glorieux passé militaire, par sa fécondité, avait émietté un patrimoine honorable. Cette vision anachronique de sa situation sociale et familiale pourrait avoir de quoi surprendre. Il n’était pourtant pas seul dans la Royale à penser ainsi. Ces opinions au parfum d’ancien régime étaient au contraire répandues parmi les « bordaches », ces officiers qui, du temps de leur jeunesse dans la presqu’île de Crozon, avaient reçu l’onction de l’École navale et qui entendaient se distinguer des autres et du commun.

Il avait eu, naguère, des « espérances » comme on disait, du côté de Clotilde, sa femme, héritière potentielle d’une lignée squelettique dont le nom s’évanouirait avec elle et dont la fortune aurait dû se concentrer à mesure des tantes célibataires, des femmes stériles et des enfants morts prématurément. Mais sa belle-mère, ultime survivante de cette hécatombe, avait été malencontreusement approchée et puis séduite par des fondations et autres mouvements caritatifs et avait légué, dilapidé selon lui, le plus gros de l’héritage. Il ne restait donc plus à l’amiral que ses économies et la somme que lui avait versée son frère en compensation de sa part dans une gentilhommière bretonne. Ainsi était-il parvenu à acheter, sur les hauteurs de Toulon, une maison malcommode, mais vaste, bénéficiant d’une vue magnifique sur la rade. Il en tirait son seul plaisir. Il s’asseyait sur le banc de pierre qu’il avait fait installer et contemplait la ville en contrebas, les bâtiments de guerre dont il avait fréquenté tous les carrés, la presqu’île avec la base sous-marine et la mer. C’était beau. Quoi qu’ait décidé le ciel, c’était beau. Il s’installait là par n’importe quel temps, par grand mistral car la transparence de l’air lui donnait l’illusion de voir à l’infini la mer blanchie et démontée, et même sous la pluie car lui venait alors la nostalgie de sa jeunesse et de la terre de ses ancêtres. Devant lui les goélands inlassables et criards faisaient assaut d’élégance, certains l’approchaient, défiant la cime des pins, jusqu’à l’effleurer. C’était comme s’il avait été au spectacle. Il s’habillait, avant de rejoindre son banc, d’un costume correctement coupé, se donnant l’illusion d’une sortie, une soirée d’opéra par exemple, non, plutôt un concert baroque dans une cathédrale, un concert où auraient joué les grandes orgues du vent. Il n’était pas heureux pour autant. Ce plaisir agissait seulement comme un baume sur une plaie.

Clotilde ne venait pas le voir. Elle restait dans la maison. Grand bien lui fasse ! C’était une femme qui avait depuis longtemps perdu ce charme de fille de bonne famille, ce charme discret qui l’avait séduit lors d’une lointaine nuit bleu marine à Toulon. Quand cela s’était-il donc passé ? À quel moment ce ressort aristocratique s’était-il cassé, cette assurance d’épouse d’officier et de mère de famille comblée s’était-e

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