La grille qui tue
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Description


Léon Groc, 1882-1956.


Homme de Lettres, journaliste de profession, grand reporter, dans plusieurs journaux : L’Eclair en 1907, L’Intransigeant, L’Excelsior, Le Petit Journal, Le Petit Parisien, il termina sa carrière au Figaro comme chef des informations de nuit.


Mais avant tout : écrivain populaire, extrêmement prolifique comme il se doit, essentiellement dans les domaines du récit de guerre (dans les collections « Patrie »), comme dans ceux du roman policier et de la science-fiction.


Il co-signa ses derniers romans avec sa seconde épouse, Jacqueline Zorn.

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Nombre de lectures 4
EAN13 9782361832964
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0030€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La Grille qui tue
Léon Groc

© 2012-2016 les moutons électriques
Conception Mérédith Debaque
Léon Groc, 1882-1956. Homme de Lettres, journaliste de profession, grand reporter, dans plusieurs journaux : L’Eclair en 1907, L’Intransigeant, L’Excelsior, Le Petit Journal, Le Petit Parisien, il termina sa carrière au Figaro comme chef des informations de nuit. Mais avant tout : écrivain populaire, extrêmement prolifique comme il se doit, essentiellement dans les domaines du récit de guerre (dans les collections « Patrie »), comme dans ceux du roman policier et de la science-fiction. Il co-signa ses derniers romans avec sa seconde épouse, Jacqueline Zorn.
Après avoir publié en réédition trois de ses romans de science-fiction et avoir découvert un étonnant carnet inédit de récits sur la Première Guerre mondiale, les Moutons électriques poursuivent la nécessaire redécouverte de ce grand écrivain populaire, avec la sortie de six de ses romans policiers en format numérique et d'un roman à la croisée du polar et de la science-fiction en version à tirage limité.


I
PERDU DANS LA NEIGE
L’homme s’éveilla. Il avait la bouche amère, la tête douloureuse, les membres las. Il fut quelques secondes avant de mettre un peu d’ordre dans ses pensées…
Autour de lui, au-delà du maigre bouquet d’arbres dépouillés qui lui offrait un abri précaire, s’étendait une vaste plaine neigeuse. Tout ce blanc offusqua ses yeux. Il dut baisser les paupières, ne les releva que progressivement.
Le sac de couchage imperméable où il était enfoui, et d’où dépassait à peine sa tête, couverte d’un bonnet de fourrure, était lui-même enseveli sous la neige. Une bonne tiédeur régnait dans cette poche de toile huilée, isolée de l’air extérieur. L’homme faillit retomber dans sa torpeur. Une paresse délicieuse le sollicita. Une dangereuse langueur allait l’envahir. Il lui fallut un véritable sursaut d’énergie pour surgir de son « sac à viande » – ainsi qu’il disait plaisamment – et bondir sur ses pieds.
En dépit de son vêtement de fourrure, il fut tout d’abord saisi par le froid. Il lui parut que des milliers d’aiguilles de glace pénétraient dans sa chair. Pour combattre cette souffrance, il se livra à une gymnastique bizarre, semblable à ces danses trépidantes qui sont de mode à Saint-Germain-des-Prés.
Au bout d’une minute, il se sentit plus dispos. Il chercha, du regard, autour de lui, quelque chose ou quelqu’un dont l’absence le plongea dans une stupeur douloureuse… Tandis qu’il dormait, tout son attirail de voyageur avait disparu en même temps que son guide indien. Traîneau, chiens, provisions, fusil, instruments et cartes, tout ce bagage indispensable avait été dérobé par le serviteur infidèle.
Le jeune homme – il n’avait pas trente ans – devait s’estimer heureux que sa vie eût été épargnée. Mais encore n’était-ce là sans doute qu’un sursis consenti par le destin. Car il se trouvait perdu dans un désert glacé, sans point de repère et sans boussole. Il pouvait errer pendant des heures et des jours sans trouver un être vivant, jusqu’à la minute où, vaincu par la faim et par le froid, il se coucherait pour mourir.
Si la neige se remettait à tomber en bourrasque, ainsi qu’elle avait fait la veille, l’infime probabilité de trouver un secours s’affaiblirait encore. Aveuglé par la tourmente, il n’aurait même plus la possibilité de marcher à l’aventure. Du moins, le dénouement fatal en serait-il précipité…
Dans le moment, l’atmosphère était relativement claire. La furieuse tempête, qui avait obligé le voyageur à camper dans ce pauvre bouquet d’arbres, lui accordait une trêve.
Ainsi que le font les êtres accoutumés à la solitude, l’homme se mit à monologuer.
« Voyons, il faut faire quelque chose, mais quoi ?… Cristi, je déjeunerais volontiers… Mais il n’en est pas question pour l’instant… D’après la carte, que j’avais heureusement bien étudiée ces jours derniers, je ne suis plus très loin des habitations… trente milles peut-être, ce qui ne serait rien, si j’avais encore mon traîneau, ou même une paire de raquettes. Mais comment faire trente milles dans cette neige sur mes bottes ?… Avec ça que je ne sais pas du tout dans quelle direction je devrais marcher. Vers le sud-ouest, certes. Mais où est le sud-ouest ? Comment m’orienter ?… La piste a disparu sous la neige et le salopard a emporté ma boussole avec le reste… Seigneur, que j’ai faim !… N’y pensons pas et cherchons le sud-ouest…».
Il fit du regard le tour de l’horizon, en considérant le ciel grisâtre. Un point lui parut plus brillant. Le voyageur supposa que l’astre se trouvait là, embusqué derrière la nuée.
« Pas d’erreur… C’est bien le soleil. Selon l’heure qu’il est, je saurai bien…»
Il se déganta rapidement, fouilla dans ses vêtements, atteignit sa montre, sourit en la sentant sous ses doigts.
« Heureusement que le filou n’a pas osé me dépouiller de ce que je portais sur moi… Je suis sauvé… Hélas ! je suis perdu ! »
Le jeune homme prononça ces derniers mots avec accablement, après avoir regardé la montre. Elle était arrêtée. Il avait dormi plus longtemps qu’il ne pensait, sous l’influence probable de quelque drogue mêlée à ses aliments par le voleur. N’ayant point l’heure exacte, il ne lui servait plus de rien d’avoir repéré le soleil. Il ne savait de quel côté se diriger. Allait-il s’en remettre au hasard pour le choix de l’itinéraire ?… Il réfléchit profondément.
« Mon estomac m’affirme que nous devons être vers le milieu du jour, murmura-t-il… Et puis, le soleil, si cette tache solaire en indique réellement la place, me paraît assez haut. Si j’admets qu’il est midi, le sud-ouest se place par là, à droite de la tache… C’est assez vague, mais cela vaut mieux que rien…
Ayant remonté sa montre, après avoir placé les deux aiguilles sur le chiffre 12, le voyageur la remit précieusement dans une poche intérieure… Sa main frôla dans cette poche un petit paquet plat et dur… Une joie immense l’envahit. Il reconnaissait au toucher une plaque de chocolat. C’était peu de chose – une demi-livre à peine du précieux aliment – et c’était assez peut-être pour lui donner la force de cheminer vers les lieux habités.
Il bénit l’intuition qui lui avait inspiré de constituer cette réserve suprême et absorba aussitôt une tablette, une seule, car il était sage de prévoir plusieurs étapes.
Ce léger repas, pour sommaire qu’il fût, le réconforta. Avant de se mettre en route vers un but encore bien chimérique, il entreprit de faire l’inventaire de ce qu’il possédait. Ce ne fut pas très long : un revolver avec deux chargeurs, contenant chacun cinq cartouches, un solide couteau à plusieurs lames ; son sac de couchage ; sa couverture ; la plaquette de chocolat entamée ; une paire de jumelles ; un épais carnet de notes, soigneusement enveloppé dans une toile imperméable et dont les pages étaient couvertes d’un griffonnage hâtif, et enfin un gros portefeuille où se trouvaient, avec un paquet assez respectable, mais suprêmement inutile, de bank-notes canadiennes, différents papiers, dont un passeport au nom de Marc Morènes, de nationalité française, âgé de vingt-neuf ans, docteur ès lettres de la Faculté de Paris et chargé de mission dans le Nord canadien par la société de Géographie…
Marc Morènes avait eu un soupir de soulagement en constatant que ses notes étaient intactes. À coup sûr, elles représentaient à ses yeux un trésor infiniment plus précieux que tout le reste. C’était le fruit de plusieurs mois de travaux, d’observations et d’études, poursuivis dans des conditions périlleuses, à travers des territoires immenses, presque déserts, en compagnie d’Indiens peu sûrs, dont le dernier venait de l’abandonner, après l’avoir dépouillé.
Cette dernière conjoncture était d’autant plus cruelle que Marc, à présent, touchait au but. Il arrivait dans le voisinage des lieux civilisés ; bientôt, il trouverait une voie ferrée, qui lui permettrait de gagner Québec d’où il s’embarquerait pour la France.
Le geste criminel d’un Indien cupide, tenté par la somme médiocre que représentait le bagage du jeune homme, menaçait d’anéantir le résultat de si persévérants efforts. Marc, jusque dans cette tragique situation, songeait à sa mission autant qu’à son existence elle-même…
Mais il ne se laissait pas aller au découragement. Il lutterait jusqu’au bout. S’il succombait à la tâche, ce serait en combattant contre le sort hostile.
Il se mit donc en devoir de faire, de son sac de couchage, un ballot qu’il se disposa à attacher sur son dos. Puis il coupa une branche d’arbre, qui lui servirait de canne, et il se prépara au départ.
Avant de s’élancer sur la plaine neigeuse, il voulut, toutefois, essayer d’y découvrir un point de direction pour ne pas s’égarer. Avec l’agilité que lui donnait une longue pratique des sports, il se hissa sur un arbre et regarda au loin avec ses jumelles.
Il se félicita aussitôt d’avoir eu cette pensée. Il apercevait à l’horizon une masse sombre, la lisière d’un bois, sans doute, et dont un angle, assez net, marquait approximativement cette direction sud-ouest qui était celle du salut… La carte, qu’il avait regardée la veille, indiquait l’existence de ce bois, auprès de vastes établissements agricoles. Non loin de là, de rudes travailleurs fertilisaient un sol avare et lui faisaient produire, par un miracle renouvelé chaque été, le plus beau blé du monde.
L’évocation de ces contrées hospitalières, au sortir des solitudes glacées qu’il venait de parcourir, rendit à Marc toute son énergie. Galvanisé par la perspective de trouver bientôt une vraie maison, habitée par des hommes de race blanche, il partit dans la direction qu’il venait de déterminer.
La marche était lente et difficile, le chemin plein d’embûches et de traîtrises. Il s’agissait de ne point choir dans quelque trou, masqué par la neige. Avant chaque pas, Marc éprouvait avec son bâton la consistance du sol. Il lui fallait ensuite arracher à l’étreinte neigeuse ses pieds chaussés de lourdes bottes, pour les porter en avant. Ainsi sa moyenne horaire était-elle infime. Avec cela, son estomac se révoltait, ayant horreur du vide. Par instants, le voyageur se sentait défaillir. Il ne surmontait que par un violent effort de sa volonté tendue ces faiblesses passagères. Parfois, il s’arrêtait, cherchait, avec ses jumelles, à distinguer la lisière qui marquait sa direction. Chacune de ces stations lui était un douloureux déboire. Le bois était bien toujours là, devant lui, mais aussi éloigné en apparence qu’au début de son étape. Il marchait depuis des heures, et il lui semblait n’avoir pas gagné un mille…
Soudain, sans transition, le ciel s’obscurcit et la neige se remit à tomber… Marc essaya de poursuivre sa marche. Il dut y renoncer bientôt. La tourmente acquérait rapidement une vigueur égale à celle qui, la veille, l’avait forcé d’interrompre son voyage. Il ne voyait plus qu’à quelques pas devant lui. La rafale hurlante l’enveloppait, le happait, le secouait, le suffoquait. Toute sa force, tendue à l’extrême, suffisait à peine à le maintenir debout.
Cependant, il distingua vaguement, comme à travers un rideau de brume, les silhouettes tordues de quelques arbres. D’un suprême effort, il les atteignit… À ce moment, la tempête parut s’apaiser. Il y eut une accalmie, qui lui parut délicieuse. Il en profita pour chercher, dans le maigre taillis, le lieu le plus propice à lui servir d’abri. Il poussa une exclamation de surprise.
Les branches les plus basses étaient froissées. Des vestiges de campement subsistaient. Un fragment brillant était accroché à un rameau. C’était du papier d’étain, qui avait servi à envelopper du chocolat… Un homme s’était arrêté là… Son cœur battit. Il eut un instant d’enivrante illusion.
Et puis, le désespoir le plus affreux s’empara de son âme. Il reconnaissait ce lieu maudit. C’était le même bosquet dénudé qui l’avait accueilli la veille et d’où il était parti pour sa décevante randonnée. Les traces humaines étaient les siennes. Ce papier d’étain, c’était lui qui l’avait jeté. Depuis des heures, il tournait en rond et se retrouvait à son point de départ !
Marc n’eut plus la force de réagir. Tout son courage l’abandonna. Il eut la tentation de se coucher dans la neige et d’attendre la mort… Soudain éclatèrent deux détonations sèches, précises, toutes proches…
Des hommes ! Il y avait là des hommes ! Obéissant à un réflexe tout-puissant, Marc, pistolet au poing, s’élança dans la plaine…


II
SABINE
Le spectacle imprévu qui s’offrit aux yeux du jeune homme l’emplit, tout ensemble, d’horreur et d’espérance.
Auprès d’un traîneau renversé, autour duquel s’agitaient et hurlaient huit chiens, empêtrés dans leurs traits, gisait, parmi la neige, une forme humaine.
À quelques mètres, se poursuivait une lutte inégale et confuse entre un homme blanc de très haute taille et une demi-douzaine d’indiens, beaucoup plus petits et certainement moins vigoureux, mais d’une agilité diabolique. Ils étaient armés de couteaux et de haches. Le blanc tenait, par le double canon, un fusil de chasse, déchargé, qu’il faisait tournoyer comme une massue.
La crosse heurta durement le crâne de l’un des Indiens, qui s’affaissa avec un cri de douleur. Ses compagnons, en groupe compact, se ruèrent sur leur robuste adversaire. Il chancela sous le choc. Son fusil lui tomba des mains. Il parvint encore, pourtant, à se dégager à coups de poing et à ramasser son arme, tandis que ses agresseurs reprenaient du champ pour une seconde attaque.
Mais son sang, coulant de plusieurs blessures, rougissait la neige. Il haletait. Ses jambes se dérobaient. Un voile descendait sur ses yeux. Il ne restait debout que par un miracle d’énergie. Il ne résisterait pas à un nouvel assaut.
Ce fut alors que Marc intervint. D’instinct, il fut pour le blanc contre les Indiens, pour l’homme seul contre les cinq. Il se dit, au surplus, que ceux-ci devaient être des pillards, semblables au guide qui l’avait si lâchement dépouillé et abandonné.
En quelques bonds, il fut sur le lieu du combat. Il déchargea son revolver sur le groupe des assaillants au moment où ceux-ci s’élançaient de nouveau. L’un d’eux tomba, foudroyé. Une balle l’avait atteint en plein front. Un autre, touché à l’épaule, s’enfuit en gémissant. Les trois derniers, arrêtés dans leur élan, eurent un instant d’hésitation qui leur fut fatal. Le géant, réconforté par ce renfort inattendu, rassembla tout ce qui lui restait de vigueur pour leur assener de terribles coups de crosse, qui mirent à mal deux des pillards et incitèrent le troisième à chercher le salut dans une fuite rapide.
Ni Marc, ni le voyageur auquel il avait si opportunément porté secours, n’eurent garde de le poursuivre. Le géant, à bout de forces, chancelait et Marc dut le soutenir… Cette défaillance fut brève. L’homme reprit son équilibre. Avec ce curieux accent vieux-normand qui donne tant de saveur au parler canadien, il murmura :
— C’est « rin » du tout… Des « égrafignures »… Mais…
Son regard inquiet ayant rencontré la forme immobile auprès du traîneau, il poussa une clameur d’angoisse et se précipita. Marc, en même temps que lui, se pencha sur le corps, qui semblait privé de vie. La figure était pâle, les yeux clos. Le Français contint une exclamation de surprise. Sous les cheveux souples, couleur de blé mûr, qui s’échappaient du bonnet de fourrure, apparaissait, à n’en point douter, un tendre visage féminin… Aucune trace de blessure. La jeune fille – ou la jeune femme – n’était sans doute qu’évanouie…
Le Canadien tira de dessous ses vêtements un flacon de métal. Il dévissa le bouchon, puis pencha le goulot au-dessus de la bouche entr’ouverte. Quelques gouttes du cordial coulèrent dans le gosier… Les paupières se levèrent…
— Mam’zelle Sabine ! s’écria le géant… Vous êtes mieux ?
— Oui, mon bon Pierre… Mais j’ai honte… S’évanouir pour une chute, c’est impardonnable !
Elle regarda Marc et Pierre expliqua :
— Sans ce courageux garçon, nous étions perdus… Mais du diable si je sais d’où il est sorti !…
Sabine remercia Marc d’un sourire et accepta la main qu’il lui offrit pour se relever, tandis que le Canadien redressait le traîneau, remettait en ordre les rênes enchevêtrées, apaisait les fureurs des chiens, ramassait le long fouet de cuir qui servait à activer leur course…
Marc se nomma, exposa la mésaventure dont il avait été victime, sollicita l’aide de ses nouveaux amis pour gagner les habitations…
— Nous aurions mauvaise grâce, répondit chaleureusement Sabine, à refuser à notre sauveur un service qui est dû à tous les égarés…
En guise de remerciement, Marc pressa légèrement le bras qui s’appuyait sur le sien. La charmante fille continua :
— Mais je n’ai rien compris à ce qui nous est arrivé. J’étais dans le traîneau quand il s’est brusquement renversé. J’ai été jetée sur la neige durcie. La violence du choc m’a fait perdre connaissance. Je me souviens pourtant d’avoir entendu, au moment où je sombrais dans l’inconscient, quelques détonations, mais elles me semblèrent très lointaines, et je ne réalisai point ce qu’elles signifiaient…
Cependant, le Canadien s’était penché vers le sol. Il poussa une exclamation et fit culbuter une masse sombre.
— C’est cette grosse bille de bois, placée traîtreusement sur notre passage en travers de la piste, qui a fait chavirer le traîneau, fit-il. En même temps, six démons ont surgi de la tempête et se sont jetés sur moi. Sans doute, monsieur, s’étaient-ils cachés dans ce bosquet après que vous l’eûtes quitté – ce qui fut une heureuse inspiration de votre part, car ils ne vous auraient pas épargné… Quant à moi, j’étais, fort heureusement, debout sur mes raquettes et j’avais mon rifle en bandoulière. J’ai lâché les deux coups, sans succès. Le fusil ne pouvait plus me servir qu’à essayer d’assommer ces petites canailles. J’étais bien mal en point déjà, quand vous êtes apparu hors du taillis où la Providence vous avait ramené, et j’aurais infailliblement succombé, si vous n’étiez si bravement venu à mon aide…
Il fit une pause, regarda le ciel, puis reprit :
— La tourmente s’apaise, mais la nuit va tomber. Les chiens, heureusement, connaissent la piste, même quand elle est cachée par la neige, et n’ont besoin ni de boussole ni de lumière pour se diriger vers la ferme. Leur instinct, monsieur, rendrait bien des points à ce que nous appelons notre raison. Pourtant, il vaut mieux ne pas s’attarder ici.
— Les pillards pourraient revenir en force ? questionna Marc.
— Je crois que la leçon qu’ils ont reçue les rendra tranquilles au moins pour quelque temps, et ce n’est pas eux que je crains. Je voudrais surtout arriver « cheu » nous avant que se déchaîne de nouveau la bourrasque, afin de tirer d’inquiétude la famille de cette jeune fille…
— Mon brave Pierre, s’écria Sabine, l’oncle Adolphe et la tante Sophie savent très bien qu’une chasse peut comporter assez de péripéties pour justifier quelques heures de retard. Le butin que nous rapportons est d’ailleurs assez beau pour nous faire pardonner…
Marc jeta un regard au traîneau et admira les bêtes aux soyeuses fourrures dont il était chargé.
— Vous n’avez pas de raquettes ? reprit le Canadien. J’en ai une paire de rechange. La voici…
Le Français chaussa les raquettes et se sentit bien d’aplomb sur la neige. Il avait hâte de s’éloigner du sinistre bosquet où il avait pensé périr, de suivre ce traîneau et le brave homme qui le convoyait vers des lieux civilisés, vers une cheminée où flambe le feu clair, vers des aliments chauds, un lit…
Les chiens s’élancèrent sur la piste. Sabine avait refusé de prendre place dans le traîneau. Chaussée, elle aussi, de raquettes, elle filait rapidement auprès de l’attelage, que Pierre, placé du côté opposé, excitait à l’aide d’onomatopées retentissantes, ponctuées par les claquements du fouet.
Marc allait de front avec la jeune fille. Une rasade empruntée à la gourde du Canadien, un morceau de biscuit avalé à la hâte, avaient ranimé ses forces. Il n’y eut rien de commun entre cette randonnée sportive et son cruel et décevant combat contre la neige. L’air était redevenu immobile et transparent. L’ardeur de la course avait raison de la rigueur du froid. Marc éprouvait un véritable bien-être. L’eurythmie des mouvements n’engendrait pas la fatigue, faisait naître au contraire une joie saine et simple, l’enivrante sensation de vivre, de respirer, de se sentir robuste et fort…
Il se gardait bien d’analyser son plaisir, de peur de le gâter. Il ne parlait point, tout entier à cette heure savoureuse, ne souhaitait rien d’autre que ce qu’elle lui donnait.
La jeune fille imitait son silence. Sans doute, accoutumée à vivre parmi de rudes et agrestes compagnons, s’étonnait-elle de découvrir un homme si différent de ceux qu’elle connaissait. Elle ne témoignait pourtant ni curiosité ni inquiétude, attentive seulement à garder l’allure rapide et la cadence régulière de sa course.
S’il arrivait que son nouveau camarade de route, ayant légèrement tourné la tête vers elle, lui adressât un regard, elle lui souriait gentiment, et ce sourire était si franchement amical, si totalement honnête, qu’il ne faisait éclore que des pensées nobles et claires…
La nuit était venue. Le ciel, débarrassé des nuées qui l’avaient attristé tout le jour, était à présent revêtu de l’éclat scintillant et glacé des étoiles. Une majestueuse sérénité planait dans l’atmosphère. La terre neigeuse brillait de toute sa blancheur. La puissante beauté de la nature immobile saisissait d’un même émoi les cœurs de Marc et de Sabine…


III
L’ONCLE ADOLPHE ET LA TANTE SOPHIE
Les hôtes étrangers envoyés par la Providence étaient toujours accueillis avec une généreuse cordialité à la ferme d’Adolphe Beaumont. Quand le hasard voulait que l’hôte fût un Français de France, cette cordialité se trouvait tout près de devenir de l’amitié. Dans le cas de Marc Morènes, il y eut encore quelque chose de plus. Il était venu au secours de Sabine en danger. Il avait contribué à mettre en fuite les agresseurs dont Pierre, malgré sa force et son courage, ne soutenait qu’avec peine l’assaut. Il était le sauveur de l’enfant que chérissaient les maîtres du logis. Aussi eut-il droit à la plus belle chambre de la maison, à la place d’honneur dans la salle à manger, aux prévenances maternelles de la tante Sophie…
Dans ce pays de familles nombreuses, où la douzaine d’enfants est plus fréquente que la paire, le sort contraire avait voulu que le ménage Beaumont demeurât stérile, ce dont les deux époux se montraient inconsolables. Toute leur capacité d’affection, qui était grande et profonde, ils la reportèrent sur la nièce qui leur avait été confiée à la suite d’un tragique événement que Marc Morènes ne devait pas tarder à connaître par le menu, car il avait conquis, du premier coup, toute la confiance de l’oncle Adolphe et de la tante Sophie, et ceux-ci se racontaient volontiers à un interlocuteur sympathique.
Adolphe Beaumont était un magnifique sexagénaire à barbe blanche de patriarche. Il mesurait un mètre quatre-vingt-dix-sept et demeurait parfaitement proportionné, tout en muscles, sans un atome de graisse, large d’épaules, élancé, solide et droit… Dans sa jeunesse, il n’avait jamais été battu lors des luttes courtoises qui mettaient aux prises les garçons du village. Il n’avait rien perdu de sa vigueur, s’il n’avait plus la souplesse des articulations ni la rapidité des réflexes qui le rendaient jadis invincible. Au moral, c’était le meilleur et le plus honnête des hommes. Il dirigeait une véritable petite armée d’ouvriers agricoles, envers lesquels il se montrait juste et bon, sans faiblesse comme sans rigueur excessive. Il faisait produire à ses terres le rendement maximum et son blé était réputé. On le disait riche. Il fréquentait exactement les offices religieux. Le curé de la paroisse connaissait bien le chemin de la ferme chaque fois qu’il y avait une misère à soulager. Adolphe Beaumont ne s’embarrassait ni de théories humanitaires ni de subtilité psychologique. Il faisait le bien avec la même simplicité qui gouvernait toute sa vie. Il travaillait beaucoup et lisait peu, se délectant presque uniquement d’almanachs abondamment illustrés. Sa grande distraction était la T.S.F., compagne fidèle des longues veillées. La voix mystérieuse des ondes lui apportait des joies sans cesse renouvelées, suscitant tour à tour en lui l’émoi, l’attendrissement et surtout la gaieté, qu’il manifestait par ce rire sonore et sans contrainte qui est l’apanage des braves gens.
Mais ce géant, qui faisait figure de bon tyran avec sa barbe chenue et ses sourcils en broussailles, n’était pas le véritable souverain du petit univers groupé autour de son exploitation agricole. Il n’était que le premier ministre de la maîtresse du logis. Sous une apparence effacée, humble et diligente, la tante Sophie menait toute la maison à la baguette, y compris cet immense Adolphe, qui l’aurait écrasée d’une chiquenaude.
Menue, active, ordonnée, elle semblait infatigable, trottinant sans cesse, jamais inoccupée, voyant tout, devinant ce qu’on lui cachait, prévoyant ce qu’on allait lui révéler. Ses yeux, d’un bleu foncé, éclairaient d’une douce lueur son visage flétri. Elle était tout le bon sens, toute l’économie, toute la vertu domestique et ménagère. Jamais ne fut mieux porté ce prénom de Sophie que par cette femme qui incarnait littéralement et intégralement la sagesse. La prospérité de la ferme était son œuvre. Sa fermeté savait être intransigeante quand il le fallait. On la craignait autant qu’on l’aimait. C’était elle qui avait insisté, le moment venu, pour que fussent données à Sabine l’instruction et l’éducation qui devaient faire d’elle une jeune fille accomplie…
— C’est très joli, avait-elle dit à son mari, d’être une sportive consommée, de chevaucher des étalons à peine dressés, de franchir en pirogue des rapides vertigineux, de chasser l’élan et le bison… Mais Sabine ne sera peut-être pas toujours avec nous. Que dira son père, s’il nous demande une demoiselle et que nous lui rendions une sauvageonne ?… Très rassurant comme garde du corps, l’excellent Pierre est plutôt discutable comme gouvernante… Quelque peine que cela nous fasse, il faut nous séparer de la petite le temps nécessaire.
Et l’oncle Adolphe, comme toujours, s’était incliné, en maugréant, devant cette volonté supérieure.
C’était ainsi que Sabine avait passé plusieurs années à Montréal, dans le meilleur pensionnat de la ville, ne venant à la ferme qu’aux vacances et se grisant alors d’espace, de grand air, de mouvement…
Depuis deux ans, elle était rentrée définitivement au bercail, n’ayant rien perdu de cette souplesse équilibrée et robuste, de cette grâce aisée, de cette harmonie naturelle, qui sont le privilège des jeunes sportives et qui faisaient très bon ménage avec sa charmante et nouvelle féminité…
L’oncle Adolphe l’admirait naïvement. Il devenait lyrique lorsqu’il énumérait, avec ravissement, les perfections de sa nièce.
— Elle est bachelière, monsieur, confia-t-il à Marc, qui souriait de cet enthousiasme. Elle sait le latin aussi bien que M. le curé et la botanique mieux que notre vieux maître d’école… Rien ne l’embarrasse. Elle est chez elle partout. Elle ne déparerait pas le château d’un lord, et cela ne l’empêche pas d’être à son aise parmi les pauvres gens d’ici, qui l’adorent… Je ne peux pas me faire à l’idée que son père peut nous la réclamer un jour…
— Il faut pourtant s’y attendre, interrompit la tante Sophie. Sabine va être bientôt majeure. Sa destinée, c’est d’aller rejoindre en France ce père…
— Ce père qui, depuis dix-huit ans, n’a pas trouvé le moyen de venir l’embrasser, interrompit l’oncle Adolphe avec véhémence.
— Sans doute a-t-il témoigné, en cela, une indifférence étrange. Mais ses lettres à sa fille ne sont-elles pas pleines de tendresse ? Et le souvenir de la tragédie qui coûta la vie à ma pauvre sœur, son épouse, n’excuse-t-elle pas ses bizarreries ? Tenez, monsieur, dit-elle à Marc, je vous fais juge…
Cet entretien avait lieu, au lendemain de l’arrivée de Marc, dans la principale salle de la ferme, que l’on appelait simplement « la salle ». Le plafond, orné de poutres sculptées, les meubles indestructibles, la haute horloge, l’énorme cheminée où brûlait un tronc entier, les nobles proportions de cette pièce rustique, lui donnaient fort grand air.
Sabine était absente. Elle s’était retirée dans sa chambre, précisément pour écrire à son père une lettre qu’elle se proposait de confier au jeune homme, puisque celui-ci allait retourner en France. Ainsi son oncle et sa tante pouvaient-ils parler librement.
— Ma pauvre sœur Hélène, dit la tante Sophie, était ma cadette d’une bonne dizaine d’années.
Elle était née, comme moi, dans ce village. Tout le monde pensait qu’un jour elle épouserait ce brave Pierre, le bras droit de mon mari et notre ami de toujours. Un soir, il y a de cela vingt-deux ans, un voyageur a frappé à la porte, un Français…
— Il s’était perdu dans la neige comme vous, précisa l’oncle Adolphe, profitant d’une courte pause durant laquelle sa femme se recueillait parmi ses souvenirs. Comme vous, il était à demi-mort de froid et de faim…
D’un regard, l’épouse lui fit entendre qu’il n’était sans doute guère opportun d’appuyer sur ce rapprochement. Il se tut, légèrement penaud, et elle reprit, sans insister davantage :
— Le nouveau venu était jeune. Il se nommait André Surgères. Il possédait quelque fortune et voyageait pour son plaisir. La beauté d’Hélène le frappa. Lui-même fit sur ma sœur une vive impression. Le pauvre Pierre dut renoncer à son rêve et se contenter d’être le premier des serviteurs d’Hélène. Car elle épousa le Français et le jeune couple s’installa dans cette maison qui est bien assez grande pour deux ménages… Ce fut ici que naquit Sabine. Mon beau-frère était le meilleur des maris. Seul au monde, sans autre famille que celle qu’il s’était créée ici, il semblait s’être fixé pour toujours auprès de nous…
« Mais un jour vint où André fut contraint de se rendre en France pour de graves questions d’intérêt. Sa femme voulut l’accompagner : rien ne put la retenir. Elle nous laissa la petite Sabine qui n’avait pas trois ans…
La tante Sophie fit une nouvelle pause. Trop de sentiments l’assaillaient à la fois. Ses yeux étaient humides, sa gorge serrée. Marc écoutait avec une émotion grandissante. L’oncle courbait le front et se taisait.
Enfin, elle poursuivit :
— C’est alors que survint le drame. Le paquebot qui portait Hélène et André prit feu en vue des côtes de France et périt. Quelques naufragés furent bien recueillis par des chalutiers français. Hélène avait succombé, malgré sa ceinture de sauvetage. On la retrouva, pliée en deux, la tête dans l’eau, et on ne put la rappeler à la vie. André, lui, n’était qu’évanoui. On parvint à le ranimer. Il était dans un triste état. On l’identifia tout d’abord par l’examen des papiers trouvés sur lui, dans un portefeuille imperméable. Il avait perdu la mémoire et ne devait la recouvrer qu’après un long séjour à l’hôpital…
« À la même époque, le sort s’acharnait sur nous. Mon mari faillit mourir d’une mauvaise fièvre. Des intempéries compromirent la récolte. Je ne pus quitter la ferme ni la petite Sabine, qui, grâce au Ciel, poussait le mieux du monde…
« Cependant, André, enfin guéri, était peu à peu repris par la France. Il s’y faisait des relations nouvelles. Il se fixa tout à fait à Paris, s’y occupa d’affaires industrielles, où il plaça sa fortune et celle de sa fille, et qui l’absorbèrent tellement qu’il remit d’année en année sa venue au Canada, nous laissant le soin d’élever Sabine…
« Depuis que la petite sait écrire, elle entretient avec ce père inconnu et lointain une correspondance régulière et elle lui témoigne une vive affection. Quant à lui, après avoir longtemps paru un peu froid à l’égard de son enfant, il a dû être touché par la sincérité de cette naïve tendresse, car il a fini par s’exprimer sur le même ton chaleureux, pour le plus grand bonheur de notre Sabine… Je vous avouerai, pour être tout à fait franche, que nous sommes un peu jaloux, mon mari et moi, des sentiments de la petite pour ce père qui s’est si longtemps désintéressé d’elle, alors que nous l’aimons et la choyons ainsi que notre propre fille. Mais nous nous en voudrions, comme d’une mauvaise action, de combattre ces sentiments…
« Elle va être majeure. Elle ne nous aimera pas moins, bien sûr ! Mais elle nous quittera et nous n’y pourrons rien…
Ce récit avait ému Marc. Mais il ne parvenait pas à soupirer avec la tante Sophie, tandis qu’elle évoquait...

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